Café Jaurès : mardi 18 avril à 18 heures

Café Jaurès

Mardi 18 avril 2017 – 18 heures

Espace des Diversités et de la laïcité

38,  rue d’Aubuisson – Toulouse

Auditorium JJ Rouch

   
Catherine MOULIN

              Professeure agrégée au Lycée Edouard Branly – Lyon

   Lorsqu’on pense à l’activité politique de Jaurès, on évoque avant tout son activité à Paris (à la Chambre des députés, dans les locaux de l’Humanité, voire dans de grandes manifestations comme au Pré st Gervais en mai 1913), à l’étranger, ou bien alors on songe à l’enfant du Tarn, au député de Carmaux. Mais Jaurès sillonnait aussi la France en réponse à de multiples sollicitations.

Si on évoque sa présence dans la région lyonnaise (à savoir Rhône, Loire, Isère, Ain, Drôme, Hte Savoie), on pense essentiellement au fameux « discours de Vaise », prononcé le 25 juillet 1914, dans un quartier populaire de Lyon, parce qu’il s’agit de l’ultime discours de Jaurès en France avant son assassinat le 31 juillet.

Ce discours est en réalité révélateur d’une présence que l’on pourrait qualifier d’ « assidue » de Jaurès dans la région lyonnaise tout au long de sa vie politique : entre 1886 et 1914, il y est venu une trentaine de fois.

Mon propos s’articulera autour de 3 thèmes : une périodisation des déplacements de Jaurès replacée dans le contexte plus large de ses différents engagements politiques.

Nous verrons ensuite comment s’organisent et se déroulent concrètement les déplacements de Jaurès.

Une dernière partie sera consacrée à l’image que la presse locale donne de Jaurès.

Catherine MOULIN est l’auteure d’un mémoire de maîtrise intitulé : « Jean Jaurès, un missionnaire du socialisme : regards sur sa présence en région lyonnaise », réalisé sous la direction d’Yves Lequin, et soutenu en 1986 à l’Université Lumière Lyon 2 sous la présidence de Madeleine Rebérioux.

 

Entrée libre.

Café Jaurès du 1er mars 2017 : « Arrêt sur image »

LES MONUMENTS EN HOMMAGE A JEAN JAURES

par Jacqueline Lalouette

Historienne et professeure d’Histoire contemporaine

Jacqueline Lalouette , après avoir rendu hommage à Maurice AGULHON, qui fut son professeur à la Sorbonne , dresse la liste des grands statufiés Français .

Jean JAURES , avec 53 représentations ( des bustes pour la plupart ) , se classe en 3° position , après Jeanne d’Arc et le Général de Gaulle .

Ces représentations de Jean Jaurès sont essentiellement localisées dans le Sud Est , le Centre et le Nord Est de la France .

Elles ont été érigées après la guerre de 1914-1918 , mais surtout après le procès de Raoul Villain et son acquittement . C’est en 1919 qu’apparaît la première idée de statue de Jaurès en place Publique . Deux ans plus tard , en 1921 , sont érigés des monuments en Aveyron et dans les Pyrénées Orientales , à Perpignan .

Parfois , ces représentations se limitent à de simples portraits , comme à Izeure ou à Montpellier .

On trouve également des bustes : celui d’Albi , œuvre de Gabriel Pech , celui de Caudebec-lès-Elbeuf en Seine Maritime ou ceux d’Istres , de Revin , de Cazères sur Garonne , de Courbevoie , de Méru , de Millas , de Saint Amand les eaux , de Saint Etienne ou de Toulouse . A signaler le buste de Chaudun qui repose sur un monument à la mémoire de son fils Louis , tombé au champ d’honneur dans les environs .

Parfois , Jean Jaurès est représenté à mi-corps . On peut citer les statues de Friville , de Lavelanet ou de Pierrefitte .

Il existe enfin des statues en pied : à Castres , Carmaux , Albi , Montpellier ,Liévin , Blaye les mines .

Qu’il s’agisse de statues à mi-corps ou en pied , Jaurès est toujours représenté en orateur , jamais en écrivain .

La présentation des statues se fait le plus souvent à partir du socle .

Lorsqu’il est simplement inscrit  » Jean Jaurès « , il s’agit d’une information .

Lorsqu’il est indiqué  » A Jean Jaurès  » , il s’agit d’une dédicace .

Mais on peut trouver également des qualifications ; par exemple , »Jean Jaurès , apôtre de la paix  »

Sur les monuments figurent le plus souvent le nom du sculpteur , la date à laquelle l’œuvre a été réalisée , le nom des architectes , parfois celui du fondeur et des citations de Jaurès .

Lors des inaugurations des monuments à la mémoire de Jean Jaurès , au cours des 30 premières années du siècle dernier , une foule nombreuse était présente . De nos jours , peu de monde assiste à de telles cérémonies .

Il est à signaler , hélas , que plusieurs statues ont été vandalisées .

Après des échanges entre Jacqueline Lalouette et le public , la conférence prend fin .

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Chapitre XII – La défaite, 1898

Au début de la grande affaire, Jaurès ne dispose d’aucun élément pour s’engager en faveur de Dreyfus. Peu à peu, des informations commencent à percer, et les premiers dreyfusards estiment nécessaire l’intervention du député de Carmaux, une référence dans la défense des victimes, quelles qu’elles soient. Mais une telle attitude suscite des ennemis.

1. À la suite de « J’accuse ! »

Le moment important dans la prise de conscience de Jaurès est celui de l’acquittement d’Esterhazy par un conseil de guerre circonvenu, suivi immédiatement du « J’accuse ! » d’Émile Zola, texte dans lequel l’écrivain dénonce les irrégularités dans les procès Dreyfus et Esterhazy, les manigances de la haute armée pour sauver celui que Jaurès n’appelle plus que « le uhlan », les scènes abracadabrantes au cours desquelles un officier déguisé en dame voilée aurait fourni au traitre des documents secrets utiles pour sa défense.

Ne pas livrer la République aux généraux
Guesde estime que le texte de Zola constitue un grand acte révolutionnaire, mais il ne s’engage pas pour Dreyfus. Jaurès est bouleversé. Le 24 janvier, il écrit encore que les éléments d’information communiqués au pays ne lui permettent pas de se former une opinion sur le fond. Mais, lors du procès intenté à Zola pour une phrase de « J’accuse ! », il fait une déposition en faveur du romancier (12 février) et conclut : « Et voilà pourquoi les citoyens comme M. Zola ont eu raison de se dresser et de protester. Pendant que le gouvernement, prisonnier de ses combinaisons, intriguait ou équivoquait, pendant que les partis parlementaires, prisonniers de la peur, se taisaient ou abdiquaient, pendant que la justice militaire installait l’arbitraire du huis clos, des citoyens se sont levés dans leur fierté, dans leur liberté, dans leur indépendance, pour protester contre la violation du droit et c’est le plus grand service qu’ils aient pu rendre à notre pays. » Il ajoute, en terminant : « Aussi, on peut le poursuivre et le traquer, mais je crois traduire le sentiment des citoyens libres en disant que devant lui nous nous inclinons respectueusement. »
En attendant d’avoir sous les yeux les preuves de l’innocence de Dreyfus, Jaurès élargit le débat en s’en prenant au militarisme. À la Chambre, il appelle à « faire sentir à la haute armée la discipline supérieure de la République et de la nation ». Faute de quoi, dit-il aux députés : « Vous êtes en train de livrer la République aux généraux. (Exclamations au centre. Vifs applaudissements à l’extrême-gauche.) » Le 21 janvier, dans La Dépêche, il défend les socialistes contre ceux qui les accusent d’attaquer l’armée : « Mais nous la défendons, au contraire, contre les incapables qui en gaspillent la substance humaine ; nous défendons le peuple des soldats contre l’incapacité orgueilleuse et meurtrière des généraux habitués à l’impunité. Nous la défendons contre ceux qui en compromettent les ressources et la moralité et qui mettent au service des pires désordres la brutalité de la discipline et la force de la hiérarchie. C’est défendre l’armée aussi, la vraie, celle en qui palpite la chair et l’âme de la nation que de dénoncer les monstruosités du code militaire frappant de mort, à tout coup, les soldats de France pour un geste d’impatience, pour une parole de colère, provoquée parfois par l’injustice, la brutalité ou la grossièreté du commandement. Enfin, c’est défendre l’armée et la patrie elle-même que de signaler l’abîme croissant qui se creuse entre l’oligarchie militaire et la nation. La haute armée se recrute dans les classes les plus réactionnaires, dans les éléments politiques et sociaux les plus rétrogrades. Les jésuites tiennent la haute armée, disposent à leur gré des grades supérieurs, ont leurs candidats de choix pour les postes décisifs. Il faudra faire circuler dans l’armée le vif esprit de la République. Ceux qui demandent cela, ceux qui veulent cela, sont les vrais patriotes. » Arguments repris le lendemain dans La Lanterne, sous la forme d’un appel direct aux soldats qui choque les députés de droite, en particulier le comte de Bernis. Ce dernier, au cours d’une séance agitée, ne cesse d’interrompre Jaurès, il l’insulte, il s’élance pour le frapper, et la séance devient un « tumulte prolongé ».

Aller plus loin ?
Ce n’est pas suffisant. Jaurès avoue : « Dès maintenant, nous saluons avec une émotion respectueuse tous ces jeunes hommes, toute cette élite de pensée et de courage qui, sans peur, proteste publiquement contre l’arbitraire croissant des porteurs de sabre, contre le mystère dont ils enveloppent leur parodie de justice. À ces jeunes hommes, je suis presque tenté de demander pardon pour nos tergiversations et nos lenteurs. Mais la leçon n’est point perdue. Ils font leur devoir de citoyens ; nous suivrons leur exemple à notre poste de combat. » Un texte qu’il faut décrypter : les jeunes hommes sont Charles Péguy et ses amis socialistes du Quartier latin ; le poste de combat, c’est celui de député socialiste chargé de responsabilités.
La Dépêche est dirigée par Arthur Huc, un « antisémite de la défiance » (Henri Lerner). Le quotidien toulousain n’hésite pas (23 janvier) à présenter Zola comme un écrivain « aussi mal informé qu’orgueilleux », ne pensant qu’à soigner sa publicité personnelle pour entrer à l’Académie française. Contre-sens absolu car, en agissant comme il le fait, Zola sait qu’il perd toute chance de siéger dans une société en grande majorité antidreyfusarde. Le 17 février, Huc dégage la responsabilité de son journal des positions exprimées par Jaurès et par Clemenceau dans l’affaire Dreyfus ; cette affaire n’est que « tapage » d’intellectuels parisiens qui n’intéresse pas les provinciaux. Jaurès remarque, le 2 mars : « Je ne puis sans heurter de front la conception de La Dépêche et la politique qu’elle a suivie, dire ici, à propos du procès Zola, tout ce que je pense et tout ce que je sais. J’aime mieux me taire que parler à demi, et ajourner ma démonstration que l’affaiblir. »
Sur lui pèse la responsabilité d’être un des leaders du « parti » socialiste. Il ne peut s’engager qu’avec certitude absolue de détenir la vérité ; il ne peut risquer de faire obstacle à l’unité du parti qui est un de ses objectifs. Un ministre aurait dit, fin janvier 1898, qu’à la Chambre une majorité de députés croit en l’innocence de Dreyfus : « C’est la peur seule qui empêche les uns et les autres de dire leur pensée. » Cette peur n’épargne pas les socialistes. Ses camarades députés font pression sur Jaurès pour qu’il ne s’engage pas : l’opinion, mal informée, est largement défavorable à Dreyfus, et les élections législatives approchent. Péguy a transcrit ces paroles de Jaurès : « Ne croyez pas que ce soit pour mon agrément que je m’efforce d’entrainer tout le groupe. Vous ne pouvez pas vous imaginer à quel point je suis obsédé. Ils me mangent, ils me dévorent, ils ont tous peur de n’être pas réélus. Ils m’arrachent les pans de mon habit pour m’empêcher de monter à la tribune. Quand je monte à la tribune, je suis déjà vidé, je suis creusé, je suis épuisé par ces dévorations intérieures, je suis exténué d’avance. L’autre jour, pendant que je parlais contre cette Chambre lâche et hostile, c’était comme si j’avais eu mille aiguilles qui me traversaient le cerveau. Je crois que je vais tomber malade. Je ne sais pas si j’aurai la force de tenir jusqu’à la fin de la législature. »

2. Les élections de mai 1898

Au milieu de toutes ses tâches, Jaurès doit se préparer pour les élections. Il le fait en proposant une large définition du socialisme, pour répondre aux idées fausses qui circulent.

Qu’est-ce que le socialisme ?
Ses idées se trouvent dans ses articles réguliers de La Dépêche, de La Petite République et de La Lanterne, et dans deux revues importantes, l’internationale Cosmopolis en janvier 1898, et la Revue de Paris en avril. Ces publications étant lues par des bourgeois, il doit d’abord dire ce que n’est pas le socialisme.
Le socialisme n’est pas porteur d’une « formule germanique », il est « le socialisme humain » qui a de profondes racines françaises. Jaurès connait bien les saint-simoniens, Fourier, Proudhon. Grâce au socialisme, la classe ouvrière « domine du regard, avant de l’occuper, le vaste horizon. C’est parce qu’elle a un haut et clair idéal qu’elle ne se laisse pas tomber à l’antisémitisme ou à l’ignominieuse démagogie césarienne et militaire. Ainsi, dès maintenant, le socialisme est une force de civilisation et de lumière. Il ne crée pas, dans la société d’aujourd’hui, la lutte des classes ; il la constate et il veut l’utiliser pour son œuvre de justice. » Le socialisme ne veut pas gêner le développement productif : « Il s’agit donc d’abord de développer en France la puissance de la production, l’activité économique. Les grandes transformations de justice sont plus aisées dans les pays qui ont un large fonds de richesse. »
Les socialistes ne sont pas dépourvus de compétence administrative. Ceux du Nord en ont montré un bel exemple à Roubaix et à Lille : « Jamais ces grandes villes industrielles, où il y a de si puissants intérêts, n’ont été mieux administrées que par ces pauvres salariés que les millionnaires dédaignaient tant. À Lille, en même temps que le budget était heureusement remanié, que de vastes programmes de travaux étaient élaborés, la municipalité multipliait, si je puis dire, les marques d’ingénieuse sollicitude pour le peuple. Par exemple, au lieu de supprimer la subvention au grand théâtre, ils l’ont accrue, mais ils ont stipulé qu’à chaque représentation il y aurait quatre cents entrées gratuites. Dix mille ouvriers se sont inscrits pour bénéficier de cette admission. » (Ce grand helléniste a dû se remémorer l’histoire d’Athènes, et la subvention lilloise lui a rappelé son mandat toulousain.)
Jaurès souhaite que l’on attribue au mot Révolution « son sens tranquille et profond ». Toutes les lois partielles y contribuent car elles donnent au prolétariat plus de force pour s’arracher à la passivité. Une révolution sociale qui transformera, sur toute l’étendue du pays, le mode de propriété et les conditions de la vie ne peut aboutir si elle n’est préparée dans les esprits. Jaurès critique les anarchistes qui, dans les syndicats, ne veulent pas entendre parler d’action parlementaire. Certains d’entre eux sont épinglés pour avoir porté tort à la Verrerie ouvrière, rejoignant ainsi les manœuvres des patrons, de la police et des juges. Les adversaires du socialisme lui demandent : « Où sont tes œuvres ? » Or le parti socialiste, en même temps qu’il accomplissait un immense effort de propagande et d’éducation, a créé « une œuvre immédiate et palpable », la Verrerie ouvrière d’Albi.
Quelles sont les lois que la lutte parlementaire a obtenues ou doit chercher à obtenir ? La limitation légale de la durée de la journée de travail ; l’extension à toute l’industrie de l’institution des délégués ouvriers ; l’indemnisation en cas d’accident ; un système de retraites pour tous les travailleurs de l’industrie et de l’agriculture ; un impôt général et progressif sur le revenu ; une réorganisation de l’armée par la soumission de ses chefs à la République, la réduction de la durée du service, la refonte du Code de justice militaire en le débarrassant « de tout ce qu’il contient de sauvage ».
Le suffrage universel (masculin) existe ; il doit être résolument défendu ; il faut assurer, par le secret, la liberté du vote ; il faut supprimer le Sénat. Enfin, écrit Jaurès en avril 1898 dans la Revue de Paris, « le droit de suffrage doit être étendu aux femmes ; les nouvelles conditions de la vie économique l’exigent ; l’ouvrière doit entrer comme l’ouvrier dans la cité politique puisqu’elle entre dans la cité industrielle. Et on a bien tort de redouter que le suffrage des femmes soit une puissance de réaction. Peu nous importe que les premières décisions soient conservatrices ou rétrogrades ; elles ne le seront que d’apparence, car tout éveil des initiatives et des intelligences est un gain pour la liberté et pour le progrès. »
Un programme qui est complètement déformé par des adversaires sans scrupules, comme à Carmaux.

En campagne à Carmaux
En 1893, Jaurès avait arraché à la famille Reille-Solages le siège de député. À la veille des élections de 1898, le baron René Reille tient la circonscription de Mazamet, et son fils Xavier celle de Castres, ayant succédé à son frère André. « La mort imprévue de son frère aîné lui imposa le devoir de quitter l’armée pour le Parlement », dit la notice hagiographique du journal familial. Aux législatives de 1898, la famille présente trois de ses membres à la députation dans le Tarn qui envoie six députés au Palais Bourbon. Le baron père est certain d’être réélu à Mazamet ; Xavier est presque assuré de l’emporter à Castres ; c’est à Carmaux que la lutte risque d’être serrée, le marquis de Solages face à Jaurès. Les adversaires de la famille la comparent à l’hydre de Lerne ou évoquent « Reille, père et fils, société pour l’exploitation du mandat de député ». Cette dernière expression rejoint une formule de Jaurès, dans Le Cri des Travailleurs du Tarn : « Les Reille ne sont que des financiers mêlés à toutes les entreprises d’argent et cherchant à pousser leur fortune sous tous les gouvernements. »
L’alliance entre anciens monarchistes et républicains conservateurs marche à plein. Ces derniers ne présentent pas de candidat contre le marquis. Les capitalistes disposent de beaucoup d’argent à dépenser en campagne électorale. Ils savent jouer du cléricalisme, du chantage et du mensonge éhonté. Le baron René Reille, qui vient d’être réélu à l’unanimité président du Comité des Forges, la grande organisation patronale, stigmatise Zola, « cet être étrange, ce romancier pornographe qui avait cru pouvoir impunément vomir des insultes sur nos généraux et sur notre armée. Dreyfus et Zola n’en resteront pas moins condamnés, et l’armée, que la France veut grande et respectée, sortira triomphante de ces affreuses machinations. »
Une affiche électorale du marquis de Solages résume sa propagande à Carmaux, sous le titre « Jaurès à l’œuvre » :

Agriculteurs,
Il veut confisquer vos champs, vos maisons, vos économies au profit d’un tas de fainéants de sa façon.
Commerçants,
Il fomente les grèves qui vous ruinent.
Mineurs,
En vous rendant suspects à vos patrons, il empêche qu’on embauche vos enfants.
L’argent de vos Syndicats paye les frais de ses élections.
Verriers,
Il vous a affamés à Carmaux en créant la verrerie concurrente d’Albi.
Patriotes,
Pour mieux préparer l’invasion étrangère, il prêche l’indiscipline aux soldats et la haine des chefs. Esclave du syndicat des juifs sans-patrie, il a défendu Zola qui défendait Dreyfus le traître.
L’heure a sonné de la revanche.
Aux armes, braves gens.
Jaurès à la porte !

Comment Jaurès peut-il combattre ? Par la parole, on connait son efficacité. Alors, on l’empêche de parler. Toutes ses tentatives de réunion publique sont perturbées par des siffleurs stipendiés : « Quand, dimanche dernier, à Bourgnounac, le marquis de Solages, présent comme moi à la fête, au lieu de venir à la réunion publique pour discuter, a envoyé sa bande de siffleurs payés pour me fermer la bouche, je l’avoue, j’ai été cruellement humilié pour notre pays. Quoi ! c’est cette puissance d’oppression et de silence qui veut s’imposer à la République ! Et il y a des « républicains » qui se font ouvertement ou secrètement, par trahison déclarée ou par inertie, les complices de cette œuvre basse ! Quelle honte et quel péril ! » Ces phrases viennent en conclusion d’un article paru le 4 mai dans La Dépêche. Faute de pouvoir parler directement aux électeurs, il ne reste à Jaurès que ses papiers dans la presse régionale et locale. Ainsi, dans Le Cri des Travailleurs du 24 avril, essaie-t-il de réfuter les mensonges de la propagande du marquis : « Républicain socialiste, je lutte avec vous depuis cinq ans pour la République et pour le peuple. J’ai combattu sans relâche, dans le pays et dans le Parlement, le système capitaliste qui livre à la puissance grandissante des privilégiés les ouvriers asservis, les agriculteurs épuisés, les petits commerçants expropriés. Et j’ai combattu aussi les réacteurs et les traîtres qui livrent la République à ses ennemis. Dans toutes les grandes discussions, j’ai défendu passionnément, à la tribune de la Chambre, tous ceux qui travaillent : les paysans et les ouvriers. » Il affirme que « le régime de terreur et de délation » ne l’a pas séparé des mineurs et des verriers. Il s’adresse à la bonne foi et à la clairvoyance des petits commerçants à qui on a fait croire qu’il était responsable du conflit entre les verriers et Rességuier. Enfin, les vrais défenseurs de la France et de son armée sont ceux qui veulent mettre un terme aux abus des grands chefs. Il termine ainsi : « Vous m’avez donné votre confiance. En retour, je vous ai donné tout mon temps, toute ma force, toute ma pensée. Continuons ensemble le bon combat pour la République et pour le peuple. »
Le 9 mai au soir, Jaurès envoie un télégramme à La Petite République : « Je suis battu à une grosse majorité. Sous la puissance du patronat, la région a fléchi. Vive la République sociale ! »

3. Hors du Palais Bourbon

Expliquer la défaite
Dès le 10 mai, Jaurès explique sa défaite dans une interview donnée à L’Aurore : « Depuis deux ans, tout avait été mis en œuvre contre moi. Le patronat et le clergé coalisés n’ont reculé devant aucun moyen pour me combattre avec acharnement. On a commencé par me reprocher l’établissement à Albi de la Verrerie ouvrière. Or, vous savez mieux que quiconque l’impossibilité matérielle de la construire à Carmaux. Les émissaires du marquis de Solages ont exploité cette situation avec l’insigne mauvaise foi qu’on pouvait attendre d’eux ; des promesses d’embauchage, des distributions d’argent ont fait le reste. Le rôle du clergé a été également très important dans l’élection de dimanche. Il subsistait, dans ces régions voisines des montagnes du Tarn, un vieux levain de cléricalisme que le socialisme n’avait que momentanément étouffé. Des missions ont été organisées. Des pères et des frères sont venus prêcher la guerre sainte aux environs de Carmaux. Pendant la période électorale, mes affiches ont été arrachées. On m’a empêché de parler librement dans les réunions. Je me suis heurté sans cesse à la plus violente obstruction. Malgré toutes ces manœuvres, Carmaux-Ville m’a donné la majorité. Cette majorité était, il est vrai, trop faible pour compenser les minorités des campagnes. »
Le journaliste lui signale que plusieurs candidats socialistes dans des circonscriptions gagnables au second tour ont proposé de se désister en sa faveur. Jaurès : « Je leur suis profondément reconnaissant de ce dévouement. Je suis très touché des marques de sympathie qui m’arrivent de toutes parts. Je remercie du fond du cœur ceux qui veulent se sacrifier pour me céder leur place. Mais je n’accepterai aucune candidature. Ma résolution est définitivement prise. Rien ne parviendra à la changer. Cinq ans d’une bataille incessante, dans laquelle j’ai mis tout mon cœur, toutes mes forces, toute mon énergie, m’ont beaucoup fatigué. Puisque les circonstances me le permettent, au lieu de recommencer une lutte qui s’annonce fort dure à la nouvelle Chambre, je vais me reposer pendant quelque temps et satisfaire mon grand besoin de calme. Ma présence au Palais Bourbon n’est, d’ailleurs, pas nécessaire. Les élus socialistes sont de taille à faire face à l’ennemi. »
Se reposer ? Satisfaire son grand besoin de calme ? On a du mal à croire que ce soit possible…
Son article du 11 mai dans La Dépêche montre qu’il a reçu « un coup très sensible » :
« Il est très douloureux pour moi d’être ainsi séparé des militants avec lesquels je luttai. Il m’est douloureux aussi de penser qu’une partie du peuple ouvrier et paysan, auquel j’ai donné cinq ans de ma vie, m’a rejeté. Quand le candidat à la députation est le grand patron du pays, quand il dispose seul du travail, c’est-à-dire de la vie de milliers de familles, quand il peut terroriser les uns par la menace du renvoi et capter les sans-travail par la promesse de l’embauchage, cette force économique, mise au service d’une candidature est singulièrement redoutable. » Mais l’avenir appartient à ceux qui combattent pour l’avènement du socialisme.
En remerciant, dans La Petite République, les socialistes parisiens de lui avoir proposé une circonscription, Jaurès ajoute qu’il va se consacrer, hors du Palais Bourbon, à l’œuvre d’éducation socialiste. Même thème dans La Dépêche : « J’ai été profondément touché de l’insistance de mes amis de Carmaux qui voulaient me décider à accepter la candidature qui m’était offerte à Paris. Ils voyaient là une sorte de revanche immédiate. Qu’ils me pardonnent de ne pas la leur avoir donnée. Il faut regarder plus loin. Tant d’hommes accusent les militants socialistes d’être mus par une vanité frivole ou une égoïste ambition qu’il n’est point inutile de montrer que nous avons avant tout le culte désintéressé de l’Idée. »

L’unité socialiste est indispensable
Le 7 juin, son discours au Tivoli Vaux-Hall donne les grandes lignes de l’œuvre d’éducation à accomplir. Jaurès évoque d’abord les candidats qui ont succombé : « La réaction qui les a frappés ne les a pas désarmés ; elle a changé seulement leur poste de combat. » Que les choses soient claires : « L’antisémitisme et le nationalisme ont tenté de détourner au profit de la réaction l’idée du socialisme et l’idée de la patrie et ont égaré une partie du prolétariat. Or, plus il y a d’incertitude, d’équivoque et de confusion dans le Parlement et dans le pays, plus il importe que le socialisme, qui a une doctrine, qui a un idéal, élève bien haut au-dessus des partis incohérents et impuissants tout son idéal, toute sa doctrine. » La lutte sera rude contre le capital et la réaction, mais le plus grand péril pour le prolétariat reste de se faire détourner de sa tâche par les antisémites et les nationalistes. Un facteur décisif du succès sera l’unification des tendances existantes en un seul parti.
« Il y a à l’heure actuelle cinq fractions socialistes distinctes : les marxistes (qu’on appelle assez souvent guesdistes) ; les blanquistes qui ont pour organe le Comité révolutionnaire central ; le Parti ouvrier socialiste révolutionnaire (les allemanistes) ; les possibilistes qui ont adopté les vues et la méthode de Brousse ; enfin les socialistes indépendants, soit qu’ils se réclament, comme Rouanet et Fournière, de la pensée et de la discipline morale de Malon, soit que, comme Millerand, Viviani, Gérault-Richard, ils soient allés au socialisme sans passer par une organisation définie. [Jaurès lui-même appartient à cette dernière catégorie.] Or, il est bien clair que pour que toutes les forces socialistes s’unissent loyalement, pour qu’elles puissent, dans des congrès annuels, coordonner leur action, il faut qu’il y ait au préalable délibération, entente amicale de ces cinq fractions socialistes. Il n’est pas possible d’agir en dehors des grandes organisations constituées. Mais mon sentiment est que si les adhérents de toutes ces fractions étaient consultés, l’immense majorité d’entre eux saluerait avec enthousiasme l’idée de l’unité du parti. »
Dans l’immédiat, il faut s’opposer à Drumont qui, élu député, montre son inconsistance ; il ne faut pas se laisser influencer par Rochefort, simple amuseur dépourvu de convictions. Rochefort et d’autres reprochent à Jaurès les sentiments et les traditions catholiques de ses proches. Mais, précise Jaurès, « l’Église ne se trompe pas sur mon compte. Pendant la période électorale, les prêtres déchiraient mes affiches ; ils menaçaient du refus des sacrements les paysans qui voteraient pour moi. Des missions de capucins étaient organisées dans les communes, et le marquis de Solages était présenté au peuple, à la sortie de l’église, par le prédicateur. » Deux puissances s’appuient l’une sur l’autre, « le dogme, contrefort du Capital, le Capital contrefort du dogme ». L’Église sait que, quand le socialisme aura transformé le système de propriété, ouvriers et paysans ne se courberont plus devant elle.
À l’approche de l’été 1898, Jaurès a trois objectifs. Il s’est heurté à un refus de la Sorbonne de lui confier un cours libre de philosophie sur les principes du socialisme, mais il a signé un contrat avec l’éditeur Rouff pour la direction d’un ouvrage collectif d’histoire de la France depuis 1789. Il faut également tout mettre en œuvre pour réaliser l’unité du parti socialiste. Mais le troisième objectif ne risque-t-il pas d’aller à l’encontre du second ? La défense d’Alfred Dreyfus est-elle compatible avec la lutte des classes telle que la conçoivent les guesdistes ?

Prochain chapitre :
Pour Dreyfus, 1898

Chapitre XI L’affaire Dreyfus, origines et contexte 1894 – 1897

 

« Le capitaine Alfred Dreyfus ».

Déclenchée en 1894 avec l’arrestation et la condamnation du capitaine juif, l’affaire Dreyfus ne se termine qu’en 1906 avec la reconnaissance solennelle de son innocence. Cet épisode d’importance capitale dans l’histoire de France se déroule au cours de la carrière politique de Jean Jaurès qui joue un rôle décisif dans ce drame national. Plusieurs obstacles s’opposent à son engagement, mais ne peuvent l’arrêter. Dans ce nouveau combat, il se montre un des dreyfusards les plus efficaces. Sa prise de position fait suite à ses interventions en faveur d’autres victimes, mineurs et verriers de Carmaux, Arméniens et Crétois, comme il le souligne devant la Chambre des députés, le 24 janvier 1898. À propos des grands chefs militaires s’enferrant après leur première forfaiture, il faut répéter ici cette phrase écrite en plein combat à Carmaux : « Le premier châtiment de ceux qui ont commencé à faire le mal est qu’ils sont obligés de continuer. »
L’examen des positions de Jaurès implique un retour en arrière sur les débuts de l’Affaire, de 1894 à 1897 en replaçant son engagement dans le cadre de la lutte, nationale et internationale, contre militarisme, cléricalisme et antisémitisme.

1. L’affaire Dreyfus en 1894

Un traitre s’adresse à l’ambassade d’Allemagne
Le carnet de Schwartzkoppen, sur la période où il était attaché militaire à Paris, commence ainsi :
« Le 20 juillet 1894, entre 3 et 4 heures de l’après-midi, un Français se présenta chez moi, au bureau militaire de l’ambassade d’Allemagne à Paris. Un monsieur, en qui je reconnus tout de suite un officier français en civil, pénétra dans la pièce. À la boutonnière d’un pardessus noir, il portait le ruban rouge de la Légion d’honneur. Il avait l’air mal assuré et quelque peu gêné, son regard sombre et investigateur parcourut la pièce pour s’assurer que j’étais bien seul. À ma question sur l’objet de sa visite, il se présenta à moi comme un officier d’État-major français en service actif, contraint par la nécessité de faire une démarche qui le rendrait méprisable à mes yeux, mais à laquelle il avait bien réfléchi et qu’il était forcé de faire pour sauver sa femme et ses enfants de la misère et de la ruine. Des circonstances défavorables, des spéculations malheureuses, la maladie de sa femme l’avaient placé dans une situation économique difficile et, pour pouvoir conserver à sa famille une petite propriété, il lui fallait se procurer de l’argent à tout prix. Tous ses efforts pour le faire d’une manière honnête et légale avaient échoué ; il ne lui restait donc qu’une seule issue, c’était d’offrir ses services à l’État-major allemand dans l’espoir que de cette façon il se trouverait rapidement en état de faire face à ses multiples obligations. Il y avait mûrement réfléchi, et c’était la seule voie qui lui restât ouverte ; s’il échouait, il serait obligé de se loger une balle dans la tête. Mais la pensée de sa femme malade et de ses enfants l’avaient jusque là empêché de prendre ce parti extrême, quoiqu’il se rendît fort bien compte que c’était là ce qu’il avait de mieux à faire. Le 22 juillet je rendis compte de cette visite au Bureau des Renseignements de Berlin et reçus le 26 la réponse de poursuivre les négociations avec cet agent. Le 27 juillet, celui-ci revint à mon bureau, sans m’avoir prévenu, et se présenta désormais comme le commandant comte Walsin-Esterhazy, chef de bataillon au 74e régiment d’infanterie à Rouen. Comme preuve de la vérité de ses allégations, il apportait le Journal de mobilisation du régiment et il me demanda une rémunération de 2000 francs par mois. »

La condamnation de Dreyfus
Évidemment, nous, au XXIe siècle, nous avons pu lire les Carnets de Schwartzkoppen, livre posthume publié en 1930, nous avons connaissance de l’enquête systématique de la Cour de cassation effectuée entre 1903 et 1906, et nous savons que le vrai coupable de la trahison est ce commandant Esterhazy. Mais, lorsque le capitaine Alfred Dreyfus fut condamné à tort, qui pouvait savoir qu’il était innocent ? Lui-même, bien sûr, qui n’a cessé de le clamer ; le vrai coupable, qui n’allait pas se dénoncer et qui poursuivait tranquillement ses visites rémunérées ; les autorités allemandes, enfin, qui démentirent formellement tout rapport avec Dreyfus, ce qui, pour le bon peuple, signifiait qu’elles voulaient protéger leur agent. En outre, une dizaine de personnes, peut-être, étaient convaincues de son innocence (sa famille, son avocat) ou avaient exprimé quelques doutes. Il était impensable qu’un conseil de guerre formé de sept officiers ait pu se tromper, à l’unanimité, dans une affaire aussi grave. Pas plus qu’un autre, le député de Carmaux ne disposait d’éléments pour contester la validité du jugement, d’autant que le procès avait eu lieu à huis clos. Pourtant, l’enquête et le procès avaient accumulé une série d’imbécillités et de crimes ; j’emploie volontiers ces deux mots que l’on retrouvera dans la prose de Jaurès lorsque la vérité commencera à voir le jour.
Il n’est pas possible, ici, de raconter toute l’affaire Dreyfus, mais il est nécessaire d’en esquisser les grandes lignes. Tout commence avec l’interception à l’ambassade d’Allemagne d’une lettre non signée, le « bordereau », qui énumère une liste de renseignements militaires fournis par un officier français. Il y a donc un traitre, il faut le découvrir. Les enquêteurs examinent le document et concluent que son auteur est un artilleur alors que, au contraire, plusieurs indices montrent qu’il ne peut s’agir d’un artilleur. Un imbécile croit reconnaitre l’écriture du capitaine Dreyfus ; un autre ajoute : « Un juif, j’aurais dû m’en douter. » C’est qu’il existe dans l’armée ce que l’historien Jérôme Hélie a appelé « un antisémitisme corporatif », en résonnance avec la haine des juifs largement partagée dans une population fortement chrétienne, nationaliste et xénophobe.
Le ministre de la Guerre, général Mercier, est à ce moment-là en grande difficulté, accusé d’incompétence, ridiculisé par la presse de droite. La condamnation d’un juif pour trahison ne pourrait que « raffermir sa position », selon l’expression de Schwartzkoppen lui-même, bon observateur. Madeleine Rebérioux qualifie Mercier de « parfait symbole de ce que l’armée peut produire de lâche carriérisme ». Des fuites sont organisées, et la presse antisémite annonce à grand fracas l’arrestation et la culpabilité du juif Dreyfus, avant tout jugement. À titre d’exemple, voici des extraits du Pèlerin, numéro du 11 novembre 1894 : « Un capitaine d’artillerie, un juif nommé Dreyfus, a été arrêté. Il est en prison à Paris. Il est accusé de haute trahison. Ce juif, qui était à l’État-major, a profité de sa situation pour livrer à l’étranger des documents importants intéressant la défense nationale. Qui nous délivrera donc des juifs qui traitent la France comme Judas traita le divin Maître ! » Et le 18 novembre : « Nous expions cruellement, dans l’esclavage où nous sommes tombés, le crime d’avoir considéré le Christ-Sauveur du monde comme une quantité négligeable ; d’avoir décidé qu’entre les chrétiens lavés et sacrés par le sang de Jésus-Christ et les juifs maudits par ce sang tombé sur eux et leurs enfants, il ne devait y avoir aucune différence. Il n’y aura de salut qu’au jour où l’on fera de l’antisémitisme au nom des droits du Christ. » N’oublions pas que Gyp, romancière à succès à l’époque, déclare comme profession : antisémite.
Mais les preuves de la culpabilité de Dreyfus manquent. Rien dans sa vie ne peut expliquer une trahison. Le bordereau est-il de son écriture ? Les experts graphologues se contredisent. Dreyfus pourrait bien être acquitté. Deux officiers jouent alors un rôle criminel : le commandant Henry, des services de renseignements, vient jurer de manière théâtrale que Dreyfus est coupable ; le général Mercier communique aux juges des pièces qui semblent accuser Dreyfus, mais sans les montrer à la défense qui aurait pu prouver qu’elles étaient sans valeur. C’est un crime juridique. Quant aux officiers constituant le conseil de guerre, comment les qualifier ? Ils siègent, ils ont le pouvoir de décider de très lourdes peines, et ils ne connaissent même pas les règles de fonctionnement de l’institution. Donnons encore la parole à Schwartzkoppen : « Ni le président, ni les juges n’avaient conscience qu’il était illégal, contraire aux stipulations du Code militaire, de prendre connaissance de ces pièces sans les avoir communiquées à l’accusé et à la défense. Ils auraient pu s’en assurer en jetant un coup d’œil sur le Code militaire qu’ils avaient devant eux, mais, sans doute impressionnés par les documents, ils n’en trouvèrent pas le temps. »
Le 22 décembre, à l’unanimité des sept imbéciles, Dreyfus est reconnu coupable et condamné à la déportation à l’île du Diable, en Guyane. On fait tout pour le conduire au suicide, mais il tient le coup et ne cesse de crier qu’il est innocent, y compris lors de la terrible épreuve de la dégradation militaire.

L’attitude de Jaurès en décembre 1894
Jaurès n’avait aucune information sur le déroulement du procès, ce qui lui aurait permis de le remettre en question. Pour lui, comme pour Clemenceau et pour l’opinion publique, Dreyfus est coupable de trahison. Lorsque, le 18 décembre, dans La Dépêche, il condamne le « crime abominable » de trahison, c’est dans une attaque virulente des « bons patriotes de l’opportunisme financier » qui « ont voulu surchauffer le chauvinisme pour écarter la question sociale », soutenus par « les journalistes bien pensants, moyennant finances ». Emporté par son élan, et par erreur, il écrit que la finance juive essaie de sauver un coreligionnaire.
Le 24 décembre, à la Chambre, le général Mercier dépose un projet de loi punissant de la peine de mort les crimes de trahison. Pour Jaurès, c’est inutile car les lois en vigueur permettent de fusiller les traitres. Surtout, il profite de l’occasion pour attirer l’attention sur un « contraste douloureux » : « D’un côté, tous ceux qui, depuis vingt ans, ont été convaincus de trahison envers la patrie ont échappé à la peine de mort pour des raisons diverses. Le maréchal Bazaine, convaincu de trahison, a été condamné à mort, mais n’a pas été fusillé. Le capitaine Dreyfus, convaincu de trahison par un jugement unanime, n’a pas été condamné à mort. Et en face de ces jugements le pays voit qu’on fusille, sans grâce et sans pitié, de simples soldats coupables d’une minute d’égarement et de violence. » Il est interrompu à plusieurs reprises par les députés de droite, en particulier le baron Reille et le comte de Bernis. Certains réclament que Jaurès soit rappelé à l’ordre. Il réussit à lire sa proposition : « La Chambre décide qu’il y a lieu de réviser les articles 221, 222 et 223 du code de justice militaire, qui portent sur les voies de fait commises au service, et à en effacer la peine de mort. » Ce qu’il demande, c’est « l’égalité pour les vivants et non l’égalité devant la mort » (Madeleine Rebérioux). Il n’est évidemment pas suivi.
Deux jours plus tard, le débat rebondit. Charles Dupuy, président du Conseil, attaque Jaurès en disant : « Il lui a plu, au nom d’un groupe qui se pique d’internationalisme de venir ici, sous prétexte de défendre les petits, attaquer la hiérarchie et la discipline de l’armée. (Vifs applaudissements.) » Jaurès essaie de se défendre, sans cesse interrompu. Il rappelle qu’il vient de s’opposer à des magouilles à propos d’une compagnie de chemin de fer, et fait à nouveau allusion à l’existence d’une bande de spéculateurs et de corrompus. Mais ses adversaires lui coupent la parole, et Louis Barthou, ministre des Travaux publics, particulièrement visé, s’écrie : « Monsieur Jaurès, je n’ai qu’un mot à vous répondre : vous savez que vous mentez ! » Jaurès : « Mais non ! vous savez bien que le mensonge, il n’est pas chez nous ! (Applaudissements à l’extrême gauche. Vives protestations au centre et à gauche.) Le mensonge, il est chez ceux qui, se sentant menacés depuis quelques années dans leur pouvoir politique et dans leur influence sociale, essayent de jouer du patriotisme. » Dans une atmosphère électrique, marquée par des demandes de rappel à l’ordre, Jaurès est exclu temporairement et prié de quitter la salle des séances.
Dans La Dépêche du 1er janvier 1895, il revient sur le caractère de l’opération préméditée par « tous ceux qui ont été mêlés, de près ou de loin, à l’affaire des chemins de fer du Sud », exaspérés par la résistance opposée par les socialistes à leurs combines. Le reste n’était qu’un prétexte : « Pourquoi n’a-t-on fusillé ni Bazaine, ni Dreyfus ? Et pourquoi fusille-t-on sans pitié des soldats coupables seulement d’un mouvement de violence ? Là-dessus, personne au monde ne pouvait me répondre. La majorité a fait semblant de croire que j’insultais le conseil de guerre. » Les accusations réciproques de mensonge entre Jaurès et Barthou entrainent un duel au pistolet entre les deux hommes. Sans résultat.

2. Période 1895-1897

Jaurès très occupé
Au cours des années 1895 et 1896, on ne parle plus guère de l’affaire Dreyfus, et, de son côté, Esterhazy continue son petit commerce plus sordide que vraiment dangereux pour la défense nationale. Jaurès est très pris par la défense d’autres victimes, les verriers de Carmaux et les Arméniens. Lorsqu’il ne sillonne pas la France pour la Verrerie ouvrière, il assimile l’abondante documentation dont il a besoin pour ses interventions sur les massacres en Turquie ou sur le problème paysan.
Max Gallo décrit une de ses journées, en octobre 1896 : « C’est la fin de la matinée. Depuis des heures déjà Jaurès travaille dans la petite pièce qui, dans l’appartement du 27 de la rue Madame, lui sert de bureau. Sur la table en bois blanc, des livres, des journaux, des brochures, des feuilles en vrac couvertes de l’écriture rapide et sensible de Jaurès. Ce matin, il a presque la nausée. C’est la fin du mois d’octobre 1896. Il a lu tout ce qui a été publié sur la politique du Sultan turc à l’égard des Arméniens. Il a rassemblé les témoignages, horribles. Il est déjà intervenu à la Chambre sur ce sujet, mettant en question la politique étrangère de la France et le silence complice dont elle entoure les crimes turcs. Il va parler à nouveau. Il cherche sur le parquet, parmi les documents qui s’entassent, ceux que demain il lui faudra lire, ces enquêtes, ces statistiques sur la vie du monde paysan, la répartition de la propriété, son évolution, l’incidence des tarifs protecteurs de Méline sur le cours des produits agricoles, la misère des domestiques de ferme. Il pense en effet à une grande interpellation à la Chambre sur ces réalités rurales, ce paysannat qu’il connait et auxquels les socialistes doivent offrir des perspectives s’ils veulent conquérir le pouvoir. Enfin il a trouvé le livre qu’il cherchait, un classique grec. Le visage de Jaurès se détend. Voilà l’instant de répit. Il lit à haute voix, en grec, quelques vers. Et si un visiteur entre dans le bureau, il trouve Jaurès, rêveur, apaisé, la tête un peu levée, comme regardant au-delà des murs. Plus tard, le déjeuner pris, rapidement, il se rend à la Chambre des députés à pied. »

La Vérité en marche ?
Pendant ce temps, la Vérité n’est pas encore en marche dans l’affaire Dreyfus, comme Zola allait l’écrire dans Le Figaro, le 25 novembre 1897. Mais, dans l’obscurité, deux itinéraires s’ébauchent. Le frère du capitaine, Mathieu, fait publier en novembre 1896 par Bernard Lazare, la brochure Une erreur judiciaire qui affirme une conviction, mais ne peut s’appuyer sur des documents probants qui n’ont pas encore vu le jour. De son côté, le lieutenant-colonel Picquart a découvert le véritable traitre, Esterhazy. Ses supérieurs ne l’encouragent pas : « Si vous ne le dites pas, personne ne le saura. » Quel regret de ne pouvoir, ici, entrer dans toutes les péripéties ! En résumé, il suffit de dire que les deux itinéraires évoqués finissent par se rejoindre. Le 10 novembre 1897, Le Matin publie un fac-similé du bordereau, et Mathieu Dreyfus invite l’opinion à comparer l’écriture de cette pièce avec celle de lettres de son frère. Le 15, il dénonce Esterhazy comme auteur de la trahison. Le 28, Le Figaro publie des lettres d’Esterhazy à une de ses anciennes maîtresses, contenant le passage : « Si ce soir on venait me dire que je serais tué demain comme capitaine de uhlans en sabrant des Français, je serais certainement parfaitement heureux. Je ne ferais pas de mal à un petit chien, mais je ferais tuer cent mille Français avec plaisir. Paris pris d’assaut et livré au pillage de cent mille soldats ivres, voilà une fête dont je rêve. »

Et Jaurès ?
En cet automne 1897, certains amis de Jaurès sont convaincus. Premiers dreyfusards, dressant une liste des personnalités à rallier à la cause, ils mettent en tête le nom du député du Tarn. Celui-ci se renseigne à fond avant de se décider, d’autant qu’il ne peut engager à la légère le « parti » socialiste, il ne peut pas prendre le risque de se tromper. Dans La Petite République du 27 novembre, il s’interroge. Il a perdu ses illusions de jeunesse sur le caractère républicain de la haute armée, et il n’est pas question de « proclamer a priori et comme un dogme l’infaillibilité des conseils de guerre ». Dreyfus est-il innocent ou coupable ? « Je n’en sais rien, répond Jaurès, et nul ne peut le savoir puisque le jugement a été secret. » Mais ce n’est pas tout : « Il parait acquis maintenant qu’il y a eu, dans le procès Dreyfus, plus que le huis clos. Ce n’est pas seulement au public qu’auraient été cachées les pièces décisives, c’est à l’accusé et à son défenseur. J’avoue que j’ai longtemps hésité à le croire, car cela passe toute mesure. Mais les démentis du ministère de la Guerre ne sont pas venus. » Si le gouvernement n’a rien dit, « c’est qu’il eût fallu avouer de monstrueuses irrégularités de procédure. Vraiment, le prolétariat socialiste ne peut que se réjouir de l’aventure. C’est sur la force réactionnaire de la haute armée que les privilégiés comptaient pour arrêter le peuple en mouvement. Mais voilà que cette haute armée se discrédite et se déshonore elle-même. »
Cinq jours plus tard, il reprend l’argumentation dans La Dépêche. Reconnaitre une erreur ne serait pas déshonorant. Mais le gouvernement a peur de se prononcer et laisse s’étaler au grand jour les tares de la haute armée. « Que ces hommes ne viennent plus parler de Patrie, d’Honneur, d’Armée, de Justice, puisque tout, les droits de la défense et de l’humanité d’un côté, l’honneur de l’armée de l’autre, tout est subordonné par eux à leur propre conservation. »
Jaurès se moque de Méline, président du Conseil, qui a osé dire : « Il n’y a pas d’affaire Dreyfus. » Il réagit à l’entrée en scène d’Esterhazy, convoqué devant un conseil de guerre pour être acquitté. Jaurès ne le sait pas encore, mais il commence à s’en douter, et les nombreux points d’exclamation du passage ci-dessous sont une marque d’exaspération : « Si l’autorité militaire, informant contre Esterhazy, aboutit à un non-lieu, il y aura un soulèvement général de l’opinion. Car on aura refusé au pays ce qu’il attend, ce dont il a un besoin absolu, c’est-à-dire la lumière complète et la garantie d’un débat public. Quoi ! voilà un homme qui écrit les lettres les plus abominables ! Il écrit qu’il voudrait que Paris fût livré à cent mille soldats ivres ! Il écrit que sa plus grande joie serait de charger, comme capitaine de uhlans, les soldats français. Il est si suspect qu’un colonel des bureaux de la Guerre le désigne depuis près de deux ans comme un traitre. Par une coïncidence étrange, il y a entre le bordereau de trahison et l’écriture de cet homme une ressemblance que lui-même déclare effrayante ! Les charges sont assez fortes contre lui pour qu’après enquête on ait décidé d’informer ! et cette information tournerait court ! C’est impossible, et la conscience publique n’acceptera pas d’être mystifiée ainsi. »
Pourtant elle l’est. On ne peut décrire les moyens les plus rocambolesques, accumulant faux, déguisements, menaces, imaginés par les grands chefs militaires pour sauver Esterhazy et le faire acquitter, afin de ne pas revenir sur la condamnation de Dreyfus.

Esterhazy, Zola
Le 5 décembre, Zola fait paraitre dans Le Figaro un article qui sera le dernier dans ce quotidien car il a compris qu’il heurtait « les habitudes et les passions de sa clientèle » : « Ah ! quel spectacle, depuis trois semaines, et quels tragiques, quels inoubliables jours nous venons de traverser ! Je n’en connais pas qui aient remué en moi plus d’humanité, plus d’angoisse et plus de généreuse colère. C’est, en vérité, que le spectacle a été inouï, dépassant en brutalité, en effronterie, en ignoble aveu tout ce que la bête humaine a jamais confessé de plus instinctif et de plus bas. Un tel exemple est rare de la perversion, de la démence d’une foule, et sans doute est-ce pour cela que je me suis passionné à ce point, outre ma révolte humaine, en romancier, en dramaturge, bouleversé d’enthousiasme devant un cas d’une beauté si effroyable. » Il établit ensuite le « procès verbal » de la situation : la presse immonde ; l’antisémitisme furieux ; la bêtise de l’opinion. Et le silence des représentants de la Nation : « Pas un homme de nos assemblées n’a eu un cri d’honnête homme, tous sont restés muets, hésitants, prisonniers de leurs groupes, tous ont eu peur de l’opinion, dans la prévision inquiète sans doute des élections prochaines. Ni un modéré, ni un radical, ni un socialiste, aucun de ceux qui ont la garde des libertés publiques, ne s’est levé encore pour parler selon sa conscience. Comment voulez-vous que le pays sache son chemin, dans la tourmente, si ceux-là même qui se disent ses guides, se taisent, par tactique de politiciens étroits, ou par crainte de compromettre leurs situations personnelles ? »
Jaurès, piqué au vif, répond dans La Petite République : « M. Émile Zola nous a adressé un singulier reproche. Il se plaint qu’aucun député ne se soit levé pour parler haut et clair dans l’affaire Dreyfus. Mais sur le fond même de l’affaire nous ne savons rien et ne pouvons encore rien savoir. Trop d’obscurités couvrent encore le fond de l’affaire pour que nous ne réservions pas notre jugement. Même s’il est vrai, comme il parait à peu près certain aujourd’hui, que Dreyfus a été condamné sur des pièces qui ne lui ont pas été soumises, cette violation monstrueuse, abominable de toute garantie légale ne résout pas la question de fond. Il se peut qu’illégalement condamné il soit coupable. Même si le bordereau qui lui est attribué est d’un autre, il se peut encore qu’il soit coupable, si d’autres indices, d’autres preuves ont servi à établir la trahison. Ce n’est donc point par lâcheté, ou par vile complaisance à l’antisémitisme, c’est par raison que sur le fond même du procès nous réservons et devons réserver notre jugement. »
La classe ouvrière ne semble pas concernée et il y aurait eu moins d’agitation s’il se fût agi de la condamnation d’un pauvre homme sans fortune et sans relations. Mais Jaurès esquisse déjà l’argumentation qu’il développera en 1898 sur le rôle du prolétariat : « La classe ouvrière n’a pas seulement pour mission de préparer son propre avènement, et un ordre social plus juste. Elle doit encore, en attendant l’heure inévitable de la Révolution sociale, sauvegarder tout ce qu’il y a de bon et de noble dans le patrimoine humain. » Quant aux réactionnaires, patriotes professionnels : « Que signifient encore une fois ces ménagements et ces complaisances des grands chefs pour le uhlan frénétique ? Et pourquoi nos grands patriotes trempent-ils leur soupe dans ce casque à pointe ? »
L’acquittement scandaleux d’Esterhazy et le « J’accuse ! » de Zola vont faire évoluer fortement la position de Jaurès en 1898 sur l’affaire Dreyfus, mais elle est déjà bien engagée contre trois tendances ennemies du socialisme.

3. Antisémitisme, cléricalisme, militarisme

Une lettre des prolétaires juifs
Au début de l’année 1898, les ouvriers juifs socialistes de Paris adressent au « parti » une longue lettre de reproche : « Nous remarquons que votre attitude envers l’antisémitisme n’est pas assez franche, assez indignée, assez énergique, comme elle l’est en d’autres cas pareils, où un principe de progrès et d’humanité est en jeu, ou qu’un acte de vieille barbarie se commet contre des faibles. Nous constatons ce fait avec douleur, car nous vous regardons comme les vrais continuateurs de ceux qui ont déclaré les Droits de l’Homme, de ceux qui ont fait la Révolution française et dont la main puissante est venue même jusqu’à nous, qui demeurons au bas de l’échelle des peuples opprimés, nous apportant un peu d’air et un peu d’espoir. »
Ils expliquent l’antisémitisme par la recherche, de la part de ceux qu’ils appellent « les souffreteux », de plus faibles qu’eux pour exercer à leur tour le droit du plus fort. On parlerait aujourd’hui d’une réaction de petits-blancs. « Comme ces instincts réclamaient une victime en pâture, nous avons vu les mécontentements sourds, les colères inconscientes, les haines aveugles concentrées dans l’âme du peuple par des siècles de civilisation jaillir, avides d’une proie humaine. » Et de décrire les manifestations parisiennes et les violences algéroises contre les juifs. « Il y a encore une chose qui frappe particulièrement notre esprit : nous nous apercevons que, quand on parle des juifs, de quelque manière que ce soit, dans le sens moyenâgeux ou dans le sens moderne, on parait oublier qu’il existe un prolétariat juif ; on parait croire que les juifs sont tous des riches, des banquiers. » Jaurès a déjà fait figurer l’antisémitisme parmi les faux socialismes. Mais les auteurs de la lettre de reproche ont un peu raison.

De l’antisémitisme chez les socialistes ?
À l’époque de l’affaire Dreyfus, il est difficile, en France, d’échapper à la méfiance vis-à-vis des juifs. L’antisémitisme a des racines chrétiennes profondes comme l’a montré Le Pèlerin au moment de l’arrestation du capitaine. D’une façon générale, on reproche aux juifs d’être des manieurs d’argent, argument sensible dans les catégories populaires. Les penseurs socialistes, Fourier, Proudhon, Blanqui, et même Benoit Malon, n’étaient pas exempts de cette tendance. Mais, entre une position de défiance et celle des professionnels de l’antisémitisme comme Drumont et son journal La Libre Parole, il y a une telle différence quantitative qu’elle devient qualitative. Jaurès se plait à ridiculiser Drumont, le traitant avec ironie de « psychologue de génie », de « profond sociologue ».
Lors d’un débat à la Chambre, le 25 mai 1895, plusieurs orateurs ont défendu leurs thèses antisémites de façon très claire. Par exemple, Théodore Denis, député de Dax : « N’en aurons-nous jamais fini avec les méfaits de cette race, et nous laisserons-nous dévorer par ces gens-là ? N’allez-vous pas vous résoudre à un peu de vigilance et à surveiller l’accès des hautes fonctions publiques, dans lesquelles les juifs s’installent en nombre absolument anormal et hors de proportion avec l’importance de leur population en France ? (Très bien ! très bien ! à droite.) » Le député socialiste Gustave Rouanet, proche de Jaurès, répond en montrant que « l’antisémitisme est une atteinte aux principes de la Révolution française ».
Jaurès utilise certains mots que des observateurs tardifs mal intentionnés ou mal informés, ou les deux à la fois, n’ont pas hésité à relever : « frelons juifs » pillant le travail des abeilles françaises ; « le ghetto », pour désigner les juifs. Mais ils sont rares, hérités de son temps, et ils finissent par disparaitre. Il faut éviter toute surinterprétation. Parler de « race » à cette époque n’est pas être raciste, c’est désigner un peuple, d’autant que Jaurès utilise aussi l’autre sens du mot : « Il n’y a qu’une race, l’humanité. » Le mot « juiverie » se trouve dans le dictionnaire Larousse de la fin du XIXe siècle et n’est pas péjoratif ; il désigne l’ensemble des juifs ; les ouvriers juifs, dont il vient d’être question, emploient ce mot à deux reprises dans leur lettre. Une constante chez Jaurès : il demande aux ouvriers français de ne pas attaquer les seuls capitalistes juifs, mais tous les capitalistes et, encore mieux, le système capitaliste. Par contre, il constate une collusion évidente entre les antisémites, les cléricaux et les militaristes, en France et dans le monde.

Un rapide tour d’horizon mondial : l’Algérie
Jaurès a fait un séjour en Algérie en 1895 (voir le chapitre IX). Il y a constaté l’importance de l’antisémitisme et a esquissé dans ses articles une politique favorable à l’élément musulman de la population. Il revient sur la question dans La Petite République (29 janvier) et au cours d’une intervention à la Chambre, en cette année 1898 où la violence antisémite se déchaine en Algérie. Si les Arabes sont dépouillés, les juifs ne sont pas seuls responsables : « Je sais que l’égoïsme des gouvernements et des classes dirigeantes françaises a consommé là-bas, par des moyens variés, le meurtre de tout un peuple. » Les antisémites ont un comportement « étriqué et misérable » : « Casser quelques carreaux juifs, faire couler dans les ruisseaux d’Alger quelques filets de sang juif, voilà qui est rafraichissant et qui soulage un peu les haines sans compromettre les intérêts. Mais refaire du peuple arabe, sous la noble tutelle de la France, une race noble, lui rendre sa lumière de pensée que tout exprès nous avons éteinte, lui rendre son droit à la propriété, utiliser ses vieilles traditions de propriété collective et familiale pour l’accoutumer peu à peu à une exploitation vaste et rationnelle du sol, voilà qui ne conviendrait pas plus aux antijuifs qu’aux juifs. » Un jour, les antisémites « ne tarderont pas à monter la garde devant les capitalistes juifs, de peur que le peuple ne pousse jusqu’à la porte des capitalistes chrétiens ».
Jaurès développe ses arguments en séance, le 19 février. En évitant « une sorte de regard d’illusion idyllique sur l’état prétendu patriarcal » de la société algérienne avant la conquête, il montre comment existaient cependant des garanties protectrices. Cette société a été brisée, pas seulement par les juifs. À ceux qui proposent comme solution la radiation des juifs des listes de citoyens, Jaurès réplique : « Ce que nous leur proposons, pour rétablir l’équilibre électoral, ce n’est pas de supprimer les droits politiques des juifs, c’est d’appeler, graduellement au moins, aux droits politiques, les populations arabes. (Applaudissements à l’extrême gauche.) Personnellement, je crois qu’on pourrait sans péril accorder d’emblée le droit politique à l’universalité des Arabes, à condition d’accompagner cette large mesure d’association politique du peuple vaincu au peuple vainqueur, à condition de l’accompagner de quelques mesures immédiates de protection sociale pour l’organisation notamment du crédit, pour la défense de ce qui reste de la propriété arabe contre des empiètements trop rapides et trop brutaux. Je suis sûr que si la France voulait et savait apparaitre comme le peuple de la justice, en accordant aux Arabes le droit de vote, elle ne pourrait qu’agrandir sans péril la puissance et le rayonnement de la France elle-même. C’est par l’élargissement des portes de la cité française, assez généreuse et assez vaste pour accueillir le plus grand nombre de ses enfants, que vous résoudrez le problème algérien. »

La guerre entre l’Espagne et les États-Unis
L’Espagne est en train de perdre Cuba. « Dans la guerre qui s’annonce entre les États-Unis et l’Espagne, il est impossible de former des vœux pour l’un ou pour l’autre combattant. Ah ! s’il s’agissait vraiment de l’indépendance de Cuba et des garanties de justice auxquelles les Cubains ont droit, tous les hommes généreux et honnêtes auraient vite pris parti. Mais, en réalité, il s’agit de la lutte entre deux puissances d’oppression, entre deux formes d’exploitation. D’un côté, il y a l’exploitation rétrograde et surannée de la catholique Espagne qui dévore la substance même de Cuba ; de l’autre côté, il y a l’exploitation aventureuse de la capitaliste Amérique qui veut annexer Cuba à sa puissance industrielle. Les Cubains n’échapperont aux fonctionnaires espagnols que pour être livrés aux spéculateurs yankees. Nous allons peut-être assister au conflit sanglant de deux brigandages. » Le pape a proposé une intervention conciliatrice. Mais il serait bien naïf de penser qu’une simple prédication morale peut, dans l’état du monde, apaiser les rivalités implacables des intérêts et des convoitises déchaînées. En tout cas, on aurait le droit de dire à la papauté (La Lanterne, 10 avril 1898) : « Pourquoi n’êtes-vous pas intervenue plus tôt ? Puisque la catholique Espagne est docile à votre parole, pourquoi ne l’avez-vous pas avertie qu’elle violait, à Cuba, depuis longtemps, toutes les règles de la justice et tous les droits de l’humanité ? Pourquoi avez-vous permis que, par les exactions de ses fonctionnaires et l’odieuse partialité de ses lois, elle réduisît les Cubains au désespoir et à la révolte ? Si vous aviez plus tôt prêché à l’Espagne la modération et l’équité, vous auriez prévenu le conflit qu’à cette heure il est presque impossible d’arrêter. Mais non : de même que vous avez laissé égorger les Arméniens sans un mot de protestation, vous avez laissé opprimer et spolier les Cubains. Vous vous êtes donc associé, ô pape que l’on dit grand, à tous les grands crimes de notre temps et votre tardive et inutile intervention n’est qu’une grimace de pitié. » Entrés en guerre et victorieux, les États-Unis confirment le constat de Jaurès : « Le capitalisme, nécessairement agressif et combatif, conduit au militarisme » (La Petite République, 28 juillet).

Retour en France
Pendant ce temps, en France, le nationaliste Millevoye « sonne le combat contre la protestante Angleterre et la protestante Amérique pour la catholique Espagne. Il invite la France à entrer, sous la direction de la Russie, dans une vaste ligue de toutes les forces cléricales et absolutistes. » L’héroïne populaire Jeanne d’Arc est récupérée par les cléricaux alors que, en la brûlant, l’Église a commis un crime abominable. Elle croyait au surnaturel chrétien, mais elle y croyait à sa manière, ce qui, pour l’Église, était pire que de n’y pas croire. » Après l’avoir brûlée, l’Église la ramène vers elle par « une lente et jésuitique dénaturation de l’histoire ». « Se prêter à cette répugnante tactique de sacristie, permettre à l’Église de s’emparer publiquement, dans des cérémonies officielles, de la pauvre et grande fille qu’elle a mise au bûcher me parait, pour le parti républicain, la pire duperie et la plus triste humiliation intellectuelle. »
« Et puis, qui ne voit encore l’arrière-pensée ? Ce que veut la réaction, c’est exploiter l’idée de Patrie ; c’est montrer que la Patrie est inséparable de la religion. Il sera impossible, dans la fête nationale de Jeanne d’Arc de ne pas faire une large part aux cérémonies religieuses. Du coup, voilà l’Église dépositaire de l’idée de Patrie. Voilà les gouvernants, les généraux, les fonctionnaires groupés autour du prêtre qui parlera de haut au nom de la France. L’Église, servie par la naïveté des républicains, va confisquer à la fois Jeanne d’Arc et la Patrie. Et si nous ne nous inclinons pas devant cette violation cynique de l’histoire et cette comédie de patriotisme clérical, elle nous accusera de manquer de respect à la bonne Lorraine et d’être les complices de l’Anglais. Elle nous jettera au visage les cendres du bûcher où fut consumée la vaillante et grande paysanne. Quelle lugubre bouffonnerie, et comment ceux qui aiment la République peuvent-ils la livrer ainsi à la dérision de ses ennemis ? Comment ceux qui aiment Jeanne peuvent-ils la livrer à l’outrageant baiser de ses bourreaux ? »
C’est dans ce contexte que se produit l’évolution décisive de la pensée de Jaurès sur l’affaire Dreyfus. Début janvier 1898 encore, par discipline de parti, il signe le manifeste du groupe parlementaire socialiste renvoyant dos à dos dreyfusards et antidreyfusards. Mais, en séance, le 22 janvier, n’en pouvant plus, il s’écrie : « Savez-vous ce dont nous mourons tous ? Je le dis sous la responsabilité de ma conscience personnelle : nous mourons tous, depuis que cette affaire est ouverte, des demi-mesures, des réticences, des équivoques, des mensonges, des lâchetés. »

Pour en savoir plus sur l’affaire Dreyfus, les ouvrages sérieux sont nombreux. En voici deux publiés récemment à Toulouse par Privat :
– Vincent Duclert, L’affaire Dreyfus, Quand la justice éclaire la République (2010).
– Marie Aynié, Les amis inconnus, Se mobiliser pour Dreyfus (2011).

Prochain chapitre :
La défaite, 1898

Défendre les verriers, défendre les Arméniens 1895 – 1897

Chapitre X
Défendre les verriers, défendre les Arméniens
1895-1897

Membre du Parlement, assumant un rôle national, Jean Jaurès habite à Paris avec sa femme et sa fille Madeleine. Mais il reste tarnais par sa résidence d’été à Bessoulet et parce qu’il représente la circonscription de Carmaux. Or, la recomposition de la droite a fait d’elle une force ; elle contrôle le gouvernement, soutenue par la puissance de l’Église et des classes dirigeantes. L’adversaire déclaré de ceux qui se disent les « modérés » est le socialisme, et tout est fait pour le briser. À Carmaux, les ennemis des dominants sont les ouvriers syndiqués, leur leader Calvignac et leur député. Gilles Candar et Vincent Duclert écrivent à juste titre : « Le patronat est décidé à ne rien lâcher et même à organiser la reconquête électorale de la ville et de la circonscription, grâce à l’alliance de tous les conservateurs. »

1. « Il s’agit de Carmaux »

Calvignac, maire, a commis l’erreur de ne pas procéder à temps à la révision des listes électorales. Il a été suspendu par le préfet, puis révoqué, le 12 mars 1894, et déclaré inéligible pendant un an. Démission collective du conseil municipal. Nouvelles élections remportées par les socialistes. Calvignac réélu maire. Élection annulée. Le conseil municipal décide alors que le premier adjoint, Jean-François Mazens, exercera les fonctions de maire pendant un an et cèdera ensuite la place. Au bout d’un an, soumis à la pression du préfet Doux qui veut à tout prix éliminer Calvignac, Mazens s’incruste au poste de maire. Le traitre et vendu se plaint alors d’avoir été qualifié de traitre et de vendu par Calvignac et par Baudot, conseiller municipal, secrétaire du syndicat des verriers.
Jaurès suit de près le procès : « Non seulement parce qu’il s’agissait de mes compagnons de lutte et de mes amis Calvignac et Baudot, mais aussi parce que j’avais plaisir à surprendre, dans une affaire où je sais exactement la vérité, le fonctionnement de ce qu’on appelle la justice. » Dans cet article de La Dépêche du 22 mai 1895, il rappelle toutes les tentatives contre Calvignac afin de le rendre inéligible. Il n’a prononcé aucune insulte contre Mazens : tout Carmaux le sait ; les deux seuls témoins à charge sont Mazens lui-même et le commissaire de police ; on refuse d’entendre les témoins à décharge. Même si les mots contestés avaient été prononcés, les « coupables » devraient s’en sortir avec une condamnation à une légère amende. Mais une peine d’un mois et un jour de prison serait accompagnée de cinq années d’inéligibilité. Alors, le réquisitoire du procureur de la République « n’a été qu’une longue et fantaisiste diatribe contre le rôle politique de Calvignac et il a terminé par ces paroles textuelles que je livre aux méditations des hommes de bonne foi, je dirai même, tout simplement, des hommes sensés de tous les partis : « Il faut reconstituer à Carmaux le principe d’autorité ; il s’agit d’un incident sans grande importance ; il s’agit d’un simple outrage, mais il s’agit de Carmaux. » » Et Jaurès d’appuyer : « M. le procureur de la République ne m’en voudra pas de ces constatations : elles seront pour lui un titre nouveau à la faveur gouvernementale », celle des ministres Ribot, Trarieux, Leygues.
Courte lettre de Jaurès au directeur de La Dépêche, le 28 mai : « C’est donc chose faite : Calvignac et Baudot sont condamnés à quarante jours de prison. Le but poursuivi est atteint et le baron Reille peut remercier les magistrats de la République : Calvignac est pour cinq ans inéligible. » Mais Jaurès ne peut en rester là. Son article du 6 juin est intitulé « Justice ». Il revient sur les mots du procureur Bertrand, « Il s’agit de Carmaux », désormais célèbres, « en train de devenir proverbe ». « Quand les pouvoirs s’affolent, quand ils perdent tout bon sens et toute équité, il se trouve toujours un homme pour livrer leur secret avec un éclat et une candeur incomparables ! Le procureur Bertrand rayonne de cet éclat spécial, et son mot restera. » Et pendant ce temps, la justice se refuse à poursuivre « les écumeurs du Panama ». « Ah ! quelle prostituée que la justice ! »
Un peu plus tard, il s’adresse à nouveau aux magistrats, avec l’ironie féroce dont il est parfaitement capable : « Vous attendez la douce rosée des faveurs gouvernementales. Répondez-moi, car, maintenant que votre œuvre est faite, nous pouvons causer de bonne amitié : à quand votre promotion, monsieur le procureur ? à quand votre présidence d’Albi, monsieur le juge ? Il me semble vraiment que l’on tarde un peu et que vous méritez un peu plus d’empressement et de bonne grâce. »
En appel, à Toulouse, la pièce est rejouée à l’identique. L’avocat général s’en prend personnellement à Jaurès, par-dessus la tête des accusés, une erreur qui lui vaut la réplique suivante dans La Dépêche du 25 juin : « Pendant près d’une heure vous vous êtes tourné vers moi, et vous m’avez pressé de questions, et accablé de sévérités. Je ne m’en offense pas. Le procédé était étrange, et beaucoup l’ont trouvé incorrect : car je ne pouvais, personnellement, vous répliquer. Mais Viviani était là pour répondre en notre nom ; il vous a répondu, en effet, et je vous remercie de lui en avoir fourni l’occasion. Je ne m’indigne pas non plus des singuliers commentaires que vous avez faits de mes derniers articles de La Dépêche. Parce que j’ai dit que la loi, maniée au profit d’un parti par des magistrats passionnés, n’était plus que le déguisement de la force, parce que j’ai dit que les juges enseignaient ainsi eux-mêmes le mépris de l’autorité et glissaient dans les consciences indignées des ferments révolutionnaires, vous avez déclaré que j’excitais les citoyens à la révolte contre les lois. De là, avec cette logique rapide qui illustra jadis les juges des commissions mixtes [organes de la répression de la résistance républicaine au coup d’État de 1851], vous avez conclu que j’étais presque anarchiste, et il me semblait sentir, au bercement de vos paroles, le délicieux roulis de la déportation. Oserai-je dire que je vous juge moins sévèrement que vous le pensez sans doute ? Il m’a paru une ou deux fois qu’il y avait en vous un léger trouble. Vous nous avez priés de telle sorte de croire à votre sincérité que j’ai bien vu qu’il vous en coûtait de renoncer à l’estime de vos adversaires. Vous pouvez, du haut de votre siège, outrager les hommes indépendants qui luttent contre l’arbitraire du pouvoir, mais il vous en coûte encore de sentir, sur le procès soutenu par vous, le mépris des honnêtes gens. Vous vous habituerez, monsieur ! »
Dans un de ses articles sur le harcèlement dont est victime Calvignac, Jaurès a écrit une phrase que l’on pourra réutiliser dans le chapitre sur l’affaire Dreyfus : « Le premier châtiment de ceux qui ont commencé à faire le mal est qu’ils sont obligés de continuer. » Le relai est pris à Carmaux par le patron de la verrerie Sainte-Clotilde.

2. Un cas social : Rességuier

Lorsque ce vieil homme, qui avait réussi dans les affaires, fut pris du démon de la politique, il se présenta aux législatives de 1889 à Toulouse et demanda à ses ouvriers de Carmaux un texte de soutien. Leur réponse et sa défaite l’indisposèrent : « Vous êtes, en effet, pour nous, à la verrerie, un bon patron : nous vous en savons gré, et nous le reconnaîtrons par toute notre attitude à l’usine. Mais nous sommes des citoyens libres, nous sommes socialistes, c’est contre des socialistes que vous luttez, et, au point de vue politique, nous faisons des vœux pour vos adversaires. » Il se rapprocha des Reille-Solages, fit entrer le marquis parmi les actionnaires de la verrerie, et commença à s’opposer à son personnel.

Deux attitudes : Rességuier, Jaurès
Le conflit s’aggrave lorsque Rességuier renvoie le militant syndical Baudot et refuse de recevoir une délégation ouvrière. Averti, Jaurès se rend à Carmaux où il prêche la conciliation en expliquant que le patron n’attend qu’une grève pour briser le mouvement ouvrier ; il a constitué un stock de bouteilles si important qu’il peut tenir plusieurs mois sans que l’usine fonctionne. Rességuier refuse l’arbitrage ; il refuse même de reprendre le travail avec les syndiqués lorsqu’ils acceptent le renvoi de Baudot. C’est trop ! « Quand on a su que le patron ne voulait plus recevoir ses ouvriers qui acceptaient ses conditions, quand on a vu qu’il voulait les affamer pour les réduire en une entière servitude, il n’y a eu, en effet, dans toute la France républicaine, qu’un cri de douleur et d’indignation. »
Pas dans toute la France, cependant, et on peut lire dans la prestigieuse Revue des Deux Mondes : « Pour la première fois, on va voir une compagnie industrielle regimber résolument contre les prétentions des ouvriers et leur imposer les siennes. Il était convenu jusqu’ici que les ouvriers, conduits par leur syndicat, avaient tous les droits, et qu’eux seuls en avaient… M. Rességuier a changé tout cela. »
Jaurès adresse des dépêches au ministre de l’Intérieur et au président du Conseil pour attirer leur attention sur les tentatives de conciliation et sur l’intransigeance du patron. Au journal Le Temps, il explique qu’étant personnellement visé par ce qui se passe à Carmaux, il a la responsabilité de trouver de l’argent permettant aux verriers de tenir. La Dépêche et La Petite République organisent des souscriptions. Dans ses articles, Jaurès exprime la profondeur des sentiments qu’il éprouve : « Devant l’immensité du problème social qui trouble et sollicite toutes les consciences et tous les esprits, j’avais rêvé, je l’avoue, d’autres luttes, plus nobles et plus hautes : j’avais rêvé des luttes d’idées, des luttes de doctrine et de principe, de nobles luttes de parti devant le suffrage universel vraiment libre et vraiment souverain. Je ne trouve devant moi que de basses et ignominieuses combinaisons. J’avais rêvé aussi (m’accuse d’orgueil qui voudra) d’autres adversaires. N’importe ; ils ne m’abaisseront pas à leur niveau et je les combattrai de près sans jamais me ravaler à eux. Il y a deux forces qui toujours me relèvent. D’abord, malgré l’animation du perpétuel combat auquel j’ai donné ma vie, je retrouve parfois, en une heure rapide de solitude, les maîtres de la pensée qui ouvrent aux hommes le chemin des cimes et de l’éternelle sérénité. Et puis, et surtout, quand j’ai la nausée de tous les mensonges, de toutes les combinaisons égoïstes, de toutes les brutalités plates par lesquelles les hommes d’argent, servis par les hommes du pouvoir, essaient de prolonger leur domination, je me retourne vers quelques-uns de ces travailleurs si mal connus, si calomniés par les dirigeants : et je vois que, sous l’accablement de la besogne quotidienne, leur esprit a réussi à s’élever vers le problème social, vers le problème humain ; je vois que sous tous les périls, sous toutes les menaces, leur conscience ne fléchit pas et accepte tous les sacrifices. Alors, je suis rassuré sur la nature humaine ; et c’est avec un tranquille mépris que je regarde opérer la police gouvernementale et patronale. »
Point de désespoir, donc, et même de l’humour après les basses attaques dont il est victime. Georges Renard, directeur de La Revue socialiste, a raconté un épisode significatif lors d’un meeting tenu à Toulouse en faveur des verriers de Carmaux en septembre 1895 : « Un repas modeste, et nécessairement rapide, nous fut offert avant la réunion, par les députés radicaux du département. Quel ne fut pas mon étonnement en lisant le lendemain dans Le Télégramme le récit de notre soirée. Nous avions fait, parait-il (aux frais de la caisse de grève naturellement), un banquet dont le journal publiait le somptueux menu : du potage bisque à la bombe glacée, en passant par les perdreaux sur canapé, les asperges en branche, etc., le tout arrosé de vins fins et de champagne. » Mais Renard ajoute une phrase qui prouve qu’il n’a pas compris toute la personnalité de son ami : « Ce qu’il y a de plus drôle, ce fut le dépit naïf de Jaurès en lisant ce menu fantaisiste : – Vous avez donc mangé du perdreau, des asperges ? Comment se fait-il que je n’en ai pas eu, moi qui les aime ? » Naïf, Jaurès ? Non. Il s’agit d’un nouveau trait de cet humour jaurésien que les historiens n’ont peut-être pas perçu, en tout cas pas mis en valeur, et qu’on retrouve dans la lettre qui suit.

Lettre au Journal des Débats (25 août 1895)
« Depuis quelques jours, j’ai appris par les Débats et bien d’autres journaux, que j’étais châtelain et riche. Si j’étais riche, en effet, je n’en serais point embarrassé devant mes compagnons de lutte. Le parti socialiste n’exige pas de ses militants qu’ils soient à la merci de l’ennemi. Il est trop commode au grand capital de tenir sous sa dépendance absolue ceux-là même qui le combattent, et de mater le socialisme par la faim, comme il l’essaye à Carmaux. Pour toute fortune, nous possédons, ma femme et moi, une terre d’un revenu annuel de quatre cents francs. M’accorderez-vous que dans ma vie errante de propagandiste je dépense ce revenu, et bien au delà, pour mon parti ? Quand au « château » de Bessoulet, je lisais ces jours-ci dans un journal monarchiste de la région, très animé pourtant contre moi, que c’est « une blanche et modeste maison ». Voilà, monsieur, une grave question de vocabulaire : je n’ose pas la décider tout seul et sans le concours des Débats. Votre journal aime les nuances de style et l’élégance exacte des termes. Venez, je vous prie, vérifier sur place le mot qui convient. N’ayant ni concierge ni laquais, je vous recevrai moi-même, mais très cordialement, à la porte de « notre parc ». Nous causerons un peu, si vous acceptez cette courte trêve, à l’ombre douce d’un beau tilleul. Je ne suis pas sûr de pouvoir, comme le sage de Virgile, vous offrir à notre table des fruits de notre jardin, car il est mal abrité du vent, et les arbres trop secoués trompent souvent notre attente. Mais nous avons d’aimables voisins qui complètent parfois notre dessert ; dans quelques semaines, nos châtaigniers nous donneront de belles châtaignes, et mon frère, qui sert la République dans la marine, comme on disait jadis, nous a apporté de Samos quelques bouteilles d’excellent vin. Je vous promets de vous recevoir en toute sincérité et sans rien dissimuler de notre luxe. »

La roue tourne
Les choses commencent à tourner mal pour Rességuier. La solidarité en faveur des verriers s’organise dans la France entière. Jaurès fait une tournée de conférences. À Narbonne, il parle dans l’ancienne église Lamourguier : « Dans cette vieille église où l’on enseignait autrefois qu’il y avait des hommes supérieurs qui avaient le droit de brûler et de torturer leurs semblables, nous enseignons aujourd’hui qu’il n’y a de vrai que la liberté et la justice. À la vieille foi chrétienne, nous substituerons la foi socialiste qui transformera les hommes en répandant la lumière et la vérité. » Salué à son arrivée par une triple salve d’applaudissements, Jaurès raconte toute l’affaire de Carmaux depuis 1892 et l’élection de Calvignac à qui on a dit : « Tu veux être maire, soit, ceins donc ton écharpe, mais ce sera autour d’un ventre vide. » Il obtient ici « rires et bravos », et il sait également susciter l’indignation et le soutien aux verriers victimes de Rességuier. Des interventions aussi efficaces ont lieu à Toulouse et à Paris, où la foule du Tivoli insiste pour que Jaurès, fatigué, se repose pendant que l’on fait une quête fructueuse. Là, il affirme :
« Je veux et j’aime la paix, et je la voudrais, pour notre société tourmentée, et prochaine et complète. Moi aussi, il me plairait de respirer la douceur des grands horizons lumineux. Moi aussi, au lieu de m’épuiser en âpres disputes et en paroles contentieuses, au lieu de crier dans la bataille, j’aimerais m’entretenir fraternellement avec les autres hommes, de cœur à cœur et d’esprit à esprit, des hauts problèmes que multiplie pour nous l’univers indéchiffrable et éternel ! Mais à quoi bon ce rêve ? C’est la loi de la nature et de l’histoire ; il faut lutter, et c’est au prix de la lutte que nous arrachons à l’âpreté des choses quelques brèves illusions de paix. Dans cette lutte universelle et éternelle, ceux-là seuls sont nobles et bons qui ne se résignent à l’écrasement ni pour eux ni pour leurs frères, qui affirment hardiment leur droit à la liberté et à la vie, et qui travaillent en même temps à alléger la souffrance des autres. »
Rességuier est même critiqué par un actionnaire de sa société, lui reprochant d’avoir agi seul, sans consulter son conseil d’administration, en véritable tyran. Et Jaurès de s’adresser à ses lecteurs de La Dépêche : « J’ai cherché en vain dans Les Débats et dans Le Temps des gémissements sur la tyrannie de M. Rességuier : avez-vous été plus heureux que moi ? » Le préfet et le patron multiplient les provocations. On arrête les trésoriers de la caisse de grève. On menace les familles des verriers. Rességuier invente un attentat contre lui, un coup de revolver que personne n’a entendu. Il porte plainte contre les dirigeants syndicaux et, au cours du procès, le procureur Bertrand désigne Jaurès : « C’est cet homme, messieurs les juges, qui pervertit les esprits par ses idées malsaines et sans doute par sa présence ici il a tenté d’exercer sur vous une pression déloyale. » Sur le terrain, Jaurès est physiquement menacé par les patrouilles du préfet. La population carmausine le protège. Marcelle Auclair rapporte le témoignage du gendarme Thauziès : « J’avais appris qu’un gendarme était désigné pour s’arranger de manière à abattre Jaurès. À partir de ce moment, je m’attachai à cet homme, je ne le quittai plus. Un jour, dans une bagarre, le voyant qui cherchait à s’approcher de Jaurès, je lui dis : « Si tu fais ce que tu as promis, je te descends. » »
Rességuier fait venir des ouvriers de Rive-de-Gier, Bordeaux, du Nord, en prétendant que la grève est terminée. À leur arrivée à Carmaux, il les fait escorter par la gendarmerie jusqu’à l’usine où ils sont enfermés. La plupart constatent alors qu’on les a trompés et cherchent à s’évader. « Oui, s’en évader », souligne Jaurès le 16 octobre, dans un article-témoignage (« Choses vues ») : on a retardé le départ d’un train pour permettre aux gendarmes de conduire à Carmaux quelques ouvriers qui commençaient à se poser des questions ; l’aurait-on fait pour une mère de famille ? Manigances et violences inutiles : plusieurs des ouvriers dévoyés par Rességuier repartent chez eux.

Devant les députés
Attention ! dit Jaurès, c’est bientôt la rentrée parlementaire. Les 24 et 25 octobre, il expose à la Chambre les éléments d’un dossier qu’il connait bien. Par exemple à propos du « coup de revolver fantôme » : « Je n’ai pas à formuler mon opinion sur l’authenticité de l’attentat : ce qu’il y a de sûr, c’est que jusqu’ici il n’a fait de mal qu’à nous ; ce coup de feu, tiré à bout portant, dans une rue d’une largeur de huit mètres, où passaient des groupes nombreux, où stationnaient à proximité policiers et gendarmes, n’a été entendu par personne. »
La suite aussi ne manque pas d’intérêt : « Ah ! Messieurs, il faut en finir avec la légende de la modération des modérés ! M. Rességuier se plaint des provocations de nos journaux. Samedi dernier, son journal, commandité par lui, rédigé par ses amis, imprimait : « Nous avons entendu hier, jour de marché, près du guichet de la poste, un paysan qui disait : Mais enfin, ce Jaurès, on ne s’en débarrassera donc pas bientôt, d’un coup de barre de charrette entre tête et cou ! » Eh bien, monsieur le Garde des Sceaux, si l’un de nos journaux avait imprimé quelque chose d’analogue, n’auriez-vous pas ouvert contre nous une instruction pour paroles provocatrices ? (Applaudissements à l’extrême-gauche.) L’avez-vous fait ? Ah ! Je ne vous le demande pas ! Tout cela ne compte guère. Un jour viendra peut-être, en effet, où nous serons abattus précisément par un de ceux que nous voulons affranchir. C’est du même peuple souffrant que sortent, selon le vent qui souffle, les violences des révolutions ou les violences des réactions, et la même mer soulevée, brisant les navires qui se combattent, en a plus d’une fois réconcilié les débris dans ses profondeurs. (Vifs applaudissements.) Qu’importe après tout ! L’essentiel n’est pas qu’à travers les innombrables accidents de la vie et les agitations de l’histoire nous soyons épargnés par la faveur des hommes ou par la grâce des choses ; l’essentiel est que nous agissions selon notre idéal, que nous donnions notre force d’un jour à ce que nous croyons la justice, et que nous fassions œuvre d’hommes en attendant d’être couchés à jamais dans le silence de la nuit. (Vifs applaudissements.) »
L’ironie n’est jamais loin, par exemple lorsqu’il décrit les hommes du préfet cernant l’hôtel où quatre députés socialistes sont descendus ; pour tuer le temps, Jaurès lit à haute voix des passages du seul livre disponible, Les Châtiments de Victor Hugo. « Et pendant ce temps-là, sous les fenêtres à demi ouvertes, tous vos gendarmes écoutaient, et ils crurent à des propos insurrectionnels ! (Rires.) Et ils coururent au préfet, ils coururent aux journalistes bien pensants qui télégraphièrent aux journaux de M. Rességuier et ceux-ci contèrent que, toute la nuit, j’avais animé mes camarades à la résistance par le fer et par le sang. (Nouveaux rires.) »
« Vous avez ri, Messieurs, mais je ne suis pas pour cela désarmé. Il ne suffit pas, pour que des attentats contre la liberté des citoyens soient excusables, qu’ils soient ridicules. » Et Jaurès de décrire perquisitions illégales, charges de gendarmes à cheval. « Messieurs, il faut que tout cela cesse ! Les verriers de Carmaux ne demandent qu’une chose, c’est que la lumière soit faite. J’ose espérer que c’est la majorité gouvernementale elle-même qui prendra l’initiative d’exiger de son gouvernement la répression impitoyable de ces scandales et de ces abus. » À la suite de l’intervention de Jaurès, le ministère Ribot chancelle et tombe trois jours plus tard. Marcelle Auclair peut écrire : « Les patrouilles du préfet Doux, emportées par leur élan, avaient culbuté le ministère. » Il laisse place à un gouvernement radical présidé par Léon Bourgeois ; si celui-ci devient « un ministère de réparation et de libération, c’est en grande partie à la fermeté des verriers de Carmaux qu’on le doit », dit Jaurès. « Marqués d’infamie », Leygues et Trarieux ne sont plus ministres ; le préfet du Tarn est déplacé. Le 13 novembre 1895, Jaurès annonce la formation d’une Société des verriers qui va dresser face à Rességuier une verrerie ouvrière.

3. La Verrerie ouvrière

Statue de Jaurès à la VOA

Une chose est de prendre la décision de créer une telle entreprise ; passer aux actes révèle une série de problèmes, et Le Temps, perfide, annonce qu’il coulera beaucoup d’eau dans le Tarn avant qu’elle soit opérationnelle.

Trouver le capital
Il faut donner à cette entreprise un statut. Certains pensent à créer une coopérative ouvrière des verriers de Carmaux comme à Rive-de-Gier, mais l’échec de celle-ci n’est pas encourageant. Jaurès propose une idée originale et de plus large portée : la Verrerie sera la propriété de tout le prolétariat organisé de France. Pour cela, une immense souscription est lancée auprès des syndicats et des coopératives : 400 000 francs de billets à 20 centimes, somme complétée des 100 000 francs qu’une riche dame excentrique a chargé Rochefort de donner à une œuvre sociale. Rochefort est ce journaliste qui s’est fait connaitre à la fin de l’Empire, en 1868, par sa célèbre formule : « La France contient 36 millions de sujets, sans compter les sujets de mécontentement. » Ayant soutenu la Commune, déporté en Nouvelle-Calédonie, sa révolte contre l’ordre établi l’a conduit finalement derrière le général Boulanger, et ses positions en 1895 sont ambiguës. Jaurès le trouve superficiel et ne l’aime guère, mais se force à le supporter, dans l’intérêt des verriers.
Tous les articles de Jaurès en cette fin d’année 1895 contiennent des appels à la souscription, et il ouvre 1896 avec un texte intitulé « En marche » qui souligne la ténacité des verriers et leurs capacités : la Verrerie ouvrière « sera une vigoureuse réponse au défi patronal, à l’arbitraire et à l’arrogance des grands verriers, et elle sera aussi une affirmation éclatante des facultés d’organisation de la classe ouvrière. C’est là vraiment ce qui rend l’expérience féconde pour l’avenir, et c’est là aussi ce qui excite les alarmes des Débats et du Temps. Aussi ils sourient à chacune des difficultés inévitables que nous rencontrons. Ils les exagèrent à plaisir, pour énerver l’opinion et pour nous décourager s’il était possible. Vaine tactique ! Nous sommes résolus à ne nous rebuter devant aucune difficulté, à ne nous arrêter devant aucun obstacle. »

Carmaux ou Albi ?
Mais un grand problème vient à se poser. La nouvelle usine devait être installée en face de celle de Rességuier, et il est arrivé à Jaurès de parler de la Verrerie ouvrière de Carmaux. Cependant il faut tenir compte d’aspects concrets : le terrain ne convient pas ; pour la fourniture du charbon, il faudrait passer par la Compagnie Reille-Solages, et celle-ci accorde à Rességuier des tarifs préférentiels. Les verriers étudient l’implantation à Albi, faubourg de la Madeleine. Jaurès sait que ce choix risque de peser de manière défavorable lors des prochaines élections à Carmaux et de faire tomber une citadelle socialiste dont il a la responsabilité. Mais les verriers ont bien étudié le dossier et il faut tenter l’expérience dans les meilleures conditions. Ils viennent lui dire : « Ce sera sans doute bon pour nous d’aller à Albi, mais cela vous fera peut-être du tort à vous, que nous y allions. » Il répond qu’ils n’ont pas à s’occuper de lui, qu’il lutte pour eux et non pour lui. Cinq personnalités socialistes suivent l’avis des experts et les verriers décident, par 260 voix contre 60, de construire la VO à Albi.
À Carmaux, le traitre et vendu Mazens est balayé aux municipales de mai 1896. À Albi, les verriers construisent eux-mêmes leur usine, subissant de rudes privations. Tandis que les journaux réactionnaires raillent la moindre difficulté rencontrée, les verriers triment : « Chacune des pierres de la Verrerie qui s’élève représente un dévouement, une privation, une souffrance, et, des fondements jusqu’au faîte, la Verrerie ouvrière sera bâtie de la substance même du peuple socialiste, de ce qu’il y a de meilleur en lui. Ce grand effort populaire ne sera pas vain. » La solidarité du prolétariat français se manifeste ; Jaurès la constate dans ses tournées de propagande, à Reims, Montluçon, Bourges, Commentry en juillet 1896.
Le 17 septembre, il annonce l’inauguration prochaine après sa tournée à Narbonne « qui a tout fait pour les verriers depuis le commencement de la lutte ». Une forme de soutien, c’est que les coopératives de consommation passent commande à la VOA, et même que les ouvriers tirent parti de leur puissance de consommateurs : « Il dépend d’eux d’être servis dans les débits, dans les cafés, chez les marchands de vin, dans des bouteilles portant la marque de la Verrerie ouvrière ; qu’ils le demandent nettement et avec persistance ; qu’ils se rendent de préférence chez les débitants qui accèderont à ce désir, et il sera bientôt de l’intérêt de tous les débitants de les servir avec cette marque. Il sera de l’intérêt des grands fabricants de bière ou de liqueurs de proposer leurs produits dans des bouteilles de la Verrerie ouvrière, et ainsi les ouvriers feront servir au succès d’une œuvre ouvrière le mécanisme même du système capitaliste. À l’œuvre tous ! Il ne faut pas seulement aboutir, il faut que le succès ait quelque chose de triomphal. Il faut qu’il serve de leçon éclatante au grand patronat. Il faut qu’il empêche tous les Rességuiers inconnus de recommencer l’œuvre mauvaise du Rességuier connu. »

La fête
Le dimanche 25 octobre 1896, un an après l’intervention de Jaurès à la Chambre des députés, aura lieu l’inauguration de la Verrerie ouvrière « se dressant à Albi en face de la vieille cathédrale ». « C’est le signe de la foi socialiste et humaine se substituant dans la conduite des sociétés à l’antique dogme. Il faut donc que nous ayons pour l’œuvre populaire la ténacité, l’activité patiente qui ont permis au Moyen Âge de bâtir les monuments de sa foi. » Jaurès ajoute : « C’est avec une joie profonde que j’ai appris que Carmaux se préparait à participer à la fête. Certes, la décision qui portait ailleurs la Verrerie avait été cruelle à mes amis et à la population tout entière. Elle atteignait celle-ci dans ses intérêts immédiats, et elle apparaissait à mes amis comme un démembrement de cette petite armée ouvrière et socialiste qui avait traversé tant d’épreuves, soutenu tant d’assauts et livré tant de combats. Mais le sentiment socialiste est trop puissant à Carmaux pour n’avoir pas raison de tout autre, et c’est fraternellement que les travailleurs de Carmaux iront fêter, à Albi, la Verrerie ouvrière. » Jaurès suggère d’inviter à la fête tous les journalistes malveillants : « Et, pour ma part, je me propose d’y inviter les magistrats, et, en particulier, le procureur général, qui ont requis contre nous, sous prétexte que nous avions trompé les verriers par la promesse illusoire d’une verrerie chimérique. »
Enfin, Jaurès peut saluer « l’admirable fête d’inauguration ». Les délégations de militants sont impressionnées par les dimensions du terrain et l’aspect imposant de l’usine. Même les envoyés des journaux hostiles sont « remués par la grandeur de l’effort et la grandeur de la fête ». « Ils ont eu l’impression que quelque chose de définitif était fondé, qu’il devenait ridicule et malséant d’opposer un doute ironique ou une indulgente pitié à la chimère prolétarienne, et ils se sont inclinés avec une sorte de respect devant l’abnégation des ouvriers verriers et devant l’efficacité de l’action ouvrière naissante. C’est par là que la journée du 25 octobre restera vraiment une date dans l’histoire des luttes du travail et des tentatives sociales. »
« C’est au tour de Jaurès », écrit le journaliste de La Petite République, qui poursuit ainsi : « Jamais peut-être le superbe tribun n’avait été mieux inspiré, et par conséquent plus beau. Il fait nuit noire, et c’est sous la faible lueur de quelques lanternes vénitiennes que la foule empoignée écoute ce discours. Debout sur la tribune, émergeant de l’obscurité ambiante, Jaurès jette à l’auditoire les paroles qui suivent, et que l’on applaudit à tout rompre, à chaque période. »
« Je ne puis assister à cette admirable fête sans me reporter au souvenir des luttes que nous avons soutenues, il y a un an. On pouvait croire alors que la cause du prolétariat était compromise, car les préfets, la police et les magistrats s’étaient ligués contre vous. Aujourd’hui que la victoire est assurée, je veux saluer de nouveau ces verriers de Carmaux qui n’ont jamais failli dans la bataille ; quand sept, huit, dix des vôtres étaient emprisonnés, dix autres se levaient pour continuer le combat. Je salue aussi ces femmes vaillantes qui viennent prendre part à cette fête de l’espérance et du travail. Jamais elles n’ont amorti le courage de ceux-ci et quand on mettait la main sur l’épaule de leur homme, elles disaient : il y a bien des voleurs qui se promènent, on peut arrêter nos maris. (Longs applaudissements.) C’est grâce à tous les concours du prolétariat de France que la lutte peut être continuée. On n’a cessé de persévérer ; après la bataille de la grève a succédé la bataille de la verrerie, et cette bataille est gagnée. (Applaudissements répétés, cris : à bas Rességuier !) »
Montrant du doigt l’horizon, Jaurès termine ainsi : « Le jour qui tombe là-bas est le jour tombant de la force capitaliste, mais du côté de l’Orient, je vois déjà poindre l’aurore de la République de demain, la République sociale. Vive donc la République sociale !!! »
Une foule considérable, dans ses vêtements du dimanche, des guirlandes de fleurs, des banderoles, un banquet de 1500 convives… On chante La Marseillaise ; on réclame La Carmagnole. Se place là l’épisode de Jaurès montant sur une table et entonnant le chant révolutionnaire, repris en chœur. « Explosion, libération chez Jaurès après ces mois où il a été tendu vers le but, conscient des risques de cette épopée, exalté que ces hommes, avec lui, soient parvenus au but » (Max Gallo).
On crie : « Vive Jaurès ! Vive la République sociale ! »

Amende honorable
La VOA rencontre le succès ; la production augmente ; on va construire un troisième four ; les techniques de vente suivent. Et Le Temps, après beaucoup de textes hostiles, finit par publier, du 7 au 11 juin, une série de cinq articles d’Ardouin-Dumazet, fortement impressionné. Jaurès les évoque dans La Petite République du 12 juin :
« Avez-vous lu les lettres publiées par le journal Le Temps ? Elles sont bien curieuses, bien instructives. Tout d’abord, le rédacteur est circonvenu par la coterie opportuniste et réactionnaire d’Albi et par les agents préfectoraux : ce ne sont sur la Verrerie ouvrière qu’histoires navrantes, prédictions sinistres ; puis, le rédacteur se décide à voir de ses yeux. Il va à la Verrerie ; il regarde, il écoute, tout lui est ouvert, l’établissement, l’administration, la correspondance commerciale elle-même. On sent qu’il est gagné par la cordialité, par l’élan de foi, par l’énergie enthousiaste de ces braves ouvriers qui travaillent à une grande œuvre ; il est vaincu par l’évidence du vrai, par le spectacle de l’activité confiante et robuste. Et que dit-il ? Il constate que les sacrifices admirables du prolétariat n’ont pas été gaspillés. Avec ces fonds du peuple ouvrier, les verriers, transformés d’abord en maçons et terrassiers, ont construit une puissante usine, « dont l’élégance et le développement surpassent ceux de beaucoup de verreries patronales ».
« Et les fours ? En pleine activité.
« Et les commandes ? L’administrateur ouvre devant le journaliste le courrier du matin qui apporte des commandes importantes, et aussi des encouragements, des félicitations, « les bouteilles sont belles, la fourniture est irréprochable. » Et on sent qu’ébranlé enfin par ce contraste entre la réalité et les affirmations mensongères des grands journaux, pris de remords peut-être pour cette presse modérée de Paris qui a tenté de tuer par la calomnie une noble tentative, le rédacteur du Temps éprouve une sorte de joie à proclamer enfin la vérité. Il montre les chances de succès qu’a la Verrerie, la clientèle qu’elle peut attirer, et il conclut : « Les verriers sont pleins de foi. » »

Empêcher Jaurès de parler
Mais la lutte n’est pas terminée. Le ministère de gauche, mis en minorité devant le Sénat, Léon Bourgeois n’a pas l’énergie nécessaire pour s’imposer. Le gouvernement retombe entre les mains de Jules Méline qui se hâte d’enterrer les projets de réformes. Jaurès parle d’un « ministère sur pilotis » édifié dans le marais du centre. La chasse à Jaurès reprend à Carmaux après une courte accalmie. La police protège les groupes qui le sifflent et ceux qui, de leurs fenêtres, jettent sur lui « du plâtre, des farines et des savates ». Jaurès constate : « Nous avons à Carmaux des adversaires, des ennemis passionnés ; je leur ai toujours offert, dans les réunions publiques, la libre contradiction. Ce n’est pas ce qu’ils veulent. Ils veulent m’empêcher de rendre compte de mon mandat. » Les socialistes ouvrent une réunion ; les trublions interviennent et provoquent une bagarre ; la police disperse les assistants et arrête quelques partisans de Jaurès. Les « modérés » sont devenus le parti du désordre, et Jaurès en donne des exemples précis dans ses articles de La Dépêche, de La Petite République et même du Matin. Ainsi, dans ce quotidien parisien, le 29 octobre 1896 : « Nous sommes des combattants ; nous prenons la suite du combat engagé par le peuple ouvrier depuis cent ans, depuis que sous la Révolution bourgeoise elle-même la force et l’espérance ouvrières ont commencé à percer ; nous n’avons rien à désavouer de la longue et douloureuse bataille livrée avant nous, et nous voulons rester en communication constante avec toute la force vive et toute la passion du prolétariat en marche. Que ceux qui ne comprennent pas la nécessité historique et sociale de notre parti nous combattent et s’unissent contre nous à la réaction : c’est leur droit ; que des ministres aux abois essaient d’exploiter les chants révolutionnaires de nos banquets pour ramasser autour d’eux les timides : c’est leur rôle. »
Mais on vise toujours le député de Carmaux. Jaurès refuse de faire prendre des risques d’arrestation à ses amis. « Décimer les militants est une tactique connue. Savez-vous qu’en ce moment-ci, sur la plainte d’un des siffleurs les plus authentiques, vingt ouvriers sont assis devant le juge de paix pour « tapage injurieux » ? Il parait qu’en rentrant à Carmaux au retour d’une des expéditions conduites contre moi, le brave homme fut accueilli sur la route par des huées. Vite la magistrature instrumente. Or voici douze mois qu’une bande organisée et payée pour cela me poursuit sur tous les chemins de la circonscription, m’insulte et me siffle en plein jour sur les routes et sur les places, me jette du haut des fenêtres savates, œufs pourris et plâtras, m’accule, comme à Bourgnounac, au fond d’une remise, sortant des couteaux et me lapidant ; et non seulement « la justice » ne s’est pas émue, mais c’est la police qui rédige les affiches de provocation ; elle s’étale impudemment dans les voitures qui colportent les siffleurs, elle les renseigne au besoin sur la direction prise par moi ; les bons gendarmes sont obligés, souvent à contre cœur, de protéger la bande, et quand la magistrature s’émeut, c’est pour poursuivre nos amis. »
C’est là que le grand quotidien de Toulouse devient fort utile : « Que les lecteurs de La Dépêche me pardonnent si je me sers parfois de ce journal pour m’adresser à ma circonscription. Ils savent par quel complot permanent de la préfecture et du grand patronat, par quelle abominable politique de violence les réunions publiques me sont interdites ; je suis obligé de suppléer à la parole par la plume, et c’est par le journal que je reste en communication avec ceux qui m’ont élu et qui luttent avec moi. »
Autre moyen : « Ne pouvant m’adresser aux hommes assemblés, j’ai été, autant qu’il a dépendu de moi, les visiter dans les hameaux et à domicile ; je nouerai avec eux des relations plus étroites encore, plus familières ; et si mes ennemis m’imposent longtemps encore ce moyen de défense, je connaitrai tous les champs et toutes les maisons du pays que j’ai l’honneur de représenter et d’où, quoi qu’on fasse, on ne me déracinera pas. »

4. Contre les gouvernements de droite

Avec les activités liées à Carmaux et à la Verrerie, réunions, discours, articles, tournées de propagande, il y a de quoi occuper tous les instants du député Jaurès, et même l’épuiser. Son article du 22 janvier 1896 commence ainsi : « Que nos ennemis réactionnaires de Carmaux (et d’ailleurs) me fassent crédit de quelques semaines nécessaires au rétablissement de ma santé. Trois années de luttes incessantes et de perpétuelle fatigue de corps et d’esprit m’ont épuisé et mis pour quelque temps hors de combat. C’est le moment que choisissent ces fiers batailleurs pour m’appeler en champ clos. Que leur impatience guerrière se rassure ; je serai bientôt devant eux pour recevoir leurs coups et pour les leur rendre. »

Une République décevante
Que la République est dure pour les ouvriers syndiqués, et qu’elle est tendre pour les escrocs du Panama ! Jaurès avait pensé que la République deviendrait sociale, que les républicains seraient fidèles à leurs convictions en s’engageant dans des réformes profondes. Les velléités du ministère Bourgeois échouent devant le Sénat, que Jaurès a de plus en plus envie de voir supprimé. Ses articles et discours des années 1895-97 témoignent de cette lutte contre une institution rétrograde. Les autres ministères, qui s’appuient sur la droite recomposée, enterrent les retraites ouvrières comme l’impôt sur le revenu.
Dans un article très documenté (4 mars 1897), Jaurès donne un exemple précis de la pénétration du système capitaliste à Roquefort. La principale entreprise fromagère s’est transformée en société anonyme et a réussi à éliminer tous ses concurrents sauf un. Ce monopole s’accompagne d’une domination sur les éleveurs puisque la Société a désormais le pouvoir de fixer le prix d’achat du lait. Jaurès demande « à ces paysans du Larzac, qui se croient encore propriétaires, s’ils le sont en effet. Le véritable propriétaire de leur terre, c’est le capitaliste qui détermine comme il veut le prix des produits. Oui, ce sont les paysans qui mènent paître les brebis sur le grand plateau du Larzac ; mais c’est le grand capitaliste qui est le vrai propriétaire de ces brebis, puisqu’il achète le lait au prix qu’il veut, et qu’il laisse au paysan toute la peine, pour garder tout le profit. » En outre, la grande entreprise exploite les filles des paysans qui viennent travailler à la fabrication du fromage. Conclusion : « La société d’aujourd’hui n’est partout qu’oppression et désordre ; quand les paysans s’en seront aperçus, un ordre nouveau ne tardera pas à naître. »

Un regard plus acéré sur la politique extérieure
La transition vers les questions internationales se trouve dans le discours du 7 mars 1895 : la société capitaliste, violente et chaotique, porte en elle la guerre comme la nuée porte l’orage. « Tant que, dans chaque nation, une classe restreinte d’hommes possédera les grands moyens de production et d’échange, tant que cette classe pourra imposer aux sociétés qu’elle domine sa propre loi, qui est la concurrence illimitée, la lutte incessante pour la vie, le combat quotidien pour la fortune et le pouvoir, tant que cela sera, toujours cette guerre politique, économique et sociale des classes entre elles, des individus entre eux, dans chaque nation, suscitera les guerres armées entre les peuples. »
En juillet 1896, Jaurès participe au congrès socialiste international de Londres, au cours duquel a lieu une grande manifestation en faveur de la paix internationale, que le député français décrit avec enthousiasme : foule considérable « défilant librement et délibérant en plein air à quelques centaines de mètres du palais royal » [Hyde Park], musiques, quatre cents bannières déployées. Il remarque particulièrement celle-ci : « Les tailleurs ont un curieux emblème : c’est Adam et Ève après la faute. Chassés du Paradis, ils sont condamnés au tailleur à perpétuité, et la corporation ne leur ménage pas l’expression de sa gratitude. »
En France, il critique dépenses militaires et diplomatie secrète. Les « prétendus patriotes » ne savent que voter des crédits de plus en plus élevés pour l’armée. « Il est temps que les vrais patriotes, ceux qui veulent vraiment ménager les ressources de la France, appliquent à ces budgets énormes et toujours plus enflés l’esprit de contrôle et d’économie. Ce n’est pas tout de souffler sans cesse dans un clairon pour couvrir la plainte du peuple souffrant. Encore faut-il ne pas épuiser dans ces fanfares tout le souffle du pays. » Il faut également contrôler la diplomatie que mène le ministre des Affaires étrangères, Gabriel Hanotaux, et ne pas se laisser entrainer à la remorque de la Russie : « Les projets de la Russie en Orient deviennent très inquiétants pour nous. La Russie avoue sans détour qu’elle a tout intérêt à laisser la Turquie se désorganiser dans le déficit et la servitude, comme elle a intérêt à laisser l’Arménie à la merci des égorgeurs. Elle espère que l’heure viendra ainsi où elle pourra, seule, sans l’intervention de l’Europe, imposer à la Turquie et à l’Asie le protectorat exclusif de l’influence russe. Et nous jouerons, dans toutes les complications orientales, un rôle à la fois subalterne et périlleux, où nous serons exposés à tous les hasards en laissant à la Russie tout le bénéfice. » Ce texte contient une phrase sur la question arménienne à propos de laquelle Jaurès a essayé de réveiller la torpeur de la Chambre.

« Il faut sauver les Arméniens »
Sous ce titre, Vincent Duclert a réuni les discours de Jaurès du 3 novembre 1896 et des 22 février et 15 mars 1897. Il avait déjà consacré en janvier 1895, dans La Petite République, un article aux Arméniens, victimes de massacres, « premier maillon d’une longue chaine d’atrocités qui devaient aller de 1894 à 1922 » (V. Duclert). Le 3 novembre 1896, le député de Carmaux s’en prend d’abord à ceux qui, à droite, osent parler de provocations de la part des Arméniens. Non ! la responsabilité des massacres pèse sur les épaules du sultan Abdul Hamid, avec le silence complice des gouvernements européens.
Il laisse libre cours à son indignation : « Oui, messieurs, il a été accumulé contre les populations d’Asie Mineure un ensemble de faits dont on a pu dire qu’ils avaient à peine, à ce degré, quelques précédents. Mais si ces faits avaient été spontanés, si tous les viols, tous les vols, tous les meurtres, tous les pillages, tous les incendies s’étaient produits spontanément, il n’y aurait là qu’un élément accoutumé, malgré tout, de l’histoire humaine. Et, lorsque, dans les rapports officiels des consuls de l’Europe, j’ai lu le détail des brutalités atroces commises de concert par les Kurdes et par la soldatesque du sultan ; lorsque j’y ai vu les premières rencontres sanglantes de ces nomades dans les ravins et les bois, avec les pâtres et les laboureurs de l’Arménie, et la fureur soudaine des Kurdes, et la guerre d’extermination qui a commencé, et l’émigration des familles arméniennes partant de leurs maisons détruites par l’incendie ; et les vieillards portés sur les épaules, puis abandonnés en chemin et massacrés ; et les femmes et les mères affolées mettant la main sur la bouche de leurs enfants qui crient, pour n’être pas trahies par ces cris dans leur fuite sous bois, et les enfants cachés, tapis sous les pierres, dans les racines des arbres, et égorgés par centaines ; et les femmes enceintes éventrées, et leurs fœtus embrochés et promenés au bout des baïonnettes ; et les filles distribuées entre les soldats turcs et les nomades kurdes et violées jusqu’à ce que les soldats les ayant épuisées d’outrages les fusillent enfin en un exercice monstrueux de sadisme, avec des balles partant du bas-ventre et passant au crâne, le meurtre s’essayant à la forme du viol ; et le soir, auprès des tentes où les soldats et les nomades se livraient à la même orgie, les grandes fosses creusées pour tous ces cadavres, et les Arméniens fous de douleur qui s’y précipitaient vivants ; et les prêtres décapités, et leurs têtes ignominieusement placées entre leurs cuisses ; et toute cette population se réfugiant vers les hauts plateaux ; et puis, lorsque tous ces barbares se sont aperçus que l’Europe restait indifférente, qu’aucune parole de pitié ne venait à ceux qu’ils avaient massacrés et violentés, la guerre d’extermination prenant tout à coup des proportions plus vastes ; et ce n’était plus de petits groupes qu’on massacrait mais, dans les villes, par grandes masses de 3000 et 4000 victimes en un jour, au son du clairon, avec la régularité de l’exécution d’une sentence : voilà ce qui a été fait, voilà ce qu’a vu l’Europe, voilà ce dont elle s’est détournée ! Mais ce qui importe, ce qui est grave, ce n’est pas que la brute humaine se soit déchaînée là-bas ; ce n’est pas qu’elle se soit éveillée. Ce qui est grave, c’est qu’elle ne s’est pas éveillée spontanément ; c’est qu’elle a été excitée, encouragée et nourrie dans ses appétits les plus féroces par un gouvernement régulier avec lequel l’Europe avait échangé plus d’une fois, gravement, sa signature. Car c’est là ce qui domine tout : c’est le sultan qui a voulu, qui a organisé, qui a dirigé les massacres. »
L’Europe est complice par son silence. Elle a laissé le sultan achever « l’extermination à plein couteau, pour se débarrasser de la question arménienne ». Jaurès ajoute qu’une grande partie de la presse française a été payée pour se taire et, « puisque les gouvernements, puisque les nations égarées par eux sont devenus incapables d’établir un accord élémentaire pour empêcher des actes de barbarie de se commettre au nom et sous la responsabilité de l’Europe, il faut que partout le prolétariat européen prenne en mains cette cause même. (Ah ! ah ! au centre et à droite.) Il faut que partout, il manifeste son indignation et sa volonté, et qu’il oblige ainsi les puissances misérables qui laissent assassiner tout un peuple, à accomplir leur devoir d’élémentaire humanité. » Irrigué par des fonds ottomans, Le Matin cesse alors de commander des articles à Jaurès.
Rebondissement en février 1897 avec la révolte des Crétois contre les Turcs qui les oppriment et les massacrent, et le débarquement en Crète d’une force grecque. Au nom de la stabilité internationale, qu’elles bafouent allègrement de leur côté, les puissances européennes envoient des navires de guerre pour s’opposer aux Grecs. Le gouvernement français ne dit rien, même pas aux députés ; Jaurès le dénonce, ainsi que son allié russe qui souhaite profiter des troubles pour soumettre l’empire ottoman à sa tutelle.
« Sommes-nous assez les vassaux, les esclaves de l’autocrate russe pour entrer dans cette politique sournoise et ces desseins criminels ? Et n’avons-nous pas, nous Francs, à qui a été arrachée par la force l’Alsace-Lorraine, un intérêt de premier ordre à ne pas proclamer le droit de la violence, le droit de l’oppression ? Qui donc d’entre nous pourra revendiquer Strasbourg et Metz quand nous aurons, par la force de nos canons, empêché les populations grecques de la Crète de se réunir à leur vraie patrie, au centre vivant de leur religion et de leur race ? Il y a un siècle que les Crétois luttent contre la tyrannie turque. Tous les dix ans, ils se soulèvent et, à travers le bras de mer qui les sépare de la Grèce, ils jettent en langue grecque à leurs frères de religion et de race un émouvant appel. Et de plus, pour leur développement économique même, pour leur industrie, pour leur commerce, les Crétois ont besoin d’échapper à la stérilisante domination du Turc et de se rattacher à la nationalité hellénique. La Grèce avait donc le droit d’aller au secours de la Crète, et c’était un crime européen que de prendre parti contre elle pour le Turc. » [Après une période confuse, les Crétois vont finir par obtenir une autonomie, avant le rattachement à la Grèce de la grande île, berceau de la civilisation minoenne que les archéologues sont justement en train de redécouvrir.]
Mais l’œuvre de Gabriel Hanotaux ne s’arrête pas là. Sans que la représentation nationale en soit informée, il a lancé l’expédition Marchand, de l’Afrique occidentale française droit vers l’est, et elle va couper l’axe Nord-Sud du Caire au Cap que se réservent les Anglais. En 1898, Fachoda va concurrencer l’affaire Dreyfus dans la presse et dans les esprits échauffés.
Pour être complet sur les activités de Jean Jaurès, il faudrait encore signaler cinq articles denses sur le petit commerce, menacé irrésistiblement par les sociétés fortes en capitaux et par les coopératives ouvrières. Aucune demi-mesure ne pourra le sauver. Seul le socialisme pourra assurer à ceux qui l’exercent une situation meilleure, sous une autre forme et après la transformation générale de la société (La Dépêche, du 7 octobre au 18 décembre 1897). Toujours extrêmement documentés, ces articles citent également les romanciers témoins de leur temps. Et il ne faut pas oublier la suite des chroniques bimensuelles du Liseur, présentées dans le chapitre précédent. On ne pourra retenir ici que l’article élogieux sur la poésie de Rimbaud (5 décembre 1895), accompagné de longues citations de ce poète plein de « spontanéité dans la fantaisie » ; et celui sur Le Mannequin d’osier d’Anatole France (23 octobre 1897), un auteur avec qui Jaurès va s’engager dans l’affaire Dreyfus.

Pour en savoir plus :
– Sur les verriers : Joan Wallach Scott, Les verriers de Carmaux, Flammarion, 1982 ; Marie-France Brive et Roger Loubet, La Verrerie ouvrière d’Albi, Scandéditions, 1993.
– Sur l’Arménie : Jean Jaurès, Il faut sauver les Arméniens, présenté par Vincent Duclert, Éditions Mille et une nuits, 2006 ; Alphonse Cillière, consul de France à Trébizonde, 1895, Massacres d’Arméniens, Privat, 2010.
– Je remercie Alain Boscus de m’avoir confié, avant parution, les textes retenus pour les tomes 4 et 5 des œuvres de Jaurès aux éditions Fayard. Dans ces deux volumes, notamment, on pourra lire les comptes rendus des séances « animées » à la Chambre des députés, et admirer la connaissance précise des dossiers et le sens de la répartie du député de Carmaux.

Prochain chapitre :
L’affaire Dreyfus, origines et contexte, 1894-1897

Chapitre IX Député collectiviste et critique littéraire 1893-1895

La désinformation, le refus d’étudier sérieusement les questions de fond s’opposent complètement aux méthodes de Jaurès, appliquées, par exemple, à définir ce que pourrait être l’organisation collectiviste de la société, dans treize articles de La Dépêche, du 18 septembre au 11 décembre 1893, tandis que, sous le pseudonyme « Le Liseur », il anime une nouvelle rubrique, « La Quinzaine littéraire ».

1. Le dossier du collectivisme

Réponses au sénateur Lavergne
« M. Lavergne me prie de répudier le collectivisme, écrit Jaurès. Je ne le ferai point ; car je crois que le collectivisme, bien compris, contient la vérité et l’avenir. M. Lavergne me demande si j’adhère expressément au socialisme collectiviste. Je lui réponds : Oui. Et sa question est inutile car j’ai fait bien des fois, dans La Dépêche même, la même adhésion explicite ; tout ce que j’écris s’inspire de cette doctrine et s’y rapporte. […] M. Lavergne insiste et me demande : Approuvez-vous, adoptez-vous les conceptions économiques de Marx ? Je lui réponds encore : Oui. » Cependant, « tout le socialisme, tout le collectivisme n’est pas dans Marx. Il procède, en France, de conceptions et de traditions françaises. Nos adversaires, en faisant de notre socialisme une création de Marx, nous tendent un piège qui n’est pas très subtil. Ils veulent donner à notre doctrine, à notre parti, le plus vraiment français de tous les partis, un petit air « tudesque ». Voici la vérité : L’Allemand Marx, proscrit par l’Allemagne, mêlé activement en France à la Révolution de 1848, a étudié en Angleterre, sur la terre d’exil où il a vécu et où il est mort, le mécanisme du régime capitaliste et industriel. Et il l’a décrit dans un livre puissant, Le Capital. C’est donc là, à vrai dire, une œuvre de socialisme européen. Pour moi, je trouve admirables et vraies ses analyses de l’idée de valeur et de la formation du capital par un prélèvement incessant sur le travailleur. Il a, de plus, montré d’une manière saisissante que le régime capitaliste préparait lui-même sa ruine par l’excès de son développement ; il a montré que, par la concentration des capitaux, il séparait de plus en plus le capital du travail, et qu’il rendait ainsi inévitable un régime nouveau où capital et travail seraient réunis dans les mêmes mains. Enfin, il a montré avec force que, pour aider à cette transformation nécessaire, il ne fallait point compter sur le dévouement spontané des privilégiés, mais sur l’union et le groupement de tous les intéressés, c’est-à-dire du prolétariat. À tout cela je souscris. Ces vérités, je les fais miennes. » Il faut adapter le socialisme européen aux traditions et aux conditions de chaque pays. Le socialisme français sera républicain, scientifique et idéaliste. Il s’appliquera « à sauvegarder dans l’organisation collectiviste, les énergies individuelles, les initiatives individuelles ». La principale erreur de M. Lavergne et des ennemis du socialisme, c’est d’affirmer que la propriété individuelle serait menacée par les socialistes, alors qu’elle s’épanouit en régime capitaliste. Rien de plus faux. Le régime capitaliste empêche les travailleurs d’accéder à la propriété ; il détruit la propriété des petits paysans, des petits commerçants et même des petits patrons industriels. « Nous voulons remanier de fond en comble l’ordre social actuel. Nous le voulons, parce que dans la société présente, les travailleurs, dans leur ensemble, ne peuvent arriver ni au bien-être certain, ni à la propriété. »
Treize textes sur le collectivisme, dans une période de trois mois, c’est beaucoup, et l’auteur remercie La Dépêche d’avoir accueilli le débat. Certains articles de Jaurès commencent par le mot « Donc », établissant ainsi une progression entre ce qui a été démontré la semaine précédente et ce qui va suivre. Les opposants ne désarment pas. Le Temps n’hésite pas à parler de charlatanisme. C’est le journal à propos duquel Gilles Candar reprend la formulation de Jules Guesde : « la bourgeoisie faite journal ». Jaurès est également invectivé à la Chambre. Le 24 décembre 1894, au cours d’une séance tumultueuse, il indispose certains députés de droite, leur reprochant de cacher des compromissions financières sous un masque de patriotisme ; la Chambre le censure et le punit d’une exclusion temporaire (la question sera reprise plus loin, dans le chapitre XI sur l’affaire Dreyfus).

Rectifier les erreurs
Et il doit, inlassablement, revenir sur les erreurs des adversaires du socialisme. Une bonne vieille injure, toujours utilisée, est celle de « partageux », par laquelle on veut convaincre les paysans que les ouvriers des villes vont venir prendre leurs terres ou leurs récoltes. Mais qui pille les paysans ? N’est-ce pas actuellement le capital bourgeois ? Et puis, écoutons ce que disent les paysans eux-mêmes (« je les ai entendus bien des fois », écrit Jaurès) : « Quel dommage que cette grande propriété ne soit pas partagée en cinq ou six domaines ! La terre rapporterait bien davantage et il y aurait plus d’aisance dans le pays. »
Autre stupidité : les socialistes voudraient détruire le machinisme. Mais non ! Les socialistes condamnent l’ordre social actuel, pas les machines. « La machine, c’est la grande libératrice : c’est elle qui, en produisant beaucoup avec l’application d’un faible effort humain, permettra à l’humanité organisée de multiplier la richesse et le bien-être sans se surmener de labeur. Mais pour cela il faut que la machine, au lieu d’appartenir aux capitalistes, appartienne aux travailleurs groupés et qu’ainsi, au lieu d’être, comme elle l’est souvent aujourd’hui, la concurrente et l’ennemie du travail, elle devienne son instrument et son alliée. J’avertis M. Spuller, qui est un des échantillons les plus volumineux de la bourgeoisie « pensante », qu’il n’y a pas un seul ouvrier socialiste qui ne sache cela depuis longtemps. Si la bourgeoisie continue à méconnaitre et à dénaturer le socialisme comme elle le fait, elle tombera à une sorte de néant intellectuel, et elle n’inspirera au plus humble et au moins érudit des prolétaires qu’une méprisante pitié ! »
Encore une ineptie : les socialistes veulent transformer les travailleurs en « fonctionnaires » soumis à l’État. Réponse : « Mais, entre les industries d’État qui fonctionnent aujourd’hui et le régime collectiviste, il n’y a absolument aucun rapport ; bien mieux, le régime socialiste, le régime collectiviste, est exactement le contraire des industries d’État actuelles car ces industries d’État, ces administrations d’État sont une partie du système capitaliste que nous voulons renverser. »
Mettant en valeur les possibilités d’épargne populaire, « M. Barthou m’a interpellé pendant deux heures, comme si j’étais président du conseil. M. Yves Guyot lance contre moi des chiffres en colonnes serrées. » Eh bien ! non ! La très grande majorité des travailleurs ne peuvent épargner ; la petite épargne du peuple ne compte pas dans le grand capitalisme.
Le principe général du collectivisme, c’est d’assurer la propriété au travail, aussi bien dans l’agriculture que dans l’industrie. Il ne devra plus y avoir le moindre prélèvement au profit du capital oisif. Dans l’agriculture, on ne supprimera pas la propriété familiale et on établira une exploitation syndicale des grands domaines. Dans l’industrie, c’est plus simple, car les prolétaires « n’ont à perdre que leurs chaines », dit Jaurès, reprenant une phrase du Manifeste du parti communiste de Marx et Engels. La nation deviendra propriétaire de tout le capital de production, et les usines et les mines seront gérées par des groupes humains rassemblant travailleurs manuels et cadres, dont l’initiative ne sera pas brimée.

Les lois nécessaires
Sans reprendre toute l’argumentation de Jaurès, notons cependant qu’elle va jusqu’à des points particuliers finement analysés : la notion de « loyer acquéreur » pour le logement populaire ; la propriété communale d’un parc de machines agricoles qui seraient mises à la disposition des exploitations familiales ; un système de compensation entre exploitations de terrains fertiles et infertiles, etc.
« De pareils problèmes ne se résolvent ni ne s’éclaircissent en quelques jours ; il y faudra l’incessante controverse, le mouvement des esprits et des faits, la réflexion des chercheurs, l’action spontanée des foules. » On pourra arriver au but de deux façons. « Ou bien les privilégiés résisteront à cette marche conquérante mais réglée du prolétariat » et ils provoqueront « de redoutables commotions ». Ou bien, « comme nous le désirons passionnément, ils se prêteront à cette évolution ; les travailleurs instruits, organisés, s’habitueront peu à peu au gouvernement économique, et la société nouvelle poussera, pour ainsi dire, sur la société précédente comme la feuille nouvelle sur la feuille desséchée. »
Pris « dans la poussière de la lutte », Jaurès aborde cependant, mais sans le développer, le concept de « l’évolution révolutionnaire » qu’il a déjà esquissé en parlant de réformes à la fois immédiates et préparatoires de réformes plus avancées ; le concept sera repris au cours des années suivantes. Il faut cependant, ici, mentionner le très intéressant article qu’il donne à La Petite République, le 24 mars 1895 : Il décrit la joie des participants à la fête populaire de la Mi-Carême. Que le peuple ne soit pas absolument réduit à la misère, c’est une bonne chose. « S’imagine-t-on que la Révolution sociale ne peut sortir que d’une cave humide et que le prolétariat ne marche à l’assaut que s’il est en haillons ? Depuis un siècle, le peuple de France a été tout à la fois le plus gai, le plus lumineux et le plus révolutionnaire des peuples. Ce n’est pas de l’excès de la misère et du désespoir que nous attendons les rénovations nécessaires. Oui, il y a injustice et souffrance ; mais cette souffrance se redressera d’autant mieux et protestera d’autant plus qu’elle n’aura pas été jusqu’à l’extrême abattement. Ceux qui, voyant dans le peuple, même souffrant, un infatigable ressort de gaieté, se rassurent pour leurs privilèges et commettent une singulière erreur : cette gaieté n’est que de la vaillance, et bien loin de désarmer le prolétariat, elle lui donne une arme de plus. Tout ce qui pourra répandre dans les multitudes souffrantes plus de bien-être et plus de joie sera pour nous le bienvenu : non seulement parce que nous aimons le peuple pour lui-même et non pour nos desseins et nos rêves, mais aussi parce que notre grand rêve de justice sera plus sûrement et plus promptement réalisé par un peuple joyeux et fort, ayant abondance de travail, de salaire et de gaieté. Viennent aussi les réformes immédiates qui adouciront la condition présente des prolétaires ! Nul ne le désire plus que nous, nul ne veut s’y employer plus que nous ; et le prolétariat ne s’arrêtera pas, somnolent et béat, dans ces premières conquêtes ! mais il marchera d’un pas plus allègre à la pleine justice et à la pleine joie. » [Deux passages soulignés par moi parce que très significatifs de la pensée de Jaurès.]
Mais, concrètement, où en est-on des réformes à faire ? Il faut surmonter et la timidité des députés, et les blocages du Sénat, et encore l’ironie du journal Le Temps. Le projet de loi établissant un impôt sur le revenu ? Dans l’impasse. Max Gallo remarque que celui qui proposait d’avancer sur cette question devenait l’homme à abattre. La loi sur les accidents du travail ? Défendue par Jaurès, elle ne sera adoptée qu’en fin de législature. Le projet sur les caisses de retraite des ouvriers mineurs a été déposé depuis plus de douze ans. La loi revient une fois de plus du Sénat qui lui a fait subir des modifications fâcheuses afin que la Chambre les repousse et que se poursuive le va-et-vient stérile. Pour surprendre les conservateurs du Sénat, il faut l’adopter telle qu’elle en revient, dit Jaurès, avec ses défauts : versement insuffisant des compagnies ; âge trop tardif d’accès à la pension ; pas de solution claire pour l’intégration dans le nouveau système des caisses particulières existantes. En acceptant la loi, les socialistes annoncent qu’ils vont combattre pour qu’elle soit améliorée et étendue aux autres catégories. De même, la loi sur les sociétés de crédit agricole n’est pas très bonne pour les petits paysans, mais elle crée un précédent et, là aussi, il faut la considérer comme un point de départ et avancer. Avec Guesde et Sembat, Jaurès dépose un projet de loi visant à « pacifier » les grèves : elles seraient décidées au scrutin secret, et la minorité devrait s’incliner devant la majorité, comme cela se passe dans les conseils d’administration des sociétés capitalistes par actions. Ce projet n’est évidemment pas accepté. Par contre, les efforts des socialistes obtiennent que soit retiré un projet de loi interdisant la grève aux cheminots et aux salariés des entreprises d’État.
Les comparaisons internationales, toujours invoquées par les conservateurs se retournent contre eux. Par exemple, à propos de la diminution de la journée de travail, ils disaient : « Messieurs les Anglais, votez les premiers ! » Eh bien ! ils l’ont fait, dit Jaurès (La Dépêche, 8 mai 1893) pour les femmes et les enfants, pour le travail des hommes dans les mines. La plupart des Français ne le savent pas car ils ne regardent ni autour d’eux, ni au-delà des mers. Il n’en est pas de même du député de Carmaux.

2. L’Algérie, les colonies

Fatigué par la vie parlementaire et ses multiples activités, Jaurès accepte l’invitation de son collègue René Viviani et passe quelques jours en Algérie, avec son épouse, à Alger et à Sidi-Bel-Abbès, au printemps de 1895. Il est frappé par « l’acuité extrême de la question juive ». Les colons vendent difficilement leur vin et s’endettent auprès de créanciers juifs contre lesquels monte une colère qui rejoint celle des Arabes. Car la Troisième République, avec le décret Crémieux, a accordé la nationalité française aux juifs, qui jusque là étaient méprisés et dominés. « Le Français d’Algérie, s’il a la haine du juif, a le mépris de l’indigène, et il semble bien que l’indigène confonde dans le même mépris le juif et l’Européen. » En Algérie, les juifs sont beaucoup plus visibles qu’en France : ils sont nombreux, agglomérés dans certains quartiers, vêtus d’une manière particulière. Il y a un « vote juif » qui va vers les opportunistes, puisque ceux-ci ont le pouvoir. Dans ces conditions, les velléités révolutionnaires prennent « la forme étroite de l’antisémitisme ».
Du fait de la conquête, les Arabes « ne forment plus qu’un immense prolétariat dépouillé, déconcerté et triste. Il n’est que temps pour la France d’aviser, si elle ne veut pas être responsable du déclin d’une race vraiment noble, ou se préparer à elle-même les plus graves difficultés. Les Arabes, en ce moment, sont réduits à une extrême misère matérielle et intellectuelle. Ils ont perdu, par notre fait, leurs grandes écoles musulmanes, celles qui perpétuaient chez eux les hautes études de droit religieux et civil, de médecine et de poésie. Ils ont perdu la propriété familiale qui leur assurait un appui dans les mauvais jours, un refuge et une sorte de retraite dans la vieillesse. Leurs industries, qui étaient des industries de luxe et d’art, ont été, comme les industries similaires d’Europe, ruinées par le produit à bon marché que l’Arabe ne crée pas. Ainsi le prolétariat arabe est réduit, par l’expropriation, par le chômage, par la surabondance de la main-d’œuvre inutilisée, par l’avilissement des salaires, à la même condition que le prolétariat européen. » Alors, que se passera-t-il ? Peut-être les Arabes se réfugieront-ils « dans l’exaltation religieuse, dans l’espoir fanatique des grandes revanches musulmanes ». Il serait mieux de trouver une solution qui dépasse le cas de l’Algérie, car celui-ci « est un cas particulier du problème social, du problème humain posé en France. Quand la France socialiste pourra libérer de la dette juive et de toute dette les colons et les indigènes, quand elle pourra employer à des œuvres de civilisation et de paix les ressources immenses absorbées aujourd’hui dans des dépenses improductives, quand elle pourra développer sur toute la surface utilisable de l’Algérie les grands travaux d’ordre agricole, quand elle pourra associer dans ces travaux les travailleurs arabes et les travailleurs européens comme ils sont rapprochés déjà dans les travaux des ports, alors il y aura une belle civilisation algérienne. Il se produira une sorte d’équilibre heureux et d’harmonie de la civilisation européenne et de la civilisation arabe rappelée à sa propre dignité. »
Sur la question des colonies, Jaurès écrit peu et parle peu au cours de cette période. Le 17 avril 1895, dans La Dépêche, il proteste contre l’expédition ruineuse de Madagascar et contre « une expansion coloniale confuse ». On est encore loin de l’anticolonialisme. Un peu plus près peut-être avec ce qu’il dit de l’Algérie et avec cette phrase : « Il a été démontré par des faits précis, que les plus étranges abus et les plus déplorables prévarications viciaient toute notre politique coloniale. » D’un autre côté, si Jaurès conserve encore ses illusions sur l’œuvre civilisatrice de la République française dans les colonies, on ne peut pas non plus coller sur lui l’étiquette simpliste de « colonialiste », qualificatif qui impliquerait des prises de position répétées en faveur de l’expansion impérialiste, ce qui n’est pas le cas.

3. À travers la France

Il y a quelques années, un colloque réunissait des historiens, autour de Madeleine Rebérioux et de Rolande Trempé, au Centre national et Musée Jean Jaurès de Castres, sur le thème « Sur les pas de Jaurès, la France de 1900 ». Il s’agissait de montrer, en utilisant en particulier le support de la carte postale, ce qu’avait pu voir Jaurès au cours de ses déplacements. Dans une période à peine antérieure, Jaurès a voyagé et fait des découvertes qu’il décrit à ses lecteurs. La notion de voyage à but seulement touristique n’existe pas chez lui : il tire toujours de ses observations des réflexions d’ordre politique. Inversement, un déplacement politique ne l’empêche pas de tracer le portrait des villes et des paysages et de visiter les musées.

Angers
Puisqu’il n’en a pas été question plus haut, commençons ce parcours en avril 1889. Le député Jaurès est appelé à Angers pour une fête scolaire : « Quelle intéressante et charmante ville, riche en souvenirs et en œuvres d’art ! C’est d’abord le vieux château fort qui, de ses tours décapitées, domine la mairie. Il a été commencé par les Romains, après la défaite du chef gaulois Dumnacus aux Ponts de Cé. Il a été définitivement établi par la royauté française mettant le pied en Anjou. Il a tenu sous la voûte basse de son cachot le cardinal La Balue et Fouquet. Enfin, il a permis aux Bleus d’arrêter le mouvement vendéen et de sauver un moment, dans l’Ouest, la Révolution française. Toute notre histoire tient dans ces puissantes murailles. »
Fidèle à ses habitudes, il visite le musée qui « enferme des choses exquises », notamment les œuvres de David d’Angers qui a sculpté des têtes de Vendéens : « David, qui savait si bien comprendre et traduire l’enthousiasme, n’a animé ces figures d’aucun rayon chevaleresque. Et, à vrai dire, ces paysans de la Vendée furent des héros, mais non point des chevaliers. Ce n’est pas surtout par dévouement à leur noblesse décimée, à leurs curés proscrits qu’ils se soulevèrent. Ils étaient troublés par la conscription, par un culte nouveau, par les hurlements de la démagogie, dans leurs habitudes séculaires, et ils opposaient simplement à l’héroïsme enthousiaste de la Révolution l’héroïsme fier, mais sobre et un peu sec, de la résistance paysanne. Ils défendaient leurs traditions et leurs coutumes beaucoup plus qu’une idée, ils se défendaient plutôt qu’ils ne défendaient leurs maîtres et leurs pasteurs. Il n’y avait point, à vrai dire, entre les paysans et leurs seigneurs, cette communication, cette pénétration de vie que la légende a imaginée et qui, seule, eût pu donner un tour chevaleresque au mouvement vendéen. »

Ussel et La Bourboule
« En allant boire, en Auvergne, les eaux arsenicales qui refont le larynx des professeurs et des politiciens péroreurs, des prédicateurs de carême et des viveurs noctambules », le professeur Jaurès, en août 1892, a vu deux villes très dissemblables. Il n’est resté à Ussel qu’entre deux trains, assez pour en garder « une image ineffaçable » : « Quand on s’arrête un moment sur la petite place irrégulière entourée de hautes maisons vigoureuses et sévères, quand on admire, au portail de l’église, l’ogive à la fois élégante et trapue, qui semble, sans effort, porter les siècles, quand on descend les rues sinueuses dont les trottoirs étroits sont faits de blocs inégaux et où les boutiques mêmes, qui dans les villes hâtives ont un aspect misérablement éphémère, ressemblent à des cryptes avec leurs voûtes profondes et surbaissées, quand l’étroite rue s’épanouit soudain en une placette imprévue et mystérieuse qui accède à une vieille tour coiffée de pierre sombre, on ne sait trop quelle date donner à la vie ; on sent que le présent se rattache au passé par une suite ininterrompue de souvenirs familiaux et de traditions locales ; une vie profonde, lointaine et présente tout ensemble, est comme mêlée à la réalité actuelle, et, dans la minute qui passe, il y a la plénitude de la durée. »
Complètement différente est La Bourboule, une ville nouvelle qui ne vit, en été, que de ses eaux thermales, et qui est morte en hiver. « Les économistes sont plaisants quand ils accusent le socialisme de vouloir détruire les conditions anciennes de la vie individuelle ; mais c’est la société elle-même qui les détruit, et eux-mêmes, quand ils lisent Le Journal des Débats sur la terrasse du casino, quand ils rentrent dans l’immense hôtel où ils sont campés avec des centaines de familles venues de tous les points du monde, et quand ils vont gargariser leur gosier, fatigué d’anathèmes antisocialistes, avec l’eau captée par une société anonyme, ne sont-ils pas emportés dans un grand mouvement collectif ? Ne sentent-ils pas que les bases anciennes de l’individualité s’effondrent, et qu’eux-mêmes contribuent à les détruire ? […] À La Bourboule, au début, il y avait plusieurs petits établissements thermaux appartenant à des familles du pays. Il n’y en a plus qu’un, maintenant, qui appartient à une société par actions, et les anciens établissements ne sont plus que des annexes ou des sections de ce grand établissement. Dites-nous maintenant, ô délicieux économistes, que nous voulons, nous socialistes, supprimer la concurrence, tout centraliser, tout réduire en administration et en bureaucratie ! Dites-nous cela, et allez prendre votre ticket pour un bain ! Il y a un fonctionnaire au guichet. »

Marseille
À Marseille, en mai 1893, c’est pour tenir une réunion socialiste que Jaurès est venu et il nous dit bien que ce n’est pas en artiste et en contemplatif, mais en homme de lutte et de propagande… Mais, « quelle admirable ville que Marseille ! », « avec sa vie remuante et puissante, sa foule multicolore, ses navires bariolés aussi, les blancs vaisseaux de la Grèce, les vaisseaux bleus de l’Italie, la vivante géométrie des mâts barrant le ciel d’un enchevêtrement horizontal et vertical, ses jetées protégées de larges blocs et balayées de grands souffles réconfortants, ses rues étroites ouvrant sur des perspectives marines et toutes grouillantes de jupons éclatants, toutes pavoisées aux fenêtres de caleçons marins, de fichus jaunes ou verts ! Et puis, du haut de Notre-Dame-de-la-Garde, de la plate-forme qui soutient le portail byzantin, l’immense horizon lumineux et varié, l’enceinte de collines blanches sur lesquelles la lumière a neigé et qui, s’abaissant peu à peu, plongent dans les flots pour ouvrir la rade à la vaste mer ; la ville toute grise, le vieux port où abordèrent les Phocéens, le golfe avec ses îles rocheuses, enveloppées d’un côté d’une mer dorée, de l’autre d’une mer sombre, et le large indéfini avec ses blanches voiles fuyantes, l’envolée des navires décroissants vers les lointains de la lumière orientale. »
Et : « C’est dans un petit restaurant de pêcheurs, au bord d’un ravin par où la mer pénètre entre deux collines, en attendant les braves gens qui étaient allés, pour nous, lever les filets sous la lune épanouie dans la mer secouée du mistral, que j’ai appris des hommes du peuple qui causaient entre eux, tous les détails, toutes les finesses de la politique marseillaise. »

Villes industrielles
Parfois, il s’agit d’entrer directement en contact avec les travailleurs. Ainsi à Rive-de-Gier, Jaurès vient apporter le salut fraternel des mineurs de Carmaux aux métallurgistes en lutte. Là il s’informe, il donne des conseils ; en même temps, il esquisse une brève description de la ville : « Dans l’étroite vallée où se dressent les hautes cheminées d’usines entre deux coteaux assez âpres et abrupts où s’échelonnent quelques vignes et quelques maisonnettes, elle est tout entière depuis bien des années au travail industriel. Il y a de puissantes verreries et des usines métallurgiques considérables. » Le conflit ressemble beaucoup à celui de Carmaux, une revendication de dignité contre un patronat autoritaire et provocateur. L’année suivante, ce sont les verriers de Rive-de-Gier qui tentent de résister au patronat en créant une coopérative de production, une Verrerie aux verriers, dont les erreurs de conception seront méditées l’année suivante à Carmaux.
Jaurès arrive à Montceau-les-Mines en févier 1895 comme membre de la commission des mines pour une enquête officielle sur le travail, les conditions d’existence des ouvriers et la catastrophe récente qui aurait pu être évitée si l’on s’était davantage préoccupé de la sécurité. Jaurès descend et décrit le fond : La compagnie « a établi, par des machines à air comprimé, une puissante aération. Celle-ci est loin encore d’être parfaite, et dans le cul de sac des galeries la chaleur moite est très énervante encore, et pour nous qui n’y sommes pas accoutumés elle était difficilement supportable ; mais la ventilation est supérieure à celle de la plupart des mines, et les galeries principales, celles que nous avons visitées (les mieux tenues il est vrai), avec leur boisage robuste et leur éclairage électrique, réalisent un type remarquable. Mais le mal décisif est dans l’absence de toute liberté, de toute vie spontanée. » C’est que toute la ville appartient à la compagnie, et personne n’ose parler aux enquêteurs.
Un tableau des œuvres sociales de la compagnie, utilisé à l’exposition universelle de Chicago de 1893, énumère logements, écoles, ouvroirs, patronages, coopératives, banque, service médical, etc. Il rappelle qu’il y a trois « manières d’être entre patrons et ouvriers ». La première : « l’indifférence entre patrons et ouvriers [qui] est contre nature » et n’aboutit qu’à l’hostilité et l’anarchie. La deuxième : « le patronage ordinaire sans concours de l’ouvrier » ; elle ne produit que « des fruits précoces, faciles à cueillir, peu savoureux ». La troisième : « le patronage combiné avec des associations ouvrières », solution idéale pratiquée par le patronat de Blanzy-Montceau-les-Mines, qui donne en abondance « des fruits savoureux », qui « dure presque infiniment et résiste à tout ». En vertu de ces principes, la compagnie envoie aux enquêteurs des interlocuteurs choisis, mais qui en font trop. La coutume étant de payer les ouvriers en retard, l’un d’eux récite sa leçon : « Il vaut mieux que la compagnie nous garde notre argent ! Sans cela, nous le mangerions et le boirions tout de suite. » Comme à Carmaux, estime Jaurès, « la compagnie a coupé les ouvriers en deux camps : les surveillés et les surveillants, les suspects et les délateurs ». Comme à Carmaux aussi, il est souhaitable que cet odieux régime disparaisse.

Un congrès à Fleurance
À l’opposé de ces régions de grande industrie, Fleurance est « une petite ville proprette et coquette où ne fume la cheminée d’aucune grande usine : avec ses jardins de pépiniéristes, ses vertes avenues, ses fraîches arcades abritant des magasins bien reluisants, elle semblait plutôt vouée à une politique de repos et de demi-sommeil qu’à la vigoureuse politique des revendications sociales. C’est en ce centre pourtant que des milliers de cultivateurs du Sud-Ouest sont venus acclamer la République sociale. Et pourquoi cela ? D’abord parce qu’il y a eu là, dès longtemps, des âmes fières, des consciences républicaines qui n’ont pas fléchi sous le coup d’État [les républicains du Gers ont résisté au coup du 2 décembre 1851], et que ces républicains vrais sont dégoûtés de la fausse République sans idéal et sans grandeur que l’opportunisme rétrograde essaie de nous imposer. Et puis, dans ces régions exclusivement agricoles, la détresse croissante du paysan qui peine, du petit propriétaire cultivateur, a éveillé partout la réflexion et l’esprit de revendication. » Si les paysans viennent au parti socialiste, « c’est parce qu’ils l’ont vu très scrupuleux, dès la première heure, à tenir tous ses engagements ; c’est qu’ils le voient aussi toujours en contact, toujours en communication avec le peuple des travailleurs, et ils comprennent qu’il sera toujours, par cela même, l’expression exacte et vivante des droits du travail. » Le meeting est organisé par le parti de Jules Guesde le 8 avril 1894, jour de Pâques (mais l’après-midi seulement pour laisser aller à la messe ceux qui le souhaitent). Guesde lui-même est présent, ainsi que le jeune député de Lectoure, le professeur Thierry Cazes (victorieux du vieux bonapartiste Paul de Cassagnac) et 64 délégations venues du Gers et des départements voisins.
Le correspondant de La Dépêche décrit ainsi l’accueil des participants : « La charmante cité fleurantine a pour la circonstance revêtu tous ses atours. Des fleurs, des fleurs partout. Les rues, les avenues, les boulevards – car Fleurance a de charmants boulevards extérieurs – sont pavoisés, ornés de drapeaux, d’oriflammes superbement décorés. L’avenue de la Gare s’est surtout particulièrement signalée. À toutes les maisons, à toutes les fenêtres, ce ne sont que drapeaux battant au vent, mâts enguirlandés de verdure, arcs de triomphe décorés avec un goût exquis. À signaler notamment un arc de triomphe dressé à l’entrée de l’avenue de la Gare, avec cette inscription : Honneur aux députés socialistes. » Les discours exaltent le rôle de la paysannerie et critiquent la féodalité financière qui pèse sur elle. Le salaire du travail doit appartenir entièrement aux travailleurs, dit Jaurès ; la petite propriété répond à l’idéal socialiste et doit être défendue. Lorsque l’abbé Naudet, propagandiste catholique, veut apporter la contradiction, il est sifflé ; Jaurès et Guesde l’invitent à parler, mais on ne l’écoute pas. Les deux leaders mettent en avant le succès populaire de la journée qui, comme l’écrit Rémy Pech, « a scellé pour quelques années le compagnonnage des guesdistes avec Jaurès ».
La description de villes et d’ambiances par Jean Jaurès sont d’un grand écrivain, mais il est aussi un grand lecteur, et de cela il fait profiter La Dépêche, depuis le 15 mai 1893, dans la rubrique « La Quinzaine littéraire », sous le pseudonyme « Le Liseur ».

4. Le Liseur

Jaurès et ses amis déambulent au bord de la Garonne.

Décor de la salle des Illustres au Capitole, par Henri Martin.

 

Liseur, c’est plus que lecteur, c’est celui qui lit pour les autres et partage avec eux ses découvertes. L’article du 19 septembre 1893 replace ses propos par rapport au calendrier électoral et par rapport à son nouveau projet d’ensemble : « Voulez-vous, ami lecteur, maintenant que vous n’êtes plus absorbé par la bataille électorale, que je reprenne avec vous mon modeste rôle d’information littéraire ? Ce n’est point ici œuvre de critique ambitieuse ; je veux seulement tenir au courant les lecteurs de La Dépêche des principaux événements littéraires ; je voudrais me promener quelquefois avec eux au passage Choiseul, devant les vitrines de Lemerre ou sous les galeries de l’Odéon ; les mettre en rapport avec la jeunesse littéraire, avec ses essais, ses ambitions, ses œuvres. » Georges Mailhos a souligné qu’il s’agit « d’une modeste causerie avec « l’ami lecteur » qu’on accompagne dans une promenade littéraire à Paris, avec la simplicité quasi souveraine qui est celle de Jaurès peint par son ami Henri Martin sur les Bords de la Garonne. » Il faut souligner aussi l’intérêt pour les jeunes auteurs, le désir de les faire connaitre en citant de longs extraits des œuvres et en insistant : « je vous conseille » ; « lisez, je vous en prie ». L’humour n’est jamais absent : « Laissez-moi vous citer quelques-unes de ces poésies, exquises et profondes, et si vous ne me remerciez point, vous serez étrangement ingrats. »
Les choix du Liseur sont variés. Les jeunes revues, la jeunesse donc : « Elle réclame le droit d’essayer, sous sa responsabilité, des formes nouvelles d’art. Elle veut maintenir dans la poésie le rythme et certaines assonances sans se soumettre à la rigueur de la mesure et de la rime. Plus de prosodie, mais un libre mouvement dans lequel la parole sera cadencée et nuancée d’assonances selon les besoins variables de la pensée, du sentiment et de l’image. » Mais le classique Jaurès n’est pas entièrement convaincu par le vers libre ; de même, il sait contester une traduction de Sophocle qui ne respecte pas la souplesse du génie hellénique.
Les grands noms ne sont pas oubliés : Zola, Anatole France, Baudelaire et Barbey d’Aurevilly, Renan. Ni La Princesse de Clèves (19 septembre 1893). Si, au sortir de la lecture d’un roman désespéré de Léon Daudet, « vous avez besoin d’un peu de détente, lisez, je vous prie les Promenades en Italie de Grégorivius ». Jaurès étudie parfois deux œuvres en parallèle, par exemple les livres de Léon Bloy et d’Émile Zola sur la débâcle de 1870, de Pouvillon et de Zola encore sur Lourdes. Les cadres régionaux (Quercy de Pouvillon, montagnes héraultaises de Vigné d’Octon, Cévennes de Ferdinand Fabre) succèdent à la présentation d’auteurs étrangers, Ibsen et Bjornson par exemple.
La politique est-elle absente de ces chroniques ? Oui, puisqu’il s’agit d’une pause que Jaurès s’accorde tous les quinze jours. Mais la pensée politique, non. Ainsi, le 3 juillet 1893, signale-t-il « un portrait de jésuite qui est d’un comique charmant – surtout de la main d’un jésuite ». Ou bien lorsqu’il félicite Gheusi d’avoir « décléricalisé » Jeanne d’Arc, et Clemenceau d’être polémiste et philosophe, digne héritier du XVIIIe siècle. À propos d’un témoignage sur la vie du général Boulanger, qu’il a combattu : « Quel curieux roman que celui de cet homme ! Évidemment, il était trop vieux déjà quand la Fortune l’a convié aux audacieuses entreprises ; car il n’était plus à l’âge où les orages de l’ambition et les orages de la passion se mêlent et se soutiennent les uns les autres. Son cœur et ses sens, exaspérés et enivrés par une passion tardive, ne se gouvernaient plus ; et le général ne pouvait plus maîtriser sa vie et tout calculer pour le triomphe. L’amoureux avait raison de l’ambitieux. »
Enfin, contre les réactionnaires qui avaient voulu annexer Tolstoï, le compte rendu de son dernier livre, Le Salut est en vous, porte à la jubilation (24 novembre 1893) : « Lui [Tolstoï], il est vraiment, à bien des égards, et si étrange que cela paraisse, un Français du dix-huitième siècle ; il déteste le mal d’une haine rigoureuse et droite et il croit à la possibilité de l’extirper. M. de Vogüé se donnait comme son grand-prêtre : Tolstoï l’accable et lui reproche, comme une suprême inconscience, de faire de grandes phrases sur la fatalité de la guerre au lieu de chercher à la rendre impossible. M. de Vogüé a souvent médit de Voltaire, comme Faguet, comme Desjardins, comme bien d’autres qui croient que notre pauvre monde peut se passer d’esprit, de précision agressive, de critique et de gaieté. Ils voulaient tous, plus ou moins, remplacer l’esprit voltairien par l’âme moscovite. Or, voici que le grand Moscovite fait un magnifique éloge de Voltaire. Bien mieux, il lui emprunte ses armes, la raillerie, l’invective, pour combattre les superstitions abêtissantes, le culte des icônes, une messe à bord d’un navire russe, etc. Ce voltairianisme russe est délicieux ! »
La chronique du Liseur se poursuit jusqu’au 20 octobre 1898 (avec un article isolé en 1904). À l’automne de 1895, elle devient cependant plus espacée, avec des retards parfois importants. C’est qu’un nouveau problème politique et social a surgi à Carmaux, cette fois dans la verrerie. L’années 1895 avait pourtant bien commencé avec ce message d’admiration, « Bonne année, Jaurès ! », écrit par « Jean de la plaine de Fleurance » et « Pierre de la forêt de Réjaumont » en l’honneur de celui qui « s’est dévoué à la grande cause des paysans de France » et qui est persécuté à la Chambre des députés par des ennemis « petits, médiocres et envieux » : « Hommes indignes qui unissiez vos petitesses pour l’accabler, il est, comme nous, au-dessus des injures et des outrages ; il continuera, comme nous, à travailler honnêtement et vigoureusement. »
Pour en savoir plus :
– les 88 articles du Liseur, présentés par Georges Mailhos, dans l’édition intégrale des articles de Jaurès dans La Dépêche, p. 582-628.
– le tome 16 des œuvres chez Fayard, Critique littéraire et critique d’art, édition établie par Michel Launay, Camille Grousselas et Françoise Laurent-Prigent.

Prochain chapitre :
Défendre les verriers, défendre les Arméniens
1895-1897

Café Jaurès du 31 janvier 2017 : « Arrêt sur image »

« Jaurès : Le syndicalisme hier, aujourd’hui, demain »

Intervenants :

                                                   Annie THOMAS, CFDT

 Georges PORTALES , FO                                         Boris BEAUDOIN, CGT

Modérateur, Alain RAYNAL                               Bernard  DEDEBAN , FSU

Après l’introduction du Président Rémy Pech , dans laquelle il salue la mémoire de Rolande Trempé et rappelle les références ouvrières très fortes de Jean Jaurès , confirmées tout au long de ses différents mandats , chaque intervenant se présente .

Alain Raynal évoque ensuite les liens entre Jaurès et le syndicalisme . Le socialisme Républicain de Jaurès s’appuie sur le syndicalisme . Si des tensions sont apparues entre les syndicats et celui-ci lorsqu’il approuve l’entrée de Millerand dans le gouvernement de Waldeck-Rousseau , elles s’apaisent en 1906 , lors de la Charte d’Amiens .

Chaque représentant de formation syndicale répond ensuite à une série d’interrogations :

Qu’en est-il de l’indépendance des syndicats ?

Que reste- t -il de l’époque Jaurésienne pour les différentes organisations ?

Une réunification syndicale est-elle envisageable ?

Pour Annie Thomas , aujourd’hui , la démocratie Française garantit l’indépendance du syndicalisme . L’intérêt général doit être défini par les politiques , mais aussi par les syndicats et les associations . La formule de Jean Jaurès  , << Partir du réel et aller vers l’idéal >> est reprise par la CFDT , syndicat réformiste , pour lequel le réformisme n’est pas un renoncement mais une ambition .

Georges Portales indique ensuite le total désaccord de son organisation avec la CFDT concernant la loi Travail ; puis , après avoir souligné que la plupart des fondateurs à Toulouse étaient des résistants , il affirme que FO est révolutionnaire dans l’inspiration et réformiste dans l’application .

Bernard Dedeban rappelle l’actualité de la pensée de Jaurès sur le syndicalisme et fait l’historique de la création de la FEN et de la FSU . La FSU est favorable à l’unification du mouvement syndical et à l’indépendance à l’égard des partis politiques .

Enfin , Boris Beaudoin précise que seule la CGT existait à l’époque de Jaurès ( créée le 23 septembre 1895 à Limoges ) , qu’elle rejette tout lien avec les partis politiques et qu’elle défend tous les travailleurs sans exclusive .

Une série de questions-réponses avec la salle met fin

à ce café Jaurès .

Prochain Café Jaurès Mercredi 1er mars

Prochain Café Jaurès

 

                Mercredi 1er mars 2017 – 18 heures

                           Auditorium Jean-Jacques Rouch

                                     Espace des Diversités et de la laïcité

                                               38, rue d’Aubuisson – Toulouse

 

                                                                                                  Jacqueline LALOUETTE

                  Historienne et Professeure d’histoire contemporaine

Traitera le thème suivant :

« Les monuments en hommage à  Jean Jaurès ».

Approches chronologiques, géographiques et typologique.

Evocation et reconnaissance du « grand homme »

au travers des édifices érigés en sa mémoire.

 

Entrée libre.

                                              « Les Amis de Jean Jaurès à Toulouse »

                                     38 bis, avenue de Courrège – 31400 – Toulouse

                    Contact : 06.42.62.65.73. – Courriel : rene.lloret@free.fr

                                                   www.amisdejaures-toulouse.info

BIOGRAPHIE DE JAURÈS – NOUVEL ARTICLE – CHAPITRE VIII – jaures élu de carmaux

Jaures élu de carmaux – Député collectiviste et critique littéraire, 1893-1895

Chapitre VIII

Jaurès élu de Carmaux

1892-1893

Jaurès connaissait le bassin houiller du nord du Tarn depuis sa campagne électorale de 1885, menée à travers tout le département. En 1889, les mineurs de Carmaux ne sont évidemment pas responsables de sa défaite puisqu’il se présentait dans la circonscription de Castres. Mais, dans deux articles de La Dépêche, il avait exprimé sa déception d’assister à la victoire du marquis de Solages, d’abord aux cantonales, puis aux législatives de 1889 dans la circonscription de Carmaux, ce qui était un aspect de la politique dynastique envahissante de la famille Reille. Rappelons que le baron René Reille, capitaliste parisien et propriétaire foncier dans le sud du Tarn, présidait le conseil d’administration de la compagnie des mines de Carmaux ; il était le beau-père du marquis de Solages qui la dirigeait sur place. L’ouvrage magistral de Rolande Trempé, Les mineurs de Carmaux, campe le décor du drame de 1892.

Les mineurs de Carmaux

Exploitées dès le Moyen Âge, les mines de Carmaux avaient été concédées à la famille de Solages et, sous le Second Empire, la compagnie était devenue une … LIRE LA SUITE

Café Jaurès mardi 31 janvier 2017 à 18 heures

 

 

Notre prochain Café :

« Jaurès : le Syndicalisme, hier, aujourd’hui, demain »

aura lieu :

Mardi 31 janvier 2017

18 h – 20 h 30

 

Auditorium Jean-Jacques ROUCH

Espace des Diversités et de la Laïcité

38, rue d’Aubuisson – Toulouse

 

Une table ronde avec :

 Annie THOMAS : en 1992 Secrétaire Générale interprofessionnelle de Midi-Pyrénées – de 1998 à 2009 Secrétaire Nationale de la CFDT. Conseillère pour les affaires sociales de l’Ambassade de France en Espagne.

Georges PORTALES : Ancien secrétaire, membre du bureau de l’Union Départementale FO, responsable de la commission Histoire de l’UD 31 FO.

Bernard DEDEBAN : Secrétaire Général de la FSU 31.

Boris BEAUDOIN : Responsable de la Politique Financière à l’UD CGT 31.

Alain RAYNAL : Membre au CA et Ami des Amis de Jean Jaurès, il sera notre « modérateur » qui animera les débats, des débats sans langue de bois, francs, directs, mais pleins de fraternité…

 

Entrée libre…

06.42.62.65.73. – Courriel : rene.lloret@free.fr

www.amisdejaures-toulouse.info

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