Chapitre XVI – Le Bloc des gauches – 1902-1904

1902 est une année d’élections législatives. L’assemblée sortante a d’abord donné une majorité à des équipes conservatrices, puis l’Affaire a secoué les républicains modérés qui ont abandonné Méline et accepté de soutenir Waldeck-Rousseau. Il suffit d’une légère évolution du suffrage universel pour faire pencher la balance d’un côté ou de l’autre. C’est vers la gauche ; le ministère Combes, conforté par les élections intermédiaires, poursuit et accentue la politique de Waldeck. Nous terminerons le chapitre en avril 1904, juste avant l’Entente cordiale franco-britannique et la création de L’Humanité, tandis que l’affaire Dreyfus est relancée.

 

  1. Les élections de 1902

 

Préparatifs

Au cours des premiers mois de l’année, Jaurès pense-t-il uniquement à ces élections ? Sa puissance de travail lui permet de poursuivre la rédaction de l’histoire de la Révolution, et encore d’aller à Genève faire des conférences sur Nietzsche.

En campagne, il engage tout son effort dans la lutte contre la réaction. Mais il doit lancer des avertissements aux guesdistes : ne poursuivez pas une « politique d’illusion et de fanfaronnade » à l’égard de la classe ouvrière considérée comme mineure ! n’acculez pas « le prolétariat au désespoir, d’abord en lui promettant à brève échéance une Révolution totale qu’il ne peut pas procurer, et ensuite en discréditant les réformes partielles, en leur refusant toute efficacité immédiate et toute valeur d’orientation et de préparation socialiste » ! ne brandissez pas « la rhétorique des fusils » en vous dressant héroïquement sur des barricades imaginaires ! Jaurès conclut ainsi son article de La Petite République du 1er février : « La déclaration « révolutionnaire », c’est une école d’impuissance ou de duplicité, c’est-à-dire de contre-révolution. »

Quant à la tactique d’alliance, il faut arrêter de traiter les radicaux de « classe ennemie » si l’on veut obtenir leur renfort en période électorale ; les socialistes lillois sont « fatigués d’être conduits à la défaite systématique par de brusques accès d’intransigeance offensante » envers les radicaux. « La discipline républicaine aux élections est la condition absolue de l’action républicaine au Parlement. » Mais le parti guesdiste n’en tient pas compte. Il présente partout en France des candidats, y compris à Carmaux. Est-ce, comme on dit, pour compter les voix ? Trois voix, c’est le score de l’adversaire guesdiste de Jaurès qui est élu à Carmaux. Guesde est battu à Roubaix.

 

Carmaux retrouve son honneur

En 1898, entre les deux tours, les socialistes carmausins avaient souhaité que Jaurès prenne sa revanche en acceptant une candidature dans une circonscription gagnable à Paris. En 1902, pour eux, « la victoire de Jaurès est une question d’honneur » (Max Gallo). Les mineurs votent largement pour lui, et il obtient 6550 voix (1434 de plus qu’en 1898) contre 6154 au marquis de Solages (542 de moins). Jaurès est en tête dans le canton de Carmaux (2740 contre 2022 au marquis) ; il progresse dans les cantons ruraux (3177 voix en 1898 ; 3810 en 1902). Qu’est-ce donc qui a changé ?

Pour répondre à cette question, il faut faire le détour par cette autre : qu’est-ce qui n’a pas changé ? C’est la pression patronale avec le chantage à l’embauche ; c’est l’utilisation de quelques voyous insulteurs et provocateurs ; ce sont les dépenses électorales considérables du marquis ; c’est le soutien accordé à ce dernier par l’Église catholique. J’en ai trouvé un exemple éloquent aux Archives nationales (cote F7-12543) : le Manuel de l’électeur du Tarn pour les élections législatives de 1902, sorti des presses de La Croix du Tarn à Albi. Le document ressemble à un catéchisme en quinze questions et réponses. Les premières soulignent la nécessité pour les catholiques d’aller voter, après que l’ancienne Chambre ait « tout saccagé, tout fait périr dans l’Église, dans l’École, dans l’Armée, dans la Famille, dans les Finances. Ils ont chassé les religieux, supprimé la liberté d’enseignement, laïcisé les hôpitaux, les écoles, gracié le traitre Dreyfus, outragé l’armée, augmenté les impôts, persécuté les curés, foulé aux pieds la liberté, l’égalité, la fraternité, l’honneur de la France au-dedans et au-dehors. Si ces députés sont nommés de nouveau ou s’ils sont remplacés par d’autres qui leur ressemblent, les affaires iront encore plus mal, les impôts seront plus forts, les églises seront fermées, et bientôt nous en reviendrons à la Terreur de 93. »

Puis, les précisions : Question 8. Pour qui ne faut-il pas voter ? Réponse : pour Jaurès, les radicaux et les francs-maçons. Question 9. Pour qui faut-il voter ? « Il faut voter pour nos trois députés, Xavier Reille, Amédée Reille, de Solages, qui ont toujours pris à la Chambre la défense des agriculteurs, des paysans, des ouvriers, des soldats, des religieux, des curés, et puis pour les candidats qui dans les autres circonscriptions se présenteront contre Andrieu, Gouzy et Compayré, tels que MM. de Belcastel, de Lapanouse, etc. » La dixième question est remarquable : « Faut-il voter pour eux, même si on n’a pas leurs idées politiques ? » Réponse : « Oui, certainement car, à ces élections, il ne s’agit pas d’une forme particulière de gouvernement, mais il s’agit d’arracher la France aux francs-maçons et aux juifs qui veulent détruire la Religion, aux socialistes, aux anarchistes, qui ont dessein de tout bouleverser parmi nous et de faire disparaitre du monde jusqu’à l’idée de Dieu et de Patrie. » Cela signifie que, même si vous êtes républicain, vous devez voter pour un monarchiste.

Enfin, les dernières questions concernent les femmes qui, « si elles n’ont pas le droit de voter, elles ont le droit et le devoir de faire bien voter ceux des électeurs, père, époux, fils, frère, dont elles partagent la vie et le foyer ». Elles ont quatre moyens à leur disposition : conseils, encouragements, prière, quête d’argent pour la bonne cause. La baronne Reille, mère des deux députés, aurait préconisé un autre moyen, déjà utilisé par Lysistrata chez Aristophane, mais le catéchisme de La Croix du Tarn ne pouvait pas le mentionner.

Cependant, par rapport à 1898, la nouveauté qui suffit à faire basculer des voix, c’est que les insulteurs stipendiés par le marquis n’ont plus le soutien des agents du gouvernement. Jaurès peut parler dans sa circonscription, faire entendre ses arguments, y compris à Mirandol-Bourgnounac où il avait été agressé quatre ans plus tôt. Le jour de l’importante foire locale, vendredi 10 avril 1902, plusieurs centaines de mineurs quittent le travail afin d’escorter Jaurès, et se trouvent en nombre bien supérieur à la bande du marquis, surpris et refoulé. Les deux candidats interrompent la bagarre. Chacun peut s’adresser à son public. Quel contraste avec 1898 ! Le marquis et ses hommes repartent les premiers, en voiture ; puis Jaurès et ses partisans reprennent le chemin de Carmaux. Lisons la fin du rapport du commissaire : « Tous ces hommes et femmes, candidat en tête, ont fait à pied à l’aller et au retour, par une pluie battante, les 15 km qui séparent Carmaux de Mirandol-Bourgnounac. Aux portes de Carmaux, ils ont trouvé des milliers de femmes qui les attendaient et qui les ont escortés jusqu’à la chambre syndicale. » L’attitude du commissaire de 1902 tranche avec celle de son collègue de 1898.

Dans ces conditions, les électeurs ont pu entendre les arguments de Jaurès et sa critique de son adversaire, député peu actif n’ayant rien fait en faveur des ouvriers et des paysans, mais ayant toujours pris le parti des exploiteurs.

 

« La victoire »

Sous ce titre, dans La Petite République du 13 mai, Jaurès salue et commente les résultats. Certes, quelques camarades sont tombés : il cite Allemane et Viviani. Il est consterné de voir que le parti de Guesde a eu une attitude incertaine. « Il y a des régions où il s’est conduit loyalement. Mais trop souvent il a permis à des hommes qui se réclament de lui de jouer un rôle infâme. Des candidats sans pudeur et conscience ont fait, sous prétexte de lutte de classe et d’intransigeance doctrinale, le jeu des pires ennemis de la République et du prolétariat. Le socialisme n’a rien à voir avec ces aventuriers plus que suspects. Mais il ne convient pas aujourd’hui d’entrer dans ces détails. La République est victorieuse. Le socialisme a grandi. »

Les grands vainqueurs sont les radicaux : il faut qu’ils assument leur victoire et qu’ils prennent en main le gouvernement, sans tergiverser, pour mener une ambitieuse politique de réforme, sous l’aiguillon des socialistes. Premier test : l’élection du président de la Chambre. Quelle que soit l’amabilité de M. Deschanel, président sortant et candidat de la droite, quelle que soit la saveur des déjeuners de la présidence qu’il offrait au cours de la précédente législature, « douce amorce aux parlementaires gourmands et incertains », c’est pour le candidat de la gauche, le radical Léon Bourgeois, qu’il faut voter. Jaurès est heureux de sa victoire : « En choisissant M. Léon Bourgeois, la Chambre a voulu manifester qu’elle n’entendait pas abandonner, par lassitude ou faiblesse, le combat commencé contre le cléricalisme et la réaction. De plus, les deux vice-présidents ont été pris dans les groupes de gauche. Au risque de manquer à une règle de « courtoisie » parlementaire, la majorité républicaine n’a voulu, cette fois, faire aucune place au bureau à la minorité méliniste et nationaliste. Avec des adversaires qui rusent toujours et qui cherchent à obscurcir par des interprétations sophistiquées les actes les plus simples et les résultats les plus clairs, il faut éviter toute possibilité d’équivoque. » Jaurès lui-même occupera une vice-présidence en 1903, et le bon public de s’étonner que le chanteur de la Carmagnole à l’inauguration de la VOA soit capable d’occuper cette haute fonction, d’en respecter le protocole et de faire, « en frac noir et cravate blanche » la une de L’Illustration. Il ne sera cependant pas reconduit en 1904, signe du manque de solidité du Bloc.

L’élection de Léon Bourgeois est un appel au président de la République : il doit désigner un président du Conseil des ministres de gauche. Ce sera le radical Émile Combes, né comme Jaurès dans le Tarn (à Roquecourbe, près de Castres), mais qui a fait sa carrière politique en Charente après des études en séminaire. Combes s’engage sur une politique de réformes : lutte contre le cléricalisme ; réduction de la durée du service militaire ; retraites ouvrières ; impôt sur le revenu. Il est soutenu par « le Bloc », formé d’un groupe modéré laïque, de deux groupes radicaux, et des socialistes dits « ministériels ». Ces quatre formations désignent une « délégation des gauches », dont Jaurès est l’élément le plus dynamique, pour travailler de concert avec le gouvernement. La majorité est suffisante, mais fragile à cause de l’attitude hésitante des modérés et de la soif de pouvoir de certains radicaux non ministres, et même de Millerand dont Jaurès est obligé de critiquer l’attitude.

Si l’on veut affermir la République en gagnant la confiance du pays, il faut agir et en finir avec « l’espèce de sortilège dont semblaient frappées toutes les réformes vouées à des ajournements indéfinis ».

 

  1. Soutenir le ministère Combes

Emile COMBES

            « Toute politique qui insistera moins sur les lois sociales que sur les lois de laïcité sera boiteuse et caduque. Au contraire, si l’action sociale et l’action laïque sont liées, elles se fortifieront l’une l’autre. La libération des esprits hâtera l’œuvre de justice sociale. Et les lois de solidarité sociale, en faisant apparaitre la grandeur humaine de la société laïque, rendront plus facile de rompre ses liens avec l’Église. La lutte contre les congrégations, le monopole laïque de l’enseignement, le service militaire de deux ans, l’impôt général sur le revenu, la loi d’assistance aux vieillards et aux infirmes, les retraites ouvrières et paysannes, la séparation des Églises et de l’État, voilà le programme indivisible de la législature actuelle. » Cette vue synthétique de l’action à mener, livrée par Jaurès dans La Petite République, le 15 août 1903, présente les réformes engagées, et le lien qui existe entre elles. Mais, à cette date, après plus d’un an, elle laisse l’impression que le ministère, timoré, doit être aiguillonné. Les socialistes en sont-ils capables ?

 

Les partis socialistes

De la coexistence de cinq « écoles » socialistes, est sortie la formation de deux partis : celui de Guesde et Vaillant porte le nom de Parti socialiste de France ; celui de Jaurès, Briand, Viviani et Millerand, celui de Parti socialiste français. Jaurès a toujours pour objectif l’unification. D’après lui, les socialistes sont « un ensemble d’hommes qui pensent tous de même mais où quelques-uns s’imaginent penser autrement que les autres. L’action et la vie, en se développant, feront tomber ce qui est factice et ne laisseront subsister que ce qui est solide et vrai. » Mais, ces hommes, il faut les convaincre ! Même à l’intérieur du parti de Jaurès !

À Bordeaux en avril 1903, Jaurès définit la difficile voie à suivre, par opposition à deux « paresses ». La paresse des guesdistes, c’est de ne pas faire l’effort de comprendre la réalité complexe de la société, et de s’enfermer « dans un prolétariat exclusif comme dans une forteresse entourée d’un fossé profond ». Une telle intransigeance constitue un retour à l’enfance du mouvement socialiste. La deuxième attitude paresseuse est celle de Millerand. En tant que ministre de Waldeck-Rousseau, il a fait œuvre utile, mais, depuis qu’il ne l’est plus – Jaurès comprend qu’il voudrait le redevenir – il semble avoir abandonné son idéal socialiste. Jaurès définit alors la méthode correcte : « La participation du parti socialiste à l’action gouvernementale, républicaine, parlementaire, démocratique, si elle implique de la part du socialisme l’esprit de sagesse, l’esprit de mesure, l’esprit de discipline, implique aussi que le socialisme ne perdra jamais une occasion d’affirmer envers et contre tous l’intégrité de son idéal révolutionnaire. »

À ceux qui demandent l’exclusion de Millerand, Jaurès répond : « Je voudrais, moi, que tous les socialistes, des plus révolutionnaires aux plus réformistes, soient réunis dans cette enceinte. Savez-vous ce qu’il y a de dangereux ? Ce sont les scissions et les exclusions de droite et de gauche. Ce qui est dangereux, ce n’est pas la diversité de tendances, même lorsqu’elle aboutit sur tel ou tel point à un vote excentrique, à un vote qui dépasse les limites qui nous paraissent normales ; ce qui est dangereux, ce n’est pas cette variété de tendances, parce que ces tendances diverses, ici mêlées, se contrôlant par la discussion les unes des autres, arrivent peu à peu à s’équilibrer et que la ligne générale du parti se dégage peu à peu. Ce qui est mauvais, ce qui est funeste, c’est l’esprit de scission, c’est l’esprit d’exclusion, de suppression, parce qu’il assure ainsi une prédominance arbitraire et artificielle à la tendance momentanément dominante, et regrette ensuite le lendemain d’avoir perdu le contrepoids nécessaire de ceux qu’il a exclus. Je déplore qu’il n’y ait pas ici Guesde, Vaillant, Allemane pour nous aider à faire contrepoids à Millerand, et je déplorerais que Millerand ne restât pas parmi nous, comme il y est depuis des années, pour nous obliger sans cesse à faire courageusement notre examen de conscience. »

Le discours est salué par des « applaudissements enthousiastes et prolongés sur un grand nombre de bancs », ce qui sous-entend qu’il n’a pas fait l’unanimité. Si Millerand n’est pas exclu en avril 1903, son cheminement personnel l’éloigne définitivement.

 

La révolution ne se fera pas par la violence

L’avenir n’est pas connu, dit Jaurès, et nul ne peut prédire si une révolution violente éclatera. Mais c’est une hypothèse qu’il ne retient pas : « Dans la période où nous vivons, où nous luttons, et aussi loin que le clair regard de l’esprit peut s’étendre, ce n’est point par la barricade, par le fusil ou par la bombe que le prolétariat, dans les démocraties de l’Europe, entend affirmer sa force, accroître son action et réaliser son droit. » Dans le même article de La Petite République du 16 septembre 1902, il ajoute : « Et ma conviction absolue est que la grève générale elle-même ne sera vraiment efficace que quand elle sera assez puissamment organisée et assez opportunément déclarée pour pouvoir rester pacifique et pour produire un effet économique profond sans qu’il y ait menace de conflits sanglants, panique réactionnaire et brusque concentration des forces répressives. »

Dans sa longue introduction à la publication de ses discours parlementaires (janvier 1904), il évoque Blanqui. Celui-ci, révolutionnaire emblématique, a cependant décrit ainsi les obstacles à franchir : l’armée, la magistrature, le christianisme seraient de « simples haies », rapidement abattues, tandis que l’ignorance est un « bastion formidable ». Croire que la destruction de ce bastion sera rapide est une chimère plus invraisemblable que d’imaginer un voyage à la lune. Toujours d’après Blanqui, l’établissement d’un système communiste n’est pas envisageable tant qu’on n’a pas transformé les esprits. La tentative de « devancer l’heure » n’aboutirait qu’à l’échec.

Jaurès ajoute : « Le prolétariat sait que pour substituer la propriété sociale à la propriété oligarchique, il a besoin de liberté politique, de démocratie, de lumière, et il est prêt à s’allier au besoin à la bourgeoisie pour défendre contre le retour de l’Ancien Régime, contre les ténèbres cléricales, la liberté, la lumière, la démocratie. Il sait que pour passer de l’ordre capitaliste à l’ordre socialiste, il doit faire usage surtout du suffrage universel et de l’évolution légale qui lui permet chaque jour de mesurer les résistances et d’y proportionner l’effort. Il sait qu’à user de violence il aggrave les difficultés en déchainant la panique. Il sait que dans une démocratie mêlée et complexe où abondent à l’intérieur d’une même classe les diversités, et où entre les deux grandes classes, comme entre les deux pôles de lutte sociale, flottent bien des éléments intermédiaires et incertains, il fera accepter bien des réformes successives orientées vers son idéal, avant de faire accepter de tous cet idéal même en son intégrité. »

Lorsque l’on défend les réformes comme le fait Jaurès, on ne peut pas être taxé de « réformiste » : « La réforme peut être ou conservatrice, ou révolutionnaire. Elle peut se proposer la consolidation de l’ordre présent amélioré, ou la préparation d’un ordre nouveau. » Le socialisme est révolutionnaire en proposant et en défendant les réformes qui vont changer la société existante fondée sur la séparation des classes et l’exploitation du travail par le capital. Le gouvernement Combes a raison de s’en prendre aux congrégations religieuses qui ont toujours été contre-révolutionnaires.

 

Contre les congrégations

Dans les deux quotidiens qui reçoivent ses articles, Jaurès attaque les congrégations, non pour rester dans le sillage de Combes, mais parce qu’il s’agit d’une question essentielle.

La Petite République, 21 août 1902 : « S’étant constituées sur un principe contraire au droit moderne, les congrégations ont nécessairement une action contraire à la société moderne. Dans toutes les crises politiques et sociales depuis 1789, elles ont été du côté de la contre-révolution : elles ont tenté d’accabler la démocratie, de supprimer violemment ou sournoisement la République et la liberté d’examen. Ce n’est pas là un accident de l’histoire : c’est une nécessité logique manifestée dans les événements par la continuité d’une action rétrograde. »

La Petite République, 30 août 1902 : « La question des congrégations est absolument distincte de la question des associations. Il se peut très bien qu’un État libre reconnaisse à tous les citoyens le droit de s’associer, et qu’il le refuse à ceux qui par l’aliénation totale de leur volonté, de leur propriété et de leur pensée même, ont cessé, autant qu’il dépendait d’eux, d’être des citoyens. La loi Waldeck-Rousseau, si elle est appliquée avec méthode et avec vigueur, peut aboutir à la suppression graduelle de toutes les congrégations, et à un développement très large et très varié des associations civiles. »

La Dépêche, 22 novembre 1902 : « Ce que nous voulons, c’est que, dans l’enseignement même qui a pour fonction et pour devoir d’éveiller les esprits à la liberté, de les rendre capables peu à peu de choix personnel, de discernement individuel, les enfants ne subissent pas l’empreinte despotique et exclusive d’un dogme. »

Les congrégations et les politiciens de droite qui les soutiennent n’ont pas pris au sérieux la loi de 1901 : « Ils ont si souvent ou bravé ou éludé toutes les lois dirigées contre eux, ils en ont si habituellement distendu ou brisé les mailles qu’ils n’ont pas pu se figurer, cette fois, qu’ils seraient pris. Rien ne justifie plus fortement l’action de M. Combes que cette sorte d’insolence traditionnelle d’un parti accoutumé à ne jamais compter avec la loi civile. »

Cette action est rude. Candar et Duclert parlent de centaines de congrégations interdites et d’une population de vingt mille personnes contraintes de renoncer à leurs vœux monastiques ou de s’exiler. Jaurès pense que, finalement, l’Église sera vaincue car elle ne peut donner au monde « ni la liberté de pensée, ni la ferveur fanatique de la foi », seulement « un mélange écœurant et tiède ». Cette phrase de La Petite République (11 juillet 1903) résume une opinion déjà exprimée dans La Dépêche (29 juillet 1902) : « La croyance n’est plus un océan profond, amer et tourmenté. Elle n’est qu’une flaque plate et dormante, un étang somnolent et terne : et jamais ces pensées stagnantes ne seront soulevées par un souffle de tempête. Le châtiment du cléricalisme, c’est précisément qu’il ne peut demander une action profonde, libre et forte à des consciences qu’il a abaissées et mécanisées. »

Il pense que la séparation des Églises et de l’État, si elle n’est pas faite par le ministère Combes, le sera par son successeur, qui pourrait bien être Clemenceau (cet article de La Petite République, le 4 avril 1903, témoigne d’une juste anticipation). Jamais la séparation n’a été plus proche, et Briand a proposé un projet qui l’offre au pays dans une vive lumière de liberté. « L’hypocrite manœuvre de ceux qui auraient voulu prendre prétexte de dispositions antilibérales ou sectaires pour masquer leur opposition de principe à la séparation est déjouée. La séparation de l’Église et de l’État ne peut aboutir que si nous donnons à tous les hommes de bonne foi l’impression précise et forte que nous ne voulons, ni directement ni indirectement porter atteinte à la liberté d’aucun culte. » Mais la politique anticléricale, parfaitement légitime, ne doit pas servir de diversion à la politique sociale.

 

L’œuvre sociale du Bloc

Fidèle à sa méthode d’étude en profondeur de tous les dossiers, Jaurès livre dans La Dépêche (26 juillet 1903) une analyse chiffrée des successions déclarées en France au cours de l’année précédente : « Sur les 363 000 successions ouvertes en 1902, il y en a 215 000 qui sont inférieures à 2000 francs ; elles représentent un total de 240 millions. Or, à l’autre bout de l’échelle, au sommet, il y a 27 successions supérieures à 5 millions, qui représentent à elles seules 250 millions. Ainsi les 27 capitalistes puissants qui sont morts en 1902 possèdent plus à eux seuls que les 215 000 petits possédants dont la succession s’est ouverte cette année-là. » Sans compter les indigents pour lesquels on n’a ouvert aucun dossier de succession, et dont certains ont été rencontrés – il faut même dire découverts – par Jaurès à Armentières. Certes, il connaissait les enquêtes de Villermé, de l’économiste Adolphe Blanqui, du docteur Gosselet, leur description d’une situation horrible que l’on croyait appartenir au passé. « Mais l’autre jour, quand le maire socialiste d’Armentières a conduit le préfet du Nord dans les maisons des tisseurs, le préfet a reculé d’épouvante et de pitié devant un sordide entassement d’humanité misérable dans des bouges ignominieux. Et il en sera ainsi tant que le niveau des salaires sera aussi bas. Or, à l’occasion de l’application prochaine de la grande loi de dix heures, la chambre de commerce de Lille a annoncé l’intention de les réduire encore. »

La description est plus complète dans le discours prononcé par Jaurès à Caudry en soutien aux grévistes d’Armentières : « Ah ! certes, j’ai été heureux de voir les ouvriers tisseurs d’Armentières groupés par milliers affirmer leur volonté calme mais inébranlable de lutte jusqu’à ce que l’essentiel de leurs revendications ait été réalisé. Mais lorsque nous avons pénétré sous la conduite du maire socialiste des ouvriers d’Houplines, notre ami Sohier, sous la conduite du maire socialiste des ouvriers d’Armentières, notre ami Daudrumez, lorsque nous avons pénétré dans l’intérieur de ces pauvres ménages d’ouvriers tisseurs, lorsque nous avons vu ces pauvres appartements exigus, minuscules, où des familles misérables de sept et huit enfants sont accumulées sans air, sans lumière, sans mobilier, sans rien de ce qui fait que la vie humaine a quelque dignité, a quelque prix, ah ! je l’avoue, je me suis reproché la sorte d’indifférence égoïste où nous vivons. Tous nous arrivons, même les militants, même nous les combattants, même ceux qui sont mêlés par le combat à la vie ouvrière et prolétarienne, nous en arrivons à oublier ces misères, nous ne savons pas à quelle profondeur d’abjection le régime d’anarchie et la direction capitaliste ont fait descendre des catégories entières de travailleurs. »

S’étant mis en grève, les malheureux tisseurs de la vallée de la Lys ont pu obtenir satisfaction parce qu’il y avait un gouvernement de gauche, soutenu à la Chambre par une majorité de gauche : l’action syndicale a été favorisée par les maires socialistes, et le préfet n’aurait pu « agir comme il l’a fait dans le sens d’une solution arbitrale et équitable, si le gouvernement qu’il représente avait été au service de la réaction ». Résultat : la pression exercée sur le patronat l’a conduit à donner satisfaction aux grévistes.

Dans la grève générale des mineurs de 1902, pourtant mal engagée, avec une solidarité insuffisante entre les régions, avec une organisation centrale trop faible, et qui n’a pas bien tourné pour la classe ouvrière, le vote de la Chambre en faveur de l’arbitrage a permis de limiter les dégâts en ce qui concerne les primes et la question des retraites.

Sur le projet de retraites pour l’ensemble des travailleurs, on a avancé, ainsi que sur le projet d’impôt sur le revenu, même si la marche est trop lente, freinée par le Sénat. La loi réduisant la journée de travail à dix heures s’appliquera sans diminution de salaire. Le service militaire sera égal pour tous et limité à deux ans au lieu de trois.

Au socialiste belge Vandervelde qui reproche au Bloc de n’en point faire assez, Jaurès répond (La Petite République, 4 avril 1903) : « Le Bloc fait ce qu’il peut, et si les socialistes ne l’aidaient pas, il ferait moins encore. La lutte est dure, elle est difficile ; nous avons à combattre contre des traditions, des préjugés, des forces redoutables. Jeter une sorte de défaveur sur le combat, sous prétexte qu’il n’aboutit pas d’emblée à la victoire complète, idéale, me parait bien imprudent et bien injuste. »

D’ailleurs, il suffit de lire la presse de droite pour constater que les réformes sociales du Bloc sont prises au sérieux. Au plan national, Le Temps et Le Journal des Débats cherchent à faire peur aux modérés en suggérant que Jaurès et les socialistes dirigent le ministère en sous-main. Au plan local, celui du département de Jaurès, le journal des barons, l’ancien Le Conservateur devenu L’Union libérale du Tarn, affirme que le nouveau service militaire porte atteinte à la défense nationale, que l’impôt sur le revenu aura des conséquences néfastes sur les ouvriers parce que les patrons fermeront leurs usines, que les grèves, organisées par les gréviculteurs professionnels sont des manifestations de pure fainéantise (article « Grévistes rentiers », 7 décembre 1902). Les mineurs de Carmaux, électeurs de Jaurès, sont particulièrement visés. Ainsi, le rédacteur principal de L’Union libérale écrit-il en mars 1903 dans un démagogique patois-charabia qui ne nécessite pas de traduction : « A cado cop qué lous minurs bolou quicon, laïssou aquis lou trabal è s’en boou passetxa, las mas dins las potxos, en canten la Carmagnole ; lou goubernomen sé presso alaro dé liour douna ço qué démandou. » Les grèves du textile du Nord sont « lamentables » : en travaillant dix heures par jour, ces gens veulent gagner autant que s’ils en faisaient onze ! Et d’ailleurs, « au nom de quel principe une loi va-t-elle spécifier qu’à partir de telle date les ouvriers de telle industrie ne pourront travailler que dix heures par jour ? » Quant à la crise de mévente des molletons et des flanelles, il faut en chercher la cause dans l’expulsion des congrégations qui sont allées à l’étranger et y ont passé leurs commandes !

Les barons Reille et leur journaliste ne sont pas allés constater sur place la misère des ouvriers d’Armentières, sur laquelle Jaurès attire l’attention de ses auditeurs et de ses lecteurs, notamment de la bourgeoisie dreyfusarde : « Nous avons livré pour la vérité, pour la justice et pour le droit d’autres batailles où ce n’étaient pas des prolétaires qui étaient en jeu. Quelques-uns m’ont reproché d’avoir mené une longue lutte pour un homme qui n’appartenait pas au prolétariat souffrant, et je disais : il suffit que l’homme soit injustement accablé, il suffit qu’un homme innocent soit victime du mensonge pour que tous, même les prolétaires les plus opprimés dans leur vie de chaque jour, fassent cause commune avec lui, et en disant cela je crois que j’avais raison. Mais à tous ceux des démocrates, à tous ceux des républicains qui se groupaient alors dans des ligues des Droits de l’homme et du citoyen, j’ai le droit de dire : à votre tour maintenant, il y a d’autres victimes. »

 

  1. En finir avec l’affaire Dreyfus

 

Ancien député (1885-1889 et 1893-1898) et nouvel élu, Jean Jaurès est accueilli à la Chambre, le 12 juin 1902, avec un mélange d’admiration et d’ironie, par le député royaliste de Baudry d’Asson, élu de Vendée sans discontinuer depuis 1876 : « Je suis content de vous revoir, mon cher collègue. (On rit.) » Réponse de Jaurès : « Mon cher collègue, je désire que vous n’ayez pas de déception. » En effet, la droite ne sera pas déçue. Durant toute la législature, l’affrontement du député de Carmaux avec ses collègues de droite est fréquent et rude, sur toutes les réformes du Bloc, sur la politique extérieure et à propos de ce qu’on a appelé « la troisième affaire Dreyfus ».

 

La mort de Zola

Vincent Duclert estime que la grandiose manifestation pour les obsèques de Zola, le 5 octobre 1902, a contribué fortement à « réinstaller l’affaire Dreyfus dans l’opinion publique et la conscience collective. Un contexte favorable à l’offensive de Jaurès est ainsi créé. »

Émile Zola est mort dans la nuit du 28 au 29 septembre, intoxiqué par le monoxyde de carbone produit dans une cheminée. Accident ? Peut-être, mais des indices laissent penser à un acte criminel. Les antidreyfusards savent utiliser ces arguments-là.

À l’annonce de la mort de l’écrivain, Jaurès réagit dans La Petite République (1er octobre) : « La mort vient de frapper, d’un coup misérablement tragique, le grand écrivain qui fut un grand combattant. Ceux qui veulent faire deux parts de sa vie et admirer son œuvre littéraire en réprouvant ou flétrissant son œuvre sociale se trompent. C’est parce qu’il a eu, comme écrivain, le sens de la vie large, débordante, remuante, qu’il a été révolté par les mesquines combinaisons du mensonge et par ce que le crime des castes finissantes a de ratatiné et de sordide. »

Et le lendemain, faisant allusion à la haine des ennemis de la vérité : « Rochefort et Drumont peuvent laisser couler ce qui leur reste de venin et de bave. La Libre Parole peut annoncer la mort de Zola sous le titre délicat : « Un fait divers naturaliste », destiné à épanouir dans les presbytères une fine et charitable gaieté. Elle peut, comme L’Intransigeant, jeter un suprême et sénile défi à l’évidence, en répétant avec une sorte d’automatisme haineux que Zola, le libérateur de l’innocent opprimé, a sauvé un traitre. Tout cela est misérable et vain : la France sent que la mort vient de frapper un grand homme et d’arrêter une grande œuvre. »

Jaurès est présent aux obsèques de Zola, avec Anatole France, Francis de Pressensé, Ferdinand Buisson et les membres de la ligue des Droits de l’homme, et Alfred Dreyfus lui-même. Anatole France déclare que l’auteur de « J’accuse » fut « un moment de la conscience humaine ». Jaurès décrit cette journée : « Le peuple de Paris a fait à Zola les vastes funérailles qui convenaient à son génie. Il n’était point un de ces aristocrates de la pensée qui n’écrivent et ne luttent que pour une élite prétendue. C’est toute l’humanité qu’il voulait appeler à la joie, comme il la faisait entrer toute en son œuvre. Il ne lui suffisait point, en ces dernières années, d’avoir ouvert à la vérité des milliers et des milliers de consciences. C’était une souffrance pour lui de penser qu’il restait encore dans le peuple des couches obscures où la lumière n’avait pas pénétré. Que cette ombre de tristesse se dissipe. Hier, c’était la multitude humaine qui, par son empressement aux funérailles, attestait qu’elle avait compris. Dans la foule amie qui se pressait derrière le cercueil, il y avait celui que Zola a arraché aux faussaires et aux bourreaux ; et lorsque Anatole France, en un langage admirable, glorifiait les efforts de l’écrivain pour sauver l’innocent, Alfred Dreyfus écoutait ; il revivait sa vie souffrante et stoïque, dont le drame individuel se confond désormais avec une des plus hautes tragédies de la conscience humaine. »

La feuille tarnaise des barons Reille voit les choses autrement et n’est exempte, comme La Libre Parole, ni de bave, ni de venin : Zola était un écrivain « pornographique », partisan du « traitre », et L’Union libérale conclut en disant qu’après Voltaire aucun écrivain n’a fait plus de mal que lui. Cette allusion d’un journal clérical à Voltaire rappelle les affaires Calas et Sirven (qui ont marqué Toulouse et le sud du Tarn).

C’est pour achever l’œuvre de Zola que, quelques mois plus tard, Jaurès relance l’affaire Dreyfus. Après la double condamnation et la loi d’amnistie, il faut trouver un moyen ; l’élection du député nationaliste Syveton le lui fournit.

 

De Syveton à Dreyfus

« Encore ! Encore l’affaire Dreyfus ! » tempête L’Union libérale du Tarn. « Dreyfus est-il coupable ? La nation répond oui. Oui, puisqu’il a été condamné deux fois par des juges qui, eux, avaient qualité pour connaitre de la cause. » Ce Jaurès, « qui n’est pas le député de Carmaux, mais le député de Dreyfus », veut à nouveau semer le trouble dans le pays.

Inutile de répondre à ces fanatiques. Mais, sachant que la direction de La Dépêche peut être sensible à cet argument, Jaurès s’explique dans le numéro du 7 avril 1903, contemporain de son discours à la Chambre, qui sera examiné plus bas : « Hé quoi ! me demandent depuis quelques jours ou même depuis quelques semaines de bonnes gens, vous voulez donc reprendre l’affaire Dreyfus ? Ce que nous ne voulons pas c’est le recommencement de l’agitation politique. – Mais qui donc parle d’agitation ? Qui donc la désire ? Ce n’est pas nous qui l’avons créée. Si, à l’origine, quand des hommes aussi modérés que Scheurer-Kestner signalèrent l’erreur commise, quand ils démontrèrent qu’Esterhazy était le vrai coupable : si, à ce moment, toutes les forces politiques et sociales de réaction ne s’étaient pas liguées contre la vérité et le droit ; si, même après le coup de foudre du faux Henry, les menteurs et les faussaires n’avaient pas persévéré dans leur mensonge et dans leur crime, les révisionnistes n’auraient pas été conduits à donner au problème toute son ampleur et toute sa profondeur. Maintenant, après cinq ans de luttes, de controverses, de révélations, la conscience publique ne peut plus se passionner comme elle l’a fait. Des réparations partielles ont été obtenues ; l’innocent a été libéré de son supplice, et s’il na pas encore recouvré l’honneur légal, du moins la certitude où sont de son innocence tous les esprits libres et droits, la sympathie respectueuse dont il est entouré par tous ceux qui admirent le courage avec lequel il supporta l’effroyable épreuve, lui sont une suffisante protection devant l’histoire. Il est donc certain que, quoi qu’il advienne, l’esprit et la conscience de la France ne seront plus fascinés et comme absorbés par ce grand drame. Et si c’est là ce qu’on entend par le mot « agitation », l’agitation n’est pas à craindre. Est-ce à dire que l’affaire est épuisée et que le drame a déroulé tout son contenu ? Non, il reste encore bien des profondeurs du crime à explorer. Est-ce à dire que le parti républicain, satisfait d’une demi victoire et d’une demi réparation, doit arrêter l’œuvre de lumière et d’équité qu’il a entreprise ? Ce serait une erreur funeste, car l’ennemi continue son travail tantôt sournois, tantôt impudent de mensonge et de calomnie. Il s’applique avec une sorte de persévérance diabolique à détruire ou à obscurcir l’effet des vérités déjà conquises. »

Par exemple : les affiches électorales du nationaliste Syveton, candidat à Paris, portent l’affirmation que le ministère de défense républicaine, soutenu par la Chambre pendant trois années, était « le ministère de l’étranger ». Les républicains ne peuvent accepter cela d’un parti qui n’a cessé de mêler l’empereur d’Allemagne à l’affaire Dreyfus en s’appuyant sur une pièce fausse qui a entrainé la décision du conseil de guerre de Rennes. Voilà donc un fait nouveau susceptible de provoquer la révision définitive du procès. Il y a aussi une nécessité politique : tant que l’affaire n’est pas terminée par la réhabilitation de l’innocent, il manque quelque chose à la République. Celle-ci doit faire toute la lumière. C’est Jaurès qui prend les choses en main lors du discours des 6 et 7 avril 1903, sans cesse interrompu par les députés de droite qu’il réussit habilement à manœuvrer et à faire entrer en fureur, ce qui lui permet de remarquer : « Quand l’adversaire crie, c’est qu’il se sent touché ! »

 

Jaurès détective (suite)

On se souvient des articles de l’été 1898, repris dans le livre Les Preuves, qui faisaient le point sur les aspects alors connus de l’affaire Dreyfus. Jaurès avait dénoncé le faux Henry et avait suggéré que cette pièce avait été fabriquée pour couvrir d’autres faux. On se souvient de la minutie de son enquête. Il suit la même méthode en avril 1903, avec une documentation considérable (articles de presse, lettres, dépositions et témoignages nouveaux), interprétant à bon droit des questions apparemment dérisoires posées par les juges militaires de Rennes.

Le 6 avril donc, à la Chambre, Jaurès discute des arguments de campagne du député Syveton et en vient à l’affaire Dreyfus. Le parti nationaliste, dit-il, « prétend clore l’agitation pour nous et la continuer pour lui-même, il a donné de l’amnistie une interprétation unilatérale. Au nom de la politique d’amnistie, il prétend nous interdire de continuer des recherches légitimes dans l’intérêt de ce que nous avons cru et de ce que nous croyons être la vérité et le droit, et lui, il ne laisse passer aucune occasion d’exploiter contre nous ce qui a pu rester encore d’obscurité dans les esprits. Je dis que cette politique perfide nous donne le droit et nous crée le devoir de répondre à toutes ces calomnies par une vigoureuse offensive. Je veux rappeler à ceux qui nous accusent d’être le parti de l’étranger que, moins que d’autres peut-être, ils ont le droit de porter contre nous cette accusation, car, si je voulais, moi aussi, recourir après vous à ces violences de vocabulaire, je dirais que le vrai parti de l’étranger, c’est celui qui pendant quatre ans, dans l’intérêt de ses combinaisons, a fait appel par le faux à la signature d’un souverain étranger. Je veux démontrer devant cette Chambre et devant le pays que, en effet, pendant quatre ans, toute la presse nationaliste, plusieurs des orateurs du parti nationaliste, toute la grande presse catholique ont affirmé qu’il existait, à la charge du condamné de 1894, une lettre, une note écrite et signée de la main de Guillaume II lui-même et accablante pour l’accusé. »

Cette pièce serait l’original du bordereau, écrit sur papier fort, sur lequel le Kaiser aurait porté une annotation du genre : « Envoyez-moi au plus tôt les pièces désignées. Faites en sorte que cette canaille de Dreyfus se dépêche » (version donnée par Rochefort ; les autres versions ne diffèrent que dans le détail). Il suffisait de suggérer l’existence de ce document, d’affirmer que, sous menace de guerre, l’Allemagne avait exigé sa restitution. Le bordereau sur papier pelure ne serait alors qu’un décalque, ne reprenant pas les phrases impériales. Henry aurait fabriqué le faux reconnu comme tel afin de remplacer la pièce ultra secrète. Pour la presse réactionnaire, Henry aurait agi avec de nobles motivations, et elle n’hésita point à parler d’un « faux patriotique ».

Partie de l’État-major, la légende s’est répandue insidieusement parmi les officiers et dans les salons mondains. Cette méthode occulte, dit Jaurès en s’adressant aux députés de droite, « elle est dans vos habitudes, elle est un des secrets de votre action (Applaudissements à gauche et à l’extrême gauche) ; elle est un des moyens subtils par lesquels on fausse l’opinion des salons, qui fausse, peu à peu, l’opinion d’un monde plus étendu ; et comme les officiers fréquentent le monde où vous faites colporter ces pièces fausses, comme la caste d’où sortiront les juges qui jugeront demain le procès fréquentent aussi ce monde… (Exclamations au centre et à droite.) » Ainsi se mettait en place le rôle que la fausse pièce ultra secrète allait jouer au conseil de guerre de Rennes.

La presse cléricale, antisémite, nationaliste, a largement diffusé l’intox et La Croix, la feuille des Assomptionnistes, l’a fait avec le plus de suite et de perfidie. « Quel triomphe pour moi, de vous faire hurler en vous citant votre presse ! » dit Jaurès aux députés de la droite.

Lui, qui a assisté au procès et qui a lu avec attention la transcription des débats, signale à la tribune de la Chambre deux détails en apparence dérisoires : les juges de Rennes ont demandé à la veuve Henry si elle avait vu le bordereau et si elle se souvenait de l’épaisseur du papier ; et si la table sur laquelle travaillait son mari était ou non recouverte d’une toile cirée. Ces détails suscitent hilarité et exclamations méprisantes. Jaurès répond qu’il ne va pas s’émouvoir de ces ricanements et que ces indices sont « le signe d’une grave préoccupation d’esprit chez les juges de Rennes » : ils étaient « hantés » de l’hypothèse du bordereau écrit sur papier fort et ils pensaient que, pour décalquer sur papier pelure, il fallait un point d’appui solide.

Son argumentation nourrie de bien d’autres documents, Jaurès peut en arriver à sa conclusion :

« J’ai le droit de dire à ceux qui ont apporté ici contre le Gouvernement de la majorité républicaine, celui d’hier continué par celui d’aujourd’hui, l’accusation d’être le Gouvernement de l’étranger, j’ai le droit de leur dire qu’après la campagne menée autour d’une pièce fausse et d’une légende inepte et coupable pendant quatre années, une alternative redoutable se pose pour eux. Ou bien le parti nationaliste a cru à la réalité de ces pièces et à la vérité de cette légende, et jamais un parti ne descendit plus bas dans l’ordre de l’intelligence… (Vifs applaudissements à l’extrême gauche et à gauche. Interruptions et bruits à droite.)

  1. le comte de Lanjuinais. – Ce n’est pas poli, mais cela n’a pas d’importance.
  2. Jaurès. – … ou bien il n’y a pas cru… (Nouvelles interruptions à droite.) Vous serez toujours libres, messieurs, d’échapper à un des termes de l’alternative en vous réfugiant dans l’autre. (Rires à gauche.) Ou bien il n’y a pas cru et jamais parti politique n’est descendu plus bas dans l’ordre de la probité. (Applaudissements à l’extrême gauche et à gauche.) »

Résultat de son intervention : le général André, ministre de la Guerre, lance une enquête qui permet de découvrir suffisamment d’éléments pour que le gouvernement Combes, en décembre 1903, demande à la Cour de cassation de se pencher sur la question. Il faudra encore du temps, mais c’est bien le discours de Jaurès en avril 1903 qui a provoqué la clôture de l’affaire dans la Vérité et la Justice.

 

  1. Pour la paix entre les nations

 

Tout se tient. Les mêmes députés qui se sont opposés aux réformes du Bloc et à la réouverture de l’Affaire condamnent les efforts de Jaurès en faveur de la paix. Dans La Dépêche et La Petite République, devant les députés et devant ses amis socialistes, il ne cesse de répéter qu’il y a urgence non seulement à proclamer le désir de paix, mais à en étudier concrètement les conditions de réalisation, à mettre au programme des congrès internationaux la question du désarmement et de l’arbitrage : « Il ne s’agit pas de reproduire une condamnation à demi fataliste et résignée de la guerre, « conséquence nécessaire du capitalisme ». Il importe de rechercher quelles sont en chaque pays les questions irritantes, quelles sont les tendances chauvines que chaque fraction nationale du socialisme doit surveiller et réprimer. Qu’est-ce au juste que le mouvement pangermaniste ? Quel est, à l’égard de la Triple Alliance, le sentiment exact des socialistes italiens, autrichiens et allemands ? Comment socialistes français et socialistes allemands entrevoient-ils la possibilité de régler pacifiquement la question d’Alsace-Lorraine ? Quels sont les efforts que chaque peuple doit tenter pour assurer en lui-même l’esprit de paix, et quelles sont les tentations mauvaises qu’il doit refouler ? Comment préparer le désarmement général ? Comment donner crédit aux institutions d’arbitrage ? Voilà ce qu’il faut étudier à fond. Et si les débats sont précis, substantiels, courageux, si chacun sait prendre des responsabilités définies, la cause de la paix universelle sera puissamment servie par le socialisme international. »

Quelques réalisations existent déjà ; des projets sont encore à l’état de rêves ; tandis que de sérieux dangers menacent la paix.

 

Ébauches

Un service militaire de trois ans est-il nécessaire en France ? La majorité de gauche accepte sa réduction à deux ans et le rend plus égalitaire. Il faudra aller plus loin, et Jaurès estime : « Ce sera à nous, par une propagande incessante, de démontrer au pays que si l’on fait de la caserne autre chose qu’une école, c’est une conception rétrograde, et que si on en fait seulement une école, il est inutile d’y garder les soldats deux ans. » Il faudra en venir au système des milices, de la nation armée, un système nouveau dans lequel les soldats ne seront pas coupés de la vie civile et les officiers ne constitueront pas une caste. Il est étrange, écrit-il dans La Dépêche (27 juin 1902) que les défenseurs d’un pays soient isolés du mouvement de sa vie profonde. Il récuse le raisonnement « un peu sommaire » du spécialiste des questions militaires du quotidien toulousain, selon lequel la défaite des Boers face aux Anglais serait l’échec du système des milices. Ce spécialiste a oublié qu’ils luttaient contre un ennemi largement supérieur et immensément plus riche, et qu’ils lui ont longtemps tenu tête.

D’un autre côté, Jaurès critique aussi l’antimilitarisme simpliste et véhément de Gustave Hervé et la publication par la CGT du Manuel du Soldat encourageant à la désertion. Se refugier à l’étranger pour échapper au service militaire, c’est aussi déserter le camp du socialisme. De plus, l’hostilité à l’égard de l’ensemble des officiers est « imprudente et fausse » ; il ne faut pas imputer à tous les crimes de quelques-uns. Jaurès est déjà en relation avec des officiers de gauche qui vont l’aider de leurs conseils techniques à écrire L’Armée nouvelle en 1910.

Une deuxième politique est à peine esquissée : les tentatives de promouvoir l’arbitrage entre les nations. Trois articles de La Dépêche contiennent de grands éloges des « nobles efforts » en ce sens du sénateur d’Estournelles de Constant. Sa ténacité, ses relations avec de hautes personnalités américaines apportent des germes de paix, et l’idée d’arbitrage, après la conférence de La Haye en 1899, prend de la consistance. Des comités pour l’arbitrage réunissent des parlementaires français et anglais. C’est au cours d’un banquet à Paris, le 26 novembre 1903 que Jaurès termine son discours par une légende, sous forme de toast :

« Il y avait une fois une forêt ensorcelée, farouche, dépouillée et aigüe. Sous l’âpre vent d’hiver, les arbres se froissaient, se heurtaient les uns aux autres avec un bruit de glaives brisés. Enfin, quand après une longue série de nuits glacées et de jours pâles semblables à des nuits, les êtres et les choses ressentirent les premières sollicitations du printemps, les arbres prirent peur de la sève qui remuait en eux. Et à chacun d’eux le génie solitaire et âpre qui vivait sous sa dure écorce disait tout bas, avec un frémissement obscur qui montait des racines profondes : Prends garde ! Si tu te risques le premier aux tentations de la saison nouvelle, si le premier tu développes en feuilles et en fleurs tes bourgeons aigus comme des lances, cette délicate parure sera dévastée par les froissements rudes des arbres plus lents à fleurir. Ainsi, dans la forêt ensorcelée, la réciproque défiance refoulait la sève, et jusque sous les appels du printemps, prolongeait le dur hiver pareil à la mort. Qu’advint-il un jour, et par quel mystère l’ensorcellement funeste fut-il rompu ? Quelque arbre se risqua-t-il le premier, comme ces peupliers d’avril qui jaillissent en une fusée de verdure et donnent au loin le signal du renouveau ? Ou un rayon de soleil plus chaud et plus vif décida-t-il à la fois toutes les sèves ? Mais la forêt éclata tout entière en une magnifique abondance de joie pacifique. Messieurs, si vous me permettez d’ajuster mon toast à ce vieux symbole et de lui donner devant vous, avec vous, la forme antique d’une invocation à la nature ; je bois au vif rayon qui décidera toute la forêt. »

Le rapprochement avec l’Angleterre est d’autant plus remarquable que les relations entre les deux pays ont été tendues, de 1898 à 1902. « Quel gain pour la civilisation et la paix si les deux grandes nations libres donnaient au monde à travers les inévitables complications des intérêts économiques, l’exemple de la loyauté, de l’amicale bonne foi et de l’union ! » Un rapprochement a lieu aussi entre la France et l’Italie, pourtant alliée de l’Allemagne et de l’Autriche-Hongrie. Ainsi, dit Jaurès, s’atténue le caractère offensif de la Triple Alliance, « son arrière-pensée d’hostilité et de défiance contre nous ». Il ajoute : « Cela signifie qu’elle n’est plus un système rigide et clos, qu’elle peut s’ouvrir à un esprit plus large, à une pensée vraiment européenne, et que l’Europe, déjà organisée par la Triple Alliance d’un côté, par l’alliance franco-russe de l’autre, peut se constituer peu à peu en un système définitif d’où toute chance de guerre sera exclue. »

Lors des voyages officiels des chefs d’État, « le décor des fêtes, galas et réceptions, chamarrures et costumes, reste le même ; l’esprit en est autre. Les chefs d’État sont conduits maintenant les uns vers les autres par le profond désir de paix qui émeut les peuples, par le besoin qu’ils éprouvent de l’affirmer. » Cependant, il reste beaucoup à faire.

 

Rêves

Dès sa première intervention devant les députés, le 12 juin 1902, exposant les objectifs des socialistes, Jaurès évoque le désarmement : « Nous sommes à une époque étrange où coïncide avec des excitations chauvines et les griseries impérialistes le désir profond des peuples de réaliser la paix. À coup sûr aucun peuple ne veut désarmer avant les autres et ce serait nous calomnier que de prétendre que nous voulons arracher à la France ses moyens de défense, son armure et son glaive avant qu’un accord international ait préparé le désarmement simultané des peuples de l’Europe. Non ! nous ne voulons pas désarmer la France de la Révolution. Mais le nombre grandit dans chaque pays des hommes qui s’étonnent et se scandalisent de voir l’humanité civilisée constamment exposée à se déchirer les entrailles. Le nombre grandit dans tous les pays des hommes qui s’étonnent et s’affligent de voir consacrer des sommes immenses qui devraient être réclamées par les œuvres sociales, par les œuvres de vie, à des œuvres de mort et de destruction. Quand donc cessera ce scandale de la conscience et de la raison ? Qui sait si les peuples surmenés n’attendent pas qu’un peuple se lève pour tenir avant les autres un langage de paix et de bon sens ? » Comme dans la forêt ensorcelée !

L’article de La Dépêche du 19 juin revient sur le thème, comme en écho : « Le peuple qui donnera pour objet à sa diplomatie, à ses efforts, de rendre possible le désarmement général de l’Europe accablée, et le magnifique essor de justice sociale qui en serait la suite, rendra à l’humanité un service de premier ordre. » Alors, la France ? La droite lui rétorque que ce n’est pas à un pays vaincu de proposer un désarmement général ; mais le vainqueur pourra dire aussi que ce n’est pas à lui, chaque gouvernement trouvera une bonne raison, et rien ne se fera.

Peut-on fonder l’Europe du travail et de la paix ? Saint-Simon l’avait suggéré au début du XIXe siècle. Jaurès présente « la doctrine saint-simonienne et le socialisme » au Trocadéro, le 4 juillet 1903. Après avoir montré que, sans médire de Marx, « de sa grande pensée, de sa grande œuvre », les socialistes français peuvent aussi se référer à des penseurs de leur pays, il termine sur l’espoir de Saint-Simon de voir que « les affaires de l’Europe seront réglées non par un cénacle de diplomates égoïstes et rusés, représentant l’antagonisme des gouvernements et des peuples, mais par un Parlement d’Europe : le premier homme, le premier penseur qui ait prononcé le mot de Parlement d’Europe, c’est un socialiste, citoyens, et vous me permettrez bien de revendiquer ce titre devant vous. »

Une Europe de paix et de démocratie verrait se régler les problèmes des peuples soumis à un conquérant. Ne poursuivons pas le mensonge d’une guerre de revanche pour récupérer l’Alsace-Lorraine : « Écouter toujours « la plainte discrète » des vaincus et leur dire périodiquement qu’on les a entendus, mais ne pas agir, ne pas combattre, leur renvoyer en écho de pathétiques paroles qu’aucun acte ne suit, c’est se jouer d’une douleur que l’on proclame sacrée, c’est profaner des souvenirs que l’on proclame impérissables ; c’est transformer en une parade, tous les jours plus vaine et plus humiliante, la revendication du droit ; c’est substituer le mensonge d’une revanche dont on ne veut pas à la loyauté d’une politique de paix définitive, qui seule permettra le progrès de la démocratie européenne et rendra possibles, sous des formes morales plus que territoriales, les pacifiques réparations. »

« Le jour où un pacte décisif de paix sera conclu entre les peuples européens, le jour où ils se seront donné à eux-mêmes par le désarmement simultané, un gage décisif de sécurité réciproque, ce jour-là, tous les groupes humains, de la Finlande à l’Irlande, de la Pologne à l’Alsace, auront plus de force pour revendiquer leurs droits et pour retrouver le libre jeu de leurs affinités historiques et morales. Ils ne se heurteront plus à la surveillance inquiète et jalouse des nations qui les ont incorporés violemment, ils ne se heurteront plus à la domination des castes militaires ou des aristocraties oppressives ; ils ne seront plus exposés, par le service militaire universel, à devenir dans des guerres impies les instruments de leur vainqueur contre la patrie vaincue d’hier ; ils ne seront plus exposés à voir, dans leurs universités et dans leurs écoles, l’éducation de leurs fils systématiquement déformée par le conquérant qui s’approprie l’histoire et qui la défigure au profit de sa domination. Ainsi la libre et quotidienne communication se rétablira entre eux et tout le génie du peuple dont ils furent arbitrairement séparés, et sous des formes diverses et multiples la substance même de la patrie leur sera restituée. Solution idéaliste, dites-vous. Oui, messieurs, mais dans l’état présent du monde, la seule solution positive et réaliste. »

L’heure semble propice. L’Angleterre vient d’accepter une réforme agraire en Irlande. Les succès du SPD en Allemagne font que l’on peut « écarter la plus horrible hypothèse qu’ait suscitée la conquête, l’idée d’une guerre franco-allemande où les fils de l’Alsace seraient obligés de faire le coup de feu contre la France ». Cependant d’autres risques existent.

 

Dangers

Un des principaux dangers pour la paix internationale est le gouvernement tsariste, à la tête « d’une puissance qui a un sentiment si vif de son intérêt et un sentiment si faible de l’intérêt et du droit des autres ». Il s’illustre en avril 1903 par sa complicité avec les atrocités commises à Kichinev contre la population juive. « Ce qui a provoqué le meurtre, c’est l’esprit systématique de réaction sauvage que le gouvernement russe a déchainé. Le tsarisme, ébranlé et troublé par le mouvement de l’opinion, par les revendications tous les jours plus véhémentes et plus étendues des étudiants et des ouvriers, a encouragé, par calcul politique, le mouvement antisémite. Il y a vu d’abord une diversion. Exaspérer le peuple contre les juifs, c’est détourner sa colère du pouvoir ; c’est lui persuader que ses maux viennent d’ailleurs que de la tyrannie impériale et bureaucratique. Cette extraordinaire tragédie révèle la crise profonde où se débat le tsarisme. Si l’empereur ne renonce pas à la politique de répression, s’il ne concède pas à son peuple les garanties et les libertés nécessaires, il sera réduit à devenir contre une partie de ses sujets, contre les juifs, contre les libéraux, contre les ouvriers socialistes, l’émule du Sultan Rouge. » Si le tsar continue sur cette voie, une révolution se produira en Russie (La Petite République, 6 juin 1903).

Et voilà que la rencontre de l’impérialisme russe et de l’impérialisme japonais en Mandchourie déchaine la guerre qui, pour la première fois dans l’histoire, concerne trois continents, l’Europe et l’Asie, mais aussi l’Amérique, car les États-Unis sont « en émoi ».

L’affrontement russo-japonais pourrait avoir des conséquences directes sur la France qui est l’alliée de la Russie. Comme, d’autre part, l’Angleterre est l’alliée du Japon, il ne faudrait pas que ce conflit lointain entraine une guerre franco-anglaise. Or on ne connait pas avec précision le contenu des traités secrets passés entre le gouvernement de la République et le tsar. Il faudrait bien savoir « si la France sera obligée d’aller dépenser là-bas, à l’extrémité de l’Asie, pour assurer à la Russie la possession du territoire mandchou, son or, son sang, sa force, son crédit. »

« Et puis, on nous raille encore parce que nous avons parlé de désarmement, de désarmement européen, et on nous dit : Mais vous ne voyez donc pas grandir le péril de ces races asiatiques, le péril des races jaunes ? Vous ne voyez pas que le Japon va organiser la Chine et que ces 500 millions d’êtres humains vont devenir un terrible ouragan ? » C’est le fameux thème du péril jaune invoqué en Europe au moment même où les Européens sont en train de dépecer la Chine. Jaurès répond : « Pour nous, socialistes, pour nous hommes, il n’y a ni opposition de races, ni opposition de continents ; mais, partout, sous les climats divers, avec des nuances diverses, des tempéraments physiques différents, partout la même humanité à des degrés divers de développement, mais partout la même humanité qui monte, qui grandit et qui a le droit de monter et de grandir. »

Le péril se manifestera-t-il dans l’ordre économique ? Oui, il est probable que la Chine se mettra à fabriquer des produits qui seront vendus en Europe. Déjà, les capitalistes étrangers y exploitent des mines et y construisent des usines pour profiter des très bas salaires. Mais à mesure que se développera la production, les travailleurs auront des exigences. Quant aux nations européennes, pour se renforcer, elles feraient mieux de se débarrasser du fardeau écrasant des dépenses militaires.

Un autre danger menace les efforts en faveur de la paix : « L’intrigue militaire et coloniale qui veut précipiter la France sur le Maroc est un des plus grands périls qui puissent menacer la République et la France. » Le parti colonial, dirigé par Doumer et Hanotaux, est très puissant au Parlement, il profite de la faiblesse du ministre des Affaires étrangères Delcassé. Sur le terrain, les militaires prennent des initiatives dans le Sud-algérien, aux confins du Maroc. Dès 1903, Jaurès comprend le danger : parti colonial et militaires préparent la conquête par les armes. Si le gouvernement ne reste pas maître de la politique de la France, il sera mis devant le fait accompli, et une telle guerre coûtera cher en argent et en vies humaines, elle sera une « faillite morale » pour la République et laissera de telles rancunes que les Marocains se tourneront vers le fanatisme religieux. Jaurès, qui connait le dossier, rappelle comment un tel mouvement, le régime théocratique du Mahdi au Soudan, a enflammé tout le monde musulman, jusqu’à l’océan Atlantique, comme l’ont montré les rapports d’exploration au Maroc de Charles de Foucauld.

Dans son discours du 20 novembre 1903 à la Chambre, il reconnait que la France a des intérêts au Maroc, pays frontalier de l’Algérie. Il dit même que ces intérêts créent « une sorte de droit ». Il ajoute « que la France a d’autant plus le droit de prolonger sur le Maroc son action économique et morale, qu’en dehors de toute surprise et de toute violence militaire, la civilisation qu’elle représente en Afrique auprès des indigènes est certainement supérieure à l’état présent du régime marocain ». En effet, le gouverneur de l’Algérie, Jonnart, a entrepris une politique favorable aux Arabes : réserves de grains pour éviter les famines ; création d’écoles et d’infirmeries ; encouragement à l’artisanat. Tout cela peut donner « à ce peuple arabe l’impression que la France est un pays de générosité, de justice et de bonté. Cela se dira, cela commence à se dire au Maroc. » Et donc, aux confins de l’Algérie, la France devrait appliquer ces mêmes méthodes dans ses contacts avec les tribus, d’ailleurs mal soumises au sultan.

« Un grand danger », c’est le titre d’un article dans La Dépêche (19 septembre 1903) à propos des manigances du parti colonial au Maroc. « Gare à l’incendie », c’est le titre de l’article du 19 février 1903 à propos de l’agitation des peuples des Balkans. Les rêves de paix, d’arbitrage, de désarmement risquent de n’être que des rêves. L’humanité est-elle maudite, « si pour faire preuve de courage elle est condamnée à tuer éternellement » ?

 

 

Cette expression est extraite du « discours à la jeunesse », prononcé lors de la distribution des prix du lycée d’Albi, le 30 juillet 1903, qui représente assez bien la conclusion de ce chapitre. Jaurès estime qu’il aurait offensé ses jeunes auditeurs s’il avait caché les idées qui sont la lumière de sa vie ; il les engage à les examiner en toute liberté, avec une grande exigence, à regarder l’œuvre accomplie « en un de vos faubourgs », c’est-à-dire la Verrerie ouvrière, une « utopie » qui a triomphé de tous les « lugubres pronostics ». Eh bien, une autre utopie, la paix internationale, pourrait de même un jour devenir réalité : « L’histoire enseigne aux hommes la difficulté des grandes tâches et la lenteur des accomplissements, mais elle justifie l’invincible espoir. » C’est à la nouvelle génération qu’il faut s’adresser : « Il y a vers la paix des tendances si fortes, si profondes, si essentielles, qu’il dépend de vous, par une volonté consciente, délibérée, infatigable, de systématiser ces tendances et de réaliser enfin le paradoxe de la grande paix humaine, comme vos pères ont réalisé le paradoxe de la grande liberté républicaine. »

La fin du discours est bien connue : « L’humanité est maudite, si pour faire preuve de courage elle est condamnée à tuer éternellement. Le courage, aujourd’hui, ce n’est pas de maintenir sur le monde la sombre nuée de la Guerre. Le courage, ce n’est pas de laisser aux mains de la force la solution des conflits que la raison peut résoudre. Le courage, c’est de surveiller exactement sa machine à filer ou à tisser, pour qu’aucun fil ne casse, et de préparer cependant un ordre social plus vaste et plus fraternel où la machine sera la servante commune des travailleurs libérés. Le courage, c’est d’aimer la vie et de regarder la mort d’un regard tranquille ; c’est d’aller à l’idéal et de comprendre le réel ; c’est d’agir et de se donner aux grandes causes sans savoir quelle récompense réserve à notre effort l’univers profond, ni s’il lui réserve une récompense. Le courage, c’est de chercher la vérité et de la dire ; c’est de ne pas subir la loi du mensonge triomphant qui passe, et de ne pas faire écho, de notre âme, de notre bouche et de nos mains aux applaudissements imbéciles et aux huées fanatiques. »

Ce discours est particulièrement important dans une biographie de Jaurès car il avoue à ses jeunes auditeurs : « Je vous ai dit, comme à des hommes, quelques-unes des choses que je portais en moi. » Ajoutons que les mots « homme, humain, humaine » sont répétés un très grand nombre de fois ; le mot « l’humanité » s’y trouve à huit reprises.

Café Jaurès du 18 avril 2017 : « Arrêt sur image »

Les déplacements de Jean JAURES en région lyonnaise


par Catherine MOULIN

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Lorsqu’on évoque les déplacements de Jean Jaurès en région Lyonnaise, on pense au fameux discours de Vaise, prononcé le 25 juillet 1914 dans un quartier populaire de Lyon, parce qu’il s’agit de l’ultime discours prononcé avant son assassinat le 31 juillet.
Mais Jean Jaurès a effectué 33 déplacements dans cette même région entre 1886 et 1914.

3 thèmes articulent cette conférence :

• La périodisation des déplacements de Jaurès.
• Le déroulement de ceux-ci.
• Le regard porté sur Jaurès par la presse locale.

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Entre 1893 et 1900, Jaurès, devenu député socialiste de Carmaux en janvier 1893, vient soutenir des ouvriers en grève dans la Loire. En 1993 et 1894 il soutient les métallurgistes puis les verriers en grève de Rive de Gier ; en 1895, des tisseurs. Il s’agit chaque fois de grèves qui posent le problème fondamental de la reconnaissance du droit syndical par le patronat.
Entre le 24 décembre 1899 et le 7 janvier 1900 Jaurès joue un rôle de premier plan dans le conflit des mineurs de la Loire. Chaque soir il rend compte des négociations aux mineurs.
Entre 1898 et 1900, Jaurès va se poser en Dreyfusard et en défenseur de la laïcité.
Dans le cadre de l’affaire Dreyfus il s’exprime à Lyon le 23 octobre 1898. En 1899, il évoque à 2 reprises l’affaire, à Grenoble en mai et à Valence le 30 octobre.
Au tournant du siècle, il mène la lutte contre le cléricalisme. C’est dans ce contexte qu’il participe à la fête du Denier des écoles de la ville de Lyon en novembre 1900.
Après 1900, le caractère proprement socialiste des déplacements de Jaurès s’affirme : meetings d’ouverture de congrès départementaux ou nationaux (PSF à Saint-Etienne en février 1904 , SFIO en 1909 , toujours à Saint-Etienne , en 1912 à Lyon).
Il intervient également dans des réunions lors des campagnes électorales.
Après 1900 Jaurès est devenu une personnalité politique de premier plan et est parfois reçu en grande pompe par certaines municipalités.

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Jaurès regroupe souvent ses interventions dans le cadre de petites tournées. L’arrivée de Jaurès est parfois très discrète, notamment lors des grèves. Le reste du temps le » protocole d’accueil  » est plus ou moins solennel. Il participe inévitablement à des vins d’honneur et des banquets. Parfois aussi à des cortèges et des manifestations (certaines d’entre elles peuvent être tout à fait spontanées, comme à Lyon le 23 octobre 1898).
Jaurès, passionné d’art et d’histoire s’autorise parfois une escapade récréative et culturelle.
Lors des réunions publiques dans quels lieux Jaurès s’exprime-t-il ? Dans des salles  » polyvalentes « , de concert, de spectacle, voire de sport (le cirque Rancy ou le Palais de Glace). Il s’exprime aussi dans les Bourses du Travail.
A l’exception des réunions de grévistes, les réunions attirent un public hétérogène. Après les chants d’ouverture (Internationale et Carmagnole le plus souvent), l’orateur prend la parole. Il parle entre 3/4 d’heure et 3 heures.

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Dessins et photos sont très rares dans la presse locale. D’où des descriptions dans les articles.
Silhouette et visage sont qualifiés de décevants dans la presse de droite.
L’image d’un comédien, d’un histrion est utilisée tant par la presse de droite que par les Guesdistes.
Sa voix, dans ces journaux, est jugée puissante, mais mauvaise, criarde.
Le style oratoire est aussi critiqué.
Dans la presse de la région lyonnaise qui lui est hostile, il est souvent présenté comme un intrigant, un arriviste, un profiteur de grèves.
Avec l’affaire Dreyfus puis les débuts du journal l’Humanité, l’accusation de corruption s’affirme.
Mais il existe une presse socialiste qui le présente comme un homme aux talents oratoires remarquables.
Certains articles sont empreints d’une véritable ferveur (« L’Eclaireur de Vienne » du 16 septembre 1909).

Les déplacements de Jaurès dans la région lyonnaise furent donc nombreux et reflètent une part importante de son activité politique.

Suit une série de questions-réponses avec l’auditoire qui met fin à ce Café Jaurès.

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Conférence d’Edgar MORIN

Merci aux nombreux amis de Jean Jaurès qui ont accouru jeudi dernier 4 mai à la conférence d’Edgar Morin, dans un amphi Cujas où se pressaient une foule d’étudiants . Soyez remerciés par cette image croquée par l’avisé René. Le sourire d’Edgar, éclairant sa face de vieux chaman, pour évoquer ses années de jeune résistant à Toulouse et Pechbonnieu puis définissant avec des mots simples et précis les enjeux cruciaux de notre monde bouleversé , et dégageant enfin les issues, la catastrophe irrémédiable ou la « voie » d’une société solidaire, attentive à chacun et porteuse d’amour. Edgar n’a pas omis de citer Jaurès, et nous nous en souviendrons pour l’inviter à notre tour.
Quel plaisir, quel réconfort, bien au-delà des sombres nuées d’une actualité heurtée et angoissante, un ciel bleu ! Merci Edgar !

Rémy PECH.

Chapitre XV – L’évolution révolutionnaire – 1900 – 1901

Au succès de la grande manifestation parisienne pour l’inauguration du Triomphe de la République, le 19 novembre 1899, les articles de Jaurès ont largement contribué. Tout en acclamant la République, les socialistes ont fait flotter pacifiquement le drapeau rouge, et la foule a scandé : « Vive Jaurès ! » Mais les attaques ne cessent pas et, dans le courant de 1901, ses ennemis de tous bords savent exploiter la communion de sa fille : comment un leader socialiste peut-il avoir une double attitude ?
Il répond dans un article de La Petite République, le 12 octobre. Il rappelle que lui-même, depuis l’adolescence, est « affranchi de toute religion et de tout dogme », que sa fille a toujours été élève dans des établissements laïques. Il n’a jamais caché les sentiments religieux des femmes de sa famille. Cette situation est celle de l’immense majorité des militants qui agissent comme lui, combattant le cléricalisme, mais refusant d’imposer par la violence des règles au sein de leur foyer : « Comment donc a-t-on le droit de dire que, par la nature même et par la forme du combat que j’ai mené contre l’Église, j’ai perdu le droit de ménager autour de moi certaines traditions et certains scrupules ? Je ne peux pas plus qu’un autre trancher avec le glaive les problèmes compliqués qu’impose la vie. Je n’ai pas prétendu à plus de droits que les autres. Je n’ai pas assumé plus de devoirs. J’ai droit à la commune humanité, et je n’ai pas le monstrueux orgueil d’accepter contre moi seul des sentences qui devraient être portées presque contre tous. » Les réactionnaires continueront à exploiter la situation, par quantité de caricatures, ce à quoi il est habitué.
Au cours des années 1900-1901, des textes théoriques importants de Jaurès exposent en la développant la démarche de « l’évolution révolutionnaire », esquissée au cours des années précédentes. En lien avec ses réflexions, il mène une action constante en faveur de la classe ouvrière. En même temps, sa puissance de travail lui permet d’écrire son histoire de la Révolution française.

1. Les textes théoriques

Le 21 juillet 1901, Jaurès commence dans La Petite République une série d’articles de fond, repris dans Études socialistes, ouvrage publié par Péguy. Son intervention dans la controverse avec Guesde (novembre 1900) est déjà un moment important.

Les deux méthodes
Le chapitre précédent a montré le conflit entre les guesdistes et Jaurès à propos de son engagement dans l’affaire Dreyfus et de son soutien à l’entrée de Millerand dans le ministère Waldeck-Rousseau. Les guesdistes disent au prolétariat que la société capitaliste va s’effondrer et qu’il lui suffira de s’emparer du pouvoir. Bien sûr, dit Jaurès, il faut qu’il se tienne prêt, mais les socialistes doivent aussi agir par un travail de tous les jours. Il y a une œuvre patiente d’organisation et d’étude à accomplir. « Il faut qu’il n’y ait pas, dans la démocratie bourgeoise, une seule question posée, question d’enseignement, d’art, d’impôt, où le socialisme ne prouve qu’il a dès aujourd’hui des solutions préparatoires supérieures, au pur point de vue démocratique et humain, aux solutions bourgeoises. Il faut qu’ainsi il provoque, il oblige ses militants à un perpétuel effort d’étude et de pensée. » Un parti qui se bornerait à une protestation éternelle contre le capitalisme et qui ne se mêlerait pas à la vie ne serait révolutionnaire que de nom. Certes, dans l’action de tous les jours, les hommes peuvent s’user et encourir la critique : « Il est plus simple de camper sur les hauteurs, et de se borner à l’affirmation verbale des principes. Nous ne nous lasserons pas de répéter qu’il ne s’agit pas de choisir entre le réformisme et la Révolution, mais entre la conception morte et la conception vivante de l’action révolutionnaire. »
Pour l’anniversaire de la Commune, en 1900, Jaurès écrit : « Il faut garder aux militants, aux martyrs qui ont donné leur sang à la grande cause prolétarienne, une ardente fidélité. Mais il faut étudier cette première Révolution ouvrière vaincue pour bien connaitre les causes de son insuccès et assurer au Parti socialiste et à la Révolution sociale des chances décisives de victoire. » Vaillant dit qu’il y a chez les socialistes une arrière-garde et une avant-garde, celle-ci seule apte à décider des plans du combat. Jaurès riposte : « Il me parait inutile de chercher qui est à l’arrière-garde, qui à l’avant-garde. Si ceux-là sont à l’avant-garde qui reçoivent de rudes coups de l’ennemi, peut-être fut-il une période où nous y étions, et peut-être n’avons-nous pas cessé d’y être. » Quand l’unité sera faite, c’est le parti tout entier qui tracera le plan de bataille.
Enfin, à l’hippodrome de Lille, le soir du 26 novembre 1900, devant 8000 personnes, Jaurès et Guesde, dans cet ordre, présentent leur méthode. Jaurès estime d’abord que c’est un honneur pour les socialistes d’organiser un tel débat de fond. Il admet le dissentiment marqué par le manifeste de juillet 1899 qui a eu un fâcheux retentissement. Il cherche ensuite à définir les éléments constitutifs de la lutte de classes. Il y en a trois. D’abord, une situation de fait : le système capitaliste divise les hommes en deux catégories aux intérêts directement opposés, ceux qui détiennent les moyens de production, et ceux qui ne possèdent que leur force de travail. Il faut ensuite que le prolétariat prenne conscience qu’une société différente est possible. Enfin, les prolétaires doivent s’occuper eux-mêmes de leur émancipation.
Ceci posé, comment déterminer la tactique de chaque jour ? Dans chaque cas particulier, il faut examiner l’intérêt du prolétariat. Aujourd’hui, il faut tenir compte du retour offensif de toutes les forces du passé : « Quand la liberté républicaine est en jeu, quand la liberté de conscience est menacée, quand les vieux préjugés qui ressuscitent les haines de races et les atroces querelles religieuses des siècles passés paraissent renaitre, c’est le devoir du prolétariat socialiste de marcher avec celle des fractions bourgeoises qui ne veut pas revenir en arrière. » Là, Jaurès reçoit des « applaudissements bruyants et prolongés », mais il est interrompu à plusieurs reprises par des « Vive Guesde ! », forçant le président de séance à multiplier les appels au calme.
Il a l’habileté de révéler au public lillois quelques phrases prononcées par Guesde. Lorsque le groupe parlementaire socialiste se demandait s’il devait suivre l’écrivain bourgeois Émile Zola, Guesde s’est écrié : « La lettre de Zola, c’est le plus grand acte révolutionnaire du siècle ! » Plus tard, Guesde affirma : « Jaurès, je vous aime parce que, chez vous, l’acte suit toujours la pensée. » Ces mots provoquent dans l’hippodrome une « sensation prolongée ». Et encore, au milieu des manigances de l’État-major, cette confidence de Guesde qui rejoint la pensée de Jaurès : « Que ferons-nous un jour, que feront un jour les socialistes d’une humanité ainsi abaissée, et ainsi avilie ? Nous viendrons trop tard, les matériaux humains seront pourris lorsque ce sera notre tour de bâtir notre maison. »
Pourquoi, alors, en juillet dernier, le manifeste a-t-il voulu faire sortir le prolétariat de cette bataille et critiquer ceux qui s’y étaient lancés ? Jaurès, lui, se félicite d’avoir « mis la marque du prolétariat socialiste, la marque de la Révolution sur la découverte d’un des plus grands crimes que la caste militaire ait commis contre l’humanité. »
Il fallait et il faut toujours lutter contre le militarisme parce qu’il est « le gardien armé du capital », mais aussi parce qu’il séduit le peuple « par une fausse image de grandeur ». Lorsqu’on a vu que cette idole « était pourrie, qu’elle ne contenait que déshonneur, trahison, intrigues, mensonges, alors le militarisme a reçu un coup mortel, et la Révolution sociale n’y a rien perdu ».
L’entrée de Millerand dans un ministère bourgeois ? Les timidités et les erreurs de ce gouvernement ? Il faut quand même le soutenir pour éviter une situation bien pire. N’oublions pas que, dans l’histoire du parti, l’entrée de socialistes au Parlement fut combattue, et la chose parait normale aujourd’hui. Un jour, « le Parti socialiste unifié, organisé, donnera l’ordre à l’un des siens ou à plusieurs des siens d’aller s’asseoir dans les gouvernements de la bourgeoisie pour contrôler le mécanisme de la société bourgeoise, pour résister le plus possible aux entrainements des réactions, pour collaborer le plus possible aux œuvres de réforme. »
Engagé par ailleurs dans la rédaction d’une histoire de la Révolution française, Jaurès peut rappeler que « toutes les grandes révolutions ont été faites dans le monde parce que la société nouvelle, avant de s’épanouir, avait pénétré par toutes les fissures, par toutes ses plus petites racines, dans le sol de la société ancienne ».
Conclusion : ces discussions ont du bon, et il faut discuter encore au sein d’un grand parti unifié. Il faut « faire d’abord œuvre de réforme et dans la réforme œuvre commençante de révolution ; car je ne suis pas un modéré, je suis avec vous un révolutionnaire. »
L’ordre de passage est ainsi fait que, dans son allocution, Guesde semble apporter une réponse. Mais il se contente de répéter les formules incantatoires : la lutte de classes doit déterminer la politique et la tactique du prolétariat organisé en parti de classe ; elle doit être la règle de nos agissements de tous les jours, de toutes les minutes. « C’est là notre tâche exclusive : il s’agit de recruter, d’augmenter la colonne d’assaut qui aura, avec l’État emporté de haute lutte, à prendre la Bastille féodale, et malheur à nous si nous nous laissons arrêter le long de la route, attendant comme une aumône les prétendues réformes que l’intérêt même de la bourgeoisie est quelquefois de jeter à l’appétit de la foule, et qui ne sont et ne peuvent être que des trompe-la-faim. La Révolution qui vous incombe n’est possible que dans la mesure où vous resterez vous-mêmes, classe contre classe, ne connaissant pas et ne voulant pas connaitre les divisions qui peuvent exister dans le monde capitaliste. »

Études socialistes
En prolongement de son intervention dans la controverse, c’est la longue lettre à Péguy, intitulée encore « Question de méthode », du 17 novembre 1901, qui clôt la série d’articles de La Petite République commencée en juillet. Ils sont édités par Péguy, et la lettre de Jaurès sert d’introduction générale à ces Études socialistes.
Dès le début, il affirme la nécessité de suivre la voie de « l’évolution révolutionnaire ». La classe ouvrière veut des réformes immédiates « pour vivre, pour ne pas fléchir sous le fardeau, pour aller d’un pas plus ferme vers l’avenir ». Des réformes qui procurent au prolétariat la force d’en obtenir de nouvelles, qui fassent intervenir la classe ouvrière dans la propriété donc dans le pouvoir économique, qui l’habituent à la gestion de grands intérêts afin qu’ainsi, « peu à peu, le prolétariat pénètre au centre même de la puissance capitaliste, et que la société nouvelle sorte de l’ancienne avec cette force irrésistible d’évolution révolutionnaire dont a parlé Marx. »
Le même Marx reprochait à certains de ses amis de « substituer à l’évolution révolutionnaire la phrase révolutionnaire ». Le leader de la social-démocratie allemande, Wilhelm Liebknecht, est également mis à contribution par Jaurès pour appuyer sa démarche : l’important, disait-il, c’est de réaliser le socialisme ; « la tactique n’est qu’un moyen en vue d’un but, et tandis que le but se dresse ferme et immuable, on peut discuter sur la tactique ». Liebknecht ajoutait qu’il fallait s’émanciper de la phrase et « chercher la force du Parti dans la pensée claire, dans l’action méthodique et intrépide, non dans des phrases de violence révolutionnaire, qui trop souvent cachent seulement le défaut de clarté et de force d’action. » On peut retenir pour la France ce que Liebknecht disait pour son pays : « Il serait naïf de croire que nous pourrons réaliser nos principes contre la volonté de l’énorme majorité de la nation. Le socialisme de parade hyper-révolutionnaire, qui ne fait appel qu’aux mains calleuses, a deux avantages pour la réaction : d’abord il limite le mouvement socialiste à une classe trop peu nombreuse pour accomplir une révolution ; et en second lieu, il fournit un excellent moyen pour effrayer la grande masse du peuple, à demi indifférente, surtout les paysans et la petite bourgeoisie. Et nous devrions, nous qui sommes faibles, accroître encore notre faiblesse en écartant de nous des milliers d’hommes, sous le prétexte que le hasard n’a pas fait d’eux les membres d’un groupe social déterminé ? La sottise serait ici la trahison envers le Parti. »
C’est d’une grande habileté de contredire ceux qui se prétendent marxistes et admirateurs de la social-démocratie allemande en citant Marx et Liebknecht. Et encore Engels, qui estimait : « Si une chose est certaine, c’est que notre parti et la classe ouvrière ne peuvent arriver au pouvoir que sous la forme de la République démocratique. » De ces paroles, Jaurès retient l’idée que, « pour l’illustre ami de Marx, la République démocratique n’est pas, comme le disent si souvent chez nous de prétendus doctrinaires du marxisme, une forme purement bourgeoise, qui importe aussi peu au prolétariat que toute autre forme gouvernementale. C’est donc nous qui étions fidèles à la véritable pensée marxiste lorsque dans la crise des libertés françaises nous avons défendu la République contre tous ses ennemis. Et ceux qui, sous prétexte de révolution et de pureté doctrinale, se réfugiaient tristement dans l’abstention politicienne, ceux-là désertaient la pensée socialiste. »
Jaurès sait utiliser Vaillant contre Guesde, en reconnaissant ses propres illusions : « Un moment, dans l’éblouissement de la grande victoire de 1893, dans le juste orgueil de l’action croissante exercée par notre parti, j’ai cru le triomphe total et final plus voisin de nous qu’il ne l’était. Que de fois alors le citoyen Vaillant m’avertissait de ne point me laisser aller à cette illusion dangereuse ! Que de fois alors nous a-t-il mis en garde contre les prophéties à court terme de Guesde et la mystique attente des catastrophes libératrices ! Mais même dans cette période d’espérance toute prochaine et enflammée, je n’ai jamais négligé l’œuvre de réforme, et toujours je m’efforçais de donner à nos projets de réforme une orientation socialiste. Je n’y voyais pas seulement des palliatifs aux misères présentes, mais un commencement d’organisation socialiste, des germes de communisme semés en terre capitaliste. » Ce que Marx a nommé l’évolution révolutionnaire consiste, selon Jaurès, « à introduire dans la société d’aujourd’hui des formes de propriété qui la démentent et qui la dépassent, qui annoncent et préparent la société nouvelle, et par leur force organique hâtent la dissolution du monde ancien. Les réformes ne sont pas seulement, à mes yeux, des adoucissants : elles sont, elles doivent être des préparations. »
Il ajoute : « Je suis convaincu que dans l’évolution révolutionnaire qui nous conduira au communisme, la propriété collectiviste et la propriété individuelle, le communisme et le capitalisme seront longtemps juxtaposés. » Le parti socialiste venu au pouvoir par une révolution violente et qui ne se rangerait pas à la loi de la démocratie « ne serait bientôt plus qu’une bande campée sur le territoire et abusant des ressources du pays. »

La grève générale
Fidèle à ses habitudes de travail, Jaurès étudie sérieusement la question : « Il y a, à mon sens, trois conditions indispensables pour qu’une grève générale puisse être utile : 1) Il faut que l’objet en vue duquel elle est déclarée passionne réellement, profondément, la classe ouvrière ; 2) Il faut qu’une grande partie de l’opinion soit préparée à reconnaitre la légitimité de cet objet ; 3) Il faut que la grève générale n’apparaisse point comme un déguisement de la violence, et qu’elle soit simplement l’exercice du droit légal de grève, mais plus systématique et plus vaste, et avec un caractère de classe plus marqué. » Mais elle n’est pas le bon moyen révolutionnaire. « Une tactique est singulièrement dangereuse quand elle ne peut échouer UNE FOIS sans entrainer pour la classe ouvrière des désastres immenses. Une idée comme celle de la révolution sociale ne suffira pas à entrainer la totalité de la classe ouvrière et à plus forte raison de la population. Les révolutionnaires se heurteraient à une féroce réaction au détriment de la classe ouvrière et de ses organisations. C’est justement par un effort immense d’organisation continue et de transformation continue qu’on renouvelle une société aussi compliquée que la nôtre. Il n’y a aujourd’hui pour le socialisme qu’une méthode souveraine : conquérir légalement la majorité. »
La grève générale constitue cependant un avertissement pour les classes privilégiées, « une sourde menace ». Il faudra se souvenir de cette conception de la grève générale lors des tentatives de l’Internationale de s’opposer à la guerre.
Là-dessus, pour se distinguer des socialistes, la formule malheureuse des radicaux, « maintien de la propriété individuelle », conduit Jaurès à examiner la question complexe de la propriété dans la France de 1900.

La question de la propriété
L’indignation peut conduire à l’analyse profonde ! Jaurès a sursauté en lisant le slogan des radicaux : « La formule pourra sans doute servir quelque temps à exciter contre le socialisme les ignorances, les frayeurs et les égoïsmes. Mais elle tuera le parti qui est réduit à en faire usage. Ou elle ne signifie rien, ou elle exprime le conservatisme social le plus étroit. »
Il commence alors une série de douze longs articles, un véritable traité sur les multiples aspects de la propriété dans une « société compliquée ». S’il existe tant de formes de propriété, tant de limites à la propriété individuelle, tant de changements de la notion de propriété au cours des âges, pourquoi ne serait-il pas possible d’en arriver à un système de propriété collective ? « Nous, socialistes, pour démembrer ou absorber graduellement la propriété capitaliste, pour diriger dans le sens de la propriété collective le mouvement social, il nous suffira bien souvent d’élargir certaines pratiques de la société bourgeoise. Ceux qui s’instituent les gardiens de la propriété individuelle ne se bornent pas à nier la société de demain ; ils méconnaissent la société présente. »
Jaurès examine tout ce qui limite la propriété individuelle dans le Code civil : l’usufruit, les droits d’usage et les servitudes. Par l’impôt, un cinquième du revenu de la nation devient propriété d’État. Par le droit successoral, le propriétaire ne peut pas disposer à son gré de ses biens : « Les individus sont tenus de réserver leurs biens aux héritiers que la loi désigne, dans l’ordre où elle les leur désigne. » Ainsi, « la pleine propriété individuelle n’existe pas en France. Aucun individu n’y a le droit entier de disposer de son bien. Sous la discipline de la loi successorale, tout propriétaire est moins un propriétaire qu’un dépositaire. »
C’est la Convention qui a supprimé le droit d’aînesse pour tenter d’égaliser les fortunes. « Elle espérait, par l’intermédiaire de l’égalité familiale, réaliser le plus haut degré possible d’égalité sociale. » Aujourd’hui, « ce n’est plus le droit d’aînesse d’un individu qu’il faut abolir dans l’intérieur de la famille, c’est le droit d’aînesse d’une classe qu’il faut abolir dans l’intérieur de la nation ».
Mais encore, par les lois bourgeoises d’expropriation, « la société se reconnait le droit de changer, aux mains de l’individu, la forme de sa propriété. Il avait un champ, une maison, un jardin, une fabrique : la loi lui enlève son champ, sa maison, son jardin, sa fabrique, et elle lui remet une valeur d’un tout autre ordre, une somme d’argent ou un titre de rente. En vain le propriétaire protestera-t-il qu’il tient à la forme particulière de sa propriété plus qu’à la valeur même de cette propriété. La loi, dans l’intérêt de la société, l’exproprie de ses habitudes ; elle fait violence à sa volonté. Et ici encore, dans le code bourgeois lui-même, et dans l’intérêt de la société bourgeoise, le droit social limite ou refoule le droit absolu de la propriété individuelle. La société bourgeoise elle-même a créé, sous sa légalité propre, des précédents formidables d’expropriation. » Elle a introduit dans le droit la notion de l’utilité publique.
Quant aux sociétés anonymes par actions, elles font que le lien personnel entre le propriétaire et l’objet de sa propriété devient « infiniment lâche ». « La propriété du paysan est un morceau de sa vie : elle a porté son berceau, elle est voisine du cimetière où dorment ses aïeux, où il dormira à son tour ; et, du figuier qui ombrage sa porte, il aperçoit le cyprès qui abritera son dernier sommeil. De l’actionnaire à sa propriété inconnue, tous ces liens sont brisés. Que de valeurs étrangères sont mêlées dans le portefeuille capitaliste aux valeurs nationales, sans qu’aucun goût de terroir permette de les discerner. »
Le capitaliste ne connait la valeur de sa propriété qu’en consultant dans son journal les cours de la Bourse. Il vend et achète des titres sans avoir mis les pieds dans sa propriété. « Par cette faculté illimitée d’échange, par cette mobilité infinie, le titre d’une entreprise particulière cesse d’être en effet attaché à cette entreprise particulière : il devient une sorte de délégation quantitativement déterminée, mais qualitativement indéterminée, sur l’ensemble de la richesse sociale. L’actionnaire, quelle que soit la désignation particulière de son titre, est au fond actionnaire d’une entreprise sociale unique et immense, dont les diverses sociétés anonymes ne sont que des sections communiquant les unes avec les autres, dont les diverses entreprises capitalistes ne sont que des formes muables, indéfiniment convertibles les unes dans les autres. Il se crée ainsi, par l’évolution extrême de la propriété individuelle, un domaine capitaliste social, un collectivisme capitaliste qui fonctionne au profit d’une classe, mais qui est l’ébauche bourgeoise du communisme où nous tendons. »
Et il pose la question aux radicaux qui se présentent comme les gardiens de la propriété individuelle : « Acceptez-vous la loi d’évolution qui crée, jusque dans la propriété capitaliste, une sorte de communisme oligarchique, et interdisez-vous au prolétariat d’intervenir pour le convertir en un communisme démocratique universel ? »

Jaurès et Marx
Les réflexions théoriques de Jaurès posent la question de sa position vis-à-vis de la pensée de Marx. Un point commun est fondamental : la définition de la lutte des classes pour arriver à un système social communiste. Jaurès a répété bien des fois son appartenance au socialisme collectiviste. Il connait l’œuvre de Marx disponible à son époque ; il la connait mieux, plus directement et plus complètement que les « marxistes » français. Il écrit : « La grandeur de Marx, l’incomparable service qu’il a rendu, c’est d’avoir grandi la classe ouvrière par la grandeur même de sa mission historique. C’est de l’avoir fortifiée en lui faisant porter d’avance tout le fardeau de l’avenir. Il y aurait ingratitude et péril extrême à l’oublier. » Il est encore très proche de Marx quand il écrit : « La domination d’une classe est un attentat à l’humanité. Le socialisme, qui abolira toute primauté de classe et toute classe, est donc une restitution de l’humanité. »
Mais il serait enfantin de répéter machinalement les formules dépassées, de s’appuyer en 1900 sur des analyses des années 1840. Engels s’est trompé en 1845 sur l’évolution de la classe laborieuse anglaise. Contrairement à ce qu’a écrit Marx, la paupérisation absolue du prolétariat ne s’est pas produite. Le système capitaliste se défend beaucoup plus efficacement que prévu. Il faut surtout se garder de réduire la pensée de Marx au déterminisme. « L’œuvre de ces grands maîtres est plus complexe et plus vaste que quelques commentateurs étroits ne le laisseraient à penser. Au surplus, si grand que soit Marx, la pensée socialiste ne s’immobilise pas en lui. Elle se développe et se meut comme la réalité elle-même. » La publication de lettres d’Engels dans Le Mouvement socialiste de novembre 1900 vient opportunément faire savoir que Marx ne reconnaissait pas sa pensée dans la doctrine que l’on appelait en France « le marxisme », et il disait : « Ce qu’il y a de certain, c’est que, moi, je ne suis pas marxiste. » Dans le même état d’esprit, Jaurès ajoute que « le marxisme lui-même contient les moyens de compléter et de renouveler le marxisme là où il le faut ».
Sur un point précis, il reprend une argumentation du socialiste belge Vandervelde sur l’expropriation des capitalistes avec indemnité : « Est-il de l’intérêt du socialisme de procéder à l’expropriation pure et simple ? Ne vaut-il pas mieux pour lui ne pas surexciter jusqu’à la fureur les colères des possédants ? Et n’aura-t-il pas tout profit à éviter le plus possible les complications de haine et de souffrance qui prolongeraient peut-être la période de combat et appesantiraient l’ordre nouveau ? N’est-il pas bon d’ailleurs qu’il se montre largement humain en ménageant le plus possible les habitudes et les préjugés de ceux dont il détruit le privilège ? Vandervelde cite à ce sujet une curieuse phrase d’Engels : « Nous n’avons jamais dit, Marx et moi, que les propriétaires actuels doivent être dépossédés sans indemnité, quelles que soient les circonstances ; Marx avait même coutume de dire que si nous pouvions indemniser toute la bande, c’est alors que la Révolution serait la moins coûteuse. » Marx voulait dire évidemment qu’en adoucissant les chocs, en réduisant au minimum les frottements et les résistances, le prolétariat permettrait à la production socialiste, communiste, de s’établir plus sûrement et plus aisément. Et ce surcroît de richesse sociale lui permettrait, et au-delà, de dédommager la classe capitaliste. Il est bien entendu qu’il s’agit, dans cette hypothèse, non pas d’une indemnité capitaliste, qui permettrait aux anciens privilégiés de recommencer leur exploitation, mais d’une indemnité socialiste calculée par exemple en bons de consommation et ne conférant aux expropriés aucun moyen d’exploitation. »
Enfin, Jaurès s’intéresse à la formule du Manifeste du parti communiste de 1848 : « Les prolétaires n’ont pas de patrie. » Le rédacteur de La Petite République en 1901 pense que la phrase n’est pas juste, mais il comprend qu’elle puisse avoir été une formule de combat, adaptée à une époque où, non électeurs, les prolétaires pouvaient se considérer comme hors de la patrie légale. Le « vieux babouviste » Buonarroti avait lui aussi déclaré : « La multitude, ruinée par la misère, l’ignorance, par l’envie et par le désespoir, ne voit dans la société qu’un ennemi, et perd jusqu’à la possibilité d’avoir une patrie. » Mais, depuis, les choses ont évolué. Les ouvriers français ont obtenu le droit de vote ; l’éducation tisse des liens organiques et profonds entre les individus d’une même nation et aussi de l’humanité. Il n’y a pas une seule patrie dont la disparition ou la diminution soit nécessaire à la victoire du prolétariat. L’humanité se construira par la libre fédération des patries autonomes. D’un côté, Jaurès a dépassé la formule de 1848 ; de l’autre, il est bien au-dessus de la vision étriquée des « charlatans du patriotisme », ces réactionnaires contre lesquels il faut continuer le combat.

2. L’action

Comme le disait Guesde, Jaurès lie toujours l’action à la pensée. Il faut lutter contre la réaction, soutenir le gouvernement de défense républicaine en l’aiguillonnant, agir en faveur des ouvriers, gagner les employés et les paysans. Sans oublier l’unification du parti, chantier plus complexe que celui de l’exposition universelle de 1900.

L’unité du parti
Jaurès a conscience qu’un fort courant unitaire émane de la base. Il approuve la formation de fédérations unifiant les tendances au niveau des départements, et il donne en exemple celle du Tarn qu’il a contribué à constituer. Au congrès général des organisations socialistes en décembre 1899, même si Jaurès n’a pas convaincu les guesdistes, quelques avancées sont réalisées. Sur le principe, 815 mandats contre 630 se prononcent pour refuser l’entrée d’un socialiste dans un gouvernement bourgeois. Mais une autre motion, par 1200 voix contre 230, prévoit qu’en cas de circonstances exceptionnelles le parti pourrait se reposer la question. On a aussi voté un budget, constitué un groupe commun à la Chambre et engagé deux militants salariés pour s’occuper de la gestion.
Reste à affronter le congrès international de septembre 1900 à Paris. Jaurès accepte la motion Kautsky selon laquelle l’entrée d’un socialiste dans un gouvernement bourgeois n’est pas une question de principe, mais de tactique. Il se réjouit de voir que la motion Guesde d’interdiction absolue de toute participation ministérielle est écartée à une large majorité : « La déception de Guesde a été très vive. Il avait pris l’habitude de parler en France au nom de la démocratie socialiste allemande et celle-ci ne l’a point suivi. Partout le socialisme veut agir ; partout il veut, dès maintenant, arracher à la société capitaliste le plus de réformes possible dans l’intérêt des travailleurs. Partout il veut glisser le plus possible des parcelles de pouvoir socialiste dans les interstices du pouvoir bourgeois, afin de préparer plus sûrement la décomposition du système actuel et l’avènement de l’ordre communiste. »
On insiste pour que les socialistes français oublient leurs querelles et réalisent enfin l’unité. Mais le groupe de Guesde, à la suite d’un incident, quitte ostensiblement le congrès : « Le prétexte est si enfantin, si misérable que le Parti ouvrier français n’a pu cacher à personne son vrai motif. Il se retirait parce qu’il était en minorité et qu’il ne reste jamais là où il ne fait pas seul et souverainement la loi. Pitoyable exode, qui n’a pas enlevé au congrès une parcelle de son autorité et de sa force. Les blanquistes n’ont pas suivi Guesde et Lafargue dans cette manœuvre puérile. »

Lutter contre la réaction
Pour les réactionnaires, l’exaltation de la patrie cache leurs véritables intentions. Jaurès les dénonce en conférence publique à Bordeaux le 1er février 1900 : « On savait bien qu’il était devenu impossible de courber les fronts ouvriers sous le dogme de l’Église, on savait bien qu’il était impossible de soumettre les travailleurs à la discipline absolue du capital, et alors on a cherché un dieu nouveau, on a cherché à ériger la patrie comme une idole pour que le peuple prosterné reprît l’habitude de l’adoration et qu’il adorât ensuite la Monarchie, l’Église et le Capital. » En 1789, le mot « patriote » signifiait « défenseur de la souveraineté nationale contre la monarchie et les privilégiés ». « Aujourd’hui, c’est au cri profané de « Vive la Nation ! » que le général Mercier va en pleine Vendée faire le jeu de la réaction. » Les auditeurs lancent : « À bas Mercier ! Vive Jaurès ! », mais il reste quelques contradicteurs dans la salle, et une pierre, lancée de l’extérieur, brise une vitre du dôme. « Ah ! citoyens, s’écrie Jaurès, voilà l’image exacte et le symbole de leur nationalisme ! Ils sont incapables de s’armer contre l’étranger. À toutes les heures de grande crise nationale, c’est de l’étranger qu’ils ont été les complices, et cette pierre lancée du dehors et jetée pour les blesser sur des citoyens libres, c’est l’image de leur nationalisme qui ne connait d’ennemis que les hommes libres. »
Il n’a pas fini de s’en prendre au sinistre Mercier, le bourreau de Dreyfus. Jaurès commente son élection au Sénat par les notables du département de Loire Inférieure : « Je sais bien que quand on voit le général Mercier, héros des faussaires et des nationalistes, aller recueillir en Bretagne les suffrages des chouans, quand il est envoyé au Sénat, au nom de la Patrie, par les descendants et les continuateurs des traitres qui appelaient l’Anglais à Quiberon, on se demande si l’immense mystification « patriotique » pourra durer longtemps. »
Les « grands patriotes » ont souhaité l’échec de l’exposition universelle de Paris, ce qui aurait donné au monde une impression d’impuissance de la République. Jaurès oppose avec vigueur et lyrisme les deux visions antagonistes. D’une part, les nationalistes « ne peuvent attendre leur victoire que d’une humanité rétrécie, racornie et inepte, agenouillée devant la patrie de Déroulède comme devant une idole bouffie, devant la patrie de Lemaître comme devant une idole ratatinée. Ils sont l’imbécillité, l’ignorance et la haine, et la grande période de vie internationale, de science vaste et d’audace humaine où nous entrons est la négation directe de leur sottise étroite, fielleuse et recroquevillée. »
En face, l’Exposition : « Quand on voit avec quelle rapidité ont surgi de terre tous ces dômes d’une ville enchantée, quand on sait que d’innombrables décors ont fleuri soudain comme des fleurs de rêve écloses du rapide travail nocturne des cerveaux visionnaires, quand on constate que l’humanité commande aujourd’hui à la pierre, au fer et à la couleur, et qu’elle affranchit presque de la loi du temps les agencements de la matière elle-même, on pressent qu’elle pourra aisément, quand elle le voudra, renouveler le monde matériel et la structure même des cités selon une loi supérieure de justice et de joie. Oui, quand elle ne se trainera plus dans l’ornière du profit capitaliste, quand elle pourra substituer de vastes et nobles demeures au sordide logis des prolétaires sans se demander si le capital trouvera une rémunération suffisante à cette œuvre de santé et de beauté, de sublimes architectures jailliront et s’ordonneront soudain pour abriter le prolétariat libéré et la vie humaine ennoblie. La révolution sociale pétrira d’une main souveraine et rapide la matière déjà assouplie par la science, et des cités neuves surgiront pour l’éblouissement des hommes. Que le peuple entre donc en foule dans l’Exposition, et qu’il y prenne, si je puis dire, l’esprit d’audace, la confiance superbe en l’humanité, dont la force révolutionnaire du socialisme élargira prodigieusement le destin. »
Les nationalistes, « qui sont les pires ennemis de notre patrie », n’approuvent pas le rapprochement franco-italien, gage de paix. Ils préfèrent se laisser mener par la Russie, responsable des troubles dans les Balkans et complice du coup d’État qui, à Pékin, a mis fin à une tentative de réformer le pays dans le sens du progrès. « Pour que la Russie puisse dépecer ou dominer la Chine, il lui faut une Chine barbare et faible. » Et encore : « Que de fois nous avons dit, dans la presse, à la tribune, sous les murmures et les huées, que notre aveugle soumission à la politique russe entrainerait la France en des complications orientales où nous jouerions le triste rôle de servants de l’ambition moscovite ! »
Le parti du prolétariat doit étudier sérieusement les questions de politique étrangère et de défense nationale : « Quelles sont les conditions et les garanties de la paix ? Comment peut être résolu le douloureux problème de l’Alsace-Lorraine ? Comment préparer le désarmement général sans livrer la France aux convoitises de l’étranger ? » Le parti socialiste doit répondre et, « en ces questions vitales il doit éviter toutes les outrances de langage, cette fausse énergie des mots violents qui compromet les idées justes. »
Et de citer la phrase malheureuse de Gustave Hervé. Celui-ci, sous le pseudonyme de Sans-Patrie, a publié dans Le Travailleur socialiste de l’Yonne en juillet 1901 un article reprochant à des militaires ayant fêté l’anniversaire de Wagram d’être allés jusqu’à l’orgie : c’est comme s’ils avaient planté le drapeau sur le fumier ! Jaurès minimise le propos en y voyant une protestation, mais c’est aussi une provocation assumée, exploitée par les ennemis du socialisme. Conclusion : « Nous devons avoir le souci passionné de ne pas détourner de nous, par de vaines déclamations ou par des formules équivoques, les hommes d’un esprit sincère, mais étroit et ombrageux. Il n’y a qu’une méthode, à la fois probe et prudente : c’est d’essayer d’aller au fond même des problèmes sans timidité et sans violence. »

Jaurès et le gouvernement
Trop souvent, le gouvernement de défense républicaine hésite et tergiverse. On peut lui reprocher de ne pas avoir empêché ses agents de mener la répression meurtrière de mouvement s ouvriers à la Martinique (avril 1900) et à Chalon-sur-Saône (juin 1901). Mais on n’a pas à choisir « entre ce ministère et l’idéal », c’est « entre ce ministère et la réaction capitaliste et cléricale ». Il n’a qu’une faible majorité à la Chambre qui, il y a peu, soutenait Méline. Jaurès nous dit qu’il ne faut pas oublier non plus que la Chambre est élue par le pays, et qu’il ne connait pas de moyen « d’élever la législation d’un pays au-dessus du niveau moral de ce pays même » (La Petite République, 6 février 1901).
Waldeck-Rousseau a obtenu des résultats : les conspirateurs sont frappés ; Déroulède est en exil en Espagne ; colonels et généraux parlent moins haut ; le nouveau ministre de la guerre, le général André, entend réparer les injustices qui touchent les officiers républicains et il est en train de « républicaniser » l’État-major.
Jaurès pense que la loi d’amnistie des protagonistes de l’affaire Dreyfus doit être acceptée : « Nous avons obtenu la délivrance du martyr et son acquittement par le grand jury humain. Et si un fait juridique nouveau lui permet de saisir un jour la Cour de cassation, de lui demander la suprême réhabilitation légale, il ne se heurtera plus à des passions furieuses et souveraines ; sa requête pourra être entendue. Il y a donc un commencement de justice pour Dreyfus. Il y a aussi un commencement de justice contre ses bourreaux. Henry s’est coupé la gorge. Esterhazy crève de froid et de misère dans les rues de Londres. L’orgueilleux et indolent Boisdeffre a été chassé de l’État-major. Pellieux, dupe à demi-complaisante du faux Henry, est mort en disgrâce, dévoré par le remords et la honte. Gonse n’est plus qu’une épave… » Si on avait voulu juger Mercier, il aurait pu triompher dans un acquittement, alors qu’il est condamné au « bagne éternel du mépris humain ».
Le gouvernement fait voter la loi de juillet 1901 sur les associations ; il annonce la diminution de la journée de travail et prépare une loi sur les retraites ouvrières. La première contribue à affaiblir les congrégations catholiques qui doivent demander une autorisation pour enseigner. La deuxième, proposée par Millerand, va progressivement abaisser à dix heures la durée de la journée des ouvriers. Elle est importante, d’abord parce qu’elle concerne non seulement les femmes et les enfants, mais les hommes adultes, et parce qu’il faut la considérer comme une étape vers la journée de huit heures, grande revendication de l’Internationale.
Sur la question des retraites, Jaurès écrit huit articles dans La Dépêche, entre août et décembre 1901. Il invite les ouvriers à ne pas se laisser abuser par les manœuvres de la réaction qui freine autant qu’elle le peut. Il explique pourquoi les ouvriers doivent accepter un prélèvement sur leur salaire : « Le versement fait par la classe ouvrière n’est qu’une avance qu’elle se fait à elle-même puisqu’elle retrouvera, sous forme de retraites, les sommes versées par elle et capitalisées. Au contraire, c’est un impôt, le plus juste et le plus nécessaire de tous, dont la loi grève le patronat, puisque la contribution fournie par le patronat ira, non au patronat, mais à la classe ouvrière. » Un complément sera apporté par l’État. La participation des ouvriers à la gestion des caisses de retraite serait de grande importance pour préparer la société communiste de l’avenir. Or les dirigeants de la CGT refusent tout versement ouvrier. C’est irréaliste, dit Jaurès. Si on exige que l’État prenne tout à sa charge, en augmentant les impôts, rien ne se fera. « Conclure au néant, conclure à l’impuissance de la classe ouvrière, conclure à la continuation indéfinie de la misère, priver les vieillards des retraites immédiates que leur assure la loi, priver tous les travailleurs de la sécurité, de la force que leur donnera la certitude d’une retraite à l’heure de l’épuisement, voilà ce que l’on conseille aux prolétaires. Écouteront-ils ces conseils funestes ? » Ce serait un « beau résultat », ironise Jaurès, vraiment exaspéré.

Ouvriers, employés, paysans
Depuis la loi de 1841 sur le travail des enfants, les décisions prises par le pouvoir législatif en faveur des ouvriers sont mal et tardivement appliquées. Qui pourra chiffrer l’arriéré de bien-être, de santé et de salaire que les patrons doivent à leurs ouvriers ? En cette fin de siècle, la demande de charbon par l’industrie est telle que le prix de ce combustible est en forte hausse. Cela doit entrainer un relèvement du salaire des mineurs, pense Jaurès, et il soutient la grève dans le bassin de la Loire. Choisi comme représentant des ouvriers dans l’arbitrage, il est accueilli à Saint-Étienne, le 1er janvier 1900, dans un « enthousiasme indescriptible », selon le journaliste de La Petite République qui couvre l’événement. « Tout le monde crie : « Vive Jaurès ! Vive la Sociale ! Vive la grève ! » Les fenêtres sont bondées de curieux. Hommes et femmes applaudissent et acclament le vaillant militant du Parti socialiste. Le coup d’œil est à ce moment saisissant. L’effet est énorme. La foule grossit à vue d’œil, et au moment où l’immense cortège se met en marche, il y a bien là 25 000 manifestants. Jaurès marche en tête, escorté d’élus du Parti socialiste de Saint-Étienne et de la région, des délégués des mineurs, des membres du comité fédéral, etc. Viennent ensuite les clairons et tambours et les bannières des syndicats de mineurs de la Loire. Le cortège se déroule sans le moindre incident. La police permet à la manifestation de se produire librement sans entrave d’aucune sorte. »
Dans La Dépêche, c’est Jaurès lui-même qui se félicite du caractère à la fois imposant et calme des manifestations qui entretiennent dans l’esprit des ouvriers la conscience de leur force. « Dans la sentence arbitrale qui a mis fin à la grève des dix-huit mille mineurs du bassin de la Loire, c’est au nom du comité fédéral des mineurs, formé des syndicats ouvriers du bassin, que j’ai signé : ainsi la signature des organisations ouvrières était apposée sur le contrat à côté de la signature des compagnies minières représentées par le secrétaire général des Houillères de France. Jamais reconnaissance plus formelle et en quelque sorte plus juridique du syndicat ouvrier par le patronat ne s’était produite. L’invincible force des choses, la croissance continue de la classe ouvrière et de l’idée socialiste obligeront partout le patronat à considérer les syndicats ouvriers comme l’organe collectif légal des salariés. »
De plus, « le président du Conseil qui n’est point un socialiste, qui a même combattu vigoureusement le socialisme avant que le péril de la République l’ait conduit à faire appel au prolétariat, a reconnu solennellement à la tribune que les syndicats ouvriers n’excitaient point les grèves, mais, au contraire, les régularisaient et les modéraient ». Et encore : « Voici que le ministre du commerce [Millerand], par une circulaire qui est un grand événement social, vient de donner l’ordre aux inspecteurs du travail de se tenir à la disposition des syndicats ouvriers. » C’est le moment de crier aux ouvriers : « À l’étude et à l’œuvre : organisez-vous, informez-vous ! »
Puisque l’arbitrage prouve son efficacité, pourquoi ne pas le rendre obligatoire ? « L’expérience a démontré que toujours, dans les grèves, ce sont les ouvriers qui demandent l’arbitrage et ce sont les patrons qui le repoussent. Et les ouvriers ont raison. Même si telle ou telle sentence arbitrale ne leur donne point satisfaction, l’arbitrage en général et comme institution leur est favorable. Car il substitue à la force arbitraire du capital ou régime du bon plaisir patronal le régime de la discussion. » On pourrait même en arriver à une organisation de la grève. La cause d’affrontement violent, lors d’une grève, c’est que l’unanimité des ouvriers n’est jamais réalisée. Soit une minorité impose l’arrêt du travail ; soit une minorité refuse la grève, encouragée par le patronat qui a même réussi à créer des syndicats jaunes pour accentuer les divisions. D’après la proposition de Jaurès, un vote au scrutin secret entrainerait soit la poursuite du travail, soit la grève, mais pour la totalité des ouvriers concernés. Et l’arbitrage obligatoire apporterait une solution au conflit.
En même temps se multiplient syndicats et coopératives. La coopération peut ajouter au bien-être des prolétaires, exercer leurs facultés d’organisation et d’administration, et fournir, dans la société capitaliste elle-même, des ébauches de production collective. Les Belges ont donné l’exemple, et avec eux il faut répéter : « Coopérateurs, devenez socialistes ; socialistes, devenez coopérateurs. » La Verrerie ouvrière d’Albi est en plein développement et même des coopératives non socialistes ont décidé de s’y approvisionner. Jaurès va encore plus loin : « Lorsque les coopératives de consommation seront puissantes et fédérées, quand elles comprendront une grande partie de la classe ouvrière, elles pourront acquérir de vastes domaines agricoles, domaines à blé, à bétail, à vin, à huile ; et ce sont ces domaines agricoles qui fourniront, en partie au moins, les produits aux coopératives. »
Complexe est la situation des employés de magasins. Jaurès tient pour eux une conférence au Trocadéro, le dimanche 1er juillet 1900. Que convient-il de dire à ces catégories séduites par les idées nationalistes ? D’abord, que leurs aspirations à un peu plus de repos sont légitimes, qu’eux aussi ont droit aux retraites des vieux travailleurs, qu’ils doivent imiter les ouvriers d’usines et s’organiser en syndicats. Les militants doivent résister à l’hostilité des patrons et au découragement car « l’humanité marche lentement, péniblement, en trébuchant, en rebroussant parfois ». Mais les capitalistes ont une diversion toute prête : jouer du nationalisme, décrire les socialistes comme les ennemis de la patrie. Jaurès doit, une fois de plus, déployer des trésors de pédagogie.
Sa popularité progresse. On lui confie la présidence d’une grande réunion syndicale du personnel du Bon Marché, du Louvre et de la Samaritaine : « Les nationalistes avaient espéré, en isolant les employés du mouvement ouvrier, leur inoculer des préjugés et des passions rétrogrades. Qui saura jamais jusqu’où peut porter la calomnie ? Quand le syndicat proposa aux employés de me donner la présidence de la réunion, il y en a deux ou trois qui objectèrent de bonne foi : « Mais il ne viendra pas ! Nous ne sommes pas, nous, comme Dreyfus ; nous ne sommes pas assez riches pour le payer. » À force de lire dans une presse infâme que les hommes qui ont tout risqué, leur mandat, leur popularité, leur situation, leur liberté même, pour soutenir le droit opprimé, étaient « des vendus », de braves gens finissaient par le croire. Qu’importe, après tout ? Et, même si la vérité ne devait jamais se faire jour, il vaudrait mieux rester accablé sous la calomnie que trahir sa conscience. »
Quant aux paysans, Jaurès continue à leur expliquer que les socialistes ne sont pas des partageux. Mais « le plus grand obstacle au progrès social, c’est la défiance des paysans à l’égard de toute grande réforme. Ils sont habitués à une vie pauvre et étroite, et ils considèrent comme une chimère, comme une impossibilité, toute amélioration un peu notable de leur condition. » Lorsque, en 1898, il essayait d’expliquer aux paysans du Carmausin les avantages d’un projet de retraites, « la plupart, répétant la leçon que leur faisaient les réactionnaires, haussaient les épaules et disaient : « C’est impossible. » Et en le disant, ils choisissaient comme représentant un réactionnaire décidé en effet à faire que la chose fût impossible. » Le peuple a bien besoin de lumières.

3. Des lumières pour le peuple travailleur

On peut les leur apporter par les Universités populaires, tandis que le socialisme ne peut se désintéresser ni de l’histoire, ni de l’art.

Les Universités populaires
Insistant sur la nécessité d’étudier, de se cultiver, Jaurès exprime son soutien au mouvement des Universités populaires, auquel les guesdistes manifestent leur opposition car elles risquent de détourner le prolétariat de son combat de classe. Les UP sont nées en 1896 avec les Soirées de Montreuil, et au début de 1898 avec la Coopération des idées. « Leur essor se situe dans le sillage du dreyfusisme » (Madeleine Rebérioux).
L’argumentation de Jaurès est développée dans l’article du 9 mars 1900 du quotidien toulousain : « Il y a en ce moment, dans le prolétariat, un grand élan vers la lumière. À Paris, notamment, se multiplient les Universités populaires. Le soir, quand ils ont terminé leur longue et rude journée de travail, les ouvriers viennent s’asseoir dans la modeste salle de l’Université populaire de leur quartier ; et là, au nombre de cent cinquante, deux cents, parfois trois cents, ils écoutent la leçon d’histoire ou de science ou d’économie sociale que leur apportent des maîtres dévoués. Le plus souvent il n’est point fait une conférence isolée sur un sujet : plusieurs leçons successives sont consacrées au même objet, de façon à éviter les généralités pompeuses et vaines et à habituer les esprits à l’examen sérieux et prolongé d’une question. Après la leçon, une sorte de discussion est ouverte, où réellement, sans embarras, les ouvriers demandent des explications complémentaires ou expriment des doutes ; et je sais que plus d’un maître a été émerveillé et réjoui de la sincérité et de la netteté des esprits. »
Les ouvriers revendiquent comme un droit leur part des richesses intellectuelles. Et le mouvement gagne les villes de province. « Si l’institution se consolide et s’étend, si la classe ouvrière, à force de courage, parvient, malgré l’accablement physique du travail démesuré, à conquérir un peu de savoir, à contracter l’habitude de la méthode, de l’analyse, de la discussion exacte, la nécessaire Révolution sociale sera avancée de plusieurs générations. » Je souligne cette phrase significative : la Révolution sociale est une œuvre de longue haleine ; et je laisse poursuivre l’argumentation. « D’abord, à mesure que le prolétariat grandit en valeur d’esprit, en force intellectuelle, l’état de dépendance économique où le système capitaliste le réduit devient un scandale plus criant. Quoi ! voilà des hommes qui participent à la lumière de la pensée, qui dans leur vie close et sombre veulent ménager une ouverture aux rayons de la science et de l’art, et ces hommes dans leur travail de chaque jour n’auront aucune part d’initiative et d’autorité, aucune occasion d’exercer la force de pensée accrue en eux ! Ils resteront, dans l’ordre de la production, des rouages que meut, arrête et brise à son gré la puissance du capital ! C’est une contradiction intolérable, et une société qui repose sur un tel paradoxe porte à faux : l’heure approche où il faudra assurer la souveraineté économique de tous les prolétaires. »
Le mouvement intellectuel et social des Universités populaires coexiste avec des initiatives comme celle du Comité de propagande des principes de la Révolution française, très actif à Paris où il donne des cours du soir sous les préaux d’écoles et même à la mairie du XIe arrondissement (témoignage de Maurice Dommanget). La Petite République en rend compte, et son codirecteur devient, lui aussi, un historien.

Histoire socialiste de la Révolution française
Une première information figure dans La Petite République du 23 mai 1899 : sous la direction de Jean Jaurès, l’éditeur Rouff publiera en fascicules illustrés une « histoire populaire et socialiste allant de 1789 à 1900 », œuvre collective rassemblant les grands intellectuels socialistes (dont Guesde). « Nous avons arrêté ensemble les grandes lignes de notre travail. Nous ne voulons pas réduire à de sèches formules la complexité croissante du mouvement humain, mais il est entendu que toujours nous chercherons le fonds et le tréfonds économique d’où procèdent les grands événements. Nous essaierons de suivre, de période en période, l’évolution de la propriété et du travail et nous chercherons le contre coup des phénomènes économiques dans les phénomènes politiques et dans le mouvement intellectuel. » L’article est aussi un appel à faire sortir de l’ombre des documents sur la vie économique et sociale de l’époque : « Dans les cahiers des États généraux pour les campagnes, nous ne possédons guère que les cahiers des baillages. Les cahiers des paroisses, rédigés directement par les paysans eux-mêmes, contenaient sans doute plus de la vraie pensée paysanne que n’en contiennent les cahiers de baillages, rédigés le plus souvent par les bourgeois. » Il faudrait aussi en savoir davantage sur la vente des biens nationaux et ses effets sociaux. « Quel triomphe pour notre parti s’il pouvait édifier une œuvre populaire, mais plus solidement appuyée que les histoires bourgeoises au roc de la vérité ! »
Le premier fascicule sort des presses le 11 février 1900 et, dès le 14, Jaurès explique aux lecteurs de La Dépêche le sens de l’opération : une œuvre collective ; « une prise de possession de l’histoire par le prolétariat » ; une histoire qui ne soit en rien faussée par esprit de parti. « L’objet de notre travail est précisément d’expliquer d’abord les raisons du triomphe de la bourgeoisie révolutionnaire sur la contre-révolution et de montrer ensuite comment le prolétariat s’est peu à peu développé, comment il a pris conscience de lui-même contre un système nouveau de propriété et introduit ainsi dans le monde le principe d’une Révolution nouvelle bien plus vaste et libératrice que la Révolution bourgeoise. » Les auteurs « accordent aux faits économiques une influence de premier ordre sur la marche générale des sociétés ». En se plaçant « sous la triple inspiration de Marx, de Michelet, de Plutarque », Jaurès entend compléter la base de sa méthode par le souffle épique et le sens de l’individu.
Cherchant les racines de la passion de Jaurès pour la Révolution, Jacques Godechot rappelle l’influence du recteur Perroud, lui-même historien de la période ; une conférence prononcée par le jeune professeur à la faculté des Lettres de Toulouse en décembre 1889 sur les idées politiques et sociales de Jean-Jacques Rousseau ; l’ambiance du premier centenaire. Lors de ses débuts d’homme politique, il avait cherché les éléments de socialisme présents dans la Révolution. Menant une recherche approfondie au tournant du siècle, il n’oublie pas la situation contemporaine, les luttes qu’il doit mener en faveur de ses conceptions dont il trouve la justification dans l’histoire : non, ce n’est pas d’une misère désespérée qu’est née la Révolution française ; oui, si la bourgeoisie a pris le pouvoir politique, c’est qu’elle avait déjà envahi la société d’Ancien Régime par sa puissance économique et sa domination culturelle.
Jaurès rédige les parties sur la Constituante et la Législative. Guesde, qui devait se charger de la Convention, abandonne, et les guesdistes restent hostiles à l’ouvrage. Alors, Jaurès doit prendre sur le temps de ce qu’il appelle avec humour ses « vacances » : « Il faut que je mène jusqu’au bout l’histoire de la Convention, et pour deux ou trois mois encore cela m’accable. Je me hâte d’arriver au terme afin de retrouver ensuite toute ma liberté d’action pour les luttes immédiates. Mais je ne veux pas bâcler un travail qui m’a coûté dix ans de recherches » (lettre au socialiste allemand Vollmar, 3 juillet 1902).
Le travail d’historien de Jaurès est considérable. Il travaille tard dans la nuit à la bibliothèque de la Chambre ; il emprunte des piles de livres ; il lit en campagne électorale dès qu’il trouve une minute, dans le train, partout ; il prend des notes aux Archives nationales comme aux Archives du Tarn. Le musée de l’histoire vivante de Montreuil conserve certains de ses cahiers d’écolier sur lesquels il a transcrit des pages de journaux. Il avertit : « J’ai tâché de lire tout l’essentiel. Je me suis toujours reporté aux textes originaux et aux sources. Je me suis souvent servi des Archives parlementaires. Je me suis, en outre, appliqué à bien connaitre les grands journaux de la Révolution. Je ne les ai point feuilletés ou consultés, comme il me semble que l’ont fait avant moi beaucoup d’historiens, je les ai lus avec suite et avec la plus scrupuleuse attention, je parle du journal de Marat, de celui d’Hébert, du journal de Brissot, du journal de Condorcet, du journal de Prud’homme, du journal de Carra… »
Les historiens contemporains et postérieurs reconnaissent le caractère pionnier de cette œuvre. Par rapport à ses prédécesseurs, il a une optique « qui devait avoir sur l’historiographie de la Révolution une influence capitale : dans quelle mesure la Révolution a-t-elle modifié la répartition de la propriété foncière ? dans quelle mesure a-t-elle augmenté la concentration ouvrière dans les villes ? a-t-elle provoqué des changements dans la condition ouvrière, accru ou diminué le nombre de mendiants ? Telles étaient les questions que se posait Jaurès. Pour y répondre, il fallait analyser la structure de la société française à la fin du XVIIIe siècle, c’est ce qui explique la longueur des chapitres consacrés aux causes de la Révolution » (Jacques Godechot).
Parmi les voies nouvelles qu’il explore, Madeleine Rebérioux note son intérêt pour la province et pas seulement pour Paris ; son regard porté sur toute l’Europe et sur les colonies ; le passage d’une histoire politique à une histoire économique et sociale. Jaurès est un des premiers à s’intéresser aux courbes du prix du blé, à la répartition sociale des biens nationaux vendus. Son ouvrage se démarque encore par le recours à une iconographie authentique. Avec Madeleine Rebérioux, écoutons-le nous dire sa joie à la Bibliothèque nationale, à Carnavalet, de « recueillir ces images encore vives, ces feuilles toujours remuantes et bruissantes où circulèrent les sèves colorées et chaudes de la Révolution, et de les jeter de nouveau au vent de la vie ».
Contemporain de Jaurès, spécialiste de l’histoire politique de la Révolution, Alphonse Aulard s’est d’abord demandé : « Cet homme si occupé à tant de choses, ce militant du socialisme, ce chef de parti, cet orateur qui voyageait constamment dans toute la France et à l’étranger pour propager ses idées, comment trouverait-il le temps de se documenter sur un sujet si complexe ? D’autant plus qu’il se plaçait au point de vue le plus difficile, le plus nouveau, le point de vue social et économique. » À la lecture des premiers fascicules, il doit reconnaitre une « sensation de surprise joyeuse et émerveillée » et il prodigue à son nouveau confrère les plus grands éloges : « impartialité merveilleuse », « compétences solides », « récit éloquent et spirituel ». Les autres grands historiens de la Révolution, Albert Mathiez, Georges Lefebvre, Jacques Godechot, Michel Vovelle, ont reconnu ce qu’ils devaient à Jaurès.
Réélu député en 1902, Jaurès obtient de la Chambre la création de la Commission pour la recherche et la publication des documents relatifs à la vie économique de la Révolution française qu’il préside et qui, entre 1903 et 1914, publie 64 volumes de documents.
Toutes ses tâches ne l’empêchent pas de répondre « joyeusement » à l’appel de jeunes littérateurs et artistes à prononcer une conférence sur « L’art et le socialisme », le 13 avril 1900, sous la présidence d’Anatole France.

L’art et le socialisme
Ces jeunes gens, commence l’orateur, « ne s’effraient point à l’idée que les œuvres d’art, cessant d’être la propriété individuelle de quelques amateurs privilégiés, deviendront la propriété collective, commune, de tous les hommes admis à les contempler et à les admirer ; ils ne s’en effraient point car c’est vers la propriété collective, vers la propriété commune que va naturellement l’œuvre de beauté. Un chef-d’œuvre est diminué à n’être possédé que par quelques-uns ! »
Dans la période finissante de la démocratie bourgeoise, peut-on examiner ce qu’elle nous a laissé en matière d’art ? Elle s’est manifestée « par un prodigieux élan, par une activité infiniment diverse et ample ». « Depuis un siècle et demi, l’art a eu le génie et la maîtrise de l’espace, il est allé partout, chez tous les peuples et dans tous les siècles et dans toutes les étrangetés des civilisations et de la nature, cherchant des sensations, des couleurs, des symboles ; si bien que tout l’art, depuis un siècle et demi, nous crie : aimez la vie, ayez la curiosité universelle de toutes les formes de la vie ! » En même temps, ce qui domine, c’est l’interprétation individuelle de la nature, les limites de pensée, même des plus grands comme Goethe et Hugo, un caractère superficiel qui fait que la société bourgeoise n’a pas su « faire pénétrer l’art et la vie de l’art jusqu’au plus profond de la vie sociale, de la conscience prolétarienne ».
Par leurs activités liées aux mécaniques les plus perfectionnées, aux découvertes géniales, les ouvriers montrent qu’ils auraient les capacités de jouir des œuvres artistiques, mais ils sont écrasés par le labeur de chaque jour. « Le socialisme appellera à la vie de l’art, à la vie de la beauté, tous les êtres humains, quels qu’ils soient ; c’est lui qui, pour la première fois, investira de la beauté sacrée de l’art le prolétariat aujourd’hui déshérité. Ô artistes, n’ayez pas peur de nous ; c’est nous qui, les premiers, appellerons devant vos chefs-d’œuvre non plus des portions d’humanité divisée, non plus une élite rassasiée et blasée, suivie d’une foule aveugle, mais une même humanité fraternelle et libre. C’est nous qui créerons pour la première fois l’art humain ; parce qu’il n’y a eu jusqu’ici que des lambeaux d’art humain, parce qu’il n’y a eu jusqu’ici que des lambeaux d’humanité. »
Savez-vous, demande-t-il, que c’est le socialisme saint-simonien qui a transformé le mouvement romantique ? Il était d’abord réactionnaire, il regardait vers le passé féodal, il avait des allures moyenâgeuses ; il s’est tourné vers l’avenir, comme Hugo avec La Légende des Siècles. À présent, des artistes annoncent le futur : c’est Puvis de Chavannes, dont Jaurès aime les paysages « si apaisants et si vastes » dans lesquels « la lumière enveloppe les groupes d’hommes qui méditent » ; c’est Anatole France et Émile Zola, dont l’œuvre s’est précipitée vers la justice.
Conclusion : au milieu de l’hypocrisie, des combinaisons factices, du mensonge, « c’est parce que nous avons la prétention d’être la vérité en mouvement, la vie elle-même dans son évolution nécessaire, que nous croyons que nous pourrons, plus que tous autres, aider l’essor de l’art créateur. Voilà pourquoi je fais appel à tous ceux qui rêvent de beauté, qui rêvent d’idéal, et je les supplie de joindre leur force à cette force de beauté qu’est dès maintenant le prolétariat organisé en marche vers la justice. Artistes, si vous le voulez, faisons alliance ! (La salle tout entière acclame l’orateur. Cris prolongés de : Vive Jaurès ! et longs applaudissements.) »
Cet homme extraordinaire ne pouvait rester longtemps éloigné du Parlement. Après sa victoire en 1902, même un grand bourgeois, le patron mazamétain déjà rencontré, Gaston Cormouls-Houlès, dreyfusard et président de la section locale de la Ligue des droits de l’homme, lui écrit : « Sans partager vos idées sur le socialisme, que je considère comme prématurées ou, tout au moins, comme nuisibles au progrès général et à l’intérêt de l’individu, je n’en veux retenir que ce qu’elles ont de noble et d’élevé vers un idéal meilleur pour les déshérités de ce monde. Je me réjouis surtout à la pensée que la tribune française va pouvoir retentir encore de vos nobles et mâles accents en faveur des faibles et des opprimés, contre toutes les injustices sociales, pour la défense du droit et de la vérité, méconnus dans une affaire récente, où je me suis trouvé heureux de faire cause commune avec vous et tous les nobles cœurs qui ont marché avec. » Gaston Cormouls-Houlès avait commandé en 1898 deux exemplaires du livre de Jaurès, Les Preuves.

Chapitre XIV – Des monuments de bêtise – fin1898-1899

La période retenue dans ce chapitre s’ouvre et se ferme sur deux succès de Jaurès. En septembre 1898, l’acceptation de la demande en révision du procès Dreyfus suit de peu la publication des Preuves. En décembre 1899, se réunit le congrès de préparation de l’unité socialiste. Jaurès a gagné sur les deux tableaux et dépassé ainsi la contradiction entre l’engagement dreyfusard et l’hostilité des socialistes opposés à l’intervention dans les conflits entre bourgeois. Mais ces victoires, provisoires, ne sont obtenues qu’au prix de luttes féroces qui portent des coups terribles à Jaurès. Il se sent atteint de « brûlures de honte » ; il écrit dans La Petite République, le 9 septembre 1899 : « Trouverons-nous un moyen de nous faire naturaliser hommes ? »
Les quatre monuments de bêtise à observer sont : 1) au plan international, le « dangereux enfantillage » de la diplomatie française qui conduit à un conflit avec les Anglais en Afrique ; 2) au plan national, la souscription lancée par La Libre Parole en faveur de la femme du faussaire, connue comme « le monument Henry » ; 3) en interne chez les socialistes, le manifeste guesdiste contre Jaurès, coup très dur parce que porté par des camarades ; 4) le verdict ridicule du conseil de guerre de Rennes.

1. La France en Afrique

Les deux grands empires coloniaux sur le continent africain sont ceux de la France et de l’Angleterre. L’Angleterre entend contrôler l’axe du Cap au Caire. Au sud, elle est en conflit avec les Boers du Transvaal. Au nord, une expédition anglo-égyptienne commandée par Kitchener remonte le Nil en direction du Soudan tombé aux mains des Mahdistes. Pendant ce temps, l’expédition Marchand, partie de la côte atlantique, se dirige vers la vallée du Nil. Une rencontre est inévitable.

Fachoda
Elle a lieu à Fachoda. Les Français y arrivent les premiers. Peu nombreux, ils auraient pu être massacrés par les Mahdistes, mais ceux-ci sont vaincus à Omdurman par Kitchener qui, reprenant sa route, voit flotter le drapeau français sur Fachoda. Même si les rapports entre officiers restent courtois, l’une des deux nations devra céder.
Le rapport des forces est largement à l’avantage des Britanniques et ceux-ci, prétendant agir au nom de l’Égypte, revendiquent le Soudan. Marchand est tellement isolé qu’il ne peut correspondre avec son gouvernement que par l’intermédiaire des Anglais. La presse française ne reçoit des nouvelles de Fachoda que par le PC de Kitchener, via Le Caire et Londres.
Prenons le cas du quotidien toulousain dans lequel écrit Jaurès. En septembre 1898, La Dépêche évoque l’expédition Kitchener. Tandis que « l’ordre se rétablit à Omdurman », est signalée la présence d’une troupe à Fachoda, peut-être des Français, mais on n’en est pas sûr. On se souvient de Marchand. Il a peut-être atteint le Nil, ce serait un gage pour retrouver de l’influence en Égypte. Tandis que le correspondant à Londres critique l’arrogance et « l’odieuse rapacité » des Anglais, la direction du journal prône la négociation dans le calme, car l’Angleterre est le meilleur partenaire commercial de la France.
Alors que l’opinion nationaliste surchauffée contre la perfide Albion considère l’abandon de Fachoda comme une humiliation, Jaurès appelle au calme : « Il serait trop absurde et trop criminel que ce différend mît aux prises deux grands peuples. À coup sûr, la France avait le droit de chercher à relier, par des postes et des moyens définis de communication, le bassin du Congo au bassin du Nil. Mais elle a le devoir aussi d’éviter tout ce qui peut paraitre pure taquinerie et vexation puérile contre l’Angleterre. Maintenir un petit groupe d’hommes sur le Haut-Nil au moment même où l’Angleterre y dirigeait toute une armée et y livrait aux derviches une sérieuse bataille est un dangereux anachronisme. Les nationalistes, les coureurs d’aventure essaient d’irriter l’amour-propre français. Il n’y a de dignité pour un peuple que s’il ne s’engage pas à la légère en des entreprises qu’ensuite il faut abandonner. » Le 15 mars 1899, il souhaite de bons rapports avec l’Angleterre, « un régime de confiance et de cordialité ». C’est en effet « l’entente cordiale » qui va sortir de ce conflit.

Danrit colle à l’actualité.

Livre publié au plus fort des tensions entre la France et l’Angleterre

Pour la paix
La situation inspire à Jaurès un article général sur « la paix du monde » (La Petite République, 17 novembre 1898) : « La paix n’en reste pas moins très précaire. Elle est à la merci d’un accident, et si la guerre éclate, elle sera terrible et vaste ; pour la première fois, il y aura une guerre universelle, mettant aux prises tous les continents. L’expansion capitaliste a élargi le champ de bataille ; c’est toute la planète que se disputent maintenant les capitaux ; c’est toute la planète qui sera rougie du sang des hommes. Et c’est l’acte d’accusation le plus terrible qui puisse être porté contre le capitalisme : il fait planer sur l’humanité un péril de guerre permanent et tous les jours plus étendu ; à mesure que l’horizon humain s’agrandit, la sombre nuée de la guerre s’étend aussi, et elle tient maintenant sous son ombre tous les champs que labourent les hommes, toutes les cités où ils trafiquent, toutes les mers que creusent leurs vaisseaux. » Le prolétariat est encore trop peu structuré, mais « il faut que, par un mouvement concerté, la classe ouvrière européenne signifie qu’elle veut la paix. Il faut que, dans des réunions internationales, organisées dans toutes les capitales de l’Europe, le prolétariat socialiste proteste contre la folie belliqueuse du Capitalisme. »
Jaurès maintient cette position pendant la période de tension avec l’Angleterre, engagée en Afrique du Sud contre les Boers qui ont la sympathie de l’opinion française : « Maintenant, par un tour de passe-passe qui atteste la docilité des haines chauvines, c’est l’Angleterre qui a été substituée à l’Allemagne par le nationalisme fanfaron. Demain, que l’empereur Guillaume esquisse un geste de menace contre l’Anglais, il sera acclamé par nos patriotes. Les mêmes âmes ingénues se découvrent des trésors de colère contre l’Anglais, dans le coin obscur où elles avaient logé jusque là complaisamment leur haine contre l’Allemand. C’est toujours la même haine qui circule. C’est toujours la même sottise. »
La guerre anglo-boer suscite chez lui trois réflexions : sur la nécessité de l’arbitrage entre les nations ; sur les milices populaires ; sur la duperie des encouragements aux Boers. Le tsar a proposé une réunion internationale pour discuter du désarmement ; il est indispensable pour la France d’y participer, même si la proposition de Vaillant qu’elle soit à l’initiative de l’arbitrage entre les nations a été repoussée à la Chambre par 303 voix contre 228 (ce dernier chiffre considéré comme encourageant). D’autre part, la résistance des « civils » boers à une armée de métier largement supérieure en nombre et en matériel est un argument contre les armées de caserne et de routine. « Ce qui est décisif, c’est que les Boers, sans éducation militaire professionnelle, ont su adopter précisément la méthode de défense qui est la meilleure pour eux. » La discipline mécanique de la caserne les aurait empêchés de trouver le mode de combat où ils excellent. « Les Boers sont merveilleusement habiles à se cacher ; ils savent abriter leurs tireurs, dissimuler leurs canons de telle sorte que l’ennemi est accablé de balles et d’obus dont il ne discerne point l’origine. »
Jaurès retrouve le général Mercier qui s’est vanté d’avoir fait étudier un plan de débarquement en Angleterre. C’est un crime contre la France et contre les Boers que l’on trompe en laissant entendre qu’on leur fournira une aide concrète.

Un roman de gare
Cette idée de débarquer en Angleterre fait penser à un livre contemporain : La guerre fatale France-Angleterre, du capitaine Danrit (chez Flammarion, en trois volumes, 1898-1902). Danrit, de son vrai nom Driant, est le gendre du général Boulanger et le prolifique auteur de milliers de pages sur le thème de la guerre : sur terre et sur mer ; en sous-marin ou en ballon ; contre l’Allemagne, puis contre l’Angleterre ; des peuples européens contre le péril jaune ou l’invasion noire. Celle contre l’Angleterre, fatale d’après l’auteur, se termine par la victoire française : débarquement sur les côtes britanniques ; prise de Londres. Le traité transforme la perfide Albion en Petite-Bretagne : « Réduite à son île et à quelques miettes de son vaste empire, l’Angleterre est définitivement rejetée au rang de puissance secondaire : elle est exclue des grands domaines de colonisation du continent noir et de l’exploitation du monde jaune. » Elle perd les Indes au profit de la Russie. Marchand, nommé gouverneur du Soudan, tient « à aller lui-même relever le Drapeau qu’une diplomatie pusillanime avait abaissé devant le bluff anglais ». Pour bien contrôler l’Angleterre, la France occupe une tête de pont à Douvres, et un tunnel sous la Manche sera construit, « payé sur les dix milliards de l’indemnité de guerre imposée à l’Angleterre ». « Grâce à ce passage dont elle tient les deux issues, l’envoi d’une armée sur l’autre rivage ne sera plus pour la France, en cas de besoin, qu’une opération de grandes manœuvres. » Et le capitaine Danrit conclut : « L’Angleterre à merci, c’est le rêve gigantesque de Napoléon réalisé avec un siècle de retard ! »
Jaurès ne dit rien de Danrit ; le mot « fanfaron » aurait bien convenu à cet écrivain militariste ; on en a parlé ici pour donner une idée de l’atmosphère chauvine de l’époque. Jaurès ne s’abaisse pas à ce niveau. Il réfléchit sur les notions de patrie et d’humanité : « La paix sert la patrie dont elle développe les ressources ; elle sert l’humanité dont elle épargne le sang et dont elle adoucit les vieux instincts sauvages. Le travail sert la patrie, dont il multiplie la richesse ; il sert l’humanité à qui il donne la pleine conscience de sa force victorieuse de la nature. Le socialisme sert la patrie, puisqu’en abolissant dans l’intérieur même de chaque nation l’antagonisme des classes, il crée une unité nationale complète qui défie toute puissance de dissolution et de division comme l’armure de diamant défie le glaive. Il sert l’humanité qu’il élève tout entière à la justice et à l’harmonie. » À l’opposé, les patriotes professionnels pensent à des intérêts matériels, par exemple à l’exploitation des colonies, et ils nourrissent l’antisémitisme en train de dresser un « monument » de bêtise et de férocité.

2. Le monument Henry

Revenons à la découverte du faux fabriqué par le colonel Henry pour accuser Dreyfus, et à la mort du faussaire. En novembre 1898, Joseph Reinach, dreyfusard de la première heure, émet l’idée qu’Henry a été le complice en trahison d’Esterhazy. La veuve du colonel menace Reinach d’un procès en diffamation. C’est pour l’aider que le journal antisémite La Libre Parole lance une souscription.

Un déferlement de haine
En un mois, ce journal reçoit 25 000 envois. Les souscripteurs donnent parfois leur nom, leur profession et lieu de résidence. Certains ajoutent une phrase exprimant leur opinion. Si bien que, d’après Raoul Girardet, « il n’est guère de document idéologique qui se prêterait davantage à une étude approfondie de psychologie sociale ». C’est ce qu’a réalisé Stephen Wilson dans un article de la revue Annales ESC en 1977.
La souscription a été entièrement reproduite, dès 1899, dans le livre de Pierre Quillard intitulé Le Monument Henry. Elle nous fait assister à une marée de violence verbale. Certains veulent « assommer les youpins », les massacrer, en guillotiner cent mille, les exterminer (comme Maria Léonard de Bordeaux), les écorcher vifs (Raoul Marais), les empoisonner (un commerçant en vins). Les parents du petit Fernand, 18 mois, envoient 2 francs et s’engagent à élever leur fils « dans la haine des juifs et des dreyfusards ». Julien, boulanger, et Berthe, cuisinière, choisissent de rôtir les juifs dans leur four, et Mme Aumont, également, « ferait bien cuire un juif ». Cinq francs sont envoyés par « trois bazochiens qui, au lieu de papier timbré, voudraient écrire sur du parchemin en peau de youpin ». Un trop gentil se contente de cracher « sur les sales juifs ». Certes, les envois ne sont pas tous accompagnés de phrases antisémites. Il n’en reste pas moins que l’opération est dirigée contre le juif Reinach, défenseur du juif Dreyfus.
On compte sur la liste bon nombre de gens de lettres : François Coppée, Pierre Louys, Charles Maurras, Henri Rochefort, Paul Valéry. La souscription de Paul Léautaud, collaborateur au Mercure de France, est accompagnée de ces mots : « Pour l’ordre, la justice et la vérité ». Quelques jours plus tard, il proteste, dans une lettre à La Libre Parole, car il a demandé clairement qu’on inscrive : « Pour l’ordre, contre la justice et la vérité. » Une position insolite et révélatrice.
Brabert, « Toulousain antisémite », donne 5 francs. Le docteur Monestié, « antisémite et royaliste » d’Albi, envoie 1 franc. Un couple de Béziers réclame « À la mer, toute la bande infâme des sans-patrie ! » « Un antijuif de Chalabre », « sept bons antisémites de Lézignan » et « un patriote de Coursan » versent leur obole. Parmi les souscripteurs qui indiquent leur lieu de résidence dans l’Aude, on compte encore deux marquis et une marquise, quelques prêtres et le chanoine Verguet.
Les constructeurs du monument Henry s’en prennent aussi aux protestants (« Les huguenots veulent donc une nouvelle Saint Barthélémy ? Ils l’auront s’ils continuent à s’allier avec les juifs de l’étranger »), et aux francs-maçons (« Juifs et francs-maçons, voilà l’ennemi »).
À propos de tous ces malades, Stephen Wilson remarque que leur ennemi « est protéiforme, il conserve le caractère d’une menace omniprésente et mal localisée, identifiée plus particulièrement à la personne du juif ». Mais cela peut-être aussi, pêle-mêle, le protestant, le franc-maçon, l’intellectuel, le politicien, l’Allemand, l’Anglais. Des souscripteurs font état de hantises sexuelles, d’autres extériorisent des frustrations professionnelles ; ils expriment un désarroi devant les bouleversements de la société qui les déstabilisent. L’antisémitisme permet de compenser échecs et frustrations en transférant la culpabilité sur d’autres.
En même temps, les antidreyfusards font tout ce qu’ils peuvent pour empêcher la révision du procès Dreyfus.

Obstacles à la révision
Mme Dreyfus ayant déposé sa demande en révision le 3 septembre 1898, dès le lendemain Esterhazy prend la poudre d’escampette et se réfugie en Angleterre. En voilà un qui a compris ! De leur côté, les ministres de la Guerre successifs, ne peuvent pas s’enfuir à l’étranger, mais essaient de bloquer la révision, comme Jaurès le constate : « Décidément, Mercier, Billot, Cavaignac, Zurlinden et Chanoine sont des héros. Tous ensemble, ils se chargent d’accabler Dreyfus… à condition que Dreyfus n’ait pas la parole pour leur répondre. Qu’y a-t-il au fond de cette monstrueuse prétention ? Ce qu’on y voit à plein, c’est la peur. » Leur soutien, c’est l’ignorance à tous les niveaux : « Dans la dernière Chambre, causant avec le ministre, je lui disais : « Prenez garde, cette pièce est un faux. » Il répondait : « Vous verrez. » Eh bien ! nous avons vu. Par quelle imbécillité nos dirigeants ont-ils cru à l’authenticité de ce faux ? »
La Dépêche a évolué. Le 9 septembre 1898, alors que le faux Henry a déjà été découvert, Arthur Huc, écrit encore en usant de démagogie provincialiste : « Il ne faudrait pas confondre le boulevard avec la France, et quelques bureaux de rédaction avec l’esprit public. Les Parisiens sont peut-être plus intellectuels que nous parce que parisiens. Or, nous autres, bonnes gens de province, nous jugeons plus grossièrement. » Les radicaux antidreyfusards finissent par chercher dans l’anticléricalisme exacerbé un moyen de sortir de l’impasse (Gérard Baal). Le 23 novembre, Jaurès se dit convaincu qu’à mesure que se développera l’enquête, les dernières résistances de ses amis républicains tomberont. : « Il y a un an, il y a même huit mois, nous n’étions qu’une poignée ; nous avions contre nous toutes les forces organisées et tous les éléments confus. Nous avions contre nous le gouvernement, les pouvoirs publics, les journaux, le suffrage universel, l’opinion. Mais le germe de vérité a percé la terre dure et fait éclater le roc. » Ceci dit, il faut continuer le combat : « L’affaire Dreyfus est devenue le champ de bataille ; c’est là que pleuvent les obus, les outrages et les coups ; c’est là que la République est menacée ; c’est là que la liberté est en péril ; c’est là aussi que nous nous portons. Nous voulons être toujours au plus épais de la bataille et du danger. »

Ne pas avoir peur des coups
Devant certains dreyfusards gênés par les affrontements, Jaurès affirme qu’il faut agir « sous une forme passionnée ». C’est la « généreuse violence » de Zola qui a fait jaillir la lumière. « Il est des heures de crise où la sagesse est folie, où la modération est duperie, à moins qu’elle ne soit calcul. M. Poincaré a été plus sage que Zola. Mais pendant qu’il se taisait, pendant qu’il ajournait, attendait l’heure où sa protestation serait sans péril, l’innocent était torturé. Qui donc aura servi la justice ? Est-ce Zola, violant la loi pour crier la vérité ? Est-ce M. Poincaré risquant sa prudente parole quand le vent d’orage est tombé ? » (La Petite République, 1er décembre 1898). Raymond Poincaré, en effet, venait de « soulager sa conscience » (selon ses paroles) en affirmant ceci : ministre en 1894, il ne connut l’arrestation de Dreyfus que par les journaux ; contre Dreyfus, il n’y avait que le bordereau, pas de dossier secret, pas d’aveux. « À ceux qui hésitaient encore, les paroles de M. Poincaré apporteront la certitude et la décision. Aussi, je ne m’attarderai pas à lui dire qu’il aurait pu, qu’il aurait dû parler plus tôt. Il a pensé sans doute que la vérité pouvait attendre, étant éternelle. Nous, nous avions pensé que l’humanité, si cruellement blessée en la personne de l’innocent qui subit depuis quatre ans une horrible torture, n’avait pas le loisir d’attendre. »
Jaurès parle de l’Affaire dans les Ardennes, en novembre 1898, venu inaugurer un dépôt de bouteilles de la VOA en compagnie du vieux militant Jean-Baptiste Clément (auteur du Temps des Cerises). En décembre, il défend les universitaires ayant apporté leur expertise : « Tous ces professeurs, tous ces savants pouvaient rester à l’abri de la tempête. Ils pouvaient, pendant qu’au dehors le vent de calomnie et de mensonge faisait rage, s’enfermer plus étroitement que jamais dans leur laboratoire, dans leur bibliothèque, et se chauffer doucement au foyer de la science, qui jette parfois de hautes flammes révolutionnaires, mais qui s’accommode aisément au placide régime du pot-au-feu. Ils ont préféré affronter les outrages, les violences, s’exposer à la fois aux huées de la foule trompée et aux coups du pouvoir pour crier la vérité, pour défendre la justice. »
Même dans la ville républicaine de Toulouse, des orateurs dreyfusards, Pressensé, Mirbeau, Quillard, ont été « exposés, presque sans défense, aux outrages, aux menaces, aux coups » des « bandes jésuites du Caousou » (institution catholique). « Qu’ils aient été insultés, que les bandes cléricales mobilisées par les jésuites aient déployé leur drapeau et sonné du clairon, ce n’est rien, rien qu’une misérable parodie de patriotisme. Ce qui est stupéfiant, c’est que cette bande ne se soit pas heurtée à la résistance organisée des républicains et des socialistes » (La Dépêche, 28 décembre). Jaurès revient sur la question le 18 janvier : les réactionnaires de Toulouse essaient de terroriser les propriétaires de salles de réunion. Ils veulent empêcher la parole dreyfusarde, mais « ni les coups, ni le tapage, ni les menaces, ne suppriment la vérité ! » Il poursuit : « J’ai lu dans les journaux les aimables conseils de M. le colonel Perrossier, invitant ses amis à nous abattre comme des chiens enragés. Il paraît que le salut de la France l’exige. Après le faux patriotique d’Henry, ce sera l’assassinat patriotique. » Attention : ceux qui avaient embrassé Esterhazy, « la foule galonnée qui faisait fête au uhlan », commencent à le regretter. Il en sera de même du colonel Perrossier et de ses amis, ainsi que des bâtisseurs du monument Henry : « Tous ceux qui ont signé les listes de souscription pour Henry regretteront amèrement leur signature comme aujourd’hui tous ceux qui ont caressé le uhlan regrettent leurs caresses. Aussi, très placidement et comme si j’étais déjà dans les régions sereines où il veut m’envoyer par la vertu patriotique de sa matraque, je dis à M. le colonel Perrossier : « Ne vous engagez pas trop, et n’essayez pas d’engager l’armée avec vous. Vous vous en repentiriez, et l’armée ne vous le pardonnerait pas. » Je dis cela très doucement, et très doucement aussi j’ajoute que, ni les matraques cléricales, ni les revolvers nationalistes ne nous font peur. Esterhazy était au plus haut il y a huit mois, maintenant il est dans la boue et il y traine ses anciens amis. Méfiez-vous, messieurs les patriotes. » Et encore, le 26 janvier : « La souscription élevée au faussaire s’écroulera sur les souscripteurs comme un monument de honte. Il est trop tard pour s’évader : les noms de toute la réaction française sont gravés à jamais sur les tables d’infamie et de trahison. »

Ultime obstacle
La Chambre criminelle de la Cour de cassation se déterminant en faveur de la révision, la droite obtient son dessaisissement au profit de la Cour toutes chambres réunies. L’enquête approfondie des hauts magistrats fait apparaitre des faits nouveaux favorables à Dreyfus. Jaurès les commente dans La Petite République, une suite aux Preuves.
On apprend ainsi que, qualité supplémentaire, Esterhazy pratiquait le proxénétisme. Un général anglais ancien attaché militaire à Paris dit qu’il était connu pour fournir des renseignements à qui en voulait pour quelques billets de mille. Haut fonctionnaire au Quai d’Orsay, M. Paléologue informe la Cour que ses services avaient décodé en 1894 une dépêche italienne prouvant l’innocence de Dreyfus ; Henry l’avait remplacée dans le dossier par un faux allant dans l’autre sens. La déposition du commandant Hartmann confirme que le bordereau ne peut pas avoir été écrit par un artilleur. L’expert Charavay déclare que, s’il avait connu en 1894 l’écriture d’Esterhazy, il n’aurait pas attribué le bordereau à Dreyfus. Le capitaine Freystätter, juge au conseil de guerre de 1894, en vient à croire en l’innocence de Dreyfus. Le refus répété du général Mercier de dire si oui ou non il a communiqué un dossier aux juges sans le montrer à la défense, « ce silence même, ce refus de répondre est l’aveu le plus éclatant », dit Jaurès.
« J’admire que sa raison ait résisté », écrit-il à propos de Dreyfus dont on découvre les conditions inhumaines de détention : « Je ne crois pas que jamais pareille combinaison de férocité, de perfidie et de mensonge ait déshonoré la race humaine. » Cavaignac porte à jamais les qualificatifs de sot et d’imbécile. Quant au général Zurlinden, il reste le seul homme au monde qui reconnait dans le bordereau l’écriture courante de Dreyfus.

« Que d’événements ! »
Dans La Dépêche, le 2 mars 1899, l’article de Jaurès débute par cette exclamation « Que d’événements ! », et se poursuit ainsi : « Le pauvre chroniqueur politique est débordé par son sujet. » En effet, le 16 février, le président de la République Félix Faure meurt ; les Chambres réunies élisent Émile Loubet, plus favorable à la révision que son prédécesseur. Loubet l’a emporté sur Méline, une victoire sur « la réaction royaliste, cléricale, antisémite, nationaliste dont il était le chef ». Lors des obsèques de Félix Faure, le 23 février, Déroulède tente de faire marcher le général Roget sur l’Élysée, mais sans succès. Déroulède va être acquitté par la cour d’assises de la Seine. Les monarchistes « se vantent eux-mêmes insolemment d’être à l’état de conspiration permanente. De même qu’il y a dix ans ils ont marché derrière le « cheval noir » [du général Boulanger], ils marchaient maintenant derrière la Ligue des patriotes et la Ligue antisémite. Ils guettaient le moment où le cri de « Vive l’Armée ! » pourrait devenir « Vive le Roi ! » Maintenant, les officiers qui s’échauffaient au cri nationaliste « Vive l’Armée ! » savent ce qu’on attendait d’eux : tout simplement un attentat contre la République. Ceux qui se penchaient au balcon du Cercle des officiers à Toulouse pour savourer les ovations des bandes catholiques et royalistes savent qu’on leur destinait un rôle décoratif d’abord, et bientôt actif, dans la pièce criminelle montée par les fauteurs de coup d’État. Quant aux soldats, puisque les nationalistes et les royalistes ont essayé de les entrainer contre la République et contre le peuple, nous leur rappelons que, d’après le texte même de la loi, ils ne sont tenus d’obéir aux chefs qu’en ce qui n’est pas contraire à la Constitution et aux lois. Si le général Roget, suivant jusqu’au bout M. Déroulède, leur avait désigné l’Élysée de la pointe de son sabre, ils avaient non seulement le droit, mais le devoir de refuser l’obéissance. »
Le 3 juin, la Cour casse la décision de 1894 et renvoie Dreyfus devant un nouveau conseil de guerre. Jaurès considère que c’est une victoire, mais incomplète ; puisque l’enquête de la Cour a permis de reconnaitre l’innocence de Dreyfus, il fallait la proclamer. Pour la réaction, c’est quand même un camouflet, et le lendemain, à Auteuil, le président Loubet est agressé par des royalistes. Jaurès dénonce ces violences : « On se souvient des belles protestations des royalistes, des militaristes, des cléricaux. Quand ils ont demandé la loi du dessaisissement, quand ils ont brisé la Chambre criminelle et transporté à toute la Cour de cassation les trois chambres réunies le jugement de révision de l’affaire Dreyfus, ils disaient : « Nous prenons l’engagement de nous incliner devant la sentence des nouveaux juges, quelle qu’elle soit. D’avance, nous acceptons l’arrêt. » Or, à peine l’arrêt est-il rendu que les mêmes hommes s’insurgent. Ils écrivent que « le syndicat » a acheté toute la Cour de cassation, que le rapporteur Ballot-Beaupré est un vendu et un misérable. Ils font plus et mieux. Le président de la République a commis, à leurs yeux, deux grands crimes. Il est l’élu des républicains contre Méline et contre la droite. De plus, il n’a pas essayé d’entraver ou de fausser la révision par les louches manœuvres que pratiquait Félix Faure. Si, devant cette résurrection ignominieuse de l’ignominieuse Boulange, devant cette levée de gandins, de muscadins de cercles, de gentilshommes de sacristie et de sport, les républicains ne prennent pas l’offensive, ils seront de misérables dupes et l’histoire les bafouera. »
Jaurès engage les officiers à se renseigner enfin : « On m’assure que, parmi les officiers, les quatre cinquièmes aujourd’hui encore ne savent rien et ne veulent rien savoir. Ils n’ont pas lu et ils jurent qu’ils ne liront pas un seul document de l’enquête. Il leur plait, contre toute évidence, de tenir encore Dreyfus pour coupable, et ils se refusent systématiquement à la vérité. » Quant aux instituteurs, ils doivent expliquer aux paysans, si longtemps trompés, où en est l’affaire : « Ils ne trouveront jamais une plus haute leçon morale à donner au peuple. Jamais ils n’eurent une occasion plus éclatante de lui montrer qu’il faut résister aux mouvements aveugles de la passion, et toujours réfléchir, toujours tenir sa pensée éveillée et ouverte. » De leur côté, « les socialistes, les républicains de Paris, indignés de l’audace croissante de la réaction royaliste et boulangiste, se préparent dimanche prochain, à Longchamp, à opposer le cri de « Vive la République ! » aux vociférations des rastaquouères et des marquis. Ils se préparent aussi, s’il le faut, à opposer la force à la force. Nul de nous ne manquera au rendez-vous. »
En effet, le 11 juin, la grande manifestation de force républicaine autour du président entraine la chute du ministère Dupuy aux positions ambiguës. Le 22 juin, Waldeck-Rousseau forme une équipe de défense républicaine.
Pour Jaurès, l’Affaire ne prendra fin qu’avec la réhabilitation complète du martyr. Mais le nouveau conseil de guerre va se trouver devant le dilemme suivant : reconnaitre l’innocence de Dreyfus, c’est affirmer la culpabilité du général Mercier. Jaurès l’a bien vu, et Déroulède aussi. Jaurès commente un discours prononcé au début de juillet par le chantre de l’air pur, de la route large et du clairon qui sonne la charge : « Il n’est pas surprenant qu’au moment où s’écroule l’édifice du mensonge et du crime construit par l’État-major, M. Déroulède éprouve le besoin de se garer. Et il annonce avec fracas que si Dreyfus est proclamé innocent, les cinq ministres de la Guerre et les généraux Boisdeffre, Pellieux et autres qui ont trompé le pays, doivent être châtiés comme des imposteurs et des meurtriers. » Il y a dans ces propos une double manœuvre. « D’une part il essaie encore, par le plus coupable artifice, de troubler les juges militaires du conseil de Rennes. Il leur signifie qu’en acquittant Dreyfus ils condamneront à la flétrissure, et même à des châtiments plus positifs, les ministres et les généraux. » Et puis : « Il prend ses précautions dans l’hypothèse tous les jours plus probable de l’acquittement. Il tente d’amortir le choc qu’aura à subir le parti nationaliste et plébiscitaire en rejetant toute la faute aux ministres et aux généraux. » Il fera porter la responsabilité au régime parlementaire.
Jaurès continue ses tournées. À Marseille, après Lyon et Grenoble, il parle de l’Affaire ; il expose une fois de plus ses arguments et se félicite de l’action du parti socialiste en faveur de la vérité. Le reportage du Petit Provençal du 15 mai 1899 se termine ainsi : « La merveilleuse péroraison de Jaurès provoque une véritable explosion d’enthousiasme. Toute la salle est debout, acclamant l’orateur ; les chapeaux s’agitent au bout des cannes ; les applaudissements et les cris de « Vive Jaurès ! » se prolongent durant un quart d’heure. ». Les socialistes se trouvent-ils tous avec enthousiasme sur la même voie ?

3. Le manifeste Guesde-Vaillant

Parmi les événements, nous avons mentionné la formation du ministère de défense républicaine. Pour la première fois, il comprend un socialiste, ce qui est mal vu par certains membres d’un parti désuni.

Le ministère
Les manifestations réactionnaires en coulisse, dans la presse et dans la rue ont provoqué un sursaut des républicains. Méline n’a pas été élu président de la République ; Dupuy a été renversé. Loubet demande à Waldeck-Rousseau de former un ministère. Autour de lui, non « avancé », mais ferme républicain, les deux personnalités marquantes seraient le socialiste Millerand, ami de longue date de Jaurès, et le général de Gallifet comme ministre de la Guerre, décidé à faire rentrer les officiers dans l’obéissance au pouvoir civil. Mais Gallifet est connu pour son rôle dans la répression de la Commune de Paris. Pour les socialistes, le problème est double : un des leurs peut-il entrer dans un gouvernement bourgeois ? un gouvernement dans lequel se trouve le massacreur du prolétariat ?
Jaurès hésite, puis se décide : la situation exige un ministère résolu, un gouvernement de salut républicain. D’après lui, les prolétaires pensent : « Ce n’est pas encore notre République, mais c’est la République, et nous la sauverons, et à force de la sauver nous la ferons nôtre. »
Le 24 juin (La Petite République), c’est l’explication, complète et circonstanciée : « Voici, pour notre parti, une violente secousse. La combinaison ministérielle qui amène au pouvoir le modéré Waldeck-Rousseau, le général de répression Gallifet et le socialiste Millerand est bien faite pour étonner et émouvoir le prolétariat. Mais c’est une raison de plus pour que tous nous regardions les choses en face et que nous prenions notre responsabilité. Mon opinion personnelle très nette est que si le ministère agit, et sans retard, si, par d’énergiques décrets, il fait rentrer dans l’ordre les généraux et colonels factieux, s’il refoule les tentatives de coup d’État qui pointent de tout côté, il faut le soutenir. » Waldeck-Rousseau a estimé qu’il avait besoin d’un sabre pour briser tous les sabres de la conspiration militaire. « La République est en péril. Si un ministère a le courage, pour la sauver, de frapper les factieux galonnés, peu nous importent les instruments dont il se sert. Ce sont des actes qu’il nous faut : la qualité des agents nous est indifférente. J’ajoute que, pour ma part, et sous ma responsabilité personnelle, j’approuve Millerand d’avoir accepté un poste dans ce ministère de combat. Que la République bourgeoise, à l’heure où elle se débat contre la conspiration militaire qui l’enveloppe, proclame elle-même qu’elle a besoin de l’énergie socialiste, c’est un grand fait ; quelle que soit l’issue immédiate, ce sera une grande date historique, et un parti audacieux, conquérant, ne doit pas, à mon sens, négliger ces offres du destin, ces ouvertures de l’histoire. »
Le 26 juin, le ministère obtient la confiance par 262 voix contre 237 et il y a 61 abstentions. Pour Jaurès, le vote a une signification très nette. « Dans la majorité qui a soutenu le ministère, il n’y a que des républicains ; dans la minorité qui l’a combattu, se rencontrent tous les monarchistes, tous les cléricaux, tous les nationalistes et anciens boulangistes, tous les grands patrons exploiteurs. Ceux-là, les Motte, les de Solages, peu leur importait que Gallifet fût parmi les ministres. Du moment que, cette fois, il n’avait pas pour consigne de tirer sur les ouvriers, il n’était plus leur homme et ils votaient contre lui. » Si les socialistes avaient voté contre le ministère (certains ont voté pour, d’autres se sont abstenus), il n’aurait pas vécu.
Et Jaurès d’élever le débat : « Révolutionnaires, nous le sommes à fond, nous le sommes par le but et par la méthode. Nous sommes des communistes. Nous voulons que la propriété fasse retour à la communauté et aux travailleurs organisés. Nous voulons que la classe parasitaire cesse de percevoir les loyers des maisons, la rente du sol, les profits de l’industrie, les dividendes du capital, les rentes du Grand-Livre. Et nous pensons que pour cette transformation prodigieuse il faut que les travailleurs, organisés en parti de classe, conquièrent le pouvoir par tous les moyens que leur offre la réalité mouvante. Mais précisément, parce que nous sommes révolutionnaires, nous voulons que le prolétariat se mêle à toutes les batailles, qu’il exerce une action continue, multiple, toujours nouvelle, qu’il ne se laisse lier par aucune entrave, qu’il ne se laisse même pas immobiliser par des souvenirs sacrés. À quoi ont abouti nos amis révolutionnaires dans la crise qui, depuis quelques jours, passionne le pays ? Ils ont abouti à l’abstention. Ils n’ont pas voté pour le ministère parce qu’il contenait le nom de Gallifet. Ils n’ont pas voté contre le ministère parce qu’ils n’ont pas voulu faire le jeu du nationalisme et de la réaction. C’est très bien, et ces raisons ne sont point sans valeur. Mais des raisons ne sont jamais tout à fait bonnes quand elles empêchent d’agir. L’abstention ne peut pas être la formule de la Révolution. » Pour conclure : « De l’action, de l’audace, un perpétuel éveil de la pensée et de la vie, voilà la vraie méthode de Révolution. »
Dans La Dépêche du 29 juin, il revient sur le cas de conscience : « Dès que j’ai vu cette combinaison audacieuse, j’ai eu, comme tous nos amis socialistes, au nom de Gallifet, un choc violent. Mais, malgré tout, nous sommes nombreux dans le parti socialiste qui avons dompté d’emblée cette révolte et qui avons dit : « Oui, il le faut. » » Même Paschal Grousset, ancien Communard qui a échappé à l’ordre de mort signé contre lui par Gallifet, a voté en faveur du ministère, disant : « N’importe ! Il faut marcher. » Jaurès ajoute : « Trouvera-t-on souvent dans l’histoire plus héroïque abnégation d’un parti ? La majorité des socialistes a soutenu le cabinet. Sans leur esprit de sacrifice, il était à terre. Oui, notre parti sera récompensé par l’histoire. Il nous plait qu’il ne soit pas composé de ces éternels impuissants qui critiquent, chicanent, disputent et jamais n’agissent et combattent toujours trop tard. Les nôtres ont pris une responsabilité lourde, à coup sûr ; mais il faudra en prendre bien d’autres avant que la révolution sociale ait arraché toutes les racines du vieux monde et planté la nouvelle justice. »
Pour hâter l’unification du parti, Jaurès écrit : « Depuis deux ans, les socialistes ont été divisés sur de graves questions de méthode. Les uns, comme nos maîtres respectés, Guesde et Vaillant, interprétant le principe de la lutte des classes d’une façon timide à mon sens et étroite, prétendaient que le parti socialiste ne devait pas s’engager du tout, ou devait s’engager à peine dans l’affaire Dreyfus. D’autres pensaient, au contraire, que le prolétariat s’affirmait admirablement et se grandissait comme classe en exerçant une fonction de justice, de vérité et d’humanité que la bourgeoisie dirigeante était incapable de remplir. Je crois que l’événement nous a donné raison et qu’il ne se trouvera pas aujourd’hui un seul socialiste pour nous blâmer ouvertement, directement, d’avoir mené ce combat. »
Pas un socialiste pour blâmer Jaurès ? L’article que je viens de citer est du 13 juillet, dans La Dépêche. Le 15, La Petite République publie le manifeste « À la France ouvrière et socialiste ».

Le manifeste
Le texte du manifeste de Guesde et Vaillant s’ouvre sur l’évocation de la séance de la Chambre qui a voté en faveur de Waldeck-Rousseau. Même s’ils n’ont pas osé préconiser de voter contre, les rédacteurs expriment leur colère et condamnent la politique menée jusque là par Jaurès, sans citer son nom. Ils veulent « en finir avec une politique prétendue socialiste, faite de compromissions et de déviations, que depuis trop longtemps on s’efforçait de substituer à la politique de classe, et par suite révolutionnaire, du prolétariat militant et du parti socialiste. La contradiction entre ces deux politiques devait infailliblement se manifester un jour ou l’autre. Et par l’entrée d’un socialiste dans un ministère Waldeck-Rousseau, la main dans la main du fusilleur de Mai, elle s’est manifestée dans des conditions de gravité et de scandale telles qu’elle ne permettait plus aucun accord entre ceux qui avaient compromis l’honneur et les intérêts du socialisme et ceux qui ont charge de les défendre. Le parti socialiste, parti de classe, ne saurait être ou devenir, sous peine de suicide, un parti ministériel. Il n’a pas à partager le pouvoir avec la bourgeoisie, dans les mains de laquelle l’État ne peut être qu’un instrument de conservation et d’oppression sociale. Sa mission est de le lui arracher pour en faire l’instrument de la libération et de la Révolution sociale. Parti d’opposition nous sommes, et parti d’opposition nous devons rester. » Hors de notre tactique, il n’y a pas de victoire possible ; il faut signifier à ceux qui tenteraient de détourner les travailleurs de leur devoir de classe « que l’heure des dupes est passée ».
Le texte est signé pour le Parti ouvrier français par 24 militants, dont Guesde et Lafargue ; pour le Parti socialiste révolutionnaire par Vaillant, Sembat et d’autres membres ; pour l’Alliance communiste révolutionnaire par 6 élus et secrétaires.

La riposte de Jaurès
C’est un nouveau coup, brutal, porté à Jean Jaurès car c’est lui qui est directement visé. Il ne peut retenir son indignation : « Ou je ne comprends pas le sens du manifeste élaboré par Guesde et Vaillant, et que nous publions plus loin, ou il est la condamnation amère, brutale, offensante de la lutte que nous soutenons ici depuis quinze mois contre la barbarie cléricale et les crimes de l’État-major. »
Allons devant un congrès général du parti et nous nous expliquerons, dit-il à ceux qui l’ont frappé. Ces derniers « prétendront-ils que quand ils ont prononcé tout est dit ? » Quelle diminution pour le prolétariat « s’il laissait à cette classe bourgeoise qu’il veut éliminer de l’histoire, l’honneur d’avoir cherché la vérité et rétabli la justice ! Quoi ! Ce sont des socialistes, ce sont des révolutionnaires, qui voulaient que seuls Trarieux, Reinach, Waldeck-Rousseau, Scheurer-Kestner, fissent jaillir la lumière et éclater la vérité vengeresse ! Ce sont des apôtres de la lutte de classe qui voulaient laisser à la classe bourgeoise, à la classe ennemie, toute la gloire et toute la force morale de ce combat ! Quand autour d’un homme accablé par la puissance des bourreaux conjurés une bataille s’engage, le prolétariat ne regarde pas les autres se battre ; il se bat lui-même. Je plains ceux qui s’imaginent, en éteignant la grande flamme intérieure du prolétariat, hâter l’heure du soulèvement. Mais, quoi que fassent les chefs de groupe obstinés en de mauvaises bouderies, le résultat est acquis : il est inscrit dans l’histoire. C’est bien la classe ouvrière, c’est bien le parti socialiste tout entier qui a rendu possible la libération d’un innocent écrasé par toutes les forces du mensonge : nul ne pourra ravir ce titre au parti de la Révolution. Ah ! le beau système d’équilibre et d’abstention qu’on nous prêchait entre les diverses fractions bourgeoises ! Je prouverai sans peine à Vaillant et à Guesde, qui se réclament de Marx, qu’ils sont en opposition violente avec la méthode révolutionnaire définie par Marx. »
Les faussaires et les bourreaux auraient tort de compter sur la complicité de la classe ouvrière par abstention : « La conscience révolutionnaire et humaine du prolétariat socialiste sera plus forte que tous les manifestes. Quant à nous, il est cruel à coup sûr que les mêmes hommes qui nous ont livrés depuis un an sans défense à la bande des loups nationalistes et qui nous ont laissé porter le poids du combat, des injures et des haines, essaient maintenant d’exploiter l’incident Gallifet pour nous accabler. Mais si cet excès d’injustice nous révolte, il ne nous abat pas. Nous continuons la bataille. » Tandis que les auteurs du manifeste restent dans leur belle inaction révolutionnaire.
Et ces signatures sous le texte du manifeste ? Ne sont-elles pas celles des socialistes qui ont appelé Jaurès à leur aide un peu partout en France ? Ils approuvaient son combat ; à présent ils le frappent « comme par un coup de couteau ». On va bientôt apprendre que plusieurs « signataires » n’ont pas été consultés, mais Jaurès ne veut pas s’éterniser sur ce point. Il préfère tirer argument de ces attaques peu solides pour pousser à l’unité, propice à la discussion. Celle-ci, « nous la voulons, mais publique, mais entière, devant tout le parti convoqué. Finissons-en avec le régime du huis clos socialiste, et qu’un grand congrès national règle au grand jour les questions de tactique controversées. Assez longtemps quelques-uns ont parlé pour le parti. Il est temps qu’il parle, lui-même. »
Pas de huis clos dans le parti. Le huis clos a fait assez de mal dans l’affaire Dreyfus qui revient à la une de l’actualité avec le conseil de guerre de Rennes dont le verdict va constituer un nouveau sommet de stupidité.

4. Le verdict de Rennes

Alfred Dreyfus a été rapatrié le 30 juin. Le conseil de guerre qui doit le juger une nouvelle fois se réunit à Rennes à partir du 7 août. Jaurès reste jusqu’au verdict, le 9 septembre. Il envoie ses impressions quotidiennes à La Petite République (reprises par Le Peuple de Lyon), et quatre articles plus synthétiques à La Dépêche de Toulouse.

Rennes saisie par l’événement
Dans celui du 21 août, il décrit la ville et son atmosphère : « Il faut se lever à cinq heures pour arriver à temps à l’audience. Cette promenade matinale, pour nous qui avons à traverser une bonne partie de la ville de Rennes, ne manque pas de charme. Sur tout le parcours, on voit apparaitre aux fenêtres qui s’ouvrent des têtes de « dreyfusards ». Les Rennais se couchent tôt et se lèvent assez tard ; en sorte qu’à six heures du matin c’est « aux étrangers » venus pour le procès qu’appartient le pavé de Rennes. Par « étrangers », entendez aussi bien les Parisiens que les journalistes de Londres, de Stockholm, de Copenhague, de New York et de Chicago. Avant d’arriver au lycée où le procès se juge, il nous faut franchir la Vilaine, et le pont, très court, est gardé par des cavaliers dont les armes reluisent et dont les chevaux se cabrent.
« Cette exaltation inaccoutumée de la vie, dans la ville grise et encore sommeillant, a quelque chose d’assez piquant et qui émoustille le cerveau. Les audiences qui durent cinq heures et demie avec une suspension de dix minutes à peine, sont fatigantes et presque épuisantes, quand on les suit avec passion. Et comment ceux qui depuis deux ans ont été mêlés à ce grand drame ne se passionneraient-ils pas au dernier acte, si tragique encore et si disputé ? Quelle souffrance d’entendre, muet, les redites du général Mercier ou les perfidies du général Roget ! On souffre doublement, et pour soi-même et pour l’accusé. Ce martyr dont, malgré leurs préjugés et leur mauvais vouloir, les juges militaires eux-mêmes seront obligés de proclamer l’innocence, s’imaginait, en rentrant en France, trouver l’accueil ému et fraternel d’un grand peuple qui peut se tromper, mais qui ne veut pas être le bourreau de l’innocent. Et voilà qu’il faut encore livrer bataille ! Voilà que le mensonge et la haine s’acharnent encore contre lui !
« Je ne puis traduire l’émotion de pitié que j’ai eue en le voyant il y a huit jours pour la première fois. Il y a dans son regard une profondeur de souffrance inexprimable ; une fixité d’attente extraordinaire. On a dit que son regard n’avait pas d’expression. Quelle erreur ! La vérité est qu’il n’exprime plus des pensées momentanées, des sensations immédiates ; en ce regard, la minute présente est comme abolie, mais on y devine les abîmes de la souffrance passée et du douloureux espoir. Quand il s’est avancé, le dos courbé, d’une allure automatique, marchant tout droit devant lui, il m’a semblé qu’il était condamné à une marche sans fin, en ligne droite, sous une rafale de haine contenue. »
Jaurès loge chez le professeur de philo Victor Basch. C’est là qu’il rédige ses articles et qu’il tient conseil avec Mathieu Dreyfus, le colonel Picquart, Bernard Lazare, l’avocat Labori. Il se rend aussi au « quartier général » des dreyfusards, l’auberge des Trois Marches, où la journaliste Séverine remarque sa belle voix et son rire puissant. Le procès attire reporters et photographes ; des cartes postales sont éditées. Le dessinateur Couturier retouche des vues de la ville, par exemple celle qui représente le palais de Justice. Sur le toit du bâtiment, il écrit « La Vérité est en marche », « Honneur à Zola », « Honneur à Picquart » ; il esquisse un portrait de Jaurès. Mercier et Gonse figurent comme un pantin au sol et un autre tombé dans le bassin, tandis qu’un rasoir évoque le faussaire Henry. Le propriétaire d’un terrain situé en face du lycée y construit une estrade d’où, moyennant 50 centimes ou un franc, on peut voir l’entrée et la sortie des protagonistes. Des étudiants antisémites essaient de manifester ; ils sont rossés par les ouvriers et n’y reviennent pas.
Labori est atteint d’un coup de feu qui le blesse sérieusement, mais les audiences ne sont pas suspendues. Jaurès constate : « Pour perdre plus sûrement Dreyfus, l’État-major avait supprimé sa défense en 1894. Cette fois, il trouve plus simple de supprimer ses défenseurs. » En séance, en écoutant les redites des généraux, Jaurès note que « le meurtrier qui avait abattu Labori était bien dans la logique du nationalisme clérical. Celui-ci veut avant tout supprimer la vérité. Il n’y a pas réussi par la menace ; il n’y a pas réussi par les pièces fausses ; il n’y réussit pas davantage par les inepties théâtrales et usées, désormais, de ces généraux de parade ; il ne lui reste plus qu’à abattre par le meurtre les têtes pensantes. »

Dreyfus, ses juges, ses accusateurs
Dans son article plantant le décor, Jaurès dit aux lecteurs de La Dépêche son admiration pour Dreyfus. Il y revient à plusieurs reprises dans La Petite République, et il souligne ses cris du cœur qui tranchent avec son attitude impassible. Ainsi le 14 août, après la déposition mensongère de Mercier : « Et je me disais, avec une souffrance plus aiguë de minute en minute : est-ce que Dreyfus ne va pas sortir enfin de ce silence de mort ? est-ce qu’il ne va pas se déclouer de sa croix pour souffleter de sa main saignante la face des bourreaux ? Mais tout à coup au moment même où le général Mercier, après avoir épuisé toutes ses niaiseries et tous ses mensonges, se tournait doucereusement vers sa victime et lui disait : « Capitaine Dreyfus, si un doute avait effleuré mon esprit, je vous dirais que je vous demande pardon ! » Dreyfus, brisant enfin la porte de bronze qui semblait à jamais fermée sur sa souffrance, a crié d’une voix tragique à son bourreau : « Vous devriez le dire et c’est votre devoir ! » Toute l’assemblée s’est levée comme en un mouvement unanime de résurrection, et c’est sous les huées des hommes rendus enfin à la justice et à la pitié que le général Mercier est descendu de l’estrade. » Et le 16 août, après l’intervention de Cavaignac, Dreyfus s’est levé et lui a dit d’une voix sévère : « Quand on a fondé sa conviction sur des pièces fausses, on devrait renoncer au rôle d’accusateur. »
Quant aux sept juges : « Ce qui est grave, c’est que les juges militaires semblent ignorer complètement l’affaire qu’ils ont à juger. On m’assure qu’ils n’ont même pas ouvert les volumes de l’enquête de la Cour de cassation. Pour eux, elle ne compte pas ; ils ne la connaissent qu’à travers les analyses trompeuses et les commentaires mensongers de La Libre Parole et de L’Écho de Paris. » Jaurès constate que les membres du conseil de guerre désirent condamner Dreyfus. Ils attendent, ils espèrent qu’une révélation leur permettra de le faire, sauvant ainsi ce qu’ils appellent « l’honneur de l’armée ». La moindre preuve de la culpabilité de Dreyfus sera donc accueillie par eux avec un empressement extrême et une sorte de reconnaissance… Seulement, cette preuve ne vient pas.
Les dépositions confirment l’enquête de la Cour de cassation. Devant l’accumulation des preuves de l’innocence de Dreyfus, les accusateurs ne sont plus que des accusés. Ils sont terrassés, non par le remords, mais pas la peur. « Il me semble, écrit Jaurès, que je suis au bord d’une mare peuplée d’êtres bizarres et difformes qui jamais n’étaient montés au jour. Et tout à coup, une lourde pierre tombant au fond de l’eau trouble fait monter par milliers des êtres inconnus, des formes étranges de sottise et de scélératesse, des têtards ridicules et mauvais, gonflés de bêtise et de venin. »
« J’ai entendu des journalistes, des intellectuels, des artistes exprimer leur dégoût devant tout cet appareil de mensonge systématique et ils avouaient une sorte de lassitude morale. « Quoi ! c’est à de pareils spectacles que nous fera désormais assister l’humanité ? Quoi ! il faudra discuter et discuter encore des fables qui ne résistent pas à quelques minutes d’attention ? Quoi ! des juges auront l’air de prendre au sérieux cette comédie montée en collaboration par l’État-major et les jésuites ? » Et je dis à ces hommes nerveux : « Comme on voit que vous avez peu l’habitude de la lutte ! Et vous imaginez-vous que la masse des préjugés humains aggravée par les savantes manœuvres de la réaction cléricale puisse être soulevée en un jour ? Il ne suffit pas d’ordonner quelques raisonnements invincibles ! Il ne suffit pas de traduire en quelques images éclatantes l’idéale beauté de la justice ! Il faut être prêt à une rude besogne de destruction quotidienne. Il faut n’être ralenti ni par la persévérance du mensonge, ni par les calomnies abominables, ni par les préjugés persistants ! Il faut avoir la force de lire du Maurice Barrès sans se dégoûter à jamais de la race humaine. Il faut savoir lire du Lemaitre sans croire à l’irrémédiable déchéance de l’esprit français. » Tant pis pour ceux dont les nerfs défaillent. La vérité, aujourd’hui, veut de rudes compagnons prêts aux besognes révolutionnaires et animés d’un invincible espoir ! »

Quelle honte devant l’étranger !
La fin du procès approche ; Jaurès hésite. Non, il n’est pas possible de condamner Dreyfus ! Et pourtant, il sent qu’ils vont le faire ! Le commissaire du gouvernement, un commandant du nom de Carrière ose demander la condamnation. Jaurès ne peut réprimer son indignation : ce Carrière parle au nom de la France ! « Après tout, puisque nous n’avons pas jeté bas cette société de mensonge, c’est en notre nom que parle l’inepte et féroce Carrière. C’est en notre nom qu’il a requis, sans une ombre de preuve, une condamnation nouvelle de Dreyfus innocent. Je suis sorti de cette audience avec une brûlure de honte qui ne guérira pas de longtemps, quelle que soit l’issue du procès. Quoi ! C’est là la France, la noble, la généreuse, la lumineuse France ! C’est là ce que l’Église et l’Armée ont fait d’elle ! C’est à cette sottise abjecte et venimeuse que l’esprit nationaliste et clérical a conduit notre pays ! Je le demande à tous les citoyens libres de tous les pays ; je le demande à tous ceux qui ne veulent pas mourir d’asphyxie, suffoqués par le chauvinisme imbécile : trouverons-nous le moyen de nous faire naturaliser hommes ? »
Le 9 septembre, Jaurès télégraphie son article à La Petite République au sortir de la salle d’audience. Verdict : coupable par cinq voix contre deux, avec circonstances atténuantes ! « C’est la tête haute et le cœur haut que nous avons entendu l’abominable sentence de mensonge et de meurtre. Le militarisme clérical a réalisé un crime sans précédent. On avait vu des erreurs judiciaires, on avait vu des innocents condamnés. On n’avait jamais vu, après la reconnaissance de l’erreur, des hommes s’acharner sur un innocent et le condamner une seconde fois. C’est un défi monstrueux à la conscience et à la raison. » Deux officiers sur sept ont osé se dresser contre la hiérarchie et voter pour l’acquittement : les autres « ont reculé devant leur propre crime, ils ont accordé à Dreyfus les circonstances atténuantes. Pourquoi ? Pourquoi ? Si, lui, officier d’État-major, a trahi, s’il a abusé de cette situation exceptionnelle pour livrer à l’ennemi les secrets les plus précieux de la France, quelles circonstances atténuantes peut-il mériter ? La vérité est que les bourreaux ont pris peur, leur main a tremblé, et le défi jeté par eux à la conscience humaine a hésité et a tourné court. Quel aveu de l’innocence de Dreyfus ! et comme nous allons reprendre avec des forces redoublées la belle bataille révolutionnaire et humaine contre le militarisme scélérat qui défaille en sa scélératesse même ! »
Le gouvernement propose aux défenseurs de Dreyfus qu’il demande sa grâce au président de la République. Est-ce que ce serait reconnaitre le crime ? Non, car le verdict signifie que Dreyfus est innocent. Doit-il encore subir une nouvelle peine ? Il n’y survivrait pas. Jaurès est de ceux qui le comprennent, et il participe à la rédaction de la déclaration d’Alfred Dreyfus : « Le gouvernement de la République me rend ma liberté. Elle n’est rien pour moi sans l’honneur. Dès aujourd’hui, je vais continuer à poursuivre la réparation de l’effroyable erreur judiciaire dont je suis encore victime. Je veux que la France entière sache, par un jugement définitif, que je suis innocent. Mon cœur ne sera apaisé que lorsqu’il n’y aura plus un Français qui m’impute un crime qu’un autre a commis. »

Retour dans le Tarn
Après la grâce présidentielle, Le Conservateur, journal de la famille Reille, affirme que « la grâce n’efface pas le crime ». « En sollicitant la grâce de leur client, les amis de Dreyfus ont implicitement accepté les décisions de la justice, et par conséquent reconnu qu’ils avaient eu tort d’accuser de félonie la juridiction militaire. » C’était le 24 septembre 1899. Et, dans le numéro suivant, du 1er octobre, Le Conservateur lance un « Appel à nos concitoyens » à la suite de la fête pour l’inauguration du troisième four de la Verrerie ouvrière : « Dimanche à Albi, publiquement, ont été prononcées les paroles les plus outrageantes contre la patrie et contre l’armée. Il a été dit que l’armée était un « ramassis de scélérats », et le souffle patriotique qui l’anime a été qualifié de « bestialité militaire ». » Pour riposter, les patriotes sont appelés à une manifestation, le 15 octobre, dans la même ville d’Albi, par un comité comprenant les barons Xavier et Amédée Reille et le marquis de Solages. Le 8 octobre, le journal s’en prend directement à Jaurès, « l’orateur antipatriote à la solde des juifs et des francs-maçons ». Toute la une du numéro du 22 octobre est consacrée à la « manifestation patriotique d’Albi ». M. Delpech-Cantaloup s’y est écrié : « Nous combattons pour deux choses immortelles : Dieu et la Patrie ! Vive Dieu contre les sectaires ! Vive la Patrie contre les dreyfusards ! » M. Lasies a suggéré au public : « Répétez, je vous prie, mon cri de guerre : À bas les juifs ! » Le baron Amédée a posé la question : « Qui veut précipiter la France dans une nouvelle rechute ? » Et il a répondu : « Ce sont les agitateurs sans patrie, les professionnels de la grève, les exploiteurs des misères de la classe ouvrière. »
Dans La Dépêche du 21 septembre, Jaurès souligne le fait que, « pour la première fois depuis trois ans, les républicains socialistes de Carmaux ont pu tenir une réunion publique ». Ceci grâce à la neutralité respectée par le gouvernement et ses agents. Toutes les violences et les menaces, tolérées jusque là, n’ont pu supprimer la pensée socialiste à Carmaux. Et même : « Un verrier de la verrerie Rességuier a demandé la parole au début de la réunion et, au nom de quelques-uns de ses camarades, m’a offert un bouquet. C’est le réveil de la liberté asservie à l’usine de M. Rességuier. Il n’a prononcé aucune parole discourtoise pour son patron. Il n’a fait aucune allusion à la situation de l’usine : il s’est contenté de me souhaiter la bienvenue. » Le lendemain, cet ouvrier est jeté à la porte, mais la VOA l’embauche aussitôt. Cette grande réalisation prolétarienne, en plein développement, organise une fête pour l’inauguration de son troisième four.
Elle a lieu le 24 septembre, occasion pour Jaurès de célébrer l’harmonie entre les organisations coopératives et syndicales et l’action politique socialiste : « Tous les syndicats, toutes les coopératives savent aujourd’hui qu’une action partielle ne peut suffire à transformer la société et à émanciper le travail. Il y faut un effort d’ensemble, et cette action générale du prolétariat conquérant le pouvoir pour transformer la propriété, c’est précisément l’action politique et socialiste. D’autre part, les militants de la politique socialiste savent que leur action serait vaine si les prolétaires ne s’organisaient pas fortement en syndicats et en coopératives pour améliorer un peu leur condition, même dans la société actuelle, pour défendre leur salaire, pour s’exercer à l’administration d’intérêts substantiels et se préparer ainsi à la direction de la société nouvelle qui sera une immense coopérative des travailleurs. » Bien entendu, il s’en prend aussi au militarisme responsable du scandaleux verdict de Rennes, militarisme qui fait le plus grand mal à l’armée française.
Il faut attendre l’article du 19 octobre pour lire ses réactions après la manifestation réactionnaire du 15 : « On conviendra que je serais excusable si je me laissais aller à un petit mouvement de vanité. Quoi ! on convoque à Albi des colonels, des généraux, des amiraux et même M. Millevoye, tambour-major du nationalisme, pour réfuter une phrase de moi… que je n’ai pas prononcée ! » Il est surtout déçu de voir « mêlé à cette mascarade » le vieux colonel Teyssier « qui, lui du moins, a des états militaires sérieux ». « Voilà pourtant à quelles aberrations aboutit l’esprit de corps, et c’est le plus saisissant exemple du péril militariste. On flétrit les Esterhazy, les Henry, les Gonse, les Lauth, les Gribelin, tous les menteurs, tous les faussaires. On flétrit Mercier, qui a assassiné un innocent, et tout à coup le colonel Teyssier, qui défendit Bitche, se lève et dit : « Présent ! Je viens défendre l’armée. » À la bonne heure, monsieur le colonel, mais quand le pays saura que les hommes comme vous, uniquement parce qu’ils ont porté l’uniforme, se solidarisent avec des bandits, c’est vous qui aurez tué l’armée. »
Qui a participé à la manifestation ? Réponse de Jaurès : « Un bon tiers de royalistes, un quart d’antisémites et nationalistes, un quart de ralliés et un sixième de républicains mélinistes, voilà à peu près le dosage de la manifestation « nationale » d’Albi. » En réalité, les Reille et de Solages dirigeaient l’opération. Ils ont été effrayés du réveil de la population ouvrière de Carmaux. Il fallait prendre une revanche. Il fallait aussi consoler M. Rességuier, que le succès de la Verrerie ouvrière « irrite jusqu’à la frénésie. »
« La Patrie, odieusement exploitée et abusée, est devenue le refuge de la réaction menacée. C’est d’un masque de patriotisme que généraux factieux, prêtres despotes, capitalistes oppresseurs et exploiteurs couvrent leur visage. Dans le cortège d’Albi, le masque est tombé. Et pendant que tous ces charlatans de patriotisme paradaient sous le mépris de la population albigeoise républicaine et probe, pendant que tous ces privilégiés, qui depuis un siècle ont laissé au peuple ouvrier et paysan presque toute la charge militaire, poussaient des « Vive l’Armée ! Vive Dieu ! » les républicains, les ouvriers acclamaient la République sociale. C’est elle, mes beaux messieurs, qui vous matera. C’est elle qui écrasera vos conspirations et vos privilèges. C’est elle qui vous arrachera la Patrie que vous profanez et refera de la France obscurcie par vous une grande lumière humaine. Bientôt, à Paris même, une grandiose manifestation républicaine fera vibrer par centaines de mille les démocrates, les travailleurs, les vrais patriotes. Vous, vous n’êtes que les faussaires de la Patrie. »
Jaurès évoque ici la manifestation du 19 novembre, pour l’inauguration du groupe statuaire « le Triomphe de la République » de Dalou, au cours de laquelle le Paris républicain et socialiste a balayé la rue des éléments réactionnaires qui la contrôlaient depuis le procès Zola. Jaurès note, dans La Dépêche que « trois cent mille citoyens ont pu manifester dans Paris, avec les emblèmes choisis par eux [y compris les drapeaux rouges] sans qu’il y ait eu la plus légère bagarre, le moindre trouble, la moindre provocation : c’est que le peuple sait se gouverner et se diriger lui-même, et qu’on assurera l’ordre désormais, non par la peur et la compression, mais par la confiance et la liberté. »

 

Chapitre XIII – Pour Dreyfus, 1898

Avant les législatives, l’engagement de Jaurès dans l’affaire Dreyfus n’a pas été un argument décisif dans la campagne du marquis et dans la défaite du socialiste. Mais cela a compté. Écarté du Parlement, il exprime sa conviction bien établie.

 

  1. Jaurès intervient

 

Des réunions tumultueuses

Fin juin, il est en tournée dans le Midi où l’opinion est partagée. À Toulon, une voix interrompt son discours sur le socialisme en criant : « Et Dreyfus ? » Jaurès répond : « Je suis prêt à traiter cette question délicate, mais il faut remplacer la passion par le raisonnement, l’agitation inconsidérée par le calme. » Et il reprend sur l’internationalisme et les nécessaires lois sociales. Puis il aborde la « question délicate » : « Si je me trompe, ce n’est pas le parti socialiste qui est engagé avec moi. Mais si je dis la vérité, si je fais éclater la lumière, le parti socialiste en profitera. » Sans hésitation, il affirme qu’Esterhazy est le coupable. Le discours terminé, dit Le Petit Provençal, « la salle croule sous les bravos enthousiastes ».

Le 1er juillet, à Montpellier, le public est loin d’être acquis. Le Petit Méridional mentionne les fréquentes interruptions de l’orateur qui attaque d’entrée : « Dans une question poignante, dans une question qui met aux prises les caractères, les intelligences, les passions les plus nobles, j’ai une conviction qui heurte le sentiment public. Cette question, pas plus à Montpellier qu’ailleurs, je ne veux l’éluder, et ce serait de ma part une lâcheté si je ne vous parlais pas de l’affaire Dreyfus. (Des applaudissements retentissent, entremêlés de protestations et de voix diverses. La salle devient houleuse. On crie : Vive l’armée !) » Jaurès répond : « Oui, vive l’armée, mais cette armée ne sera forte que si elle est en harmonie avec les institutions de notre temps. Il ne faut pas qu’elle devienne une caste à part, abusant de son autorité ; si jamais, par votre faute, il en est ainsi, c’est vous qui aurez perdu l’armée. (Ces paroles soulèvent des applaudissements en même temps qu’un véritable tumulte. De la scène, on voit des agents de police qui expulsent un perturbateur. Pendant dix minutes au moins le bruit persiste. Jaurès, impassible, se promène de long en large sur la scène.) » Lorsque le calme revient, il explique que Dreyfus a été illégalement condamné et que la bourgeoisie a montré sa faillite morale en se dérobant devant la recherche de la vérité. La classe ouvrière doit se substituer à elle. Il poursuit sa démonstration ; les cris redoublent, ce que Jaurès interprète ainsi : « Vous sentez que le moment est venu où je vais démasquer Esterhazy. » Quelqu’un crie : « Assez de Dreyfus ! » Minuit sonne. Un nouveau contradicteur essaie de parler. Le public estime que cela suffit. Le bureau félicite l’orateur et l’engage à persévérer. Quelques protestations sont couvertes par les applaudissements. Jaurès crie : « Vive la République sociale ! »

D’après leur attitude, les contradicteurs de Jaurès à Montpellier appartiennent au camp antidreyfusard. Mais tous les socialistes n’approuvent pas sa démarche. Le 24 juillet encore, un manifeste des guesdistes affirme que les prolétaires n’ont pas à se mêler de la bataille entre deux fractions de la bourgeoisie. Jaurès y avait répondu par avance dans La Petite République du 7 juillet : « Il y a des « malins » qui me disent : « Pourquoi vous occupez-vous des affaires Dreyfus et Esterhazy au lieu de vous occuper de la question sociale ? » Et je leur réponds d’un mot que la lutte contre le militarisme est aujourd’hui le point le plus aigu de la lutte sociale : il n’y a pas d’acte plus socialiste, il n’y en a pas de plus révolutionnaire que de surprendre et de dénoncer les sottises, les hypocrisies et les crimes des grands chefs réactionnaires qui, demain, sur un signe du Capital et de l’Église, écraseraient le prolétariat. À quoi nous servira d’organiser le peuple ouvrier en un parti de classe, à quoi nous servira de prêcher l’expropriation politique et économique de la bourgeoisie capitaliste, si pendant ce temps le chauvinisme aveugle des foules et les intrigues de l’État-major créent, au-dessus de nous, contre nous, un pouvoir militaire infaillible, irresponsable, souverain, toujours prêt à nous foudroyer ? S’incline qui veut : les socialistes resteront debout. »

 

Le coup d’éclat de Cavaignac

7 juillet ! Le même jour, le ministre de la Guerre, Cavaignac, fils du général qui réprima les journées de juin 1848 et fut battu par Bonaparte aux présidentielles de cette même année, Cavaignac, donc, prononce un grand discours devant les députés : « Messieurs, ç’a été effectivement la première préoccupation du Gouvernement de rechercher par quels moyens il pourrait mettre un terme à l’agitation de ce pays. Peut-être eût-il été possible de se borner à apporter ici l’affirmation de son respect pour l’autorité de la chose jugée. Mais nous estimons que le scrupule le plus étroit ne peut nous empêcher d’apporter ici les faits qui sont venus la confirmer. S’il est, au moment où je parle, dans ce pays une minorité de bonne foi que le silence observé jusqu’ici ou que des manœuvres coupables ont permis de tromper ou d’égarer, nous avons le devoir de tout faire pour l’éclairer. » Il cite alors deux lettres échangées entre les attachés militaires allemand et italien, deux lettres où figurent les expressions : « D… m’a porté beaucoup de choses très intéressantes » et « ce canaille de D… », désignant un homme qui a livré les plans d’une place forte française. Cavaignac poursuit : « Bien qu’il soit certain à mes yeux que c’est de Dreyfus qu’il s’agit ici, si l’on veut admettre qu’il subsiste un certain doute dans l’esprit du fait que le nom n’est désigné que par une initiale, j’ai à faire passer sous les yeux de la Chambre une autre pièce où le nom de Dreyfus figure en toutes lettres. Aux mois d’octobre et de novembre 1896, les correspondants dont je viens de parler s’inquiétèrent, pour des raisons qui sont indiquées fort clairement dans les lettres que j’ai eues sous les yeux ; et alors l’un d’entre eux écrivit la lettre dont voici le texte : « J’ai lu qu’un député va interpeller sur Dreyfus. Si (ici un membre de phrase que je ne puis lire), je dirai que jamais j’avais des relations avec ce juif. C’est entendu. Si on vous demande dites comme ça, car il faut pas que on sache jamais personne ce qui est arrivé avec lui. » J’ai pesé l’authenticité matérielle et l’authenticité morale de ce document. » La Chambre réagit par une série de paroles viriles et des applaudissements prolongés ; elle vote l’impression du discours et son affichage dans toutes les communes de France, sans une seule voix d’opposition, avec une vingtaine d’abstentions. Les guesdistes, ainsi que Viviani et Millerand votent pour l’affichage.

 

Réjouissez-vous !

Les dreyfusards sont désespérés. Jaurès ? Voici un texte tiré des Souvenirs sur l’Affaire de Léon Blum : « Je revois avec précision ce soir d’été, Lucien Herr et Mathieu, assis avec moi dans la chambre où je travaillais. Après le récit de Mathieu [qui assistait à la séance de la Chambre], nous nous étions tus tous les trois. Nous restions, la tête dans nos mains, muets et immobiles. Pleurions-nous ? Je cherche en vain les mots qui rendraient communicable cette pesanteur d’abattement, de consternation, de deuil. Tout à coup, la sonnette tinta et Jaurès poussa la porte. Nous nous tournâmes tous trois vers lui, toujours sans mot dire, d’un mouvement qui signifiait : « Asseyez-vous là, pleurez avec nous… » Mais au contraire il se mit à nous invectiver avec un accent que j’entends encore, où il y avait de la véhémence, de la colère, mais aussi quelque chose de triomphant et de radieux : « Alors, quoi ? Vous aussi ? Tout à l’heure, à la sortie de la Chambre, j’ai dû me débattre contre un groupe de camarades qui m’entouraient, qui me pressaient. Ils s’imaginent que tout est fini, les nigauds, ils m’adjuraient de clore ma campagne. Mais ne comprenez-vous pas que maintenant, et maintenant pour la première fois, nous tenons la certitude de la victoire ? Méline était invulnérable parce qu’il se taisait. Cavaignac parle, discute, donc il est vaincu. Nos seuls adversaires dangereux étaient le mystère et le silence. Maintenant que Cavaignac a donné l’exemple, il faudra tout publier, tout exhiber, il faudra que l’État-major épuise ses réserves. On ne pourra plus nous glisser à l’oreille : « Mais, vous savez, il existe une pièce secrète qui… » Nous contrôlerons tout, nous vérifierons ce qui est authentique et ce qui est faux. Les pièces que Cavaignac a citées tout à l’heure, eh bien ! moi je vous jure que ce sont des faux. Elles sentent le faux, elles puent le faux. Ce sont des faux, d’ailleurs imbéciles, fabriqués pour couvrir d’autres faux. J’en ai eu la certitude rien qu’à l’entendre et j’en ferai la preuve. Les faussaires sont sortis de leur trou ; nous les tenons maintenant à la gorge… Ne prenez plus ces airs d’enterrement ; faites comme moi, réjouissez-vous. » »

Cette attitude de Jaurès est confirmée par ses articles, et d’abord par une interview donnée au journal Le Peuple, de Lyon : « Je suis convaincu que le discours du ministre de la Guerre, grâce au peu de solidité de ses arguments, aura fait faire un grand pas à l’idée de la révision. – Ainsi donc, selon vous, l’affaire est loin d’être close par les déclarations de M. Cavaignac ? – Comment close ! Mais elle s’ouvre au contraire. Et je vous garantis que, fort de ma conviction et du témoignage des faits, je ne serai pas des moins acharnés, malgré les difficultés, à réclamer la lumière. »

Dans La Petite République du 9 juillet, parait cette lettre écrite le 8 à Cavaignac : « Vous avez fait hier, à la Chambre, une œuvre utile et une œuvre criminelle. Vous avez fait œuvre utile en produisant au pays une partie du dossier. Désormais, il ne sera plus permis de parler de la nécessité du huis clos. C’est la nation elle-même qui est saisie par vous du problème. En citant vous-même les pièces qui selon vous doivent former notre conviction, et qui ne figurent pas à l’acte d’accusation, vous avouez, vous proclamez la monstrueuse iniquité de la procédure militaire. » Quant au document dans lequel Dreyfus est cité en toutes lettres, c’est un faux criant. Il suffit de comparer le français des lettres authentiques des attachés militaires étrangers à ce document qui contient les fautes les plus grossières : « Le faussaire, voulant imiter le style d’un étranger, a fabriqué à plaisir le français le plus pitoyable. Mais avez-vous seulement réfléchi à ces choses ? Avez-vous pris le temps et la peine d’étudier, de comparer ? Non : il vous fallait un succès immédiat, un succès de tribune et d’opinion. Prenez garde : ce n’est pas toujours impunément qu’on viole le droit, la justice, la vérité. Les acclamations passeront ; la vérité restera. »

Et encore, le 11 juillet, dans le quotidien dont Jaurès est le co-directeur : « La gloire de M. Cavaignac n’aura pas même duré un jour. Aussitôt que le texte du discours de M. Cavaignac a été connu, il n’y a eu qu’un cri : comment un homme, qui passait pour une intelligence moyenne, a-t-il pu prendre au sérieux les documents ineptes qu’il a cités ? Le faux était si grossier, si imbécile, qu’il sautait aux yeux ; et M. Cavaignac, pour ne l’avoir pas vu, est vraiment un homme fini. Je m’offre à prouver, devant n’importe quelle juridiction, que les deux premières pièces invoquées par M. Cavaignac ne peuvent s’appliquer à Dreyfus, et que la troisième est un faux. Et pendant ce temps, les colleurs d’affiches se préparent à afficher sur toutes les murailles de France le discours de M. Cavaignac. Ô ironie ! Ô lamentable et grotesque aventure ! Il y a un traitre, un traitre authentique, Esterhazy ; pour le couvrir, un faux criminel et imbécile est fabriqué. Et c’est ce faux qui va s’étaler partout avec les honneurs officiels, escorté des applaudissements de la Chambre. Jamais un ministre, jamais un Parlement n’étaient tombés aussi bas dans l’imbécillité. Pour moi, après une étude minutieuse, prolongée, j’ai sur le fond de l’affaire une conviction absolue. »

 

Intermède

Ce n’est pas dans La Dépêche que Jaurès peut exposer toute sa pensée : « Voici pour moi un grand embarras. Comment parler ici de cette affaire Dreyfus et Esterhazy, où je suis séparé de mes amis de La Dépêche par un dissentiment si profond, et qui m’a été si pénible ? Et, d’autre part, comment l’éluder ? Elle est devenue et elle va, quoi qu’on fasse, devenir de plus en plus une des parties vives de la politique. » Par contre, il peut envoyer, de la capitale où il a dû se rendre, interrompant ses vacances studieuses, l’article « Choses de Paris » publié le 17 août, dont j’extrais ce passage : « D’abord, je crois bien qu’en ce moment c’est le coin de France où il y a le plus de fraîcheur. Je connais la terrible chaleur des plages marines à l’heure de midi, quand la mer dort d’un sommeil surchauffé où doivent fermenter les germes. Et je connais aussi l’accablement des grands bois sous le feuillage immobile. Entre la chaleur qui monte de la terre et celle qui tombe du ciel, on respire l’air captif, étouffé et brûlant d’un entresol de verdure. Et je sais encore la foudroyante réverbération des grandes routes de village ; la fermentation des porcheries et des étables se mêle à l’ardeur du soleil. À Paris, de midi à deux heures, les grands boulevards, peu animés, sont comme une large avenue d’ombre, de demi-silence et de fraîcheur. Ce n’est pas l’activité fébrile et exténuante ; ce n’est pas non plus le repos complet et écrasant, mais une animation aisée et légère qui est rafraîchissante comme un souffle. Et tout au bout, derrière le fin et clair feuillage, au fond de l’étroite avenue de colonnes de la Madeleine le bleu du ciel rit allègrement. Quel merveilleux et délicat ressort que celui de l’activité parisienne, jamais lasse, jamais vulgaire et jamais tombante ! »

Est-ce à dire que Jaurès se retire du combat et recherche la fraîcheur du repos ? Que non ! il ne s’agit que d’une pause. Il a commencé la série d’articles pour La Petite République plus tard réunis en volume sous le titre Les Preuves.

Première édition du livre de Jean Jaurès, Les Preuves.

  1. Les Preuves

 

Auteur de ce livre, Jaurès pourrait figurer dans la série « Grands détectives ». En effet, cette enquête rigoureuse et passionnante fait un très bon roman policier. C’est aussi une œuvre d’histoire immédiate, ponctuée d’un coup de théâtre retentissant, d’ailleurs prévu par l’auteur. La parution en feuilleton dans La Petite République, du 10 août au 20 septembre 1898, introduit du suspense, et le tirage du quotidien socialiste connait une forte croissance, jusqu’à cent mille exemplaires. Selon ses habitudes, il a accumulé une documentation exhaustive. Le style du Liseur se retrouve dans les apostrophes directes au lecteur, afin qu’il suive la progression de la démonstration. Le livre, recueil des articles, avec une introduction nouvelle, sort en octobre des presses de La Petite République. Il est plusieurs fois réédité, par exemple dans le tome 6 des œuvres de Jean Jaurès (2001). Il faut le lire ; le résumé qui suit ne peut être qu’imparfait.

 

L’illégalité (10 août)

Jaurès commence par ce qui est le plus évident. Dreyfus a été « assommé par derrière d’un document qu’il n’a jamais vu, et il ne sait pas encore à cette heure pourquoi il a été condamné ». Il souligne la nécessité pour les socialistes d’entrer en scène. À ceux qui lui disent : « Il ne s’agit pas d’un prolétaire ; laissons les bourgeois s’occuper des bourgeois », il répond : « Si Dreyfus a été illégalement condamné et si, en effet, comme je le démontrerai bientôt, il est innocent, il n’est plus ni un officier, ni un bourgeois : il est dépouillé par l’excès même du malheur, de tout caractère de classe ; il n’est plus que l’humanité elle-même, au plus haut degré de misère et de désespoir qui se puisse imaginer. Si on l’a condamné contre toute loi, si on l’a condamné à faux, quelle dérision de le compter encore parmi les privilégiés ! Non, il n’est plus de cette armée qui, par une erreur criminelle, l’a dégradé. Il n’est plus de ces classes dirigeantes qui, par poltronnerie d’ambition, hésitent à rétablir pour lui la légalité et la vérité. Il est seulement un exemplaire de l’humaine souffrance en ce qu’elle a de plus poignant. Certes, nous pouvons, sans contredire nos principes et sans manquer à la lutte des classes, écouter le cri de notre pitié ; nous pouvons dans le combat révolutionnaire garder des entrailles humaines ; nous ne sommes pas tenus, pour rester dans le socialisme, de nous enfuir hors de l’humanité. »

En outre, le prolétariat a « un intérêt de premier ordre à châtier et à décourager les illégalités et les violences des conseils de guerre avant qu’elles deviennent une sorte d’habitude acceptée de tous. Il a un intérêt de premier ordre à précipiter le discrédit moral et la chute de cette haute armée réactionnaire qui est prête à le foudroyer demain. »

Jaurès termine le premier volet de son feuilleton par la phrase qui va conduire le lecteur à attendre la suite avec impatience : l’illégalité accroissait les risques d’erreur, et en effet, il y a eu erreur. « C’est un innocent qui est à l’île du Diable ».

 

L’innocence de Dreyfus (12, 13 et 14 août)

Le deuxième volet commence ainsi : « Il y a contre Dreyfus trois ordres de preuves : 1) le bordereau ; 2) les pièces dites secrètes que M. Cavaignac a lues à la tribune le 7 juillet dernier ; 3) les prétendus aveux faits par Dreyfus au capitaine Lebrun-Renault. Si donc nous démontrons qu’aucune de ces preuves prétendues n’a la moindre valeur ; si nous démontrons que le bordereau sur lequel a été condamné Dreyfus n’est pas de Dreyfus, mais d’Esterhazy ; si nous démontrons que, des trois pièces citées par M. Cavaignac, deux ne peuvent s’appliquer à Dreyfus et que la troisième est un faux imbécile ; si nous démontons enfin que les prétendus aveux n’ont jamais existé, et qu’au contraire Dreyfus, devant le capitaine Lebrun-Renault comme devant tout autre, a toujours affirmé énergiquement son innocence, il ne restera rien des charges imaginées contre lui. » Jaurès démonte d’abord la « détestable légende » des prétendus aveux. Dreyfus a toujours affirmé et crié son innocence. « Et j’ajoute qu’il en avait le droit : car je vais démontrer qu’en effet il est innocent. »

Le lecteur du quotidien socialiste doit attendre le lendemain pour aborder la démonstration que le bordereau, seule base d’accusation, n’aurait pas dû être attribué à Dreyfus si on en avait examiné sérieusement le contenu. Quant aux experts en écriture, « il est inutile de rappeler les erreurs effroyables commises par eux. Condamner un homme sur de simples rapports d’écriture a toujours été une témérité coupable. En tout cas, pour que les expertises d’écriture puissent avoir quelque force probante, il faut que les experts soient unanimes. » Or, ils étaient partagés, et l’un d’eux, le fameux Bertillon, a fait une démonstration tellement absurde que même l’État-major la considère comme démente.

Les prétendus aveux de Dreyfus n’ont pas existé ; Dreyfus n’a pas écrit le bordereau. Restent les pièces de Cavaignac. Avant de les examiner, Jaurès préfère désigner le véritable auteur du bordereau.

 

Le traitre (18, 19 et 20 août)

« Ce traitre, protégé par les généraux, par les ministres, par les juges, par les professionnels du patriotisme, il faut que devant le peuple il soit démasqué. » C’est Esterhazy, le uhlan à la Légion d’Honneur, découvert par le lieutenant-colonel Picquart. « Les bureaux de la Guerre, responsables de l’enquête contre Dreyfus et de la condamnation d’un innocent, ont juré une haine sans merci à l’homme qui, en découvrant leur erreur, humiliait leur amour-propre et compromettait leur avenir. La haute armée, exaspérée par le rude coup qu’un officier portait à l’infaillibilité militaire, est acharnée à le perdre. La réaction cléricale et antisémite qui, il y a quatre ans, a saisi le juif Dreyfus comme une proie et qui ne veut pas le rendre, dénonce le colonel Picquart comme un malfaiteur public. » Jaurès revient alors sur ce qu’est Esterhazy, ses besoins d’argent, sur les « lettres du uhlan ». « On ne devine pas en lui, quoi qu’il en dise, l’homme capable de grandes choses, même dans le mal. C’est plutôt un aventurier médiocre et vantard, un rastaquouère de trahison qui se contentera de passer à la caisse allemande, en livrant des documents quelconques, quand les créanciers seront trop exigeants ou que l’opération de Bourse aura manqué. On sent toujours qu’il est à la veille d’un mauvais coup, et après avoir ruiné les siens par son désordre, il s’écrie, avec une vulgarité mélodramatique, qu’il est acculé au crime pour les sauver. » Picquart a essayé de convaincre l’État-major que ce serait à son honneur de reconnaitre l’erreur et de la réparer, ce que l’État-major n’a pas voulu entendre.

Esterhazy est l’auteur du bordereau. Il est tellement sûr que dès qu’on regarde le bordereau on est obligé de dire : « C’est l’écriture d’Esterhazy », qu’il prend les devants et dit : « Oui, c’est mon écriture, mais elle a été décalquée. » Hypothèse absurde. Voici un exemple de démonstration jaurésienne : Si Dreyfus était coupable, pourquoi aurait-il décalqué l’écriture d’un autre homme ? Pour dérouter la justice. Il aurait alors choisi une écriture ressemblant le moins possible à la sienne. « Il est impossible qu’on échappe à ce dilemme : ou le traitre écrira le bordereau de sa propre écriture naturelle, pour ne pas compliquer sa besogne ; ou, s’il la complique et se livre à un travail de décalquage, il n’ira pas choisir de parti pris une écriture qui ressemble, même superficiellement à la sienne, car il perd ainsi tout le fruit de son opération. » Ainsi, lorsque Esterhazy, dans La Libre Parole, dit qu’un hasard fit découvrir à Dreyfus une écriture ayant avec la sienne des similitudes assez sensibles, il fait un raisonnement absurde, car c’est cette écriture qu’entre toutes Dreyfus se serait abstenu de décalquer.

« Mais voici qui est plus décisif encore. Quand Pierre, écrivant un document compromettant, se sert de l’écriture de Paul et la décalque, c’est pour pouvoir dire, si le document est découvert : « Il n’est pas de moi, il est de Paul. » Si Dreyfus avait, pour confectionner le bordereau, décalqué l’écriture d’Esterhazy, c’eût été pour pouvoir dire aux juges : « Vous avez tort de me soupçonner, c’est l’écriture d’un autre, c’est l’écriture d’Esterhazy. » Cela est si clair, que c’est par ce calcul-là qu’Esterhazy explique le prétendu décalquage fait par Dreyfus. « Il voulait, dit-il, avoir ainsi un répondant, c’est-à-dire un homme sur lequel il pût, au jour du péril, faire retomber la responsabilité du bordereau. » Mais alors, je le demande à tous les hommes de bon sens, à tous ceux qui sont capables d’une minute de réflexion : Comment se fait-il que Dreyfus se soit laissé condamner sans mettre en cause Esterhazy ? Quoi, c’est afin de pouvoir rejeter sur un autre, au jour du danger, la charge du bordereau, et quand il est accusé, quand, avec la seule charge légale du bordereau, il est condamné, il ne dit pas un mot qui puisse mettre les juges sur la trace d’Esterhazy ! »

« Pour qu’Esterhazy, écrasé par l’identité de son écriture à celle du bordereau, osât imputer à Dreyfus un décalquage dont celui-ci, au moment décisif, n’a point tiré parti pour se défendre, il a fallu qu’Esterhazy comptât sans mesure, sans limite, sur l’imbécillité de notre pays et sur la complicité de l’État-major, domestiquant pour lui l’opinion jusqu’à la plus basse et la plus niaise crédulité. » Tous les savants ayant à travailler sur des manuscrits le confirment : le bordereau a été écrit par Esterhazy en écriture courante.

 

Les pièces secrètes (25 août)

Dans cet article, Jaurès fait un point d’étape dans sa démonstration : « Donc, du procès régulier, légal, fait à Dreyfus, il ne reste rien. Il n’a été jugé, selon la loi, que sur une pièce, le bordereau. Or il est démontré aujourd’hui que le bordereau n’est pas de Dreyfus, mais d’Esterhazy. » Il cite ensuite le fameux discours du 7 juillet de Cavaignac : « Il n’ose pas parler du bordereau, seule base légale de l’accusation ; il sait trop bien qu’on ne peut plus l’attribuer à Dreyfus. Il s’appuie sur deux pièces, qui n’ont pas été communiquées à l’accusé, et c’est une illégalité, c’est une violence abominable. Mais ces deux pièces mêmes qui ont fait illégalement la conviction des juges n’ont pas, ne peuvent pas avoir, selon lui, une valeur de certitude absolue. Ainsi, le procès Dreyfus se compose de deux parties, une partie légale qui est nulle puisqu’elle repose sur le bordereau qui ne peut plus être attribué à Dreyfus, et une partie illégale qui est doublement nulle, d’abord parce qu’elle est illégale, ensuite parce que les documents mêmes qui y sont servis n’ont pas, de l’aveu même de M. Cavaignac, une valeur probante tout à fait décisive. Ce procès, ainsi suspendu à la fois dans l’illégalité et dans le vide, ne trouve sa justification et sa base que deux ans après, dans une pièce trouvée après coup et qui, elle, apporterait enfin, assure-t-on, la certitude qui faisait défaut. Mais, une fois encore, qu’est-ce, je vous prie, que cette condamnation qui n’est justifiée par un document décisif (à le supposer authentique) que deux ans après ? »

La troisième pièce, celle où Dreyfus est nommé en toutes lettres, est-elle authentique ? Encore le suspense : Jaurès ne le lève, pour ses lecteurs, que le 28 août. En attendant, il démontre que les deux missives contenant l’initiale D ne s’appliquent pas à Dreyfus. Penser que le minable D est un officier d’État-major est absurde. Ce D n’est qu’un « agent infime qui peut bien parfois, grâce au désordre des grandes administrations militaires, dérober quelques papiers intéressants, mais qui n’offre pas aux attachés des garanties sérieuses. Il les fatigue de ses exigences d’argent, il les rebute par l’insuffisance ou la sottise des renseignements que le plus souvent il leur donne. Sur le point d’être congédié et de perdre son misérable gagne-pain, il proteste qu’à l’avenir il fera mieux, qu’il tâchera « de satisfaire ». Ce ne sont pas là les rapports des attachés avec un officier disposant des documents les plus importants et dispensé par sa fortune des platitudes écœurantes du mercenaire D. » (On saura par la suite qu’il s’agissait d’un obscur fonctionnaire, appelé Dubois, qui livrait des documents de très faible valeur.) Cavaignac lui-même a dit que ces deux pièces n’auraient pas emporté sa conviction s’il n’y avait pas eu la troisième, celle où Dreyfus est nommé en toutes lettres. Mais, écrit Jaurès, cette pièce « est un faux scélérat et imbécile qui fait partie de tout un système de faux, pratiqué depuis deux ans. »

« C’est ce que je démontrerai samedi prochain », ajoute-t-il. Entre temps, le 27 août, est né son fils, Louis.

 

Faux évident (28 août)

Voici La Petite République du 28. L’article démontre que la pièce contenant le nom de Dreyfus est « le faux le plus misérable, le plus grossier, le plus imbécile ; tout le prouve : le style, le texte, la date ». Dans la version du faussaire, la langue utilisée par l’attaché italien est devenue « un charabia vraiment burlesque », alors que son français est presque parfait dans les pièces authentiques. C’est si évident que cela devrait suffire. Mais regardons aussi la date ! Le document serait de 1896. Or, si les attachés militaires allemand et italien avaient été en relation avec Dreyfus, c’est en 1894 qu’ils auraient dû s’entendre pour garder le secret. Le faire en 1896 serait absurde. Et, sachant désormais que leur correspondance était interceptée par les services français, ils auraient envoyé leurs aveux par écrit ? Absurdité supplémentaire !

« Raisonnons un peu, je vous en supplie, si cela n’est pas encore un crime en notre pays de liberté. » Comment l’État-major a-t-il pu être dupe de ces absurdités répétées ? « S’il l’a été, quelle profondeur de sottise ! S’il ne l’a pas été, quelle profondeur de scélératesse ! » « Quand on pense que ce faux a été produit devant la Chambre par un ministre, et que la Chambre elle-même l’a contresigné, en vérité, on sent monter en soi, du plus profond de la conscience et de la pensée, une telle révolte que la vie morale semble suspendue dans le monde tant que justice n’aura pas été faite. »

 

Coup de tonnerre

En ces jours où Jaurès déroule sa démonstration et critique le faux grossier, Cavaignac apprend que la fameuse pièce dont il a garanti l’authenticité n’est qu’un montage maladroit de fragments écrits sur deux papiers différents. Le 30, le faussaire Henry avoue ; il est incarcéré ; on laisse à sa portée une bouteille de rhum et un de ces rasoirs tranchants comme mon grand-père en avait un ; Henry est retrouvé mort le lendemain, la gorge ouverte.

Que l’événement lui ait donné raison, Jaurès n’en tire aucune gloire : « Il ne faut pas que la mort tragique du lieutenant-colonel Henry nous fasse oublier le fond du débat », écrit-il dans La Petite République, le 4 septembre. Le fond, c’est d’abord la responsabilité des grands chefs de l’armée pour qui les faux ont été fabriqués. « Oui, voilà ce que l’éducation jésuitique, l’esprit de caste, le recrutement de faveur et aussi l’idolâtrie chauvine, toujours prête aux acclamations, ont fait de nos grands chefs. Voilà à quel État-major était confiée hier encore la défense de la Patrie, et c’est nous que des misérables ou des niais accusent d’être des sans-patrie : nous qui, en faisant la lumière à temps, avant les irréparables désastres, contribuons, pour notre part de citoyens, au salut de la France ! »

C’est ensuite la bêtise des gouvernants et des députés : Cavaignac a surpris la Chambre, « si facile, hélas ! aux surprises, et c’est grâce à lui que la signature du Parlement, la signature de la France elle-même est sur toutes les murailles, au bas d’un faux inepte et criminel ! »

La révision du procès Dreyfus décidée, Jaurès fait le point pour ses lecteurs de La Dépêche (et aussi pour la direction du journal toulousain) : « Mon article de La Petite République, intitulé « La pièce fausse », paraissait deux jours avant que le colonel Henry s’en avouât l’auteur. J’ai le droit et même le devoir de rappeler ces choses, car il s’est élevé entre beaucoup des lecteurs de La Dépêche et moi, depuis l’origine de cette affaire, un si douloureux malentendu que je suis obligé d’invoquer à l’appui de mes affirmations les titres que me donnent aujourd’hui les événements. J’affirme avec une assurance entière et une tranquille certitude que Dreyfus est innocent. J’affirme que sa condamnation est l’erreur la plus monstrueuse, servie et prolongée par les machinations les plus scélérates, par les crimes les plus inouïs d’une partie de la haute armée. »

 

Pour conclure ce chapitre : la risée du monde

Le baron René Reille meurt le 26 novembre 1898. Pour récupérer le poste de député de Mazamet, la famille fait immédiatement appel à son troisième fils, Amédée , présenté par Le Conservateur comme un esprit fin et cultivé, causeur charmant, profondément patriote, capable de défendre la religion, « cet aromate qui empêche les sociétés de se corrompre ». Il a « brisé sa carrière militaire pour se sacrifier ». Il est l’ennemi « de ces théoriciens sans pudeur et sans vergogne », partisans des « expropriations violentes ». Sa devise est « Dieu – Patrie – Liberté ». (Cette devise reste aujourd’hui gravée sur la façade de la mairie de Saint-Amans-Valtoret, commune proche du château de la famille.) Les barons Reille s’accrochent à leur fief électoral du sud du Tarn ; Jaurès, leur ennemi, est devenu « une force historique » (M. Gallo).

Il s’en prend à une nouvelle invention des antidreyfusards, les pièces dites ultra secrètes qui seraient des lettres directes du Kaiser : « L’idée qu’un empereur, un chef d’État va se compromettre personnellement dans une correspondance d’espionnage est bien la plus folle qui se puisse imaginer. On comprend très bien que Guillaume II ait fait savoir par La Gazette de Cologne qu’on pouvait publier ses lettres, qu’il ne s’en offenserait pas. Je le crois bien ; elles couvriront de ridicule notre État-major, capable de prendre au sérieux de telles niaiseries. Pour nous qui ne sommes pas des patriotes de métier, mais qui souffrons cruellement de toute diminution de la France, nous ne pardonnerons jamais aux imbéciles de haut grade qui, en accueillant et propageant de pareilles inepties, font de notre gouvernement et de notre peuple la risée du monde. »

Un dessin humoristique paru le 9 octobre 1898 dans une revue de San Francisco décrit la France comme une tour dont les solides fondations sont la propriété paysanne, le suffrage universel et l’instruction du peuple, mais dont les étages menacent de s’effondrer, portant chacun le nom d’un des scandales de la Troisième République. Près du sommet, la lâcheté des hommes de l’aristocratie lors de l’incendie du bazar de la Charité en 1897 (ils laissèrent périr plus d’une centaine de femmes) annonce la ruine que provoque finalement l’affaire Dreyfus.

Mais, après l’affichage du discours de Cavaignac et la découverte du faux Henry, on n’a pas atteint le fond du ridicule !

Café Jaurès : mardi 18 avril à 18 heures

Café Jaurès

Mardi 18 avril 2017 – 18 heures

Espace des Diversités et de la laïcité

38,  rue d’Aubuisson – Toulouse

Auditorium JJ Rouch

   
Catherine MOULIN

              Professeure agrégée au Lycée Edouard Branly – Lyon

   Lorsqu’on pense à l’activité politique de Jaurès, on évoque avant tout son activité à Paris (à la Chambre des députés, dans les locaux de l’Humanité, voire dans de grandes manifestations comme au Pré st Gervais en mai 1913), à l’étranger, ou bien alors on songe à l’enfant du Tarn, au député de Carmaux. Mais Jaurès sillonnait aussi la France en réponse à de multiples sollicitations.

Si on évoque sa présence dans la région lyonnaise (à savoir Rhône, Loire, Isère, Ain, Drôme, Hte Savoie), on pense essentiellement au fameux « discours de Vaise », prononcé le 25 juillet 1914, dans un quartier populaire de Lyon, parce qu’il s’agit de l’ultime discours de Jaurès en France avant son assassinat le 31 juillet.

Ce discours est en réalité révélateur d’une présence que l’on pourrait qualifier d’ « assidue » de Jaurès dans la région lyonnaise tout au long de sa vie politique : entre 1886 et 1914, il y est venu une trentaine de fois.

Mon propos s’articulera autour de 3 thèmes : une périodisation des déplacements de Jaurès replacée dans le contexte plus large de ses différents engagements politiques.

Nous verrons ensuite comment s’organisent et se déroulent concrètement les déplacements de Jaurès.

Une dernière partie sera consacrée à l’image que la presse locale donne de Jaurès.

Catherine MOULIN est l’auteure d’un mémoire de maîtrise intitulé : « Jean Jaurès, un missionnaire du socialisme : regards sur sa présence en région lyonnaise », réalisé sous la direction d’Yves Lequin, et soutenu en 1986 à l’Université Lumière Lyon 2 sous la présidence de Madeleine Rebérioux.

 

Entrée libre.

Café Jaurès du 1er mars 2017 : « Arrêt sur image »

LES MONUMENTS EN HOMMAGE A JEAN JAURES

par Jacqueline Lalouette

Historienne et professeure d’Histoire contemporaine

Jacqueline Lalouette , après avoir rendu hommage à Maurice AGULHON, qui fut son professeur à la Sorbonne , dresse la liste des grands statufiés Français .

Jean JAURES , avec 53 représentations ( des bustes pour la plupart ) , se classe en 3° position , après Jeanne d’Arc et le Général de Gaulle .

Ces représentations de Jean Jaurès sont essentiellement localisées dans le Sud Est , le Centre et le Nord Est de la France .

Elles ont été érigées après la guerre de 1914-1918 , mais surtout après le procès de Raoul Villain et son acquittement . C’est en 1919 qu’apparaît la première idée de statue de Jaurès en place Publique . Deux ans plus tard , en 1921 , sont érigés des monuments en Aveyron et dans les Pyrénées Orientales , à Perpignan .

Parfois , ces représentations se limitent à de simples portraits , comme à Izeure ou à Montpellier .

On trouve également des bustes : celui d’Albi , œuvre de Gabriel Pech , celui de Caudebec-lès-Elbeuf en Seine Maritime ou ceux d’Istres , de Revin , de Cazères sur Garonne , de Courbevoie , de Méru , de Millas , de Saint Amand les eaux , de Saint Etienne ou de Toulouse . A signaler le buste de Chaudun qui repose sur un monument à la mémoire de son fils Louis , tombé au champ d’honneur dans les environs .

Parfois , Jean Jaurès est représenté à mi-corps . On peut citer les statues de Friville , de Lavelanet ou de Pierrefitte .

Il existe enfin des statues en pied : à Castres , Carmaux , Albi , Montpellier ,Liévin , Blaye les mines .

Qu’il s’agisse de statues à mi-corps ou en pied , Jaurès est toujours représenté en orateur , jamais en écrivain .

La présentation des statues se fait le plus souvent à partir du socle .

Lorsqu’il est simplement inscrit  » Jean Jaurès « , il s’agit d’une information .

Lorsqu’il est indiqué  » A Jean Jaurès  » , il s’agit d’une dédicace .

Mais on peut trouver également des qualifications ; par exemple , »Jean Jaurès , apôtre de la paix  »

Sur les monuments figurent le plus souvent le nom du sculpteur , la date à laquelle l’œuvre a été réalisée , le nom des architectes , parfois celui du fondeur et des citations de Jaurès .

Lors des inaugurations des monuments à la mémoire de Jean Jaurès , au cours des 30 premières années du siècle dernier , une foule nombreuse était présente . De nos jours , peu de monde assiste à de telles cérémonies .

Il est à signaler , hélas , que plusieurs statues ont été vandalisées .

Après des échanges entre Jacqueline Lalouette et le public , la conférence prend fin .

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Chapitre XII – La défaite, 1898

Au début de la grande affaire, Jaurès ne dispose d’aucun élément pour s’engager en faveur de Dreyfus. Peu à peu, des informations commencent à percer, et les premiers dreyfusards estiment nécessaire l’intervention du député de Carmaux, une référence dans la défense des victimes, quelles qu’elles soient. Mais une telle attitude suscite des ennemis.

1. À la suite de « J’accuse ! »

Le moment important dans la prise de conscience de Jaurès est celui de l’acquittement d’Esterhazy par un conseil de guerre circonvenu, suivi immédiatement du « J’accuse ! » d’Émile Zola, texte dans lequel l’écrivain dénonce les irrégularités dans les procès Dreyfus et Esterhazy, les manigances de la haute armée pour sauver celui que Jaurès n’appelle plus que « le uhlan », les scènes abracadabrantes au cours desquelles un officier déguisé en dame voilée aurait fourni au traitre des documents secrets utiles pour sa défense.

Ne pas livrer la République aux généraux
Guesde estime que le texte de Zola constitue un grand acte révolutionnaire, mais il ne s’engage pas pour Dreyfus. Jaurès est bouleversé. Le 24 janvier, il écrit encore que les éléments d’information communiqués au pays ne lui permettent pas de se former une opinion sur le fond. Mais, lors du procès intenté à Zola pour une phrase de « J’accuse ! », il fait une déposition en faveur du romancier (12 février) et conclut : « Et voilà pourquoi les citoyens comme M. Zola ont eu raison de se dresser et de protester. Pendant que le gouvernement, prisonnier de ses combinaisons, intriguait ou équivoquait, pendant que les partis parlementaires, prisonniers de la peur, se taisaient ou abdiquaient, pendant que la justice militaire installait l’arbitraire du huis clos, des citoyens se sont levés dans leur fierté, dans leur liberté, dans leur indépendance, pour protester contre la violation du droit et c’est le plus grand service qu’ils aient pu rendre à notre pays. » Il ajoute, en terminant : « Aussi, on peut le poursuivre et le traquer, mais je crois traduire le sentiment des citoyens libres en disant que devant lui nous nous inclinons respectueusement. »
En attendant d’avoir sous les yeux les preuves de l’innocence de Dreyfus, Jaurès élargit le débat en s’en prenant au militarisme. À la Chambre, il appelle à « faire sentir à la haute armée la discipline supérieure de la République et de la nation ». Faute de quoi, dit-il aux députés : « Vous êtes en train de livrer la République aux généraux. (Exclamations au centre. Vifs applaudissements à l’extrême-gauche.) » Le 21 janvier, dans La Dépêche, il défend les socialistes contre ceux qui les accusent d’attaquer l’armée : « Mais nous la défendons, au contraire, contre les incapables qui en gaspillent la substance humaine ; nous défendons le peuple des soldats contre l’incapacité orgueilleuse et meurtrière des généraux habitués à l’impunité. Nous la défendons contre ceux qui en compromettent les ressources et la moralité et qui mettent au service des pires désordres la brutalité de la discipline et la force de la hiérarchie. C’est défendre l’armée aussi, la vraie, celle en qui palpite la chair et l’âme de la nation que de dénoncer les monstruosités du code militaire frappant de mort, à tout coup, les soldats de France pour un geste d’impatience, pour une parole de colère, provoquée parfois par l’injustice, la brutalité ou la grossièreté du commandement. Enfin, c’est défendre l’armée et la patrie elle-même que de signaler l’abîme croissant qui se creuse entre l’oligarchie militaire et la nation. La haute armée se recrute dans les classes les plus réactionnaires, dans les éléments politiques et sociaux les plus rétrogrades. Les jésuites tiennent la haute armée, disposent à leur gré des grades supérieurs, ont leurs candidats de choix pour les postes décisifs. Il faudra faire circuler dans l’armée le vif esprit de la République. Ceux qui demandent cela, ceux qui veulent cela, sont les vrais patriotes. » Arguments repris le lendemain dans La Lanterne, sous la forme d’un appel direct aux soldats qui choque les députés de droite, en particulier le comte de Bernis. Ce dernier, au cours d’une séance agitée, ne cesse d’interrompre Jaurès, il l’insulte, il s’élance pour le frapper, et la séance devient un « tumulte prolongé ».

Aller plus loin ?
Ce n’est pas suffisant. Jaurès avoue : « Dès maintenant, nous saluons avec une émotion respectueuse tous ces jeunes hommes, toute cette élite de pensée et de courage qui, sans peur, proteste publiquement contre l’arbitraire croissant des porteurs de sabre, contre le mystère dont ils enveloppent leur parodie de justice. À ces jeunes hommes, je suis presque tenté de demander pardon pour nos tergiversations et nos lenteurs. Mais la leçon n’est point perdue. Ils font leur devoir de citoyens ; nous suivrons leur exemple à notre poste de combat. » Un texte qu’il faut décrypter : les jeunes hommes sont Charles Péguy et ses amis socialistes du Quartier latin ; le poste de combat, c’est celui de député socialiste chargé de responsabilités.
La Dépêche est dirigée par Arthur Huc, un « antisémite de la défiance » (Henri Lerner). Le quotidien toulousain n’hésite pas (23 janvier) à présenter Zola comme un écrivain « aussi mal informé qu’orgueilleux », ne pensant qu’à soigner sa publicité personnelle pour entrer à l’Académie française. Contre-sens absolu car, en agissant comme il le fait, Zola sait qu’il perd toute chance de siéger dans une société en grande majorité antidreyfusarde. Le 17 février, Huc dégage la responsabilité de son journal des positions exprimées par Jaurès et par Clemenceau dans l’affaire Dreyfus ; cette affaire n’est que « tapage » d’intellectuels parisiens qui n’intéresse pas les provinciaux. Jaurès remarque, le 2 mars : « Je ne puis sans heurter de front la conception de La Dépêche et la politique qu’elle a suivie, dire ici, à propos du procès Zola, tout ce que je pense et tout ce que je sais. J’aime mieux me taire que parler à demi, et ajourner ma démonstration que l’affaiblir. »
Sur lui pèse la responsabilité d’être un des leaders du « parti » socialiste. Il ne peut s’engager qu’avec certitude absolue de détenir la vérité ; il ne peut risquer de faire obstacle à l’unité du parti qui est un de ses objectifs. Un ministre aurait dit, fin janvier 1898, qu’à la Chambre une majorité de députés croit en l’innocence de Dreyfus : « C’est la peur seule qui empêche les uns et les autres de dire leur pensée. » Cette peur n’épargne pas les socialistes. Ses camarades députés font pression sur Jaurès pour qu’il ne s’engage pas : l’opinion, mal informée, est largement défavorable à Dreyfus, et les élections législatives approchent. Péguy a transcrit ces paroles de Jaurès : « Ne croyez pas que ce soit pour mon agrément que je m’efforce d’entrainer tout le groupe. Vous ne pouvez pas vous imaginer à quel point je suis obsédé. Ils me mangent, ils me dévorent, ils ont tous peur de n’être pas réélus. Ils m’arrachent les pans de mon habit pour m’empêcher de monter à la tribune. Quand je monte à la tribune, je suis déjà vidé, je suis creusé, je suis épuisé par ces dévorations intérieures, je suis exténué d’avance. L’autre jour, pendant que je parlais contre cette Chambre lâche et hostile, c’était comme si j’avais eu mille aiguilles qui me traversaient le cerveau. Je crois que je vais tomber malade. Je ne sais pas si j’aurai la force de tenir jusqu’à la fin de la législature. »

2. Les élections de mai 1898

Au milieu de toutes ses tâches, Jaurès doit se préparer pour les élections. Il le fait en proposant une large définition du socialisme, pour répondre aux idées fausses qui circulent.

Qu’est-ce que le socialisme ?
Ses idées se trouvent dans ses articles réguliers de La Dépêche, de La Petite République et de La Lanterne, et dans deux revues importantes, l’internationale Cosmopolis en janvier 1898, et la Revue de Paris en avril. Ces publications étant lues par des bourgeois, il doit d’abord dire ce que n’est pas le socialisme.
Le socialisme n’est pas porteur d’une « formule germanique », il est « le socialisme humain » qui a de profondes racines françaises. Jaurès connait bien les saint-simoniens, Fourier, Proudhon. Grâce au socialisme, la classe ouvrière « domine du regard, avant de l’occuper, le vaste horizon. C’est parce qu’elle a un haut et clair idéal qu’elle ne se laisse pas tomber à l’antisémitisme ou à l’ignominieuse démagogie césarienne et militaire. Ainsi, dès maintenant, le socialisme est une force de civilisation et de lumière. Il ne crée pas, dans la société d’aujourd’hui, la lutte des classes ; il la constate et il veut l’utiliser pour son œuvre de justice. » Le socialisme ne veut pas gêner le développement productif : « Il s’agit donc d’abord de développer en France la puissance de la production, l’activité économique. Les grandes transformations de justice sont plus aisées dans les pays qui ont un large fonds de richesse. »
Les socialistes ne sont pas dépourvus de compétence administrative. Ceux du Nord en ont montré un bel exemple à Roubaix et à Lille : « Jamais ces grandes villes industrielles, où il y a de si puissants intérêts, n’ont été mieux administrées que par ces pauvres salariés que les millionnaires dédaignaient tant. À Lille, en même temps que le budget était heureusement remanié, que de vastes programmes de travaux étaient élaborés, la municipalité multipliait, si je puis dire, les marques d’ingénieuse sollicitude pour le peuple. Par exemple, au lieu de supprimer la subvention au grand théâtre, ils l’ont accrue, mais ils ont stipulé qu’à chaque représentation il y aurait quatre cents entrées gratuites. Dix mille ouvriers se sont inscrits pour bénéficier de cette admission. » (Ce grand helléniste a dû se remémorer l’histoire d’Athènes, et la subvention lilloise lui a rappelé son mandat toulousain.)
Jaurès souhaite que l’on attribue au mot Révolution « son sens tranquille et profond ». Toutes les lois partielles y contribuent car elles donnent au prolétariat plus de force pour s’arracher à la passivité. Une révolution sociale qui transformera, sur toute l’étendue du pays, le mode de propriété et les conditions de la vie ne peut aboutir si elle n’est préparée dans les esprits. Jaurès critique les anarchistes qui, dans les syndicats, ne veulent pas entendre parler d’action parlementaire. Certains d’entre eux sont épinglés pour avoir porté tort à la Verrerie ouvrière, rejoignant ainsi les manœuvres des patrons, de la police et des juges. Les adversaires du socialisme lui demandent : « Où sont tes œuvres ? » Or le parti socialiste, en même temps qu’il accomplissait un immense effort de propagande et d’éducation, a créé « une œuvre immédiate et palpable », la Verrerie ouvrière d’Albi.
Quelles sont les lois que la lutte parlementaire a obtenues ou doit chercher à obtenir ? La limitation légale de la durée de la journée de travail ; l’extension à toute l’industrie de l’institution des délégués ouvriers ; l’indemnisation en cas d’accident ; un système de retraites pour tous les travailleurs de l’industrie et de l’agriculture ; un impôt général et progressif sur le revenu ; une réorganisation de l’armée par la soumission de ses chefs à la République, la réduction de la durée du service, la refonte du Code de justice militaire en le débarrassant « de tout ce qu’il contient de sauvage ».
Le suffrage universel (masculin) existe ; il doit être résolument défendu ; il faut assurer, par le secret, la liberté du vote ; il faut supprimer le Sénat. Enfin, écrit Jaurès en avril 1898 dans la Revue de Paris, « le droit de suffrage doit être étendu aux femmes ; les nouvelles conditions de la vie économique l’exigent ; l’ouvrière doit entrer comme l’ouvrier dans la cité politique puisqu’elle entre dans la cité industrielle. Et on a bien tort de redouter que le suffrage des femmes soit une puissance de réaction. Peu nous importe que les premières décisions soient conservatrices ou rétrogrades ; elles ne le seront que d’apparence, car tout éveil des initiatives et des intelligences est un gain pour la liberté et pour le progrès. »
Un programme qui est complètement déformé par des adversaires sans scrupules, comme à Carmaux.

En campagne à Carmaux
En 1893, Jaurès avait arraché à la famille Reille-Solages le siège de député. À la veille des élections de 1898, le baron René Reille tient la circonscription de Mazamet, et son fils Xavier celle de Castres, ayant succédé à son frère André. « La mort imprévue de son frère aîné lui imposa le devoir de quitter l’armée pour le Parlement », dit la notice hagiographique du journal familial. Aux législatives de 1898, la famille présente trois de ses membres à la députation dans le Tarn qui envoie six députés au Palais Bourbon. Le baron père est certain d’être réélu à Mazamet ; Xavier est presque assuré de l’emporter à Castres ; c’est à Carmaux que la lutte risque d’être serrée, le marquis de Solages face à Jaurès. Les adversaires de la famille la comparent à l’hydre de Lerne ou évoquent « Reille, père et fils, société pour l’exploitation du mandat de député ». Cette dernière expression rejoint une formule de Jaurès, dans Le Cri des Travailleurs du Tarn : « Les Reille ne sont que des financiers mêlés à toutes les entreprises d’argent et cherchant à pousser leur fortune sous tous les gouvernements. »
L’alliance entre anciens monarchistes et républicains conservateurs marche à plein. Ces derniers ne présentent pas de candidat contre le marquis. Les capitalistes disposent de beaucoup d’argent à dépenser en campagne électorale. Ils savent jouer du cléricalisme, du chantage et du mensonge éhonté. Le baron René Reille, qui vient d’être réélu à l’unanimité président du Comité des Forges, la grande organisation patronale, stigmatise Zola, « cet être étrange, ce romancier pornographe qui avait cru pouvoir impunément vomir des insultes sur nos généraux et sur notre armée. Dreyfus et Zola n’en resteront pas moins condamnés, et l’armée, que la France veut grande et respectée, sortira triomphante de ces affreuses machinations. »
Une affiche électorale du marquis de Solages résume sa propagande à Carmaux, sous le titre « Jaurès à l’œuvre » :

Agriculteurs,
Il veut confisquer vos champs, vos maisons, vos économies au profit d’un tas de fainéants de sa façon.
Commerçants,
Il fomente les grèves qui vous ruinent.
Mineurs,
En vous rendant suspects à vos patrons, il empêche qu’on embauche vos enfants.
L’argent de vos Syndicats paye les frais de ses élections.
Verriers,
Il vous a affamés à Carmaux en créant la verrerie concurrente d’Albi.
Patriotes,
Pour mieux préparer l’invasion étrangère, il prêche l’indiscipline aux soldats et la haine des chefs. Esclave du syndicat des juifs sans-patrie, il a défendu Zola qui défendait Dreyfus le traître.
L’heure a sonné de la revanche.
Aux armes, braves gens.
Jaurès à la porte !

Comment Jaurès peut-il combattre ? Par la parole, on connait son efficacité. Alors, on l’empêche de parler. Toutes ses tentatives de réunion publique sont perturbées par des siffleurs stipendiés : « Quand, dimanche dernier, à Bourgnounac, le marquis de Solages, présent comme moi à la fête, au lieu de venir à la réunion publique pour discuter, a envoyé sa bande de siffleurs payés pour me fermer la bouche, je l’avoue, j’ai été cruellement humilié pour notre pays. Quoi ! c’est cette puissance d’oppression et de silence qui veut s’imposer à la République ! Et il y a des « républicains » qui se font ouvertement ou secrètement, par trahison déclarée ou par inertie, les complices de cette œuvre basse ! Quelle honte et quel péril ! » Ces phrases viennent en conclusion d’un article paru le 4 mai dans La Dépêche. Faute de pouvoir parler directement aux électeurs, il ne reste à Jaurès que ses papiers dans la presse régionale et locale. Ainsi, dans Le Cri des Travailleurs du 24 avril, essaie-t-il de réfuter les mensonges de la propagande du marquis : « Républicain socialiste, je lutte avec vous depuis cinq ans pour la République et pour le peuple. J’ai combattu sans relâche, dans le pays et dans le Parlement, le système capitaliste qui livre à la puissance grandissante des privilégiés les ouvriers asservis, les agriculteurs épuisés, les petits commerçants expropriés. Et j’ai combattu aussi les réacteurs et les traîtres qui livrent la République à ses ennemis. Dans toutes les grandes discussions, j’ai défendu passionnément, à la tribune de la Chambre, tous ceux qui travaillent : les paysans et les ouvriers. » Il affirme que « le régime de terreur et de délation » ne l’a pas séparé des mineurs et des verriers. Il s’adresse à la bonne foi et à la clairvoyance des petits commerçants à qui on a fait croire qu’il était responsable du conflit entre les verriers et Rességuier. Enfin, les vrais défenseurs de la France et de son armée sont ceux qui veulent mettre un terme aux abus des grands chefs. Il termine ainsi : « Vous m’avez donné votre confiance. En retour, je vous ai donné tout mon temps, toute ma force, toute ma pensée. Continuons ensemble le bon combat pour la République et pour le peuple. »
Le 9 mai au soir, Jaurès envoie un télégramme à La Petite République : « Je suis battu à une grosse majorité. Sous la puissance du patronat, la région a fléchi. Vive la République sociale ! »

3. Hors du Palais Bourbon

Expliquer la défaite
Dès le 10 mai, Jaurès explique sa défaite dans une interview donnée à L’Aurore : « Depuis deux ans, tout avait été mis en œuvre contre moi. Le patronat et le clergé coalisés n’ont reculé devant aucun moyen pour me combattre avec acharnement. On a commencé par me reprocher l’établissement à Albi de la Verrerie ouvrière. Or, vous savez mieux que quiconque l’impossibilité matérielle de la construire à Carmaux. Les émissaires du marquis de Solages ont exploité cette situation avec l’insigne mauvaise foi qu’on pouvait attendre d’eux ; des promesses d’embauchage, des distributions d’argent ont fait le reste. Le rôle du clergé a été également très important dans l’élection de dimanche. Il subsistait, dans ces régions voisines des montagnes du Tarn, un vieux levain de cléricalisme que le socialisme n’avait que momentanément étouffé. Des missions ont été organisées. Des pères et des frères sont venus prêcher la guerre sainte aux environs de Carmaux. Pendant la période électorale, mes affiches ont été arrachées. On m’a empêché de parler librement dans les réunions. Je me suis heurté sans cesse à la plus violente obstruction. Malgré toutes ces manœuvres, Carmaux-Ville m’a donné la majorité. Cette majorité était, il est vrai, trop faible pour compenser les minorités des campagnes. »
Le journaliste lui signale que plusieurs candidats socialistes dans des circonscriptions gagnables au second tour ont proposé de se désister en sa faveur. Jaurès : « Je leur suis profondément reconnaissant de ce dévouement. Je suis très touché des marques de sympathie qui m’arrivent de toutes parts. Je remercie du fond du cœur ceux qui veulent se sacrifier pour me céder leur place. Mais je n’accepterai aucune candidature. Ma résolution est définitivement prise. Rien ne parviendra à la changer. Cinq ans d’une bataille incessante, dans laquelle j’ai mis tout mon cœur, toutes mes forces, toute mon énergie, m’ont beaucoup fatigué. Puisque les circonstances me le permettent, au lieu de recommencer une lutte qui s’annonce fort dure à la nouvelle Chambre, je vais me reposer pendant quelque temps et satisfaire mon grand besoin de calme. Ma présence au Palais Bourbon n’est, d’ailleurs, pas nécessaire. Les élus socialistes sont de taille à faire face à l’ennemi. »
Se reposer ? Satisfaire son grand besoin de calme ? On a du mal à croire que ce soit possible…
Son article du 11 mai dans La Dépêche montre qu’il a reçu « un coup très sensible » :
« Il est très douloureux pour moi d’être ainsi séparé des militants avec lesquels je luttai. Il m’est douloureux aussi de penser qu’une partie du peuple ouvrier et paysan, auquel j’ai donné cinq ans de ma vie, m’a rejeté. Quand le candidat à la députation est le grand patron du pays, quand il dispose seul du travail, c’est-à-dire de la vie de milliers de familles, quand il peut terroriser les uns par la menace du renvoi et capter les sans-travail par la promesse de l’embauchage, cette force économique, mise au service d’une candidature est singulièrement redoutable. » Mais l’avenir appartient à ceux qui combattent pour l’avènement du socialisme.
En remerciant, dans La Petite République, les socialistes parisiens de lui avoir proposé une circonscription, Jaurès ajoute qu’il va se consacrer, hors du Palais Bourbon, à l’œuvre d’éducation socialiste. Même thème dans La Dépêche : « J’ai été profondément touché de l’insistance de mes amis de Carmaux qui voulaient me décider à accepter la candidature qui m’était offerte à Paris. Ils voyaient là une sorte de revanche immédiate. Qu’ils me pardonnent de ne pas la leur avoir donnée. Il faut regarder plus loin. Tant d’hommes accusent les militants socialistes d’être mus par une vanité frivole ou une égoïste ambition qu’il n’est point inutile de montrer que nous avons avant tout le culte désintéressé de l’Idée. »

L’unité socialiste est indispensable
Le 7 juin, son discours au Tivoli Vaux-Hall donne les grandes lignes de l’œuvre d’éducation à accomplir. Jaurès évoque d’abord les candidats qui ont succombé : « La réaction qui les a frappés ne les a pas désarmés ; elle a changé seulement leur poste de combat. » Que les choses soient claires : « L’antisémitisme et le nationalisme ont tenté de détourner au profit de la réaction l’idée du socialisme et l’idée de la patrie et ont égaré une partie du prolétariat. Or, plus il y a d’incertitude, d’équivoque et de confusion dans le Parlement et dans le pays, plus il importe que le socialisme, qui a une doctrine, qui a un idéal, élève bien haut au-dessus des partis incohérents et impuissants tout son idéal, toute sa doctrine. » La lutte sera rude contre le capital et la réaction, mais le plus grand péril pour le prolétariat reste de se faire détourner de sa tâche par les antisémites et les nationalistes. Un facteur décisif du succès sera l’unification des tendances existantes en un seul parti.
« Il y a à l’heure actuelle cinq fractions socialistes distinctes : les marxistes (qu’on appelle assez souvent guesdistes) ; les blanquistes qui ont pour organe le Comité révolutionnaire central ; le Parti ouvrier socialiste révolutionnaire (les allemanistes) ; les possibilistes qui ont adopté les vues et la méthode de Brousse ; enfin les socialistes indépendants, soit qu’ils se réclament, comme Rouanet et Fournière, de la pensée et de la discipline morale de Malon, soit que, comme Millerand, Viviani, Gérault-Richard, ils soient allés au socialisme sans passer par une organisation définie. [Jaurès lui-même appartient à cette dernière catégorie.] Or, il est bien clair que pour que toutes les forces socialistes s’unissent loyalement, pour qu’elles puissent, dans des congrès annuels, coordonner leur action, il faut qu’il y ait au préalable délibération, entente amicale de ces cinq fractions socialistes. Il n’est pas possible d’agir en dehors des grandes organisations constituées. Mais mon sentiment est que si les adhérents de toutes ces fractions étaient consultés, l’immense majorité d’entre eux saluerait avec enthousiasme l’idée de l’unité du parti. »
Dans l’immédiat, il faut s’opposer à Drumont qui, élu député, montre son inconsistance ; il ne faut pas se laisser influencer par Rochefort, simple amuseur dépourvu de convictions. Rochefort et d’autres reprochent à Jaurès les sentiments et les traditions catholiques de ses proches. Mais, précise Jaurès, « l’Église ne se trompe pas sur mon compte. Pendant la période électorale, les prêtres déchiraient mes affiches ; ils menaçaient du refus des sacrements les paysans qui voteraient pour moi. Des missions de capucins étaient organisées dans les communes, et le marquis de Solages était présenté au peuple, à la sortie de l’église, par le prédicateur. » Deux puissances s’appuient l’une sur l’autre, « le dogme, contrefort du Capital, le Capital contrefort du dogme ». L’Église sait que, quand le socialisme aura transformé le système de propriété, ouvriers et paysans ne se courberont plus devant elle.
À l’approche de l’été 1898, Jaurès a trois objectifs. Il s’est heurté à un refus de la Sorbonne de lui confier un cours libre de philosophie sur les principes du socialisme, mais il a signé un contrat avec l’éditeur Rouff pour la direction d’un ouvrage collectif d’histoire de la France depuis 1789. Il faut également tout mettre en œuvre pour réaliser l’unité du parti socialiste. Mais le troisième objectif ne risque-t-il pas d’aller à l’encontre du second ? La défense d’Alfred Dreyfus est-elle compatible avec la lutte des classes telle que la conçoivent les guesdistes ?

Prochain chapitre :
Pour Dreyfus, 1898

Chapitre XI L’affaire Dreyfus, origines et contexte 1894 – 1897

 

« Le capitaine Alfred Dreyfus ».

Déclenchée en 1894 avec l’arrestation et la condamnation du capitaine juif, l’affaire Dreyfus ne se termine qu’en 1906 avec la reconnaissance solennelle de son innocence. Cet épisode d’importance capitale dans l’histoire de France se déroule au cours de la carrière politique de Jean Jaurès qui joue un rôle décisif dans ce drame national. Plusieurs obstacles s’opposent à son engagement, mais ne peuvent l’arrêter. Dans ce nouveau combat, il se montre un des dreyfusards les plus efficaces. Sa prise de position fait suite à ses interventions en faveur d’autres victimes, mineurs et verriers de Carmaux, Arméniens et Crétois, comme il le souligne devant la Chambre des députés, le 24 janvier 1898. À propos des grands chefs militaires s’enferrant après leur première forfaiture, il faut répéter ici cette phrase écrite en plein combat à Carmaux : « Le premier châtiment de ceux qui ont commencé à faire le mal est qu’ils sont obligés de continuer. »
L’examen des positions de Jaurès implique un retour en arrière sur les débuts de l’Affaire, de 1894 à 1897 en replaçant son engagement dans le cadre de la lutte, nationale et internationale, contre militarisme, cléricalisme et antisémitisme.

1. L’affaire Dreyfus en 1894

Un traitre s’adresse à l’ambassade d’Allemagne
Le carnet de Schwartzkoppen, sur la période où il était attaché militaire à Paris, commence ainsi :
« Le 20 juillet 1894, entre 3 et 4 heures de l’après-midi, un Français se présenta chez moi, au bureau militaire de l’ambassade d’Allemagne à Paris. Un monsieur, en qui je reconnus tout de suite un officier français en civil, pénétra dans la pièce. À la boutonnière d’un pardessus noir, il portait le ruban rouge de la Légion d’honneur. Il avait l’air mal assuré et quelque peu gêné, son regard sombre et investigateur parcourut la pièce pour s’assurer que j’étais bien seul. À ma question sur l’objet de sa visite, il se présenta à moi comme un officier d’État-major français en service actif, contraint par la nécessité de faire une démarche qui le rendrait méprisable à mes yeux, mais à laquelle il avait bien réfléchi et qu’il était forcé de faire pour sauver sa femme et ses enfants de la misère et de la ruine. Des circonstances défavorables, des spéculations malheureuses, la maladie de sa femme l’avaient placé dans une situation économique difficile et, pour pouvoir conserver à sa famille une petite propriété, il lui fallait se procurer de l’argent à tout prix. Tous ses efforts pour le faire d’une manière honnête et légale avaient échoué ; il ne lui restait donc qu’une seule issue, c’était d’offrir ses services à l’État-major allemand dans l’espoir que de cette façon il se trouverait rapidement en état de faire face à ses multiples obligations. Il y avait mûrement réfléchi, et c’était la seule voie qui lui restât ouverte ; s’il échouait, il serait obligé de se loger une balle dans la tête. Mais la pensée de sa femme malade et de ses enfants l’avaient jusque là empêché de prendre ce parti extrême, quoiqu’il se rendît fort bien compte que c’était là ce qu’il avait de mieux à faire. Le 22 juillet je rendis compte de cette visite au Bureau des Renseignements de Berlin et reçus le 26 la réponse de poursuivre les négociations avec cet agent. Le 27 juillet, celui-ci revint à mon bureau, sans m’avoir prévenu, et se présenta désormais comme le commandant comte Walsin-Esterhazy, chef de bataillon au 74e régiment d’infanterie à Rouen. Comme preuve de la vérité de ses allégations, il apportait le Journal de mobilisation du régiment et il me demanda une rémunération de 2000 francs par mois. »

La condamnation de Dreyfus
Évidemment, nous, au XXIe siècle, nous avons pu lire les Carnets de Schwartzkoppen, livre posthume publié en 1930, nous avons connaissance de l’enquête systématique de la Cour de cassation effectuée entre 1903 et 1906, et nous savons que le vrai coupable de la trahison est ce commandant Esterhazy. Mais, lorsque le capitaine Alfred Dreyfus fut condamné à tort, qui pouvait savoir qu’il était innocent ? Lui-même, bien sûr, qui n’a cessé de le clamer ; le vrai coupable, qui n’allait pas se dénoncer et qui poursuivait tranquillement ses visites rémunérées ; les autorités allemandes, enfin, qui démentirent formellement tout rapport avec Dreyfus, ce qui, pour le bon peuple, signifiait qu’elles voulaient protéger leur agent. En outre, une dizaine de personnes, peut-être, étaient convaincues de son innocence (sa famille, son avocat) ou avaient exprimé quelques doutes. Il était impensable qu’un conseil de guerre formé de sept officiers ait pu se tromper, à l’unanimité, dans une affaire aussi grave. Pas plus qu’un autre, le député de Carmaux ne disposait d’éléments pour contester la validité du jugement, d’autant que le procès avait eu lieu à huis clos. Pourtant, l’enquête et le procès avaient accumulé une série d’imbécillités et de crimes ; j’emploie volontiers ces deux mots que l’on retrouvera dans la prose de Jaurès lorsque la vérité commencera à voir le jour.
Il n’est pas possible, ici, de raconter toute l’affaire Dreyfus, mais il est nécessaire d’en esquisser les grandes lignes. Tout commence avec l’interception à l’ambassade d’Allemagne d’une lettre non signée, le « bordereau », qui énumère une liste de renseignements militaires fournis par un officier français. Il y a donc un traitre, il faut le découvrir. Les enquêteurs examinent le document et concluent que son auteur est un artilleur alors que, au contraire, plusieurs indices montrent qu’il ne peut s’agir d’un artilleur. Un imbécile croit reconnaitre l’écriture du capitaine Dreyfus ; un autre ajoute : « Un juif, j’aurais dû m’en douter. » C’est qu’il existe dans l’armée ce que l’historien Jérôme Hélie a appelé « un antisémitisme corporatif », en résonnance avec la haine des juifs largement partagée dans une population fortement chrétienne, nationaliste et xénophobe.
Le ministre de la Guerre, général Mercier, est à ce moment-là en grande difficulté, accusé d’incompétence, ridiculisé par la presse de droite. La condamnation d’un juif pour trahison ne pourrait que « raffermir sa position », selon l’expression de Schwartzkoppen lui-même, bon observateur. Madeleine Rebérioux qualifie Mercier de « parfait symbole de ce que l’armée peut produire de lâche carriérisme ». Des fuites sont organisées, et la presse antisémite annonce à grand fracas l’arrestation et la culpabilité du juif Dreyfus, avant tout jugement. À titre d’exemple, voici des extraits du Pèlerin, numéro du 11 novembre 1894 : « Un capitaine d’artillerie, un juif nommé Dreyfus, a été arrêté. Il est en prison à Paris. Il est accusé de haute trahison. Ce juif, qui était à l’État-major, a profité de sa situation pour livrer à l’étranger des documents importants intéressant la défense nationale. Qui nous délivrera donc des juifs qui traitent la France comme Judas traita le divin Maître ! » Et le 18 novembre : « Nous expions cruellement, dans l’esclavage où nous sommes tombés, le crime d’avoir considéré le Christ-Sauveur du monde comme une quantité négligeable ; d’avoir décidé qu’entre les chrétiens lavés et sacrés par le sang de Jésus-Christ et les juifs maudits par ce sang tombé sur eux et leurs enfants, il ne devait y avoir aucune différence. Il n’y aura de salut qu’au jour où l’on fera de l’antisémitisme au nom des droits du Christ. » N’oublions pas que Gyp, romancière à succès à l’époque, déclare comme profession : antisémite.
Mais les preuves de la culpabilité de Dreyfus manquent. Rien dans sa vie ne peut expliquer une trahison. Le bordereau est-il de son écriture ? Les experts graphologues se contredisent. Dreyfus pourrait bien être acquitté. Deux officiers jouent alors un rôle criminel : le commandant Henry, des services de renseignements, vient jurer de manière théâtrale que Dreyfus est coupable ; le général Mercier communique aux juges des pièces qui semblent accuser Dreyfus, mais sans les montrer à la défense qui aurait pu prouver qu’elles étaient sans valeur. C’est un crime juridique. Quant aux officiers constituant le conseil de guerre, comment les qualifier ? Ils siègent, ils ont le pouvoir de décider de très lourdes peines, et ils ne connaissent même pas les règles de fonctionnement de l’institution. Donnons encore la parole à Schwartzkoppen : « Ni le président, ni les juges n’avaient conscience qu’il était illégal, contraire aux stipulations du Code militaire, de prendre connaissance de ces pièces sans les avoir communiquées à l’accusé et à la défense. Ils auraient pu s’en assurer en jetant un coup d’œil sur le Code militaire qu’ils avaient devant eux, mais, sans doute impressionnés par les documents, ils n’en trouvèrent pas le temps. »
Le 22 décembre, à l’unanimité des sept imbéciles, Dreyfus est reconnu coupable et condamné à la déportation à l’île du Diable, en Guyane. On fait tout pour le conduire au suicide, mais il tient le coup et ne cesse de crier qu’il est innocent, y compris lors de la terrible épreuve de la dégradation militaire.

L’attitude de Jaurès en décembre 1894
Jaurès n’avait aucune information sur le déroulement du procès, ce qui lui aurait permis de le remettre en question. Pour lui, comme pour Clemenceau et pour l’opinion publique, Dreyfus est coupable de trahison. Lorsque, le 18 décembre, dans La Dépêche, il condamne le « crime abominable » de trahison, c’est dans une attaque virulente des « bons patriotes de l’opportunisme financier » qui « ont voulu surchauffer le chauvinisme pour écarter la question sociale », soutenus par « les journalistes bien pensants, moyennant finances ». Emporté par son élan, et par erreur, il écrit que la finance juive essaie de sauver un coreligionnaire.
Le 24 décembre, à la Chambre, le général Mercier dépose un projet de loi punissant de la peine de mort les crimes de trahison. Pour Jaurès, c’est inutile car les lois en vigueur permettent de fusiller les traitres. Surtout, il profite de l’occasion pour attirer l’attention sur un « contraste douloureux » : « D’un côté, tous ceux qui, depuis vingt ans, ont été convaincus de trahison envers la patrie ont échappé à la peine de mort pour des raisons diverses. Le maréchal Bazaine, convaincu de trahison, a été condamné à mort, mais n’a pas été fusillé. Le capitaine Dreyfus, convaincu de trahison par un jugement unanime, n’a pas été condamné à mort. Et en face de ces jugements le pays voit qu’on fusille, sans grâce et sans pitié, de simples soldats coupables d’une minute d’égarement et de violence. » Il est interrompu à plusieurs reprises par les députés de droite, en particulier le baron Reille et le comte de Bernis. Certains réclament que Jaurès soit rappelé à l’ordre. Il réussit à lire sa proposition : « La Chambre décide qu’il y a lieu de réviser les articles 221, 222 et 223 du code de justice militaire, qui portent sur les voies de fait commises au service, et à en effacer la peine de mort. » Ce qu’il demande, c’est « l’égalité pour les vivants et non l’égalité devant la mort » (Madeleine Rebérioux). Il n’est évidemment pas suivi.
Deux jours plus tard, le débat rebondit. Charles Dupuy, président du Conseil, attaque Jaurès en disant : « Il lui a plu, au nom d’un groupe qui se pique d’internationalisme de venir ici, sous prétexte de défendre les petits, attaquer la hiérarchie et la discipline de l’armée. (Vifs applaudissements.) » Jaurès essaie de se défendre, sans cesse interrompu. Il rappelle qu’il vient de s’opposer à des magouilles à propos d’une compagnie de chemin de fer, et fait à nouveau allusion à l’existence d’une bande de spéculateurs et de corrompus. Mais ses adversaires lui coupent la parole, et Louis Barthou, ministre des Travaux publics, particulièrement visé, s’écrie : « Monsieur Jaurès, je n’ai qu’un mot à vous répondre : vous savez que vous mentez ! » Jaurès : « Mais non ! vous savez bien que le mensonge, il n’est pas chez nous ! (Applaudissements à l’extrême gauche. Vives protestations au centre et à gauche.) Le mensonge, il est chez ceux qui, se sentant menacés depuis quelques années dans leur pouvoir politique et dans leur influence sociale, essayent de jouer du patriotisme. » Dans une atmosphère électrique, marquée par des demandes de rappel à l’ordre, Jaurès est exclu temporairement et prié de quitter la salle des séances.
Dans La Dépêche du 1er janvier 1895, il revient sur le caractère de l’opération préméditée par « tous ceux qui ont été mêlés, de près ou de loin, à l’affaire des chemins de fer du Sud », exaspérés par la résistance opposée par les socialistes à leurs combines. Le reste n’était qu’un prétexte : « Pourquoi n’a-t-on fusillé ni Bazaine, ni Dreyfus ? Et pourquoi fusille-t-on sans pitié des soldats coupables seulement d’un mouvement de violence ? Là-dessus, personne au monde ne pouvait me répondre. La majorité a fait semblant de croire que j’insultais le conseil de guerre. » Les accusations réciproques de mensonge entre Jaurès et Barthou entrainent un duel au pistolet entre les deux hommes. Sans résultat.

2. Période 1895-1897

Jaurès très occupé
Au cours des années 1895 et 1896, on ne parle plus guère de l’affaire Dreyfus, et, de son côté, Esterhazy continue son petit commerce plus sordide que vraiment dangereux pour la défense nationale. Jaurès est très pris par la défense d’autres victimes, les verriers de Carmaux et les Arméniens. Lorsqu’il ne sillonne pas la France pour la Verrerie ouvrière, il assimile l’abondante documentation dont il a besoin pour ses interventions sur les massacres en Turquie ou sur le problème paysan.
Max Gallo décrit une de ses journées, en octobre 1896 : « C’est la fin de la matinée. Depuis des heures déjà Jaurès travaille dans la petite pièce qui, dans l’appartement du 27 de la rue Madame, lui sert de bureau. Sur la table en bois blanc, des livres, des journaux, des brochures, des feuilles en vrac couvertes de l’écriture rapide et sensible de Jaurès. Ce matin, il a presque la nausée. C’est la fin du mois d’octobre 1896. Il a lu tout ce qui a été publié sur la politique du Sultan turc à l’égard des Arméniens. Il a rassemblé les témoignages, horribles. Il est déjà intervenu à la Chambre sur ce sujet, mettant en question la politique étrangère de la France et le silence complice dont elle entoure les crimes turcs. Il va parler à nouveau. Il cherche sur le parquet, parmi les documents qui s’entassent, ceux que demain il lui faudra lire, ces enquêtes, ces statistiques sur la vie du monde paysan, la répartition de la propriété, son évolution, l’incidence des tarifs protecteurs de Méline sur le cours des produits agricoles, la misère des domestiques de ferme. Il pense en effet à une grande interpellation à la Chambre sur ces réalités rurales, ce paysannat qu’il connait et auxquels les socialistes doivent offrir des perspectives s’ils veulent conquérir le pouvoir. Enfin il a trouvé le livre qu’il cherchait, un classique grec. Le visage de Jaurès se détend. Voilà l’instant de répit. Il lit à haute voix, en grec, quelques vers. Et si un visiteur entre dans le bureau, il trouve Jaurès, rêveur, apaisé, la tête un peu levée, comme regardant au-delà des murs. Plus tard, le déjeuner pris, rapidement, il se rend à la Chambre des députés à pied. »

La Vérité en marche ?
Pendant ce temps, la Vérité n’est pas encore en marche dans l’affaire Dreyfus, comme Zola allait l’écrire dans Le Figaro, le 25 novembre 1897. Mais, dans l’obscurité, deux itinéraires s’ébauchent. Le frère du capitaine, Mathieu, fait publier en novembre 1896 par Bernard Lazare, la brochure Une erreur judiciaire qui affirme une conviction, mais ne peut s’appuyer sur des documents probants qui n’ont pas encore vu le jour. De son côté, le lieutenant-colonel Picquart a découvert le véritable traitre, Esterhazy. Ses supérieurs ne l’encouragent pas : « Si vous ne le dites pas, personne ne le saura. » Quel regret de ne pouvoir, ici, entrer dans toutes les péripéties ! En résumé, il suffit de dire que les deux itinéraires évoqués finissent par se rejoindre. Le 10 novembre 1897, Le Matin publie un fac-similé du bordereau, et Mathieu Dreyfus invite l’opinion à comparer l’écriture de cette pièce avec celle de lettres de son frère. Le 15, il dénonce Esterhazy comme auteur de la trahison. Le 28, Le Figaro publie des lettres d’Esterhazy à une de ses anciennes maîtresses, contenant le passage : « Si ce soir on venait me dire que je serais tué demain comme capitaine de uhlans en sabrant des Français, je serais certainement parfaitement heureux. Je ne ferais pas de mal à un petit chien, mais je ferais tuer cent mille Français avec plaisir. Paris pris d’assaut et livré au pillage de cent mille soldats ivres, voilà une fête dont je rêve. »

Et Jaurès ?
En cet automne 1897, certains amis de Jaurès sont convaincus. Premiers dreyfusards, dressant une liste des personnalités à rallier à la cause, ils mettent en tête le nom du député du Tarn. Celui-ci se renseigne à fond avant de se décider, d’autant qu’il ne peut engager à la légère le « parti » socialiste, il ne peut pas prendre le risque de se tromper. Dans La Petite République du 27 novembre, il s’interroge. Il a perdu ses illusions de jeunesse sur le caractère républicain de la haute armée, et il n’est pas question de « proclamer a priori et comme un dogme l’infaillibilité des conseils de guerre ». Dreyfus est-il innocent ou coupable ? « Je n’en sais rien, répond Jaurès, et nul ne peut le savoir puisque le jugement a été secret. » Mais ce n’est pas tout : « Il parait acquis maintenant qu’il y a eu, dans le procès Dreyfus, plus que le huis clos. Ce n’est pas seulement au public qu’auraient été cachées les pièces décisives, c’est à l’accusé et à son défenseur. J’avoue que j’ai longtemps hésité à le croire, car cela passe toute mesure. Mais les démentis du ministère de la Guerre ne sont pas venus. » Si le gouvernement n’a rien dit, « c’est qu’il eût fallu avouer de monstrueuses irrégularités de procédure. Vraiment, le prolétariat socialiste ne peut que se réjouir de l’aventure. C’est sur la force réactionnaire de la haute armée que les privilégiés comptaient pour arrêter le peuple en mouvement. Mais voilà que cette haute armée se discrédite et se déshonore elle-même. »
Cinq jours plus tard, il reprend l’argumentation dans La Dépêche. Reconnaitre une erreur ne serait pas déshonorant. Mais le gouvernement a peur de se prononcer et laisse s’étaler au grand jour les tares de la haute armée. « Que ces hommes ne viennent plus parler de Patrie, d’Honneur, d’Armée, de Justice, puisque tout, les droits de la défense et de l’humanité d’un côté, l’honneur de l’armée de l’autre, tout est subordonné par eux à leur propre conservation. »
Jaurès se moque de Méline, président du Conseil, qui a osé dire : « Il n’y a pas d’affaire Dreyfus. » Il réagit à l’entrée en scène d’Esterhazy, convoqué devant un conseil de guerre pour être acquitté. Jaurès ne le sait pas encore, mais il commence à s’en douter, et les nombreux points d’exclamation du passage ci-dessous sont une marque d’exaspération : « Si l’autorité militaire, informant contre Esterhazy, aboutit à un non-lieu, il y aura un soulèvement général de l’opinion. Car on aura refusé au pays ce qu’il attend, ce dont il a un besoin absolu, c’est-à-dire la lumière complète et la garantie d’un débat public. Quoi ! voilà un homme qui écrit les lettres les plus abominables ! Il écrit qu’il voudrait que Paris fût livré à cent mille soldats ivres ! Il écrit que sa plus grande joie serait de charger, comme capitaine de uhlans, les soldats français. Il est si suspect qu’un colonel des bureaux de la Guerre le désigne depuis près de deux ans comme un traitre. Par une coïncidence étrange, il y a entre le bordereau de trahison et l’écriture de cet homme une ressemblance que lui-même déclare effrayante ! Les charges sont assez fortes contre lui pour qu’après enquête on ait décidé d’informer ! et cette information tournerait court ! C’est impossible, et la conscience publique n’acceptera pas d’être mystifiée ainsi. »
Pourtant elle l’est. On ne peut décrire les moyens les plus rocambolesques, accumulant faux, déguisements, menaces, imaginés par les grands chefs militaires pour sauver Esterhazy et le faire acquitter, afin de ne pas revenir sur la condamnation de Dreyfus.

Esterhazy, Zola
Le 5 décembre, Zola fait paraitre dans Le Figaro un article qui sera le dernier dans ce quotidien car il a compris qu’il heurtait « les habitudes et les passions de sa clientèle » : « Ah ! quel spectacle, depuis trois semaines, et quels tragiques, quels inoubliables jours nous venons de traverser ! Je n’en connais pas qui aient remué en moi plus d’humanité, plus d’angoisse et plus de généreuse colère. C’est, en vérité, que le spectacle a été inouï, dépassant en brutalité, en effronterie, en ignoble aveu tout ce que la bête humaine a jamais confessé de plus instinctif et de plus bas. Un tel exemple est rare de la perversion, de la démence d’une foule, et sans doute est-ce pour cela que je me suis passionné à ce point, outre ma révolte humaine, en romancier, en dramaturge, bouleversé d’enthousiasme devant un cas d’une beauté si effroyable. » Il établit ensuite le « procès verbal » de la situation : la presse immonde ; l’antisémitisme furieux ; la bêtise de l’opinion. Et le silence des représentants de la Nation : « Pas un homme de nos assemblées n’a eu un cri d’honnête homme, tous sont restés muets, hésitants, prisonniers de leurs groupes, tous ont eu peur de l’opinion, dans la prévision inquiète sans doute des élections prochaines. Ni un modéré, ni un radical, ni un socialiste, aucun de ceux qui ont la garde des libertés publiques, ne s’est levé encore pour parler selon sa conscience. Comment voulez-vous que le pays sache son chemin, dans la tourmente, si ceux-là même qui se disent ses guides, se taisent, par tactique de politiciens étroits, ou par crainte de compromettre leurs situations personnelles ? »
Jaurès, piqué au vif, répond dans La Petite République : « M. Émile Zola nous a adressé un singulier reproche. Il se plaint qu’aucun député ne se soit levé pour parler haut et clair dans l’affaire Dreyfus. Mais sur le fond même de l’affaire nous ne savons rien et ne pouvons encore rien savoir. Trop d’obscurités couvrent encore le fond de l’affaire pour que nous ne réservions pas notre jugement. Même s’il est vrai, comme il parait à peu près certain aujourd’hui, que Dreyfus a été condamné sur des pièces qui ne lui ont pas été soumises, cette violation monstrueuse, abominable de toute garantie légale ne résout pas la question de fond. Il se peut qu’illégalement condamné il soit coupable. Même si le bordereau qui lui est attribué est d’un autre, il se peut encore qu’il soit coupable, si d’autres indices, d’autres preuves ont servi à établir la trahison. Ce n’est donc point par lâcheté, ou par vile complaisance à l’antisémitisme, c’est par raison que sur le fond même du procès nous réservons et devons réserver notre jugement. »
La classe ouvrière ne semble pas concernée et il y aurait eu moins d’agitation s’il se fût agi de la condamnation d’un pauvre homme sans fortune et sans relations. Mais Jaurès esquisse déjà l’argumentation qu’il développera en 1898 sur le rôle du prolétariat : « La classe ouvrière n’a pas seulement pour mission de préparer son propre avènement, et un ordre social plus juste. Elle doit encore, en attendant l’heure inévitable de la Révolution sociale, sauvegarder tout ce qu’il y a de bon et de noble dans le patrimoine humain. » Quant aux réactionnaires, patriotes professionnels : « Que signifient encore une fois ces ménagements et ces complaisances des grands chefs pour le uhlan frénétique ? Et pourquoi nos grands patriotes trempent-ils leur soupe dans ce casque à pointe ? »
L’acquittement scandaleux d’Esterhazy et le « J’accuse ! » de Zola vont faire évoluer fortement la position de Jaurès en 1898 sur l’affaire Dreyfus, mais elle est déjà bien engagée contre trois tendances ennemies du socialisme.

3. Antisémitisme, cléricalisme, militarisme

Une lettre des prolétaires juifs
Au début de l’année 1898, les ouvriers juifs socialistes de Paris adressent au « parti » une longue lettre de reproche : « Nous remarquons que votre attitude envers l’antisémitisme n’est pas assez franche, assez indignée, assez énergique, comme elle l’est en d’autres cas pareils, où un principe de progrès et d’humanité est en jeu, ou qu’un acte de vieille barbarie se commet contre des faibles. Nous constatons ce fait avec douleur, car nous vous regardons comme les vrais continuateurs de ceux qui ont déclaré les Droits de l’Homme, de ceux qui ont fait la Révolution française et dont la main puissante est venue même jusqu’à nous, qui demeurons au bas de l’échelle des peuples opprimés, nous apportant un peu d’air et un peu d’espoir. »
Ils expliquent l’antisémitisme par la recherche, de la part de ceux qu’ils appellent « les souffreteux », de plus faibles qu’eux pour exercer à leur tour le droit du plus fort. On parlerait aujourd’hui d’une réaction de petits-blancs. « Comme ces instincts réclamaient une victime en pâture, nous avons vu les mécontentements sourds, les colères inconscientes, les haines aveugles concentrées dans l’âme du peuple par des siècles de civilisation jaillir, avides d’une proie humaine. » Et de décrire les manifestations parisiennes et les violences algéroises contre les juifs. « Il y a encore une chose qui frappe particulièrement notre esprit : nous nous apercevons que, quand on parle des juifs, de quelque manière que ce soit, dans le sens moyenâgeux ou dans le sens moderne, on parait oublier qu’il existe un prolétariat juif ; on parait croire que les juifs sont tous des riches, des banquiers. » Jaurès a déjà fait figurer l’antisémitisme parmi les faux socialismes. Mais les auteurs de la lettre de reproche ont un peu raison.

De l’antisémitisme chez les socialistes ?
À l’époque de l’affaire Dreyfus, il est difficile, en France, d’échapper à la méfiance vis-à-vis des juifs. L’antisémitisme a des racines chrétiennes profondes comme l’a montré Le Pèlerin au moment de l’arrestation du capitaine. D’une façon générale, on reproche aux juifs d’être des manieurs d’argent, argument sensible dans les catégories populaires. Les penseurs socialistes, Fourier, Proudhon, Blanqui, et même Benoit Malon, n’étaient pas exempts de cette tendance. Mais, entre une position de défiance et celle des professionnels de l’antisémitisme comme Drumont et son journal La Libre Parole, il y a une telle différence quantitative qu’elle devient qualitative. Jaurès se plait à ridiculiser Drumont, le traitant avec ironie de « psychologue de génie », de « profond sociologue ».
Lors d’un débat à la Chambre, le 25 mai 1895, plusieurs orateurs ont défendu leurs thèses antisémites de façon très claire. Par exemple, Théodore Denis, député de Dax : « N’en aurons-nous jamais fini avec les méfaits de cette race, et nous laisserons-nous dévorer par ces gens-là ? N’allez-vous pas vous résoudre à un peu de vigilance et à surveiller l’accès des hautes fonctions publiques, dans lesquelles les juifs s’installent en nombre absolument anormal et hors de proportion avec l’importance de leur population en France ? (Très bien ! très bien ! à droite.) » Le député socialiste Gustave Rouanet, proche de Jaurès, répond en montrant que « l’antisémitisme est une atteinte aux principes de la Révolution française ».
Jaurès utilise certains mots que des observateurs tardifs mal intentionnés ou mal informés, ou les deux à la fois, n’ont pas hésité à relever : « frelons juifs » pillant le travail des abeilles françaises ; « le ghetto », pour désigner les juifs. Mais ils sont rares, hérités de son temps, et ils finissent par disparaitre. Il faut éviter toute surinterprétation. Parler de « race » à cette époque n’est pas être raciste, c’est désigner un peuple, d’autant que Jaurès utilise aussi l’autre sens du mot : « Il n’y a qu’une race, l’humanité. » Le mot « juiverie » se trouve dans le dictionnaire Larousse de la fin du XIXe siècle et n’est pas péjoratif ; il désigne l’ensemble des juifs ; les ouvriers juifs, dont il vient d’être question, emploient ce mot à deux reprises dans leur lettre. Une constante chez Jaurès : il demande aux ouvriers français de ne pas attaquer les seuls capitalistes juifs, mais tous les capitalistes et, encore mieux, le système capitaliste. Par contre, il constate une collusion évidente entre les antisémites, les cléricaux et les militaristes, en France et dans le monde.

Un rapide tour d’horizon mondial : l’Algérie
Jaurès a fait un séjour en Algérie en 1895 (voir le chapitre IX). Il y a constaté l’importance de l’antisémitisme et a esquissé dans ses articles une politique favorable à l’élément musulman de la population. Il revient sur la question dans La Petite République (29 janvier) et au cours d’une intervention à la Chambre, en cette année 1898 où la violence antisémite se déchaine en Algérie. Si les Arabes sont dépouillés, les juifs ne sont pas seuls responsables : « Je sais que l’égoïsme des gouvernements et des classes dirigeantes françaises a consommé là-bas, par des moyens variés, le meurtre de tout un peuple. » Les antisémites ont un comportement « étriqué et misérable » : « Casser quelques carreaux juifs, faire couler dans les ruisseaux d’Alger quelques filets de sang juif, voilà qui est rafraichissant et qui soulage un peu les haines sans compromettre les intérêts. Mais refaire du peuple arabe, sous la noble tutelle de la France, une race noble, lui rendre sa lumière de pensée que tout exprès nous avons éteinte, lui rendre son droit à la propriété, utiliser ses vieilles traditions de propriété collective et familiale pour l’accoutumer peu à peu à une exploitation vaste et rationnelle du sol, voilà qui ne conviendrait pas plus aux antijuifs qu’aux juifs. » Un jour, les antisémites « ne tarderont pas à monter la garde devant les capitalistes juifs, de peur que le peuple ne pousse jusqu’à la porte des capitalistes chrétiens ».
Jaurès développe ses arguments en séance, le 19 février. En évitant « une sorte de regard d’illusion idyllique sur l’état prétendu patriarcal » de la société algérienne avant la conquête, il montre comment existaient cependant des garanties protectrices. Cette société a été brisée, pas seulement par les juifs. À ceux qui proposent comme solution la radiation des juifs des listes de citoyens, Jaurès réplique : « Ce que nous leur proposons, pour rétablir l’équilibre électoral, ce n’est pas de supprimer les droits politiques des juifs, c’est d’appeler, graduellement au moins, aux droits politiques, les populations arabes. (Applaudissements à l’extrême gauche.) Personnellement, je crois qu’on pourrait sans péril accorder d’emblée le droit politique à l’universalité des Arabes, à condition d’accompagner cette large mesure d’association politique du peuple vaincu au peuple vainqueur, à condition de l’accompagner de quelques mesures immédiates de protection sociale pour l’organisation notamment du crédit, pour la défense de ce qui reste de la propriété arabe contre des empiètements trop rapides et trop brutaux. Je suis sûr que si la France voulait et savait apparaitre comme le peuple de la justice, en accordant aux Arabes le droit de vote, elle ne pourrait qu’agrandir sans péril la puissance et le rayonnement de la France elle-même. C’est par l’élargissement des portes de la cité française, assez généreuse et assez vaste pour accueillir le plus grand nombre de ses enfants, que vous résoudrez le problème algérien. »

La guerre entre l’Espagne et les États-Unis
L’Espagne est en train de perdre Cuba. « Dans la guerre qui s’annonce entre les États-Unis et l’Espagne, il est impossible de former des vœux pour l’un ou pour l’autre combattant. Ah ! s’il s’agissait vraiment de l’indépendance de Cuba et des garanties de justice auxquelles les Cubains ont droit, tous les hommes généreux et honnêtes auraient vite pris parti. Mais, en réalité, il s’agit de la lutte entre deux puissances d’oppression, entre deux formes d’exploitation. D’un côté, il y a l’exploitation rétrograde et surannée de la catholique Espagne qui dévore la substance même de Cuba ; de l’autre côté, il y a l’exploitation aventureuse de la capitaliste Amérique qui veut annexer Cuba à sa puissance industrielle. Les Cubains n’échapperont aux fonctionnaires espagnols que pour être livrés aux spéculateurs yankees. Nous allons peut-être assister au conflit sanglant de deux brigandages. » Le pape a proposé une intervention conciliatrice. Mais il serait bien naïf de penser qu’une simple prédication morale peut, dans l’état du monde, apaiser les rivalités implacables des intérêts et des convoitises déchaînées. En tout cas, on aurait le droit de dire à la papauté (La Lanterne, 10 avril 1898) : « Pourquoi n’êtes-vous pas intervenue plus tôt ? Puisque la catholique Espagne est docile à votre parole, pourquoi ne l’avez-vous pas avertie qu’elle violait, à Cuba, depuis longtemps, toutes les règles de la justice et tous les droits de l’humanité ? Pourquoi avez-vous permis que, par les exactions de ses fonctionnaires et l’odieuse partialité de ses lois, elle réduisît les Cubains au désespoir et à la révolte ? Si vous aviez plus tôt prêché à l’Espagne la modération et l’équité, vous auriez prévenu le conflit qu’à cette heure il est presque impossible d’arrêter. Mais non : de même que vous avez laissé égorger les Arméniens sans un mot de protestation, vous avez laissé opprimer et spolier les Cubains. Vous vous êtes donc associé, ô pape que l’on dit grand, à tous les grands crimes de notre temps et votre tardive et inutile intervention n’est qu’une grimace de pitié. » Entrés en guerre et victorieux, les États-Unis confirment le constat de Jaurès : « Le capitalisme, nécessairement agressif et combatif, conduit au militarisme » (La Petite République, 28 juillet).

Retour en France
Pendant ce temps, en France, le nationaliste Millevoye « sonne le combat contre la protestante Angleterre et la protestante Amérique pour la catholique Espagne. Il invite la France à entrer, sous la direction de la Russie, dans une vaste ligue de toutes les forces cléricales et absolutistes. » L’héroïne populaire Jeanne d’Arc est récupérée par les cléricaux alors que, en la brûlant, l’Église a commis un crime abominable. Elle croyait au surnaturel chrétien, mais elle y croyait à sa manière, ce qui, pour l’Église, était pire que de n’y pas croire. » Après l’avoir brûlée, l’Église la ramène vers elle par « une lente et jésuitique dénaturation de l’histoire ». « Se prêter à cette répugnante tactique de sacristie, permettre à l’Église de s’emparer publiquement, dans des cérémonies officielles, de la pauvre et grande fille qu’elle a mise au bûcher me parait, pour le parti républicain, la pire duperie et la plus triste humiliation intellectuelle. »
« Et puis, qui ne voit encore l’arrière-pensée ? Ce que veut la réaction, c’est exploiter l’idée de Patrie ; c’est montrer que la Patrie est inséparable de la religion. Il sera impossible, dans la fête nationale de Jeanne d’Arc de ne pas faire une large part aux cérémonies religieuses. Du coup, voilà l’Église dépositaire de l’idée de Patrie. Voilà les gouvernants, les généraux, les fonctionnaires groupés autour du prêtre qui parlera de haut au nom de la France. L’Église, servie par la naïveté des républicains, va confisquer à la fois Jeanne d’Arc et la Patrie. Et si nous ne nous inclinons pas devant cette violation cynique de l’histoire et cette comédie de patriotisme clérical, elle nous accusera de manquer de respect à la bonne Lorraine et d’être les complices de l’Anglais. Elle nous jettera au visage les cendres du bûcher où fut consumée la vaillante et grande paysanne. Quelle lugubre bouffonnerie, et comment ceux qui aiment la République peuvent-ils la livrer ainsi à la dérision de ses ennemis ? Comment ceux qui aiment Jeanne peuvent-ils la livrer à l’outrageant baiser de ses bourreaux ? »
C’est dans ce contexte que se produit l’évolution décisive de la pensée de Jaurès sur l’affaire Dreyfus. Début janvier 1898 encore, par discipline de parti, il signe le manifeste du groupe parlementaire socialiste renvoyant dos à dos dreyfusards et antidreyfusards. Mais, en séance, le 22 janvier, n’en pouvant plus, il s’écrie : « Savez-vous ce dont nous mourons tous ? Je le dis sous la responsabilité de ma conscience personnelle : nous mourons tous, depuis que cette affaire est ouverte, des demi-mesures, des réticences, des équivoques, des mensonges, des lâchetés. »

Pour en savoir plus sur l’affaire Dreyfus, les ouvrages sérieux sont nombreux. En voici deux publiés récemment à Toulouse par Privat :
– Vincent Duclert, L’affaire Dreyfus, Quand la justice éclaire la République (2010).
– Marie Aynié, Les amis inconnus, Se mobiliser pour Dreyfus (2011).

Prochain chapitre :
La défaite, 1898

un homme une histoire