Chapitre XV – L’évolution révolutionnaire – 1900 – 1901

Au succès de la grande manifestation parisienne pour l’inauguration du Triomphe de la République, le 19 novembre 1899, les articles de Jaurès ont largement contribué. Tout en acclamant la République, les socialistes ont fait flotter pacifiquement le drapeau rouge, et la foule a scandé : « Vive Jaurès ! » Mais les attaques ne cessent pas et, dans le courant de 1901, ses ennemis de tous bords savent exploiter la communion de sa fille : comment un leader socialiste peut-il avoir une double attitude ?
Il répond dans un article de La Petite République, le 12 octobre. Il rappelle que lui-même, depuis l’adolescence, est « affranchi de toute religion et de tout dogme », que sa fille a toujours été élève dans des établissements laïques. Il n’a jamais caché les sentiments religieux des femmes de sa famille. Cette situation est celle de l’immense majorité des militants qui agissent comme lui, combattant le cléricalisme, mais refusant d’imposer par la violence des règles au sein de leur foyer : « Comment donc a-t-on le droit de dire que, par la nature même et par la forme du combat que j’ai mené contre l’Église, j’ai perdu le droit de ménager autour de moi certaines traditions et certains scrupules ? Je ne peux pas plus qu’un autre trancher avec le glaive les problèmes compliqués qu’impose la vie. Je n’ai pas prétendu à plus de droits que les autres. Je n’ai pas assumé plus de devoirs. J’ai droit à la commune humanité, et je n’ai pas le monstrueux orgueil d’accepter contre moi seul des sentences qui devraient être portées presque contre tous. » Les réactionnaires continueront à exploiter la situation, par quantité de caricatures, ce à quoi il est habitué.
Au cours des années 1900-1901, des textes théoriques importants de Jaurès exposent en la développant la démarche de « l’évolution révolutionnaire », esquissée au cours des années précédentes. En lien avec ses réflexions, il mène une action constante en faveur de la classe ouvrière. En même temps, sa puissance de travail lui permet d’écrire son histoire de la Révolution française.

1. Les textes théoriques

Le 21 juillet 1901, Jaurès commence dans La Petite République une série d’articles de fond, repris dans Études socialistes, ouvrage publié par Péguy. Son intervention dans la controverse avec Guesde (novembre 1900) est déjà un moment important.

Les deux méthodes
Le chapitre précédent a montré le conflit entre les guesdistes et Jaurès à propos de son engagement dans l’affaire Dreyfus et de son soutien à l’entrée de Millerand dans le ministère Waldeck-Rousseau. Les guesdistes disent au prolétariat que la société capitaliste va s’effondrer et qu’il lui suffira de s’emparer du pouvoir. Bien sûr, dit Jaurès, il faut qu’il se tienne prêt, mais les socialistes doivent aussi agir par un travail de tous les jours. Il y a une œuvre patiente d’organisation et d’étude à accomplir. « Il faut qu’il n’y ait pas, dans la démocratie bourgeoise, une seule question posée, question d’enseignement, d’art, d’impôt, où le socialisme ne prouve qu’il a dès aujourd’hui des solutions préparatoires supérieures, au pur point de vue démocratique et humain, aux solutions bourgeoises. Il faut qu’ainsi il provoque, il oblige ses militants à un perpétuel effort d’étude et de pensée. » Un parti qui se bornerait à une protestation éternelle contre le capitalisme et qui ne se mêlerait pas à la vie ne serait révolutionnaire que de nom. Certes, dans l’action de tous les jours, les hommes peuvent s’user et encourir la critique : « Il est plus simple de camper sur les hauteurs, et de se borner à l’affirmation verbale des principes. Nous ne nous lasserons pas de répéter qu’il ne s’agit pas de choisir entre le réformisme et la Révolution, mais entre la conception morte et la conception vivante de l’action révolutionnaire. »
Pour l’anniversaire de la Commune, en 1900, Jaurès écrit : « Il faut garder aux militants, aux martyrs qui ont donné leur sang à la grande cause prolétarienne, une ardente fidélité. Mais il faut étudier cette première Révolution ouvrière vaincue pour bien connaitre les causes de son insuccès et assurer au Parti socialiste et à la Révolution sociale des chances décisives de victoire. » Vaillant dit qu’il y a chez les socialistes une arrière-garde et une avant-garde, celle-ci seule apte à décider des plans du combat. Jaurès riposte : « Il me parait inutile de chercher qui est à l’arrière-garde, qui à l’avant-garde. Si ceux-là sont à l’avant-garde qui reçoivent de rudes coups de l’ennemi, peut-être fut-il une période où nous y étions, et peut-être n’avons-nous pas cessé d’y être. » Quand l’unité sera faite, c’est le parti tout entier qui tracera le plan de bataille.
Enfin, à l’hippodrome de Lille, le soir du 26 novembre 1900, devant 8000 personnes, Jaurès et Guesde, dans cet ordre, présentent leur méthode. Jaurès estime d’abord que c’est un honneur pour les socialistes d’organiser un tel débat de fond. Il admet le dissentiment marqué par le manifeste de juillet 1899 qui a eu un fâcheux retentissement. Il cherche ensuite à définir les éléments constitutifs de la lutte de classes. Il y en a trois. D’abord, une situation de fait : le système capitaliste divise les hommes en deux catégories aux intérêts directement opposés, ceux qui détiennent les moyens de production, et ceux qui ne possèdent que leur force de travail. Il faut ensuite que le prolétariat prenne conscience qu’une société différente est possible. Enfin, les prolétaires doivent s’occuper eux-mêmes de leur émancipation.
Ceci posé, comment déterminer la tactique de chaque jour ? Dans chaque cas particulier, il faut examiner l’intérêt du prolétariat. Aujourd’hui, il faut tenir compte du retour offensif de toutes les forces du passé : « Quand la liberté républicaine est en jeu, quand la liberté de conscience est menacée, quand les vieux préjugés qui ressuscitent les haines de races et les atroces querelles religieuses des siècles passés paraissent renaitre, c’est le devoir du prolétariat socialiste de marcher avec celle des fractions bourgeoises qui ne veut pas revenir en arrière. » Là, Jaurès reçoit des « applaudissements bruyants et prolongés », mais il est interrompu à plusieurs reprises par des « Vive Guesde ! », forçant le président de séance à multiplier les appels au calme.
Il a l’habileté de révéler au public lillois quelques phrases prononcées par Guesde. Lorsque le groupe parlementaire socialiste se demandait s’il devait suivre l’écrivain bourgeois Émile Zola, Guesde s’est écrié : « La lettre de Zola, c’est le plus grand acte révolutionnaire du siècle ! » Plus tard, Guesde affirma : « Jaurès, je vous aime parce que, chez vous, l’acte suit toujours la pensée. » Ces mots provoquent dans l’hippodrome une « sensation prolongée ». Et encore, au milieu des manigances de l’État-major, cette confidence de Guesde qui rejoint la pensée de Jaurès : « Que ferons-nous un jour, que feront un jour les socialistes d’une humanité ainsi abaissée, et ainsi avilie ? Nous viendrons trop tard, les matériaux humains seront pourris lorsque ce sera notre tour de bâtir notre maison. »
Pourquoi, alors, en juillet dernier, le manifeste a-t-il voulu faire sortir le prolétariat de cette bataille et critiquer ceux qui s’y étaient lancés ? Jaurès, lui, se félicite d’avoir « mis la marque du prolétariat socialiste, la marque de la Révolution sur la découverte d’un des plus grands crimes que la caste militaire ait commis contre l’humanité. »
Il fallait et il faut toujours lutter contre le militarisme parce qu’il est « le gardien armé du capital », mais aussi parce qu’il séduit le peuple « par une fausse image de grandeur ». Lorsqu’on a vu que cette idole « était pourrie, qu’elle ne contenait que déshonneur, trahison, intrigues, mensonges, alors le militarisme a reçu un coup mortel, et la Révolution sociale n’y a rien perdu ».
L’entrée de Millerand dans un ministère bourgeois ? Les timidités et les erreurs de ce gouvernement ? Il faut quand même le soutenir pour éviter une situation bien pire. N’oublions pas que, dans l’histoire du parti, l’entrée de socialistes au Parlement fut combattue, et la chose parait normale aujourd’hui. Un jour, « le Parti socialiste unifié, organisé, donnera l’ordre à l’un des siens ou à plusieurs des siens d’aller s’asseoir dans les gouvernements de la bourgeoisie pour contrôler le mécanisme de la société bourgeoise, pour résister le plus possible aux entrainements des réactions, pour collaborer le plus possible aux œuvres de réforme. »
Engagé par ailleurs dans la rédaction d’une histoire de la Révolution française, Jaurès peut rappeler que « toutes les grandes révolutions ont été faites dans le monde parce que la société nouvelle, avant de s’épanouir, avait pénétré par toutes les fissures, par toutes ses plus petites racines, dans le sol de la société ancienne ».
Conclusion : ces discussions ont du bon, et il faut discuter encore au sein d’un grand parti unifié. Il faut « faire d’abord œuvre de réforme et dans la réforme œuvre commençante de révolution ; car je ne suis pas un modéré, je suis avec vous un révolutionnaire. »
L’ordre de passage est ainsi fait que, dans son allocution, Guesde semble apporter une réponse. Mais il se contente de répéter les formules incantatoires : la lutte de classes doit déterminer la politique et la tactique du prolétariat organisé en parti de classe ; elle doit être la règle de nos agissements de tous les jours, de toutes les minutes. « C’est là notre tâche exclusive : il s’agit de recruter, d’augmenter la colonne d’assaut qui aura, avec l’État emporté de haute lutte, à prendre la Bastille féodale, et malheur à nous si nous nous laissons arrêter le long de la route, attendant comme une aumône les prétendues réformes que l’intérêt même de la bourgeoisie est quelquefois de jeter à l’appétit de la foule, et qui ne sont et ne peuvent être que des trompe-la-faim. La Révolution qui vous incombe n’est possible que dans la mesure où vous resterez vous-mêmes, classe contre classe, ne connaissant pas et ne voulant pas connaitre les divisions qui peuvent exister dans le monde capitaliste. »

Études socialistes
En prolongement de son intervention dans la controverse, c’est la longue lettre à Péguy, intitulée encore « Question de méthode », du 17 novembre 1901, qui clôt la série d’articles de La Petite République commencée en juillet. Ils sont édités par Péguy, et la lettre de Jaurès sert d’introduction générale à ces Études socialistes.
Dès le début, il affirme la nécessité de suivre la voie de « l’évolution révolutionnaire ». La classe ouvrière veut des réformes immédiates « pour vivre, pour ne pas fléchir sous le fardeau, pour aller d’un pas plus ferme vers l’avenir ». Des réformes qui procurent au prolétariat la force d’en obtenir de nouvelles, qui fassent intervenir la classe ouvrière dans la propriété donc dans le pouvoir économique, qui l’habituent à la gestion de grands intérêts afin qu’ainsi, « peu à peu, le prolétariat pénètre au centre même de la puissance capitaliste, et que la société nouvelle sorte de l’ancienne avec cette force irrésistible d’évolution révolutionnaire dont a parlé Marx. »
Le même Marx reprochait à certains de ses amis de « substituer à l’évolution révolutionnaire la phrase révolutionnaire ». Le leader de la social-démocratie allemande, Wilhelm Liebknecht, est également mis à contribution par Jaurès pour appuyer sa démarche : l’important, disait-il, c’est de réaliser le socialisme ; « la tactique n’est qu’un moyen en vue d’un but, et tandis que le but se dresse ferme et immuable, on peut discuter sur la tactique ». Liebknecht ajoutait qu’il fallait s’émanciper de la phrase et « chercher la force du Parti dans la pensée claire, dans l’action méthodique et intrépide, non dans des phrases de violence révolutionnaire, qui trop souvent cachent seulement le défaut de clarté et de force d’action. » On peut retenir pour la France ce que Liebknecht disait pour son pays : « Il serait naïf de croire que nous pourrons réaliser nos principes contre la volonté de l’énorme majorité de la nation. Le socialisme de parade hyper-révolutionnaire, qui ne fait appel qu’aux mains calleuses, a deux avantages pour la réaction : d’abord il limite le mouvement socialiste à une classe trop peu nombreuse pour accomplir une révolution ; et en second lieu, il fournit un excellent moyen pour effrayer la grande masse du peuple, à demi indifférente, surtout les paysans et la petite bourgeoisie. Et nous devrions, nous qui sommes faibles, accroître encore notre faiblesse en écartant de nous des milliers d’hommes, sous le prétexte que le hasard n’a pas fait d’eux les membres d’un groupe social déterminé ? La sottise serait ici la trahison envers le Parti. »
C’est d’une grande habileté de contredire ceux qui se prétendent marxistes et admirateurs de la social-démocratie allemande en citant Marx et Liebknecht. Et encore Engels, qui estimait : « Si une chose est certaine, c’est que notre parti et la classe ouvrière ne peuvent arriver au pouvoir que sous la forme de la République démocratique. » De ces paroles, Jaurès retient l’idée que, « pour l’illustre ami de Marx, la République démocratique n’est pas, comme le disent si souvent chez nous de prétendus doctrinaires du marxisme, une forme purement bourgeoise, qui importe aussi peu au prolétariat que toute autre forme gouvernementale. C’est donc nous qui étions fidèles à la véritable pensée marxiste lorsque dans la crise des libertés françaises nous avons défendu la République contre tous ses ennemis. Et ceux qui, sous prétexte de révolution et de pureté doctrinale, se réfugiaient tristement dans l’abstention politicienne, ceux-là désertaient la pensée socialiste. »
Jaurès sait utiliser Vaillant contre Guesde, en reconnaissant ses propres illusions : « Un moment, dans l’éblouissement de la grande victoire de 1893, dans le juste orgueil de l’action croissante exercée par notre parti, j’ai cru le triomphe total et final plus voisin de nous qu’il ne l’était. Que de fois alors le citoyen Vaillant m’avertissait de ne point me laisser aller à cette illusion dangereuse ! Que de fois alors nous a-t-il mis en garde contre les prophéties à court terme de Guesde et la mystique attente des catastrophes libératrices ! Mais même dans cette période d’espérance toute prochaine et enflammée, je n’ai jamais négligé l’œuvre de réforme, et toujours je m’efforçais de donner à nos projets de réforme une orientation socialiste. Je n’y voyais pas seulement des palliatifs aux misères présentes, mais un commencement d’organisation socialiste, des germes de communisme semés en terre capitaliste. » Ce que Marx a nommé l’évolution révolutionnaire consiste, selon Jaurès, « à introduire dans la société d’aujourd’hui des formes de propriété qui la démentent et qui la dépassent, qui annoncent et préparent la société nouvelle, et par leur force organique hâtent la dissolution du monde ancien. Les réformes ne sont pas seulement, à mes yeux, des adoucissants : elles sont, elles doivent être des préparations. »
Il ajoute : « Je suis convaincu que dans l’évolution révolutionnaire qui nous conduira au communisme, la propriété collectiviste et la propriété individuelle, le communisme et le capitalisme seront longtemps juxtaposés. » Le parti socialiste venu au pouvoir par une révolution violente et qui ne se rangerait pas à la loi de la démocratie « ne serait bientôt plus qu’une bande campée sur le territoire et abusant des ressources du pays. »

La grève générale
Fidèle à ses habitudes de travail, Jaurès étudie sérieusement la question : « Il y a, à mon sens, trois conditions indispensables pour qu’une grève générale puisse être utile : 1) Il faut que l’objet en vue duquel elle est déclarée passionne réellement, profondément, la classe ouvrière ; 2) Il faut qu’une grande partie de l’opinion soit préparée à reconnaitre la légitimité de cet objet ; 3) Il faut que la grève générale n’apparaisse point comme un déguisement de la violence, et qu’elle soit simplement l’exercice du droit légal de grève, mais plus systématique et plus vaste, et avec un caractère de classe plus marqué. » Mais elle n’est pas le bon moyen révolutionnaire. « Une tactique est singulièrement dangereuse quand elle ne peut échouer UNE FOIS sans entrainer pour la classe ouvrière des désastres immenses. Une idée comme celle de la révolution sociale ne suffira pas à entrainer la totalité de la classe ouvrière et à plus forte raison de la population. Les révolutionnaires se heurteraient à une féroce réaction au détriment de la classe ouvrière et de ses organisations. C’est justement par un effort immense d’organisation continue et de transformation continue qu’on renouvelle une société aussi compliquée que la nôtre. Il n’y a aujourd’hui pour le socialisme qu’une méthode souveraine : conquérir légalement la majorité. »
La grève générale constitue cependant un avertissement pour les classes privilégiées, « une sourde menace ». Il faudra se souvenir de cette conception de la grève générale lors des tentatives de l’Internationale de s’opposer à la guerre.
Là-dessus, pour se distinguer des socialistes, la formule malheureuse des radicaux, « maintien de la propriété individuelle », conduit Jaurès à examiner la question complexe de la propriété dans la France de 1900.

La question de la propriété
L’indignation peut conduire à l’analyse profonde ! Jaurès a sursauté en lisant le slogan des radicaux : « La formule pourra sans doute servir quelque temps à exciter contre le socialisme les ignorances, les frayeurs et les égoïsmes. Mais elle tuera le parti qui est réduit à en faire usage. Ou elle ne signifie rien, ou elle exprime le conservatisme social le plus étroit. »
Il commence alors une série de douze longs articles, un véritable traité sur les multiples aspects de la propriété dans une « société compliquée ». S’il existe tant de formes de propriété, tant de limites à la propriété individuelle, tant de changements de la notion de propriété au cours des âges, pourquoi ne serait-il pas possible d’en arriver à un système de propriété collective ? « Nous, socialistes, pour démembrer ou absorber graduellement la propriété capitaliste, pour diriger dans le sens de la propriété collective le mouvement social, il nous suffira bien souvent d’élargir certaines pratiques de la société bourgeoise. Ceux qui s’instituent les gardiens de la propriété individuelle ne se bornent pas à nier la société de demain ; ils méconnaissent la société présente. »
Jaurès examine tout ce qui limite la propriété individuelle dans le Code civil : l’usufruit, les droits d’usage et les servitudes. Par l’impôt, un cinquième du revenu de la nation devient propriété d’État. Par le droit successoral, le propriétaire ne peut pas disposer à son gré de ses biens : « Les individus sont tenus de réserver leurs biens aux héritiers que la loi désigne, dans l’ordre où elle les leur désigne. » Ainsi, « la pleine propriété individuelle n’existe pas en France. Aucun individu n’y a le droit entier de disposer de son bien. Sous la discipline de la loi successorale, tout propriétaire est moins un propriétaire qu’un dépositaire. »
C’est la Convention qui a supprimé le droit d’aînesse pour tenter d’égaliser les fortunes. « Elle espérait, par l’intermédiaire de l’égalité familiale, réaliser le plus haut degré possible d’égalité sociale. » Aujourd’hui, « ce n’est plus le droit d’aînesse d’un individu qu’il faut abolir dans l’intérieur de la famille, c’est le droit d’aînesse d’une classe qu’il faut abolir dans l’intérieur de la nation ».
Mais encore, par les lois bourgeoises d’expropriation, « la société se reconnait le droit de changer, aux mains de l’individu, la forme de sa propriété. Il avait un champ, une maison, un jardin, une fabrique : la loi lui enlève son champ, sa maison, son jardin, sa fabrique, et elle lui remet une valeur d’un tout autre ordre, une somme d’argent ou un titre de rente. En vain le propriétaire protestera-t-il qu’il tient à la forme particulière de sa propriété plus qu’à la valeur même de cette propriété. La loi, dans l’intérêt de la société, l’exproprie de ses habitudes ; elle fait violence à sa volonté. Et ici encore, dans le code bourgeois lui-même, et dans l’intérêt de la société bourgeoise, le droit social limite ou refoule le droit absolu de la propriété individuelle. La société bourgeoise elle-même a créé, sous sa légalité propre, des précédents formidables d’expropriation. » Elle a introduit dans le droit la notion de l’utilité publique.
Quant aux sociétés anonymes par actions, elles font que le lien personnel entre le propriétaire et l’objet de sa propriété devient « infiniment lâche ». « La propriété du paysan est un morceau de sa vie : elle a porté son berceau, elle est voisine du cimetière où dorment ses aïeux, où il dormira à son tour ; et, du figuier qui ombrage sa porte, il aperçoit le cyprès qui abritera son dernier sommeil. De l’actionnaire à sa propriété inconnue, tous ces liens sont brisés. Que de valeurs étrangères sont mêlées dans le portefeuille capitaliste aux valeurs nationales, sans qu’aucun goût de terroir permette de les discerner. »
Le capitaliste ne connait la valeur de sa propriété qu’en consultant dans son journal les cours de la Bourse. Il vend et achète des titres sans avoir mis les pieds dans sa propriété. « Par cette faculté illimitée d’échange, par cette mobilité infinie, le titre d’une entreprise particulière cesse d’être en effet attaché à cette entreprise particulière : il devient une sorte de délégation quantitativement déterminée, mais qualitativement indéterminée, sur l’ensemble de la richesse sociale. L’actionnaire, quelle que soit la désignation particulière de son titre, est au fond actionnaire d’une entreprise sociale unique et immense, dont les diverses sociétés anonymes ne sont que des sections communiquant les unes avec les autres, dont les diverses entreprises capitalistes ne sont que des formes muables, indéfiniment convertibles les unes dans les autres. Il se crée ainsi, par l’évolution extrême de la propriété individuelle, un domaine capitaliste social, un collectivisme capitaliste qui fonctionne au profit d’une classe, mais qui est l’ébauche bourgeoise du communisme où nous tendons. »
Et il pose la question aux radicaux qui se présentent comme les gardiens de la propriété individuelle : « Acceptez-vous la loi d’évolution qui crée, jusque dans la propriété capitaliste, une sorte de communisme oligarchique, et interdisez-vous au prolétariat d’intervenir pour le convertir en un communisme démocratique universel ? »

Jaurès et Marx
Les réflexions théoriques de Jaurès posent la question de sa position vis-à-vis de la pensée de Marx. Un point commun est fondamental : la définition de la lutte des classes pour arriver à un système social communiste. Jaurès a répété bien des fois son appartenance au socialisme collectiviste. Il connait l’œuvre de Marx disponible à son époque ; il la connait mieux, plus directement et plus complètement que les « marxistes » français. Il écrit : « La grandeur de Marx, l’incomparable service qu’il a rendu, c’est d’avoir grandi la classe ouvrière par la grandeur même de sa mission historique. C’est de l’avoir fortifiée en lui faisant porter d’avance tout le fardeau de l’avenir. Il y aurait ingratitude et péril extrême à l’oublier. » Il est encore très proche de Marx quand il écrit : « La domination d’une classe est un attentat à l’humanité. Le socialisme, qui abolira toute primauté de classe et toute classe, est donc une restitution de l’humanité. »
Mais il serait enfantin de répéter machinalement les formules dépassées, de s’appuyer en 1900 sur des analyses des années 1840. Engels s’est trompé en 1845 sur l’évolution de la classe laborieuse anglaise. Contrairement à ce qu’a écrit Marx, la paupérisation absolue du prolétariat ne s’est pas produite. Le système capitaliste se défend beaucoup plus efficacement que prévu. Il faut surtout se garder de réduire la pensée de Marx au déterminisme. « L’œuvre de ces grands maîtres est plus complexe et plus vaste que quelques commentateurs étroits ne le laisseraient à penser. Au surplus, si grand que soit Marx, la pensée socialiste ne s’immobilise pas en lui. Elle se développe et se meut comme la réalité elle-même. » La publication de lettres d’Engels dans Le Mouvement socialiste de novembre 1900 vient opportunément faire savoir que Marx ne reconnaissait pas sa pensée dans la doctrine que l’on appelait en France « le marxisme », et il disait : « Ce qu’il y a de certain, c’est que, moi, je ne suis pas marxiste. » Dans le même état d’esprit, Jaurès ajoute que « le marxisme lui-même contient les moyens de compléter et de renouveler le marxisme là où il le faut ».
Sur un point précis, il reprend une argumentation du socialiste belge Vandervelde sur l’expropriation des capitalistes avec indemnité : « Est-il de l’intérêt du socialisme de procéder à l’expropriation pure et simple ? Ne vaut-il pas mieux pour lui ne pas surexciter jusqu’à la fureur les colères des possédants ? Et n’aura-t-il pas tout profit à éviter le plus possible les complications de haine et de souffrance qui prolongeraient peut-être la période de combat et appesantiraient l’ordre nouveau ? N’est-il pas bon d’ailleurs qu’il se montre largement humain en ménageant le plus possible les habitudes et les préjugés de ceux dont il détruit le privilège ? Vandervelde cite à ce sujet une curieuse phrase d’Engels : « Nous n’avons jamais dit, Marx et moi, que les propriétaires actuels doivent être dépossédés sans indemnité, quelles que soient les circonstances ; Marx avait même coutume de dire que si nous pouvions indemniser toute la bande, c’est alors que la Révolution serait la moins coûteuse. » Marx voulait dire évidemment qu’en adoucissant les chocs, en réduisant au minimum les frottements et les résistances, le prolétariat permettrait à la production socialiste, communiste, de s’établir plus sûrement et plus aisément. Et ce surcroît de richesse sociale lui permettrait, et au-delà, de dédommager la classe capitaliste. Il est bien entendu qu’il s’agit, dans cette hypothèse, non pas d’une indemnité capitaliste, qui permettrait aux anciens privilégiés de recommencer leur exploitation, mais d’une indemnité socialiste calculée par exemple en bons de consommation et ne conférant aux expropriés aucun moyen d’exploitation. »
Enfin, Jaurès s’intéresse à la formule du Manifeste du parti communiste de 1848 : « Les prolétaires n’ont pas de patrie. » Le rédacteur de La Petite République en 1901 pense que la phrase n’est pas juste, mais il comprend qu’elle puisse avoir été une formule de combat, adaptée à une époque où, non électeurs, les prolétaires pouvaient se considérer comme hors de la patrie légale. Le « vieux babouviste » Buonarroti avait lui aussi déclaré : « La multitude, ruinée par la misère, l’ignorance, par l’envie et par le désespoir, ne voit dans la société qu’un ennemi, et perd jusqu’à la possibilité d’avoir une patrie. » Mais, depuis, les choses ont évolué. Les ouvriers français ont obtenu le droit de vote ; l’éducation tisse des liens organiques et profonds entre les individus d’une même nation et aussi de l’humanité. Il n’y a pas une seule patrie dont la disparition ou la diminution soit nécessaire à la victoire du prolétariat. L’humanité se construira par la libre fédération des patries autonomes. D’un côté, Jaurès a dépassé la formule de 1848 ; de l’autre, il est bien au-dessus de la vision étriquée des « charlatans du patriotisme », ces réactionnaires contre lesquels il faut continuer le combat.

2. L’action

Comme le disait Guesde, Jaurès lie toujours l’action à la pensée. Il faut lutter contre la réaction, soutenir le gouvernement de défense républicaine en l’aiguillonnant, agir en faveur des ouvriers, gagner les employés et les paysans. Sans oublier l’unification du parti, chantier plus complexe que celui de l’exposition universelle de 1900.

L’unité du parti
Jaurès a conscience qu’un fort courant unitaire émane de la base. Il approuve la formation de fédérations unifiant les tendances au niveau des départements, et il donne en exemple celle du Tarn qu’il a contribué à constituer. Au congrès général des organisations socialistes en décembre 1899, même si Jaurès n’a pas convaincu les guesdistes, quelques avancées sont réalisées. Sur le principe, 815 mandats contre 630 se prononcent pour refuser l’entrée d’un socialiste dans un gouvernement bourgeois. Mais une autre motion, par 1200 voix contre 230, prévoit qu’en cas de circonstances exceptionnelles le parti pourrait se reposer la question. On a aussi voté un budget, constitué un groupe commun à la Chambre et engagé deux militants salariés pour s’occuper de la gestion.
Reste à affronter le congrès international de septembre 1900 à Paris. Jaurès accepte la motion Kautsky selon laquelle l’entrée d’un socialiste dans un gouvernement bourgeois n’est pas une question de principe, mais de tactique. Il se réjouit de voir que la motion Guesde d’interdiction absolue de toute participation ministérielle est écartée à une large majorité : « La déception de Guesde a été très vive. Il avait pris l’habitude de parler en France au nom de la démocratie socialiste allemande et celle-ci ne l’a point suivi. Partout le socialisme veut agir ; partout il veut, dès maintenant, arracher à la société capitaliste le plus de réformes possible dans l’intérêt des travailleurs. Partout il veut glisser le plus possible des parcelles de pouvoir socialiste dans les interstices du pouvoir bourgeois, afin de préparer plus sûrement la décomposition du système actuel et l’avènement de l’ordre communiste. »
On insiste pour que les socialistes français oublient leurs querelles et réalisent enfin l’unité. Mais le groupe de Guesde, à la suite d’un incident, quitte ostensiblement le congrès : « Le prétexte est si enfantin, si misérable que le Parti ouvrier français n’a pu cacher à personne son vrai motif. Il se retirait parce qu’il était en minorité et qu’il ne reste jamais là où il ne fait pas seul et souverainement la loi. Pitoyable exode, qui n’a pas enlevé au congrès une parcelle de son autorité et de sa force. Les blanquistes n’ont pas suivi Guesde et Lafargue dans cette manœuvre puérile. »

Lutter contre la réaction
Pour les réactionnaires, l’exaltation de la patrie cache leurs véritables intentions. Jaurès les dénonce en conférence publique à Bordeaux le 1er février 1900 : « On savait bien qu’il était devenu impossible de courber les fronts ouvriers sous le dogme de l’Église, on savait bien qu’il était impossible de soumettre les travailleurs à la discipline absolue du capital, et alors on a cherché un dieu nouveau, on a cherché à ériger la patrie comme une idole pour que le peuple prosterné reprît l’habitude de l’adoration et qu’il adorât ensuite la Monarchie, l’Église et le Capital. » En 1789, le mot « patriote » signifiait « défenseur de la souveraineté nationale contre la monarchie et les privilégiés ». « Aujourd’hui, c’est au cri profané de « Vive la Nation ! » que le général Mercier va en pleine Vendée faire le jeu de la réaction. » Les auditeurs lancent : « À bas Mercier ! Vive Jaurès ! », mais il reste quelques contradicteurs dans la salle, et une pierre, lancée de l’extérieur, brise une vitre du dôme. « Ah ! citoyens, s’écrie Jaurès, voilà l’image exacte et le symbole de leur nationalisme ! Ils sont incapables de s’armer contre l’étranger. À toutes les heures de grande crise nationale, c’est de l’étranger qu’ils ont été les complices, et cette pierre lancée du dehors et jetée pour les blesser sur des citoyens libres, c’est l’image de leur nationalisme qui ne connait d’ennemis que les hommes libres. »
Il n’a pas fini de s’en prendre au sinistre Mercier, le bourreau de Dreyfus. Jaurès commente son élection au Sénat par les notables du département de Loire Inférieure : « Je sais bien que quand on voit le général Mercier, héros des faussaires et des nationalistes, aller recueillir en Bretagne les suffrages des chouans, quand il est envoyé au Sénat, au nom de la Patrie, par les descendants et les continuateurs des traitres qui appelaient l’Anglais à Quiberon, on se demande si l’immense mystification « patriotique » pourra durer longtemps. »
Les « grands patriotes » ont souhaité l’échec de l’exposition universelle de Paris, ce qui aurait donné au monde une impression d’impuissance de la République. Jaurès oppose avec vigueur et lyrisme les deux visions antagonistes. D’une part, les nationalistes « ne peuvent attendre leur victoire que d’une humanité rétrécie, racornie et inepte, agenouillée devant la patrie de Déroulède comme devant une idole bouffie, devant la patrie de Lemaître comme devant une idole ratatinée. Ils sont l’imbécillité, l’ignorance et la haine, et la grande période de vie internationale, de science vaste et d’audace humaine où nous entrons est la négation directe de leur sottise étroite, fielleuse et recroquevillée. »
En face, l’Exposition : « Quand on voit avec quelle rapidité ont surgi de terre tous ces dômes d’une ville enchantée, quand on sait que d’innombrables décors ont fleuri soudain comme des fleurs de rêve écloses du rapide travail nocturne des cerveaux visionnaires, quand on constate que l’humanité commande aujourd’hui à la pierre, au fer et à la couleur, et qu’elle affranchit presque de la loi du temps les agencements de la matière elle-même, on pressent qu’elle pourra aisément, quand elle le voudra, renouveler le monde matériel et la structure même des cités selon une loi supérieure de justice et de joie. Oui, quand elle ne se trainera plus dans l’ornière du profit capitaliste, quand elle pourra substituer de vastes et nobles demeures au sordide logis des prolétaires sans se demander si le capital trouvera une rémunération suffisante à cette œuvre de santé et de beauté, de sublimes architectures jailliront et s’ordonneront soudain pour abriter le prolétariat libéré et la vie humaine ennoblie. La révolution sociale pétrira d’une main souveraine et rapide la matière déjà assouplie par la science, et des cités neuves surgiront pour l’éblouissement des hommes. Que le peuple entre donc en foule dans l’Exposition, et qu’il y prenne, si je puis dire, l’esprit d’audace, la confiance superbe en l’humanité, dont la force révolutionnaire du socialisme élargira prodigieusement le destin. »
Les nationalistes, « qui sont les pires ennemis de notre patrie », n’approuvent pas le rapprochement franco-italien, gage de paix. Ils préfèrent se laisser mener par la Russie, responsable des troubles dans les Balkans et complice du coup d’État qui, à Pékin, a mis fin à une tentative de réformer le pays dans le sens du progrès. « Pour que la Russie puisse dépecer ou dominer la Chine, il lui faut une Chine barbare et faible. » Et encore : « Que de fois nous avons dit, dans la presse, à la tribune, sous les murmures et les huées, que notre aveugle soumission à la politique russe entrainerait la France en des complications orientales où nous jouerions le triste rôle de servants de l’ambition moscovite ! »
Le parti du prolétariat doit étudier sérieusement les questions de politique étrangère et de défense nationale : « Quelles sont les conditions et les garanties de la paix ? Comment peut être résolu le douloureux problème de l’Alsace-Lorraine ? Comment préparer le désarmement général sans livrer la France aux convoitises de l’étranger ? » Le parti socialiste doit répondre et, « en ces questions vitales il doit éviter toutes les outrances de langage, cette fausse énergie des mots violents qui compromet les idées justes. »
Et de citer la phrase malheureuse de Gustave Hervé. Celui-ci, sous le pseudonyme de Sans-Patrie, a publié dans Le Travailleur socialiste de l’Yonne en juillet 1901 un article reprochant à des militaires ayant fêté l’anniversaire de Wagram d’être allés jusqu’à l’orgie : c’est comme s’ils avaient planté le drapeau sur le fumier ! Jaurès minimise le propos en y voyant une protestation, mais c’est aussi une provocation assumée, exploitée par les ennemis du socialisme. Conclusion : « Nous devons avoir le souci passionné de ne pas détourner de nous, par de vaines déclamations ou par des formules équivoques, les hommes d’un esprit sincère, mais étroit et ombrageux. Il n’y a qu’une méthode, à la fois probe et prudente : c’est d’essayer d’aller au fond même des problèmes sans timidité et sans violence. »

Jaurès et le gouvernement
Trop souvent, le gouvernement de défense républicaine hésite et tergiverse. On peut lui reprocher de ne pas avoir empêché ses agents de mener la répression meurtrière de mouvement s ouvriers à la Martinique (avril 1900) et à Chalon-sur-Saône (juin 1901). Mais on n’a pas à choisir « entre ce ministère et l’idéal », c’est « entre ce ministère et la réaction capitaliste et cléricale ». Il n’a qu’une faible majorité à la Chambre qui, il y a peu, soutenait Méline. Jaurès nous dit qu’il ne faut pas oublier non plus que la Chambre est élue par le pays, et qu’il ne connait pas de moyen « d’élever la législation d’un pays au-dessus du niveau moral de ce pays même » (La Petite République, 6 février 1901).
Waldeck-Rousseau a obtenu des résultats : les conspirateurs sont frappés ; Déroulède est en exil en Espagne ; colonels et généraux parlent moins haut ; le nouveau ministre de la guerre, le général André, entend réparer les injustices qui touchent les officiers républicains et il est en train de « républicaniser » l’État-major.
Jaurès pense que la loi d’amnistie des protagonistes de l’affaire Dreyfus doit être acceptée : « Nous avons obtenu la délivrance du martyr et son acquittement par le grand jury humain. Et si un fait juridique nouveau lui permet de saisir un jour la Cour de cassation, de lui demander la suprême réhabilitation légale, il ne se heurtera plus à des passions furieuses et souveraines ; sa requête pourra être entendue. Il y a donc un commencement de justice pour Dreyfus. Il y a aussi un commencement de justice contre ses bourreaux. Henry s’est coupé la gorge. Esterhazy crève de froid et de misère dans les rues de Londres. L’orgueilleux et indolent Boisdeffre a été chassé de l’État-major. Pellieux, dupe à demi-complaisante du faux Henry, est mort en disgrâce, dévoré par le remords et la honte. Gonse n’est plus qu’une épave… » Si on avait voulu juger Mercier, il aurait pu triompher dans un acquittement, alors qu’il est condamné au « bagne éternel du mépris humain ».
Le gouvernement fait voter la loi de juillet 1901 sur les associations ; il annonce la diminution de la journée de travail et prépare une loi sur les retraites ouvrières. La première contribue à affaiblir les congrégations catholiques qui doivent demander une autorisation pour enseigner. La deuxième, proposée par Millerand, va progressivement abaisser à dix heures la durée de la journée des ouvriers. Elle est importante, d’abord parce qu’elle concerne non seulement les femmes et les enfants, mais les hommes adultes, et parce qu’il faut la considérer comme une étape vers la journée de huit heures, grande revendication de l’Internationale.
Sur la question des retraites, Jaurès écrit huit articles dans La Dépêche, entre août et décembre 1901. Il invite les ouvriers à ne pas se laisser abuser par les manœuvres de la réaction qui freine autant qu’elle le peut. Il explique pourquoi les ouvriers doivent accepter un prélèvement sur leur salaire : « Le versement fait par la classe ouvrière n’est qu’une avance qu’elle se fait à elle-même puisqu’elle retrouvera, sous forme de retraites, les sommes versées par elle et capitalisées. Au contraire, c’est un impôt, le plus juste et le plus nécessaire de tous, dont la loi grève le patronat, puisque la contribution fournie par le patronat ira, non au patronat, mais à la classe ouvrière. » Un complément sera apporté par l’État. La participation des ouvriers à la gestion des caisses de retraite serait de grande importance pour préparer la société communiste de l’avenir. Or les dirigeants de la CGT refusent tout versement ouvrier. C’est irréaliste, dit Jaurès. Si on exige que l’État prenne tout à sa charge, en augmentant les impôts, rien ne se fera. « Conclure au néant, conclure à l’impuissance de la classe ouvrière, conclure à la continuation indéfinie de la misère, priver les vieillards des retraites immédiates que leur assure la loi, priver tous les travailleurs de la sécurité, de la force que leur donnera la certitude d’une retraite à l’heure de l’épuisement, voilà ce que l’on conseille aux prolétaires. Écouteront-ils ces conseils funestes ? » Ce serait un « beau résultat », ironise Jaurès, vraiment exaspéré.

Ouvriers, employés, paysans
Depuis la loi de 1841 sur le travail des enfants, les décisions prises par le pouvoir législatif en faveur des ouvriers sont mal et tardivement appliquées. Qui pourra chiffrer l’arriéré de bien-être, de santé et de salaire que les patrons doivent à leurs ouvriers ? En cette fin de siècle, la demande de charbon par l’industrie est telle que le prix de ce combustible est en forte hausse. Cela doit entrainer un relèvement du salaire des mineurs, pense Jaurès, et il soutient la grève dans le bassin de la Loire. Choisi comme représentant des ouvriers dans l’arbitrage, il est accueilli à Saint-Étienne, le 1er janvier 1900, dans un « enthousiasme indescriptible », selon le journaliste de La Petite République qui couvre l’événement. « Tout le monde crie : « Vive Jaurès ! Vive la Sociale ! Vive la grève ! » Les fenêtres sont bondées de curieux. Hommes et femmes applaudissent et acclament le vaillant militant du Parti socialiste. Le coup d’œil est à ce moment saisissant. L’effet est énorme. La foule grossit à vue d’œil, et au moment où l’immense cortège se met en marche, il y a bien là 25 000 manifestants. Jaurès marche en tête, escorté d’élus du Parti socialiste de Saint-Étienne et de la région, des délégués des mineurs, des membres du comité fédéral, etc. Viennent ensuite les clairons et tambours et les bannières des syndicats de mineurs de la Loire. Le cortège se déroule sans le moindre incident. La police permet à la manifestation de se produire librement sans entrave d’aucune sorte. »
Dans La Dépêche, c’est Jaurès lui-même qui se félicite du caractère à la fois imposant et calme des manifestations qui entretiennent dans l’esprit des ouvriers la conscience de leur force. « Dans la sentence arbitrale qui a mis fin à la grève des dix-huit mille mineurs du bassin de la Loire, c’est au nom du comité fédéral des mineurs, formé des syndicats ouvriers du bassin, que j’ai signé : ainsi la signature des organisations ouvrières était apposée sur le contrat à côté de la signature des compagnies minières représentées par le secrétaire général des Houillères de France. Jamais reconnaissance plus formelle et en quelque sorte plus juridique du syndicat ouvrier par le patronat ne s’était produite. L’invincible force des choses, la croissance continue de la classe ouvrière et de l’idée socialiste obligeront partout le patronat à considérer les syndicats ouvriers comme l’organe collectif légal des salariés. »
De plus, « le président du Conseil qui n’est point un socialiste, qui a même combattu vigoureusement le socialisme avant que le péril de la République l’ait conduit à faire appel au prolétariat, a reconnu solennellement à la tribune que les syndicats ouvriers n’excitaient point les grèves, mais, au contraire, les régularisaient et les modéraient ». Et encore : « Voici que le ministre du commerce [Millerand], par une circulaire qui est un grand événement social, vient de donner l’ordre aux inspecteurs du travail de se tenir à la disposition des syndicats ouvriers. » C’est le moment de crier aux ouvriers : « À l’étude et à l’œuvre : organisez-vous, informez-vous ! »
Puisque l’arbitrage prouve son efficacité, pourquoi ne pas le rendre obligatoire ? « L’expérience a démontré que toujours, dans les grèves, ce sont les ouvriers qui demandent l’arbitrage et ce sont les patrons qui le repoussent. Et les ouvriers ont raison. Même si telle ou telle sentence arbitrale ne leur donne point satisfaction, l’arbitrage en général et comme institution leur est favorable. Car il substitue à la force arbitraire du capital ou régime du bon plaisir patronal le régime de la discussion. » On pourrait même en arriver à une organisation de la grève. La cause d’affrontement violent, lors d’une grève, c’est que l’unanimité des ouvriers n’est jamais réalisée. Soit une minorité impose l’arrêt du travail ; soit une minorité refuse la grève, encouragée par le patronat qui a même réussi à créer des syndicats jaunes pour accentuer les divisions. D’après la proposition de Jaurès, un vote au scrutin secret entrainerait soit la poursuite du travail, soit la grève, mais pour la totalité des ouvriers concernés. Et l’arbitrage obligatoire apporterait une solution au conflit.
En même temps se multiplient syndicats et coopératives. La coopération peut ajouter au bien-être des prolétaires, exercer leurs facultés d’organisation et d’administration, et fournir, dans la société capitaliste elle-même, des ébauches de production collective. Les Belges ont donné l’exemple, et avec eux il faut répéter : « Coopérateurs, devenez socialistes ; socialistes, devenez coopérateurs. » La Verrerie ouvrière d’Albi est en plein développement et même des coopératives non socialistes ont décidé de s’y approvisionner. Jaurès va encore plus loin : « Lorsque les coopératives de consommation seront puissantes et fédérées, quand elles comprendront une grande partie de la classe ouvrière, elles pourront acquérir de vastes domaines agricoles, domaines à blé, à bétail, à vin, à huile ; et ce sont ces domaines agricoles qui fourniront, en partie au moins, les produits aux coopératives. »
Complexe est la situation des employés de magasins. Jaurès tient pour eux une conférence au Trocadéro, le dimanche 1er juillet 1900. Que convient-il de dire à ces catégories séduites par les idées nationalistes ? D’abord, que leurs aspirations à un peu plus de repos sont légitimes, qu’eux aussi ont droit aux retraites des vieux travailleurs, qu’ils doivent imiter les ouvriers d’usines et s’organiser en syndicats. Les militants doivent résister à l’hostilité des patrons et au découragement car « l’humanité marche lentement, péniblement, en trébuchant, en rebroussant parfois ». Mais les capitalistes ont une diversion toute prête : jouer du nationalisme, décrire les socialistes comme les ennemis de la patrie. Jaurès doit, une fois de plus, déployer des trésors de pédagogie.
Sa popularité progresse. On lui confie la présidence d’une grande réunion syndicale du personnel du Bon Marché, du Louvre et de la Samaritaine : « Les nationalistes avaient espéré, en isolant les employés du mouvement ouvrier, leur inoculer des préjugés et des passions rétrogrades. Qui saura jamais jusqu’où peut porter la calomnie ? Quand le syndicat proposa aux employés de me donner la présidence de la réunion, il y en a deux ou trois qui objectèrent de bonne foi : « Mais il ne viendra pas ! Nous ne sommes pas, nous, comme Dreyfus ; nous ne sommes pas assez riches pour le payer. » À force de lire dans une presse infâme que les hommes qui ont tout risqué, leur mandat, leur popularité, leur situation, leur liberté même, pour soutenir le droit opprimé, étaient « des vendus », de braves gens finissaient par le croire. Qu’importe, après tout ? Et, même si la vérité ne devait jamais se faire jour, il vaudrait mieux rester accablé sous la calomnie que trahir sa conscience. »
Quant aux paysans, Jaurès continue à leur expliquer que les socialistes ne sont pas des partageux. Mais « le plus grand obstacle au progrès social, c’est la défiance des paysans à l’égard de toute grande réforme. Ils sont habitués à une vie pauvre et étroite, et ils considèrent comme une chimère, comme une impossibilité, toute amélioration un peu notable de leur condition. » Lorsque, en 1898, il essayait d’expliquer aux paysans du Carmausin les avantages d’un projet de retraites, « la plupart, répétant la leçon que leur faisaient les réactionnaires, haussaient les épaules et disaient : « C’est impossible. » Et en le disant, ils choisissaient comme représentant un réactionnaire décidé en effet à faire que la chose fût impossible. » Le peuple a bien besoin de lumières.

3. Des lumières pour le peuple travailleur

On peut les leur apporter par les Universités populaires, tandis que le socialisme ne peut se désintéresser ni de l’histoire, ni de l’art.

Les Universités populaires
Insistant sur la nécessité d’étudier, de se cultiver, Jaurès exprime son soutien au mouvement des Universités populaires, auquel les guesdistes manifestent leur opposition car elles risquent de détourner le prolétariat de son combat de classe. Les UP sont nées en 1896 avec les Soirées de Montreuil, et au début de 1898 avec la Coopération des idées. « Leur essor se situe dans le sillage du dreyfusisme » (Madeleine Rebérioux).
L’argumentation de Jaurès est développée dans l’article du 9 mars 1900 du quotidien toulousain : « Il y a en ce moment, dans le prolétariat, un grand élan vers la lumière. À Paris, notamment, se multiplient les Universités populaires. Le soir, quand ils ont terminé leur longue et rude journée de travail, les ouvriers viennent s’asseoir dans la modeste salle de l’Université populaire de leur quartier ; et là, au nombre de cent cinquante, deux cents, parfois trois cents, ils écoutent la leçon d’histoire ou de science ou d’économie sociale que leur apportent des maîtres dévoués. Le plus souvent il n’est point fait une conférence isolée sur un sujet : plusieurs leçons successives sont consacrées au même objet, de façon à éviter les généralités pompeuses et vaines et à habituer les esprits à l’examen sérieux et prolongé d’une question. Après la leçon, une sorte de discussion est ouverte, où réellement, sans embarras, les ouvriers demandent des explications complémentaires ou expriment des doutes ; et je sais que plus d’un maître a été émerveillé et réjoui de la sincérité et de la netteté des esprits. »
Les ouvriers revendiquent comme un droit leur part des richesses intellectuelles. Et le mouvement gagne les villes de province. « Si l’institution se consolide et s’étend, si la classe ouvrière, à force de courage, parvient, malgré l’accablement physique du travail démesuré, à conquérir un peu de savoir, à contracter l’habitude de la méthode, de l’analyse, de la discussion exacte, la nécessaire Révolution sociale sera avancée de plusieurs générations. » Je souligne cette phrase significative : la Révolution sociale est une œuvre de longue haleine ; et je laisse poursuivre l’argumentation. « D’abord, à mesure que le prolétariat grandit en valeur d’esprit, en force intellectuelle, l’état de dépendance économique où le système capitaliste le réduit devient un scandale plus criant. Quoi ! voilà des hommes qui participent à la lumière de la pensée, qui dans leur vie close et sombre veulent ménager une ouverture aux rayons de la science et de l’art, et ces hommes dans leur travail de chaque jour n’auront aucune part d’initiative et d’autorité, aucune occasion d’exercer la force de pensée accrue en eux ! Ils resteront, dans l’ordre de la production, des rouages que meut, arrête et brise à son gré la puissance du capital ! C’est une contradiction intolérable, et une société qui repose sur un tel paradoxe porte à faux : l’heure approche où il faudra assurer la souveraineté économique de tous les prolétaires. »
Le mouvement intellectuel et social des Universités populaires coexiste avec des initiatives comme celle du Comité de propagande des principes de la Révolution française, très actif à Paris où il donne des cours du soir sous les préaux d’écoles et même à la mairie du XIe arrondissement (témoignage de Maurice Dommanget). La Petite République en rend compte, et son codirecteur devient, lui aussi, un historien.

Histoire socialiste de la Révolution française
Une première information figure dans La Petite République du 23 mai 1899 : sous la direction de Jean Jaurès, l’éditeur Rouff publiera en fascicules illustrés une « histoire populaire et socialiste allant de 1789 à 1900 », œuvre collective rassemblant les grands intellectuels socialistes (dont Guesde). « Nous avons arrêté ensemble les grandes lignes de notre travail. Nous ne voulons pas réduire à de sèches formules la complexité croissante du mouvement humain, mais il est entendu que toujours nous chercherons le fonds et le tréfonds économique d’où procèdent les grands événements. Nous essaierons de suivre, de période en période, l’évolution de la propriété et du travail et nous chercherons le contre coup des phénomènes économiques dans les phénomènes politiques et dans le mouvement intellectuel. » L’article est aussi un appel à faire sortir de l’ombre des documents sur la vie économique et sociale de l’époque : « Dans les cahiers des États généraux pour les campagnes, nous ne possédons guère que les cahiers des baillages. Les cahiers des paroisses, rédigés directement par les paysans eux-mêmes, contenaient sans doute plus de la vraie pensée paysanne que n’en contiennent les cahiers de baillages, rédigés le plus souvent par les bourgeois. » Il faudrait aussi en savoir davantage sur la vente des biens nationaux et ses effets sociaux. « Quel triomphe pour notre parti s’il pouvait édifier une œuvre populaire, mais plus solidement appuyée que les histoires bourgeoises au roc de la vérité ! »
Le premier fascicule sort des presses le 11 février 1900 et, dès le 14, Jaurès explique aux lecteurs de La Dépêche le sens de l’opération : une œuvre collective ; « une prise de possession de l’histoire par le prolétariat » ; une histoire qui ne soit en rien faussée par esprit de parti. « L’objet de notre travail est précisément d’expliquer d’abord les raisons du triomphe de la bourgeoisie révolutionnaire sur la contre-révolution et de montrer ensuite comment le prolétariat s’est peu à peu développé, comment il a pris conscience de lui-même contre un système nouveau de propriété et introduit ainsi dans le monde le principe d’une Révolution nouvelle bien plus vaste et libératrice que la Révolution bourgeoise. » Les auteurs « accordent aux faits économiques une influence de premier ordre sur la marche générale des sociétés ». En se plaçant « sous la triple inspiration de Marx, de Michelet, de Plutarque », Jaurès entend compléter la base de sa méthode par le souffle épique et le sens de l’individu.
Cherchant les racines de la passion de Jaurès pour la Révolution, Jacques Godechot rappelle l’influence du recteur Perroud, lui-même historien de la période ; une conférence prononcée par le jeune professeur à la faculté des Lettres de Toulouse en décembre 1889 sur les idées politiques et sociales de Jean-Jacques Rousseau ; l’ambiance du premier centenaire. Lors de ses débuts d’homme politique, il avait cherché les éléments de socialisme présents dans la Révolution. Menant une recherche approfondie au tournant du siècle, il n’oublie pas la situation contemporaine, les luttes qu’il doit mener en faveur de ses conceptions dont il trouve la justification dans l’histoire : non, ce n’est pas d’une misère désespérée qu’est née la Révolution française ; oui, si la bourgeoisie a pris le pouvoir politique, c’est qu’elle avait déjà envahi la société d’Ancien Régime par sa puissance économique et sa domination culturelle.
Jaurès rédige les parties sur la Constituante et la Législative. Guesde, qui devait se charger de la Convention, abandonne, et les guesdistes restent hostiles à l’ouvrage. Alors, Jaurès doit prendre sur le temps de ce qu’il appelle avec humour ses « vacances » : « Il faut que je mène jusqu’au bout l’histoire de la Convention, et pour deux ou trois mois encore cela m’accable. Je me hâte d’arriver au terme afin de retrouver ensuite toute ma liberté d’action pour les luttes immédiates. Mais je ne veux pas bâcler un travail qui m’a coûté dix ans de recherches » (lettre au socialiste allemand Vollmar, 3 juillet 1902).
Le travail d’historien de Jaurès est considérable. Il travaille tard dans la nuit à la bibliothèque de la Chambre ; il emprunte des piles de livres ; il lit en campagne électorale dès qu’il trouve une minute, dans le train, partout ; il prend des notes aux Archives nationales comme aux Archives du Tarn. Le musée de l’histoire vivante de Montreuil conserve certains de ses cahiers d’écolier sur lesquels il a transcrit des pages de journaux. Il avertit : « J’ai tâché de lire tout l’essentiel. Je me suis toujours reporté aux textes originaux et aux sources. Je me suis souvent servi des Archives parlementaires. Je me suis, en outre, appliqué à bien connaitre les grands journaux de la Révolution. Je ne les ai point feuilletés ou consultés, comme il me semble que l’ont fait avant moi beaucoup d’historiens, je les ai lus avec suite et avec la plus scrupuleuse attention, je parle du journal de Marat, de celui d’Hébert, du journal de Brissot, du journal de Condorcet, du journal de Prud’homme, du journal de Carra… »
Les historiens contemporains et postérieurs reconnaissent le caractère pionnier de cette œuvre. Par rapport à ses prédécesseurs, il a une optique « qui devait avoir sur l’historiographie de la Révolution une influence capitale : dans quelle mesure la Révolution a-t-elle modifié la répartition de la propriété foncière ? dans quelle mesure a-t-elle augmenté la concentration ouvrière dans les villes ? a-t-elle provoqué des changements dans la condition ouvrière, accru ou diminué le nombre de mendiants ? Telles étaient les questions que se posait Jaurès. Pour y répondre, il fallait analyser la structure de la société française à la fin du XVIIIe siècle, c’est ce qui explique la longueur des chapitres consacrés aux causes de la Révolution » (Jacques Godechot).
Parmi les voies nouvelles qu’il explore, Madeleine Rebérioux note son intérêt pour la province et pas seulement pour Paris ; son regard porté sur toute l’Europe et sur les colonies ; le passage d’une histoire politique à une histoire économique et sociale. Jaurès est un des premiers à s’intéresser aux courbes du prix du blé, à la répartition sociale des biens nationaux vendus. Son ouvrage se démarque encore par le recours à une iconographie authentique. Avec Madeleine Rebérioux, écoutons-le nous dire sa joie à la Bibliothèque nationale, à Carnavalet, de « recueillir ces images encore vives, ces feuilles toujours remuantes et bruissantes où circulèrent les sèves colorées et chaudes de la Révolution, et de les jeter de nouveau au vent de la vie ».
Contemporain de Jaurès, spécialiste de l’histoire politique de la Révolution, Alphonse Aulard s’est d’abord demandé : « Cet homme si occupé à tant de choses, ce militant du socialisme, ce chef de parti, cet orateur qui voyageait constamment dans toute la France et à l’étranger pour propager ses idées, comment trouverait-il le temps de se documenter sur un sujet si complexe ? D’autant plus qu’il se plaçait au point de vue le plus difficile, le plus nouveau, le point de vue social et économique. » À la lecture des premiers fascicules, il doit reconnaitre une « sensation de surprise joyeuse et émerveillée » et il prodigue à son nouveau confrère les plus grands éloges : « impartialité merveilleuse », « compétences solides », « récit éloquent et spirituel ». Les autres grands historiens de la Révolution, Albert Mathiez, Georges Lefebvre, Jacques Godechot, Michel Vovelle, ont reconnu ce qu’ils devaient à Jaurès.
Réélu député en 1902, Jaurès obtient de la Chambre la création de la Commission pour la recherche et la publication des documents relatifs à la vie économique de la Révolution française qu’il préside et qui, entre 1903 et 1914, publie 64 volumes de documents.
Toutes ses tâches ne l’empêchent pas de répondre « joyeusement » à l’appel de jeunes littérateurs et artistes à prononcer une conférence sur « L’art et le socialisme », le 13 avril 1900, sous la présidence d’Anatole France.

L’art et le socialisme
Ces jeunes gens, commence l’orateur, « ne s’effraient point à l’idée que les œuvres d’art, cessant d’être la propriété individuelle de quelques amateurs privilégiés, deviendront la propriété collective, commune, de tous les hommes admis à les contempler et à les admirer ; ils ne s’en effraient point car c’est vers la propriété collective, vers la propriété commune que va naturellement l’œuvre de beauté. Un chef-d’œuvre est diminué à n’être possédé que par quelques-uns ! »
Dans la période finissante de la démocratie bourgeoise, peut-on examiner ce qu’elle nous a laissé en matière d’art ? Elle s’est manifestée « par un prodigieux élan, par une activité infiniment diverse et ample ». « Depuis un siècle et demi, l’art a eu le génie et la maîtrise de l’espace, il est allé partout, chez tous les peuples et dans tous les siècles et dans toutes les étrangetés des civilisations et de la nature, cherchant des sensations, des couleurs, des symboles ; si bien que tout l’art, depuis un siècle et demi, nous crie : aimez la vie, ayez la curiosité universelle de toutes les formes de la vie ! » En même temps, ce qui domine, c’est l’interprétation individuelle de la nature, les limites de pensée, même des plus grands comme Goethe et Hugo, un caractère superficiel qui fait que la société bourgeoise n’a pas su « faire pénétrer l’art et la vie de l’art jusqu’au plus profond de la vie sociale, de la conscience prolétarienne ».
Par leurs activités liées aux mécaniques les plus perfectionnées, aux découvertes géniales, les ouvriers montrent qu’ils auraient les capacités de jouir des œuvres artistiques, mais ils sont écrasés par le labeur de chaque jour. « Le socialisme appellera à la vie de l’art, à la vie de la beauté, tous les êtres humains, quels qu’ils soient ; c’est lui qui, pour la première fois, investira de la beauté sacrée de l’art le prolétariat aujourd’hui déshérité. Ô artistes, n’ayez pas peur de nous ; c’est nous qui, les premiers, appellerons devant vos chefs-d’œuvre non plus des portions d’humanité divisée, non plus une élite rassasiée et blasée, suivie d’une foule aveugle, mais une même humanité fraternelle et libre. C’est nous qui créerons pour la première fois l’art humain ; parce qu’il n’y a eu jusqu’ici que des lambeaux d’art humain, parce qu’il n’y a eu jusqu’ici que des lambeaux d’humanité. »
Savez-vous, demande-t-il, que c’est le socialisme saint-simonien qui a transformé le mouvement romantique ? Il était d’abord réactionnaire, il regardait vers le passé féodal, il avait des allures moyenâgeuses ; il s’est tourné vers l’avenir, comme Hugo avec La Légende des Siècles. À présent, des artistes annoncent le futur : c’est Puvis de Chavannes, dont Jaurès aime les paysages « si apaisants et si vastes » dans lesquels « la lumière enveloppe les groupes d’hommes qui méditent » ; c’est Anatole France et Émile Zola, dont l’œuvre s’est précipitée vers la justice.
Conclusion : au milieu de l’hypocrisie, des combinaisons factices, du mensonge, « c’est parce que nous avons la prétention d’être la vérité en mouvement, la vie elle-même dans son évolution nécessaire, que nous croyons que nous pourrons, plus que tous autres, aider l’essor de l’art créateur. Voilà pourquoi je fais appel à tous ceux qui rêvent de beauté, qui rêvent d’idéal, et je les supplie de joindre leur force à cette force de beauté qu’est dès maintenant le prolétariat organisé en marche vers la justice. Artistes, si vous le voulez, faisons alliance ! (La salle tout entière acclame l’orateur. Cris prolongés de : Vive Jaurès ! et longs applaudissements.) »
Cet homme extraordinaire ne pouvait rester longtemps éloigné du Parlement. Après sa victoire en 1902, même un grand bourgeois, le patron mazamétain déjà rencontré, Gaston Cormouls-Houlès, dreyfusard et président de la section locale de la Ligue des droits de l’homme, lui écrit : « Sans partager vos idées sur le socialisme, que je considère comme prématurées ou, tout au moins, comme nuisibles au progrès général et à l’intérêt de l’individu, je n’en veux retenir que ce qu’elles ont de noble et d’élevé vers un idéal meilleur pour les déshérités de ce monde. Je me réjouis surtout à la pensée que la tribune française va pouvoir retentir encore de vos nobles et mâles accents en faveur des faibles et des opprimés, contre toutes les injustices sociales, pour la défense du droit et de la vérité, méconnus dans une affaire récente, où je me suis trouvé heureux de faire cause commune avec vous et tous les nobles cœurs qui ont marché avec. » Gaston Cormouls-Houlès avait commandé en 1898 deux exemplaires du livre de Jaurès, Les Preuves.

Chapitre XIV – Des monuments de bêtise – fin1898-1899

La période retenue dans ce chapitre s’ouvre et se ferme sur deux succès de Jaurès. En septembre 1898, l’acceptation de la demande en révision du procès Dreyfus suit de peu la publication des Preuves. En décembre 1899, se réunit le congrès de préparation de l’unité socialiste. Jaurès a gagné sur les deux tableaux et dépassé ainsi la contradiction entre l’engagement dreyfusard et l’hostilité des socialistes opposés à l’intervention dans les conflits entre bourgeois. Mais ces victoires, provisoires, ne sont obtenues qu’au prix de luttes féroces qui portent des coups terribles à Jaurès. Il se sent atteint de « brûlures de honte » ; il écrit dans La Petite République, le 9 septembre 1899 : « Trouverons-nous un moyen de nous faire naturaliser hommes ? »
Les quatre monuments de bêtise à observer sont : 1) au plan international, le « dangereux enfantillage » de la diplomatie française qui conduit à un conflit avec les Anglais en Afrique ; 2) au plan national, la souscription lancée par La Libre Parole en faveur de la femme du faussaire, connue comme « le monument Henry » ; 3) en interne chez les socialistes, le manifeste guesdiste contre Jaurès, coup très dur parce que porté par des camarades ; 4) le verdict ridicule du conseil de guerre de Rennes.

1. La France en Afrique

Les deux grands empires coloniaux sur le continent africain sont ceux de la France et de l’Angleterre. L’Angleterre entend contrôler l’axe du Cap au Caire. Au sud, elle est en conflit avec les Boers du Transvaal. Au nord, une expédition anglo-égyptienne commandée par Kitchener remonte le Nil en direction du Soudan tombé aux mains des Mahdistes. Pendant ce temps, l’expédition Marchand, partie de la côte atlantique, se dirige vers la vallée du Nil. Une rencontre est inévitable.

Fachoda
Elle a lieu à Fachoda. Les Français y arrivent les premiers. Peu nombreux, ils auraient pu être massacrés par les Mahdistes, mais ceux-ci sont vaincus à Omdurman par Kitchener qui, reprenant sa route, voit flotter le drapeau français sur Fachoda. Même si les rapports entre officiers restent courtois, l’une des deux nations devra céder.
Le rapport des forces est largement à l’avantage des Britanniques et ceux-ci, prétendant agir au nom de l’Égypte, revendiquent le Soudan. Marchand est tellement isolé qu’il ne peut correspondre avec son gouvernement que par l’intermédiaire des Anglais. La presse française ne reçoit des nouvelles de Fachoda que par le PC de Kitchener, via Le Caire et Londres.
Prenons le cas du quotidien toulousain dans lequel écrit Jaurès. En septembre 1898, La Dépêche évoque l’expédition Kitchener. Tandis que « l’ordre se rétablit à Omdurman », est signalée la présence d’une troupe à Fachoda, peut-être des Français, mais on n’en est pas sûr. On se souvient de Marchand. Il a peut-être atteint le Nil, ce serait un gage pour retrouver de l’influence en Égypte. Tandis que le correspondant à Londres critique l’arrogance et « l’odieuse rapacité » des Anglais, la direction du journal prône la négociation dans le calme, car l’Angleterre est le meilleur partenaire commercial de la France.
Alors que l’opinion nationaliste surchauffée contre la perfide Albion considère l’abandon de Fachoda comme une humiliation, Jaurès appelle au calme : « Il serait trop absurde et trop criminel que ce différend mît aux prises deux grands peuples. À coup sûr, la France avait le droit de chercher à relier, par des postes et des moyens définis de communication, le bassin du Congo au bassin du Nil. Mais elle a le devoir aussi d’éviter tout ce qui peut paraitre pure taquinerie et vexation puérile contre l’Angleterre. Maintenir un petit groupe d’hommes sur le Haut-Nil au moment même où l’Angleterre y dirigeait toute une armée et y livrait aux derviches une sérieuse bataille est un dangereux anachronisme. Les nationalistes, les coureurs d’aventure essaient d’irriter l’amour-propre français. Il n’y a de dignité pour un peuple que s’il ne s’engage pas à la légère en des entreprises qu’ensuite il faut abandonner. » Le 15 mars 1899, il souhaite de bons rapports avec l’Angleterre, « un régime de confiance et de cordialité ». C’est en effet « l’entente cordiale » qui va sortir de ce conflit.

Danrit colle à l’actualité.

Livre publié au plus fort des tensions entre la France et l’Angleterre

Pour la paix
La situation inspire à Jaurès un article général sur « la paix du monde » (La Petite République, 17 novembre 1898) : « La paix n’en reste pas moins très précaire. Elle est à la merci d’un accident, et si la guerre éclate, elle sera terrible et vaste ; pour la première fois, il y aura une guerre universelle, mettant aux prises tous les continents. L’expansion capitaliste a élargi le champ de bataille ; c’est toute la planète que se disputent maintenant les capitaux ; c’est toute la planète qui sera rougie du sang des hommes. Et c’est l’acte d’accusation le plus terrible qui puisse être porté contre le capitalisme : il fait planer sur l’humanité un péril de guerre permanent et tous les jours plus étendu ; à mesure que l’horizon humain s’agrandit, la sombre nuée de la guerre s’étend aussi, et elle tient maintenant sous son ombre tous les champs que labourent les hommes, toutes les cités où ils trafiquent, toutes les mers que creusent leurs vaisseaux. » Le prolétariat est encore trop peu structuré, mais « il faut que, par un mouvement concerté, la classe ouvrière européenne signifie qu’elle veut la paix. Il faut que, dans des réunions internationales, organisées dans toutes les capitales de l’Europe, le prolétariat socialiste proteste contre la folie belliqueuse du Capitalisme. »
Jaurès maintient cette position pendant la période de tension avec l’Angleterre, engagée en Afrique du Sud contre les Boers qui ont la sympathie de l’opinion française : « Maintenant, par un tour de passe-passe qui atteste la docilité des haines chauvines, c’est l’Angleterre qui a été substituée à l’Allemagne par le nationalisme fanfaron. Demain, que l’empereur Guillaume esquisse un geste de menace contre l’Anglais, il sera acclamé par nos patriotes. Les mêmes âmes ingénues se découvrent des trésors de colère contre l’Anglais, dans le coin obscur où elles avaient logé jusque là complaisamment leur haine contre l’Allemand. C’est toujours la même haine qui circule. C’est toujours la même sottise. »
La guerre anglo-boer suscite chez lui trois réflexions : sur la nécessité de l’arbitrage entre les nations ; sur les milices populaires ; sur la duperie des encouragements aux Boers. Le tsar a proposé une réunion internationale pour discuter du désarmement ; il est indispensable pour la France d’y participer, même si la proposition de Vaillant qu’elle soit à l’initiative de l’arbitrage entre les nations a été repoussée à la Chambre par 303 voix contre 228 (ce dernier chiffre considéré comme encourageant). D’autre part, la résistance des « civils » boers à une armée de métier largement supérieure en nombre et en matériel est un argument contre les armées de caserne et de routine. « Ce qui est décisif, c’est que les Boers, sans éducation militaire professionnelle, ont su adopter précisément la méthode de défense qui est la meilleure pour eux. » La discipline mécanique de la caserne les aurait empêchés de trouver le mode de combat où ils excellent. « Les Boers sont merveilleusement habiles à se cacher ; ils savent abriter leurs tireurs, dissimuler leurs canons de telle sorte que l’ennemi est accablé de balles et d’obus dont il ne discerne point l’origine. »
Jaurès retrouve le général Mercier qui s’est vanté d’avoir fait étudier un plan de débarquement en Angleterre. C’est un crime contre la France et contre les Boers que l’on trompe en laissant entendre qu’on leur fournira une aide concrète.

Un roman de gare
Cette idée de débarquer en Angleterre fait penser à un livre contemporain : La guerre fatale France-Angleterre, du capitaine Danrit (chez Flammarion, en trois volumes, 1898-1902). Danrit, de son vrai nom Driant, est le gendre du général Boulanger et le prolifique auteur de milliers de pages sur le thème de la guerre : sur terre et sur mer ; en sous-marin ou en ballon ; contre l’Allemagne, puis contre l’Angleterre ; des peuples européens contre le péril jaune ou l’invasion noire. Celle contre l’Angleterre, fatale d’après l’auteur, se termine par la victoire française : débarquement sur les côtes britanniques ; prise de Londres. Le traité transforme la perfide Albion en Petite-Bretagne : « Réduite à son île et à quelques miettes de son vaste empire, l’Angleterre est définitivement rejetée au rang de puissance secondaire : elle est exclue des grands domaines de colonisation du continent noir et de l’exploitation du monde jaune. » Elle perd les Indes au profit de la Russie. Marchand, nommé gouverneur du Soudan, tient « à aller lui-même relever le Drapeau qu’une diplomatie pusillanime avait abaissé devant le bluff anglais ». Pour bien contrôler l’Angleterre, la France occupe une tête de pont à Douvres, et un tunnel sous la Manche sera construit, « payé sur les dix milliards de l’indemnité de guerre imposée à l’Angleterre ». « Grâce à ce passage dont elle tient les deux issues, l’envoi d’une armée sur l’autre rivage ne sera plus pour la France, en cas de besoin, qu’une opération de grandes manœuvres. » Et le capitaine Danrit conclut : « L’Angleterre à merci, c’est le rêve gigantesque de Napoléon réalisé avec un siècle de retard ! »
Jaurès ne dit rien de Danrit ; le mot « fanfaron » aurait bien convenu à cet écrivain militariste ; on en a parlé ici pour donner une idée de l’atmosphère chauvine de l’époque. Jaurès ne s’abaisse pas à ce niveau. Il réfléchit sur les notions de patrie et d’humanité : « La paix sert la patrie dont elle développe les ressources ; elle sert l’humanité dont elle épargne le sang et dont elle adoucit les vieux instincts sauvages. Le travail sert la patrie, dont il multiplie la richesse ; il sert l’humanité à qui il donne la pleine conscience de sa force victorieuse de la nature. Le socialisme sert la patrie, puisqu’en abolissant dans l’intérieur même de chaque nation l’antagonisme des classes, il crée une unité nationale complète qui défie toute puissance de dissolution et de division comme l’armure de diamant défie le glaive. Il sert l’humanité qu’il élève tout entière à la justice et à l’harmonie. » À l’opposé, les patriotes professionnels pensent à des intérêts matériels, par exemple à l’exploitation des colonies, et ils nourrissent l’antisémitisme en train de dresser un « monument » de bêtise et de férocité.

2. Le monument Henry

Revenons à la découverte du faux fabriqué par le colonel Henry pour accuser Dreyfus, et à la mort du faussaire. En novembre 1898, Joseph Reinach, dreyfusard de la première heure, émet l’idée qu’Henry a été le complice en trahison d’Esterhazy. La veuve du colonel menace Reinach d’un procès en diffamation. C’est pour l’aider que le journal antisémite La Libre Parole lance une souscription.

Un déferlement de haine
En un mois, ce journal reçoit 25 000 envois. Les souscripteurs donnent parfois leur nom, leur profession et lieu de résidence. Certains ajoutent une phrase exprimant leur opinion. Si bien que, d’après Raoul Girardet, « il n’est guère de document idéologique qui se prêterait davantage à une étude approfondie de psychologie sociale ». C’est ce qu’a réalisé Stephen Wilson dans un article de la revue Annales ESC en 1977.
La souscription a été entièrement reproduite, dès 1899, dans le livre de Pierre Quillard intitulé Le Monument Henry. Elle nous fait assister à une marée de violence verbale. Certains veulent « assommer les youpins », les massacrer, en guillotiner cent mille, les exterminer (comme Maria Léonard de Bordeaux), les écorcher vifs (Raoul Marais), les empoisonner (un commerçant en vins). Les parents du petit Fernand, 18 mois, envoient 2 francs et s’engagent à élever leur fils « dans la haine des juifs et des dreyfusards ». Julien, boulanger, et Berthe, cuisinière, choisissent de rôtir les juifs dans leur four, et Mme Aumont, également, « ferait bien cuire un juif ». Cinq francs sont envoyés par « trois bazochiens qui, au lieu de papier timbré, voudraient écrire sur du parchemin en peau de youpin ». Un trop gentil se contente de cracher « sur les sales juifs ». Certes, les envois ne sont pas tous accompagnés de phrases antisémites. Il n’en reste pas moins que l’opération est dirigée contre le juif Reinach, défenseur du juif Dreyfus.
On compte sur la liste bon nombre de gens de lettres : François Coppée, Pierre Louys, Charles Maurras, Henri Rochefort, Paul Valéry. La souscription de Paul Léautaud, collaborateur au Mercure de France, est accompagnée de ces mots : « Pour l’ordre, la justice et la vérité ». Quelques jours plus tard, il proteste, dans une lettre à La Libre Parole, car il a demandé clairement qu’on inscrive : « Pour l’ordre, contre la justice et la vérité. » Une position insolite et révélatrice.
Brabert, « Toulousain antisémite », donne 5 francs. Le docteur Monestié, « antisémite et royaliste » d’Albi, envoie 1 franc. Un couple de Béziers réclame « À la mer, toute la bande infâme des sans-patrie ! » « Un antijuif de Chalabre », « sept bons antisémites de Lézignan » et « un patriote de Coursan » versent leur obole. Parmi les souscripteurs qui indiquent leur lieu de résidence dans l’Aude, on compte encore deux marquis et une marquise, quelques prêtres et le chanoine Verguet.
Les constructeurs du monument Henry s’en prennent aussi aux protestants (« Les huguenots veulent donc une nouvelle Saint Barthélémy ? Ils l’auront s’ils continuent à s’allier avec les juifs de l’étranger »), et aux francs-maçons (« Juifs et francs-maçons, voilà l’ennemi »).
À propos de tous ces malades, Stephen Wilson remarque que leur ennemi « est protéiforme, il conserve le caractère d’une menace omniprésente et mal localisée, identifiée plus particulièrement à la personne du juif ». Mais cela peut-être aussi, pêle-mêle, le protestant, le franc-maçon, l’intellectuel, le politicien, l’Allemand, l’Anglais. Des souscripteurs font état de hantises sexuelles, d’autres extériorisent des frustrations professionnelles ; ils expriment un désarroi devant les bouleversements de la société qui les déstabilisent. L’antisémitisme permet de compenser échecs et frustrations en transférant la culpabilité sur d’autres.
En même temps, les antidreyfusards font tout ce qu’ils peuvent pour empêcher la révision du procès Dreyfus.

Obstacles à la révision
Mme Dreyfus ayant déposé sa demande en révision le 3 septembre 1898, dès le lendemain Esterhazy prend la poudre d’escampette et se réfugie en Angleterre. En voilà un qui a compris ! De leur côté, les ministres de la Guerre successifs, ne peuvent pas s’enfuir à l’étranger, mais essaient de bloquer la révision, comme Jaurès le constate : « Décidément, Mercier, Billot, Cavaignac, Zurlinden et Chanoine sont des héros. Tous ensemble, ils se chargent d’accabler Dreyfus… à condition que Dreyfus n’ait pas la parole pour leur répondre. Qu’y a-t-il au fond de cette monstrueuse prétention ? Ce qu’on y voit à plein, c’est la peur. » Leur soutien, c’est l’ignorance à tous les niveaux : « Dans la dernière Chambre, causant avec le ministre, je lui disais : « Prenez garde, cette pièce est un faux. » Il répondait : « Vous verrez. » Eh bien ! nous avons vu. Par quelle imbécillité nos dirigeants ont-ils cru à l’authenticité de ce faux ? »
La Dépêche a évolué. Le 9 septembre 1898, alors que le faux Henry a déjà été découvert, Arthur Huc, écrit encore en usant de démagogie provincialiste : « Il ne faudrait pas confondre le boulevard avec la France, et quelques bureaux de rédaction avec l’esprit public. Les Parisiens sont peut-être plus intellectuels que nous parce que parisiens. Or, nous autres, bonnes gens de province, nous jugeons plus grossièrement. » Les radicaux antidreyfusards finissent par chercher dans l’anticléricalisme exacerbé un moyen de sortir de l’impasse (Gérard Baal). Le 23 novembre, Jaurès se dit convaincu qu’à mesure que se développera l’enquête, les dernières résistances de ses amis républicains tomberont. : « Il y a un an, il y a même huit mois, nous n’étions qu’une poignée ; nous avions contre nous toutes les forces organisées et tous les éléments confus. Nous avions contre nous le gouvernement, les pouvoirs publics, les journaux, le suffrage universel, l’opinion. Mais le germe de vérité a percé la terre dure et fait éclater le roc. » Ceci dit, il faut continuer le combat : « L’affaire Dreyfus est devenue le champ de bataille ; c’est là que pleuvent les obus, les outrages et les coups ; c’est là que la République est menacée ; c’est là que la liberté est en péril ; c’est là aussi que nous nous portons. Nous voulons être toujours au plus épais de la bataille et du danger. »

Ne pas avoir peur des coups
Devant certains dreyfusards gênés par les affrontements, Jaurès affirme qu’il faut agir « sous une forme passionnée ». C’est la « généreuse violence » de Zola qui a fait jaillir la lumière. « Il est des heures de crise où la sagesse est folie, où la modération est duperie, à moins qu’elle ne soit calcul. M. Poincaré a été plus sage que Zola. Mais pendant qu’il se taisait, pendant qu’il ajournait, attendait l’heure où sa protestation serait sans péril, l’innocent était torturé. Qui donc aura servi la justice ? Est-ce Zola, violant la loi pour crier la vérité ? Est-ce M. Poincaré risquant sa prudente parole quand le vent d’orage est tombé ? » (La Petite République, 1er décembre 1898). Raymond Poincaré, en effet, venait de « soulager sa conscience » (selon ses paroles) en affirmant ceci : ministre en 1894, il ne connut l’arrestation de Dreyfus que par les journaux ; contre Dreyfus, il n’y avait que le bordereau, pas de dossier secret, pas d’aveux. « À ceux qui hésitaient encore, les paroles de M. Poincaré apporteront la certitude et la décision. Aussi, je ne m’attarderai pas à lui dire qu’il aurait pu, qu’il aurait dû parler plus tôt. Il a pensé sans doute que la vérité pouvait attendre, étant éternelle. Nous, nous avions pensé que l’humanité, si cruellement blessée en la personne de l’innocent qui subit depuis quatre ans une horrible torture, n’avait pas le loisir d’attendre. »
Jaurès parle de l’Affaire dans les Ardennes, en novembre 1898, venu inaugurer un dépôt de bouteilles de la VOA en compagnie du vieux militant Jean-Baptiste Clément (auteur du Temps des Cerises). En décembre, il défend les universitaires ayant apporté leur expertise : « Tous ces professeurs, tous ces savants pouvaient rester à l’abri de la tempête. Ils pouvaient, pendant qu’au dehors le vent de calomnie et de mensonge faisait rage, s’enfermer plus étroitement que jamais dans leur laboratoire, dans leur bibliothèque, et se chauffer doucement au foyer de la science, qui jette parfois de hautes flammes révolutionnaires, mais qui s’accommode aisément au placide régime du pot-au-feu. Ils ont préféré affronter les outrages, les violences, s’exposer à la fois aux huées de la foule trompée et aux coups du pouvoir pour crier la vérité, pour défendre la justice. »
Même dans la ville républicaine de Toulouse, des orateurs dreyfusards, Pressensé, Mirbeau, Quillard, ont été « exposés, presque sans défense, aux outrages, aux menaces, aux coups » des « bandes jésuites du Caousou » (institution catholique). « Qu’ils aient été insultés, que les bandes cléricales mobilisées par les jésuites aient déployé leur drapeau et sonné du clairon, ce n’est rien, rien qu’une misérable parodie de patriotisme. Ce qui est stupéfiant, c’est que cette bande ne se soit pas heurtée à la résistance organisée des républicains et des socialistes » (La Dépêche, 28 décembre). Jaurès revient sur la question le 18 janvier : les réactionnaires de Toulouse essaient de terroriser les propriétaires de salles de réunion. Ils veulent empêcher la parole dreyfusarde, mais « ni les coups, ni le tapage, ni les menaces, ne suppriment la vérité ! » Il poursuit : « J’ai lu dans les journaux les aimables conseils de M. le colonel Perrossier, invitant ses amis à nous abattre comme des chiens enragés. Il paraît que le salut de la France l’exige. Après le faux patriotique d’Henry, ce sera l’assassinat patriotique. » Attention : ceux qui avaient embrassé Esterhazy, « la foule galonnée qui faisait fête au uhlan », commencent à le regretter. Il en sera de même du colonel Perrossier et de ses amis, ainsi que des bâtisseurs du monument Henry : « Tous ceux qui ont signé les listes de souscription pour Henry regretteront amèrement leur signature comme aujourd’hui tous ceux qui ont caressé le uhlan regrettent leurs caresses. Aussi, très placidement et comme si j’étais déjà dans les régions sereines où il veut m’envoyer par la vertu patriotique de sa matraque, je dis à M. le colonel Perrossier : « Ne vous engagez pas trop, et n’essayez pas d’engager l’armée avec vous. Vous vous en repentiriez, et l’armée ne vous le pardonnerait pas. » Je dis cela très doucement, et très doucement aussi j’ajoute que, ni les matraques cléricales, ni les revolvers nationalistes ne nous font peur. Esterhazy était au plus haut il y a huit mois, maintenant il est dans la boue et il y traine ses anciens amis. Méfiez-vous, messieurs les patriotes. » Et encore, le 26 janvier : « La souscription élevée au faussaire s’écroulera sur les souscripteurs comme un monument de honte. Il est trop tard pour s’évader : les noms de toute la réaction française sont gravés à jamais sur les tables d’infamie et de trahison. »

Ultime obstacle
La Chambre criminelle de la Cour de cassation se déterminant en faveur de la révision, la droite obtient son dessaisissement au profit de la Cour toutes chambres réunies. L’enquête approfondie des hauts magistrats fait apparaitre des faits nouveaux favorables à Dreyfus. Jaurès les commente dans La Petite République, une suite aux Preuves.
On apprend ainsi que, qualité supplémentaire, Esterhazy pratiquait le proxénétisme. Un général anglais ancien attaché militaire à Paris dit qu’il était connu pour fournir des renseignements à qui en voulait pour quelques billets de mille. Haut fonctionnaire au Quai d’Orsay, M. Paléologue informe la Cour que ses services avaient décodé en 1894 une dépêche italienne prouvant l’innocence de Dreyfus ; Henry l’avait remplacée dans le dossier par un faux allant dans l’autre sens. La déposition du commandant Hartmann confirme que le bordereau ne peut pas avoir été écrit par un artilleur. L’expert Charavay déclare que, s’il avait connu en 1894 l’écriture d’Esterhazy, il n’aurait pas attribué le bordereau à Dreyfus. Le capitaine Freystätter, juge au conseil de guerre de 1894, en vient à croire en l’innocence de Dreyfus. Le refus répété du général Mercier de dire si oui ou non il a communiqué un dossier aux juges sans le montrer à la défense, « ce silence même, ce refus de répondre est l’aveu le plus éclatant », dit Jaurès.
« J’admire que sa raison ait résisté », écrit-il à propos de Dreyfus dont on découvre les conditions inhumaines de détention : « Je ne crois pas que jamais pareille combinaison de férocité, de perfidie et de mensonge ait déshonoré la race humaine. » Cavaignac porte à jamais les qualificatifs de sot et d’imbécile. Quant au général Zurlinden, il reste le seul homme au monde qui reconnait dans le bordereau l’écriture courante de Dreyfus.

« Que d’événements ! »
Dans La Dépêche, le 2 mars 1899, l’article de Jaurès débute par cette exclamation « Que d’événements ! », et se poursuit ainsi : « Le pauvre chroniqueur politique est débordé par son sujet. » En effet, le 16 février, le président de la République Félix Faure meurt ; les Chambres réunies élisent Émile Loubet, plus favorable à la révision que son prédécesseur. Loubet l’a emporté sur Méline, une victoire sur « la réaction royaliste, cléricale, antisémite, nationaliste dont il était le chef ». Lors des obsèques de Félix Faure, le 23 février, Déroulède tente de faire marcher le général Roget sur l’Élysée, mais sans succès. Déroulède va être acquitté par la cour d’assises de la Seine. Les monarchistes « se vantent eux-mêmes insolemment d’être à l’état de conspiration permanente. De même qu’il y a dix ans ils ont marché derrière le « cheval noir » [du général Boulanger], ils marchaient maintenant derrière la Ligue des patriotes et la Ligue antisémite. Ils guettaient le moment où le cri de « Vive l’Armée ! » pourrait devenir « Vive le Roi ! » Maintenant, les officiers qui s’échauffaient au cri nationaliste « Vive l’Armée ! » savent ce qu’on attendait d’eux : tout simplement un attentat contre la République. Ceux qui se penchaient au balcon du Cercle des officiers à Toulouse pour savourer les ovations des bandes catholiques et royalistes savent qu’on leur destinait un rôle décoratif d’abord, et bientôt actif, dans la pièce criminelle montée par les fauteurs de coup d’État. Quant aux soldats, puisque les nationalistes et les royalistes ont essayé de les entrainer contre la République et contre le peuple, nous leur rappelons que, d’après le texte même de la loi, ils ne sont tenus d’obéir aux chefs qu’en ce qui n’est pas contraire à la Constitution et aux lois. Si le général Roget, suivant jusqu’au bout M. Déroulède, leur avait désigné l’Élysée de la pointe de son sabre, ils avaient non seulement le droit, mais le devoir de refuser l’obéissance. »
Le 3 juin, la Cour casse la décision de 1894 et renvoie Dreyfus devant un nouveau conseil de guerre. Jaurès considère que c’est une victoire, mais incomplète ; puisque l’enquête de la Cour a permis de reconnaitre l’innocence de Dreyfus, il fallait la proclamer. Pour la réaction, c’est quand même un camouflet, et le lendemain, à Auteuil, le président Loubet est agressé par des royalistes. Jaurès dénonce ces violences : « On se souvient des belles protestations des royalistes, des militaristes, des cléricaux. Quand ils ont demandé la loi du dessaisissement, quand ils ont brisé la Chambre criminelle et transporté à toute la Cour de cassation les trois chambres réunies le jugement de révision de l’affaire Dreyfus, ils disaient : « Nous prenons l’engagement de nous incliner devant la sentence des nouveaux juges, quelle qu’elle soit. D’avance, nous acceptons l’arrêt. » Or, à peine l’arrêt est-il rendu que les mêmes hommes s’insurgent. Ils écrivent que « le syndicat » a acheté toute la Cour de cassation, que le rapporteur Ballot-Beaupré est un vendu et un misérable. Ils font plus et mieux. Le président de la République a commis, à leurs yeux, deux grands crimes. Il est l’élu des républicains contre Méline et contre la droite. De plus, il n’a pas essayé d’entraver ou de fausser la révision par les louches manœuvres que pratiquait Félix Faure. Si, devant cette résurrection ignominieuse de l’ignominieuse Boulange, devant cette levée de gandins, de muscadins de cercles, de gentilshommes de sacristie et de sport, les républicains ne prennent pas l’offensive, ils seront de misérables dupes et l’histoire les bafouera. »
Jaurès engage les officiers à se renseigner enfin : « On m’assure que, parmi les officiers, les quatre cinquièmes aujourd’hui encore ne savent rien et ne veulent rien savoir. Ils n’ont pas lu et ils jurent qu’ils ne liront pas un seul document de l’enquête. Il leur plait, contre toute évidence, de tenir encore Dreyfus pour coupable, et ils se refusent systématiquement à la vérité. » Quant aux instituteurs, ils doivent expliquer aux paysans, si longtemps trompés, où en est l’affaire : « Ils ne trouveront jamais une plus haute leçon morale à donner au peuple. Jamais ils n’eurent une occasion plus éclatante de lui montrer qu’il faut résister aux mouvements aveugles de la passion, et toujours réfléchir, toujours tenir sa pensée éveillée et ouverte. » De leur côté, « les socialistes, les républicains de Paris, indignés de l’audace croissante de la réaction royaliste et boulangiste, se préparent dimanche prochain, à Longchamp, à opposer le cri de « Vive la République ! » aux vociférations des rastaquouères et des marquis. Ils se préparent aussi, s’il le faut, à opposer la force à la force. Nul de nous ne manquera au rendez-vous. »
En effet, le 11 juin, la grande manifestation de force républicaine autour du président entraine la chute du ministère Dupuy aux positions ambiguës. Le 22 juin, Waldeck-Rousseau forme une équipe de défense républicaine.
Pour Jaurès, l’Affaire ne prendra fin qu’avec la réhabilitation complète du martyr. Mais le nouveau conseil de guerre va se trouver devant le dilemme suivant : reconnaitre l’innocence de Dreyfus, c’est affirmer la culpabilité du général Mercier. Jaurès l’a bien vu, et Déroulède aussi. Jaurès commente un discours prononcé au début de juillet par le chantre de l’air pur, de la route large et du clairon qui sonne la charge : « Il n’est pas surprenant qu’au moment où s’écroule l’édifice du mensonge et du crime construit par l’État-major, M. Déroulède éprouve le besoin de se garer. Et il annonce avec fracas que si Dreyfus est proclamé innocent, les cinq ministres de la Guerre et les généraux Boisdeffre, Pellieux et autres qui ont trompé le pays, doivent être châtiés comme des imposteurs et des meurtriers. » Il y a dans ces propos une double manœuvre. « D’une part il essaie encore, par le plus coupable artifice, de troubler les juges militaires du conseil de Rennes. Il leur signifie qu’en acquittant Dreyfus ils condamneront à la flétrissure, et même à des châtiments plus positifs, les ministres et les généraux. » Et puis : « Il prend ses précautions dans l’hypothèse tous les jours plus probable de l’acquittement. Il tente d’amortir le choc qu’aura à subir le parti nationaliste et plébiscitaire en rejetant toute la faute aux ministres et aux généraux. » Il fera porter la responsabilité au régime parlementaire.
Jaurès continue ses tournées. À Marseille, après Lyon et Grenoble, il parle de l’Affaire ; il expose une fois de plus ses arguments et se félicite de l’action du parti socialiste en faveur de la vérité. Le reportage du Petit Provençal du 15 mai 1899 se termine ainsi : « La merveilleuse péroraison de Jaurès provoque une véritable explosion d’enthousiasme. Toute la salle est debout, acclamant l’orateur ; les chapeaux s’agitent au bout des cannes ; les applaudissements et les cris de « Vive Jaurès ! » se prolongent durant un quart d’heure. ». Les socialistes se trouvent-ils tous avec enthousiasme sur la même voie ?

3. Le manifeste Guesde-Vaillant

Parmi les événements, nous avons mentionné la formation du ministère de défense républicaine. Pour la première fois, il comprend un socialiste, ce qui est mal vu par certains membres d’un parti désuni.

Le ministère
Les manifestations réactionnaires en coulisse, dans la presse et dans la rue ont provoqué un sursaut des républicains. Méline n’a pas été élu président de la République ; Dupuy a été renversé. Loubet demande à Waldeck-Rousseau de former un ministère. Autour de lui, non « avancé », mais ferme républicain, les deux personnalités marquantes seraient le socialiste Millerand, ami de longue date de Jaurès, et le général de Gallifet comme ministre de la Guerre, décidé à faire rentrer les officiers dans l’obéissance au pouvoir civil. Mais Gallifet est connu pour son rôle dans la répression de la Commune de Paris. Pour les socialistes, le problème est double : un des leurs peut-il entrer dans un gouvernement bourgeois ? un gouvernement dans lequel se trouve le massacreur du prolétariat ?
Jaurès hésite, puis se décide : la situation exige un ministère résolu, un gouvernement de salut républicain. D’après lui, les prolétaires pensent : « Ce n’est pas encore notre République, mais c’est la République, et nous la sauverons, et à force de la sauver nous la ferons nôtre. »
Le 24 juin (La Petite République), c’est l’explication, complète et circonstanciée : « Voici, pour notre parti, une violente secousse. La combinaison ministérielle qui amène au pouvoir le modéré Waldeck-Rousseau, le général de répression Gallifet et le socialiste Millerand est bien faite pour étonner et émouvoir le prolétariat. Mais c’est une raison de plus pour que tous nous regardions les choses en face et que nous prenions notre responsabilité. Mon opinion personnelle très nette est que si le ministère agit, et sans retard, si, par d’énergiques décrets, il fait rentrer dans l’ordre les généraux et colonels factieux, s’il refoule les tentatives de coup d’État qui pointent de tout côté, il faut le soutenir. » Waldeck-Rousseau a estimé qu’il avait besoin d’un sabre pour briser tous les sabres de la conspiration militaire. « La République est en péril. Si un ministère a le courage, pour la sauver, de frapper les factieux galonnés, peu nous importent les instruments dont il se sert. Ce sont des actes qu’il nous faut : la qualité des agents nous est indifférente. J’ajoute que, pour ma part, et sous ma responsabilité personnelle, j’approuve Millerand d’avoir accepté un poste dans ce ministère de combat. Que la République bourgeoise, à l’heure où elle se débat contre la conspiration militaire qui l’enveloppe, proclame elle-même qu’elle a besoin de l’énergie socialiste, c’est un grand fait ; quelle que soit l’issue immédiate, ce sera une grande date historique, et un parti audacieux, conquérant, ne doit pas, à mon sens, négliger ces offres du destin, ces ouvertures de l’histoire. »
Le 26 juin, le ministère obtient la confiance par 262 voix contre 237 et il y a 61 abstentions. Pour Jaurès, le vote a une signification très nette. « Dans la majorité qui a soutenu le ministère, il n’y a que des républicains ; dans la minorité qui l’a combattu, se rencontrent tous les monarchistes, tous les cléricaux, tous les nationalistes et anciens boulangistes, tous les grands patrons exploiteurs. Ceux-là, les Motte, les de Solages, peu leur importait que Gallifet fût parmi les ministres. Du moment que, cette fois, il n’avait pas pour consigne de tirer sur les ouvriers, il n’était plus leur homme et ils votaient contre lui. » Si les socialistes avaient voté contre le ministère (certains ont voté pour, d’autres se sont abstenus), il n’aurait pas vécu.
Et Jaurès d’élever le débat : « Révolutionnaires, nous le sommes à fond, nous le sommes par le but et par la méthode. Nous sommes des communistes. Nous voulons que la propriété fasse retour à la communauté et aux travailleurs organisés. Nous voulons que la classe parasitaire cesse de percevoir les loyers des maisons, la rente du sol, les profits de l’industrie, les dividendes du capital, les rentes du Grand-Livre. Et nous pensons que pour cette transformation prodigieuse il faut que les travailleurs, organisés en parti de classe, conquièrent le pouvoir par tous les moyens que leur offre la réalité mouvante. Mais précisément, parce que nous sommes révolutionnaires, nous voulons que le prolétariat se mêle à toutes les batailles, qu’il exerce une action continue, multiple, toujours nouvelle, qu’il ne se laisse lier par aucune entrave, qu’il ne se laisse même pas immobiliser par des souvenirs sacrés. À quoi ont abouti nos amis révolutionnaires dans la crise qui, depuis quelques jours, passionne le pays ? Ils ont abouti à l’abstention. Ils n’ont pas voté pour le ministère parce qu’il contenait le nom de Gallifet. Ils n’ont pas voté contre le ministère parce qu’ils n’ont pas voulu faire le jeu du nationalisme et de la réaction. C’est très bien, et ces raisons ne sont point sans valeur. Mais des raisons ne sont jamais tout à fait bonnes quand elles empêchent d’agir. L’abstention ne peut pas être la formule de la Révolution. » Pour conclure : « De l’action, de l’audace, un perpétuel éveil de la pensée et de la vie, voilà la vraie méthode de Révolution. »
Dans La Dépêche du 29 juin, il revient sur le cas de conscience : « Dès que j’ai vu cette combinaison audacieuse, j’ai eu, comme tous nos amis socialistes, au nom de Gallifet, un choc violent. Mais, malgré tout, nous sommes nombreux dans le parti socialiste qui avons dompté d’emblée cette révolte et qui avons dit : « Oui, il le faut. » » Même Paschal Grousset, ancien Communard qui a échappé à l’ordre de mort signé contre lui par Gallifet, a voté en faveur du ministère, disant : « N’importe ! Il faut marcher. » Jaurès ajoute : « Trouvera-t-on souvent dans l’histoire plus héroïque abnégation d’un parti ? La majorité des socialistes a soutenu le cabinet. Sans leur esprit de sacrifice, il était à terre. Oui, notre parti sera récompensé par l’histoire. Il nous plait qu’il ne soit pas composé de ces éternels impuissants qui critiquent, chicanent, disputent et jamais n’agissent et combattent toujours trop tard. Les nôtres ont pris une responsabilité lourde, à coup sûr ; mais il faudra en prendre bien d’autres avant que la révolution sociale ait arraché toutes les racines du vieux monde et planté la nouvelle justice. »
Pour hâter l’unification du parti, Jaurès écrit : « Depuis deux ans, les socialistes ont été divisés sur de graves questions de méthode. Les uns, comme nos maîtres respectés, Guesde et Vaillant, interprétant le principe de la lutte des classes d’une façon timide à mon sens et étroite, prétendaient que le parti socialiste ne devait pas s’engager du tout, ou devait s’engager à peine dans l’affaire Dreyfus. D’autres pensaient, au contraire, que le prolétariat s’affirmait admirablement et se grandissait comme classe en exerçant une fonction de justice, de vérité et d’humanité que la bourgeoisie dirigeante était incapable de remplir. Je crois que l’événement nous a donné raison et qu’il ne se trouvera pas aujourd’hui un seul socialiste pour nous blâmer ouvertement, directement, d’avoir mené ce combat. »
Pas un socialiste pour blâmer Jaurès ? L’article que je viens de citer est du 13 juillet, dans La Dépêche. Le 15, La Petite République publie le manifeste « À la France ouvrière et socialiste ».

Le manifeste
Le texte du manifeste de Guesde et Vaillant s’ouvre sur l’évocation de la séance de la Chambre qui a voté en faveur de Waldeck-Rousseau. Même s’ils n’ont pas osé préconiser de voter contre, les rédacteurs expriment leur colère et condamnent la politique menée jusque là par Jaurès, sans citer son nom. Ils veulent « en finir avec une politique prétendue socialiste, faite de compromissions et de déviations, que depuis trop longtemps on s’efforçait de substituer à la politique de classe, et par suite révolutionnaire, du prolétariat militant et du parti socialiste. La contradiction entre ces deux politiques devait infailliblement se manifester un jour ou l’autre. Et par l’entrée d’un socialiste dans un ministère Waldeck-Rousseau, la main dans la main du fusilleur de Mai, elle s’est manifestée dans des conditions de gravité et de scandale telles qu’elle ne permettait plus aucun accord entre ceux qui avaient compromis l’honneur et les intérêts du socialisme et ceux qui ont charge de les défendre. Le parti socialiste, parti de classe, ne saurait être ou devenir, sous peine de suicide, un parti ministériel. Il n’a pas à partager le pouvoir avec la bourgeoisie, dans les mains de laquelle l’État ne peut être qu’un instrument de conservation et d’oppression sociale. Sa mission est de le lui arracher pour en faire l’instrument de la libération et de la Révolution sociale. Parti d’opposition nous sommes, et parti d’opposition nous devons rester. » Hors de notre tactique, il n’y a pas de victoire possible ; il faut signifier à ceux qui tenteraient de détourner les travailleurs de leur devoir de classe « que l’heure des dupes est passée ».
Le texte est signé pour le Parti ouvrier français par 24 militants, dont Guesde et Lafargue ; pour le Parti socialiste révolutionnaire par Vaillant, Sembat et d’autres membres ; pour l’Alliance communiste révolutionnaire par 6 élus et secrétaires.

La riposte de Jaurès
C’est un nouveau coup, brutal, porté à Jean Jaurès car c’est lui qui est directement visé. Il ne peut retenir son indignation : « Ou je ne comprends pas le sens du manifeste élaboré par Guesde et Vaillant, et que nous publions plus loin, ou il est la condamnation amère, brutale, offensante de la lutte que nous soutenons ici depuis quinze mois contre la barbarie cléricale et les crimes de l’État-major. »
Allons devant un congrès général du parti et nous nous expliquerons, dit-il à ceux qui l’ont frappé. Ces derniers « prétendront-ils que quand ils ont prononcé tout est dit ? » Quelle diminution pour le prolétariat « s’il laissait à cette classe bourgeoise qu’il veut éliminer de l’histoire, l’honneur d’avoir cherché la vérité et rétabli la justice ! Quoi ! Ce sont des socialistes, ce sont des révolutionnaires, qui voulaient que seuls Trarieux, Reinach, Waldeck-Rousseau, Scheurer-Kestner, fissent jaillir la lumière et éclater la vérité vengeresse ! Ce sont des apôtres de la lutte de classe qui voulaient laisser à la classe bourgeoise, à la classe ennemie, toute la gloire et toute la force morale de ce combat ! Quand autour d’un homme accablé par la puissance des bourreaux conjurés une bataille s’engage, le prolétariat ne regarde pas les autres se battre ; il se bat lui-même. Je plains ceux qui s’imaginent, en éteignant la grande flamme intérieure du prolétariat, hâter l’heure du soulèvement. Mais, quoi que fassent les chefs de groupe obstinés en de mauvaises bouderies, le résultat est acquis : il est inscrit dans l’histoire. C’est bien la classe ouvrière, c’est bien le parti socialiste tout entier qui a rendu possible la libération d’un innocent écrasé par toutes les forces du mensonge : nul ne pourra ravir ce titre au parti de la Révolution. Ah ! le beau système d’équilibre et d’abstention qu’on nous prêchait entre les diverses fractions bourgeoises ! Je prouverai sans peine à Vaillant et à Guesde, qui se réclament de Marx, qu’ils sont en opposition violente avec la méthode révolutionnaire définie par Marx. »
Les faussaires et les bourreaux auraient tort de compter sur la complicité de la classe ouvrière par abstention : « La conscience révolutionnaire et humaine du prolétariat socialiste sera plus forte que tous les manifestes. Quant à nous, il est cruel à coup sûr que les mêmes hommes qui nous ont livrés depuis un an sans défense à la bande des loups nationalistes et qui nous ont laissé porter le poids du combat, des injures et des haines, essaient maintenant d’exploiter l’incident Gallifet pour nous accabler. Mais si cet excès d’injustice nous révolte, il ne nous abat pas. Nous continuons la bataille. » Tandis que les auteurs du manifeste restent dans leur belle inaction révolutionnaire.
Et ces signatures sous le texte du manifeste ? Ne sont-elles pas celles des socialistes qui ont appelé Jaurès à leur aide un peu partout en France ? Ils approuvaient son combat ; à présent ils le frappent « comme par un coup de couteau ». On va bientôt apprendre que plusieurs « signataires » n’ont pas été consultés, mais Jaurès ne veut pas s’éterniser sur ce point. Il préfère tirer argument de ces attaques peu solides pour pousser à l’unité, propice à la discussion. Celle-ci, « nous la voulons, mais publique, mais entière, devant tout le parti convoqué. Finissons-en avec le régime du huis clos socialiste, et qu’un grand congrès national règle au grand jour les questions de tactique controversées. Assez longtemps quelques-uns ont parlé pour le parti. Il est temps qu’il parle, lui-même. »
Pas de huis clos dans le parti. Le huis clos a fait assez de mal dans l’affaire Dreyfus qui revient à la une de l’actualité avec le conseil de guerre de Rennes dont le verdict va constituer un nouveau sommet de stupidité.

4. Le verdict de Rennes

Alfred Dreyfus a été rapatrié le 30 juin. Le conseil de guerre qui doit le juger une nouvelle fois se réunit à Rennes à partir du 7 août. Jaurès reste jusqu’au verdict, le 9 septembre. Il envoie ses impressions quotidiennes à La Petite République (reprises par Le Peuple de Lyon), et quatre articles plus synthétiques à La Dépêche de Toulouse.

Rennes saisie par l’événement
Dans celui du 21 août, il décrit la ville et son atmosphère : « Il faut se lever à cinq heures pour arriver à temps à l’audience. Cette promenade matinale, pour nous qui avons à traverser une bonne partie de la ville de Rennes, ne manque pas de charme. Sur tout le parcours, on voit apparaitre aux fenêtres qui s’ouvrent des têtes de « dreyfusards ». Les Rennais se couchent tôt et se lèvent assez tard ; en sorte qu’à six heures du matin c’est « aux étrangers » venus pour le procès qu’appartient le pavé de Rennes. Par « étrangers », entendez aussi bien les Parisiens que les journalistes de Londres, de Stockholm, de Copenhague, de New York et de Chicago. Avant d’arriver au lycée où le procès se juge, il nous faut franchir la Vilaine, et le pont, très court, est gardé par des cavaliers dont les armes reluisent et dont les chevaux se cabrent.
« Cette exaltation inaccoutumée de la vie, dans la ville grise et encore sommeillant, a quelque chose d’assez piquant et qui émoustille le cerveau. Les audiences qui durent cinq heures et demie avec une suspension de dix minutes à peine, sont fatigantes et presque épuisantes, quand on les suit avec passion. Et comment ceux qui depuis deux ans ont été mêlés à ce grand drame ne se passionneraient-ils pas au dernier acte, si tragique encore et si disputé ? Quelle souffrance d’entendre, muet, les redites du général Mercier ou les perfidies du général Roget ! On souffre doublement, et pour soi-même et pour l’accusé. Ce martyr dont, malgré leurs préjugés et leur mauvais vouloir, les juges militaires eux-mêmes seront obligés de proclamer l’innocence, s’imaginait, en rentrant en France, trouver l’accueil ému et fraternel d’un grand peuple qui peut se tromper, mais qui ne veut pas être le bourreau de l’innocent. Et voilà qu’il faut encore livrer bataille ! Voilà que le mensonge et la haine s’acharnent encore contre lui !
« Je ne puis traduire l’émotion de pitié que j’ai eue en le voyant il y a huit jours pour la première fois. Il y a dans son regard une profondeur de souffrance inexprimable ; une fixité d’attente extraordinaire. On a dit que son regard n’avait pas d’expression. Quelle erreur ! La vérité est qu’il n’exprime plus des pensées momentanées, des sensations immédiates ; en ce regard, la minute présente est comme abolie, mais on y devine les abîmes de la souffrance passée et du douloureux espoir. Quand il s’est avancé, le dos courbé, d’une allure automatique, marchant tout droit devant lui, il m’a semblé qu’il était condamné à une marche sans fin, en ligne droite, sous une rafale de haine contenue. »
Jaurès loge chez le professeur de philo Victor Basch. C’est là qu’il rédige ses articles et qu’il tient conseil avec Mathieu Dreyfus, le colonel Picquart, Bernard Lazare, l’avocat Labori. Il se rend aussi au « quartier général » des dreyfusards, l’auberge des Trois Marches, où la journaliste Séverine remarque sa belle voix et son rire puissant. Le procès attire reporters et photographes ; des cartes postales sont éditées. Le dessinateur Couturier retouche des vues de la ville, par exemple celle qui représente le palais de Justice. Sur le toit du bâtiment, il écrit « La Vérité est en marche », « Honneur à Zola », « Honneur à Picquart » ; il esquisse un portrait de Jaurès. Mercier et Gonse figurent comme un pantin au sol et un autre tombé dans le bassin, tandis qu’un rasoir évoque le faussaire Henry. Le propriétaire d’un terrain situé en face du lycée y construit une estrade d’où, moyennant 50 centimes ou un franc, on peut voir l’entrée et la sortie des protagonistes. Des étudiants antisémites essaient de manifester ; ils sont rossés par les ouvriers et n’y reviennent pas.
Labori est atteint d’un coup de feu qui le blesse sérieusement, mais les audiences ne sont pas suspendues. Jaurès constate : « Pour perdre plus sûrement Dreyfus, l’État-major avait supprimé sa défense en 1894. Cette fois, il trouve plus simple de supprimer ses défenseurs. » En séance, en écoutant les redites des généraux, Jaurès note que « le meurtrier qui avait abattu Labori était bien dans la logique du nationalisme clérical. Celui-ci veut avant tout supprimer la vérité. Il n’y a pas réussi par la menace ; il n’y a pas réussi par les pièces fausses ; il n’y réussit pas davantage par les inepties théâtrales et usées, désormais, de ces généraux de parade ; il ne lui reste plus qu’à abattre par le meurtre les têtes pensantes. »

Dreyfus, ses juges, ses accusateurs
Dans son article plantant le décor, Jaurès dit aux lecteurs de La Dépêche son admiration pour Dreyfus. Il y revient à plusieurs reprises dans La Petite République, et il souligne ses cris du cœur qui tranchent avec son attitude impassible. Ainsi le 14 août, après la déposition mensongère de Mercier : « Et je me disais, avec une souffrance plus aiguë de minute en minute : est-ce que Dreyfus ne va pas sortir enfin de ce silence de mort ? est-ce qu’il ne va pas se déclouer de sa croix pour souffleter de sa main saignante la face des bourreaux ? Mais tout à coup au moment même où le général Mercier, après avoir épuisé toutes ses niaiseries et tous ses mensonges, se tournait doucereusement vers sa victime et lui disait : « Capitaine Dreyfus, si un doute avait effleuré mon esprit, je vous dirais que je vous demande pardon ! » Dreyfus, brisant enfin la porte de bronze qui semblait à jamais fermée sur sa souffrance, a crié d’une voix tragique à son bourreau : « Vous devriez le dire et c’est votre devoir ! » Toute l’assemblée s’est levée comme en un mouvement unanime de résurrection, et c’est sous les huées des hommes rendus enfin à la justice et à la pitié que le général Mercier est descendu de l’estrade. » Et le 16 août, après l’intervention de Cavaignac, Dreyfus s’est levé et lui a dit d’une voix sévère : « Quand on a fondé sa conviction sur des pièces fausses, on devrait renoncer au rôle d’accusateur. »
Quant aux sept juges : « Ce qui est grave, c’est que les juges militaires semblent ignorer complètement l’affaire qu’ils ont à juger. On m’assure qu’ils n’ont même pas ouvert les volumes de l’enquête de la Cour de cassation. Pour eux, elle ne compte pas ; ils ne la connaissent qu’à travers les analyses trompeuses et les commentaires mensongers de La Libre Parole et de L’Écho de Paris. » Jaurès constate que les membres du conseil de guerre désirent condamner Dreyfus. Ils attendent, ils espèrent qu’une révélation leur permettra de le faire, sauvant ainsi ce qu’ils appellent « l’honneur de l’armée ». La moindre preuve de la culpabilité de Dreyfus sera donc accueillie par eux avec un empressement extrême et une sorte de reconnaissance… Seulement, cette preuve ne vient pas.
Les dépositions confirment l’enquête de la Cour de cassation. Devant l’accumulation des preuves de l’innocence de Dreyfus, les accusateurs ne sont plus que des accusés. Ils sont terrassés, non par le remords, mais pas la peur. « Il me semble, écrit Jaurès, que je suis au bord d’une mare peuplée d’êtres bizarres et difformes qui jamais n’étaient montés au jour. Et tout à coup, une lourde pierre tombant au fond de l’eau trouble fait monter par milliers des êtres inconnus, des formes étranges de sottise et de scélératesse, des têtards ridicules et mauvais, gonflés de bêtise et de venin. »
« J’ai entendu des journalistes, des intellectuels, des artistes exprimer leur dégoût devant tout cet appareil de mensonge systématique et ils avouaient une sorte de lassitude morale. « Quoi ! c’est à de pareils spectacles que nous fera désormais assister l’humanité ? Quoi ! il faudra discuter et discuter encore des fables qui ne résistent pas à quelques minutes d’attention ? Quoi ! des juges auront l’air de prendre au sérieux cette comédie montée en collaboration par l’État-major et les jésuites ? » Et je dis à ces hommes nerveux : « Comme on voit que vous avez peu l’habitude de la lutte ! Et vous imaginez-vous que la masse des préjugés humains aggravée par les savantes manœuvres de la réaction cléricale puisse être soulevée en un jour ? Il ne suffit pas d’ordonner quelques raisonnements invincibles ! Il ne suffit pas de traduire en quelques images éclatantes l’idéale beauté de la justice ! Il faut être prêt à une rude besogne de destruction quotidienne. Il faut n’être ralenti ni par la persévérance du mensonge, ni par les calomnies abominables, ni par les préjugés persistants ! Il faut avoir la force de lire du Maurice Barrès sans se dégoûter à jamais de la race humaine. Il faut savoir lire du Lemaitre sans croire à l’irrémédiable déchéance de l’esprit français. » Tant pis pour ceux dont les nerfs défaillent. La vérité, aujourd’hui, veut de rudes compagnons prêts aux besognes révolutionnaires et animés d’un invincible espoir ! »

Quelle honte devant l’étranger !
La fin du procès approche ; Jaurès hésite. Non, il n’est pas possible de condamner Dreyfus ! Et pourtant, il sent qu’ils vont le faire ! Le commissaire du gouvernement, un commandant du nom de Carrière ose demander la condamnation. Jaurès ne peut réprimer son indignation : ce Carrière parle au nom de la France ! « Après tout, puisque nous n’avons pas jeté bas cette société de mensonge, c’est en notre nom que parle l’inepte et féroce Carrière. C’est en notre nom qu’il a requis, sans une ombre de preuve, une condamnation nouvelle de Dreyfus innocent. Je suis sorti de cette audience avec une brûlure de honte qui ne guérira pas de longtemps, quelle que soit l’issue du procès. Quoi ! C’est là la France, la noble, la généreuse, la lumineuse France ! C’est là ce que l’Église et l’Armée ont fait d’elle ! C’est à cette sottise abjecte et venimeuse que l’esprit nationaliste et clérical a conduit notre pays ! Je le demande à tous les citoyens libres de tous les pays ; je le demande à tous ceux qui ne veulent pas mourir d’asphyxie, suffoqués par le chauvinisme imbécile : trouverons-nous le moyen de nous faire naturaliser hommes ? »
Le 9 septembre, Jaurès télégraphie son article à La Petite République au sortir de la salle d’audience. Verdict : coupable par cinq voix contre deux, avec circonstances atténuantes ! « C’est la tête haute et le cœur haut que nous avons entendu l’abominable sentence de mensonge et de meurtre. Le militarisme clérical a réalisé un crime sans précédent. On avait vu des erreurs judiciaires, on avait vu des innocents condamnés. On n’avait jamais vu, après la reconnaissance de l’erreur, des hommes s’acharner sur un innocent et le condamner une seconde fois. C’est un défi monstrueux à la conscience et à la raison. » Deux officiers sur sept ont osé se dresser contre la hiérarchie et voter pour l’acquittement : les autres « ont reculé devant leur propre crime, ils ont accordé à Dreyfus les circonstances atténuantes. Pourquoi ? Pourquoi ? Si, lui, officier d’État-major, a trahi, s’il a abusé de cette situation exceptionnelle pour livrer à l’ennemi les secrets les plus précieux de la France, quelles circonstances atténuantes peut-il mériter ? La vérité est que les bourreaux ont pris peur, leur main a tremblé, et le défi jeté par eux à la conscience humaine a hésité et a tourné court. Quel aveu de l’innocence de Dreyfus ! et comme nous allons reprendre avec des forces redoublées la belle bataille révolutionnaire et humaine contre le militarisme scélérat qui défaille en sa scélératesse même ! »
Le gouvernement propose aux défenseurs de Dreyfus qu’il demande sa grâce au président de la République. Est-ce que ce serait reconnaitre le crime ? Non, car le verdict signifie que Dreyfus est innocent. Doit-il encore subir une nouvelle peine ? Il n’y survivrait pas. Jaurès est de ceux qui le comprennent, et il participe à la rédaction de la déclaration d’Alfred Dreyfus : « Le gouvernement de la République me rend ma liberté. Elle n’est rien pour moi sans l’honneur. Dès aujourd’hui, je vais continuer à poursuivre la réparation de l’effroyable erreur judiciaire dont je suis encore victime. Je veux que la France entière sache, par un jugement définitif, que je suis innocent. Mon cœur ne sera apaisé que lorsqu’il n’y aura plus un Français qui m’impute un crime qu’un autre a commis. »

Retour dans le Tarn
Après la grâce présidentielle, Le Conservateur, journal de la famille Reille, affirme que « la grâce n’efface pas le crime ». « En sollicitant la grâce de leur client, les amis de Dreyfus ont implicitement accepté les décisions de la justice, et par conséquent reconnu qu’ils avaient eu tort d’accuser de félonie la juridiction militaire. » C’était le 24 septembre 1899. Et, dans le numéro suivant, du 1er octobre, Le Conservateur lance un « Appel à nos concitoyens » à la suite de la fête pour l’inauguration du troisième four de la Verrerie ouvrière : « Dimanche à Albi, publiquement, ont été prononcées les paroles les plus outrageantes contre la patrie et contre l’armée. Il a été dit que l’armée était un « ramassis de scélérats », et le souffle patriotique qui l’anime a été qualifié de « bestialité militaire ». » Pour riposter, les patriotes sont appelés à une manifestation, le 15 octobre, dans la même ville d’Albi, par un comité comprenant les barons Xavier et Amédée Reille et le marquis de Solages. Le 8 octobre, le journal s’en prend directement à Jaurès, « l’orateur antipatriote à la solde des juifs et des francs-maçons ». Toute la une du numéro du 22 octobre est consacrée à la « manifestation patriotique d’Albi ». M. Delpech-Cantaloup s’y est écrié : « Nous combattons pour deux choses immortelles : Dieu et la Patrie ! Vive Dieu contre les sectaires ! Vive la Patrie contre les dreyfusards ! » M. Lasies a suggéré au public : « Répétez, je vous prie, mon cri de guerre : À bas les juifs ! » Le baron Amédée a posé la question : « Qui veut précipiter la France dans une nouvelle rechute ? » Et il a répondu : « Ce sont les agitateurs sans patrie, les professionnels de la grève, les exploiteurs des misères de la classe ouvrière. »
Dans La Dépêche du 21 septembre, Jaurès souligne le fait que, « pour la première fois depuis trois ans, les républicains socialistes de Carmaux ont pu tenir une réunion publique ». Ceci grâce à la neutralité respectée par le gouvernement et ses agents. Toutes les violences et les menaces, tolérées jusque là, n’ont pu supprimer la pensée socialiste à Carmaux. Et même : « Un verrier de la verrerie Rességuier a demandé la parole au début de la réunion et, au nom de quelques-uns de ses camarades, m’a offert un bouquet. C’est le réveil de la liberté asservie à l’usine de M. Rességuier. Il n’a prononcé aucune parole discourtoise pour son patron. Il n’a fait aucune allusion à la situation de l’usine : il s’est contenté de me souhaiter la bienvenue. » Le lendemain, cet ouvrier est jeté à la porte, mais la VOA l’embauche aussitôt. Cette grande réalisation prolétarienne, en plein développement, organise une fête pour l’inauguration de son troisième four.
Elle a lieu le 24 septembre, occasion pour Jaurès de célébrer l’harmonie entre les organisations coopératives et syndicales et l’action politique socialiste : « Tous les syndicats, toutes les coopératives savent aujourd’hui qu’une action partielle ne peut suffire à transformer la société et à émanciper le travail. Il y faut un effort d’ensemble, et cette action générale du prolétariat conquérant le pouvoir pour transformer la propriété, c’est précisément l’action politique et socialiste. D’autre part, les militants de la politique socialiste savent que leur action serait vaine si les prolétaires ne s’organisaient pas fortement en syndicats et en coopératives pour améliorer un peu leur condition, même dans la société actuelle, pour défendre leur salaire, pour s’exercer à l’administration d’intérêts substantiels et se préparer ainsi à la direction de la société nouvelle qui sera une immense coopérative des travailleurs. » Bien entendu, il s’en prend aussi au militarisme responsable du scandaleux verdict de Rennes, militarisme qui fait le plus grand mal à l’armée française.
Il faut attendre l’article du 19 octobre pour lire ses réactions après la manifestation réactionnaire du 15 : « On conviendra que je serais excusable si je me laissais aller à un petit mouvement de vanité. Quoi ! on convoque à Albi des colonels, des généraux, des amiraux et même M. Millevoye, tambour-major du nationalisme, pour réfuter une phrase de moi… que je n’ai pas prononcée ! » Il est surtout déçu de voir « mêlé à cette mascarade » le vieux colonel Teyssier « qui, lui du moins, a des états militaires sérieux ». « Voilà pourtant à quelles aberrations aboutit l’esprit de corps, et c’est le plus saisissant exemple du péril militariste. On flétrit les Esterhazy, les Henry, les Gonse, les Lauth, les Gribelin, tous les menteurs, tous les faussaires. On flétrit Mercier, qui a assassiné un innocent, et tout à coup le colonel Teyssier, qui défendit Bitche, se lève et dit : « Présent ! Je viens défendre l’armée. » À la bonne heure, monsieur le colonel, mais quand le pays saura que les hommes comme vous, uniquement parce qu’ils ont porté l’uniforme, se solidarisent avec des bandits, c’est vous qui aurez tué l’armée. »
Qui a participé à la manifestation ? Réponse de Jaurès : « Un bon tiers de royalistes, un quart d’antisémites et nationalistes, un quart de ralliés et un sixième de républicains mélinistes, voilà à peu près le dosage de la manifestation « nationale » d’Albi. » En réalité, les Reille et de Solages dirigeaient l’opération. Ils ont été effrayés du réveil de la population ouvrière de Carmaux. Il fallait prendre une revanche. Il fallait aussi consoler M. Rességuier, que le succès de la Verrerie ouvrière « irrite jusqu’à la frénésie. »
« La Patrie, odieusement exploitée et abusée, est devenue le refuge de la réaction menacée. C’est d’un masque de patriotisme que généraux factieux, prêtres despotes, capitalistes oppresseurs et exploiteurs couvrent leur visage. Dans le cortège d’Albi, le masque est tombé. Et pendant que tous ces charlatans de patriotisme paradaient sous le mépris de la population albigeoise républicaine et probe, pendant que tous ces privilégiés, qui depuis un siècle ont laissé au peuple ouvrier et paysan presque toute la charge militaire, poussaient des « Vive l’Armée ! Vive Dieu ! » les républicains, les ouvriers acclamaient la République sociale. C’est elle, mes beaux messieurs, qui vous matera. C’est elle qui écrasera vos conspirations et vos privilèges. C’est elle qui vous arrachera la Patrie que vous profanez et refera de la France obscurcie par vous une grande lumière humaine. Bientôt, à Paris même, une grandiose manifestation républicaine fera vibrer par centaines de mille les démocrates, les travailleurs, les vrais patriotes. Vous, vous n’êtes que les faussaires de la Patrie. »
Jaurès évoque ici la manifestation du 19 novembre, pour l’inauguration du groupe statuaire « le Triomphe de la République » de Dalou, au cours de laquelle le Paris républicain et socialiste a balayé la rue des éléments réactionnaires qui la contrôlaient depuis le procès Zola. Jaurès note, dans La Dépêche que « trois cent mille citoyens ont pu manifester dans Paris, avec les emblèmes choisis par eux [y compris les drapeaux rouges] sans qu’il y ait eu la plus légère bagarre, le moindre trouble, la moindre provocation : c’est que le peuple sait se gouverner et se diriger lui-même, et qu’on assurera l’ordre désormais, non par la peur et la compression, mais par la confiance et la liberté. »

 

Chapitre XIII – Pour Dreyfus, 1898

Avant les législatives, l’engagement de Jaurès dans l’affaire Dreyfus n’a pas été un argument décisif dans la campagne du marquis et dans la défaite du socialiste. Mais cela a compté. Écarté du Parlement, il exprime sa conviction bien établie.

 

  1. Jaurès intervient

 

Des réunions tumultueuses

Fin juin, il est en tournée dans le Midi où l’opinion est partagée. À Toulon, une voix interrompt son discours sur le socialisme en criant : « Et Dreyfus ? » Jaurès répond : « Je suis prêt à traiter cette question délicate, mais il faut remplacer la passion par le raisonnement, l’agitation inconsidérée par le calme. » Et il reprend sur l’internationalisme et les nécessaires lois sociales. Puis il aborde la « question délicate » : « Si je me trompe, ce n’est pas le parti socialiste qui est engagé avec moi. Mais si je dis la vérité, si je fais éclater la lumière, le parti socialiste en profitera. » Sans hésitation, il affirme qu’Esterhazy est le coupable. Le discours terminé, dit Le Petit Provençal, « la salle croule sous les bravos enthousiastes ».

Le 1er juillet, à Montpellier, le public est loin d’être acquis. Le Petit Méridional mentionne les fréquentes interruptions de l’orateur qui attaque d’entrée : « Dans une question poignante, dans une question qui met aux prises les caractères, les intelligences, les passions les plus nobles, j’ai une conviction qui heurte le sentiment public. Cette question, pas plus à Montpellier qu’ailleurs, je ne veux l’éluder, et ce serait de ma part une lâcheté si je ne vous parlais pas de l’affaire Dreyfus. (Des applaudissements retentissent, entremêlés de protestations et de voix diverses. La salle devient houleuse. On crie : Vive l’armée !) » Jaurès répond : « Oui, vive l’armée, mais cette armée ne sera forte que si elle est en harmonie avec les institutions de notre temps. Il ne faut pas qu’elle devienne une caste à part, abusant de son autorité ; si jamais, par votre faute, il en est ainsi, c’est vous qui aurez perdu l’armée. (Ces paroles soulèvent des applaudissements en même temps qu’un véritable tumulte. De la scène, on voit des agents de police qui expulsent un perturbateur. Pendant dix minutes au moins le bruit persiste. Jaurès, impassible, se promène de long en large sur la scène.) » Lorsque le calme revient, il explique que Dreyfus a été illégalement condamné et que la bourgeoisie a montré sa faillite morale en se dérobant devant la recherche de la vérité. La classe ouvrière doit se substituer à elle. Il poursuit sa démonstration ; les cris redoublent, ce que Jaurès interprète ainsi : « Vous sentez que le moment est venu où je vais démasquer Esterhazy. » Quelqu’un crie : « Assez de Dreyfus ! » Minuit sonne. Un nouveau contradicteur essaie de parler. Le public estime que cela suffit. Le bureau félicite l’orateur et l’engage à persévérer. Quelques protestations sont couvertes par les applaudissements. Jaurès crie : « Vive la République sociale ! »

D’après leur attitude, les contradicteurs de Jaurès à Montpellier appartiennent au camp antidreyfusard. Mais tous les socialistes n’approuvent pas sa démarche. Le 24 juillet encore, un manifeste des guesdistes affirme que les prolétaires n’ont pas à se mêler de la bataille entre deux fractions de la bourgeoisie. Jaurès y avait répondu par avance dans La Petite République du 7 juillet : « Il y a des « malins » qui me disent : « Pourquoi vous occupez-vous des affaires Dreyfus et Esterhazy au lieu de vous occuper de la question sociale ? » Et je leur réponds d’un mot que la lutte contre le militarisme est aujourd’hui le point le plus aigu de la lutte sociale : il n’y a pas d’acte plus socialiste, il n’y en a pas de plus révolutionnaire que de surprendre et de dénoncer les sottises, les hypocrisies et les crimes des grands chefs réactionnaires qui, demain, sur un signe du Capital et de l’Église, écraseraient le prolétariat. À quoi nous servira d’organiser le peuple ouvrier en un parti de classe, à quoi nous servira de prêcher l’expropriation politique et économique de la bourgeoisie capitaliste, si pendant ce temps le chauvinisme aveugle des foules et les intrigues de l’État-major créent, au-dessus de nous, contre nous, un pouvoir militaire infaillible, irresponsable, souverain, toujours prêt à nous foudroyer ? S’incline qui veut : les socialistes resteront debout. »

 

Le coup d’éclat de Cavaignac

7 juillet ! Le même jour, le ministre de la Guerre, Cavaignac, fils du général qui réprima les journées de juin 1848 et fut battu par Bonaparte aux présidentielles de cette même année, Cavaignac, donc, prononce un grand discours devant les députés : « Messieurs, ç’a été effectivement la première préoccupation du Gouvernement de rechercher par quels moyens il pourrait mettre un terme à l’agitation de ce pays. Peut-être eût-il été possible de se borner à apporter ici l’affirmation de son respect pour l’autorité de la chose jugée. Mais nous estimons que le scrupule le plus étroit ne peut nous empêcher d’apporter ici les faits qui sont venus la confirmer. S’il est, au moment où je parle, dans ce pays une minorité de bonne foi que le silence observé jusqu’ici ou que des manœuvres coupables ont permis de tromper ou d’égarer, nous avons le devoir de tout faire pour l’éclairer. » Il cite alors deux lettres échangées entre les attachés militaires allemand et italien, deux lettres où figurent les expressions : « D… m’a porté beaucoup de choses très intéressantes » et « ce canaille de D… », désignant un homme qui a livré les plans d’une place forte française. Cavaignac poursuit : « Bien qu’il soit certain à mes yeux que c’est de Dreyfus qu’il s’agit ici, si l’on veut admettre qu’il subsiste un certain doute dans l’esprit du fait que le nom n’est désigné que par une initiale, j’ai à faire passer sous les yeux de la Chambre une autre pièce où le nom de Dreyfus figure en toutes lettres. Aux mois d’octobre et de novembre 1896, les correspondants dont je viens de parler s’inquiétèrent, pour des raisons qui sont indiquées fort clairement dans les lettres que j’ai eues sous les yeux ; et alors l’un d’entre eux écrivit la lettre dont voici le texte : « J’ai lu qu’un député va interpeller sur Dreyfus. Si (ici un membre de phrase que je ne puis lire), je dirai que jamais j’avais des relations avec ce juif. C’est entendu. Si on vous demande dites comme ça, car il faut pas que on sache jamais personne ce qui est arrivé avec lui. » J’ai pesé l’authenticité matérielle et l’authenticité morale de ce document. » La Chambre réagit par une série de paroles viriles et des applaudissements prolongés ; elle vote l’impression du discours et son affichage dans toutes les communes de France, sans une seule voix d’opposition, avec une vingtaine d’abstentions. Les guesdistes, ainsi que Viviani et Millerand votent pour l’affichage.

 

Réjouissez-vous !

Les dreyfusards sont désespérés. Jaurès ? Voici un texte tiré des Souvenirs sur l’Affaire de Léon Blum : « Je revois avec précision ce soir d’été, Lucien Herr et Mathieu, assis avec moi dans la chambre où je travaillais. Après le récit de Mathieu [qui assistait à la séance de la Chambre], nous nous étions tus tous les trois. Nous restions, la tête dans nos mains, muets et immobiles. Pleurions-nous ? Je cherche en vain les mots qui rendraient communicable cette pesanteur d’abattement, de consternation, de deuil. Tout à coup, la sonnette tinta et Jaurès poussa la porte. Nous nous tournâmes tous trois vers lui, toujours sans mot dire, d’un mouvement qui signifiait : « Asseyez-vous là, pleurez avec nous… » Mais au contraire il se mit à nous invectiver avec un accent que j’entends encore, où il y avait de la véhémence, de la colère, mais aussi quelque chose de triomphant et de radieux : « Alors, quoi ? Vous aussi ? Tout à l’heure, à la sortie de la Chambre, j’ai dû me débattre contre un groupe de camarades qui m’entouraient, qui me pressaient. Ils s’imaginent que tout est fini, les nigauds, ils m’adjuraient de clore ma campagne. Mais ne comprenez-vous pas que maintenant, et maintenant pour la première fois, nous tenons la certitude de la victoire ? Méline était invulnérable parce qu’il se taisait. Cavaignac parle, discute, donc il est vaincu. Nos seuls adversaires dangereux étaient le mystère et le silence. Maintenant que Cavaignac a donné l’exemple, il faudra tout publier, tout exhiber, il faudra que l’État-major épuise ses réserves. On ne pourra plus nous glisser à l’oreille : « Mais, vous savez, il existe une pièce secrète qui… » Nous contrôlerons tout, nous vérifierons ce qui est authentique et ce qui est faux. Les pièces que Cavaignac a citées tout à l’heure, eh bien ! moi je vous jure que ce sont des faux. Elles sentent le faux, elles puent le faux. Ce sont des faux, d’ailleurs imbéciles, fabriqués pour couvrir d’autres faux. J’en ai eu la certitude rien qu’à l’entendre et j’en ferai la preuve. Les faussaires sont sortis de leur trou ; nous les tenons maintenant à la gorge… Ne prenez plus ces airs d’enterrement ; faites comme moi, réjouissez-vous. » »

Cette attitude de Jaurès est confirmée par ses articles, et d’abord par une interview donnée au journal Le Peuple, de Lyon : « Je suis convaincu que le discours du ministre de la Guerre, grâce au peu de solidité de ses arguments, aura fait faire un grand pas à l’idée de la révision. – Ainsi donc, selon vous, l’affaire est loin d’être close par les déclarations de M. Cavaignac ? – Comment close ! Mais elle s’ouvre au contraire. Et je vous garantis que, fort de ma conviction et du témoignage des faits, je ne serai pas des moins acharnés, malgré les difficultés, à réclamer la lumière. »

Dans La Petite République du 9 juillet, parait cette lettre écrite le 8 à Cavaignac : « Vous avez fait hier, à la Chambre, une œuvre utile et une œuvre criminelle. Vous avez fait œuvre utile en produisant au pays une partie du dossier. Désormais, il ne sera plus permis de parler de la nécessité du huis clos. C’est la nation elle-même qui est saisie par vous du problème. En citant vous-même les pièces qui selon vous doivent former notre conviction, et qui ne figurent pas à l’acte d’accusation, vous avouez, vous proclamez la monstrueuse iniquité de la procédure militaire. » Quant au document dans lequel Dreyfus est cité en toutes lettres, c’est un faux criant. Il suffit de comparer le français des lettres authentiques des attachés militaires étrangers à ce document qui contient les fautes les plus grossières : « Le faussaire, voulant imiter le style d’un étranger, a fabriqué à plaisir le français le plus pitoyable. Mais avez-vous seulement réfléchi à ces choses ? Avez-vous pris le temps et la peine d’étudier, de comparer ? Non : il vous fallait un succès immédiat, un succès de tribune et d’opinion. Prenez garde : ce n’est pas toujours impunément qu’on viole le droit, la justice, la vérité. Les acclamations passeront ; la vérité restera. »

Et encore, le 11 juillet, dans le quotidien dont Jaurès est le co-directeur : « La gloire de M. Cavaignac n’aura pas même duré un jour. Aussitôt que le texte du discours de M. Cavaignac a été connu, il n’y a eu qu’un cri : comment un homme, qui passait pour une intelligence moyenne, a-t-il pu prendre au sérieux les documents ineptes qu’il a cités ? Le faux était si grossier, si imbécile, qu’il sautait aux yeux ; et M. Cavaignac, pour ne l’avoir pas vu, est vraiment un homme fini. Je m’offre à prouver, devant n’importe quelle juridiction, que les deux premières pièces invoquées par M. Cavaignac ne peuvent s’appliquer à Dreyfus, et que la troisième est un faux. Et pendant ce temps, les colleurs d’affiches se préparent à afficher sur toutes les murailles de France le discours de M. Cavaignac. Ô ironie ! Ô lamentable et grotesque aventure ! Il y a un traitre, un traitre authentique, Esterhazy ; pour le couvrir, un faux criminel et imbécile est fabriqué. Et c’est ce faux qui va s’étaler partout avec les honneurs officiels, escorté des applaudissements de la Chambre. Jamais un ministre, jamais un Parlement n’étaient tombés aussi bas dans l’imbécillité. Pour moi, après une étude minutieuse, prolongée, j’ai sur le fond de l’affaire une conviction absolue. »

 

Intermède

Ce n’est pas dans La Dépêche que Jaurès peut exposer toute sa pensée : « Voici pour moi un grand embarras. Comment parler ici de cette affaire Dreyfus et Esterhazy, où je suis séparé de mes amis de La Dépêche par un dissentiment si profond, et qui m’a été si pénible ? Et, d’autre part, comment l’éluder ? Elle est devenue et elle va, quoi qu’on fasse, devenir de plus en plus une des parties vives de la politique. » Par contre, il peut envoyer, de la capitale où il a dû se rendre, interrompant ses vacances studieuses, l’article « Choses de Paris » publié le 17 août, dont j’extrais ce passage : « D’abord, je crois bien qu’en ce moment c’est le coin de France où il y a le plus de fraîcheur. Je connais la terrible chaleur des plages marines à l’heure de midi, quand la mer dort d’un sommeil surchauffé où doivent fermenter les germes. Et je connais aussi l’accablement des grands bois sous le feuillage immobile. Entre la chaleur qui monte de la terre et celle qui tombe du ciel, on respire l’air captif, étouffé et brûlant d’un entresol de verdure. Et je sais encore la foudroyante réverbération des grandes routes de village ; la fermentation des porcheries et des étables se mêle à l’ardeur du soleil. À Paris, de midi à deux heures, les grands boulevards, peu animés, sont comme une large avenue d’ombre, de demi-silence et de fraîcheur. Ce n’est pas l’activité fébrile et exténuante ; ce n’est pas non plus le repos complet et écrasant, mais une animation aisée et légère qui est rafraîchissante comme un souffle. Et tout au bout, derrière le fin et clair feuillage, au fond de l’étroite avenue de colonnes de la Madeleine le bleu du ciel rit allègrement. Quel merveilleux et délicat ressort que celui de l’activité parisienne, jamais lasse, jamais vulgaire et jamais tombante ! »

Est-ce à dire que Jaurès se retire du combat et recherche la fraîcheur du repos ? Que non ! il ne s’agit que d’une pause. Il a commencé la série d’articles pour La Petite République plus tard réunis en volume sous le titre Les Preuves.

Première édition du livre de Jean Jaurès, Les Preuves.

  1. Les Preuves

 

Auteur de ce livre, Jaurès pourrait figurer dans la série « Grands détectives ». En effet, cette enquête rigoureuse et passionnante fait un très bon roman policier. C’est aussi une œuvre d’histoire immédiate, ponctuée d’un coup de théâtre retentissant, d’ailleurs prévu par l’auteur. La parution en feuilleton dans La Petite République, du 10 août au 20 septembre 1898, introduit du suspense, et le tirage du quotidien socialiste connait une forte croissance, jusqu’à cent mille exemplaires. Selon ses habitudes, il a accumulé une documentation exhaustive. Le style du Liseur se retrouve dans les apostrophes directes au lecteur, afin qu’il suive la progression de la démonstration. Le livre, recueil des articles, avec une introduction nouvelle, sort en octobre des presses de La Petite République. Il est plusieurs fois réédité, par exemple dans le tome 6 des œuvres de Jean Jaurès (2001). Il faut le lire ; le résumé qui suit ne peut être qu’imparfait.

 

L’illégalité (10 août)

Jaurès commence par ce qui est le plus évident. Dreyfus a été « assommé par derrière d’un document qu’il n’a jamais vu, et il ne sait pas encore à cette heure pourquoi il a été condamné ». Il souligne la nécessité pour les socialistes d’entrer en scène. À ceux qui lui disent : « Il ne s’agit pas d’un prolétaire ; laissons les bourgeois s’occuper des bourgeois », il répond : « Si Dreyfus a été illégalement condamné et si, en effet, comme je le démontrerai bientôt, il est innocent, il n’est plus ni un officier, ni un bourgeois : il est dépouillé par l’excès même du malheur, de tout caractère de classe ; il n’est plus que l’humanité elle-même, au plus haut degré de misère et de désespoir qui se puisse imaginer. Si on l’a condamné contre toute loi, si on l’a condamné à faux, quelle dérision de le compter encore parmi les privilégiés ! Non, il n’est plus de cette armée qui, par une erreur criminelle, l’a dégradé. Il n’est plus de ces classes dirigeantes qui, par poltronnerie d’ambition, hésitent à rétablir pour lui la légalité et la vérité. Il est seulement un exemplaire de l’humaine souffrance en ce qu’elle a de plus poignant. Certes, nous pouvons, sans contredire nos principes et sans manquer à la lutte des classes, écouter le cri de notre pitié ; nous pouvons dans le combat révolutionnaire garder des entrailles humaines ; nous ne sommes pas tenus, pour rester dans le socialisme, de nous enfuir hors de l’humanité. »

En outre, le prolétariat a « un intérêt de premier ordre à châtier et à décourager les illégalités et les violences des conseils de guerre avant qu’elles deviennent une sorte d’habitude acceptée de tous. Il a un intérêt de premier ordre à précipiter le discrédit moral et la chute de cette haute armée réactionnaire qui est prête à le foudroyer demain. »

Jaurès termine le premier volet de son feuilleton par la phrase qui va conduire le lecteur à attendre la suite avec impatience : l’illégalité accroissait les risques d’erreur, et en effet, il y a eu erreur. « C’est un innocent qui est à l’île du Diable ».

 

L’innocence de Dreyfus (12, 13 et 14 août)

Le deuxième volet commence ainsi : « Il y a contre Dreyfus trois ordres de preuves : 1) le bordereau ; 2) les pièces dites secrètes que M. Cavaignac a lues à la tribune le 7 juillet dernier ; 3) les prétendus aveux faits par Dreyfus au capitaine Lebrun-Renault. Si donc nous démontrons qu’aucune de ces preuves prétendues n’a la moindre valeur ; si nous démontrons que le bordereau sur lequel a été condamné Dreyfus n’est pas de Dreyfus, mais d’Esterhazy ; si nous démontrons que, des trois pièces citées par M. Cavaignac, deux ne peuvent s’appliquer à Dreyfus et que la troisième est un faux imbécile ; si nous démontons enfin que les prétendus aveux n’ont jamais existé, et qu’au contraire Dreyfus, devant le capitaine Lebrun-Renault comme devant tout autre, a toujours affirmé énergiquement son innocence, il ne restera rien des charges imaginées contre lui. » Jaurès démonte d’abord la « détestable légende » des prétendus aveux. Dreyfus a toujours affirmé et crié son innocence. « Et j’ajoute qu’il en avait le droit : car je vais démontrer qu’en effet il est innocent. »

Le lecteur du quotidien socialiste doit attendre le lendemain pour aborder la démonstration que le bordereau, seule base d’accusation, n’aurait pas dû être attribué à Dreyfus si on en avait examiné sérieusement le contenu. Quant aux experts en écriture, « il est inutile de rappeler les erreurs effroyables commises par eux. Condamner un homme sur de simples rapports d’écriture a toujours été une témérité coupable. En tout cas, pour que les expertises d’écriture puissent avoir quelque force probante, il faut que les experts soient unanimes. » Or, ils étaient partagés, et l’un d’eux, le fameux Bertillon, a fait une démonstration tellement absurde que même l’État-major la considère comme démente.

Les prétendus aveux de Dreyfus n’ont pas existé ; Dreyfus n’a pas écrit le bordereau. Restent les pièces de Cavaignac. Avant de les examiner, Jaurès préfère désigner le véritable auteur du bordereau.

 

Le traitre (18, 19 et 20 août)

« Ce traitre, protégé par les généraux, par les ministres, par les juges, par les professionnels du patriotisme, il faut que devant le peuple il soit démasqué. » C’est Esterhazy, le uhlan à la Légion d’Honneur, découvert par le lieutenant-colonel Picquart. « Les bureaux de la Guerre, responsables de l’enquête contre Dreyfus et de la condamnation d’un innocent, ont juré une haine sans merci à l’homme qui, en découvrant leur erreur, humiliait leur amour-propre et compromettait leur avenir. La haute armée, exaspérée par le rude coup qu’un officier portait à l’infaillibilité militaire, est acharnée à le perdre. La réaction cléricale et antisémite qui, il y a quatre ans, a saisi le juif Dreyfus comme une proie et qui ne veut pas le rendre, dénonce le colonel Picquart comme un malfaiteur public. » Jaurès revient alors sur ce qu’est Esterhazy, ses besoins d’argent, sur les « lettres du uhlan ». « On ne devine pas en lui, quoi qu’il en dise, l’homme capable de grandes choses, même dans le mal. C’est plutôt un aventurier médiocre et vantard, un rastaquouère de trahison qui se contentera de passer à la caisse allemande, en livrant des documents quelconques, quand les créanciers seront trop exigeants ou que l’opération de Bourse aura manqué. On sent toujours qu’il est à la veille d’un mauvais coup, et après avoir ruiné les siens par son désordre, il s’écrie, avec une vulgarité mélodramatique, qu’il est acculé au crime pour les sauver. » Picquart a essayé de convaincre l’État-major que ce serait à son honneur de reconnaitre l’erreur et de la réparer, ce que l’État-major n’a pas voulu entendre.

Esterhazy est l’auteur du bordereau. Il est tellement sûr que dès qu’on regarde le bordereau on est obligé de dire : « C’est l’écriture d’Esterhazy », qu’il prend les devants et dit : « Oui, c’est mon écriture, mais elle a été décalquée. » Hypothèse absurde. Voici un exemple de démonstration jaurésienne : Si Dreyfus était coupable, pourquoi aurait-il décalqué l’écriture d’un autre homme ? Pour dérouter la justice. Il aurait alors choisi une écriture ressemblant le moins possible à la sienne. « Il est impossible qu’on échappe à ce dilemme : ou le traitre écrira le bordereau de sa propre écriture naturelle, pour ne pas compliquer sa besogne ; ou, s’il la complique et se livre à un travail de décalquage, il n’ira pas choisir de parti pris une écriture qui ressemble, même superficiellement à la sienne, car il perd ainsi tout le fruit de son opération. » Ainsi, lorsque Esterhazy, dans La Libre Parole, dit qu’un hasard fit découvrir à Dreyfus une écriture ayant avec la sienne des similitudes assez sensibles, il fait un raisonnement absurde, car c’est cette écriture qu’entre toutes Dreyfus se serait abstenu de décalquer.

« Mais voici qui est plus décisif encore. Quand Pierre, écrivant un document compromettant, se sert de l’écriture de Paul et la décalque, c’est pour pouvoir dire, si le document est découvert : « Il n’est pas de moi, il est de Paul. » Si Dreyfus avait, pour confectionner le bordereau, décalqué l’écriture d’Esterhazy, c’eût été pour pouvoir dire aux juges : « Vous avez tort de me soupçonner, c’est l’écriture d’un autre, c’est l’écriture d’Esterhazy. » Cela est si clair, que c’est par ce calcul-là qu’Esterhazy explique le prétendu décalquage fait par Dreyfus. « Il voulait, dit-il, avoir ainsi un répondant, c’est-à-dire un homme sur lequel il pût, au jour du péril, faire retomber la responsabilité du bordereau. » Mais alors, je le demande à tous les hommes de bon sens, à tous ceux qui sont capables d’une minute de réflexion : Comment se fait-il que Dreyfus se soit laissé condamner sans mettre en cause Esterhazy ? Quoi, c’est afin de pouvoir rejeter sur un autre, au jour du danger, la charge du bordereau, et quand il est accusé, quand, avec la seule charge légale du bordereau, il est condamné, il ne dit pas un mot qui puisse mettre les juges sur la trace d’Esterhazy ! »

« Pour qu’Esterhazy, écrasé par l’identité de son écriture à celle du bordereau, osât imputer à Dreyfus un décalquage dont celui-ci, au moment décisif, n’a point tiré parti pour se défendre, il a fallu qu’Esterhazy comptât sans mesure, sans limite, sur l’imbécillité de notre pays et sur la complicité de l’État-major, domestiquant pour lui l’opinion jusqu’à la plus basse et la plus niaise crédulité. » Tous les savants ayant à travailler sur des manuscrits le confirment : le bordereau a été écrit par Esterhazy en écriture courante.

 

Les pièces secrètes (25 août)

Dans cet article, Jaurès fait un point d’étape dans sa démonstration : « Donc, du procès régulier, légal, fait à Dreyfus, il ne reste rien. Il n’a été jugé, selon la loi, que sur une pièce, le bordereau. Or il est démontré aujourd’hui que le bordereau n’est pas de Dreyfus, mais d’Esterhazy. » Il cite ensuite le fameux discours du 7 juillet de Cavaignac : « Il n’ose pas parler du bordereau, seule base légale de l’accusation ; il sait trop bien qu’on ne peut plus l’attribuer à Dreyfus. Il s’appuie sur deux pièces, qui n’ont pas été communiquées à l’accusé, et c’est une illégalité, c’est une violence abominable. Mais ces deux pièces mêmes qui ont fait illégalement la conviction des juges n’ont pas, ne peuvent pas avoir, selon lui, une valeur de certitude absolue. Ainsi, le procès Dreyfus se compose de deux parties, une partie légale qui est nulle puisqu’elle repose sur le bordereau qui ne peut plus être attribué à Dreyfus, et une partie illégale qui est doublement nulle, d’abord parce qu’elle est illégale, ensuite parce que les documents mêmes qui y sont servis n’ont pas, de l’aveu même de M. Cavaignac, une valeur probante tout à fait décisive. Ce procès, ainsi suspendu à la fois dans l’illégalité et dans le vide, ne trouve sa justification et sa base que deux ans après, dans une pièce trouvée après coup et qui, elle, apporterait enfin, assure-t-on, la certitude qui faisait défaut. Mais, une fois encore, qu’est-ce, je vous prie, que cette condamnation qui n’est justifiée par un document décisif (à le supposer authentique) que deux ans après ? »

La troisième pièce, celle où Dreyfus est nommé en toutes lettres, est-elle authentique ? Encore le suspense : Jaurès ne le lève, pour ses lecteurs, que le 28 août. En attendant, il démontre que les deux missives contenant l’initiale D ne s’appliquent pas à Dreyfus. Penser que le minable D est un officier d’État-major est absurde. Ce D n’est qu’un « agent infime qui peut bien parfois, grâce au désordre des grandes administrations militaires, dérober quelques papiers intéressants, mais qui n’offre pas aux attachés des garanties sérieuses. Il les fatigue de ses exigences d’argent, il les rebute par l’insuffisance ou la sottise des renseignements que le plus souvent il leur donne. Sur le point d’être congédié et de perdre son misérable gagne-pain, il proteste qu’à l’avenir il fera mieux, qu’il tâchera « de satisfaire ». Ce ne sont pas là les rapports des attachés avec un officier disposant des documents les plus importants et dispensé par sa fortune des platitudes écœurantes du mercenaire D. » (On saura par la suite qu’il s’agissait d’un obscur fonctionnaire, appelé Dubois, qui livrait des documents de très faible valeur.) Cavaignac lui-même a dit que ces deux pièces n’auraient pas emporté sa conviction s’il n’y avait pas eu la troisième, celle où Dreyfus est nommé en toutes lettres. Mais, écrit Jaurès, cette pièce « est un faux scélérat et imbécile qui fait partie de tout un système de faux, pratiqué depuis deux ans. »

« C’est ce que je démontrerai samedi prochain », ajoute-t-il. Entre temps, le 27 août, est né son fils, Louis.

 

Faux évident (28 août)

Voici La Petite République du 28. L’article démontre que la pièce contenant le nom de Dreyfus est « le faux le plus misérable, le plus grossier, le plus imbécile ; tout le prouve : le style, le texte, la date ». Dans la version du faussaire, la langue utilisée par l’attaché italien est devenue « un charabia vraiment burlesque », alors que son français est presque parfait dans les pièces authentiques. C’est si évident que cela devrait suffire. Mais regardons aussi la date ! Le document serait de 1896. Or, si les attachés militaires allemand et italien avaient été en relation avec Dreyfus, c’est en 1894 qu’ils auraient dû s’entendre pour garder le secret. Le faire en 1896 serait absurde. Et, sachant désormais que leur correspondance était interceptée par les services français, ils auraient envoyé leurs aveux par écrit ? Absurdité supplémentaire !

« Raisonnons un peu, je vous en supplie, si cela n’est pas encore un crime en notre pays de liberté. » Comment l’État-major a-t-il pu être dupe de ces absurdités répétées ? « S’il l’a été, quelle profondeur de sottise ! S’il ne l’a pas été, quelle profondeur de scélératesse ! » « Quand on pense que ce faux a été produit devant la Chambre par un ministre, et que la Chambre elle-même l’a contresigné, en vérité, on sent monter en soi, du plus profond de la conscience et de la pensée, une telle révolte que la vie morale semble suspendue dans le monde tant que justice n’aura pas été faite. »

 

Coup de tonnerre

En ces jours où Jaurès déroule sa démonstration et critique le faux grossier, Cavaignac apprend que la fameuse pièce dont il a garanti l’authenticité n’est qu’un montage maladroit de fragments écrits sur deux papiers différents. Le 30, le faussaire Henry avoue ; il est incarcéré ; on laisse à sa portée une bouteille de rhum et un de ces rasoirs tranchants comme mon grand-père en avait un ; Henry est retrouvé mort le lendemain, la gorge ouverte.

Que l’événement lui ait donné raison, Jaurès n’en tire aucune gloire : « Il ne faut pas que la mort tragique du lieutenant-colonel Henry nous fasse oublier le fond du débat », écrit-il dans La Petite République, le 4 septembre. Le fond, c’est d’abord la responsabilité des grands chefs de l’armée pour qui les faux ont été fabriqués. « Oui, voilà ce que l’éducation jésuitique, l’esprit de caste, le recrutement de faveur et aussi l’idolâtrie chauvine, toujours prête aux acclamations, ont fait de nos grands chefs. Voilà à quel État-major était confiée hier encore la défense de la Patrie, et c’est nous que des misérables ou des niais accusent d’être des sans-patrie : nous qui, en faisant la lumière à temps, avant les irréparables désastres, contribuons, pour notre part de citoyens, au salut de la France ! »

C’est ensuite la bêtise des gouvernants et des députés : Cavaignac a surpris la Chambre, « si facile, hélas ! aux surprises, et c’est grâce à lui que la signature du Parlement, la signature de la France elle-même est sur toutes les murailles, au bas d’un faux inepte et criminel ! »

La révision du procès Dreyfus décidée, Jaurès fait le point pour ses lecteurs de La Dépêche (et aussi pour la direction du journal toulousain) : « Mon article de La Petite République, intitulé « La pièce fausse », paraissait deux jours avant que le colonel Henry s’en avouât l’auteur. J’ai le droit et même le devoir de rappeler ces choses, car il s’est élevé entre beaucoup des lecteurs de La Dépêche et moi, depuis l’origine de cette affaire, un si douloureux malentendu que je suis obligé d’invoquer à l’appui de mes affirmations les titres que me donnent aujourd’hui les événements. J’affirme avec une assurance entière et une tranquille certitude que Dreyfus est innocent. J’affirme que sa condamnation est l’erreur la plus monstrueuse, servie et prolongée par les machinations les plus scélérates, par les crimes les plus inouïs d’une partie de la haute armée. »

 

Pour conclure ce chapitre : la risée du monde

Le baron René Reille meurt le 26 novembre 1898. Pour récupérer le poste de député de Mazamet, la famille fait immédiatement appel à son troisième fils, Amédée , présenté par Le Conservateur comme un esprit fin et cultivé, causeur charmant, profondément patriote, capable de défendre la religion, « cet aromate qui empêche les sociétés de se corrompre ». Il a « brisé sa carrière militaire pour se sacrifier ». Il est l’ennemi « de ces théoriciens sans pudeur et sans vergogne », partisans des « expropriations violentes ». Sa devise est « Dieu – Patrie – Liberté ». (Cette devise reste aujourd’hui gravée sur la façade de la mairie de Saint-Amans-Valtoret, commune proche du château de la famille.) Les barons Reille s’accrochent à leur fief électoral du sud du Tarn ; Jaurès, leur ennemi, est devenu « une force historique » (M. Gallo).

Il s’en prend à une nouvelle invention des antidreyfusards, les pièces dites ultra secrètes qui seraient des lettres directes du Kaiser : « L’idée qu’un empereur, un chef d’État va se compromettre personnellement dans une correspondance d’espionnage est bien la plus folle qui se puisse imaginer. On comprend très bien que Guillaume II ait fait savoir par La Gazette de Cologne qu’on pouvait publier ses lettres, qu’il ne s’en offenserait pas. Je le crois bien ; elles couvriront de ridicule notre État-major, capable de prendre au sérieux de telles niaiseries. Pour nous qui ne sommes pas des patriotes de métier, mais qui souffrons cruellement de toute diminution de la France, nous ne pardonnerons jamais aux imbéciles de haut grade qui, en accueillant et propageant de pareilles inepties, font de notre gouvernement et de notre peuple la risée du monde. »

Un dessin humoristique paru le 9 octobre 1898 dans une revue de San Francisco décrit la France comme une tour dont les solides fondations sont la propriété paysanne, le suffrage universel et l’instruction du peuple, mais dont les étages menacent de s’effondrer, portant chacun le nom d’un des scandales de la Troisième République. Près du sommet, la lâcheté des hommes de l’aristocratie lors de l’incendie du bazar de la Charité en 1897 (ils laissèrent périr plus d’une centaine de femmes) annonce la ruine que provoque finalement l’affaire Dreyfus.

Mais, après l’affichage du discours de Cavaignac et la découverte du faux Henry, on n’a pas atteint le fond du ridicule !

Café Jaurès : mardi 18 avril à 18 heures

Café Jaurès

Mardi 18 avril 2017 – 18 heures

Espace des Diversités et de la laïcité

38,  rue d’Aubuisson – Toulouse

Auditorium JJ Rouch

   
Catherine MOULIN

              Professeure agrégée au Lycée Edouard Branly – Lyon

   Lorsqu’on pense à l’activité politique de Jaurès, on évoque avant tout son activité à Paris (à la Chambre des députés, dans les locaux de l’Humanité, voire dans de grandes manifestations comme au Pré st Gervais en mai 1913), à l’étranger, ou bien alors on songe à l’enfant du Tarn, au député de Carmaux. Mais Jaurès sillonnait aussi la France en réponse à de multiples sollicitations.

Si on évoque sa présence dans la région lyonnaise (à savoir Rhône, Loire, Isère, Ain, Drôme, Hte Savoie), on pense essentiellement au fameux « discours de Vaise », prononcé le 25 juillet 1914, dans un quartier populaire de Lyon, parce qu’il s’agit de l’ultime discours de Jaurès en France avant son assassinat le 31 juillet.

Ce discours est en réalité révélateur d’une présence que l’on pourrait qualifier d’ « assidue » de Jaurès dans la région lyonnaise tout au long de sa vie politique : entre 1886 et 1914, il y est venu une trentaine de fois.

Mon propos s’articulera autour de 3 thèmes : une périodisation des déplacements de Jaurès replacée dans le contexte plus large de ses différents engagements politiques.

Nous verrons ensuite comment s’organisent et se déroulent concrètement les déplacements de Jaurès.

Une dernière partie sera consacrée à l’image que la presse locale donne de Jaurès.

Catherine MOULIN est l’auteure d’un mémoire de maîtrise intitulé : « Jean Jaurès, un missionnaire du socialisme : regards sur sa présence en région lyonnaise », réalisé sous la direction d’Yves Lequin, et soutenu en 1986 à l’Université Lumière Lyon 2 sous la présidence de Madeleine Rebérioux.

 

Entrée libre.

Café Jaurès du 1er mars 2017 : « Arrêt sur image »

LES MONUMENTS EN HOMMAGE A JEAN JAURES

par Jacqueline Lalouette

Historienne et professeure d’Histoire contemporaine

Jacqueline Lalouette , après avoir rendu hommage à Maurice AGULHON, qui fut son professeur à la Sorbonne , dresse la liste des grands statufiés Français .

Jean JAURES , avec 53 représentations ( des bustes pour la plupart ) , se classe en 3° position , après Jeanne d’Arc et le Général de Gaulle .

Ces représentations de Jean Jaurès sont essentiellement localisées dans le Sud Est , le Centre et le Nord Est de la France .

Elles ont été érigées après la guerre de 1914-1918 , mais surtout après le procès de Raoul Villain et son acquittement . C’est en 1919 qu’apparaît la première idée de statue de Jaurès en place Publique . Deux ans plus tard , en 1921 , sont érigés des monuments en Aveyron et dans les Pyrénées Orientales , à Perpignan .

Parfois , ces représentations se limitent à de simples portraits , comme à Izeure ou à Montpellier .

On trouve également des bustes : celui d’Albi , œuvre de Gabriel Pech , celui de Caudebec-lès-Elbeuf en Seine Maritime ou ceux d’Istres , de Revin , de Cazères sur Garonne , de Courbevoie , de Méru , de Millas , de Saint Amand les eaux , de Saint Etienne ou de Toulouse . A signaler le buste de Chaudun qui repose sur un monument à la mémoire de son fils Louis , tombé au champ d’honneur dans les environs .

Parfois , Jean Jaurès est représenté à mi-corps . On peut citer les statues de Friville , de Lavelanet ou de Pierrefitte .

Il existe enfin des statues en pied : à Castres , Carmaux , Albi , Montpellier ,Liévin , Blaye les mines .

Qu’il s’agisse de statues à mi-corps ou en pied , Jaurès est toujours représenté en orateur , jamais en écrivain .

La présentation des statues se fait le plus souvent à partir du socle .

Lorsqu’il est simplement inscrit  » Jean Jaurès « , il s’agit d’une information .

Lorsqu’il est indiqué  » A Jean Jaurès  » , il s’agit d’une dédicace .

Mais on peut trouver également des qualifications ; par exemple , »Jean Jaurès , apôtre de la paix  »

Sur les monuments figurent le plus souvent le nom du sculpteur , la date à laquelle l’œuvre a été réalisée , le nom des architectes , parfois celui du fondeur et des citations de Jaurès .

Lors des inaugurations des monuments à la mémoire de Jean Jaurès , au cours des 30 premières années du siècle dernier , une foule nombreuse était présente . De nos jours , peu de monde assiste à de telles cérémonies .

Il est à signaler , hélas , que plusieurs statues ont été vandalisées .

Après des échanges entre Jacqueline Lalouette et le public , la conférence prend fin .

* * * * * * * * * * * * * * * * * * * *

Chapitre XII – La défaite, 1898

Au début de la grande affaire, Jaurès ne dispose d’aucun élément pour s’engager en faveur de Dreyfus. Peu à peu, des informations commencent à percer, et les premiers dreyfusards estiment nécessaire l’intervention du député de Carmaux, une référence dans la défense des victimes, quelles qu’elles soient. Mais une telle attitude suscite des ennemis.

1. À la suite de « J’accuse ! »

Le moment important dans la prise de conscience de Jaurès est celui de l’acquittement d’Esterhazy par un conseil de guerre circonvenu, suivi immédiatement du « J’accuse ! » d’Émile Zola, texte dans lequel l’écrivain dénonce les irrégularités dans les procès Dreyfus et Esterhazy, les manigances de la haute armée pour sauver celui que Jaurès n’appelle plus que « le uhlan », les scènes abracadabrantes au cours desquelles un officier déguisé en dame voilée aurait fourni au traitre des documents secrets utiles pour sa défense.

Ne pas livrer la République aux généraux
Guesde estime que le texte de Zola constitue un grand acte révolutionnaire, mais il ne s’engage pas pour Dreyfus. Jaurès est bouleversé. Le 24 janvier, il écrit encore que les éléments d’information communiqués au pays ne lui permettent pas de se former une opinion sur le fond. Mais, lors du procès intenté à Zola pour une phrase de « J’accuse ! », il fait une déposition en faveur du romancier (12 février) et conclut : « Et voilà pourquoi les citoyens comme M. Zola ont eu raison de se dresser et de protester. Pendant que le gouvernement, prisonnier de ses combinaisons, intriguait ou équivoquait, pendant que les partis parlementaires, prisonniers de la peur, se taisaient ou abdiquaient, pendant que la justice militaire installait l’arbitraire du huis clos, des citoyens se sont levés dans leur fierté, dans leur liberté, dans leur indépendance, pour protester contre la violation du droit et c’est le plus grand service qu’ils aient pu rendre à notre pays. » Il ajoute, en terminant : « Aussi, on peut le poursuivre et le traquer, mais je crois traduire le sentiment des citoyens libres en disant que devant lui nous nous inclinons respectueusement. »
En attendant d’avoir sous les yeux les preuves de l’innocence de Dreyfus, Jaurès élargit le débat en s’en prenant au militarisme. À la Chambre, il appelle à « faire sentir à la haute armée la discipline supérieure de la République et de la nation ». Faute de quoi, dit-il aux députés : « Vous êtes en train de livrer la République aux généraux. (Exclamations au centre. Vifs applaudissements à l’extrême-gauche.) » Le 21 janvier, dans La Dépêche, il défend les socialistes contre ceux qui les accusent d’attaquer l’armée : « Mais nous la défendons, au contraire, contre les incapables qui en gaspillent la substance humaine ; nous défendons le peuple des soldats contre l’incapacité orgueilleuse et meurtrière des généraux habitués à l’impunité. Nous la défendons contre ceux qui en compromettent les ressources et la moralité et qui mettent au service des pires désordres la brutalité de la discipline et la force de la hiérarchie. C’est défendre l’armée aussi, la vraie, celle en qui palpite la chair et l’âme de la nation que de dénoncer les monstruosités du code militaire frappant de mort, à tout coup, les soldats de France pour un geste d’impatience, pour une parole de colère, provoquée parfois par l’injustice, la brutalité ou la grossièreté du commandement. Enfin, c’est défendre l’armée et la patrie elle-même que de signaler l’abîme croissant qui se creuse entre l’oligarchie militaire et la nation. La haute armée se recrute dans les classes les plus réactionnaires, dans les éléments politiques et sociaux les plus rétrogrades. Les jésuites tiennent la haute armée, disposent à leur gré des grades supérieurs, ont leurs candidats de choix pour les postes décisifs. Il faudra faire circuler dans l’armée le vif esprit de la République. Ceux qui demandent cela, ceux qui veulent cela, sont les vrais patriotes. » Arguments repris le lendemain dans La Lanterne, sous la forme d’un appel direct aux soldats qui choque les députés de droite, en particulier le comte de Bernis. Ce dernier, au cours d’une séance agitée, ne cesse d’interrompre Jaurès, il l’insulte, il s’élance pour le frapper, et la séance devient un « tumulte prolongé ».

Aller plus loin ?
Ce n’est pas suffisant. Jaurès avoue : « Dès maintenant, nous saluons avec une émotion respectueuse tous ces jeunes hommes, toute cette élite de pensée et de courage qui, sans peur, proteste publiquement contre l’arbitraire croissant des porteurs de sabre, contre le mystère dont ils enveloppent leur parodie de justice. À ces jeunes hommes, je suis presque tenté de demander pardon pour nos tergiversations et nos lenteurs. Mais la leçon n’est point perdue. Ils font leur devoir de citoyens ; nous suivrons leur exemple à notre poste de combat. » Un texte qu’il faut décrypter : les jeunes hommes sont Charles Péguy et ses amis socialistes du Quartier latin ; le poste de combat, c’est celui de député socialiste chargé de responsabilités.
La Dépêche est dirigée par Arthur Huc, un « antisémite de la défiance » (Henri Lerner). Le quotidien toulousain n’hésite pas (23 janvier) à présenter Zola comme un écrivain « aussi mal informé qu’orgueilleux », ne pensant qu’à soigner sa publicité personnelle pour entrer à l’Académie française. Contre-sens absolu car, en agissant comme il le fait, Zola sait qu’il perd toute chance de siéger dans une société en grande majorité antidreyfusarde. Le 17 février, Huc dégage la responsabilité de son journal des positions exprimées par Jaurès et par Clemenceau dans l’affaire Dreyfus ; cette affaire n’est que « tapage » d’intellectuels parisiens qui n’intéresse pas les provinciaux. Jaurès remarque, le 2 mars : « Je ne puis sans heurter de front la conception de La Dépêche et la politique qu’elle a suivie, dire ici, à propos du procès Zola, tout ce que je pense et tout ce que je sais. J’aime mieux me taire que parler à demi, et ajourner ma démonstration que l’affaiblir. »
Sur lui pèse la responsabilité d’être un des leaders du « parti » socialiste. Il ne peut s’engager qu’avec certitude absolue de détenir la vérité ; il ne peut risquer de faire obstacle à l’unité du parti qui est un de ses objectifs. Un ministre aurait dit, fin janvier 1898, qu’à la Chambre une majorité de députés croit en l’innocence de Dreyfus : « C’est la peur seule qui empêche les uns et les autres de dire leur pensée. » Cette peur n’épargne pas les socialistes. Ses camarades députés font pression sur Jaurès pour qu’il ne s’engage pas : l’opinion, mal informée, est largement défavorable à Dreyfus, et les élections législatives approchent. Péguy a transcrit ces paroles de Jaurès : « Ne croyez pas que ce soit pour mon agrément que je m’efforce d’entrainer tout le groupe. Vous ne pouvez pas vous imaginer à quel point je suis obsédé. Ils me mangent, ils me dévorent, ils ont tous peur de n’être pas réélus. Ils m’arrachent les pans de mon habit pour m’empêcher de monter à la tribune. Quand je monte à la tribune, je suis déjà vidé, je suis creusé, je suis épuisé par ces dévorations intérieures, je suis exténué d’avance. L’autre jour, pendant que je parlais contre cette Chambre lâche et hostile, c’était comme si j’avais eu mille aiguilles qui me traversaient le cerveau. Je crois que je vais tomber malade. Je ne sais pas si j’aurai la force de tenir jusqu’à la fin de la législature. »

2. Les élections de mai 1898

Au milieu de toutes ses tâches, Jaurès doit se préparer pour les élections. Il le fait en proposant une large définition du socialisme, pour répondre aux idées fausses qui circulent.

Qu’est-ce que le socialisme ?
Ses idées se trouvent dans ses articles réguliers de La Dépêche, de La Petite République et de La Lanterne, et dans deux revues importantes, l’internationale Cosmopolis en janvier 1898, et la Revue de Paris en avril. Ces publications étant lues par des bourgeois, il doit d’abord dire ce que n’est pas le socialisme.
Le socialisme n’est pas porteur d’une « formule germanique », il est « le socialisme humain » qui a de profondes racines françaises. Jaurès connait bien les saint-simoniens, Fourier, Proudhon. Grâce au socialisme, la classe ouvrière « domine du regard, avant de l’occuper, le vaste horizon. C’est parce qu’elle a un haut et clair idéal qu’elle ne se laisse pas tomber à l’antisémitisme ou à l’ignominieuse démagogie césarienne et militaire. Ainsi, dès maintenant, le socialisme est une force de civilisation et de lumière. Il ne crée pas, dans la société d’aujourd’hui, la lutte des classes ; il la constate et il veut l’utiliser pour son œuvre de justice. » Le socialisme ne veut pas gêner le développement productif : « Il s’agit donc d’abord de développer en France la puissance de la production, l’activité économique. Les grandes transformations de justice sont plus aisées dans les pays qui ont un large fonds de richesse. »
Les socialistes ne sont pas dépourvus de compétence administrative. Ceux du Nord en ont montré un bel exemple à Roubaix et à Lille : « Jamais ces grandes villes industrielles, où il y a de si puissants intérêts, n’ont été mieux administrées que par ces pauvres salariés que les millionnaires dédaignaient tant. À Lille, en même temps que le budget était heureusement remanié, que de vastes programmes de travaux étaient élaborés, la municipalité multipliait, si je puis dire, les marques d’ingénieuse sollicitude pour le peuple. Par exemple, au lieu de supprimer la subvention au grand théâtre, ils l’ont accrue, mais ils ont stipulé qu’à chaque représentation il y aurait quatre cents entrées gratuites. Dix mille ouvriers se sont inscrits pour bénéficier de cette admission. » (Ce grand helléniste a dû se remémorer l’histoire d’Athènes, et la subvention lilloise lui a rappelé son mandat toulousain.)
Jaurès souhaite que l’on attribue au mot Révolution « son sens tranquille et profond ». Toutes les lois partielles y contribuent car elles donnent au prolétariat plus de force pour s’arracher à la passivité. Une révolution sociale qui transformera, sur toute l’étendue du pays, le mode de propriété et les conditions de la vie ne peut aboutir si elle n’est préparée dans les esprits. Jaurès critique les anarchistes qui, dans les syndicats, ne veulent pas entendre parler d’action parlementaire. Certains d’entre eux sont épinglés pour avoir porté tort à la Verrerie ouvrière, rejoignant ainsi les manœuvres des patrons, de la police et des juges. Les adversaires du socialisme lui demandent : « Où sont tes œuvres ? » Or le parti socialiste, en même temps qu’il accomplissait un immense effort de propagande et d’éducation, a créé « une œuvre immédiate et palpable », la Verrerie ouvrière d’Albi.
Quelles sont les lois que la lutte parlementaire a obtenues ou doit chercher à obtenir ? La limitation légale de la durée de la journée de travail ; l’extension à toute l’industrie de l’institution des délégués ouvriers ; l’indemnisation en cas d’accident ; un système de retraites pour tous les travailleurs de l’industrie et de l’agriculture ; un impôt général et progressif sur le revenu ; une réorganisation de l’armée par la soumission de ses chefs à la République, la réduction de la durée du service, la refonte du Code de justice militaire en le débarrassant « de tout ce qu’il contient de sauvage ».
Le suffrage universel (masculin) existe ; il doit être résolument défendu ; il faut assurer, par le secret, la liberté du vote ; il faut supprimer le Sénat. Enfin, écrit Jaurès en avril 1898 dans la Revue de Paris, « le droit de suffrage doit être étendu aux femmes ; les nouvelles conditions de la vie économique l’exigent ; l’ouvrière doit entrer comme l’ouvrier dans la cité politique puisqu’elle entre dans la cité industrielle. Et on a bien tort de redouter que le suffrage des femmes soit une puissance de réaction. Peu nous importe que les premières décisions soient conservatrices ou rétrogrades ; elles ne le seront que d’apparence, car tout éveil des initiatives et des intelligences est un gain pour la liberté et pour le progrès. »
Un programme qui est complètement déformé par des adversaires sans scrupules, comme à Carmaux.

En campagne à Carmaux
En 1893, Jaurès avait arraché à la famille Reille-Solages le siège de député. À la veille des élections de 1898, le baron René Reille tient la circonscription de Mazamet, et son fils Xavier celle de Castres, ayant succédé à son frère André. « La mort imprévue de son frère aîné lui imposa le devoir de quitter l’armée pour le Parlement », dit la notice hagiographique du journal familial. Aux législatives de 1898, la famille présente trois de ses membres à la députation dans le Tarn qui envoie six députés au Palais Bourbon. Le baron père est certain d’être réélu à Mazamet ; Xavier est presque assuré de l’emporter à Castres ; c’est à Carmaux que la lutte risque d’être serrée, le marquis de Solages face à Jaurès. Les adversaires de la famille la comparent à l’hydre de Lerne ou évoquent « Reille, père et fils, société pour l’exploitation du mandat de député ». Cette dernière expression rejoint une formule de Jaurès, dans Le Cri des Travailleurs du Tarn : « Les Reille ne sont que des financiers mêlés à toutes les entreprises d’argent et cherchant à pousser leur fortune sous tous les gouvernements. »
L’alliance entre anciens monarchistes et républicains conservateurs marche à plein. Ces derniers ne présentent pas de candidat contre le marquis. Les capitalistes disposent de beaucoup d’argent à dépenser en campagne électorale. Ils savent jouer du cléricalisme, du chantage et du mensonge éhonté. Le baron René Reille, qui vient d’être réélu à l’unanimité président du Comité des Forges, la grande organisation patronale, stigmatise Zola, « cet être étrange, ce romancier pornographe qui avait cru pouvoir impunément vomir des insultes sur nos généraux et sur notre armée. Dreyfus et Zola n’en resteront pas moins condamnés, et l’armée, que la France veut grande et respectée, sortira triomphante de ces affreuses machinations. »
Une affiche électorale du marquis de Solages résume sa propagande à Carmaux, sous le titre « Jaurès à l’œuvre » :

Agriculteurs,
Il veut confisquer vos champs, vos maisons, vos économies au profit d’un tas de fainéants de sa façon.
Commerçants,
Il fomente les grèves qui vous ruinent.
Mineurs,
En vous rendant suspects à vos patrons, il empêche qu’on embauche vos enfants.
L’argent de vos Syndicats paye les frais de ses élections.
Verriers,
Il vous a affamés à Carmaux en créant la verrerie concurrente d’Albi.
Patriotes,
Pour mieux préparer l’invasion étrangère, il prêche l’indiscipline aux soldats et la haine des chefs. Esclave du syndicat des juifs sans-patrie, il a défendu Zola qui défendait Dreyfus le traître.
L’heure a sonné de la revanche.
Aux armes, braves gens.
Jaurès à la porte !

Comment Jaurès peut-il combattre ? Par la parole, on connait son efficacité. Alors, on l’empêche de parler. Toutes ses tentatives de réunion publique sont perturbées par des siffleurs stipendiés : « Quand, dimanche dernier, à Bourgnounac, le marquis de Solages, présent comme moi à la fête, au lieu de venir à la réunion publique pour discuter, a envoyé sa bande de siffleurs payés pour me fermer la bouche, je l’avoue, j’ai été cruellement humilié pour notre pays. Quoi ! c’est cette puissance d’oppression et de silence qui veut s’imposer à la République ! Et il y a des « républicains » qui se font ouvertement ou secrètement, par trahison déclarée ou par inertie, les complices de cette œuvre basse ! Quelle honte et quel péril ! » Ces phrases viennent en conclusion d’un article paru le 4 mai dans La Dépêche. Faute de pouvoir parler directement aux électeurs, il ne reste à Jaurès que ses papiers dans la presse régionale et locale. Ainsi, dans Le Cri des Travailleurs du 24 avril, essaie-t-il de réfuter les mensonges de la propagande du marquis : « Républicain socialiste, je lutte avec vous depuis cinq ans pour la République et pour le peuple. J’ai combattu sans relâche, dans le pays et dans le Parlement, le système capitaliste qui livre à la puissance grandissante des privilégiés les ouvriers asservis, les agriculteurs épuisés, les petits commerçants expropriés. Et j’ai combattu aussi les réacteurs et les traîtres qui livrent la République à ses ennemis. Dans toutes les grandes discussions, j’ai défendu passionnément, à la tribune de la Chambre, tous ceux qui travaillent : les paysans et les ouvriers. » Il affirme que « le régime de terreur et de délation » ne l’a pas séparé des mineurs et des verriers. Il s’adresse à la bonne foi et à la clairvoyance des petits commerçants à qui on a fait croire qu’il était responsable du conflit entre les verriers et Rességuier. Enfin, les vrais défenseurs de la France et de son armée sont ceux qui veulent mettre un terme aux abus des grands chefs. Il termine ainsi : « Vous m’avez donné votre confiance. En retour, je vous ai donné tout mon temps, toute ma force, toute ma pensée. Continuons ensemble le bon combat pour la République et pour le peuple. »
Le 9 mai au soir, Jaurès envoie un télégramme à La Petite République : « Je suis battu à une grosse majorité. Sous la puissance du patronat, la région a fléchi. Vive la République sociale ! »

3. Hors du Palais Bourbon

Expliquer la défaite
Dès le 10 mai, Jaurès explique sa défaite dans une interview donnée à L’Aurore : « Depuis deux ans, tout avait été mis en œuvre contre moi. Le patronat et le clergé coalisés n’ont reculé devant aucun moyen pour me combattre avec acharnement. On a commencé par me reprocher l’établissement à Albi de la Verrerie ouvrière. Or, vous savez mieux que quiconque l’impossibilité matérielle de la construire à Carmaux. Les émissaires du marquis de Solages ont exploité cette situation avec l’insigne mauvaise foi qu’on pouvait attendre d’eux ; des promesses d’embauchage, des distributions d’argent ont fait le reste. Le rôle du clergé a été également très important dans l’élection de dimanche. Il subsistait, dans ces régions voisines des montagnes du Tarn, un vieux levain de cléricalisme que le socialisme n’avait que momentanément étouffé. Des missions ont été organisées. Des pères et des frères sont venus prêcher la guerre sainte aux environs de Carmaux. Pendant la période électorale, mes affiches ont été arrachées. On m’a empêché de parler librement dans les réunions. Je me suis heurté sans cesse à la plus violente obstruction. Malgré toutes ces manœuvres, Carmaux-Ville m’a donné la majorité. Cette majorité était, il est vrai, trop faible pour compenser les minorités des campagnes. »
Le journaliste lui signale que plusieurs candidats socialistes dans des circonscriptions gagnables au second tour ont proposé de se désister en sa faveur. Jaurès : « Je leur suis profondément reconnaissant de ce dévouement. Je suis très touché des marques de sympathie qui m’arrivent de toutes parts. Je remercie du fond du cœur ceux qui veulent se sacrifier pour me céder leur place. Mais je n’accepterai aucune candidature. Ma résolution est définitivement prise. Rien ne parviendra à la changer. Cinq ans d’une bataille incessante, dans laquelle j’ai mis tout mon cœur, toutes mes forces, toute mon énergie, m’ont beaucoup fatigué. Puisque les circonstances me le permettent, au lieu de recommencer une lutte qui s’annonce fort dure à la nouvelle Chambre, je vais me reposer pendant quelque temps et satisfaire mon grand besoin de calme. Ma présence au Palais Bourbon n’est, d’ailleurs, pas nécessaire. Les élus socialistes sont de taille à faire face à l’ennemi. »
Se reposer ? Satisfaire son grand besoin de calme ? On a du mal à croire que ce soit possible…
Son article du 11 mai dans La Dépêche montre qu’il a reçu « un coup très sensible » :
« Il est très douloureux pour moi d’être ainsi séparé des militants avec lesquels je luttai. Il m’est douloureux aussi de penser qu’une partie du peuple ouvrier et paysan, auquel j’ai donné cinq ans de ma vie, m’a rejeté. Quand le candidat à la députation est le grand patron du pays, quand il dispose seul du travail, c’est-à-dire de la vie de milliers de familles, quand il peut terroriser les uns par la menace du renvoi et capter les sans-travail par la promesse de l’embauchage, cette force économique, mise au service d’une candidature est singulièrement redoutable. » Mais l’avenir appartient à ceux qui combattent pour l’avènement du socialisme.
En remerciant, dans La Petite République, les socialistes parisiens de lui avoir proposé une circonscription, Jaurès ajoute qu’il va se consacrer, hors du Palais Bourbon, à l’œuvre d’éducation socialiste. Même thème dans La Dépêche : « J’ai été profondément touché de l’insistance de mes amis de Carmaux qui voulaient me décider à accepter la candidature qui m’était offerte à Paris. Ils voyaient là une sorte de revanche immédiate. Qu’ils me pardonnent de ne pas la leur avoir donnée. Il faut regarder plus loin. Tant d’hommes accusent les militants socialistes d’être mus par une vanité frivole ou une égoïste ambition qu’il n’est point inutile de montrer que nous avons avant tout le culte désintéressé de l’Idée. »

L’unité socialiste est indispensable
Le 7 juin, son discours au Tivoli Vaux-Hall donne les grandes lignes de l’œuvre d’éducation à accomplir. Jaurès évoque d’abord les candidats qui ont succombé : « La réaction qui les a frappés ne les a pas désarmés ; elle a changé seulement leur poste de combat. » Que les choses soient claires : « L’antisémitisme et le nationalisme ont tenté de détourner au profit de la réaction l’idée du socialisme et l’idée de la patrie et ont égaré une partie du prolétariat. Or, plus il y a d’incertitude, d’équivoque et de confusion dans le Parlement et dans le pays, plus il importe que le socialisme, qui a une doctrine, qui a un idéal, élève bien haut au-dessus des partis incohérents et impuissants tout son idéal, toute sa doctrine. » La lutte sera rude contre le capital et la réaction, mais le plus grand péril pour le prolétariat reste de se faire détourner de sa tâche par les antisémites et les nationalistes. Un facteur décisif du succès sera l’unification des tendances existantes en un seul parti.
« Il y a à l’heure actuelle cinq fractions socialistes distinctes : les marxistes (qu’on appelle assez souvent guesdistes) ; les blanquistes qui ont pour organe le Comité révolutionnaire central ; le Parti ouvrier socialiste révolutionnaire (les allemanistes) ; les possibilistes qui ont adopté les vues et la méthode de Brousse ; enfin les socialistes indépendants, soit qu’ils se réclament, comme Rouanet et Fournière, de la pensée et de la discipline morale de Malon, soit que, comme Millerand, Viviani, Gérault-Richard, ils soient allés au socialisme sans passer par une organisation définie. [Jaurès lui-même appartient à cette dernière catégorie.] Or, il est bien clair que pour que toutes les forces socialistes s’unissent loyalement, pour qu’elles puissent, dans des congrès annuels, coordonner leur action, il faut qu’il y ait au préalable délibération, entente amicale de ces cinq fractions socialistes. Il n’est pas possible d’agir en dehors des grandes organisations constituées. Mais mon sentiment est que si les adhérents de toutes ces fractions étaient consultés, l’immense majorité d’entre eux saluerait avec enthousiasme l’idée de l’unité du parti. »
Dans l’immédiat, il faut s’opposer à Drumont qui, élu député, montre son inconsistance ; il ne faut pas se laisser influencer par Rochefort, simple amuseur dépourvu de convictions. Rochefort et d’autres reprochent à Jaurès les sentiments et les traditions catholiques de ses proches. Mais, précise Jaurès, « l’Église ne se trompe pas sur mon compte. Pendant la période électorale, les prêtres déchiraient mes affiches ; ils menaçaient du refus des sacrements les paysans qui voteraient pour moi. Des missions de capucins étaient organisées dans les communes, et le marquis de Solages était présenté au peuple, à la sortie de l’église, par le prédicateur. » Deux puissances s’appuient l’une sur l’autre, « le dogme, contrefort du Capital, le Capital contrefort du dogme ». L’Église sait que, quand le socialisme aura transformé le système de propriété, ouvriers et paysans ne se courberont plus devant elle.
À l’approche de l’été 1898, Jaurès a trois objectifs. Il s’est heurté à un refus de la Sorbonne de lui confier un cours libre de philosophie sur les principes du socialisme, mais il a signé un contrat avec l’éditeur Rouff pour la direction d’un ouvrage collectif d’histoire de la France depuis 1789. Il faut également tout mettre en œuvre pour réaliser l’unité du parti socialiste. Mais le troisième objectif ne risque-t-il pas d’aller à l’encontre du second ? La défense d’Alfred Dreyfus est-elle compatible avec la lutte des classes telle que la conçoivent les guesdistes ?

Prochain chapitre :
Pour Dreyfus, 1898

Chapitre XI L’affaire Dreyfus, origines et contexte 1894 – 1897

 

« Le capitaine Alfred Dreyfus ».

Déclenchée en 1894 avec l’arrestation et la condamnation du capitaine juif, l’affaire Dreyfus ne se termine qu’en 1906 avec la reconnaissance solennelle de son innocence. Cet épisode d’importance capitale dans l’histoire de France se déroule au cours de la carrière politique de Jean Jaurès qui joue un rôle décisif dans ce drame national. Plusieurs obstacles s’opposent à son engagement, mais ne peuvent l’arrêter. Dans ce nouveau combat, il se montre un des dreyfusards les plus efficaces. Sa prise de position fait suite à ses interventions en faveur d’autres victimes, mineurs et verriers de Carmaux, Arméniens et Crétois, comme il le souligne devant la Chambre des députés, le 24 janvier 1898. À propos des grands chefs militaires s’enferrant après leur première forfaiture, il faut répéter ici cette phrase écrite en plein combat à Carmaux : « Le premier châtiment de ceux qui ont commencé à faire le mal est qu’ils sont obligés de continuer. »
L’examen des positions de Jaurès implique un retour en arrière sur les débuts de l’Affaire, de 1894 à 1897 en replaçant son engagement dans le cadre de la lutte, nationale et internationale, contre militarisme, cléricalisme et antisémitisme.

1. L’affaire Dreyfus en 1894

Un traitre s’adresse à l’ambassade d’Allemagne
Le carnet de Schwartzkoppen, sur la période où il était attaché militaire à Paris, commence ainsi :
« Le 20 juillet 1894, entre 3 et 4 heures de l’après-midi, un Français se présenta chez moi, au bureau militaire de l’ambassade d’Allemagne à Paris. Un monsieur, en qui je reconnus tout de suite un officier français en civil, pénétra dans la pièce. À la boutonnière d’un pardessus noir, il portait le ruban rouge de la Légion d’honneur. Il avait l’air mal assuré et quelque peu gêné, son regard sombre et investigateur parcourut la pièce pour s’assurer que j’étais bien seul. À ma question sur l’objet de sa visite, il se présenta à moi comme un officier d’État-major français en service actif, contraint par la nécessité de faire une démarche qui le rendrait méprisable à mes yeux, mais à laquelle il avait bien réfléchi et qu’il était forcé de faire pour sauver sa femme et ses enfants de la misère et de la ruine. Des circonstances défavorables, des spéculations malheureuses, la maladie de sa femme l’avaient placé dans une situation économique difficile et, pour pouvoir conserver à sa famille une petite propriété, il lui fallait se procurer de l’argent à tout prix. Tous ses efforts pour le faire d’une manière honnête et légale avaient échoué ; il ne lui restait donc qu’une seule issue, c’était d’offrir ses services à l’État-major allemand dans l’espoir que de cette façon il se trouverait rapidement en état de faire face à ses multiples obligations. Il y avait mûrement réfléchi, et c’était la seule voie qui lui restât ouverte ; s’il échouait, il serait obligé de se loger une balle dans la tête. Mais la pensée de sa femme malade et de ses enfants l’avaient jusque là empêché de prendre ce parti extrême, quoiqu’il se rendît fort bien compte que c’était là ce qu’il avait de mieux à faire. Le 22 juillet je rendis compte de cette visite au Bureau des Renseignements de Berlin et reçus le 26 la réponse de poursuivre les négociations avec cet agent. Le 27 juillet, celui-ci revint à mon bureau, sans m’avoir prévenu, et se présenta désormais comme le commandant comte Walsin-Esterhazy, chef de bataillon au 74e régiment d’infanterie à Rouen. Comme preuve de la vérité de ses allégations, il apportait le Journal de mobilisation du régiment et il me demanda une rémunération de 2000 francs par mois. »

La condamnation de Dreyfus
Évidemment, nous, au XXIe siècle, nous avons pu lire les Carnets de Schwartzkoppen, livre posthume publié en 1930, nous avons connaissance de l’enquête systématique de la Cour de cassation effectuée entre 1903 et 1906, et nous savons que le vrai coupable de la trahison est ce commandant Esterhazy. Mais, lorsque le capitaine Alfred Dreyfus fut condamné à tort, qui pouvait savoir qu’il était innocent ? Lui-même, bien sûr, qui n’a cessé de le clamer ; le vrai coupable, qui n’allait pas se dénoncer et qui poursuivait tranquillement ses visites rémunérées ; les autorités allemandes, enfin, qui démentirent formellement tout rapport avec Dreyfus, ce qui, pour le bon peuple, signifiait qu’elles voulaient protéger leur agent. En outre, une dizaine de personnes, peut-être, étaient convaincues de son innocence (sa famille, son avocat) ou avaient exprimé quelques doutes. Il était impensable qu’un conseil de guerre formé de sept officiers ait pu se tromper, à l’unanimité, dans une affaire aussi grave. Pas plus qu’un autre, le député de Carmaux ne disposait d’éléments pour contester la validité du jugement, d’autant que le procès avait eu lieu à huis clos. Pourtant, l’enquête et le procès avaient accumulé une série d’imbécillités et de crimes ; j’emploie volontiers ces deux mots que l’on retrouvera dans la prose de Jaurès lorsque la vérité commencera à voir le jour.
Il n’est pas possible, ici, de raconter toute l’affaire Dreyfus, mais il est nécessaire d’en esquisser les grandes lignes. Tout commence avec l’interception à l’ambassade d’Allemagne d’une lettre non signée, le « bordereau », qui énumère une liste de renseignements militaires fournis par un officier français. Il y a donc un traitre, il faut le découvrir. Les enquêteurs examinent le document et concluent que son auteur est un artilleur alors que, au contraire, plusieurs indices montrent qu’il ne peut s’agir d’un artilleur. Un imbécile croit reconnaitre l’écriture du capitaine Dreyfus ; un autre ajoute : « Un juif, j’aurais dû m’en douter. » C’est qu’il existe dans l’armée ce que l’historien Jérôme Hélie a appelé « un antisémitisme corporatif », en résonnance avec la haine des juifs largement partagée dans une population fortement chrétienne, nationaliste et xénophobe.
Le ministre de la Guerre, général Mercier, est à ce moment-là en grande difficulté, accusé d’incompétence, ridiculisé par la presse de droite. La condamnation d’un juif pour trahison ne pourrait que « raffermir sa position », selon l’expression de Schwartzkoppen lui-même, bon observateur. Madeleine Rebérioux qualifie Mercier de « parfait symbole de ce que l’armée peut produire de lâche carriérisme ». Des fuites sont organisées, et la presse antisémite annonce à grand fracas l’arrestation et la culpabilité du juif Dreyfus, avant tout jugement. À titre d’exemple, voici des extraits du Pèlerin, numéro du 11 novembre 1894 : « Un capitaine d’artillerie, un juif nommé Dreyfus, a été arrêté. Il est en prison à Paris. Il est accusé de haute trahison. Ce juif, qui était à l’État-major, a profité de sa situation pour livrer à l’étranger des documents importants intéressant la défense nationale. Qui nous délivrera donc des juifs qui traitent la France comme Judas traita le divin Maître ! » Et le 18 novembre : « Nous expions cruellement, dans l’esclavage où nous sommes tombés, le crime d’avoir considéré le Christ-Sauveur du monde comme une quantité négligeable ; d’avoir décidé qu’entre les chrétiens lavés et sacrés par le sang de Jésus-Christ et les juifs maudits par ce sang tombé sur eux et leurs enfants, il ne devait y avoir aucune différence. Il n’y aura de salut qu’au jour où l’on fera de l’antisémitisme au nom des droits du Christ. » N’oublions pas que Gyp, romancière à succès à l’époque, déclare comme profession : antisémite.
Mais les preuves de la culpabilité de Dreyfus manquent. Rien dans sa vie ne peut expliquer une trahison. Le bordereau est-il de son écriture ? Les experts graphologues se contredisent. Dreyfus pourrait bien être acquitté. Deux officiers jouent alors un rôle criminel : le commandant Henry, des services de renseignements, vient jurer de manière théâtrale que Dreyfus est coupable ; le général Mercier communique aux juges des pièces qui semblent accuser Dreyfus, mais sans les montrer à la défense qui aurait pu prouver qu’elles étaient sans valeur. C’est un crime juridique. Quant aux officiers constituant le conseil de guerre, comment les qualifier ? Ils siègent, ils ont le pouvoir de décider de très lourdes peines, et ils ne connaissent même pas les règles de fonctionnement de l’institution. Donnons encore la parole à Schwartzkoppen : « Ni le président, ni les juges n’avaient conscience qu’il était illégal, contraire aux stipulations du Code militaire, de prendre connaissance de ces pièces sans les avoir communiquées à l’accusé et à la défense. Ils auraient pu s’en assurer en jetant un coup d’œil sur le Code militaire qu’ils avaient devant eux, mais, sans doute impressionnés par les documents, ils n’en trouvèrent pas le temps. »
Le 22 décembre, à l’unanimité des sept imbéciles, Dreyfus est reconnu coupable et condamné à la déportation à l’île du Diable, en Guyane. On fait tout pour le conduire au suicide, mais il tient le coup et ne cesse de crier qu’il est innocent, y compris lors de la terrible épreuve de la dégradation militaire.

L’attitude de Jaurès en décembre 1894
Jaurès n’avait aucune information sur le déroulement du procès, ce qui lui aurait permis de le remettre en question. Pour lui, comme pour Clemenceau et pour l’opinion publique, Dreyfus est coupable de trahison. Lorsque, le 18 décembre, dans La Dépêche, il condamne le « crime abominable » de trahison, c’est dans une attaque virulente des « bons patriotes de l’opportunisme financier » qui « ont voulu surchauffer le chauvinisme pour écarter la question sociale », soutenus par « les journalistes bien pensants, moyennant finances ». Emporté par son élan, et par erreur, il écrit que la finance juive essaie de sauver un coreligionnaire.
Le 24 décembre, à la Chambre, le général Mercier dépose un projet de loi punissant de la peine de mort les crimes de trahison. Pour Jaurès, c’est inutile car les lois en vigueur permettent de fusiller les traitres. Surtout, il profite de l’occasion pour attirer l’attention sur un « contraste douloureux » : « D’un côté, tous ceux qui, depuis vingt ans, ont été convaincus de trahison envers la patrie ont échappé à la peine de mort pour des raisons diverses. Le maréchal Bazaine, convaincu de trahison, a été condamné à mort, mais n’a pas été fusillé. Le capitaine Dreyfus, convaincu de trahison par un jugement unanime, n’a pas été condamné à mort. Et en face de ces jugements le pays voit qu’on fusille, sans grâce et sans pitié, de simples soldats coupables d’une minute d’égarement et de violence. » Il est interrompu à plusieurs reprises par les députés de droite, en particulier le baron Reille et le comte de Bernis. Certains réclament que Jaurès soit rappelé à l’ordre. Il réussit à lire sa proposition : « La Chambre décide qu’il y a lieu de réviser les articles 221, 222 et 223 du code de justice militaire, qui portent sur les voies de fait commises au service, et à en effacer la peine de mort. » Ce qu’il demande, c’est « l’égalité pour les vivants et non l’égalité devant la mort » (Madeleine Rebérioux). Il n’est évidemment pas suivi.
Deux jours plus tard, le débat rebondit. Charles Dupuy, président du Conseil, attaque Jaurès en disant : « Il lui a plu, au nom d’un groupe qui se pique d’internationalisme de venir ici, sous prétexte de défendre les petits, attaquer la hiérarchie et la discipline de l’armée. (Vifs applaudissements.) » Jaurès essaie de se défendre, sans cesse interrompu. Il rappelle qu’il vient de s’opposer à des magouilles à propos d’une compagnie de chemin de fer, et fait à nouveau allusion à l’existence d’une bande de spéculateurs et de corrompus. Mais ses adversaires lui coupent la parole, et Louis Barthou, ministre des Travaux publics, particulièrement visé, s’écrie : « Monsieur Jaurès, je n’ai qu’un mot à vous répondre : vous savez que vous mentez ! » Jaurès : « Mais non ! vous savez bien que le mensonge, il n’est pas chez nous ! (Applaudissements à l’extrême gauche. Vives protestations au centre et à gauche.) Le mensonge, il est chez ceux qui, se sentant menacés depuis quelques années dans leur pouvoir politique et dans leur influence sociale, essayent de jouer du patriotisme. » Dans une atmosphère électrique, marquée par des demandes de rappel à l’ordre, Jaurès est exclu temporairement et prié de quitter la salle des séances.
Dans La Dépêche du 1er janvier 1895, il revient sur le caractère de l’opération préméditée par « tous ceux qui ont été mêlés, de près ou de loin, à l’affaire des chemins de fer du Sud », exaspérés par la résistance opposée par les socialistes à leurs combines. Le reste n’était qu’un prétexte : « Pourquoi n’a-t-on fusillé ni Bazaine, ni Dreyfus ? Et pourquoi fusille-t-on sans pitié des soldats coupables seulement d’un mouvement de violence ? Là-dessus, personne au monde ne pouvait me répondre. La majorité a fait semblant de croire que j’insultais le conseil de guerre. » Les accusations réciproques de mensonge entre Jaurès et Barthou entrainent un duel au pistolet entre les deux hommes. Sans résultat.

2. Période 1895-1897

Jaurès très occupé
Au cours des années 1895 et 1896, on ne parle plus guère de l’affaire Dreyfus, et, de son côté, Esterhazy continue son petit commerce plus sordide que vraiment dangereux pour la défense nationale. Jaurès est très pris par la défense d’autres victimes, les verriers de Carmaux et les Arméniens. Lorsqu’il ne sillonne pas la France pour la Verrerie ouvrière, il assimile l’abondante documentation dont il a besoin pour ses interventions sur les massacres en Turquie ou sur le problème paysan.
Max Gallo décrit une de ses journées, en octobre 1896 : « C’est la fin de la matinée. Depuis des heures déjà Jaurès travaille dans la petite pièce qui, dans l’appartement du 27 de la rue Madame, lui sert de bureau. Sur la table en bois blanc, des livres, des journaux, des brochures, des feuilles en vrac couvertes de l’écriture rapide et sensible de Jaurès. Ce matin, il a presque la nausée. C’est la fin du mois d’octobre 1896. Il a lu tout ce qui a été publié sur la politique du Sultan turc à l’égard des Arméniens. Il a rassemblé les témoignages, horribles. Il est déjà intervenu à la Chambre sur ce sujet, mettant en question la politique étrangère de la France et le silence complice dont elle entoure les crimes turcs. Il va parler à nouveau. Il cherche sur le parquet, parmi les documents qui s’entassent, ceux que demain il lui faudra lire, ces enquêtes, ces statistiques sur la vie du monde paysan, la répartition de la propriété, son évolution, l’incidence des tarifs protecteurs de Méline sur le cours des produits agricoles, la misère des domestiques de ferme. Il pense en effet à une grande interpellation à la Chambre sur ces réalités rurales, ce paysannat qu’il connait et auxquels les socialistes doivent offrir des perspectives s’ils veulent conquérir le pouvoir. Enfin il a trouvé le livre qu’il cherchait, un classique grec. Le visage de Jaurès se détend. Voilà l’instant de répit. Il lit à haute voix, en grec, quelques vers. Et si un visiteur entre dans le bureau, il trouve Jaurès, rêveur, apaisé, la tête un peu levée, comme regardant au-delà des murs. Plus tard, le déjeuner pris, rapidement, il se rend à la Chambre des députés à pied. »

La Vérité en marche ?
Pendant ce temps, la Vérité n’est pas encore en marche dans l’affaire Dreyfus, comme Zola allait l’écrire dans Le Figaro, le 25 novembre 1897. Mais, dans l’obscurité, deux itinéraires s’ébauchent. Le frère du capitaine, Mathieu, fait publier en novembre 1896 par Bernard Lazare, la brochure Une erreur judiciaire qui affirme une conviction, mais ne peut s’appuyer sur des documents probants qui n’ont pas encore vu le jour. De son côté, le lieutenant-colonel Picquart a découvert le véritable traitre, Esterhazy. Ses supérieurs ne l’encouragent pas : « Si vous ne le dites pas, personne ne le saura. » Quel regret de ne pouvoir, ici, entrer dans toutes les péripéties ! En résumé, il suffit de dire que les deux itinéraires évoqués finissent par se rejoindre. Le 10 novembre 1897, Le Matin publie un fac-similé du bordereau, et Mathieu Dreyfus invite l’opinion à comparer l’écriture de cette pièce avec celle de lettres de son frère. Le 15, il dénonce Esterhazy comme auteur de la trahison. Le 28, Le Figaro publie des lettres d’Esterhazy à une de ses anciennes maîtresses, contenant le passage : « Si ce soir on venait me dire que je serais tué demain comme capitaine de uhlans en sabrant des Français, je serais certainement parfaitement heureux. Je ne ferais pas de mal à un petit chien, mais je ferais tuer cent mille Français avec plaisir. Paris pris d’assaut et livré au pillage de cent mille soldats ivres, voilà une fête dont je rêve. »

Et Jaurès ?
En cet automne 1897, certains amis de Jaurès sont convaincus. Premiers dreyfusards, dressant une liste des personnalités à rallier à la cause, ils mettent en tête le nom du député du Tarn. Celui-ci se renseigne à fond avant de se décider, d’autant qu’il ne peut engager à la légère le « parti » socialiste, il ne peut pas prendre le risque de se tromper. Dans La Petite République du 27 novembre, il s’interroge. Il a perdu ses illusions de jeunesse sur le caractère républicain de la haute armée, et il n’est pas question de « proclamer a priori et comme un dogme l’infaillibilité des conseils de guerre ». Dreyfus est-il innocent ou coupable ? « Je n’en sais rien, répond Jaurès, et nul ne peut le savoir puisque le jugement a été secret. » Mais ce n’est pas tout : « Il parait acquis maintenant qu’il y a eu, dans le procès Dreyfus, plus que le huis clos. Ce n’est pas seulement au public qu’auraient été cachées les pièces décisives, c’est à l’accusé et à son défenseur. J’avoue que j’ai longtemps hésité à le croire, car cela passe toute mesure. Mais les démentis du ministère de la Guerre ne sont pas venus. » Si le gouvernement n’a rien dit, « c’est qu’il eût fallu avouer de monstrueuses irrégularités de procédure. Vraiment, le prolétariat socialiste ne peut que se réjouir de l’aventure. C’est sur la force réactionnaire de la haute armée que les privilégiés comptaient pour arrêter le peuple en mouvement. Mais voilà que cette haute armée se discrédite et se déshonore elle-même. »
Cinq jours plus tard, il reprend l’argumentation dans La Dépêche. Reconnaitre une erreur ne serait pas déshonorant. Mais le gouvernement a peur de se prononcer et laisse s’étaler au grand jour les tares de la haute armée. « Que ces hommes ne viennent plus parler de Patrie, d’Honneur, d’Armée, de Justice, puisque tout, les droits de la défense et de l’humanité d’un côté, l’honneur de l’armée de l’autre, tout est subordonné par eux à leur propre conservation. »
Jaurès se moque de Méline, président du Conseil, qui a osé dire : « Il n’y a pas d’affaire Dreyfus. » Il réagit à l’entrée en scène d’Esterhazy, convoqué devant un conseil de guerre pour être acquitté. Jaurès ne le sait pas encore, mais il commence à s’en douter, et les nombreux points d’exclamation du passage ci-dessous sont une marque d’exaspération : « Si l’autorité militaire, informant contre Esterhazy, aboutit à un non-lieu, il y aura un soulèvement général de l’opinion. Car on aura refusé au pays ce qu’il attend, ce dont il a un besoin absolu, c’est-à-dire la lumière complète et la garantie d’un débat public. Quoi ! voilà un homme qui écrit les lettres les plus abominables ! Il écrit qu’il voudrait que Paris fût livré à cent mille soldats ivres ! Il écrit que sa plus grande joie serait de charger, comme capitaine de uhlans, les soldats français. Il est si suspect qu’un colonel des bureaux de la Guerre le désigne depuis près de deux ans comme un traitre. Par une coïncidence étrange, il y a entre le bordereau de trahison et l’écriture de cet homme une ressemblance que lui-même déclare effrayante ! Les charges sont assez fortes contre lui pour qu’après enquête on ait décidé d’informer ! et cette information tournerait court ! C’est impossible, et la conscience publique n’acceptera pas d’être mystifiée ainsi. »
Pourtant elle l’est. On ne peut décrire les moyens les plus rocambolesques, accumulant faux, déguisements, menaces, imaginés par les grands chefs militaires pour sauver Esterhazy et le faire acquitter, afin de ne pas revenir sur la condamnation de Dreyfus.

Esterhazy, Zola
Le 5 décembre, Zola fait paraitre dans Le Figaro un article qui sera le dernier dans ce quotidien car il a compris qu’il heurtait « les habitudes et les passions de sa clientèle » : « Ah ! quel spectacle, depuis trois semaines, et quels tragiques, quels inoubliables jours nous venons de traverser ! Je n’en connais pas qui aient remué en moi plus d’humanité, plus d’angoisse et plus de généreuse colère. C’est, en vérité, que le spectacle a été inouï, dépassant en brutalité, en effronterie, en ignoble aveu tout ce que la bête humaine a jamais confessé de plus instinctif et de plus bas. Un tel exemple est rare de la perversion, de la démence d’une foule, et sans doute est-ce pour cela que je me suis passionné à ce point, outre ma révolte humaine, en romancier, en dramaturge, bouleversé d’enthousiasme devant un cas d’une beauté si effroyable. » Il établit ensuite le « procès verbal » de la situation : la presse immonde ; l’antisémitisme furieux ; la bêtise de l’opinion. Et le silence des représentants de la Nation : « Pas un homme de nos assemblées n’a eu un cri d’honnête homme, tous sont restés muets, hésitants, prisonniers de leurs groupes, tous ont eu peur de l’opinion, dans la prévision inquiète sans doute des élections prochaines. Ni un modéré, ni un radical, ni un socialiste, aucun de ceux qui ont la garde des libertés publiques, ne s’est levé encore pour parler selon sa conscience. Comment voulez-vous que le pays sache son chemin, dans la tourmente, si ceux-là même qui se disent ses guides, se taisent, par tactique de politiciens étroits, ou par crainte de compromettre leurs situations personnelles ? »
Jaurès, piqué au vif, répond dans La Petite République : « M. Émile Zola nous a adressé un singulier reproche. Il se plaint qu’aucun député ne se soit levé pour parler haut et clair dans l’affaire Dreyfus. Mais sur le fond même de l’affaire nous ne savons rien et ne pouvons encore rien savoir. Trop d’obscurités couvrent encore le fond de l’affaire pour que nous ne réservions pas notre jugement. Même s’il est vrai, comme il parait à peu près certain aujourd’hui, que Dreyfus a été condamné sur des pièces qui ne lui ont pas été soumises, cette violation monstrueuse, abominable de toute garantie légale ne résout pas la question de fond. Il se peut qu’illégalement condamné il soit coupable. Même si le bordereau qui lui est attribué est d’un autre, il se peut encore qu’il soit coupable, si d’autres indices, d’autres preuves ont servi à établir la trahison. Ce n’est donc point par lâcheté, ou par vile complaisance à l’antisémitisme, c’est par raison que sur le fond même du procès nous réservons et devons réserver notre jugement. »
La classe ouvrière ne semble pas concernée et il y aurait eu moins d’agitation s’il se fût agi de la condamnation d’un pauvre homme sans fortune et sans relations. Mais Jaurès esquisse déjà l’argumentation qu’il développera en 1898 sur le rôle du prolétariat : « La classe ouvrière n’a pas seulement pour mission de préparer son propre avènement, et un ordre social plus juste. Elle doit encore, en attendant l’heure inévitable de la Révolution sociale, sauvegarder tout ce qu’il y a de bon et de noble dans le patrimoine humain. » Quant aux réactionnaires, patriotes professionnels : « Que signifient encore une fois ces ménagements et ces complaisances des grands chefs pour le uhlan frénétique ? Et pourquoi nos grands patriotes trempent-ils leur soupe dans ce casque à pointe ? »
L’acquittement scandaleux d’Esterhazy et le « J’accuse ! » de Zola vont faire évoluer fortement la position de Jaurès en 1898 sur l’affaire Dreyfus, mais elle est déjà bien engagée contre trois tendances ennemies du socialisme.

3. Antisémitisme, cléricalisme, militarisme

Une lettre des prolétaires juifs
Au début de l’année 1898, les ouvriers juifs socialistes de Paris adressent au « parti » une longue lettre de reproche : « Nous remarquons que votre attitude envers l’antisémitisme n’est pas assez franche, assez indignée, assez énergique, comme elle l’est en d’autres cas pareils, où un principe de progrès et d’humanité est en jeu, ou qu’un acte de vieille barbarie se commet contre des faibles. Nous constatons ce fait avec douleur, car nous vous regardons comme les vrais continuateurs de ceux qui ont déclaré les Droits de l’Homme, de ceux qui ont fait la Révolution française et dont la main puissante est venue même jusqu’à nous, qui demeurons au bas de l’échelle des peuples opprimés, nous apportant un peu d’air et un peu d’espoir. »
Ils expliquent l’antisémitisme par la recherche, de la part de ceux qu’ils appellent « les souffreteux », de plus faibles qu’eux pour exercer à leur tour le droit du plus fort. On parlerait aujourd’hui d’une réaction de petits-blancs. « Comme ces instincts réclamaient une victime en pâture, nous avons vu les mécontentements sourds, les colères inconscientes, les haines aveugles concentrées dans l’âme du peuple par des siècles de civilisation jaillir, avides d’une proie humaine. » Et de décrire les manifestations parisiennes et les violences algéroises contre les juifs. « Il y a encore une chose qui frappe particulièrement notre esprit : nous nous apercevons que, quand on parle des juifs, de quelque manière que ce soit, dans le sens moyenâgeux ou dans le sens moderne, on parait oublier qu’il existe un prolétariat juif ; on parait croire que les juifs sont tous des riches, des banquiers. » Jaurès a déjà fait figurer l’antisémitisme parmi les faux socialismes. Mais les auteurs de la lettre de reproche ont un peu raison.

De l’antisémitisme chez les socialistes ?
À l’époque de l’affaire Dreyfus, il est difficile, en France, d’échapper à la méfiance vis-à-vis des juifs. L’antisémitisme a des racines chrétiennes profondes comme l’a montré Le Pèlerin au moment de l’arrestation du capitaine. D’une façon générale, on reproche aux juifs d’être des manieurs d’argent, argument sensible dans les catégories populaires. Les penseurs socialistes, Fourier, Proudhon, Blanqui, et même Benoit Malon, n’étaient pas exempts de cette tendance. Mais, entre une position de défiance et celle des professionnels de l’antisémitisme comme Drumont et son journal La Libre Parole, il y a une telle différence quantitative qu’elle devient qualitative. Jaurès se plait à ridiculiser Drumont, le traitant avec ironie de « psychologue de génie », de « profond sociologue ».
Lors d’un débat à la Chambre, le 25 mai 1895, plusieurs orateurs ont défendu leurs thèses antisémites de façon très claire. Par exemple, Théodore Denis, député de Dax : « N’en aurons-nous jamais fini avec les méfaits de cette race, et nous laisserons-nous dévorer par ces gens-là ? N’allez-vous pas vous résoudre à un peu de vigilance et à surveiller l’accès des hautes fonctions publiques, dans lesquelles les juifs s’installent en nombre absolument anormal et hors de proportion avec l’importance de leur population en France ? (Très bien ! très bien ! à droite.) » Le député socialiste Gustave Rouanet, proche de Jaurès, répond en montrant que « l’antisémitisme est une atteinte aux principes de la Révolution française ».
Jaurès utilise certains mots que des observateurs tardifs mal intentionnés ou mal informés, ou les deux à la fois, n’ont pas hésité à relever : « frelons juifs » pillant le travail des abeilles françaises ; « le ghetto », pour désigner les juifs. Mais ils sont rares, hérités de son temps, et ils finissent par disparaitre. Il faut éviter toute surinterprétation. Parler de « race » à cette époque n’est pas être raciste, c’est désigner un peuple, d’autant que Jaurès utilise aussi l’autre sens du mot : « Il n’y a qu’une race, l’humanité. » Le mot « juiverie » se trouve dans le dictionnaire Larousse de la fin du XIXe siècle et n’est pas péjoratif ; il désigne l’ensemble des juifs ; les ouvriers juifs, dont il vient d’être question, emploient ce mot à deux reprises dans leur lettre. Une constante chez Jaurès : il demande aux ouvriers français de ne pas attaquer les seuls capitalistes juifs, mais tous les capitalistes et, encore mieux, le système capitaliste. Par contre, il constate une collusion évidente entre les antisémites, les cléricaux et les militaristes, en France et dans le monde.

Un rapide tour d’horizon mondial : l’Algérie
Jaurès a fait un séjour en Algérie en 1895 (voir le chapitre IX). Il y a constaté l’importance de l’antisémitisme et a esquissé dans ses articles une politique favorable à l’élément musulman de la population. Il revient sur la question dans La Petite République (29 janvier) et au cours d’une intervention à la Chambre, en cette année 1898 où la violence antisémite se déchaine en Algérie. Si les Arabes sont dépouillés, les juifs ne sont pas seuls responsables : « Je sais que l’égoïsme des gouvernements et des classes dirigeantes françaises a consommé là-bas, par des moyens variés, le meurtre de tout un peuple. » Les antisémites ont un comportement « étriqué et misérable » : « Casser quelques carreaux juifs, faire couler dans les ruisseaux d’Alger quelques filets de sang juif, voilà qui est rafraichissant et qui soulage un peu les haines sans compromettre les intérêts. Mais refaire du peuple arabe, sous la noble tutelle de la France, une race noble, lui rendre sa lumière de pensée que tout exprès nous avons éteinte, lui rendre son droit à la propriété, utiliser ses vieilles traditions de propriété collective et familiale pour l’accoutumer peu à peu à une exploitation vaste et rationnelle du sol, voilà qui ne conviendrait pas plus aux antijuifs qu’aux juifs. » Un jour, les antisémites « ne tarderont pas à monter la garde devant les capitalistes juifs, de peur que le peuple ne pousse jusqu’à la porte des capitalistes chrétiens ».
Jaurès développe ses arguments en séance, le 19 février. En évitant « une sorte de regard d’illusion idyllique sur l’état prétendu patriarcal » de la société algérienne avant la conquête, il montre comment existaient cependant des garanties protectrices. Cette société a été brisée, pas seulement par les juifs. À ceux qui proposent comme solution la radiation des juifs des listes de citoyens, Jaurès réplique : « Ce que nous leur proposons, pour rétablir l’équilibre électoral, ce n’est pas de supprimer les droits politiques des juifs, c’est d’appeler, graduellement au moins, aux droits politiques, les populations arabes. (Applaudissements à l’extrême gauche.) Personnellement, je crois qu’on pourrait sans péril accorder d’emblée le droit politique à l’universalité des Arabes, à condition d’accompagner cette large mesure d’association politique du peuple vaincu au peuple vainqueur, à condition de l’accompagner de quelques mesures immédiates de protection sociale pour l’organisation notamment du crédit, pour la défense de ce qui reste de la propriété arabe contre des empiètements trop rapides et trop brutaux. Je suis sûr que si la France voulait et savait apparaitre comme le peuple de la justice, en accordant aux Arabes le droit de vote, elle ne pourrait qu’agrandir sans péril la puissance et le rayonnement de la France elle-même. C’est par l’élargissement des portes de la cité française, assez généreuse et assez vaste pour accueillir le plus grand nombre de ses enfants, que vous résoudrez le problème algérien. »

La guerre entre l’Espagne et les États-Unis
L’Espagne est en train de perdre Cuba. « Dans la guerre qui s’annonce entre les États-Unis et l’Espagne, il est impossible de former des vœux pour l’un ou pour l’autre combattant. Ah ! s’il s’agissait vraiment de l’indépendance de Cuba et des garanties de justice auxquelles les Cubains ont droit, tous les hommes généreux et honnêtes auraient vite pris parti. Mais, en réalité, il s’agit de la lutte entre deux puissances d’oppression, entre deux formes d’exploitation. D’un côté, il y a l’exploitation rétrograde et surannée de la catholique Espagne qui dévore la substance même de Cuba ; de l’autre côté, il y a l’exploitation aventureuse de la capitaliste Amérique qui veut annexer Cuba à sa puissance industrielle. Les Cubains n’échapperont aux fonctionnaires espagnols que pour être livrés aux spéculateurs yankees. Nous allons peut-être assister au conflit sanglant de deux brigandages. » Le pape a proposé une intervention conciliatrice. Mais il serait bien naïf de penser qu’une simple prédication morale peut, dans l’état du monde, apaiser les rivalités implacables des intérêts et des convoitises déchaînées. En tout cas, on aurait le droit de dire à la papauté (La Lanterne, 10 avril 1898) : « Pourquoi n’êtes-vous pas intervenue plus tôt ? Puisque la catholique Espagne est docile à votre parole, pourquoi ne l’avez-vous pas avertie qu’elle violait, à Cuba, depuis longtemps, toutes les règles de la justice et tous les droits de l’humanité ? Pourquoi avez-vous permis que, par les exactions de ses fonctionnaires et l’odieuse partialité de ses lois, elle réduisît les Cubains au désespoir et à la révolte ? Si vous aviez plus tôt prêché à l’Espagne la modération et l’équité, vous auriez prévenu le conflit qu’à cette heure il est presque impossible d’arrêter. Mais non : de même que vous avez laissé égorger les Arméniens sans un mot de protestation, vous avez laissé opprimer et spolier les Cubains. Vous vous êtes donc associé, ô pape que l’on dit grand, à tous les grands crimes de notre temps et votre tardive et inutile intervention n’est qu’une grimace de pitié. » Entrés en guerre et victorieux, les États-Unis confirment le constat de Jaurès : « Le capitalisme, nécessairement agressif et combatif, conduit au militarisme » (La Petite République, 28 juillet).

Retour en France
Pendant ce temps, en France, le nationaliste Millevoye « sonne le combat contre la protestante Angleterre et la protestante Amérique pour la catholique Espagne. Il invite la France à entrer, sous la direction de la Russie, dans une vaste ligue de toutes les forces cléricales et absolutistes. » L’héroïne populaire Jeanne d’Arc est récupérée par les cléricaux alors que, en la brûlant, l’Église a commis un crime abominable. Elle croyait au surnaturel chrétien, mais elle y croyait à sa manière, ce qui, pour l’Église, était pire que de n’y pas croire. » Après l’avoir brûlée, l’Église la ramène vers elle par « une lente et jésuitique dénaturation de l’histoire ». « Se prêter à cette répugnante tactique de sacristie, permettre à l’Église de s’emparer publiquement, dans des cérémonies officielles, de la pauvre et grande fille qu’elle a mise au bûcher me parait, pour le parti républicain, la pire duperie et la plus triste humiliation intellectuelle. »
« Et puis, qui ne voit encore l’arrière-pensée ? Ce que veut la réaction, c’est exploiter l’idée de Patrie ; c’est montrer que la Patrie est inséparable de la religion. Il sera impossible, dans la fête nationale de Jeanne d’Arc de ne pas faire une large part aux cérémonies religieuses. Du coup, voilà l’Église dépositaire de l’idée de Patrie. Voilà les gouvernants, les généraux, les fonctionnaires groupés autour du prêtre qui parlera de haut au nom de la France. L’Église, servie par la naïveté des républicains, va confisquer à la fois Jeanne d’Arc et la Patrie. Et si nous ne nous inclinons pas devant cette violation cynique de l’histoire et cette comédie de patriotisme clérical, elle nous accusera de manquer de respect à la bonne Lorraine et d’être les complices de l’Anglais. Elle nous jettera au visage les cendres du bûcher où fut consumée la vaillante et grande paysanne. Quelle lugubre bouffonnerie, et comment ceux qui aiment la République peuvent-ils la livrer ainsi à la dérision de ses ennemis ? Comment ceux qui aiment Jeanne peuvent-ils la livrer à l’outrageant baiser de ses bourreaux ? »
C’est dans ce contexte que se produit l’évolution décisive de la pensée de Jaurès sur l’affaire Dreyfus. Début janvier 1898 encore, par discipline de parti, il signe le manifeste du groupe parlementaire socialiste renvoyant dos à dos dreyfusards et antidreyfusards. Mais, en séance, le 22 janvier, n’en pouvant plus, il s’écrie : « Savez-vous ce dont nous mourons tous ? Je le dis sous la responsabilité de ma conscience personnelle : nous mourons tous, depuis que cette affaire est ouverte, des demi-mesures, des réticences, des équivoques, des mensonges, des lâchetés. »

Pour en savoir plus sur l’affaire Dreyfus, les ouvrages sérieux sont nombreux. En voici deux publiés récemment à Toulouse par Privat :
– Vincent Duclert, L’affaire Dreyfus, Quand la justice éclaire la République (2010).
– Marie Aynié, Les amis inconnus, Se mobiliser pour Dreyfus (2011).

Prochain chapitre :
La défaite, 1898

Défendre les verriers, défendre les Arméniens 1895 – 1897

Chapitre X
Défendre les verriers, défendre les Arméniens
1895-1897

Membre du Parlement, assumant un rôle national, Jean Jaurès habite à Paris avec sa femme et sa fille Madeleine. Mais il reste tarnais par sa résidence d’été à Bessoulet et parce qu’il représente la circonscription de Carmaux. Or, la recomposition de la droite a fait d’elle une force ; elle contrôle le gouvernement, soutenue par la puissance de l’Église et des classes dirigeantes. L’adversaire déclaré de ceux qui se disent les « modérés » est le socialisme, et tout est fait pour le briser. À Carmaux, les ennemis des dominants sont les ouvriers syndiqués, leur leader Calvignac et leur député. Gilles Candar et Vincent Duclert écrivent à juste titre : « Le patronat est décidé à ne rien lâcher et même à organiser la reconquête électorale de la ville et de la circonscription, grâce à l’alliance de tous les conservateurs. »

1. « Il s’agit de Carmaux »

Calvignac, maire, a commis l’erreur de ne pas procéder à temps à la révision des listes électorales. Il a été suspendu par le préfet, puis révoqué, le 12 mars 1894, et déclaré inéligible pendant un an. Démission collective du conseil municipal. Nouvelles élections remportées par les socialistes. Calvignac réélu maire. Élection annulée. Le conseil municipal décide alors que le premier adjoint, Jean-François Mazens, exercera les fonctions de maire pendant un an et cèdera ensuite la place. Au bout d’un an, soumis à la pression du préfet Doux qui veut à tout prix éliminer Calvignac, Mazens s’incruste au poste de maire. Le traitre et vendu se plaint alors d’avoir été qualifié de traitre et de vendu par Calvignac et par Baudot, conseiller municipal, secrétaire du syndicat des verriers.
Jaurès suit de près le procès : « Non seulement parce qu’il s’agissait de mes compagnons de lutte et de mes amis Calvignac et Baudot, mais aussi parce que j’avais plaisir à surprendre, dans une affaire où je sais exactement la vérité, le fonctionnement de ce qu’on appelle la justice. » Dans cet article de La Dépêche du 22 mai 1895, il rappelle toutes les tentatives contre Calvignac afin de le rendre inéligible. Il n’a prononcé aucune insulte contre Mazens : tout Carmaux le sait ; les deux seuls témoins à charge sont Mazens lui-même et le commissaire de police ; on refuse d’entendre les témoins à décharge. Même si les mots contestés avaient été prononcés, les « coupables » devraient s’en sortir avec une condamnation à une légère amende. Mais une peine d’un mois et un jour de prison serait accompagnée de cinq années d’inéligibilité. Alors, le réquisitoire du procureur de la République « n’a été qu’une longue et fantaisiste diatribe contre le rôle politique de Calvignac et il a terminé par ces paroles textuelles que je livre aux méditations des hommes de bonne foi, je dirai même, tout simplement, des hommes sensés de tous les partis : « Il faut reconstituer à Carmaux le principe d’autorité ; il s’agit d’un incident sans grande importance ; il s’agit d’un simple outrage, mais il s’agit de Carmaux. » » Et Jaurès d’appuyer : « M. le procureur de la République ne m’en voudra pas de ces constatations : elles seront pour lui un titre nouveau à la faveur gouvernementale », celle des ministres Ribot, Trarieux, Leygues.
Courte lettre de Jaurès au directeur de La Dépêche, le 28 mai : « C’est donc chose faite : Calvignac et Baudot sont condamnés à quarante jours de prison. Le but poursuivi est atteint et le baron Reille peut remercier les magistrats de la République : Calvignac est pour cinq ans inéligible. » Mais Jaurès ne peut en rester là. Son article du 6 juin est intitulé « Justice ». Il revient sur les mots du procureur Bertrand, « Il s’agit de Carmaux », désormais célèbres, « en train de devenir proverbe ». « Quand les pouvoirs s’affolent, quand ils perdent tout bon sens et toute équité, il se trouve toujours un homme pour livrer leur secret avec un éclat et une candeur incomparables ! Le procureur Bertrand rayonne de cet éclat spécial, et son mot restera. » Et pendant ce temps, la justice se refuse à poursuivre « les écumeurs du Panama ». « Ah ! quelle prostituée que la justice ! »
Un peu plus tard, il s’adresse à nouveau aux magistrats, avec l’ironie féroce dont il est parfaitement capable : « Vous attendez la douce rosée des faveurs gouvernementales. Répondez-moi, car, maintenant que votre œuvre est faite, nous pouvons causer de bonne amitié : à quand votre promotion, monsieur le procureur ? à quand votre présidence d’Albi, monsieur le juge ? Il me semble vraiment que l’on tarde un peu et que vous méritez un peu plus d’empressement et de bonne grâce. »
En appel, à Toulouse, la pièce est rejouée à l’identique. L’avocat général s’en prend personnellement à Jaurès, par-dessus la tête des accusés, une erreur qui lui vaut la réplique suivante dans La Dépêche du 25 juin : « Pendant près d’une heure vous vous êtes tourné vers moi, et vous m’avez pressé de questions, et accablé de sévérités. Je ne m’en offense pas. Le procédé était étrange, et beaucoup l’ont trouvé incorrect : car je ne pouvais, personnellement, vous répliquer. Mais Viviani était là pour répondre en notre nom ; il vous a répondu, en effet, et je vous remercie de lui en avoir fourni l’occasion. Je ne m’indigne pas non plus des singuliers commentaires que vous avez faits de mes derniers articles de La Dépêche. Parce que j’ai dit que la loi, maniée au profit d’un parti par des magistrats passionnés, n’était plus que le déguisement de la force, parce que j’ai dit que les juges enseignaient ainsi eux-mêmes le mépris de l’autorité et glissaient dans les consciences indignées des ferments révolutionnaires, vous avez déclaré que j’excitais les citoyens à la révolte contre les lois. De là, avec cette logique rapide qui illustra jadis les juges des commissions mixtes [organes de la répression de la résistance républicaine au coup d’État de 1851], vous avez conclu que j’étais presque anarchiste, et il me semblait sentir, au bercement de vos paroles, le délicieux roulis de la déportation. Oserai-je dire que je vous juge moins sévèrement que vous le pensez sans doute ? Il m’a paru une ou deux fois qu’il y avait en vous un léger trouble. Vous nous avez priés de telle sorte de croire à votre sincérité que j’ai bien vu qu’il vous en coûtait de renoncer à l’estime de vos adversaires. Vous pouvez, du haut de votre siège, outrager les hommes indépendants qui luttent contre l’arbitraire du pouvoir, mais il vous en coûte encore de sentir, sur le procès soutenu par vous, le mépris des honnêtes gens. Vous vous habituerez, monsieur ! »
Dans un de ses articles sur le harcèlement dont est victime Calvignac, Jaurès a écrit une phrase que l’on pourra réutiliser dans le chapitre sur l’affaire Dreyfus : « Le premier châtiment de ceux qui ont commencé à faire le mal est qu’ils sont obligés de continuer. » Le relai est pris à Carmaux par le patron de la verrerie Sainte-Clotilde.

2. Un cas social : Rességuier

Lorsque ce vieil homme, qui avait réussi dans les affaires, fut pris du démon de la politique, il se présenta aux législatives de 1889 à Toulouse et demanda à ses ouvriers de Carmaux un texte de soutien. Leur réponse et sa défaite l’indisposèrent : « Vous êtes, en effet, pour nous, à la verrerie, un bon patron : nous vous en savons gré, et nous le reconnaîtrons par toute notre attitude à l’usine. Mais nous sommes des citoyens libres, nous sommes socialistes, c’est contre des socialistes que vous luttez, et, au point de vue politique, nous faisons des vœux pour vos adversaires. » Il se rapprocha des Reille-Solages, fit entrer le marquis parmi les actionnaires de la verrerie, et commença à s’opposer à son personnel.

Deux attitudes : Rességuier, Jaurès
Le conflit s’aggrave lorsque Rességuier renvoie le militant syndical Baudot et refuse de recevoir une délégation ouvrière. Averti, Jaurès se rend à Carmaux où il prêche la conciliation en expliquant que le patron n’attend qu’une grève pour briser le mouvement ouvrier ; il a constitué un stock de bouteilles si important qu’il peut tenir plusieurs mois sans que l’usine fonctionne. Rességuier refuse l’arbitrage ; il refuse même de reprendre le travail avec les syndiqués lorsqu’ils acceptent le renvoi de Baudot. C’est trop ! « Quand on a su que le patron ne voulait plus recevoir ses ouvriers qui acceptaient ses conditions, quand on a vu qu’il voulait les affamer pour les réduire en une entière servitude, il n’y a eu, en effet, dans toute la France républicaine, qu’un cri de douleur et d’indignation. »
Pas dans toute la France, cependant, et on peut lire dans la prestigieuse Revue des Deux Mondes : « Pour la première fois, on va voir une compagnie industrielle regimber résolument contre les prétentions des ouvriers et leur imposer les siennes. Il était convenu jusqu’ici que les ouvriers, conduits par leur syndicat, avaient tous les droits, et qu’eux seuls en avaient… M. Rességuier a changé tout cela. »
Jaurès adresse des dépêches au ministre de l’Intérieur et au président du Conseil pour attirer leur attention sur les tentatives de conciliation et sur l’intransigeance du patron. Au journal Le Temps, il explique qu’étant personnellement visé par ce qui se passe à Carmaux, il a la responsabilité de trouver de l’argent permettant aux verriers de tenir. La Dépêche et La Petite République organisent des souscriptions. Dans ses articles, Jaurès exprime la profondeur des sentiments qu’il éprouve : « Devant l’immensité du problème social qui trouble et sollicite toutes les consciences et tous les esprits, j’avais rêvé, je l’avoue, d’autres luttes, plus nobles et plus hautes : j’avais rêvé des luttes d’idées, des luttes de doctrine et de principe, de nobles luttes de parti devant le suffrage universel vraiment libre et vraiment souverain. Je ne trouve devant moi que de basses et ignominieuses combinaisons. J’avais rêvé aussi (m’accuse d’orgueil qui voudra) d’autres adversaires. N’importe ; ils ne m’abaisseront pas à leur niveau et je les combattrai de près sans jamais me ravaler à eux. Il y a deux forces qui toujours me relèvent. D’abord, malgré l’animation du perpétuel combat auquel j’ai donné ma vie, je retrouve parfois, en une heure rapide de solitude, les maîtres de la pensée qui ouvrent aux hommes le chemin des cimes et de l’éternelle sérénité. Et puis, et surtout, quand j’ai la nausée de tous les mensonges, de toutes les combinaisons égoïstes, de toutes les brutalités plates par lesquelles les hommes d’argent, servis par les hommes du pouvoir, essaient de prolonger leur domination, je me retourne vers quelques-uns de ces travailleurs si mal connus, si calomniés par les dirigeants : et je vois que, sous l’accablement de la besogne quotidienne, leur esprit a réussi à s’élever vers le problème social, vers le problème humain ; je vois que sous tous les périls, sous toutes les menaces, leur conscience ne fléchit pas et accepte tous les sacrifices. Alors, je suis rassuré sur la nature humaine ; et c’est avec un tranquille mépris que je regarde opérer la police gouvernementale et patronale. »
Point de désespoir, donc, et même de l’humour après les basses attaques dont il est victime. Georges Renard, directeur de La Revue socialiste, a raconté un épisode significatif lors d’un meeting tenu à Toulouse en faveur des verriers de Carmaux en septembre 1895 : « Un repas modeste, et nécessairement rapide, nous fut offert avant la réunion, par les députés radicaux du département. Quel ne fut pas mon étonnement en lisant le lendemain dans Le Télégramme le récit de notre soirée. Nous avions fait, parait-il (aux frais de la caisse de grève naturellement), un banquet dont le journal publiait le somptueux menu : du potage bisque à la bombe glacée, en passant par les perdreaux sur canapé, les asperges en branche, etc., le tout arrosé de vins fins et de champagne. » Mais Renard ajoute une phrase qui prouve qu’il n’a pas compris toute la personnalité de son ami : « Ce qu’il y a de plus drôle, ce fut le dépit naïf de Jaurès en lisant ce menu fantaisiste : – Vous avez donc mangé du perdreau, des asperges ? Comment se fait-il que je n’en ai pas eu, moi qui les aime ? » Naïf, Jaurès ? Non. Il s’agit d’un nouveau trait de cet humour jaurésien que les historiens n’ont peut-être pas perçu, en tout cas pas mis en valeur, et qu’on retrouve dans la lettre qui suit.

Lettre au Journal des Débats (25 août 1895)
« Depuis quelques jours, j’ai appris par les Débats et bien d’autres journaux, que j’étais châtelain et riche. Si j’étais riche, en effet, je n’en serais point embarrassé devant mes compagnons de lutte. Le parti socialiste n’exige pas de ses militants qu’ils soient à la merci de l’ennemi. Il est trop commode au grand capital de tenir sous sa dépendance absolue ceux-là même qui le combattent, et de mater le socialisme par la faim, comme il l’essaye à Carmaux. Pour toute fortune, nous possédons, ma femme et moi, une terre d’un revenu annuel de quatre cents francs. M’accorderez-vous que dans ma vie errante de propagandiste je dépense ce revenu, et bien au delà, pour mon parti ? Quand au « château » de Bessoulet, je lisais ces jours-ci dans un journal monarchiste de la région, très animé pourtant contre moi, que c’est « une blanche et modeste maison ». Voilà, monsieur, une grave question de vocabulaire : je n’ose pas la décider tout seul et sans le concours des Débats. Votre journal aime les nuances de style et l’élégance exacte des termes. Venez, je vous prie, vérifier sur place le mot qui convient. N’ayant ni concierge ni laquais, je vous recevrai moi-même, mais très cordialement, à la porte de « notre parc ». Nous causerons un peu, si vous acceptez cette courte trêve, à l’ombre douce d’un beau tilleul. Je ne suis pas sûr de pouvoir, comme le sage de Virgile, vous offrir à notre table des fruits de notre jardin, car il est mal abrité du vent, et les arbres trop secoués trompent souvent notre attente. Mais nous avons d’aimables voisins qui complètent parfois notre dessert ; dans quelques semaines, nos châtaigniers nous donneront de belles châtaignes, et mon frère, qui sert la République dans la marine, comme on disait jadis, nous a apporté de Samos quelques bouteilles d’excellent vin. Je vous promets de vous recevoir en toute sincérité et sans rien dissimuler de notre luxe. »

La roue tourne
Les choses commencent à tourner mal pour Rességuier. La solidarité en faveur des verriers s’organise dans la France entière. Jaurès fait une tournée de conférences. À Narbonne, il parle dans l’ancienne église Lamourguier : « Dans cette vieille église où l’on enseignait autrefois qu’il y avait des hommes supérieurs qui avaient le droit de brûler et de torturer leurs semblables, nous enseignons aujourd’hui qu’il n’y a de vrai que la liberté et la justice. À la vieille foi chrétienne, nous substituerons la foi socialiste qui transformera les hommes en répandant la lumière et la vérité. » Salué à son arrivée par une triple salve d’applaudissements, Jaurès raconte toute l’affaire de Carmaux depuis 1892 et l’élection de Calvignac à qui on a dit : « Tu veux être maire, soit, ceins donc ton écharpe, mais ce sera autour d’un ventre vide. » Il obtient ici « rires et bravos », et il sait également susciter l’indignation et le soutien aux verriers victimes de Rességuier. Des interventions aussi efficaces ont lieu à Toulouse et à Paris, où la foule du Tivoli insiste pour que Jaurès, fatigué, se repose pendant que l’on fait une quête fructueuse. Là, il affirme :
« Je veux et j’aime la paix, et je la voudrais, pour notre société tourmentée, et prochaine et complète. Moi aussi, il me plairait de respirer la douceur des grands horizons lumineux. Moi aussi, au lieu de m’épuiser en âpres disputes et en paroles contentieuses, au lieu de crier dans la bataille, j’aimerais m’entretenir fraternellement avec les autres hommes, de cœur à cœur et d’esprit à esprit, des hauts problèmes que multiplie pour nous l’univers indéchiffrable et éternel ! Mais à quoi bon ce rêve ? C’est la loi de la nature et de l’histoire ; il faut lutter, et c’est au prix de la lutte que nous arrachons à l’âpreté des choses quelques brèves illusions de paix. Dans cette lutte universelle et éternelle, ceux-là seuls sont nobles et bons qui ne se résignent à l’écrasement ni pour eux ni pour leurs frères, qui affirment hardiment leur droit à la liberté et à la vie, et qui travaillent en même temps à alléger la souffrance des autres. »
Rességuier est même critiqué par un actionnaire de sa société, lui reprochant d’avoir agi seul, sans consulter son conseil d’administration, en véritable tyran. Et Jaurès de s’adresser à ses lecteurs de La Dépêche : « J’ai cherché en vain dans Les Débats et dans Le Temps des gémissements sur la tyrannie de M. Rességuier : avez-vous été plus heureux que moi ? » Le préfet et le patron multiplient les provocations. On arrête les trésoriers de la caisse de grève. On menace les familles des verriers. Rességuier invente un attentat contre lui, un coup de revolver que personne n’a entendu. Il porte plainte contre les dirigeants syndicaux et, au cours du procès, le procureur Bertrand désigne Jaurès : « C’est cet homme, messieurs les juges, qui pervertit les esprits par ses idées malsaines et sans doute par sa présence ici il a tenté d’exercer sur vous une pression déloyale. » Sur le terrain, Jaurès est physiquement menacé par les patrouilles du préfet. La population carmausine le protège. Marcelle Auclair rapporte le témoignage du gendarme Thauziès : « J’avais appris qu’un gendarme était désigné pour s’arranger de manière à abattre Jaurès. À partir de ce moment, je m’attachai à cet homme, je ne le quittai plus. Un jour, dans une bagarre, le voyant qui cherchait à s’approcher de Jaurès, je lui dis : « Si tu fais ce que tu as promis, je te descends. » »
Rességuier fait venir des ouvriers de Rive-de-Gier, Bordeaux, du Nord, en prétendant que la grève est terminée. À leur arrivée à Carmaux, il les fait escorter par la gendarmerie jusqu’à l’usine où ils sont enfermés. La plupart constatent alors qu’on les a trompés et cherchent à s’évader. « Oui, s’en évader », souligne Jaurès le 16 octobre, dans un article-témoignage (« Choses vues ») : on a retardé le départ d’un train pour permettre aux gendarmes de conduire à Carmaux quelques ouvriers qui commençaient à se poser des questions ; l’aurait-on fait pour une mère de famille ? Manigances et violences inutiles : plusieurs des ouvriers dévoyés par Rességuier repartent chez eux.

Devant les députés
Attention ! dit Jaurès, c’est bientôt la rentrée parlementaire. Les 24 et 25 octobre, il expose à la Chambre les éléments d’un dossier qu’il connait bien. Par exemple à propos du « coup de revolver fantôme » : « Je n’ai pas à formuler mon opinion sur l’authenticité de l’attentat : ce qu’il y a de sûr, c’est que jusqu’ici il n’a fait de mal qu’à nous ; ce coup de feu, tiré à bout portant, dans une rue d’une largeur de huit mètres, où passaient des groupes nombreux, où stationnaient à proximité policiers et gendarmes, n’a été entendu par personne. »
La suite aussi ne manque pas d’intérêt : « Ah ! Messieurs, il faut en finir avec la légende de la modération des modérés ! M. Rességuier se plaint des provocations de nos journaux. Samedi dernier, son journal, commandité par lui, rédigé par ses amis, imprimait : « Nous avons entendu hier, jour de marché, près du guichet de la poste, un paysan qui disait : Mais enfin, ce Jaurès, on ne s’en débarrassera donc pas bientôt, d’un coup de barre de charrette entre tête et cou ! » Eh bien, monsieur le Garde des Sceaux, si l’un de nos journaux avait imprimé quelque chose d’analogue, n’auriez-vous pas ouvert contre nous une instruction pour paroles provocatrices ? (Applaudissements à l’extrême-gauche.) L’avez-vous fait ? Ah ! Je ne vous le demande pas ! Tout cela ne compte guère. Un jour viendra peut-être, en effet, où nous serons abattus précisément par un de ceux que nous voulons affranchir. C’est du même peuple souffrant que sortent, selon le vent qui souffle, les violences des révolutions ou les violences des réactions, et la même mer soulevée, brisant les navires qui se combattent, en a plus d’une fois réconcilié les débris dans ses profondeurs. (Vifs applaudissements.) Qu’importe après tout ! L’essentiel n’est pas qu’à travers les innombrables accidents de la vie et les agitations de l’histoire nous soyons épargnés par la faveur des hommes ou par la grâce des choses ; l’essentiel est que nous agissions selon notre idéal, que nous donnions notre force d’un jour à ce que nous croyons la justice, et que nous fassions œuvre d’hommes en attendant d’être couchés à jamais dans le silence de la nuit. (Vifs applaudissements.) »
L’ironie n’est jamais loin, par exemple lorsqu’il décrit les hommes du préfet cernant l’hôtel où quatre députés socialistes sont descendus ; pour tuer le temps, Jaurès lit à haute voix des passages du seul livre disponible, Les Châtiments de Victor Hugo. « Et pendant ce temps-là, sous les fenêtres à demi ouvertes, tous vos gendarmes écoutaient, et ils crurent à des propos insurrectionnels ! (Rires.) Et ils coururent au préfet, ils coururent aux journalistes bien pensants qui télégraphièrent aux journaux de M. Rességuier et ceux-ci contèrent que, toute la nuit, j’avais animé mes camarades à la résistance par le fer et par le sang. (Nouveaux rires.) »
« Vous avez ri, Messieurs, mais je ne suis pas pour cela désarmé. Il ne suffit pas, pour que des attentats contre la liberté des citoyens soient excusables, qu’ils soient ridicules. » Et Jaurès de décrire perquisitions illégales, charges de gendarmes à cheval. « Messieurs, il faut que tout cela cesse ! Les verriers de Carmaux ne demandent qu’une chose, c’est que la lumière soit faite. J’ose espérer que c’est la majorité gouvernementale elle-même qui prendra l’initiative d’exiger de son gouvernement la répression impitoyable de ces scandales et de ces abus. » À la suite de l’intervention de Jaurès, le ministère Ribot chancelle et tombe trois jours plus tard. Marcelle Auclair peut écrire : « Les patrouilles du préfet Doux, emportées par leur élan, avaient culbuté le ministère. » Il laisse place à un gouvernement radical présidé par Léon Bourgeois ; si celui-ci devient « un ministère de réparation et de libération, c’est en grande partie à la fermeté des verriers de Carmaux qu’on le doit », dit Jaurès. « Marqués d’infamie », Leygues et Trarieux ne sont plus ministres ; le préfet du Tarn est déplacé. Le 13 novembre 1895, Jaurès annonce la formation d’une Société des verriers qui va dresser face à Rességuier une verrerie ouvrière.

3. La Verrerie ouvrière

Statue de Jaurès à la VOA

Une chose est de prendre la décision de créer une telle entreprise ; passer aux actes révèle une série de problèmes, et Le Temps, perfide, annonce qu’il coulera beaucoup d’eau dans le Tarn avant qu’elle soit opérationnelle.

Trouver le capital
Il faut donner à cette entreprise un statut. Certains pensent à créer une coopérative ouvrière des verriers de Carmaux comme à Rive-de-Gier, mais l’échec de celle-ci n’est pas encourageant. Jaurès propose une idée originale et de plus large portée : la Verrerie sera la propriété de tout le prolétariat organisé de France. Pour cela, une immense souscription est lancée auprès des syndicats et des coopératives : 400 000 francs de billets à 20 centimes, somme complétée des 100 000 francs qu’une riche dame excentrique a chargé Rochefort de donner à une œuvre sociale. Rochefort est ce journaliste qui s’est fait connaitre à la fin de l’Empire, en 1868, par sa célèbre formule : « La France contient 36 millions de sujets, sans compter les sujets de mécontentement. » Ayant soutenu la Commune, déporté en Nouvelle-Calédonie, sa révolte contre l’ordre établi l’a conduit finalement derrière le général Boulanger, et ses positions en 1895 sont ambiguës. Jaurès le trouve superficiel et ne l’aime guère, mais se force à le supporter, dans l’intérêt des verriers.
Tous les articles de Jaurès en cette fin d’année 1895 contiennent des appels à la souscription, et il ouvre 1896 avec un texte intitulé « En marche » qui souligne la ténacité des verriers et leurs capacités : la Verrerie ouvrière « sera une vigoureuse réponse au défi patronal, à l’arbitraire et à l’arrogance des grands verriers, et elle sera aussi une affirmation éclatante des facultés d’organisation de la classe ouvrière. C’est là vraiment ce qui rend l’expérience féconde pour l’avenir, et c’est là aussi ce qui excite les alarmes des Débats et du Temps. Aussi ils sourient à chacune des difficultés inévitables que nous rencontrons. Ils les exagèrent à plaisir, pour énerver l’opinion et pour nous décourager s’il était possible. Vaine tactique ! Nous sommes résolus à ne nous rebuter devant aucune difficulté, à ne nous arrêter devant aucun obstacle. »

Carmaux ou Albi ?
Mais un grand problème vient à se poser. La nouvelle usine devait être installée en face de celle de Rességuier, et il est arrivé à Jaurès de parler de la Verrerie ouvrière de Carmaux. Cependant il faut tenir compte d’aspects concrets : le terrain ne convient pas ; pour la fourniture du charbon, il faudrait passer par la Compagnie Reille-Solages, et celle-ci accorde à Rességuier des tarifs préférentiels. Les verriers étudient l’implantation à Albi, faubourg de la Madeleine. Jaurès sait que ce choix risque de peser de manière défavorable lors des prochaines élections à Carmaux et de faire tomber une citadelle socialiste dont il a la responsabilité. Mais les verriers ont bien étudié le dossier et il faut tenter l’expérience dans les meilleures conditions. Ils viennent lui dire : « Ce sera sans doute bon pour nous d’aller à Albi, mais cela vous fera peut-être du tort à vous, que nous y allions. » Il répond qu’ils n’ont pas à s’occuper de lui, qu’il lutte pour eux et non pour lui. Cinq personnalités socialistes suivent l’avis des experts et les verriers décident, par 260 voix contre 60, de construire la VO à Albi.
À Carmaux, le traitre et vendu Mazens est balayé aux municipales de mai 1896. À Albi, les verriers construisent eux-mêmes leur usine, subissant de rudes privations. Tandis que les journaux réactionnaires raillent la moindre difficulté rencontrée, les verriers triment : « Chacune des pierres de la Verrerie qui s’élève représente un dévouement, une privation, une souffrance, et, des fondements jusqu’au faîte, la Verrerie ouvrière sera bâtie de la substance même du peuple socialiste, de ce qu’il y a de meilleur en lui. Ce grand effort populaire ne sera pas vain. » La solidarité du prolétariat français se manifeste ; Jaurès la constate dans ses tournées de propagande, à Reims, Montluçon, Bourges, Commentry en juillet 1896.
Le 17 septembre, il annonce l’inauguration prochaine après sa tournée à Narbonne « qui a tout fait pour les verriers depuis le commencement de la lutte ». Une forme de soutien, c’est que les coopératives de consommation passent commande à la VOA, et même que les ouvriers tirent parti de leur puissance de consommateurs : « Il dépend d’eux d’être servis dans les débits, dans les cafés, chez les marchands de vin, dans des bouteilles portant la marque de la Verrerie ouvrière ; qu’ils le demandent nettement et avec persistance ; qu’ils se rendent de préférence chez les débitants qui accèderont à ce désir, et il sera bientôt de l’intérêt de tous les débitants de les servir avec cette marque. Il sera de l’intérêt des grands fabricants de bière ou de liqueurs de proposer leurs produits dans des bouteilles de la Verrerie ouvrière, et ainsi les ouvriers feront servir au succès d’une œuvre ouvrière le mécanisme même du système capitaliste. À l’œuvre tous ! Il ne faut pas seulement aboutir, il faut que le succès ait quelque chose de triomphal. Il faut qu’il serve de leçon éclatante au grand patronat. Il faut qu’il empêche tous les Rességuiers inconnus de recommencer l’œuvre mauvaise du Rességuier connu. »

La fête
Le dimanche 25 octobre 1896, un an après l’intervention de Jaurès à la Chambre des députés, aura lieu l’inauguration de la Verrerie ouvrière « se dressant à Albi en face de la vieille cathédrale ». « C’est le signe de la foi socialiste et humaine se substituant dans la conduite des sociétés à l’antique dogme. Il faut donc que nous ayons pour l’œuvre populaire la ténacité, l’activité patiente qui ont permis au Moyen Âge de bâtir les monuments de sa foi. » Jaurès ajoute : « C’est avec une joie profonde que j’ai appris que Carmaux se préparait à participer à la fête. Certes, la décision qui portait ailleurs la Verrerie avait été cruelle à mes amis et à la population tout entière. Elle atteignait celle-ci dans ses intérêts immédiats, et elle apparaissait à mes amis comme un démembrement de cette petite armée ouvrière et socialiste qui avait traversé tant d’épreuves, soutenu tant d’assauts et livré tant de combats. Mais le sentiment socialiste est trop puissant à Carmaux pour n’avoir pas raison de tout autre, et c’est fraternellement que les travailleurs de Carmaux iront fêter, à Albi, la Verrerie ouvrière. » Jaurès suggère d’inviter à la fête tous les journalistes malveillants : « Et, pour ma part, je me propose d’y inviter les magistrats, et, en particulier, le procureur général, qui ont requis contre nous, sous prétexte que nous avions trompé les verriers par la promesse illusoire d’une verrerie chimérique. »
Enfin, Jaurès peut saluer « l’admirable fête d’inauguration ». Les délégations de militants sont impressionnées par les dimensions du terrain et l’aspect imposant de l’usine. Même les envoyés des journaux hostiles sont « remués par la grandeur de l’effort et la grandeur de la fête ». « Ils ont eu l’impression que quelque chose de définitif était fondé, qu’il devenait ridicule et malséant d’opposer un doute ironique ou une indulgente pitié à la chimère prolétarienne, et ils se sont inclinés avec une sorte de respect devant l’abnégation des ouvriers verriers et devant l’efficacité de l’action ouvrière naissante. C’est par là que la journée du 25 octobre restera vraiment une date dans l’histoire des luttes du travail et des tentatives sociales. »
« C’est au tour de Jaurès », écrit le journaliste de La Petite République, qui poursuit ainsi : « Jamais peut-être le superbe tribun n’avait été mieux inspiré, et par conséquent plus beau. Il fait nuit noire, et c’est sous la faible lueur de quelques lanternes vénitiennes que la foule empoignée écoute ce discours. Debout sur la tribune, émergeant de l’obscurité ambiante, Jaurès jette à l’auditoire les paroles qui suivent, et que l’on applaudit à tout rompre, à chaque période. »
« Je ne puis assister à cette admirable fête sans me reporter au souvenir des luttes que nous avons soutenues, il y a un an. On pouvait croire alors que la cause du prolétariat était compromise, car les préfets, la police et les magistrats s’étaient ligués contre vous. Aujourd’hui que la victoire est assurée, je veux saluer de nouveau ces verriers de Carmaux qui n’ont jamais failli dans la bataille ; quand sept, huit, dix des vôtres étaient emprisonnés, dix autres se levaient pour continuer le combat. Je salue aussi ces femmes vaillantes qui viennent prendre part à cette fête de l’espérance et du travail. Jamais elles n’ont amorti le courage de ceux-ci et quand on mettait la main sur l’épaule de leur homme, elles disaient : il y a bien des voleurs qui se promènent, on peut arrêter nos maris. (Longs applaudissements.) C’est grâce à tous les concours du prolétariat de France que la lutte peut être continuée. On n’a cessé de persévérer ; après la bataille de la grève a succédé la bataille de la verrerie, et cette bataille est gagnée. (Applaudissements répétés, cris : à bas Rességuier !) »
Montrant du doigt l’horizon, Jaurès termine ainsi : « Le jour qui tombe là-bas est le jour tombant de la force capitaliste, mais du côté de l’Orient, je vois déjà poindre l’aurore de la République de demain, la République sociale. Vive donc la République sociale !!! »
Une foule considérable, dans ses vêtements du dimanche, des guirlandes de fleurs, des banderoles, un banquet de 1500 convives… On chante La Marseillaise ; on réclame La Carmagnole. Se place là l’épisode de Jaurès montant sur une table et entonnant le chant révolutionnaire, repris en chœur. « Explosion, libération chez Jaurès après ces mois où il a été tendu vers le but, conscient des risques de cette épopée, exalté que ces hommes, avec lui, soient parvenus au but » (Max Gallo).
On crie : « Vive Jaurès ! Vive la République sociale ! »

Amende honorable
La VOA rencontre le succès ; la production augmente ; on va construire un troisième four ; les techniques de vente suivent. Et Le Temps, après beaucoup de textes hostiles, finit par publier, du 7 au 11 juin, une série de cinq articles d’Ardouin-Dumazet, fortement impressionné. Jaurès les évoque dans La Petite République du 12 juin :
« Avez-vous lu les lettres publiées par le journal Le Temps ? Elles sont bien curieuses, bien instructives. Tout d’abord, le rédacteur est circonvenu par la coterie opportuniste et réactionnaire d’Albi et par les agents préfectoraux : ce ne sont sur la Verrerie ouvrière qu’histoires navrantes, prédictions sinistres ; puis, le rédacteur se décide à voir de ses yeux. Il va à la Verrerie ; il regarde, il écoute, tout lui est ouvert, l’établissement, l’administration, la correspondance commerciale elle-même. On sent qu’il est gagné par la cordialité, par l’élan de foi, par l’énergie enthousiaste de ces braves ouvriers qui travaillent à une grande œuvre ; il est vaincu par l’évidence du vrai, par le spectacle de l’activité confiante et robuste. Et que dit-il ? Il constate que les sacrifices admirables du prolétariat n’ont pas été gaspillés. Avec ces fonds du peuple ouvrier, les verriers, transformés d’abord en maçons et terrassiers, ont construit une puissante usine, « dont l’élégance et le développement surpassent ceux de beaucoup de verreries patronales ».
« Et les fours ? En pleine activité.
« Et les commandes ? L’administrateur ouvre devant le journaliste le courrier du matin qui apporte des commandes importantes, et aussi des encouragements, des félicitations, « les bouteilles sont belles, la fourniture est irréprochable. » Et on sent qu’ébranlé enfin par ce contraste entre la réalité et les affirmations mensongères des grands journaux, pris de remords peut-être pour cette presse modérée de Paris qui a tenté de tuer par la calomnie une noble tentative, le rédacteur du Temps éprouve une sorte de joie à proclamer enfin la vérité. Il montre les chances de succès qu’a la Verrerie, la clientèle qu’elle peut attirer, et il conclut : « Les verriers sont pleins de foi. » »

Empêcher Jaurès de parler
Mais la lutte n’est pas terminée. Le ministère de gauche, mis en minorité devant le Sénat, Léon Bourgeois n’a pas l’énergie nécessaire pour s’imposer. Le gouvernement retombe entre les mains de Jules Méline qui se hâte d’enterrer les projets de réformes. Jaurès parle d’un « ministère sur pilotis » édifié dans le marais du centre. La chasse à Jaurès reprend à Carmaux après une courte accalmie. La police protège les groupes qui le sifflent et ceux qui, de leurs fenêtres, jettent sur lui « du plâtre, des farines et des savates ». Jaurès constate : « Nous avons à Carmaux des adversaires, des ennemis passionnés ; je leur ai toujours offert, dans les réunions publiques, la libre contradiction. Ce n’est pas ce qu’ils veulent. Ils veulent m’empêcher de rendre compte de mon mandat. » Les socialistes ouvrent une réunion ; les trublions interviennent et provoquent une bagarre ; la police disperse les assistants et arrête quelques partisans de Jaurès. Les « modérés » sont devenus le parti du désordre, et Jaurès en donne des exemples précis dans ses articles de La Dépêche, de La Petite République et même du Matin. Ainsi, dans ce quotidien parisien, le 29 octobre 1896 : « Nous sommes des combattants ; nous prenons la suite du combat engagé par le peuple ouvrier depuis cent ans, depuis que sous la Révolution bourgeoise elle-même la force et l’espérance ouvrières ont commencé à percer ; nous n’avons rien à désavouer de la longue et douloureuse bataille livrée avant nous, et nous voulons rester en communication constante avec toute la force vive et toute la passion du prolétariat en marche. Que ceux qui ne comprennent pas la nécessité historique et sociale de notre parti nous combattent et s’unissent contre nous à la réaction : c’est leur droit ; que des ministres aux abois essaient d’exploiter les chants révolutionnaires de nos banquets pour ramasser autour d’eux les timides : c’est leur rôle. »
Mais on vise toujours le député de Carmaux. Jaurès refuse de faire prendre des risques d’arrestation à ses amis. « Décimer les militants est une tactique connue. Savez-vous qu’en ce moment-ci, sur la plainte d’un des siffleurs les plus authentiques, vingt ouvriers sont assis devant le juge de paix pour « tapage injurieux » ? Il parait qu’en rentrant à Carmaux au retour d’une des expéditions conduites contre moi, le brave homme fut accueilli sur la route par des huées. Vite la magistrature instrumente. Or voici douze mois qu’une bande organisée et payée pour cela me poursuit sur tous les chemins de la circonscription, m’insulte et me siffle en plein jour sur les routes et sur les places, me jette du haut des fenêtres savates, œufs pourris et plâtras, m’accule, comme à Bourgnounac, au fond d’une remise, sortant des couteaux et me lapidant ; et non seulement « la justice » ne s’est pas émue, mais c’est la police qui rédige les affiches de provocation ; elle s’étale impudemment dans les voitures qui colportent les siffleurs, elle les renseigne au besoin sur la direction prise par moi ; les bons gendarmes sont obligés, souvent à contre cœur, de protéger la bande, et quand la magistrature s’émeut, c’est pour poursuivre nos amis. »
C’est là que le grand quotidien de Toulouse devient fort utile : « Que les lecteurs de La Dépêche me pardonnent si je me sers parfois de ce journal pour m’adresser à ma circonscription. Ils savent par quel complot permanent de la préfecture et du grand patronat, par quelle abominable politique de violence les réunions publiques me sont interdites ; je suis obligé de suppléer à la parole par la plume, et c’est par le journal que je reste en communication avec ceux qui m’ont élu et qui luttent avec moi. »
Autre moyen : « Ne pouvant m’adresser aux hommes assemblés, j’ai été, autant qu’il a dépendu de moi, les visiter dans les hameaux et à domicile ; je nouerai avec eux des relations plus étroites encore, plus familières ; et si mes ennemis m’imposent longtemps encore ce moyen de défense, je connaitrai tous les champs et toutes les maisons du pays que j’ai l’honneur de représenter et d’où, quoi qu’on fasse, on ne me déracinera pas. »

4. Contre les gouvernements de droite

Avec les activités liées à Carmaux et à la Verrerie, réunions, discours, articles, tournées de propagande, il y a de quoi occuper tous les instants du député Jaurès, et même l’épuiser. Son article du 22 janvier 1896 commence ainsi : « Que nos ennemis réactionnaires de Carmaux (et d’ailleurs) me fassent crédit de quelques semaines nécessaires au rétablissement de ma santé. Trois années de luttes incessantes et de perpétuelle fatigue de corps et d’esprit m’ont épuisé et mis pour quelque temps hors de combat. C’est le moment que choisissent ces fiers batailleurs pour m’appeler en champ clos. Que leur impatience guerrière se rassure ; je serai bientôt devant eux pour recevoir leurs coups et pour les leur rendre. »

Une République décevante
Que la République est dure pour les ouvriers syndiqués, et qu’elle est tendre pour les escrocs du Panama ! Jaurès avait pensé que la République deviendrait sociale, que les républicains seraient fidèles à leurs convictions en s’engageant dans des réformes profondes. Les velléités du ministère Bourgeois échouent devant le Sénat, que Jaurès a de plus en plus envie de voir supprimé. Ses articles et discours des années 1895-97 témoignent de cette lutte contre une institution rétrograde. Les autres ministères, qui s’appuient sur la droite recomposée, enterrent les retraites ouvrières comme l’impôt sur le revenu.
Dans un article très documenté (4 mars 1897), Jaurès donne un exemple précis de la pénétration du système capitaliste à Roquefort. La principale entreprise fromagère s’est transformée en société anonyme et a réussi à éliminer tous ses concurrents sauf un. Ce monopole s’accompagne d’une domination sur les éleveurs puisque la Société a désormais le pouvoir de fixer le prix d’achat du lait. Jaurès demande « à ces paysans du Larzac, qui se croient encore propriétaires, s’ils le sont en effet. Le véritable propriétaire de leur terre, c’est le capitaliste qui détermine comme il veut le prix des produits. Oui, ce sont les paysans qui mènent paître les brebis sur le grand plateau du Larzac ; mais c’est le grand capitaliste qui est le vrai propriétaire de ces brebis, puisqu’il achète le lait au prix qu’il veut, et qu’il laisse au paysan toute la peine, pour garder tout le profit. » En outre, la grande entreprise exploite les filles des paysans qui viennent travailler à la fabrication du fromage. Conclusion : « La société d’aujourd’hui n’est partout qu’oppression et désordre ; quand les paysans s’en seront aperçus, un ordre nouveau ne tardera pas à naître. »

Un regard plus acéré sur la politique extérieure
La transition vers les questions internationales se trouve dans le discours du 7 mars 1895 : la société capitaliste, violente et chaotique, porte en elle la guerre comme la nuée porte l’orage. « Tant que, dans chaque nation, une classe restreinte d’hommes possédera les grands moyens de production et d’échange, tant que cette classe pourra imposer aux sociétés qu’elle domine sa propre loi, qui est la concurrence illimitée, la lutte incessante pour la vie, le combat quotidien pour la fortune et le pouvoir, tant que cela sera, toujours cette guerre politique, économique et sociale des classes entre elles, des individus entre eux, dans chaque nation, suscitera les guerres armées entre les peuples. »
En juillet 1896, Jaurès participe au congrès socialiste international de Londres, au cours duquel a lieu une grande manifestation en faveur de la paix internationale, que le député français décrit avec enthousiasme : foule considérable « défilant librement et délibérant en plein air à quelques centaines de mètres du palais royal » [Hyde Park], musiques, quatre cents bannières déployées. Il remarque particulièrement celle-ci : « Les tailleurs ont un curieux emblème : c’est Adam et Ève après la faute. Chassés du Paradis, ils sont condamnés au tailleur à perpétuité, et la corporation ne leur ménage pas l’expression de sa gratitude. »
En France, il critique dépenses militaires et diplomatie secrète. Les « prétendus patriotes » ne savent que voter des crédits de plus en plus élevés pour l’armée. « Il est temps que les vrais patriotes, ceux qui veulent vraiment ménager les ressources de la France, appliquent à ces budgets énormes et toujours plus enflés l’esprit de contrôle et d’économie. Ce n’est pas tout de souffler sans cesse dans un clairon pour couvrir la plainte du peuple souffrant. Encore faut-il ne pas épuiser dans ces fanfares tout le souffle du pays. » Il faut également contrôler la diplomatie que mène le ministre des Affaires étrangères, Gabriel Hanotaux, et ne pas se laisser entrainer à la remorque de la Russie : « Les projets de la Russie en Orient deviennent très inquiétants pour nous. La Russie avoue sans détour qu’elle a tout intérêt à laisser la Turquie se désorganiser dans le déficit et la servitude, comme elle a intérêt à laisser l’Arménie à la merci des égorgeurs. Elle espère que l’heure viendra ainsi où elle pourra, seule, sans l’intervention de l’Europe, imposer à la Turquie et à l’Asie le protectorat exclusif de l’influence russe. Et nous jouerons, dans toutes les complications orientales, un rôle à la fois subalterne et périlleux, où nous serons exposés à tous les hasards en laissant à la Russie tout le bénéfice. » Ce texte contient une phrase sur la question arménienne à propos de laquelle Jaurès a essayé de réveiller la torpeur de la Chambre.

« Il faut sauver les Arméniens »
Sous ce titre, Vincent Duclert a réuni les discours de Jaurès du 3 novembre 1896 et des 22 février et 15 mars 1897. Il avait déjà consacré en janvier 1895, dans La Petite République, un article aux Arméniens, victimes de massacres, « premier maillon d’une longue chaine d’atrocités qui devaient aller de 1894 à 1922 » (V. Duclert). Le 3 novembre 1896, le député de Carmaux s’en prend d’abord à ceux qui, à droite, osent parler de provocations de la part des Arméniens. Non ! la responsabilité des massacres pèse sur les épaules du sultan Abdul Hamid, avec le silence complice des gouvernements européens.
Il laisse libre cours à son indignation : « Oui, messieurs, il a été accumulé contre les populations d’Asie Mineure un ensemble de faits dont on a pu dire qu’ils avaient à peine, à ce degré, quelques précédents. Mais si ces faits avaient été spontanés, si tous les viols, tous les vols, tous les meurtres, tous les pillages, tous les incendies s’étaient produits spontanément, il n’y aurait là qu’un élément accoutumé, malgré tout, de l’histoire humaine. Et, lorsque, dans les rapports officiels des consuls de l’Europe, j’ai lu le détail des brutalités atroces commises de concert par les Kurdes et par la soldatesque du sultan ; lorsque j’y ai vu les premières rencontres sanglantes de ces nomades dans les ravins et les bois, avec les pâtres et les laboureurs de l’Arménie, et la fureur soudaine des Kurdes, et la guerre d’extermination qui a commencé, et l’émigration des familles arméniennes partant de leurs maisons détruites par l’incendie ; et les vieillards portés sur les épaules, puis abandonnés en chemin et massacrés ; et les femmes et les mères affolées mettant la main sur la bouche de leurs enfants qui crient, pour n’être pas trahies par ces cris dans leur fuite sous bois, et les enfants cachés, tapis sous les pierres, dans les racines des arbres, et égorgés par centaines ; et les femmes enceintes éventrées, et leurs fœtus embrochés et promenés au bout des baïonnettes ; et les filles distribuées entre les soldats turcs et les nomades kurdes et violées jusqu’à ce que les soldats les ayant épuisées d’outrages les fusillent enfin en un exercice monstrueux de sadisme, avec des balles partant du bas-ventre et passant au crâne, le meurtre s’essayant à la forme du viol ; et le soir, auprès des tentes où les soldats et les nomades se livraient à la même orgie, les grandes fosses creusées pour tous ces cadavres, et les Arméniens fous de douleur qui s’y précipitaient vivants ; et les prêtres décapités, et leurs têtes ignominieusement placées entre leurs cuisses ; et toute cette population se réfugiant vers les hauts plateaux ; et puis, lorsque tous ces barbares se sont aperçus que l’Europe restait indifférente, qu’aucune parole de pitié ne venait à ceux qu’ils avaient massacrés et violentés, la guerre d’extermination prenant tout à coup des proportions plus vastes ; et ce n’était plus de petits groupes qu’on massacrait mais, dans les villes, par grandes masses de 3000 et 4000 victimes en un jour, au son du clairon, avec la régularité de l’exécution d’une sentence : voilà ce qui a été fait, voilà ce qu’a vu l’Europe, voilà ce dont elle s’est détournée ! Mais ce qui importe, ce qui est grave, ce n’est pas que la brute humaine se soit déchaînée là-bas ; ce n’est pas qu’elle se soit éveillée. Ce qui est grave, c’est qu’elle ne s’est pas éveillée spontanément ; c’est qu’elle a été excitée, encouragée et nourrie dans ses appétits les plus féroces par un gouvernement régulier avec lequel l’Europe avait échangé plus d’une fois, gravement, sa signature. Car c’est là ce qui domine tout : c’est le sultan qui a voulu, qui a organisé, qui a dirigé les massacres. »
L’Europe est complice par son silence. Elle a laissé le sultan achever « l’extermination à plein couteau, pour se débarrasser de la question arménienne ». Jaurès ajoute qu’une grande partie de la presse française a été payée pour se taire et, « puisque les gouvernements, puisque les nations égarées par eux sont devenus incapables d’établir un accord élémentaire pour empêcher des actes de barbarie de se commettre au nom et sous la responsabilité de l’Europe, il faut que partout le prolétariat européen prenne en mains cette cause même. (Ah ! ah ! au centre et à droite.) Il faut que partout, il manifeste son indignation et sa volonté, et qu’il oblige ainsi les puissances misérables qui laissent assassiner tout un peuple, à accomplir leur devoir d’élémentaire humanité. » Irrigué par des fonds ottomans, Le Matin cesse alors de commander des articles à Jaurès.
Rebondissement en février 1897 avec la révolte des Crétois contre les Turcs qui les oppriment et les massacrent, et le débarquement en Crète d’une force grecque. Au nom de la stabilité internationale, qu’elles bafouent allègrement de leur côté, les puissances européennes envoient des navires de guerre pour s’opposer aux Grecs. Le gouvernement français ne dit rien, même pas aux députés ; Jaurès le dénonce, ainsi que son allié russe qui souhaite profiter des troubles pour soumettre l’empire ottoman à sa tutelle.
« Sommes-nous assez les vassaux, les esclaves de l’autocrate russe pour entrer dans cette politique sournoise et ces desseins criminels ? Et n’avons-nous pas, nous Francs, à qui a été arrachée par la force l’Alsace-Lorraine, un intérêt de premier ordre à ne pas proclamer le droit de la violence, le droit de l’oppression ? Qui donc d’entre nous pourra revendiquer Strasbourg et Metz quand nous aurons, par la force de nos canons, empêché les populations grecques de la Crète de se réunir à leur vraie patrie, au centre vivant de leur religion et de leur race ? Il y a un siècle que les Crétois luttent contre la tyrannie turque. Tous les dix ans, ils se soulèvent et, à travers le bras de mer qui les sépare de la Grèce, ils jettent en langue grecque à leurs frères de religion et de race un émouvant appel. Et de plus, pour leur développement économique même, pour leur industrie, pour leur commerce, les Crétois ont besoin d’échapper à la stérilisante domination du Turc et de se rattacher à la nationalité hellénique. La Grèce avait donc le droit d’aller au secours de la Crète, et c’était un crime européen que de prendre parti contre elle pour le Turc. » [Après une période confuse, les Crétois vont finir par obtenir une autonomie, avant le rattachement à la Grèce de la grande île, berceau de la civilisation minoenne que les archéologues sont justement en train de redécouvrir.]
Mais l’œuvre de Gabriel Hanotaux ne s’arrête pas là. Sans que la représentation nationale en soit informée, il a lancé l’expédition Marchand, de l’Afrique occidentale française droit vers l’est, et elle va couper l’axe Nord-Sud du Caire au Cap que se réservent les Anglais. En 1898, Fachoda va concurrencer l’affaire Dreyfus dans la presse et dans les esprits échauffés.
Pour être complet sur les activités de Jean Jaurès, il faudrait encore signaler cinq articles denses sur le petit commerce, menacé irrésistiblement par les sociétés fortes en capitaux et par les coopératives ouvrières. Aucune demi-mesure ne pourra le sauver. Seul le socialisme pourra assurer à ceux qui l’exercent une situation meilleure, sous une autre forme et après la transformation générale de la société (La Dépêche, du 7 octobre au 18 décembre 1897). Toujours extrêmement documentés, ces articles citent également les romanciers témoins de leur temps. Et il ne faut pas oublier la suite des chroniques bimensuelles du Liseur, présentées dans le chapitre précédent. On ne pourra retenir ici que l’article élogieux sur la poésie de Rimbaud (5 décembre 1895), accompagné de longues citations de ce poète plein de « spontanéité dans la fantaisie » ; et celui sur Le Mannequin d’osier d’Anatole France (23 octobre 1897), un auteur avec qui Jaurès va s’engager dans l’affaire Dreyfus.

Pour en savoir plus :
– Sur les verriers : Joan Wallach Scott, Les verriers de Carmaux, Flammarion, 1982 ; Marie-France Brive et Roger Loubet, La Verrerie ouvrière d’Albi, Scandéditions, 1993.
– Sur l’Arménie : Jean Jaurès, Il faut sauver les Arméniens, présenté par Vincent Duclert, Éditions Mille et une nuits, 2006 ; Alphonse Cillière, consul de France à Trébizonde, 1895, Massacres d’Arméniens, Privat, 2010.
– Je remercie Alain Boscus de m’avoir confié, avant parution, les textes retenus pour les tomes 4 et 5 des œuvres de Jaurès aux éditions Fayard. Dans ces deux volumes, notamment, on pourra lire les comptes rendus des séances « animées » à la Chambre des députés, et admirer la connaissance précise des dossiers et le sens de la répartie du député de Carmaux.

Prochain chapitre :
L’affaire Dreyfus, origines et contexte, 1894-1897

Chapitre IX Député collectiviste et critique littéraire 1893-1895

La désinformation, le refus d’étudier sérieusement les questions de fond s’opposent complètement aux méthodes de Jaurès, appliquées, par exemple, à définir ce que pourrait être l’organisation collectiviste de la société, dans treize articles de La Dépêche, du 18 septembre au 11 décembre 1893, tandis que, sous le pseudonyme « Le Liseur », il anime une nouvelle rubrique, « La Quinzaine littéraire ».

1. Le dossier du collectivisme

Réponses au sénateur Lavergne
« M. Lavergne me prie de répudier le collectivisme, écrit Jaurès. Je ne le ferai point ; car je crois que le collectivisme, bien compris, contient la vérité et l’avenir. M. Lavergne me demande si j’adhère expressément au socialisme collectiviste. Je lui réponds : Oui. Et sa question est inutile car j’ai fait bien des fois, dans La Dépêche même, la même adhésion explicite ; tout ce que j’écris s’inspire de cette doctrine et s’y rapporte. […] M. Lavergne insiste et me demande : Approuvez-vous, adoptez-vous les conceptions économiques de Marx ? Je lui réponds encore : Oui. » Cependant, « tout le socialisme, tout le collectivisme n’est pas dans Marx. Il procède, en France, de conceptions et de traditions françaises. Nos adversaires, en faisant de notre socialisme une création de Marx, nous tendent un piège qui n’est pas très subtil. Ils veulent donner à notre doctrine, à notre parti, le plus vraiment français de tous les partis, un petit air « tudesque ». Voici la vérité : L’Allemand Marx, proscrit par l’Allemagne, mêlé activement en France à la Révolution de 1848, a étudié en Angleterre, sur la terre d’exil où il a vécu et où il est mort, le mécanisme du régime capitaliste et industriel. Et il l’a décrit dans un livre puissant, Le Capital. C’est donc là, à vrai dire, une œuvre de socialisme européen. Pour moi, je trouve admirables et vraies ses analyses de l’idée de valeur et de la formation du capital par un prélèvement incessant sur le travailleur. Il a, de plus, montré d’une manière saisissante que le régime capitaliste préparait lui-même sa ruine par l’excès de son développement ; il a montré que, par la concentration des capitaux, il séparait de plus en plus le capital du travail, et qu’il rendait ainsi inévitable un régime nouveau où capital et travail seraient réunis dans les mêmes mains. Enfin, il a montré avec force que, pour aider à cette transformation nécessaire, il ne fallait point compter sur le dévouement spontané des privilégiés, mais sur l’union et le groupement de tous les intéressés, c’est-à-dire du prolétariat. À tout cela je souscris. Ces vérités, je les fais miennes. » Il faut adapter le socialisme européen aux traditions et aux conditions de chaque pays. Le socialisme français sera républicain, scientifique et idéaliste. Il s’appliquera « à sauvegarder dans l’organisation collectiviste, les énergies individuelles, les initiatives individuelles ». La principale erreur de M. Lavergne et des ennemis du socialisme, c’est d’affirmer que la propriété individuelle serait menacée par les socialistes, alors qu’elle s’épanouit en régime capitaliste. Rien de plus faux. Le régime capitaliste empêche les travailleurs d’accéder à la propriété ; il détruit la propriété des petits paysans, des petits commerçants et même des petits patrons industriels. « Nous voulons remanier de fond en comble l’ordre social actuel. Nous le voulons, parce que dans la société présente, les travailleurs, dans leur ensemble, ne peuvent arriver ni au bien-être certain, ni à la propriété. »
Treize textes sur le collectivisme, dans une période de trois mois, c’est beaucoup, et l’auteur remercie La Dépêche d’avoir accueilli le débat. Certains articles de Jaurès commencent par le mot « Donc », établissant ainsi une progression entre ce qui a été démontré la semaine précédente et ce qui va suivre. Les opposants ne désarment pas. Le Temps n’hésite pas à parler de charlatanisme. C’est le journal à propos duquel Gilles Candar reprend la formulation de Jules Guesde : « la bourgeoisie faite journal ». Jaurès est également invectivé à la Chambre. Le 24 décembre 1894, au cours d’une séance tumultueuse, il indispose certains députés de droite, leur reprochant de cacher des compromissions financières sous un masque de patriotisme ; la Chambre le censure et le punit d’une exclusion temporaire (la question sera reprise plus loin, dans le chapitre XI sur l’affaire Dreyfus).

Rectifier les erreurs
Et il doit, inlassablement, revenir sur les erreurs des adversaires du socialisme. Une bonne vieille injure, toujours utilisée, est celle de « partageux », par laquelle on veut convaincre les paysans que les ouvriers des villes vont venir prendre leurs terres ou leurs récoltes. Mais qui pille les paysans ? N’est-ce pas actuellement le capital bourgeois ? Et puis, écoutons ce que disent les paysans eux-mêmes (« je les ai entendus bien des fois », écrit Jaurès) : « Quel dommage que cette grande propriété ne soit pas partagée en cinq ou six domaines ! La terre rapporterait bien davantage et il y aurait plus d’aisance dans le pays. »
Autre stupidité : les socialistes voudraient détruire le machinisme. Mais non ! Les socialistes condamnent l’ordre social actuel, pas les machines. « La machine, c’est la grande libératrice : c’est elle qui, en produisant beaucoup avec l’application d’un faible effort humain, permettra à l’humanité organisée de multiplier la richesse et le bien-être sans se surmener de labeur. Mais pour cela il faut que la machine, au lieu d’appartenir aux capitalistes, appartienne aux travailleurs groupés et qu’ainsi, au lieu d’être, comme elle l’est souvent aujourd’hui, la concurrente et l’ennemie du travail, elle devienne son instrument et son alliée. J’avertis M. Spuller, qui est un des échantillons les plus volumineux de la bourgeoisie « pensante », qu’il n’y a pas un seul ouvrier socialiste qui ne sache cela depuis longtemps. Si la bourgeoisie continue à méconnaitre et à dénaturer le socialisme comme elle le fait, elle tombera à une sorte de néant intellectuel, et elle n’inspirera au plus humble et au moins érudit des prolétaires qu’une méprisante pitié ! »
Encore une ineptie : les socialistes veulent transformer les travailleurs en « fonctionnaires » soumis à l’État. Réponse : « Mais, entre les industries d’État qui fonctionnent aujourd’hui et le régime collectiviste, il n’y a absolument aucun rapport ; bien mieux, le régime socialiste, le régime collectiviste, est exactement le contraire des industries d’État actuelles car ces industries d’État, ces administrations d’État sont une partie du système capitaliste que nous voulons renverser. »
Mettant en valeur les possibilités d’épargne populaire, « M. Barthou m’a interpellé pendant deux heures, comme si j’étais président du conseil. M. Yves Guyot lance contre moi des chiffres en colonnes serrées. » Eh bien ! non ! La très grande majorité des travailleurs ne peuvent épargner ; la petite épargne du peuple ne compte pas dans le grand capitalisme.
Le principe général du collectivisme, c’est d’assurer la propriété au travail, aussi bien dans l’agriculture que dans l’industrie. Il ne devra plus y avoir le moindre prélèvement au profit du capital oisif. Dans l’agriculture, on ne supprimera pas la propriété familiale et on établira une exploitation syndicale des grands domaines. Dans l’industrie, c’est plus simple, car les prolétaires « n’ont à perdre que leurs chaines », dit Jaurès, reprenant une phrase du Manifeste du parti communiste de Marx et Engels. La nation deviendra propriétaire de tout le capital de production, et les usines et les mines seront gérées par des groupes humains rassemblant travailleurs manuels et cadres, dont l’initiative ne sera pas brimée.

Les lois nécessaires
Sans reprendre toute l’argumentation de Jaurès, notons cependant qu’elle va jusqu’à des points particuliers finement analysés : la notion de « loyer acquéreur » pour le logement populaire ; la propriété communale d’un parc de machines agricoles qui seraient mises à la disposition des exploitations familiales ; un système de compensation entre exploitations de terrains fertiles et infertiles, etc.
« De pareils problèmes ne se résolvent ni ne s’éclaircissent en quelques jours ; il y faudra l’incessante controverse, le mouvement des esprits et des faits, la réflexion des chercheurs, l’action spontanée des foules. » On pourra arriver au but de deux façons. « Ou bien les privilégiés résisteront à cette marche conquérante mais réglée du prolétariat » et ils provoqueront « de redoutables commotions ». Ou bien, « comme nous le désirons passionnément, ils se prêteront à cette évolution ; les travailleurs instruits, organisés, s’habitueront peu à peu au gouvernement économique, et la société nouvelle poussera, pour ainsi dire, sur la société précédente comme la feuille nouvelle sur la feuille desséchée. »
Pris « dans la poussière de la lutte », Jaurès aborde cependant, mais sans le développer, le concept de « l’évolution révolutionnaire » qu’il a déjà esquissé en parlant de réformes à la fois immédiates et préparatoires de réformes plus avancées ; le concept sera repris au cours des années suivantes. Il faut cependant, ici, mentionner le très intéressant article qu’il donne à La Petite République, le 24 mars 1895 : Il décrit la joie des participants à la fête populaire de la Mi-Carême. Que le peuple ne soit pas absolument réduit à la misère, c’est une bonne chose. « S’imagine-t-on que la Révolution sociale ne peut sortir que d’une cave humide et que le prolétariat ne marche à l’assaut que s’il est en haillons ? Depuis un siècle, le peuple de France a été tout à la fois le plus gai, le plus lumineux et le plus révolutionnaire des peuples. Ce n’est pas de l’excès de la misère et du désespoir que nous attendons les rénovations nécessaires. Oui, il y a injustice et souffrance ; mais cette souffrance se redressera d’autant mieux et protestera d’autant plus qu’elle n’aura pas été jusqu’à l’extrême abattement. Ceux qui, voyant dans le peuple, même souffrant, un infatigable ressort de gaieté, se rassurent pour leurs privilèges et commettent une singulière erreur : cette gaieté n’est que de la vaillance, et bien loin de désarmer le prolétariat, elle lui donne une arme de plus. Tout ce qui pourra répandre dans les multitudes souffrantes plus de bien-être et plus de joie sera pour nous le bienvenu : non seulement parce que nous aimons le peuple pour lui-même et non pour nos desseins et nos rêves, mais aussi parce que notre grand rêve de justice sera plus sûrement et plus promptement réalisé par un peuple joyeux et fort, ayant abondance de travail, de salaire et de gaieté. Viennent aussi les réformes immédiates qui adouciront la condition présente des prolétaires ! Nul ne le désire plus que nous, nul ne veut s’y employer plus que nous ; et le prolétariat ne s’arrêtera pas, somnolent et béat, dans ces premières conquêtes ! mais il marchera d’un pas plus allègre à la pleine justice et à la pleine joie. » [Deux passages soulignés par moi parce que très significatifs de la pensée de Jaurès.]
Mais, concrètement, où en est-on des réformes à faire ? Il faut surmonter et la timidité des députés, et les blocages du Sénat, et encore l’ironie du journal Le Temps. Le projet de loi établissant un impôt sur le revenu ? Dans l’impasse. Max Gallo remarque que celui qui proposait d’avancer sur cette question devenait l’homme à abattre. La loi sur les accidents du travail ? Défendue par Jaurès, elle ne sera adoptée qu’en fin de législature. Le projet sur les caisses de retraite des ouvriers mineurs a été déposé depuis plus de douze ans. La loi revient une fois de plus du Sénat qui lui a fait subir des modifications fâcheuses afin que la Chambre les repousse et que se poursuive le va-et-vient stérile. Pour surprendre les conservateurs du Sénat, il faut l’adopter telle qu’elle en revient, dit Jaurès, avec ses défauts : versement insuffisant des compagnies ; âge trop tardif d’accès à la pension ; pas de solution claire pour l’intégration dans le nouveau système des caisses particulières existantes. En acceptant la loi, les socialistes annoncent qu’ils vont combattre pour qu’elle soit améliorée et étendue aux autres catégories. De même, la loi sur les sociétés de crédit agricole n’est pas très bonne pour les petits paysans, mais elle crée un précédent et, là aussi, il faut la considérer comme un point de départ et avancer. Avec Guesde et Sembat, Jaurès dépose un projet de loi visant à « pacifier » les grèves : elles seraient décidées au scrutin secret, et la minorité devrait s’incliner devant la majorité, comme cela se passe dans les conseils d’administration des sociétés capitalistes par actions. Ce projet n’est évidemment pas accepté. Par contre, les efforts des socialistes obtiennent que soit retiré un projet de loi interdisant la grève aux cheminots et aux salariés des entreprises d’État.
Les comparaisons internationales, toujours invoquées par les conservateurs se retournent contre eux. Par exemple, à propos de la diminution de la journée de travail, ils disaient : « Messieurs les Anglais, votez les premiers ! » Eh bien ! ils l’ont fait, dit Jaurès (La Dépêche, 8 mai 1893) pour les femmes et les enfants, pour le travail des hommes dans les mines. La plupart des Français ne le savent pas car ils ne regardent ni autour d’eux, ni au-delà des mers. Il n’en est pas de même du député de Carmaux.

2. L’Algérie, les colonies

Fatigué par la vie parlementaire et ses multiples activités, Jaurès accepte l’invitation de son collègue René Viviani et passe quelques jours en Algérie, avec son épouse, à Alger et à Sidi-Bel-Abbès, au printemps de 1895. Il est frappé par « l’acuité extrême de la question juive ». Les colons vendent difficilement leur vin et s’endettent auprès de créanciers juifs contre lesquels monte une colère qui rejoint celle des Arabes. Car la Troisième République, avec le décret Crémieux, a accordé la nationalité française aux juifs, qui jusque là étaient méprisés et dominés. « Le Français d’Algérie, s’il a la haine du juif, a le mépris de l’indigène, et il semble bien que l’indigène confonde dans le même mépris le juif et l’Européen. » En Algérie, les juifs sont beaucoup plus visibles qu’en France : ils sont nombreux, agglomérés dans certains quartiers, vêtus d’une manière particulière. Il y a un « vote juif » qui va vers les opportunistes, puisque ceux-ci ont le pouvoir. Dans ces conditions, les velléités révolutionnaires prennent « la forme étroite de l’antisémitisme ».
Du fait de la conquête, les Arabes « ne forment plus qu’un immense prolétariat dépouillé, déconcerté et triste. Il n’est que temps pour la France d’aviser, si elle ne veut pas être responsable du déclin d’une race vraiment noble, ou se préparer à elle-même les plus graves difficultés. Les Arabes, en ce moment, sont réduits à une extrême misère matérielle et intellectuelle. Ils ont perdu, par notre fait, leurs grandes écoles musulmanes, celles qui perpétuaient chez eux les hautes études de droit religieux et civil, de médecine et de poésie. Ils ont perdu la propriété familiale qui leur assurait un appui dans les mauvais jours, un refuge et une sorte de retraite dans la vieillesse. Leurs industries, qui étaient des industries de luxe et d’art, ont été, comme les industries similaires d’Europe, ruinées par le produit à bon marché que l’Arabe ne crée pas. Ainsi le prolétariat arabe est réduit, par l’expropriation, par le chômage, par la surabondance de la main-d’œuvre inutilisée, par l’avilissement des salaires, à la même condition que le prolétariat européen. » Alors, que se passera-t-il ? Peut-être les Arabes se réfugieront-ils « dans l’exaltation religieuse, dans l’espoir fanatique des grandes revanches musulmanes ». Il serait mieux de trouver une solution qui dépasse le cas de l’Algérie, car celui-ci « est un cas particulier du problème social, du problème humain posé en France. Quand la France socialiste pourra libérer de la dette juive et de toute dette les colons et les indigènes, quand elle pourra employer à des œuvres de civilisation et de paix les ressources immenses absorbées aujourd’hui dans des dépenses improductives, quand elle pourra développer sur toute la surface utilisable de l’Algérie les grands travaux d’ordre agricole, quand elle pourra associer dans ces travaux les travailleurs arabes et les travailleurs européens comme ils sont rapprochés déjà dans les travaux des ports, alors il y aura une belle civilisation algérienne. Il se produira une sorte d’équilibre heureux et d’harmonie de la civilisation européenne et de la civilisation arabe rappelée à sa propre dignité. »
Sur la question des colonies, Jaurès écrit peu et parle peu au cours de cette période. Le 17 avril 1895, dans La Dépêche, il proteste contre l’expédition ruineuse de Madagascar et contre « une expansion coloniale confuse ». On est encore loin de l’anticolonialisme. Un peu plus près peut-être avec ce qu’il dit de l’Algérie et avec cette phrase : « Il a été démontré par des faits précis, que les plus étranges abus et les plus déplorables prévarications viciaient toute notre politique coloniale. » D’un autre côté, si Jaurès conserve encore ses illusions sur l’œuvre civilisatrice de la République française dans les colonies, on ne peut pas non plus coller sur lui l’étiquette simpliste de « colonialiste », qualificatif qui impliquerait des prises de position répétées en faveur de l’expansion impérialiste, ce qui n’est pas le cas.

3. À travers la France

Il y a quelques années, un colloque réunissait des historiens, autour de Madeleine Rebérioux et de Rolande Trempé, au Centre national et Musée Jean Jaurès de Castres, sur le thème « Sur les pas de Jaurès, la France de 1900 ». Il s’agissait de montrer, en utilisant en particulier le support de la carte postale, ce qu’avait pu voir Jaurès au cours de ses déplacements. Dans une période à peine antérieure, Jaurès a voyagé et fait des découvertes qu’il décrit à ses lecteurs. La notion de voyage à but seulement touristique n’existe pas chez lui : il tire toujours de ses observations des réflexions d’ordre politique. Inversement, un déplacement politique ne l’empêche pas de tracer le portrait des villes et des paysages et de visiter les musées.

Angers
Puisqu’il n’en a pas été question plus haut, commençons ce parcours en avril 1889. Le député Jaurès est appelé à Angers pour une fête scolaire : « Quelle intéressante et charmante ville, riche en souvenirs et en œuvres d’art ! C’est d’abord le vieux château fort qui, de ses tours décapitées, domine la mairie. Il a été commencé par les Romains, après la défaite du chef gaulois Dumnacus aux Ponts de Cé. Il a été définitivement établi par la royauté française mettant le pied en Anjou. Il a tenu sous la voûte basse de son cachot le cardinal La Balue et Fouquet. Enfin, il a permis aux Bleus d’arrêter le mouvement vendéen et de sauver un moment, dans l’Ouest, la Révolution française. Toute notre histoire tient dans ces puissantes murailles. »
Fidèle à ses habitudes, il visite le musée qui « enferme des choses exquises », notamment les œuvres de David d’Angers qui a sculpté des têtes de Vendéens : « David, qui savait si bien comprendre et traduire l’enthousiasme, n’a animé ces figures d’aucun rayon chevaleresque. Et, à vrai dire, ces paysans de la Vendée furent des héros, mais non point des chevaliers. Ce n’est pas surtout par dévouement à leur noblesse décimée, à leurs curés proscrits qu’ils se soulevèrent. Ils étaient troublés par la conscription, par un culte nouveau, par les hurlements de la démagogie, dans leurs habitudes séculaires, et ils opposaient simplement à l’héroïsme enthousiaste de la Révolution l’héroïsme fier, mais sobre et un peu sec, de la résistance paysanne. Ils défendaient leurs traditions et leurs coutumes beaucoup plus qu’une idée, ils se défendaient plutôt qu’ils ne défendaient leurs maîtres et leurs pasteurs. Il n’y avait point, à vrai dire, entre les paysans et leurs seigneurs, cette communication, cette pénétration de vie que la légende a imaginée et qui, seule, eût pu donner un tour chevaleresque au mouvement vendéen. »

Ussel et La Bourboule
« En allant boire, en Auvergne, les eaux arsenicales qui refont le larynx des professeurs et des politiciens péroreurs, des prédicateurs de carême et des viveurs noctambules », le professeur Jaurès, en août 1892, a vu deux villes très dissemblables. Il n’est resté à Ussel qu’entre deux trains, assez pour en garder « une image ineffaçable » : « Quand on s’arrête un moment sur la petite place irrégulière entourée de hautes maisons vigoureuses et sévères, quand on admire, au portail de l’église, l’ogive à la fois élégante et trapue, qui semble, sans effort, porter les siècles, quand on descend les rues sinueuses dont les trottoirs étroits sont faits de blocs inégaux et où les boutiques mêmes, qui dans les villes hâtives ont un aspect misérablement éphémère, ressemblent à des cryptes avec leurs voûtes profondes et surbaissées, quand l’étroite rue s’épanouit soudain en une placette imprévue et mystérieuse qui accède à une vieille tour coiffée de pierre sombre, on ne sait trop quelle date donner à la vie ; on sent que le présent se rattache au passé par une suite ininterrompue de souvenirs familiaux et de traditions locales ; une vie profonde, lointaine et présente tout ensemble, est comme mêlée à la réalité actuelle, et, dans la minute qui passe, il y a la plénitude de la durée. »
Complètement différente est La Bourboule, une ville nouvelle qui ne vit, en été, que de ses eaux thermales, et qui est morte en hiver. « Les économistes sont plaisants quand ils accusent le socialisme de vouloir détruire les conditions anciennes de la vie individuelle ; mais c’est la société elle-même qui les détruit, et eux-mêmes, quand ils lisent Le Journal des Débats sur la terrasse du casino, quand ils rentrent dans l’immense hôtel où ils sont campés avec des centaines de familles venues de tous les points du monde, et quand ils vont gargariser leur gosier, fatigué d’anathèmes antisocialistes, avec l’eau captée par une société anonyme, ne sont-ils pas emportés dans un grand mouvement collectif ? Ne sentent-ils pas que les bases anciennes de l’individualité s’effondrent, et qu’eux-mêmes contribuent à les détruire ? […] À La Bourboule, au début, il y avait plusieurs petits établissements thermaux appartenant à des familles du pays. Il n’y en a plus qu’un, maintenant, qui appartient à une société par actions, et les anciens établissements ne sont plus que des annexes ou des sections de ce grand établissement. Dites-nous maintenant, ô délicieux économistes, que nous voulons, nous socialistes, supprimer la concurrence, tout centraliser, tout réduire en administration et en bureaucratie ! Dites-nous cela, et allez prendre votre ticket pour un bain ! Il y a un fonctionnaire au guichet. »

Marseille
À Marseille, en mai 1893, c’est pour tenir une réunion socialiste que Jaurès est venu et il nous dit bien que ce n’est pas en artiste et en contemplatif, mais en homme de lutte et de propagande… Mais, « quelle admirable ville que Marseille ! », « avec sa vie remuante et puissante, sa foule multicolore, ses navires bariolés aussi, les blancs vaisseaux de la Grèce, les vaisseaux bleus de l’Italie, la vivante géométrie des mâts barrant le ciel d’un enchevêtrement horizontal et vertical, ses jetées protégées de larges blocs et balayées de grands souffles réconfortants, ses rues étroites ouvrant sur des perspectives marines et toutes grouillantes de jupons éclatants, toutes pavoisées aux fenêtres de caleçons marins, de fichus jaunes ou verts ! Et puis, du haut de Notre-Dame-de-la-Garde, de la plate-forme qui soutient le portail byzantin, l’immense horizon lumineux et varié, l’enceinte de collines blanches sur lesquelles la lumière a neigé et qui, s’abaissant peu à peu, plongent dans les flots pour ouvrir la rade à la vaste mer ; la ville toute grise, le vieux port où abordèrent les Phocéens, le golfe avec ses îles rocheuses, enveloppées d’un côté d’une mer dorée, de l’autre d’une mer sombre, et le large indéfini avec ses blanches voiles fuyantes, l’envolée des navires décroissants vers les lointains de la lumière orientale. »
Et : « C’est dans un petit restaurant de pêcheurs, au bord d’un ravin par où la mer pénètre entre deux collines, en attendant les braves gens qui étaient allés, pour nous, lever les filets sous la lune épanouie dans la mer secouée du mistral, que j’ai appris des hommes du peuple qui causaient entre eux, tous les détails, toutes les finesses de la politique marseillaise. »

Villes industrielles
Parfois, il s’agit d’entrer directement en contact avec les travailleurs. Ainsi à Rive-de-Gier, Jaurès vient apporter le salut fraternel des mineurs de Carmaux aux métallurgistes en lutte. Là il s’informe, il donne des conseils ; en même temps, il esquisse une brève description de la ville : « Dans l’étroite vallée où se dressent les hautes cheminées d’usines entre deux coteaux assez âpres et abrupts où s’échelonnent quelques vignes et quelques maisonnettes, elle est tout entière depuis bien des années au travail industriel. Il y a de puissantes verreries et des usines métallurgiques considérables. » Le conflit ressemble beaucoup à celui de Carmaux, une revendication de dignité contre un patronat autoritaire et provocateur. L’année suivante, ce sont les verriers de Rive-de-Gier qui tentent de résister au patronat en créant une coopérative de production, une Verrerie aux verriers, dont les erreurs de conception seront méditées l’année suivante à Carmaux.
Jaurès arrive à Montceau-les-Mines en févier 1895 comme membre de la commission des mines pour une enquête officielle sur le travail, les conditions d’existence des ouvriers et la catastrophe récente qui aurait pu être évitée si l’on s’était davantage préoccupé de la sécurité. Jaurès descend et décrit le fond : La compagnie « a établi, par des machines à air comprimé, une puissante aération. Celle-ci est loin encore d’être parfaite, et dans le cul de sac des galeries la chaleur moite est très énervante encore, et pour nous qui n’y sommes pas accoutumés elle était difficilement supportable ; mais la ventilation est supérieure à celle de la plupart des mines, et les galeries principales, celles que nous avons visitées (les mieux tenues il est vrai), avec leur boisage robuste et leur éclairage électrique, réalisent un type remarquable. Mais le mal décisif est dans l’absence de toute liberté, de toute vie spontanée. » C’est que toute la ville appartient à la compagnie, et personne n’ose parler aux enquêteurs.
Un tableau des œuvres sociales de la compagnie, utilisé à l’exposition universelle de Chicago de 1893, énumère logements, écoles, ouvroirs, patronages, coopératives, banque, service médical, etc. Il rappelle qu’il y a trois « manières d’être entre patrons et ouvriers ». La première : « l’indifférence entre patrons et ouvriers [qui] est contre nature » et n’aboutit qu’à l’hostilité et l’anarchie. La deuxième : « le patronage ordinaire sans concours de l’ouvrier » ; elle ne produit que « des fruits précoces, faciles à cueillir, peu savoureux ». La troisième : « le patronage combiné avec des associations ouvrières », solution idéale pratiquée par le patronat de Blanzy-Montceau-les-Mines, qui donne en abondance « des fruits savoureux », qui « dure presque infiniment et résiste à tout ». En vertu de ces principes, la compagnie envoie aux enquêteurs des interlocuteurs choisis, mais qui en font trop. La coutume étant de payer les ouvriers en retard, l’un d’eux récite sa leçon : « Il vaut mieux que la compagnie nous garde notre argent ! Sans cela, nous le mangerions et le boirions tout de suite. » Comme à Carmaux, estime Jaurès, « la compagnie a coupé les ouvriers en deux camps : les surveillés et les surveillants, les suspects et les délateurs ». Comme à Carmaux aussi, il est souhaitable que cet odieux régime disparaisse.

Un congrès à Fleurance
À l’opposé de ces régions de grande industrie, Fleurance est « une petite ville proprette et coquette où ne fume la cheminée d’aucune grande usine : avec ses jardins de pépiniéristes, ses vertes avenues, ses fraîches arcades abritant des magasins bien reluisants, elle semblait plutôt vouée à une politique de repos et de demi-sommeil qu’à la vigoureuse politique des revendications sociales. C’est en ce centre pourtant que des milliers de cultivateurs du Sud-Ouest sont venus acclamer la République sociale. Et pourquoi cela ? D’abord parce qu’il y a eu là, dès longtemps, des âmes fières, des consciences républicaines qui n’ont pas fléchi sous le coup d’État [les républicains du Gers ont résisté au coup du 2 décembre 1851], et que ces républicains vrais sont dégoûtés de la fausse République sans idéal et sans grandeur que l’opportunisme rétrograde essaie de nous imposer. Et puis, dans ces régions exclusivement agricoles, la détresse croissante du paysan qui peine, du petit propriétaire cultivateur, a éveillé partout la réflexion et l’esprit de revendication. » Si les paysans viennent au parti socialiste, « c’est parce qu’ils l’ont vu très scrupuleux, dès la première heure, à tenir tous ses engagements ; c’est qu’ils le voient aussi toujours en contact, toujours en communication avec le peuple des travailleurs, et ils comprennent qu’il sera toujours, par cela même, l’expression exacte et vivante des droits du travail. » Le meeting est organisé par le parti de Jules Guesde le 8 avril 1894, jour de Pâques (mais l’après-midi seulement pour laisser aller à la messe ceux qui le souhaitent). Guesde lui-même est présent, ainsi que le jeune député de Lectoure, le professeur Thierry Cazes (victorieux du vieux bonapartiste Paul de Cassagnac) et 64 délégations venues du Gers et des départements voisins.
Le correspondant de La Dépêche décrit ainsi l’accueil des participants : « La charmante cité fleurantine a pour la circonstance revêtu tous ses atours. Des fleurs, des fleurs partout. Les rues, les avenues, les boulevards – car Fleurance a de charmants boulevards extérieurs – sont pavoisés, ornés de drapeaux, d’oriflammes superbement décorés. L’avenue de la Gare s’est surtout particulièrement signalée. À toutes les maisons, à toutes les fenêtres, ce ne sont que drapeaux battant au vent, mâts enguirlandés de verdure, arcs de triomphe décorés avec un goût exquis. À signaler notamment un arc de triomphe dressé à l’entrée de l’avenue de la Gare, avec cette inscription : Honneur aux députés socialistes. » Les discours exaltent le rôle de la paysannerie et critiquent la féodalité financière qui pèse sur elle. Le salaire du travail doit appartenir entièrement aux travailleurs, dit Jaurès ; la petite propriété répond à l’idéal socialiste et doit être défendue. Lorsque l’abbé Naudet, propagandiste catholique, veut apporter la contradiction, il est sifflé ; Jaurès et Guesde l’invitent à parler, mais on ne l’écoute pas. Les deux leaders mettent en avant le succès populaire de la journée qui, comme l’écrit Rémy Pech, « a scellé pour quelques années le compagnonnage des guesdistes avec Jaurès ».
La description de villes et d’ambiances par Jean Jaurès sont d’un grand écrivain, mais il est aussi un grand lecteur, et de cela il fait profiter La Dépêche, depuis le 15 mai 1893, dans la rubrique « La Quinzaine littéraire », sous le pseudonyme « Le Liseur ».

4. Le Liseur

Jaurès et ses amis déambulent au bord de la Garonne.

Décor de la salle des Illustres au Capitole, par Henri Martin.

 

Liseur, c’est plus que lecteur, c’est celui qui lit pour les autres et partage avec eux ses découvertes. L’article du 19 septembre 1893 replace ses propos par rapport au calendrier électoral et par rapport à son nouveau projet d’ensemble : « Voulez-vous, ami lecteur, maintenant que vous n’êtes plus absorbé par la bataille électorale, que je reprenne avec vous mon modeste rôle d’information littéraire ? Ce n’est point ici œuvre de critique ambitieuse ; je veux seulement tenir au courant les lecteurs de La Dépêche des principaux événements littéraires ; je voudrais me promener quelquefois avec eux au passage Choiseul, devant les vitrines de Lemerre ou sous les galeries de l’Odéon ; les mettre en rapport avec la jeunesse littéraire, avec ses essais, ses ambitions, ses œuvres. » Georges Mailhos a souligné qu’il s’agit « d’une modeste causerie avec « l’ami lecteur » qu’on accompagne dans une promenade littéraire à Paris, avec la simplicité quasi souveraine qui est celle de Jaurès peint par son ami Henri Martin sur les Bords de la Garonne. » Il faut souligner aussi l’intérêt pour les jeunes auteurs, le désir de les faire connaitre en citant de longs extraits des œuvres et en insistant : « je vous conseille » ; « lisez, je vous en prie ». L’humour n’est jamais absent : « Laissez-moi vous citer quelques-unes de ces poésies, exquises et profondes, et si vous ne me remerciez point, vous serez étrangement ingrats. »
Les choix du Liseur sont variés. Les jeunes revues, la jeunesse donc : « Elle réclame le droit d’essayer, sous sa responsabilité, des formes nouvelles d’art. Elle veut maintenir dans la poésie le rythme et certaines assonances sans se soumettre à la rigueur de la mesure et de la rime. Plus de prosodie, mais un libre mouvement dans lequel la parole sera cadencée et nuancée d’assonances selon les besoins variables de la pensée, du sentiment et de l’image. » Mais le classique Jaurès n’est pas entièrement convaincu par le vers libre ; de même, il sait contester une traduction de Sophocle qui ne respecte pas la souplesse du génie hellénique.
Les grands noms ne sont pas oubliés : Zola, Anatole France, Baudelaire et Barbey d’Aurevilly, Renan. Ni La Princesse de Clèves (19 septembre 1893). Si, au sortir de la lecture d’un roman désespéré de Léon Daudet, « vous avez besoin d’un peu de détente, lisez, je vous prie les Promenades en Italie de Grégorivius ». Jaurès étudie parfois deux œuvres en parallèle, par exemple les livres de Léon Bloy et d’Émile Zola sur la débâcle de 1870, de Pouvillon et de Zola encore sur Lourdes. Les cadres régionaux (Quercy de Pouvillon, montagnes héraultaises de Vigné d’Octon, Cévennes de Ferdinand Fabre) succèdent à la présentation d’auteurs étrangers, Ibsen et Bjornson par exemple.
La politique est-elle absente de ces chroniques ? Oui, puisqu’il s’agit d’une pause que Jaurès s’accorde tous les quinze jours. Mais la pensée politique, non. Ainsi, le 3 juillet 1893, signale-t-il « un portrait de jésuite qui est d’un comique charmant – surtout de la main d’un jésuite ». Ou bien lorsqu’il félicite Gheusi d’avoir « décléricalisé » Jeanne d’Arc, et Clemenceau d’être polémiste et philosophe, digne héritier du XVIIIe siècle. À propos d’un témoignage sur la vie du général Boulanger, qu’il a combattu : « Quel curieux roman que celui de cet homme ! Évidemment, il était trop vieux déjà quand la Fortune l’a convié aux audacieuses entreprises ; car il n’était plus à l’âge où les orages de l’ambition et les orages de la passion se mêlent et se soutiennent les uns les autres. Son cœur et ses sens, exaspérés et enivrés par une passion tardive, ne se gouvernaient plus ; et le général ne pouvait plus maîtriser sa vie et tout calculer pour le triomphe. L’amoureux avait raison de l’ambitieux. »
Enfin, contre les réactionnaires qui avaient voulu annexer Tolstoï, le compte rendu de son dernier livre, Le Salut est en vous, porte à la jubilation (24 novembre 1893) : « Lui [Tolstoï], il est vraiment, à bien des égards, et si étrange que cela paraisse, un Français du dix-huitième siècle ; il déteste le mal d’une haine rigoureuse et droite et il croit à la possibilité de l’extirper. M. de Vogüé se donnait comme son grand-prêtre : Tolstoï l’accable et lui reproche, comme une suprême inconscience, de faire de grandes phrases sur la fatalité de la guerre au lieu de chercher à la rendre impossible. M. de Vogüé a souvent médit de Voltaire, comme Faguet, comme Desjardins, comme bien d’autres qui croient que notre pauvre monde peut se passer d’esprit, de précision agressive, de critique et de gaieté. Ils voulaient tous, plus ou moins, remplacer l’esprit voltairien par l’âme moscovite. Or, voici que le grand Moscovite fait un magnifique éloge de Voltaire. Bien mieux, il lui emprunte ses armes, la raillerie, l’invective, pour combattre les superstitions abêtissantes, le culte des icônes, une messe à bord d’un navire russe, etc. Ce voltairianisme russe est délicieux ! »
La chronique du Liseur se poursuit jusqu’au 20 octobre 1898 (avec un article isolé en 1904). À l’automne de 1895, elle devient cependant plus espacée, avec des retards parfois importants. C’est qu’un nouveau problème politique et social a surgi à Carmaux, cette fois dans la verrerie. L’années 1895 avait pourtant bien commencé avec ce message d’admiration, « Bonne année, Jaurès ! », écrit par « Jean de la plaine de Fleurance » et « Pierre de la forêt de Réjaumont » en l’honneur de celui qui « s’est dévoué à la grande cause des paysans de France » et qui est persécuté à la Chambre des députés par des ennemis « petits, médiocres et envieux » : « Hommes indignes qui unissiez vos petitesses pour l’accabler, il est, comme nous, au-dessus des injures et des outrages ; il continuera, comme nous, à travailler honnêtement et vigoureusement. »
Pour en savoir plus :
– les 88 articles du Liseur, présentés par Georges Mailhos, dans l’édition intégrale des articles de Jaurès dans La Dépêche, p. 582-628.
– le tome 16 des œuvres chez Fayard, Critique littéraire et critique d’art, édition établie par Michel Launay, Camille Grousselas et Françoise Laurent-Prigent.

Prochain chapitre :
Défendre les verriers, défendre les Arméniens
1895-1897

Café Jaurès du 31 janvier 2017 : « Arrêt sur image »

« Jaurès : Le syndicalisme hier, aujourd’hui, demain »

Intervenants :

                                                   Annie THOMAS, CFDT

 Georges PORTALES , FO                                         Boris BEAUDOIN, CGT

Modérateur, Alain RAYNAL                               Bernard  DEDEBAN , FSU

Après l’introduction du Président Rémy Pech , dans laquelle il salue la mémoire de Rolande Trempé et rappelle les références ouvrières très fortes de Jean Jaurès , confirmées tout au long de ses différents mandats , chaque intervenant se présente .

Alain Raynal évoque ensuite les liens entre Jaurès et le syndicalisme . Le socialisme Républicain de Jaurès s’appuie sur le syndicalisme . Si des tensions sont apparues entre les syndicats et celui-ci lorsqu’il approuve l’entrée de Millerand dans le gouvernement de Waldeck-Rousseau , elles s’apaisent en 1906 , lors de la Charte d’Amiens .

Chaque représentant de formation syndicale répond ensuite à une série d’interrogations :

Qu’en est-il de l’indépendance des syndicats ?

Que reste- t -il de l’époque Jaurésienne pour les différentes organisations ?

Une réunification syndicale est-elle envisageable ?

Pour Annie Thomas , aujourd’hui , la démocratie Française garantit l’indépendance du syndicalisme . L’intérêt général doit être défini par les politiques , mais aussi par les syndicats et les associations . La formule de Jean Jaurès  , << Partir du réel et aller vers l’idéal >> est reprise par la CFDT , syndicat réformiste , pour lequel le réformisme n’est pas un renoncement mais une ambition .

Georges Portales indique ensuite le total désaccord de son organisation avec la CFDT concernant la loi Travail ; puis , après avoir souligné que la plupart des fondateurs à Toulouse étaient des résistants , il affirme que FO est révolutionnaire dans l’inspiration et réformiste dans l’application .

Bernard Dedeban rappelle l’actualité de la pensée de Jaurès sur le syndicalisme et fait l’historique de la création de la FEN et de la FSU . La FSU est favorable à l’unification du mouvement syndical et à l’indépendance à l’égard des partis politiques .

Enfin , Boris Beaudoin précise que seule la CGT existait à l’époque de Jaurès ( créée le 23 septembre 1895 à Limoges ) , qu’elle rejette tout lien avec les partis politiques et qu’elle défend tous les travailleurs sans exclusive .

Une série de questions-réponses avec la salle met fin

à ce café Jaurès .

un homme une histoire