Chapitre XIII – Pour Dreyfus, 1898

Avant les législatives, l’engagement de Jaurès dans l’affaire Dreyfus n’a pas été un argument décisif dans la campagne du marquis et dans la défaite du socialiste. Mais cela a compté. Écarté du Parlement, il exprime sa conviction bien établie.

 

  1. Jaurès intervient

 

Des réunions tumultueuses

Fin juin, il est en tournée dans le Midi où l’opinion est partagée. À Toulon, une voix interrompt son discours sur le socialisme en criant : « Et Dreyfus ? » Jaurès répond : « Je suis prêt à traiter cette question délicate, mais il faut remplacer la passion par le raisonnement, l’agitation inconsidérée par le calme. » Et il reprend sur l’internationalisme et les nécessaires lois sociales. Puis il aborde la « question délicate » : « Si je me trompe, ce n’est pas le parti socialiste qui est engagé avec moi. Mais si je dis la vérité, si je fais éclater la lumière, le parti socialiste en profitera. » Sans hésitation, il affirme qu’Esterhazy est le coupable. Le discours terminé, dit Le Petit Provençal, « la salle croule sous les bravos enthousiastes ».

Le 1er juillet, à Montpellier, le public est loin d’être acquis. Le Petit Méridional mentionne les fréquentes interruptions de l’orateur qui attaque d’entrée : « Dans une question poignante, dans une question qui met aux prises les caractères, les intelligences, les passions les plus nobles, j’ai une conviction qui heurte le sentiment public. Cette question, pas plus à Montpellier qu’ailleurs, je ne veux l’éluder, et ce serait de ma part une lâcheté si je ne vous parlais pas de l’affaire Dreyfus. (Des applaudissements retentissent, entremêlés de protestations et de voix diverses. La salle devient houleuse. On crie : Vive l’armée !) » Jaurès répond : « Oui, vive l’armée, mais cette armée ne sera forte que si elle est en harmonie avec les institutions de notre temps. Il ne faut pas qu’elle devienne une caste à part, abusant de son autorité ; si jamais, par votre faute, il en est ainsi, c’est vous qui aurez perdu l’armée. (Ces paroles soulèvent des applaudissements en même temps qu’un véritable tumulte. De la scène, on voit des agents de police qui expulsent un perturbateur. Pendant dix minutes au moins le bruit persiste. Jaurès, impassible, se promène de long en large sur la scène.) » Lorsque le calme revient, il explique que Dreyfus a été illégalement condamné et que la bourgeoisie a montré sa faillite morale en se dérobant devant la recherche de la vérité. La classe ouvrière doit se substituer à elle. Il poursuit sa démonstration ; les cris redoublent, ce que Jaurès interprète ainsi : « Vous sentez que le moment est venu où je vais démasquer Esterhazy. » Quelqu’un crie : « Assez de Dreyfus ! » Minuit sonne. Un nouveau contradicteur essaie de parler. Le public estime que cela suffit. Le bureau félicite l’orateur et l’engage à persévérer. Quelques protestations sont couvertes par les applaudissements. Jaurès crie : « Vive la République sociale ! »

D’après leur attitude, les contradicteurs de Jaurès à Montpellier appartiennent au camp antidreyfusard. Mais tous les socialistes n’approuvent pas sa démarche. Le 24 juillet encore, un manifeste des guesdistes affirme que les prolétaires n’ont pas à se mêler de la bataille entre deux fractions de la bourgeoisie. Jaurès y avait répondu par avance dans La Petite République du 7 juillet : « Il y a des « malins » qui me disent : « Pourquoi vous occupez-vous des affaires Dreyfus et Esterhazy au lieu de vous occuper de la question sociale ? » Et je leur réponds d’un mot que la lutte contre le militarisme est aujourd’hui le point le plus aigu de la lutte sociale : il n’y a pas d’acte plus socialiste, il n’y en a pas de plus révolutionnaire que de surprendre et de dénoncer les sottises, les hypocrisies et les crimes des grands chefs réactionnaires qui, demain, sur un signe du Capital et de l’Église, écraseraient le prolétariat. À quoi nous servira d’organiser le peuple ouvrier en un parti de classe, à quoi nous servira de prêcher l’expropriation politique et économique de la bourgeoisie capitaliste, si pendant ce temps le chauvinisme aveugle des foules et les intrigues de l’État-major créent, au-dessus de nous, contre nous, un pouvoir militaire infaillible, irresponsable, souverain, toujours prêt à nous foudroyer ? S’incline qui veut : les socialistes resteront debout. »

 

Le coup d’éclat de Cavaignac

7 juillet ! Le même jour, le ministre de la Guerre, Cavaignac, fils du général qui réprima les journées de juin 1848 et fut battu par Bonaparte aux présidentielles de cette même année, Cavaignac, donc, prononce un grand discours devant les députés : « Messieurs, ç’a été effectivement la première préoccupation du Gouvernement de rechercher par quels moyens il pourrait mettre un terme à l’agitation de ce pays. Peut-être eût-il été possible de se borner à apporter ici l’affirmation de son respect pour l’autorité de la chose jugée. Mais nous estimons que le scrupule le plus étroit ne peut nous empêcher d’apporter ici les faits qui sont venus la confirmer. S’il est, au moment où je parle, dans ce pays une minorité de bonne foi que le silence observé jusqu’ici ou que des manœuvres coupables ont permis de tromper ou d’égarer, nous avons le devoir de tout faire pour l’éclairer. » Il cite alors deux lettres échangées entre les attachés militaires allemand et italien, deux lettres où figurent les expressions : « D… m’a porté beaucoup de choses très intéressantes » et « ce canaille de D… », désignant un homme qui a livré les plans d’une place forte française. Cavaignac poursuit : « Bien qu’il soit certain à mes yeux que c’est de Dreyfus qu’il s’agit ici, si l’on veut admettre qu’il subsiste un certain doute dans l’esprit du fait que le nom n’est désigné que par une initiale, j’ai à faire passer sous les yeux de la Chambre une autre pièce où le nom de Dreyfus figure en toutes lettres. Aux mois d’octobre et de novembre 1896, les correspondants dont je viens de parler s’inquiétèrent, pour des raisons qui sont indiquées fort clairement dans les lettres que j’ai eues sous les yeux ; et alors l’un d’entre eux écrivit la lettre dont voici le texte : « J’ai lu qu’un député va interpeller sur Dreyfus. Si (ici un membre de phrase que je ne puis lire), je dirai que jamais j’avais des relations avec ce juif. C’est entendu. Si on vous demande dites comme ça, car il faut pas que on sache jamais personne ce qui est arrivé avec lui. » J’ai pesé l’authenticité matérielle et l’authenticité morale de ce document. » La Chambre réagit par une série de paroles viriles et des applaudissements prolongés ; elle vote l’impression du discours et son affichage dans toutes les communes de France, sans une seule voix d’opposition, avec une vingtaine d’abstentions. Les guesdistes, ainsi que Viviani et Millerand votent pour l’affichage.

 

Réjouissez-vous !

Les dreyfusards sont désespérés. Jaurès ? Voici un texte tiré des Souvenirs sur l’Affaire de Léon Blum : « Je revois avec précision ce soir d’été, Lucien Herr et Mathieu, assis avec moi dans la chambre où je travaillais. Après le récit de Mathieu [qui assistait à la séance de la Chambre], nous nous étions tus tous les trois. Nous restions, la tête dans nos mains, muets et immobiles. Pleurions-nous ? Je cherche en vain les mots qui rendraient communicable cette pesanteur d’abattement, de consternation, de deuil. Tout à coup, la sonnette tinta et Jaurès poussa la porte. Nous nous tournâmes tous trois vers lui, toujours sans mot dire, d’un mouvement qui signifiait : « Asseyez-vous là, pleurez avec nous… » Mais au contraire il se mit à nous invectiver avec un accent que j’entends encore, où il y avait de la véhémence, de la colère, mais aussi quelque chose de triomphant et de radieux : « Alors, quoi ? Vous aussi ? Tout à l’heure, à la sortie de la Chambre, j’ai dû me débattre contre un groupe de camarades qui m’entouraient, qui me pressaient. Ils s’imaginent que tout est fini, les nigauds, ils m’adjuraient de clore ma campagne. Mais ne comprenez-vous pas que maintenant, et maintenant pour la première fois, nous tenons la certitude de la victoire ? Méline était invulnérable parce qu’il se taisait. Cavaignac parle, discute, donc il est vaincu. Nos seuls adversaires dangereux étaient le mystère et le silence. Maintenant que Cavaignac a donné l’exemple, il faudra tout publier, tout exhiber, il faudra que l’État-major épuise ses réserves. On ne pourra plus nous glisser à l’oreille : « Mais, vous savez, il existe une pièce secrète qui… » Nous contrôlerons tout, nous vérifierons ce qui est authentique et ce qui est faux. Les pièces que Cavaignac a citées tout à l’heure, eh bien ! moi je vous jure que ce sont des faux. Elles sentent le faux, elles puent le faux. Ce sont des faux, d’ailleurs imbéciles, fabriqués pour couvrir d’autres faux. J’en ai eu la certitude rien qu’à l’entendre et j’en ferai la preuve. Les faussaires sont sortis de leur trou ; nous les tenons maintenant à la gorge… Ne prenez plus ces airs d’enterrement ; faites comme moi, réjouissez-vous. » »

Cette attitude de Jaurès est confirmée par ses articles, et d’abord par une interview donnée au journal Le Peuple, de Lyon : « Je suis convaincu que le discours du ministre de la Guerre, grâce au peu de solidité de ses arguments, aura fait faire un grand pas à l’idée de la révision. – Ainsi donc, selon vous, l’affaire est loin d’être close par les déclarations de M. Cavaignac ? – Comment close ! Mais elle s’ouvre au contraire. Et je vous garantis que, fort de ma conviction et du témoignage des faits, je ne serai pas des moins acharnés, malgré les difficultés, à réclamer la lumière. »

Dans La Petite République du 9 juillet, parait cette lettre écrite le 8 à Cavaignac : « Vous avez fait hier, à la Chambre, une œuvre utile et une œuvre criminelle. Vous avez fait œuvre utile en produisant au pays une partie du dossier. Désormais, il ne sera plus permis de parler de la nécessité du huis clos. C’est la nation elle-même qui est saisie par vous du problème. En citant vous-même les pièces qui selon vous doivent former notre conviction, et qui ne figurent pas à l’acte d’accusation, vous avouez, vous proclamez la monstrueuse iniquité de la procédure militaire. » Quant au document dans lequel Dreyfus est cité en toutes lettres, c’est un faux criant. Il suffit de comparer le français des lettres authentiques des attachés militaires étrangers à ce document qui contient les fautes les plus grossières : « Le faussaire, voulant imiter le style d’un étranger, a fabriqué à plaisir le français le plus pitoyable. Mais avez-vous seulement réfléchi à ces choses ? Avez-vous pris le temps et la peine d’étudier, de comparer ? Non : il vous fallait un succès immédiat, un succès de tribune et d’opinion. Prenez garde : ce n’est pas toujours impunément qu’on viole le droit, la justice, la vérité. Les acclamations passeront ; la vérité restera. »

Et encore, le 11 juillet, dans le quotidien dont Jaurès est le co-directeur : « La gloire de M. Cavaignac n’aura pas même duré un jour. Aussitôt que le texte du discours de M. Cavaignac a été connu, il n’y a eu qu’un cri : comment un homme, qui passait pour une intelligence moyenne, a-t-il pu prendre au sérieux les documents ineptes qu’il a cités ? Le faux était si grossier, si imbécile, qu’il sautait aux yeux ; et M. Cavaignac, pour ne l’avoir pas vu, est vraiment un homme fini. Je m’offre à prouver, devant n’importe quelle juridiction, que les deux premières pièces invoquées par M. Cavaignac ne peuvent s’appliquer à Dreyfus, et que la troisième est un faux. Et pendant ce temps, les colleurs d’affiches se préparent à afficher sur toutes les murailles de France le discours de M. Cavaignac. Ô ironie ! Ô lamentable et grotesque aventure ! Il y a un traitre, un traitre authentique, Esterhazy ; pour le couvrir, un faux criminel et imbécile est fabriqué. Et c’est ce faux qui va s’étaler partout avec les honneurs officiels, escorté des applaudissements de la Chambre. Jamais un ministre, jamais un Parlement n’étaient tombés aussi bas dans l’imbécillité. Pour moi, après une étude minutieuse, prolongée, j’ai sur le fond de l’affaire une conviction absolue. »

 

Intermède

Ce n’est pas dans La Dépêche que Jaurès peut exposer toute sa pensée : « Voici pour moi un grand embarras. Comment parler ici de cette affaire Dreyfus et Esterhazy, où je suis séparé de mes amis de La Dépêche par un dissentiment si profond, et qui m’a été si pénible ? Et, d’autre part, comment l’éluder ? Elle est devenue et elle va, quoi qu’on fasse, devenir de plus en plus une des parties vives de la politique. » Par contre, il peut envoyer, de la capitale où il a dû se rendre, interrompant ses vacances studieuses, l’article « Choses de Paris » publié le 17 août, dont j’extrais ce passage : « D’abord, je crois bien qu’en ce moment c’est le coin de France où il y a le plus de fraîcheur. Je connais la terrible chaleur des plages marines à l’heure de midi, quand la mer dort d’un sommeil surchauffé où doivent fermenter les germes. Et je connais aussi l’accablement des grands bois sous le feuillage immobile. Entre la chaleur qui monte de la terre et celle qui tombe du ciel, on respire l’air captif, étouffé et brûlant d’un entresol de verdure. Et je sais encore la foudroyante réverbération des grandes routes de village ; la fermentation des porcheries et des étables se mêle à l’ardeur du soleil. À Paris, de midi à deux heures, les grands boulevards, peu animés, sont comme une large avenue d’ombre, de demi-silence et de fraîcheur. Ce n’est pas l’activité fébrile et exténuante ; ce n’est pas non plus le repos complet et écrasant, mais une animation aisée et légère qui est rafraîchissante comme un souffle. Et tout au bout, derrière le fin et clair feuillage, au fond de l’étroite avenue de colonnes de la Madeleine le bleu du ciel rit allègrement. Quel merveilleux et délicat ressort que celui de l’activité parisienne, jamais lasse, jamais vulgaire et jamais tombante ! »

Est-ce à dire que Jaurès se retire du combat et recherche la fraîcheur du repos ? Que non ! il ne s’agit que d’une pause. Il a commencé la série d’articles pour La Petite République plus tard réunis en volume sous le titre Les Preuves.

Première édition du livre de Jean Jaurès, Les Preuves.

  1. Les Preuves

 

Auteur de ce livre, Jaurès pourrait figurer dans la série « Grands détectives ». En effet, cette enquête rigoureuse et passionnante fait un très bon roman policier. C’est aussi une œuvre d’histoire immédiate, ponctuée d’un coup de théâtre retentissant, d’ailleurs prévu par l’auteur. La parution en feuilleton dans La Petite République, du 10 août au 20 septembre 1898, introduit du suspense, et le tirage du quotidien socialiste connait une forte croissance, jusqu’à cent mille exemplaires. Selon ses habitudes, il a accumulé une documentation exhaustive. Le style du Liseur se retrouve dans les apostrophes directes au lecteur, afin qu’il suive la progression de la démonstration. Le livre, recueil des articles, avec une introduction nouvelle, sort en octobre des presses de La Petite République. Il est plusieurs fois réédité, par exemple dans le tome 6 des œuvres de Jean Jaurès (2001). Il faut le lire ; le résumé qui suit ne peut être qu’imparfait.

 

L’illégalité (10 août)

Jaurès commence par ce qui est le plus évident. Dreyfus a été « assommé par derrière d’un document qu’il n’a jamais vu, et il ne sait pas encore à cette heure pourquoi il a été condamné ». Il souligne la nécessité pour les socialistes d’entrer en scène. À ceux qui lui disent : « Il ne s’agit pas d’un prolétaire ; laissons les bourgeois s’occuper des bourgeois », il répond : « Si Dreyfus a été illégalement condamné et si, en effet, comme je le démontrerai bientôt, il est innocent, il n’est plus ni un officier, ni un bourgeois : il est dépouillé par l’excès même du malheur, de tout caractère de classe ; il n’est plus que l’humanité elle-même, au plus haut degré de misère et de désespoir qui se puisse imaginer. Si on l’a condamné contre toute loi, si on l’a condamné à faux, quelle dérision de le compter encore parmi les privilégiés ! Non, il n’est plus de cette armée qui, par une erreur criminelle, l’a dégradé. Il n’est plus de ces classes dirigeantes qui, par poltronnerie d’ambition, hésitent à rétablir pour lui la légalité et la vérité. Il est seulement un exemplaire de l’humaine souffrance en ce qu’elle a de plus poignant. Certes, nous pouvons, sans contredire nos principes et sans manquer à la lutte des classes, écouter le cri de notre pitié ; nous pouvons dans le combat révolutionnaire garder des entrailles humaines ; nous ne sommes pas tenus, pour rester dans le socialisme, de nous enfuir hors de l’humanité. »

En outre, le prolétariat a « un intérêt de premier ordre à châtier et à décourager les illégalités et les violences des conseils de guerre avant qu’elles deviennent une sorte d’habitude acceptée de tous. Il a un intérêt de premier ordre à précipiter le discrédit moral et la chute de cette haute armée réactionnaire qui est prête à le foudroyer demain. »

Jaurès termine le premier volet de son feuilleton par la phrase qui va conduire le lecteur à attendre la suite avec impatience : l’illégalité accroissait les risques d’erreur, et en effet, il y a eu erreur. « C’est un innocent qui est à l’île du Diable ».

 

L’innocence de Dreyfus (12, 13 et 14 août)

Le deuxième volet commence ainsi : « Il y a contre Dreyfus trois ordres de preuves : 1) le bordereau ; 2) les pièces dites secrètes que M. Cavaignac a lues à la tribune le 7 juillet dernier ; 3) les prétendus aveux faits par Dreyfus au capitaine Lebrun-Renault. Si donc nous démontrons qu’aucune de ces preuves prétendues n’a la moindre valeur ; si nous démontrons que le bordereau sur lequel a été condamné Dreyfus n’est pas de Dreyfus, mais d’Esterhazy ; si nous démontrons que, des trois pièces citées par M. Cavaignac, deux ne peuvent s’appliquer à Dreyfus et que la troisième est un faux imbécile ; si nous démontons enfin que les prétendus aveux n’ont jamais existé, et qu’au contraire Dreyfus, devant le capitaine Lebrun-Renault comme devant tout autre, a toujours affirmé énergiquement son innocence, il ne restera rien des charges imaginées contre lui. » Jaurès démonte d’abord la « détestable légende » des prétendus aveux. Dreyfus a toujours affirmé et crié son innocence. « Et j’ajoute qu’il en avait le droit : car je vais démontrer qu’en effet il est innocent. »

Le lecteur du quotidien socialiste doit attendre le lendemain pour aborder la démonstration que le bordereau, seule base d’accusation, n’aurait pas dû être attribué à Dreyfus si on en avait examiné sérieusement le contenu. Quant aux experts en écriture, « il est inutile de rappeler les erreurs effroyables commises par eux. Condamner un homme sur de simples rapports d’écriture a toujours été une témérité coupable. En tout cas, pour que les expertises d’écriture puissent avoir quelque force probante, il faut que les experts soient unanimes. » Or, ils étaient partagés, et l’un d’eux, le fameux Bertillon, a fait une démonstration tellement absurde que même l’État-major la considère comme démente.

Les prétendus aveux de Dreyfus n’ont pas existé ; Dreyfus n’a pas écrit le bordereau. Restent les pièces de Cavaignac. Avant de les examiner, Jaurès préfère désigner le véritable auteur du bordereau.

 

Le traitre (18, 19 et 20 août)

« Ce traitre, protégé par les généraux, par les ministres, par les juges, par les professionnels du patriotisme, il faut que devant le peuple il soit démasqué. » C’est Esterhazy, le uhlan à la Légion d’Honneur, découvert par le lieutenant-colonel Picquart. « Les bureaux de la Guerre, responsables de l’enquête contre Dreyfus et de la condamnation d’un innocent, ont juré une haine sans merci à l’homme qui, en découvrant leur erreur, humiliait leur amour-propre et compromettait leur avenir. La haute armée, exaspérée par le rude coup qu’un officier portait à l’infaillibilité militaire, est acharnée à le perdre. La réaction cléricale et antisémite qui, il y a quatre ans, a saisi le juif Dreyfus comme une proie et qui ne veut pas le rendre, dénonce le colonel Picquart comme un malfaiteur public. » Jaurès revient alors sur ce qu’est Esterhazy, ses besoins d’argent, sur les « lettres du uhlan ». « On ne devine pas en lui, quoi qu’il en dise, l’homme capable de grandes choses, même dans le mal. C’est plutôt un aventurier médiocre et vantard, un rastaquouère de trahison qui se contentera de passer à la caisse allemande, en livrant des documents quelconques, quand les créanciers seront trop exigeants ou que l’opération de Bourse aura manqué. On sent toujours qu’il est à la veille d’un mauvais coup, et après avoir ruiné les siens par son désordre, il s’écrie, avec une vulgarité mélodramatique, qu’il est acculé au crime pour les sauver. » Picquart a essayé de convaincre l’État-major que ce serait à son honneur de reconnaitre l’erreur et de la réparer, ce que l’État-major n’a pas voulu entendre.

Esterhazy est l’auteur du bordereau. Il est tellement sûr que dès qu’on regarde le bordereau on est obligé de dire : « C’est l’écriture d’Esterhazy », qu’il prend les devants et dit : « Oui, c’est mon écriture, mais elle a été décalquée. » Hypothèse absurde. Voici un exemple de démonstration jaurésienne : Si Dreyfus était coupable, pourquoi aurait-il décalqué l’écriture d’un autre homme ? Pour dérouter la justice. Il aurait alors choisi une écriture ressemblant le moins possible à la sienne. « Il est impossible qu’on échappe à ce dilemme : ou le traitre écrira le bordereau de sa propre écriture naturelle, pour ne pas compliquer sa besogne ; ou, s’il la complique et se livre à un travail de décalquage, il n’ira pas choisir de parti pris une écriture qui ressemble, même superficiellement à la sienne, car il perd ainsi tout le fruit de son opération. » Ainsi, lorsque Esterhazy, dans La Libre Parole, dit qu’un hasard fit découvrir à Dreyfus une écriture ayant avec la sienne des similitudes assez sensibles, il fait un raisonnement absurde, car c’est cette écriture qu’entre toutes Dreyfus se serait abstenu de décalquer.

« Mais voici qui est plus décisif encore. Quand Pierre, écrivant un document compromettant, se sert de l’écriture de Paul et la décalque, c’est pour pouvoir dire, si le document est découvert : « Il n’est pas de moi, il est de Paul. » Si Dreyfus avait, pour confectionner le bordereau, décalqué l’écriture d’Esterhazy, c’eût été pour pouvoir dire aux juges : « Vous avez tort de me soupçonner, c’est l’écriture d’un autre, c’est l’écriture d’Esterhazy. » Cela est si clair, que c’est par ce calcul-là qu’Esterhazy explique le prétendu décalquage fait par Dreyfus. « Il voulait, dit-il, avoir ainsi un répondant, c’est-à-dire un homme sur lequel il pût, au jour du péril, faire retomber la responsabilité du bordereau. » Mais alors, je le demande à tous les hommes de bon sens, à tous ceux qui sont capables d’une minute de réflexion : Comment se fait-il que Dreyfus se soit laissé condamner sans mettre en cause Esterhazy ? Quoi, c’est afin de pouvoir rejeter sur un autre, au jour du danger, la charge du bordereau, et quand il est accusé, quand, avec la seule charge légale du bordereau, il est condamné, il ne dit pas un mot qui puisse mettre les juges sur la trace d’Esterhazy ! »

« Pour qu’Esterhazy, écrasé par l’identité de son écriture à celle du bordereau, osât imputer à Dreyfus un décalquage dont celui-ci, au moment décisif, n’a point tiré parti pour se défendre, il a fallu qu’Esterhazy comptât sans mesure, sans limite, sur l’imbécillité de notre pays et sur la complicité de l’État-major, domestiquant pour lui l’opinion jusqu’à la plus basse et la plus niaise crédulité. » Tous les savants ayant à travailler sur des manuscrits le confirment : le bordereau a été écrit par Esterhazy en écriture courante.

 

Les pièces secrètes (25 août)

Dans cet article, Jaurès fait un point d’étape dans sa démonstration : « Donc, du procès régulier, légal, fait à Dreyfus, il ne reste rien. Il n’a été jugé, selon la loi, que sur une pièce, le bordereau. Or il est démontré aujourd’hui que le bordereau n’est pas de Dreyfus, mais d’Esterhazy. » Il cite ensuite le fameux discours du 7 juillet de Cavaignac : « Il n’ose pas parler du bordereau, seule base légale de l’accusation ; il sait trop bien qu’on ne peut plus l’attribuer à Dreyfus. Il s’appuie sur deux pièces, qui n’ont pas été communiquées à l’accusé, et c’est une illégalité, c’est une violence abominable. Mais ces deux pièces mêmes qui ont fait illégalement la conviction des juges n’ont pas, ne peuvent pas avoir, selon lui, une valeur de certitude absolue. Ainsi, le procès Dreyfus se compose de deux parties, une partie légale qui est nulle puisqu’elle repose sur le bordereau qui ne peut plus être attribué à Dreyfus, et une partie illégale qui est doublement nulle, d’abord parce qu’elle est illégale, ensuite parce que les documents mêmes qui y sont servis n’ont pas, de l’aveu même de M. Cavaignac, une valeur probante tout à fait décisive. Ce procès, ainsi suspendu à la fois dans l’illégalité et dans le vide, ne trouve sa justification et sa base que deux ans après, dans une pièce trouvée après coup et qui, elle, apporterait enfin, assure-t-on, la certitude qui faisait défaut. Mais, une fois encore, qu’est-ce, je vous prie, que cette condamnation qui n’est justifiée par un document décisif (à le supposer authentique) que deux ans après ? »

La troisième pièce, celle où Dreyfus est nommé en toutes lettres, est-elle authentique ? Encore le suspense : Jaurès ne le lève, pour ses lecteurs, que le 28 août. En attendant, il démontre que les deux missives contenant l’initiale D ne s’appliquent pas à Dreyfus. Penser que le minable D est un officier d’État-major est absurde. Ce D n’est qu’un « agent infime qui peut bien parfois, grâce au désordre des grandes administrations militaires, dérober quelques papiers intéressants, mais qui n’offre pas aux attachés des garanties sérieuses. Il les fatigue de ses exigences d’argent, il les rebute par l’insuffisance ou la sottise des renseignements que le plus souvent il leur donne. Sur le point d’être congédié et de perdre son misérable gagne-pain, il proteste qu’à l’avenir il fera mieux, qu’il tâchera « de satisfaire ». Ce ne sont pas là les rapports des attachés avec un officier disposant des documents les plus importants et dispensé par sa fortune des platitudes écœurantes du mercenaire D. » (On saura par la suite qu’il s’agissait d’un obscur fonctionnaire, appelé Dubois, qui livrait des documents de très faible valeur.) Cavaignac lui-même a dit que ces deux pièces n’auraient pas emporté sa conviction s’il n’y avait pas eu la troisième, celle où Dreyfus est nommé en toutes lettres. Mais, écrit Jaurès, cette pièce « est un faux scélérat et imbécile qui fait partie de tout un système de faux, pratiqué depuis deux ans. »

« C’est ce que je démontrerai samedi prochain », ajoute-t-il. Entre temps, le 27 août, est né son fils, Louis.

 

Faux évident (28 août)

Voici La Petite République du 28. L’article démontre que la pièce contenant le nom de Dreyfus est « le faux le plus misérable, le plus grossier, le plus imbécile ; tout le prouve : le style, le texte, la date ». Dans la version du faussaire, la langue utilisée par l’attaché italien est devenue « un charabia vraiment burlesque », alors que son français est presque parfait dans les pièces authentiques. C’est si évident que cela devrait suffire. Mais regardons aussi la date ! Le document serait de 1896. Or, si les attachés militaires allemand et italien avaient été en relation avec Dreyfus, c’est en 1894 qu’ils auraient dû s’entendre pour garder le secret. Le faire en 1896 serait absurde. Et, sachant désormais que leur correspondance était interceptée par les services français, ils auraient envoyé leurs aveux par écrit ? Absurdité supplémentaire !

« Raisonnons un peu, je vous en supplie, si cela n’est pas encore un crime en notre pays de liberté. » Comment l’État-major a-t-il pu être dupe de ces absurdités répétées ? « S’il l’a été, quelle profondeur de sottise ! S’il ne l’a pas été, quelle profondeur de scélératesse ! » « Quand on pense que ce faux a été produit devant la Chambre par un ministre, et que la Chambre elle-même l’a contresigné, en vérité, on sent monter en soi, du plus profond de la conscience et de la pensée, une telle révolte que la vie morale semble suspendue dans le monde tant que justice n’aura pas été faite. »

 

Coup de tonnerre

En ces jours où Jaurès déroule sa démonstration et critique le faux grossier, Cavaignac apprend que la fameuse pièce dont il a garanti l’authenticité n’est qu’un montage maladroit de fragments écrits sur deux papiers différents. Le 30, le faussaire Henry avoue ; il est incarcéré ; on laisse à sa portée une bouteille de rhum et un de ces rasoirs tranchants comme mon grand-père en avait un ; Henry est retrouvé mort le lendemain, la gorge ouverte.

Que l’événement lui ait donné raison, Jaurès n’en tire aucune gloire : « Il ne faut pas que la mort tragique du lieutenant-colonel Henry nous fasse oublier le fond du débat », écrit-il dans La Petite République, le 4 septembre. Le fond, c’est d’abord la responsabilité des grands chefs de l’armée pour qui les faux ont été fabriqués. « Oui, voilà ce que l’éducation jésuitique, l’esprit de caste, le recrutement de faveur et aussi l’idolâtrie chauvine, toujours prête aux acclamations, ont fait de nos grands chefs. Voilà à quel État-major était confiée hier encore la défense de la Patrie, et c’est nous que des misérables ou des niais accusent d’être des sans-patrie : nous qui, en faisant la lumière à temps, avant les irréparables désastres, contribuons, pour notre part de citoyens, au salut de la France ! »

C’est ensuite la bêtise des gouvernants et des députés : Cavaignac a surpris la Chambre, « si facile, hélas ! aux surprises, et c’est grâce à lui que la signature du Parlement, la signature de la France elle-même est sur toutes les murailles, au bas d’un faux inepte et criminel ! »

La révision du procès Dreyfus décidée, Jaurès fait le point pour ses lecteurs de La Dépêche (et aussi pour la direction du journal toulousain) : « Mon article de La Petite République, intitulé « La pièce fausse », paraissait deux jours avant que le colonel Henry s’en avouât l’auteur. J’ai le droit et même le devoir de rappeler ces choses, car il s’est élevé entre beaucoup des lecteurs de La Dépêche et moi, depuis l’origine de cette affaire, un si douloureux malentendu que je suis obligé d’invoquer à l’appui de mes affirmations les titres que me donnent aujourd’hui les événements. J’affirme avec une assurance entière et une tranquille certitude que Dreyfus est innocent. J’affirme que sa condamnation est l’erreur la plus monstrueuse, servie et prolongée par les machinations les plus scélérates, par les crimes les plus inouïs d’une partie de la haute armée. »

 

Pour conclure ce chapitre : la risée du monde

Le baron René Reille meurt le 26 novembre 1898. Pour récupérer le poste de député de Mazamet, la famille fait immédiatement appel à son troisième fils, Amédée , présenté par Le Conservateur comme un esprit fin et cultivé, causeur charmant, profondément patriote, capable de défendre la religion, « cet aromate qui empêche les sociétés de se corrompre ». Il a « brisé sa carrière militaire pour se sacrifier ». Il est l’ennemi « de ces théoriciens sans pudeur et sans vergogne », partisans des « expropriations violentes ». Sa devise est « Dieu – Patrie – Liberté ». (Cette devise reste aujourd’hui gravée sur la façade de la mairie de Saint-Amans-Valtoret, commune proche du château de la famille.) Les barons Reille s’accrochent à leur fief électoral du sud du Tarn ; Jaurès, leur ennemi, est devenu « une force historique » (M. Gallo).

Il s’en prend à une nouvelle invention des antidreyfusards, les pièces dites ultra secrètes qui seraient des lettres directes du Kaiser : « L’idée qu’un empereur, un chef d’État va se compromettre personnellement dans une correspondance d’espionnage est bien la plus folle qui se puisse imaginer. On comprend très bien que Guillaume II ait fait savoir par La Gazette de Cologne qu’on pouvait publier ses lettres, qu’il ne s’en offenserait pas. Je le crois bien ; elles couvriront de ridicule notre État-major, capable de prendre au sérieux de telles niaiseries. Pour nous qui ne sommes pas des patriotes de métier, mais qui souffrons cruellement de toute diminution de la France, nous ne pardonnerons jamais aux imbéciles de haut grade qui, en accueillant et propageant de pareilles inepties, font de notre gouvernement et de notre peuple la risée du monde. »

Un dessin humoristique paru le 9 octobre 1898 dans une revue de San Francisco décrit la France comme une tour dont les solides fondations sont la propriété paysanne, le suffrage universel et l’instruction du peuple, mais dont les étages menacent de s’effondrer, portant chacun le nom d’un des scandales de la Troisième République. Près du sommet, la lâcheté des hommes de l’aristocratie lors de l’incendie du bazar de la Charité en 1897 (ils laissèrent périr plus d’une centaine de femmes) annonce la ruine que provoque finalement l’affaire Dreyfus.

Mais, après l’affichage du discours de Cavaignac et la découverte du faux Henry, on n’a pas atteint le fond du ridicule !

Café Jaurès : mardi 18 avril à 18 heures

Café Jaurès

Mardi 18 avril 2017 – 18 heures

Espace des Diversités et de la laïcité

38,  rue d’Aubuisson – Toulouse

Auditorium JJ Rouch

   
Catherine MOULIN

              Professeure agrégée au Lycée Edouard Branly – Lyon

   Lorsqu’on pense à l’activité politique de Jaurès, on évoque avant tout son activité à Paris (à la Chambre des députés, dans les locaux de l’Humanité, voire dans de grandes manifestations comme au Pré st Gervais en mai 1913), à l’étranger, ou bien alors on songe à l’enfant du Tarn, au député de Carmaux. Mais Jaurès sillonnait aussi la France en réponse à de multiples sollicitations.

Si on évoque sa présence dans la région lyonnaise (à savoir Rhône, Loire, Isère, Ain, Drôme, Hte Savoie), on pense essentiellement au fameux « discours de Vaise », prononcé le 25 juillet 1914, dans un quartier populaire de Lyon, parce qu’il s’agit de l’ultime discours de Jaurès en France avant son assassinat le 31 juillet.

Ce discours est en réalité révélateur d’une présence que l’on pourrait qualifier d’ « assidue » de Jaurès dans la région lyonnaise tout au long de sa vie politique : entre 1886 et 1914, il y est venu une trentaine de fois.

Mon propos s’articulera autour de 3 thèmes : une périodisation des déplacements de Jaurès replacée dans le contexte plus large de ses différents engagements politiques.

Nous verrons ensuite comment s’organisent et se déroulent concrètement les déplacements de Jaurès.

Une dernière partie sera consacrée à l’image que la presse locale donne de Jaurès.

Catherine MOULIN est l’auteure d’un mémoire de maîtrise intitulé : « Jean Jaurès, un missionnaire du socialisme : regards sur sa présence en région lyonnaise », réalisé sous la direction d’Yves Lequin, et soutenu en 1986 à l’Université Lumière Lyon 2 sous la présidence de Madeleine Rebérioux.

 

Entrée libre.

Café Jaurès du 1er mars 2017 : « Arrêt sur image »

LES MONUMENTS EN HOMMAGE A JEAN JAURES

par Jacqueline Lalouette

Historienne et professeure d’Histoire contemporaine

Jacqueline Lalouette , après avoir rendu hommage à Maurice AGULHON, qui fut son professeur à la Sorbonne , dresse la liste des grands statufiés Français .

Jean JAURES , avec 53 représentations ( des bustes pour la plupart ) , se classe en 3° position , après Jeanne d’Arc et le Général de Gaulle .

Ces représentations de Jean Jaurès sont essentiellement localisées dans le Sud Est , le Centre et le Nord Est de la France .

Elles ont été érigées après la guerre de 1914-1918 , mais surtout après le procès de Raoul Villain et son acquittement . C’est en 1919 qu’apparaît la première idée de statue de Jaurès en place Publique . Deux ans plus tard , en 1921 , sont érigés des monuments en Aveyron et dans les Pyrénées Orientales , à Perpignan .

Parfois , ces représentations se limitent à de simples portraits , comme à Izeure ou à Montpellier .

On trouve également des bustes : celui d’Albi , œuvre de Gabriel Pech , celui de Caudebec-lès-Elbeuf en Seine Maritime ou ceux d’Istres , de Revin , de Cazères sur Garonne , de Courbevoie , de Méru , de Millas , de Saint Amand les eaux , de Saint Etienne ou de Toulouse . A signaler le buste de Chaudun qui repose sur un monument à la mémoire de son fils Louis , tombé au champ d’honneur dans les environs .

Parfois , Jean Jaurès est représenté à mi-corps . On peut citer les statues de Friville , de Lavelanet ou de Pierrefitte .

Il existe enfin des statues en pied : à Castres , Carmaux , Albi , Montpellier ,Liévin , Blaye les mines .

Qu’il s’agisse de statues à mi-corps ou en pied , Jaurès est toujours représenté en orateur , jamais en écrivain .

La présentation des statues se fait le plus souvent à partir du socle .

Lorsqu’il est simplement inscrit  » Jean Jaurès « , il s’agit d’une information .

Lorsqu’il est indiqué  » A Jean Jaurès  » , il s’agit d’une dédicace .

Mais on peut trouver également des qualifications ; par exemple , »Jean Jaurès , apôtre de la paix  »

Sur les monuments figurent le plus souvent le nom du sculpteur , la date à laquelle l’œuvre a été réalisée , le nom des architectes , parfois celui du fondeur et des citations de Jaurès .

Lors des inaugurations des monuments à la mémoire de Jean Jaurès , au cours des 30 premières années du siècle dernier , une foule nombreuse était présente . De nos jours , peu de monde assiste à de telles cérémonies .

Il est à signaler , hélas , que plusieurs statues ont été vandalisées .

Après des échanges entre Jacqueline Lalouette et le public , la conférence prend fin .

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Chapitre XII – La défaite, 1898

Au début de la grande affaire, Jaurès ne dispose d’aucun élément pour s’engager en faveur de Dreyfus. Peu à peu, des informations commencent à percer, et les premiers dreyfusards estiment nécessaire l’intervention du député de Carmaux, une référence dans la défense des victimes, quelles qu’elles soient. Mais une telle attitude suscite des ennemis.

1. À la suite de « J’accuse ! »

Le moment important dans la prise de conscience de Jaurès est celui de l’acquittement d’Esterhazy par un conseil de guerre circonvenu, suivi immédiatement du « J’accuse ! » d’Émile Zola, texte dans lequel l’écrivain dénonce les irrégularités dans les procès Dreyfus et Esterhazy, les manigances de la haute armée pour sauver celui que Jaurès n’appelle plus que « le uhlan », les scènes abracadabrantes au cours desquelles un officier déguisé en dame voilée aurait fourni au traitre des documents secrets utiles pour sa défense.

Ne pas livrer la République aux généraux
Guesde estime que le texte de Zola constitue un grand acte révolutionnaire, mais il ne s’engage pas pour Dreyfus. Jaurès est bouleversé. Le 24 janvier, il écrit encore que les éléments d’information communiqués au pays ne lui permettent pas de se former une opinion sur le fond. Mais, lors du procès intenté à Zola pour une phrase de « J’accuse ! », il fait une déposition en faveur du romancier (12 février) et conclut : « Et voilà pourquoi les citoyens comme M. Zola ont eu raison de se dresser et de protester. Pendant que le gouvernement, prisonnier de ses combinaisons, intriguait ou équivoquait, pendant que les partis parlementaires, prisonniers de la peur, se taisaient ou abdiquaient, pendant que la justice militaire installait l’arbitraire du huis clos, des citoyens se sont levés dans leur fierté, dans leur liberté, dans leur indépendance, pour protester contre la violation du droit et c’est le plus grand service qu’ils aient pu rendre à notre pays. » Il ajoute, en terminant : « Aussi, on peut le poursuivre et le traquer, mais je crois traduire le sentiment des citoyens libres en disant que devant lui nous nous inclinons respectueusement. »
En attendant d’avoir sous les yeux les preuves de l’innocence de Dreyfus, Jaurès élargit le débat en s’en prenant au militarisme. À la Chambre, il appelle à « faire sentir à la haute armée la discipline supérieure de la République et de la nation ». Faute de quoi, dit-il aux députés : « Vous êtes en train de livrer la République aux généraux. (Exclamations au centre. Vifs applaudissements à l’extrême-gauche.) » Le 21 janvier, dans La Dépêche, il défend les socialistes contre ceux qui les accusent d’attaquer l’armée : « Mais nous la défendons, au contraire, contre les incapables qui en gaspillent la substance humaine ; nous défendons le peuple des soldats contre l’incapacité orgueilleuse et meurtrière des généraux habitués à l’impunité. Nous la défendons contre ceux qui en compromettent les ressources et la moralité et qui mettent au service des pires désordres la brutalité de la discipline et la force de la hiérarchie. C’est défendre l’armée aussi, la vraie, celle en qui palpite la chair et l’âme de la nation que de dénoncer les monstruosités du code militaire frappant de mort, à tout coup, les soldats de France pour un geste d’impatience, pour une parole de colère, provoquée parfois par l’injustice, la brutalité ou la grossièreté du commandement. Enfin, c’est défendre l’armée et la patrie elle-même que de signaler l’abîme croissant qui se creuse entre l’oligarchie militaire et la nation. La haute armée se recrute dans les classes les plus réactionnaires, dans les éléments politiques et sociaux les plus rétrogrades. Les jésuites tiennent la haute armée, disposent à leur gré des grades supérieurs, ont leurs candidats de choix pour les postes décisifs. Il faudra faire circuler dans l’armée le vif esprit de la République. Ceux qui demandent cela, ceux qui veulent cela, sont les vrais patriotes. » Arguments repris le lendemain dans La Lanterne, sous la forme d’un appel direct aux soldats qui choque les députés de droite, en particulier le comte de Bernis. Ce dernier, au cours d’une séance agitée, ne cesse d’interrompre Jaurès, il l’insulte, il s’élance pour le frapper, et la séance devient un « tumulte prolongé ».

Aller plus loin ?
Ce n’est pas suffisant. Jaurès avoue : « Dès maintenant, nous saluons avec une émotion respectueuse tous ces jeunes hommes, toute cette élite de pensée et de courage qui, sans peur, proteste publiquement contre l’arbitraire croissant des porteurs de sabre, contre le mystère dont ils enveloppent leur parodie de justice. À ces jeunes hommes, je suis presque tenté de demander pardon pour nos tergiversations et nos lenteurs. Mais la leçon n’est point perdue. Ils font leur devoir de citoyens ; nous suivrons leur exemple à notre poste de combat. » Un texte qu’il faut décrypter : les jeunes hommes sont Charles Péguy et ses amis socialistes du Quartier latin ; le poste de combat, c’est celui de député socialiste chargé de responsabilités.
La Dépêche est dirigée par Arthur Huc, un « antisémite de la défiance » (Henri Lerner). Le quotidien toulousain n’hésite pas (23 janvier) à présenter Zola comme un écrivain « aussi mal informé qu’orgueilleux », ne pensant qu’à soigner sa publicité personnelle pour entrer à l’Académie française. Contre-sens absolu car, en agissant comme il le fait, Zola sait qu’il perd toute chance de siéger dans une société en grande majorité antidreyfusarde. Le 17 février, Huc dégage la responsabilité de son journal des positions exprimées par Jaurès et par Clemenceau dans l’affaire Dreyfus ; cette affaire n’est que « tapage » d’intellectuels parisiens qui n’intéresse pas les provinciaux. Jaurès remarque, le 2 mars : « Je ne puis sans heurter de front la conception de La Dépêche et la politique qu’elle a suivie, dire ici, à propos du procès Zola, tout ce que je pense et tout ce que je sais. J’aime mieux me taire que parler à demi, et ajourner ma démonstration que l’affaiblir. »
Sur lui pèse la responsabilité d’être un des leaders du « parti » socialiste. Il ne peut s’engager qu’avec certitude absolue de détenir la vérité ; il ne peut risquer de faire obstacle à l’unité du parti qui est un de ses objectifs. Un ministre aurait dit, fin janvier 1898, qu’à la Chambre une majorité de députés croit en l’innocence de Dreyfus : « C’est la peur seule qui empêche les uns et les autres de dire leur pensée. » Cette peur n’épargne pas les socialistes. Ses camarades députés font pression sur Jaurès pour qu’il ne s’engage pas : l’opinion, mal informée, est largement défavorable à Dreyfus, et les élections législatives approchent. Péguy a transcrit ces paroles de Jaurès : « Ne croyez pas que ce soit pour mon agrément que je m’efforce d’entrainer tout le groupe. Vous ne pouvez pas vous imaginer à quel point je suis obsédé. Ils me mangent, ils me dévorent, ils ont tous peur de n’être pas réélus. Ils m’arrachent les pans de mon habit pour m’empêcher de monter à la tribune. Quand je monte à la tribune, je suis déjà vidé, je suis creusé, je suis épuisé par ces dévorations intérieures, je suis exténué d’avance. L’autre jour, pendant que je parlais contre cette Chambre lâche et hostile, c’était comme si j’avais eu mille aiguilles qui me traversaient le cerveau. Je crois que je vais tomber malade. Je ne sais pas si j’aurai la force de tenir jusqu’à la fin de la législature. »

2. Les élections de mai 1898

Au milieu de toutes ses tâches, Jaurès doit se préparer pour les élections. Il le fait en proposant une large définition du socialisme, pour répondre aux idées fausses qui circulent.

Qu’est-ce que le socialisme ?
Ses idées se trouvent dans ses articles réguliers de La Dépêche, de La Petite République et de La Lanterne, et dans deux revues importantes, l’internationale Cosmopolis en janvier 1898, et la Revue de Paris en avril. Ces publications étant lues par des bourgeois, il doit d’abord dire ce que n’est pas le socialisme.
Le socialisme n’est pas porteur d’une « formule germanique », il est « le socialisme humain » qui a de profondes racines françaises. Jaurès connait bien les saint-simoniens, Fourier, Proudhon. Grâce au socialisme, la classe ouvrière « domine du regard, avant de l’occuper, le vaste horizon. C’est parce qu’elle a un haut et clair idéal qu’elle ne se laisse pas tomber à l’antisémitisme ou à l’ignominieuse démagogie césarienne et militaire. Ainsi, dès maintenant, le socialisme est une force de civilisation et de lumière. Il ne crée pas, dans la société d’aujourd’hui, la lutte des classes ; il la constate et il veut l’utiliser pour son œuvre de justice. » Le socialisme ne veut pas gêner le développement productif : « Il s’agit donc d’abord de développer en France la puissance de la production, l’activité économique. Les grandes transformations de justice sont plus aisées dans les pays qui ont un large fonds de richesse. »
Les socialistes ne sont pas dépourvus de compétence administrative. Ceux du Nord en ont montré un bel exemple à Roubaix et à Lille : « Jamais ces grandes villes industrielles, où il y a de si puissants intérêts, n’ont été mieux administrées que par ces pauvres salariés que les millionnaires dédaignaient tant. À Lille, en même temps que le budget était heureusement remanié, que de vastes programmes de travaux étaient élaborés, la municipalité multipliait, si je puis dire, les marques d’ingénieuse sollicitude pour le peuple. Par exemple, au lieu de supprimer la subvention au grand théâtre, ils l’ont accrue, mais ils ont stipulé qu’à chaque représentation il y aurait quatre cents entrées gratuites. Dix mille ouvriers se sont inscrits pour bénéficier de cette admission. » (Ce grand helléniste a dû se remémorer l’histoire d’Athènes, et la subvention lilloise lui a rappelé son mandat toulousain.)
Jaurès souhaite que l’on attribue au mot Révolution « son sens tranquille et profond ». Toutes les lois partielles y contribuent car elles donnent au prolétariat plus de force pour s’arracher à la passivité. Une révolution sociale qui transformera, sur toute l’étendue du pays, le mode de propriété et les conditions de la vie ne peut aboutir si elle n’est préparée dans les esprits. Jaurès critique les anarchistes qui, dans les syndicats, ne veulent pas entendre parler d’action parlementaire. Certains d’entre eux sont épinglés pour avoir porté tort à la Verrerie ouvrière, rejoignant ainsi les manœuvres des patrons, de la police et des juges. Les adversaires du socialisme lui demandent : « Où sont tes œuvres ? » Or le parti socialiste, en même temps qu’il accomplissait un immense effort de propagande et d’éducation, a créé « une œuvre immédiate et palpable », la Verrerie ouvrière d’Albi.
Quelles sont les lois que la lutte parlementaire a obtenues ou doit chercher à obtenir ? La limitation légale de la durée de la journée de travail ; l’extension à toute l’industrie de l’institution des délégués ouvriers ; l’indemnisation en cas d’accident ; un système de retraites pour tous les travailleurs de l’industrie et de l’agriculture ; un impôt général et progressif sur le revenu ; une réorganisation de l’armée par la soumission de ses chefs à la République, la réduction de la durée du service, la refonte du Code de justice militaire en le débarrassant « de tout ce qu’il contient de sauvage ».
Le suffrage universel (masculin) existe ; il doit être résolument défendu ; il faut assurer, par le secret, la liberté du vote ; il faut supprimer le Sénat. Enfin, écrit Jaurès en avril 1898 dans la Revue de Paris, « le droit de suffrage doit être étendu aux femmes ; les nouvelles conditions de la vie économique l’exigent ; l’ouvrière doit entrer comme l’ouvrier dans la cité politique puisqu’elle entre dans la cité industrielle. Et on a bien tort de redouter que le suffrage des femmes soit une puissance de réaction. Peu nous importe que les premières décisions soient conservatrices ou rétrogrades ; elles ne le seront que d’apparence, car tout éveil des initiatives et des intelligences est un gain pour la liberté et pour le progrès. »
Un programme qui est complètement déformé par des adversaires sans scrupules, comme à Carmaux.

En campagne à Carmaux
En 1893, Jaurès avait arraché à la famille Reille-Solages le siège de député. À la veille des élections de 1898, le baron René Reille tient la circonscription de Mazamet, et son fils Xavier celle de Castres, ayant succédé à son frère André. « La mort imprévue de son frère aîné lui imposa le devoir de quitter l’armée pour le Parlement », dit la notice hagiographique du journal familial. Aux législatives de 1898, la famille présente trois de ses membres à la députation dans le Tarn qui envoie six députés au Palais Bourbon. Le baron père est certain d’être réélu à Mazamet ; Xavier est presque assuré de l’emporter à Castres ; c’est à Carmaux que la lutte risque d’être serrée, le marquis de Solages face à Jaurès. Les adversaires de la famille la comparent à l’hydre de Lerne ou évoquent « Reille, père et fils, société pour l’exploitation du mandat de député ». Cette dernière expression rejoint une formule de Jaurès, dans Le Cri des Travailleurs du Tarn : « Les Reille ne sont que des financiers mêlés à toutes les entreprises d’argent et cherchant à pousser leur fortune sous tous les gouvernements. »
L’alliance entre anciens monarchistes et républicains conservateurs marche à plein. Ces derniers ne présentent pas de candidat contre le marquis. Les capitalistes disposent de beaucoup d’argent à dépenser en campagne électorale. Ils savent jouer du cléricalisme, du chantage et du mensonge éhonté. Le baron René Reille, qui vient d’être réélu à l’unanimité président du Comité des Forges, la grande organisation patronale, stigmatise Zola, « cet être étrange, ce romancier pornographe qui avait cru pouvoir impunément vomir des insultes sur nos généraux et sur notre armée. Dreyfus et Zola n’en resteront pas moins condamnés, et l’armée, que la France veut grande et respectée, sortira triomphante de ces affreuses machinations. »
Une affiche électorale du marquis de Solages résume sa propagande à Carmaux, sous le titre « Jaurès à l’œuvre » :

Agriculteurs,
Il veut confisquer vos champs, vos maisons, vos économies au profit d’un tas de fainéants de sa façon.
Commerçants,
Il fomente les grèves qui vous ruinent.
Mineurs,
En vous rendant suspects à vos patrons, il empêche qu’on embauche vos enfants.
L’argent de vos Syndicats paye les frais de ses élections.
Verriers,
Il vous a affamés à Carmaux en créant la verrerie concurrente d’Albi.
Patriotes,
Pour mieux préparer l’invasion étrangère, il prêche l’indiscipline aux soldats et la haine des chefs. Esclave du syndicat des juifs sans-patrie, il a défendu Zola qui défendait Dreyfus le traître.
L’heure a sonné de la revanche.
Aux armes, braves gens.
Jaurès à la porte !

Comment Jaurès peut-il combattre ? Par la parole, on connait son efficacité. Alors, on l’empêche de parler. Toutes ses tentatives de réunion publique sont perturbées par des siffleurs stipendiés : « Quand, dimanche dernier, à Bourgnounac, le marquis de Solages, présent comme moi à la fête, au lieu de venir à la réunion publique pour discuter, a envoyé sa bande de siffleurs payés pour me fermer la bouche, je l’avoue, j’ai été cruellement humilié pour notre pays. Quoi ! c’est cette puissance d’oppression et de silence qui veut s’imposer à la République ! Et il y a des « républicains » qui se font ouvertement ou secrètement, par trahison déclarée ou par inertie, les complices de cette œuvre basse ! Quelle honte et quel péril ! » Ces phrases viennent en conclusion d’un article paru le 4 mai dans La Dépêche. Faute de pouvoir parler directement aux électeurs, il ne reste à Jaurès que ses papiers dans la presse régionale et locale. Ainsi, dans Le Cri des Travailleurs du 24 avril, essaie-t-il de réfuter les mensonges de la propagande du marquis : « Républicain socialiste, je lutte avec vous depuis cinq ans pour la République et pour le peuple. J’ai combattu sans relâche, dans le pays et dans le Parlement, le système capitaliste qui livre à la puissance grandissante des privilégiés les ouvriers asservis, les agriculteurs épuisés, les petits commerçants expropriés. Et j’ai combattu aussi les réacteurs et les traîtres qui livrent la République à ses ennemis. Dans toutes les grandes discussions, j’ai défendu passionnément, à la tribune de la Chambre, tous ceux qui travaillent : les paysans et les ouvriers. » Il affirme que « le régime de terreur et de délation » ne l’a pas séparé des mineurs et des verriers. Il s’adresse à la bonne foi et à la clairvoyance des petits commerçants à qui on a fait croire qu’il était responsable du conflit entre les verriers et Rességuier. Enfin, les vrais défenseurs de la France et de son armée sont ceux qui veulent mettre un terme aux abus des grands chefs. Il termine ainsi : « Vous m’avez donné votre confiance. En retour, je vous ai donné tout mon temps, toute ma force, toute ma pensée. Continuons ensemble le bon combat pour la République et pour le peuple. »
Le 9 mai au soir, Jaurès envoie un télégramme à La Petite République : « Je suis battu à une grosse majorité. Sous la puissance du patronat, la région a fléchi. Vive la République sociale ! »

3. Hors du Palais Bourbon

Expliquer la défaite
Dès le 10 mai, Jaurès explique sa défaite dans une interview donnée à L’Aurore : « Depuis deux ans, tout avait été mis en œuvre contre moi. Le patronat et le clergé coalisés n’ont reculé devant aucun moyen pour me combattre avec acharnement. On a commencé par me reprocher l’établissement à Albi de la Verrerie ouvrière. Or, vous savez mieux que quiconque l’impossibilité matérielle de la construire à Carmaux. Les émissaires du marquis de Solages ont exploité cette situation avec l’insigne mauvaise foi qu’on pouvait attendre d’eux ; des promesses d’embauchage, des distributions d’argent ont fait le reste. Le rôle du clergé a été également très important dans l’élection de dimanche. Il subsistait, dans ces régions voisines des montagnes du Tarn, un vieux levain de cléricalisme que le socialisme n’avait que momentanément étouffé. Des missions ont été organisées. Des pères et des frères sont venus prêcher la guerre sainte aux environs de Carmaux. Pendant la période électorale, mes affiches ont été arrachées. On m’a empêché de parler librement dans les réunions. Je me suis heurté sans cesse à la plus violente obstruction. Malgré toutes ces manœuvres, Carmaux-Ville m’a donné la majorité. Cette majorité était, il est vrai, trop faible pour compenser les minorités des campagnes. »
Le journaliste lui signale que plusieurs candidats socialistes dans des circonscriptions gagnables au second tour ont proposé de se désister en sa faveur. Jaurès : « Je leur suis profondément reconnaissant de ce dévouement. Je suis très touché des marques de sympathie qui m’arrivent de toutes parts. Je remercie du fond du cœur ceux qui veulent se sacrifier pour me céder leur place. Mais je n’accepterai aucune candidature. Ma résolution est définitivement prise. Rien ne parviendra à la changer. Cinq ans d’une bataille incessante, dans laquelle j’ai mis tout mon cœur, toutes mes forces, toute mon énergie, m’ont beaucoup fatigué. Puisque les circonstances me le permettent, au lieu de recommencer une lutte qui s’annonce fort dure à la nouvelle Chambre, je vais me reposer pendant quelque temps et satisfaire mon grand besoin de calme. Ma présence au Palais Bourbon n’est, d’ailleurs, pas nécessaire. Les élus socialistes sont de taille à faire face à l’ennemi. »
Se reposer ? Satisfaire son grand besoin de calme ? On a du mal à croire que ce soit possible…
Son article du 11 mai dans La Dépêche montre qu’il a reçu « un coup très sensible » :
« Il est très douloureux pour moi d’être ainsi séparé des militants avec lesquels je luttai. Il m’est douloureux aussi de penser qu’une partie du peuple ouvrier et paysan, auquel j’ai donné cinq ans de ma vie, m’a rejeté. Quand le candidat à la députation est le grand patron du pays, quand il dispose seul du travail, c’est-à-dire de la vie de milliers de familles, quand il peut terroriser les uns par la menace du renvoi et capter les sans-travail par la promesse de l’embauchage, cette force économique, mise au service d’une candidature est singulièrement redoutable. » Mais l’avenir appartient à ceux qui combattent pour l’avènement du socialisme.
En remerciant, dans La Petite République, les socialistes parisiens de lui avoir proposé une circonscription, Jaurès ajoute qu’il va se consacrer, hors du Palais Bourbon, à l’œuvre d’éducation socialiste. Même thème dans La Dépêche : « J’ai été profondément touché de l’insistance de mes amis de Carmaux qui voulaient me décider à accepter la candidature qui m’était offerte à Paris. Ils voyaient là une sorte de revanche immédiate. Qu’ils me pardonnent de ne pas la leur avoir donnée. Il faut regarder plus loin. Tant d’hommes accusent les militants socialistes d’être mus par une vanité frivole ou une égoïste ambition qu’il n’est point inutile de montrer que nous avons avant tout le culte désintéressé de l’Idée. »

L’unité socialiste est indispensable
Le 7 juin, son discours au Tivoli Vaux-Hall donne les grandes lignes de l’œuvre d’éducation à accomplir. Jaurès évoque d’abord les candidats qui ont succombé : « La réaction qui les a frappés ne les a pas désarmés ; elle a changé seulement leur poste de combat. » Que les choses soient claires : « L’antisémitisme et le nationalisme ont tenté de détourner au profit de la réaction l’idée du socialisme et l’idée de la patrie et ont égaré une partie du prolétariat. Or, plus il y a d’incertitude, d’équivoque et de confusion dans le Parlement et dans le pays, plus il importe que le socialisme, qui a une doctrine, qui a un idéal, élève bien haut au-dessus des partis incohérents et impuissants tout son idéal, toute sa doctrine. » La lutte sera rude contre le capital et la réaction, mais le plus grand péril pour le prolétariat reste de se faire détourner de sa tâche par les antisémites et les nationalistes. Un facteur décisif du succès sera l’unification des tendances existantes en un seul parti.
« Il y a à l’heure actuelle cinq fractions socialistes distinctes : les marxistes (qu’on appelle assez souvent guesdistes) ; les blanquistes qui ont pour organe le Comité révolutionnaire central ; le Parti ouvrier socialiste révolutionnaire (les allemanistes) ; les possibilistes qui ont adopté les vues et la méthode de Brousse ; enfin les socialistes indépendants, soit qu’ils se réclament, comme Rouanet et Fournière, de la pensée et de la discipline morale de Malon, soit que, comme Millerand, Viviani, Gérault-Richard, ils soient allés au socialisme sans passer par une organisation définie. [Jaurès lui-même appartient à cette dernière catégorie.] Or, il est bien clair que pour que toutes les forces socialistes s’unissent loyalement, pour qu’elles puissent, dans des congrès annuels, coordonner leur action, il faut qu’il y ait au préalable délibération, entente amicale de ces cinq fractions socialistes. Il n’est pas possible d’agir en dehors des grandes organisations constituées. Mais mon sentiment est que si les adhérents de toutes ces fractions étaient consultés, l’immense majorité d’entre eux saluerait avec enthousiasme l’idée de l’unité du parti. »
Dans l’immédiat, il faut s’opposer à Drumont qui, élu député, montre son inconsistance ; il ne faut pas se laisser influencer par Rochefort, simple amuseur dépourvu de convictions. Rochefort et d’autres reprochent à Jaurès les sentiments et les traditions catholiques de ses proches. Mais, précise Jaurès, « l’Église ne se trompe pas sur mon compte. Pendant la période électorale, les prêtres déchiraient mes affiches ; ils menaçaient du refus des sacrements les paysans qui voteraient pour moi. Des missions de capucins étaient organisées dans les communes, et le marquis de Solages était présenté au peuple, à la sortie de l’église, par le prédicateur. » Deux puissances s’appuient l’une sur l’autre, « le dogme, contrefort du Capital, le Capital contrefort du dogme ». L’Église sait que, quand le socialisme aura transformé le système de propriété, ouvriers et paysans ne se courberont plus devant elle.
À l’approche de l’été 1898, Jaurès a trois objectifs. Il s’est heurté à un refus de la Sorbonne de lui confier un cours libre de philosophie sur les principes du socialisme, mais il a signé un contrat avec l’éditeur Rouff pour la direction d’un ouvrage collectif d’histoire de la France depuis 1789. Il faut également tout mettre en œuvre pour réaliser l’unité du parti socialiste. Mais le troisième objectif ne risque-t-il pas d’aller à l’encontre du second ? La défense d’Alfred Dreyfus est-elle compatible avec la lutte des classes telle que la conçoivent les guesdistes ?

Prochain chapitre :
Pour Dreyfus, 1898