Chapitre XV – L’évolution révolutionnaire – 1900 – 1901

Au succès de la grande manifestation parisienne pour l’inauguration du Triomphe de la République, le 19 novembre 1899, les articles de Jaurès ont largement contribué. Tout en acclamant la République, les socialistes ont fait flotter pacifiquement le drapeau rouge, et la foule a scandé : « Vive Jaurès ! » Mais les attaques ne cessent pas et, dans le courant de 1901, ses ennemis de tous bords savent exploiter la communion de sa fille : comment un leader socialiste peut-il avoir une double attitude ?
Il répond dans un article de La Petite République, le 12 octobre. Il rappelle que lui-même, depuis l’adolescence, est « affranchi de toute religion et de tout dogme », que sa fille a toujours été élève dans des établissements laïques. Il n’a jamais caché les sentiments religieux des femmes de sa famille. Cette situation est celle de l’immense majorité des militants qui agissent comme lui, combattant le cléricalisme, mais refusant d’imposer par la violence des règles au sein de leur foyer : « Comment donc a-t-on le droit de dire que, par la nature même et par la forme du combat que j’ai mené contre l’Église, j’ai perdu le droit de ménager autour de moi certaines traditions et certains scrupules ? Je ne peux pas plus qu’un autre trancher avec le glaive les problèmes compliqués qu’impose la vie. Je n’ai pas prétendu à plus de droits que les autres. Je n’ai pas assumé plus de devoirs. J’ai droit à la commune humanité, et je n’ai pas le monstrueux orgueil d’accepter contre moi seul des sentences qui devraient être portées presque contre tous. » Les réactionnaires continueront à exploiter la situation, par quantité de caricatures, ce à quoi il est habitué.
Au cours des années 1900-1901, des textes théoriques importants de Jaurès exposent en la développant la démarche de « l’évolution révolutionnaire », esquissée au cours des années précédentes. En lien avec ses réflexions, il mène une action constante en faveur de la classe ouvrière. En même temps, sa puissance de travail lui permet d’écrire son histoire de la Révolution française.

1. Les textes théoriques

Le 21 juillet 1901, Jaurès commence dans La Petite République une série d’articles de fond, repris dans Études socialistes, ouvrage publié par Péguy. Son intervention dans la controverse avec Guesde (novembre 1900) est déjà un moment important.

Les deux méthodes
Le chapitre précédent a montré le conflit entre les guesdistes et Jaurès à propos de son engagement dans l’affaire Dreyfus et de son soutien à l’entrée de Millerand dans le ministère Waldeck-Rousseau. Les guesdistes disent au prolétariat que la société capitaliste va s’effondrer et qu’il lui suffira de s’emparer du pouvoir. Bien sûr, dit Jaurès, il faut qu’il se tienne prêt, mais les socialistes doivent aussi agir par un travail de tous les jours. Il y a une œuvre patiente d’organisation et d’étude à accomplir. « Il faut qu’il n’y ait pas, dans la démocratie bourgeoise, une seule question posée, question d’enseignement, d’art, d’impôt, où le socialisme ne prouve qu’il a dès aujourd’hui des solutions préparatoires supérieures, au pur point de vue démocratique et humain, aux solutions bourgeoises. Il faut qu’ainsi il provoque, il oblige ses militants à un perpétuel effort d’étude et de pensée. » Un parti qui se bornerait à une protestation éternelle contre le capitalisme et qui ne se mêlerait pas à la vie ne serait révolutionnaire que de nom. Certes, dans l’action de tous les jours, les hommes peuvent s’user et encourir la critique : « Il est plus simple de camper sur les hauteurs, et de se borner à l’affirmation verbale des principes. Nous ne nous lasserons pas de répéter qu’il ne s’agit pas de choisir entre le réformisme et la Révolution, mais entre la conception morte et la conception vivante de l’action révolutionnaire. »
Pour l’anniversaire de la Commune, en 1900, Jaurès écrit : « Il faut garder aux militants, aux martyrs qui ont donné leur sang à la grande cause prolétarienne, une ardente fidélité. Mais il faut étudier cette première Révolution ouvrière vaincue pour bien connaitre les causes de son insuccès et assurer au Parti socialiste et à la Révolution sociale des chances décisives de victoire. » Vaillant dit qu’il y a chez les socialistes une arrière-garde et une avant-garde, celle-ci seule apte à décider des plans du combat. Jaurès riposte : « Il me parait inutile de chercher qui est à l’arrière-garde, qui à l’avant-garde. Si ceux-là sont à l’avant-garde qui reçoivent de rudes coups de l’ennemi, peut-être fut-il une période où nous y étions, et peut-être n’avons-nous pas cessé d’y être. » Quand l’unité sera faite, c’est le parti tout entier qui tracera le plan de bataille.
Enfin, à l’hippodrome de Lille, le soir du 26 novembre 1900, devant 8000 personnes, Jaurès et Guesde, dans cet ordre, présentent leur méthode. Jaurès estime d’abord que c’est un honneur pour les socialistes d’organiser un tel débat de fond. Il admet le dissentiment marqué par le manifeste de juillet 1899 qui a eu un fâcheux retentissement. Il cherche ensuite à définir les éléments constitutifs de la lutte de classes. Il y en a trois. D’abord, une situation de fait : le système capitaliste divise les hommes en deux catégories aux intérêts directement opposés, ceux qui détiennent les moyens de production, et ceux qui ne possèdent que leur force de travail. Il faut ensuite que le prolétariat prenne conscience qu’une société différente est possible. Enfin, les prolétaires doivent s’occuper eux-mêmes de leur émancipation.
Ceci posé, comment déterminer la tactique de chaque jour ? Dans chaque cas particulier, il faut examiner l’intérêt du prolétariat. Aujourd’hui, il faut tenir compte du retour offensif de toutes les forces du passé : « Quand la liberté républicaine est en jeu, quand la liberté de conscience est menacée, quand les vieux préjugés qui ressuscitent les haines de races et les atroces querelles religieuses des siècles passés paraissent renaitre, c’est le devoir du prolétariat socialiste de marcher avec celle des fractions bourgeoises qui ne veut pas revenir en arrière. » Là, Jaurès reçoit des « applaudissements bruyants et prolongés », mais il est interrompu à plusieurs reprises par des « Vive Guesde ! », forçant le président de séance à multiplier les appels au calme.
Il a l’habileté de révéler au public lillois quelques phrases prononcées par Guesde. Lorsque le groupe parlementaire socialiste se demandait s’il devait suivre l’écrivain bourgeois Émile Zola, Guesde s’est écrié : « La lettre de Zola, c’est le plus grand acte révolutionnaire du siècle ! » Plus tard, Guesde affirma : « Jaurès, je vous aime parce que, chez vous, l’acte suit toujours la pensée. » Ces mots provoquent dans l’hippodrome une « sensation prolongée ». Et encore, au milieu des manigances de l’État-major, cette confidence de Guesde qui rejoint la pensée de Jaurès : « Que ferons-nous un jour, que feront un jour les socialistes d’une humanité ainsi abaissée, et ainsi avilie ? Nous viendrons trop tard, les matériaux humains seront pourris lorsque ce sera notre tour de bâtir notre maison. »
Pourquoi, alors, en juillet dernier, le manifeste a-t-il voulu faire sortir le prolétariat de cette bataille et critiquer ceux qui s’y étaient lancés ? Jaurès, lui, se félicite d’avoir « mis la marque du prolétariat socialiste, la marque de la Révolution sur la découverte d’un des plus grands crimes que la caste militaire ait commis contre l’humanité. »
Il fallait et il faut toujours lutter contre le militarisme parce qu’il est « le gardien armé du capital », mais aussi parce qu’il séduit le peuple « par une fausse image de grandeur ». Lorsqu’on a vu que cette idole « était pourrie, qu’elle ne contenait que déshonneur, trahison, intrigues, mensonges, alors le militarisme a reçu un coup mortel, et la Révolution sociale n’y a rien perdu ».
L’entrée de Millerand dans un ministère bourgeois ? Les timidités et les erreurs de ce gouvernement ? Il faut quand même le soutenir pour éviter une situation bien pire. N’oublions pas que, dans l’histoire du parti, l’entrée de socialistes au Parlement fut combattue, et la chose parait normale aujourd’hui. Un jour, « le Parti socialiste unifié, organisé, donnera l’ordre à l’un des siens ou à plusieurs des siens d’aller s’asseoir dans les gouvernements de la bourgeoisie pour contrôler le mécanisme de la société bourgeoise, pour résister le plus possible aux entrainements des réactions, pour collaborer le plus possible aux œuvres de réforme. »
Engagé par ailleurs dans la rédaction d’une histoire de la Révolution française, Jaurès peut rappeler que « toutes les grandes révolutions ont été faites dans le monde parce que la société nouvelle, avant de s’épanouir, avait pénétré par toutes les fissures, par toutes ses plus petites racines, dans le sol de la société ancienne ».
Conclusion : ces discussions ont du bon, et il faut discuter encore au sein d’un grand parti unifié. Il faut « faire d’abord œuvre de réforme et dans la réforme œuvre commençante de révolution ; car je ne suis pas un modéré, je suis avec vous un révolutionnaire. »
L’ordre de passage est ainsi fait que, dans son allocution, Guesde semble apporter une réponse. Mais il se contente de répéter les formules incantatoires : la lutte de classes doit déterminer la politique et la tactique du prolétariat organisé en parti de classe ; elle doit être la règle de nos agissements de tous les jours, de toutes les minutes. « C’est là notre tâche exclusive : il s’agit de recruter, d’augmenter la colonne d’assaut qui aura, avec l’État emporté de haute lutte, à prendre la Bastille féodale, et malheur à nous si nous nous laissons arrêter le long de la route, attendant comme une aumône les prétendues réformes que l’intérêt même de la bourgeoisie est quelquefois de jeter à l’appétit de la foule, et qui ne sont et ne peuvent être que des trompe-la-faim. La Révolution qui vous incombe n’est possible que dans la mesure où vous resterez vous-mêmes, classe contre classe, ne connaissant pas et ne voulant pas connaitre les divisions qui peuvent exister dans le monde capitaliste. »

Études socialistes
En prolongement de son intervention dans la controverse, c’est la longue lettre à Péguy, intitulée encore « Question de méthode », du 17 novembre 1901, qui clôt la série d’articles de La Petite République commencée en juillet. Ils sont édités par Péguy, et la lettre de Jaurès sert d’introduction générale à ces Études socialistes.
Dès le début, il affirme la nécessité de suivre la voie de « l’évolution révolutionnaire ». La classe ouvrière veut des réformes immédiates « pour vivre, pour ne pas fléchir sous le fardeau, pour aller d’un pas plus ferme vers l’avenir ». Des réformes qui procurent au prolétariat la force d’en obtenir de nouvelles, qui fassent intervenir la classe ouvrière dans la propriété donc dans le pouvoir économique, qui l’habituent à la gestion de grands intérêts afin qu’ainsi, « peu à peu, le prolétariat pénètre au centre même de la puissance capitaliste, et que la société nouvelle sorte de l’ancienne avec cette force irrésistible d’évolution révolutionnaire dont a parlé Marx. »
Le même Marx reprochait à certains de ses amis de « substituer à l’évolution révolutionnaire la phrase révolutionnaire ». Le leader de la social-démocratie allemande, Wilhelm Liebknecht, est également mis à contribution par Jaurès pour appuyer sa démarche : l’important, disait-il, c’est de réaliser le socialisme ; « la tactique n’est qu’un moyen en vue d’un but, et tandis que le but se dresse ferme et immuable, on peut discuter sur la tactique ». Liebknecht ajoutait qu’il fallait s’émanciper de la phrase et « chercher la force du Parti dans la pensée claire, dans l’action méthodique et intrépide, non dans des phrases de violence révolutionnaire, qui trop souvent cachent seulement le défaut de clarté et de force d’action. » On peut retenir pour la France ce que Liebknecht disait pour son pays : « Il serait naïf de croire que nous pourrons réaliser nos principes contre la volonté de l’énorme majorité de la nation. Le socialisme de parade hyper-révolutionnaire, qui ne fait appel qu’aux mains calleuses, a deux avantages pour la réaction : d’abord il limite le mouvement socialiste à une classe trop peu nombreuse pour accomplir une révolution ; et en second lieu, il fournit un excellent moyen pour effrayer la grande masse du peuple, à demi indifférente, surtout les paysans et la petite bourgeoisie. Et nous devrions, nous qui sommes faibles, accroître encore notre faiblesse en écartant de nous des milliers d’hommes, sous le prétexte que le hasard n’a pas fait d’eux les membres d’un groupe social déterminé ? La sottise serait ici la trahison envers le Parti. »
C’est d’une grande habileté de contredire ceux qui se prétendent marxistes et admirateurs de la social-démocratie allemande en citant Marx et Liebknecht. Et encore Engels, qui estimait : « Si une chose est certaine, c’est que notre parti et la classe ouvrière ne peuvent arriver au pouvoir que sous la forme de la République démocratique. » De ces paroles, Jaurès retient l’idée que, « pour l’illustre ami de Marx, la République démocratique n’est pas, comme le disent si souvent chez nous de prétendus doctrinaires du marxisme, une forme purement bourgeoise, qui importe aussi peu au prolétariat que toute autre forme gouvernementale. C’est donc nous qui étions fidèles à la véritable pensée marxiste lorsque dans la crise des libertés françaises nous avons défendu la République contre tous ses ennemis. Et ceux qui, sous prétexte de révolution et de pureté doctrinale, se réfugiaient tristement dans l’abstention politicienne, ceux-là désertaient la pensée socialiste. »
Jaurès sait utiliser Vaillant contre Guesde, en reconnaissant ses propres illusions : « Un moment, dans l’éblouissement de la grande victoire de 1893, dans le juste orgueil de l’action croissante exercée par notre parti, j’ai cru le triomphe total et final plus voisin de nous qu’il ne l’était. Que de fois alors le citoyen Vaillant m’avertissait de ne point me laisser aller à cette illusion dangereuse ! Que de fois alors nous a-t-il mis en garde contre les prophéties à court terme de Guesde et la mystique attente des catastrophes libératrices ! Mais même dans cette période d’espérance toute prochaine et enflammée, je n’ai jamais négligé l’œuvre de réforme, et toujours je m’efforçais de donner à nos projets de réforme une orientation socialiste. Je n’y voyais pas seulement des palliatifs aux misères présentes, mais un commencement d’organisation socialiste, des germes de communisme semés en terre capitaliste. » Ce que Marx a nommé l’évolution révolutionnaire consiste, selon Jaurès, « à introduire dans la société d’aujourd’hui des formes de propriété qui la démentent et qui la dépassent, qui annoncent et préparent la société nouvelle, et par leur force organique hâtent la dissolution du monde ancien. Les réformes ne sont pas seulement, à mes yeux, des adoucissants : elles sont, elles doivent être des préparations. »
Il ajoute : « Je suis convaincu que dans l’évolution révolutionnaire qui nous conduira au communisme, la propriété collectiviste et la propriété individuelle, le communisme et le capitalisme seront longtemps juxtaposés. » Le parti socialiste venu au pouvoir par une révolution violente et qui ne se rangerait pas à la loi de la démocratie « ne serait bientôt plus qu’une bande campée sur le territoire et abusant des ressources du pays. »

La grève générale
Fidèle à ses habitudes de travail, Jaurès étudie sérieusement la question : « Il y a, à mon sens, trois conditions indispensables pour qu’une grève générale puisse être utile : 1) Il faut que l’objet en vue duquel elle est déclarée passionne réellement, profondément, la classe ouvrière ; 2) Il faut qu’une grande partie de l’opinion soit préparée à reconnaitre la légitimité de cet objet ; 3) Il faut que la grève générale n’apparaisse point comme un déguisement de la violence, et qu’elle soit simplement l’exercice du droit légal de grève, mais plus systématique et plus vaste, et avec un caractère de classe plus marqué. » Mais elle n’est pas le bon moyen révolutionnaire. « Une tactique est singulièrement dangereuse quand elle ne peut échouer UNE FOIS sans entrainer pour la classe ouvrière des désastres immenses. Une idée comme celle de la révolution sociale ne suffira pas à entrainer la totalité de la classe ouvrière et à plus forte raison de la population. Les révolutionnaires se heurteraient à une féroce réaction au détriment de la classe ouvrière et de ses organisations. C’est justement par un effort immense d’organisation continue et de transformation continue qu’on renouvelle une société aussi compliquée que la nôtre. Il n’y a aujourd’hui pour le socialisme qu’une méthode souveraine : conquérir légalement la majorité. »
La grève générale constitue cependant un avertissement pour les classes privilégiées, « une sourde menace ». Il faudra se souvenir de cette conception de la grève générale lors des tentatives de l’Internationale de s’opposer à la guerre.
Là-dessus, pour se distinguer des socialistes, la formule malheureuse des radicaux, « maintien de la propriété individuelle », conduit Jaurès à examiner la question complexe de la propriété dans la France de 1900.

La question de la propriété
L’indignation peut conduire à l’analyse profonde ! Jaurès a sursauté en lisant le slogan des radicaux : « La formule pourra sans doute servir quelque temps à exciter contre le socialisme les ignorances, les frayeurs et les égoïsmes. Mais elle tuera le parti qui est réduit à en faire usage. Ou elle ne signifie rien, ou elle exprime le conservatisme social le plus étroit. »
Il commence alors une série de douze longs articles, un véritable traité sur les multiples aspects de la propriété dans une « société compliquée ». S’il existe tant de formes de propriété, tant de limites à la propriété individuelle, tant de changements de la notion de propriété au cours des âges, pourquoi ne serait-il pas possible d’en arriver à un système de propriété collective ? « Nous, socialistes, pour démembrer ou absorber graduellement la propriété capitaliste, pour diriger dans le sens de la propriété collective le mouvement social, il nous suffira bien souvent d’élargir certaines pratiques de la société bourgeoise. Ceux qui s’instituent les gardiens de la propriété individuelle ne se bornent pas à nier la société de demain ; ils méconnaissent la société présente. »
Jaurès examine tout ce qui limite la propriété individuelle dans le Code civil : l’usufruit, les droits d’usage et les servitudes. Par l’impôt, un cinquième du revenu de la nation devient propriété d’État. Par le droit successoral, le propriétaire ne peut pas disposer à son gré de ses biens : « Les individus sont tenus de réserver leurs biens aux héritiers que la loi désigne, dans l’ordre où elle les leur désigne. » Ainsi, « la pleine propriété individuelle n’existe pas en France. Aucun individu n’y a le droit entier de disposer de son bien. Sous la discipline de la loi successorale, tout propriétaire est moins un propriétaire qu’un dépositaire. »
C’est la Convention qui a supprimé le droit d’aînesse pour tenter d’égaliser les fortunes. « Elle espérait, par l’intermédiaire de l’égalité familiale, réaliser le plus haut degré possible d’égalité sociale. » Aujourd’hui, « ce n’est plus le droit d’aînesse d’un individu qu’il faut abolir dans l’intérieur de la famille, c’est le droit d’aînesse d’une classe qu’il faut abolir dans l’intérieur de la nation ».
Mais encore, par les lois bourgeoises d’expropriation, « la société se reconnait le droit de changer, aux mains de l’individu, la forme de sa propriété. Il avait un champ, une maison, un jardin, une fabrique : la loi lui enlève son champ, sa maison, son jardin, sa fabrique, et elle lui remet une valeur d’un tout autre ordre, une somme d’argent ou un titre de rente. En vain le propriétaire protestera-t-il qu’il tient à la forme particulière de sa propriété plus qu’à la valeur même de cette propriété. La loi, dans l’intérêt de la société, l’exproprie de ses habitudes ; elle fait violence à sa volonté. Et ici encore, dans le code bourgeois lui-même, et dans l’intérêt de la société bourgeoise, le droit social limite ou refoule le droit absolu de la propriété individuelle. La société bourgeoise elle-même a créé, sous sa légalité propre, des précédents formidables d’expropriation. » Elle a introduit dans le droit la notion de l’utilité publique.
Quant aux sociétés anonymes par actions, elles font que le lien personnel entre le propriétaire et l’objet de sa propriété devient « infiniment lâche ». « La propriété du paysan est un morceau de sa vie : elle a porté son berceau, elle est voisine du cimetière où dorment ses aïeux, où il dormira à son tour ; et, du figuier qui ombrage sa porte, il aperçoit le cyprès qui abritera son dernier sommeil. De l’actionnaire à sa propriété inconnue, tous ces liens sont brisés. Que de valeurs étrangères sont mêlées dans le portefeuille capitaliste aux valeurs nationales, sans qu’aucun goût de terroir permette de les discerner. »
Le capitaliste ne connait la valeur de sa propriété qu’en consultant dans son journal les cours de la Bourse. Il vend et achète des titres sans avoir mis les pieds dans sa propriété. « Par cette faculté illimitée d’échange, par cette mobilité infinie, le titre d’une entreprise particulière cesse d’être en effet attaché à cette entreprise particulière : il devient une sorte de délégation quantitativement déterminée, mais qualitativement indéterminée, sur l’ensemble de la richesse sociale. L’actionnaire, quelle que soit la désignation particulière de son titre, est au fond actionnaire d’une entreprise sociale unique et immense, dont les diverses sociétés anonymes ne sont que des sections communiquant les unes avec les autres, dont les diverses entreprises capitalistes ne sont que des formes muables, indéfiniment convertibles les unes dans les autres. Il se crée ainsi, par l’évolution extrême de la propriété individuelle, un domaine capitaliste social, un collectivisme capitaliste qui fonctionne au profit d’une classe, mais qui est l’ébauche bourgeoise du communisme où nous tendons. »
Et il pose la question aux radicaux qui se présentent comme les gardiens de la propriété individuelle : « Acceptez-vous la loi d’évolution qui crée, jusque dans la propriété capitaliste, une sorte de communisme oligarchique, et interdisez-vous au prolétariat d’intervenir pour le convertir en un communisme démocratique universel ? »

Jaurès et Marx
Les réflexions théoriques de Jaurès posent la question de sa position vis-à-vis de la pensée de Marx. Un point commun est fondamental : la définition de la lutte des classes pour arriver à un système social communiste. Jaurès a répété bien des fois son appartenance au socialisme collectiviste. Il connait l’œuvre de Marx disponible à son époque ; il la connait mieux, plus directement et plus complètement que les « marxistes » français. Il écrit : « La grandeur de Marx, l’incomparable service qu’il a rendu, c’est d’avoir grandi la classe ouvrière par la grandeur même de sa mission historique. C’est de l’avoir fortifiée en lui faisant porter d’avance tout le fardeau de l’avenir. Il y aurait ingratitude et péril extrême à l’oublier. » Il est encore très proche de Marx quand il écrit : « La domination d’une classe est un attentat à l’humanité. Le socialisme, qui abolira toute primauté de classe et toute classe, est donc une restitution de l’humanité. »
Mais il serait enfantin de répéter machinalement les formules dépassées, de s’appuyer en 1900 sur des analyses des années 1840. Engels s’est trompé en 1845 sur l’évolution de la classe laborieuse anglaise. Contrairement à ce qu’a écrit Marx, la paupérisation absolue du prolétariat ne s’est pas produite. Le système capitaliste se défend beaucoup plus efficacement que prévu. Il faut surtout se garder de réduire la pensée de Marx au déterminisme. « L’œuvre de ces grands maîtres est plus complexe et plus vaste que quelques commentateurs étroits ne le laisseraient à penser. Au surplus, si grand que soit Marx, la pensée socialiste ne s’immobilise pas en lui. Elle se développe et se meut comme la réalité elle-même. » La publication de lettres d’Engels dans Le Mouvement socialiste de novembre 1900 vient opportunément faire savoir que Marx ne reconnaissait pas sa pensée dans la doctrine que l’on appelait en France « le marxisme », et il disait : « Ce qu’il y a de certain, c’est que, moi, je ne suis pas marxiste. » Dans le même état d’esprit, Jaurès ajoute que « le marxisme lui-même contient les moyens de compléter et de renouveler le marxisme là où il le faut ».
Sur un point précis, il reprend une argumentation du socialiste belge Vandervelde sur l’expropriation des capitalistes avec indemnité : « Est-il de l’intérêt du socialisme de procéder à l’expropriation pure et simple ? Ne vaut-il pas mieux pour lui ne pas surexciter jusqu’à la fureur les colères des possédants ? Et n’aura-t-il pas tout profit à éviter le plus possible les complications de haine et de souffrance qui prolongeraient peut-être la période de combat et appesantiraient l’ordre nouveau ? N’est-il pas bon d’ailleurs qu’il se montre largement humain en ménageant le plus possible les habitudes et les préjugés de ceux dont il détruit le privilège ? Vandervelde cite à ce sujet une curieuse phrase d’Engels : « Nous n’avons jamais dit, Marx et moi, que les propriétaires actuels doivent être dépossédés sans indemnité, quelles que soient les circonstances ; Marx avait même coutume de dire que si nous pouvions indemniser toute la bande, c’est alors que la Révolution serait la moins coûteuse. » Marx voulait dire évidemment qu’en adoucissant les chocs, en réduisant au minimum les frottements et les résistances, le prolétariat permettrait à la production socialiste, communiste, de s’établir plus sûrement et plus aisément. Et ce surcroît de richesse sociale lui permettrait, et au-delà, de dédommager la classe capitaliste. Il est bien entendu qu’il s’agit, dans cette hypothèse, non pas d’une indemnité capitaliste, qui permettrait aux anciens privilégiés de recommencer leur exploitation, mais d’une indemnité socialiste calculée par exemple en bons de consommation et ne conférant aux expropriés aucun moyen d’exploitation. »
Enfin, Jaurès s’intéresse à la formule du Manifeste du parti communiste de 1848 : « Les prolétaires n’ont pas de patrie. » Le rédacteur de La Petite République en 1901 pense que la phrase n’est pas juste, mais il comprend qu’elle puisse avoir été une formule de combat, adaptée à une époque où, non électeurs, les prolétaires pouvaient se considérer comme hors de la patrie légale. Le « vieux babouviste » Buonarroti avait lui aussi déclaré : « La multitude, ruinée par la misère, l’ignorance, par l’envie et par le désespoir, ne voit dans la société qu’un ennemi, et perd jusqu’à la possibilité d’avoir une patrie. » Mais, depuis, les choses ont évolué. Les ouvriers français ont obtenu le droit de vote ; l’éducation tisse des liens organiques et profonds entre les individus d’une même nation et aussi de l’humanité. Il n’y a pas une seule patrie dont la disparition ou la diminution soit nécessaire à la victoire du prolétariat. L’humanité se construira par la libre fédération des patries autonomes. D’un côté, Jaurès a dépassé la formule de 1848 ; de l’autre, il est bien au-dessus de la vision étriquée des « charlatans du patriotisme », ces réactionnaires contre lesquels il faut continuer le combat.

2. L’action

Comme le disait Guesde, Jaurès lie toujours l’action à la pensée. Il faut lutter contre la réaction, soutenir le gouvernement de défense républicaine en l’aiguillonnant, agir en faveur des ouvriers, gagner les employés et les paysans. Sans oublier l’unification du parti, chantier plus complexe que celui de l’exposition universelle de 1900.

L’unité du parti
Jaurès a conscience qu’un fort courant unitaire émane de la base. Il approuve la formation de fédérations unifiant les tendances au niveau des départements, et il donne en exemple celle du Tarn qu’il a contribué à constituer. Au congrès général des organisations socialistes en décembre 1899, même si Jaurès n’a pas convaincu les guesdistes, quelques avancées sont réalisées. Sur le principe, 815 mandats contre 630 se prononcent pour refuser l’entrée d’un socialiste dans un gouvernement bourgeois. Mais une autre motion, par 1200 voix contre 230, prévoit qu’en cas de circonstances exceptionnelles le parti pourrait se reposer la question. On a aussi voté un budget, constitué un groupe commun à la Chambre et engagé deux militants salariés pour s’occuper de la gestion.
Reste à affronter le congrès international de septembre 1900 à Paris. Jaurès accepte la motion Kautsky selon laquelle l’entrée d’un socialiste dans un gouvernement bourgeois n’est pas une question de principe, mais de tactique. Il se réjouit de voir que la motion Guesde d’interdiction absolue de toute participation ministérielle est écartée à une large majorité : « La déception de Guesde a été très vive. Il avait pris l’habitude de parler en France au nom de la démocratie socialiste allemande et celle-ci ne l’a point suivi. Partout le socialisme veut agir ; partout il veut, dès maintenant, arracher à la société capitaliste le plus de réformes possible dans l’intérêt des travailleurs. Partout il veut glisser le plus possible des parcelles de pouvoir socialiste dans les interstices du pouvoir bourgeois, afin de préparer plus sûrement la décomposition du système actuel et l’avènement de l’ordre communiste. »
On insiste pour que les socialistes français oublient leurs querelles et réalisent enfin l’unité. Mais le groupe de Guesde, à la suite d’un incident, quitte ostensiblement le congrès : « Le prétexte est si enfantin, si misérable que le Parti ouvrier français n’a pu cacher à personne son vrai motif. Il se retirait parce qu’il était en minorité et qu’il ne reste jamais là où il ne fait pas seul et souverainement la loi. Pitoyable exode, qui n’a pas enlevé au congrès une parcelle de son autorité et de sa force. Les blanquistes n’ont pas suivi Guesde et Lafargue dans cette manœuvre puérile. »

Lutter contre la réaction
Pour les réactionnaires, l’exaltation de la patrie cache leurs véritables intentions. Jaurès les dénonce en conférence publique à Bordeaux le 1er février 1900 : « On savait bien qu’il était devenu impossible de courber les fronts ouvriers sous le dogme de l’Église, on savait bien qu’il était impossible de soumettre les travailleurs à la discipline absolue du capital, et alors on a cherché un dieu nouveau, on a cherché à ériger la patrie comme une idole pour que le peuple prosterné reprît l’habitude de l’adoration et qu’il adorât ensuite la Monarchie, l’Église et le Capital. » En 1789, le mot « patriote » signifiait « défenseur de la souveraineté nationale contre la monarchie et les privilégiés ». « Aujourd’hui, c’est au cri profané de « Vive la Nation ! » que le général Mercier va en pleine Vendée faire le jeu de la réaction. » Les auditeurs lancent : « À bas Mercier ! Vive Jaurès ! », mais il reste quelques contradicteurs dans la salle, et une pierre, lancée de l’extérieur, brise une vitre du dôme. « Ah ! citoyens, s’écrie Jaurès, voilà l’image exacte et le symbole de leur nationalisme ! Ils sont incapables de s’armer contre l’étranger. À toutes les heures de grande crise nationale, c’est de l’étranger qu’ils ont été les complices, et cette pierre lancée du dehors et jetée pour les blesser sur des citoyens libres, c’est l’image de leur nationalisme qui ne connait d’ennemis que les hommes libres. »
Il n’a pas fini de s’en prendre au sinistre Mercier, le bourreau de Dreyfus. Jaurès commente son élection au Sénat par les notables du département de Loire Inférieure : « Je sais bien que quand on voit le général Mercier, héros des faussaires et des nationalistes, aller recueillir en Bretagne les suffrages des chouans, quand il est envoyé au Sénat, au nom de la Patrie, par les descendants et les continuateurs des traitres qui appelaient l’Anglais à Quiberon, on se demande si l’immense mystification « patriotique » pourra durer longtemps. »
Les « grands patriotes » ont souhaité l’échec de l’exposition universelle de Paris, ce qui aurait donné au monde une impression d’impuissance de la République. Jaurès oppose avec vigueur et lyrisme les deux visions antagonistes. D’une part, les nationalistes « ne peuvent attendre leur victoire que d’une humanité rétrécie, racornie et inepte, agenouillée devant la patrie de Déroulède comme devant une idole bouffie, devant la patrie de Lemaître comme devant une idole ratatinée. Ils sont l’imbécillité, l’ignorance et la haine, et la grande période de vie internationale, de science vaste et d’audace humaine où nous entrons est la négation directe de leur sottise étroite, fielleuse et recroquevillée. »
En face, l’Exposition : « Quand on voit avec quelle rapidité ont surgi de terre tous ces dômes d’une ville enchantée, quand on sait que d’innombrables décors ont fleuri soudain comme des fleurs de rêve écloses du rapide travail nocturne des cerveaux visionnaires, quand on constate que l’humanité commande aujourd’hui à la pierre, au fer et à la couleur, et qu’elle affranchit presque de la loi du temps les agencements de la matière elle-même, on pressent qu’elle pourra aisément, quand elle le voudra, renouveler le monde matériel et la structure même des cités selon une loi supérieure de justice et de joie. Oui, quand elle ne se trainera plus dans l’ornière du profit capitaliste, quand elle pourra substituer de vastes et nobles demeures au sordide logis des prolétaires sans se demander si le capital trouvera une rémunération suffisante à cette œuvre de santé et de beauté, de sublimes architectures jailliront et s’ordonneront soudain pour abriter le prolétariat libéré et la vie humaine ennoblie. La révolution sociale pétrira d’une main souveraine et rapide la matière déjà assouplie par la science, et des cités neuves surgiront pour l’éblouissement des hommes. Que le peuple entre donc en foule dans l’Exposition, et qu’il y prenne, si je puis dire, l’esprit d’audace, la confiance superbe en l’humanité, dont la force révolutionnaire du socialisme élargira prodigieusement le destin. »
Les nationalistes, « qui sont les pires ennemis de notre patrie », n’approuvent pas le rapprochement franco-italien, gage de paix. Ils préfèrent se laisser mener par la Russie, responsable des troubles dans les Balkans et complice du coup d’État qui, à Pékin, a mis fin à une tentative de réformer le pays dans le sens du progrès. « Pour que la Russie puisse dépecer ou dominer la Chine, il lui faut une Chine barbare et faible. » Et encore : « Que de fois nous avons dit, dans la presse, à la tribune, sous les murmures et les huées, que notre aveugle soumission à la politique russe entrainerait la France en des complications orientales où nous jouerions le triste rôle de servants de l’ambition moscovite ! »
Le parti du prolétariat doit étudier sérieusement les questions de politique étrangère et de défense nationale : « Quelles sont les conditions et les garanties de la paix ? Comment peut être résolu le douloureux problème de l’Alsace-Lorraine ? Comment préparer le désarmement général sans livrer la France aux convoitises de l’étranger ? » Le parti socialiste doit répondre et, « en ces questions vitales il doit éviter toutes les outrances de langage, cette fausse énergie des mots violents qui compromet les idées justes. »
Et de citer la phrase malheureuse de Gustave Hervé. Celui-ci, sous le pseudonyme de Sans-Patrie, a publié dans Le Travailleur socialiste de l’Yonne en juillet 1901 un article reprochant à des militaires ayant fêté l’anniversaire de Wagram d’être allés jusqu’à l’orgie : c’est comme s’ils avaient planté le drapeau sur le fumier ! Jaurès minimise le propos en y voyant une protestation, mais c’est aussi une provocation assumée, exploitée par les ennemis du socialisme. Conclusion : « Nous devons avoir le souci passionné de ne pas détourner de nous, par de vaines déclamations ou par des formules équivoques, les hommes d’un esprit sincère, mais étroit et ombrageux. Il n’y a qu’une méthode, à la fois probe et prudente : c’est d’essayer d’aller au fond même des problèmes sans timidité et sans violence. »

Jaurès et le gouvernement
Trop souvent, le gouvernement de défense républicaine hésite et tergiverse. On peut lui reprocher de ne pas avoir empêché ses agents de mener la répression meurtrière de mouvement s ouvriers à la Martinique (avril 1900) et à Chalon-sur-Saône (juin 1901). Mais on n’a pas à choisir « entre ce ministère et l’idéal », c’est « entre ce ministère et la réaction capitaliste et cléricale ». Il n’a qu’une faible majorité à la Chambre qui, il y a peu, soutenait Méline. Jaurès nous dit qu’il ne faut pas oublier non plus que la Chambre est élue par le pays, et qu’il ne connait pas de moyen « d’élever la législation d’un pays au-dessus du niveau moral de ce pays même » (La Petite République, 6 février 1901).
Waldeck-Rousseau a obtenu des résultats : les conspirateurs sont frappés ; Déroulède est en exil en Espagne ; colonels et généraux parlent moins haut ; le nouveau ministre de la guerre, le général André, entend réparer les injustices qui touchent les officiers républicains et il est en train de « républicaniser » l’État-major.
Jaurès pense que la loi d’amnistie des protagonistes de l’affaire Dreyfus doit être acceptée : « Nous avons obtenu la délivrance du martyr et son acquittement par le grand jury humain. Et si un fait juridique nouveau lui permet de saisir un jour la Cour de cassation, de lui demander la suprême réhabilitation légale, il ne se heurtera plus à des passions furieuses et souveraines ; sa requête pourra être entendue. Il y a donc un commencement de justice pour Dreyfus. Il y a aussi un commencement de justice contre ses bourreaux. Henry s’est coupé la gorge. Esterhazy crève de froid et de misère dans les rues de Londres. L’orgueilleux et indolent Boisdeffre a été chassé de l’État-major. Pellieux, dupe à demi-complaisante du faux Henry, est mort en disgrâce, dévoré par le remords et la honte. Gonse n’est plus qu’une épave… » Si on avait voulu juger Mercier, il aurait pu triompher dans un acquittement, alors qu’il est condamné au « bagne éternel du mépris humain ».
Le gouvernement fait voter la loi de juillet 1901 sur les associations ; il annonce la diminution de la journée de travail et prépare une loi sur les retraites ouvrières. La première contribue à affaiblir les congrégations catholiques qui doivent demander une autorisation pour enseigner. La deuxième, proposée par Millerand, va progressivement abaisser à dix heures la durée de la journée des ouvriers. Elle est importante, d’abord parce qu’elle concerne non seulement les femmes et les enfants, mais les hommes adultes, et parce qu’il faut la considérer comme une étape vers la journée de huit heures, grande revendication de l’Internationale.
Sur la question des retraites, Jaurès écrit huit articles dans La Dépêche, entre août et décembre 1901. Il invite les ouvriers à ne pas se laisser abuser par les manœuvres de la réaction qui freine autant qu’elle le peut. Il explique pourquoi les ouvriers doivent accepter un prélèvement sur leur salaire : « Le versement fait par la classe ouvrière n’est qu’une avance qu’elle se fait à elle-même puisqu’elle retrouvera, sous forme de retraites, les sommes versées par elle et capitalisées. Au contraire, c’est un impôt, le plus juste et le plus nécessaire de tous, dont la loi grève le patronat, puisque la contribution fournie par le patronat ira, non au patronat, mais à la classe ouvrière. » Un complément sera apporté par l’État. La participation des ouvriers à la gestion des caisses de retraite serait de grande importance pour préparer la société communiste de l’avenir. Or les dirigeants de la CGT refusent tout versement ouvrier. C’est irréaliste, dit Jaurès. Si on exige que l’État prenne tout à sa charge, en augmentant les impôts, rien ne se fera. « Conclure au néant, conclure à l’impuissance de la classe ouvrière, conclure à la continuation indéfinie de la misère, priver les vieillards des retraites immédiates que leur assure la loi, priver tous les travailleurs de la sécurité, de la force que leur donnera la certitude d’une retraite à l’heure de l’épuisement, voilà ce que l’on conseille aux prolétaires. Écouteront-ils ces conseils funestes ? » Ce serait un « beau résultat », ironise Jaurès, vraiment exaspéré.

Ouvriers, employés, paysans
Depuis la loi de 1841 sur le travail des enfants, les décisions prises par le pouvoir législatif en faveur des ouvriers sont mal et tardivement appliquées. Qui pourra chiffrer l’arriéré de bien-être, de santé et de salaire que les patrons doivent à leurs ouvriers ? En cette fin de siècle, la demande de charbon par l’industrie est telle que le prix de ce combustible est en forte hausse. Cela doit entrainer un relèvement du salaire des mineurs, pense Jaurès, et il soutient la grève dans le bassin de la Loire. Choisi comme représentant des ouvriers dans l’arbitrage, il est accueilli à Saint-Étienne, le 1er janvier 1900, dans un « enthousiasme indescriptible », selon le journaliste de La Petite République qui couvre l’événement. « Tout le monde crie : « Vive Jaurès ! Vive la Sociale ! Vive la grève ! » Les fenêtres sont bondées de curieux. Hommes et femmes applaudissent et acclament le vaillant militant du Parti socialiste. Le coup d’œil est à ce moment saisissant. L’effet est énorme. La foule grossit à vue d’œil, et au moment où l’immense cortège se met en marche, il y a bien là 25 000 manifestants. Jaurès marche en tête, escorté d’élus du Parti socialiste de Saint-Étienne et de la région, des délégués des mineurs, des membres du comité fédéral, etc. Viennent ensuite les clairons et tambours et les bannières des syndicats de mineurs de la Loire. Le cortège se déroule sans le moindre incident. La police permet à la manifestation de se produire librement sans entrave d’aucune sorte. »
Dans La Dépêche, c’est Jaurès lui-même qui se félicite du caractère à la fois imposant et calme des manifestations qui entretiennent dans l’esprit des ouvriers la conscience de leur force. « Dans la sentence arbitrale qui a mis fin à la grève des dix-huit mille mineurs du bassin de la Loire, c’est au nom du comité fédéral des mineurs, formé des syndicats ouvriers du bassin, que j’ai signé : ainsi la signature des organisations ouvrières était apposée sur le contrat à côté de la signature des compagnies minières représentées par le secrétaire général des Houillères de France. Jamais reconnaissance plus formelle et en quelque sorte plus juridique du syndicat ouvrier par le patronat ne s’était produite. L’invincible force des choses, la croissance continue de la classe ouvrière et de l’idée socialiste obligeront partout le patronat à considérer les syndicats ouvriers comme l’organe collectif légal des salariés. »
De plus, « le président du Conseil qui n’est point un socialiste, qui a même combattu vigoureusement le socialisme avant que le péril de la République l’ait conduit à faire appel au prolétariat, a reconnu solennellement à la tribune que les syndicats ouvriers n’excitaient point les grèves, mais, au contraire, les régularisaient et les modéraient ». Et encore : « Voici que le ministre du commerce [Millerand], par une circulaire qui est un grand événement social, vient de donner l’ordre aux inspecteurs du travail de se tenir à la disposition des syndicats ouvriers. » C’est le moment de crier aux ouvriers : « À l’étude et à l’œuvre : organisez-vous, informez-vous ! »
Puisque l’arbitrage prouve son efficacité, pourquoi ne pas le rendre obligatoire ? « L’expérience a démontré que toujours, dans les grèves, ce sont les ouvriers qui demandent l’arbitrage et ce sont les patrons qui le repoussent. Et les ouvriers ont raison. Même si telle ou telle sentence arbitrale ne leur donne point satisfaction, l’arbitrage en général et comme institution leur est favorable. Car il substitue à la force arbitraire du capital ou régime du bon plaisir patronal le régime de la discussion. » On pourrait même en arriver à une organisation de la grève. La cause d’affrontement violent, lors d’une grève, c’est que l’unanimité des ouvriers n’est jamais réalisée. Soit une minorité impose l’arrêt du travail ; soit une minorité refuse la grève, encouragée par le patronat qui a même réussi à créer des syndicats jaunes pour accentuer les divisions. D’après la proposition de Jaurès, un vote au scrutin secret entrainerait soit la poursuite du travail, soit la grève, mais pour la totalité des ouvriers concernés. Et l’arbitrage obligatoire apporterait une solution au conflit.
En même temps se multiplient syndicats et coopératives. La coopération peut ajouter au bien-être des prolétaires, exercer leurs facultés d’organisation et d’administration, et fournir, dans la société capitaliste elle-même, des ébauches de production collective. Les Belges ont donné l’exemple, et avec eux il faut répéter : « Coopérateurs, devenez socialistes ; socialistes, devenez coopérateurs. » La Verrerie ouvrière d’Albi est en plein développement et même des coopératives non socialistes ont décidé de s’y approvisionner. Jaurès va encore plus loin : « Lorsque les coopératives de consommation seront puissantes et fédérées, quand elles comprendront une grande partie de la classe ouvrière, elles pourront acquérir de vastes domaines agricoles, domaines à blé, à bétail, à vin, à huile ; et ce sont ces domaines agricoles qui fourniront, en partie au moins, les produits aux coopératives. »
Complexe est la situation des employés de magasins. Jaurès tient pour eux une conférence au Trocadéro, le dimanche 1er juillet 1900. Que convient-il de dire à ces catégories séduites par les idées nationalistes ? D’abord, que leurs aspirations à un peu plus de repos sont légitimes, qu’eux aussi ont droit aux retraites des vieux travailleurs, qu’ils doivent imiter les ouvriers d’usines et s’organiser en syndicats. Les militants doivent résister à l’hostilité des patrons et au découragement car « l’humanité marche lentement, péniblement, en trébuchant, en rebroussant parfois ». Mais les capitalistes ont une diversion toute prête : jouer du nationalisme, décrire les socialistes comme les ennemis de la patrie. Jaurès doit, une fois de plus, déployer des trésors de pédagogie.
Sa popularité progresse. On lui confie la présidence d’une grande réunion syndicale du personnel du Bon Marché, du Louvre et de la Samaritaine : « Les nationalistes avaient espéré, en isolant les employés du mouvement ouvrier, leur inoculer des préjugés et des passions rétrogrades. Qui saura jamais jusqu’où peut porter la calomnie ? Quand le syndicat proposa aux employés de me donner la présidence de la réunion, il y en a deux ou trois qui objectèrent de bonne foi : « Mais il ne viendra pas ! Nous ne sommes pas, nous, comme Dreyfus ; nous ne sommes pas assez riches pour le payer. » À force de lire dans une presse infâme que les hommes qui ont tout risqué, leur mandat, leur popularité, leur situation, leur liberté même, pour soutenir le droit opprimé, étaient « des vendus », de braves gens finissaient par le croire. Qu’importe, après tout ? Et, même si la vérité ne devait jamais se faire jour, il vaudrait mieux rester accablé sous la calomnie que trahir sa conscience. »
Quant aux paysans, Jaurès continue à leur expliquer que les socialistes ne sont pas des partageux. Mais « le plus grand obstacle au progrès social, c’est la défiance des paysans à l’égard de toute grande réforme. Ils sont habitués à une vie pauvre et étroite, et ils considèrent comme une chimère, comme une impossibilité, toute amélioration un peu notable de leur condition. » Lorsque, en 1898, il essayait d’expliquer aux paysans du Carmausin les avantages d’un projet de retraites, « la plupart, répétant la leçon que leur faisaient les réactionnaires, haussaient les épaules et disaient : « C’est impossible. » Et en le disant, ils choisissaient comme représentant un réactionnaire décidé en effet à faire que la chose fût impossible. » Le peuple a bien besoin de lumières.

3. Des lumières pour le peuple travailleur

On peut les leur apporter par les Universités populaires, tandis que le socialisme ne peut se désintéresser ni de l’histoire, ni de l’art.

Les Universités populaires
Insistant sur la nécessité d’étudier, de se cultiver, Jaurès exprime son soutien au mouvement des Universités populaires, auquel les guesdistes manifestent leur opposition car elles risquent de détourner le prolétariat de son combat de classe. Les UP sont nées en 1896 avec les Soirées de Montreuil, et au début de 1898 avec la Coopération des idées. « Leur essor se situe dans le sillage du dreyfusisme » (Madeleine Rebérioux).
L’argumentation de Jaurès est développée dans l’article du 9 mars 1900 du quotidien toulousain : « Il y a en ce moment, dans le prolétariat, un grand élan vers la lumière. À Paris, notamment, se multiplient les Universités populaires. Le soir, quand ils ont terminé leur longue et rude journée de travail, les ouvriers viennent s’asseoir dans la modeste salle de l’Université populaire de leur quartier ; et là, au nombre de cent cinquante, deux cents, parfois trois cents, ils écoutent la leçon d’histoire ou de science ou d’économie sociale que leur apportent des maîtres dévoués. Le plus souvent il n’est point fait une conférence isolée sur un sujet : plusieurs leçons successives sont consacrées au même objet, de façon à éviter les généralités pompeuses et vaines et à habituer les esprits à l’examen sérieux et prolongé d’une question. Après la leçon, une sorte de discussion est ouverte, où réellement, sans embarras, les ouvriers demandent des explications complémentaires ou expriment des doutes ; et je sais que plus d’un maître a été émerveillé et réjoui de la sincérité et de la netteté des esprits. »
Les ouvriers revendiquent comme un droit leur part des richesses intellectuelles. Et le mouvement gagne les villes de province. « Si l’institution se consolide et s’étend, si la classe ouvrière, à force de courage, parvient, malgré l’accablement physique du travail démesuré, à conquérir un peu de savoir, à contracter l’habitude de la méthode, de l’analyse, de la discussion exacte, la nécessaire Révolution sociale sera avancée de plusieurs générations. » Je souligne cette phrase significative : la Révolution sociale est une œuvre de longue haleine ; et je laisse poursuivre l’argumentation. « D’abord, à mesure que le prolétariat grandit en valeur d’esprit, en force intellectuelle, l’état de dépendance économique où le système capitaliste le réduit devient un scandale plus criant. Quoi ! voilà des hommes qui participent à la lumière de la pensée, qui dans leur vie close et sombre veulent ménager une ouverture aux rayons de la science et de l’art, et ces hommes dans leur travail de chaque jour n’auront aucune part d’initiative et d’autorité, aucune occasion d’exercer la force de pensée accrue en eux ! Ils resteront, dans l’ordre de la production, des rouages que meut, arrête et brise à son gré la puissance du capital ! C’est une contradiction intolérable, et une société qui repose sur un tel paradoxe porte à faux : l’heure approche où il faudra assurer la souveraineté économique de tous les prolétaires. »
Le mouvement intellectuel et social des Universités populaires coexiste avec des initiatives comme celle du Comité de propagande des principes de la Révolution française, très actif à Paris où il donne des cours du soir sous les préaux d’écoles et même à la mairie du XIe arrondissement (témoignage de Maurice Dommanget). La Petite République en rend compte, et son codirecteur devient, lui aussi, un historien.

Histoire socialiste de la Révolution française
Une première information figure dans La Petite République du 23 mai 1899 : sous la direction de Jean Jaurès, l’éditeur Rouff publiera en fascicules illustrés une « histoire populaire et socialiste allant de 1789 à 1900 », œuvre collective rassemblant les grands intellectuels socialistes (dont Guesde). « Nous avons arrêté ensemble les grandes lignes de notre travail. Nous ne voulons pas réduire à de sèches formules la complexité croissante du mouvement humain, mais il est entendu que toujours nous chercherons le fonds et le tréfonds économique d’où procèdent les grands événements. Nous essaierons de suivre, de période en période, l’évolution de la propriété et du travail et nous chercherons le contre coup des phénomènes économiques dans les phénomènes politiques et dans le mouvement intellectuel. » L’article est aussi un appel à faire sortir de l’ombre des documents sur la vie économique et sociale de l’époque : « Dans les cahiers des États généraux pour les campagnes, nous ne possédons guère que les cahiers des baillages. Les cahiers des paroisses, rédigés directement par les paysans eux-mêmes, contenaient sans doute plus de la vraie pensée paysanne que n’en contiennent les cahiers de baillages, rédigés le plus souvent par les bourgeois. » Il faudrait aussi en savoir davantage sur la vente des biens nationaux et ses effets sociaux. « Quel triomphe pour notre parti s’il pouvait édifier une œuvre populaire, mais plus solidement appuyée que les histoires bourgeoises au roc de la vérité ! »
Le premier fascicule sort des presses le 11 février 1900 et, dès le 14, Jaurès explique aux lecteurs de La Dépêche le sens de l’opération : une œuvre collective ; « une prise de possession de l’histoire par le prolétariat » ; une histoire qui ne soit en rien faussée par esprit de parti. « L’objet de notre travail est précisément d’expliquer d’abord les raisons du triomphe de la bourgeoisie révolutionnaire sur la contre-révolution et de montrer ensuite comment le prolétariat s’est peu à peu développé, comment il a pris conscience de lui-même contre un système nouveau de propriété et introduit ainsi dans le monde le principe d’une Révolution nouvelle bien plus vaste et libératrice que la Révolution bourgeoise. » Les auteurs « accordent aux faits économiques une influence de premier ordre sur la marche générale des sociétés ». En se plaçant « sous la triple inspiration de Marx, de Michelet, de Plutarque », Jaurès entend compléter la base de sa méthode par le souffle épique et le sens de l’individu.
Cherchant les racines de la passion de Jaurès pour la Révolution, Jacques Godechot rappelle l’influence du recteur Perroud, lui-même historien de la période ; une conférence prononcée par le jeune professeur à la faculté des Lettres de Toulouse en décembre 1889 sur les idées politiques et sociales de Jean-Jacques Rousseau ; l’ambiance du premier centenaire. Lors de ses débuts d’homme politique, il avait cherché les éléments de socialisme présents dans la Révolution. Menant une recherche approfondie au tournant du siècle, il n’oublie pas la situation contemporaine, les luttes qu’il doit mener en faveur de ses conceptions dont il trouve la justification dans l’histoire : non, ce n’est pas d’une misère désespérée qu’est née la Révolution française ; oui, si la bourgeoisie a pris le pouvoir politique, c’est qu’elle avait déjà envahi la société d’Ancien Régime par sa puissance économique et sa domination culturelle.
Jaurès rédige les parties sur la Constituante et la Législative. Guesde, qui devait se charger de la Convention, abandonne, et les guesdistes restent hostiles à l’ouvrage. Alors, Jaurès doit prendre sur le temps de ce qu’il appelle avec humour ses « vacances » : « Il faut que je mène jusqu’au bout l’histoire de la Convention, et pour deux ou trois mois encore cela m’accable. Je me hâte d’arriver au terme afin de retrouver ensuite toute ma liberté d’action pour les luttes immédiates. Mais je ne veux pas bâcler un travail qui m’a coûté dix ans de recherches » (lettre au socialiste allemand Vollmar, 3 juillet 1902).
Le travail d’historien de Jaurès est considérable. Il travaille tard dans la nuit à la bibliothèque de la Chambre ; il emprunte des piles de livres ; il lit en campagne électorale dès qu’il trouve une minute, dans le train, partout ; il prend des notes aux Archives nationales comme aux Archives du Tarn. Le musée de l’histoire vivante de Montreuil conserve certains de ses cahiers d’écolier sur lesquels il a transcrit des pages de journaux. Il avertit : « J’ai tâché de lire tout l’essentiel. Je me suis toujours reporté aux textes originaux et aux sources. Je me suis souvent servi des Archives parlementaires. Je me suis, en outre, appliqué à bien connaitre les grands journaux de la Révolution. Je ne les ai point feuilletés ou consultés, comme il me semble que l’ont fait avant moi beaucoup d’historiens, je les ai lus avec suite et avec la plus scrupuleuse attention, je parle du journal de Marat, de celui d’Hébert, du journal de Brissot, du journal de Condorcet, du journal de Prud’homme, du journal de Carra… »
Les historiens contemporains et postérieurs reconnaissent le caractère pionnier de cette œuvre. Par rapport à ses prédécesseurs, il a une optique « qui devait avoir sur l’historiographie de la Révolution une influence capitale : dans quelle mesure la Révolution a-t-elle modifié la répartition de la propriété foncière ? dans quelle mesure a-t-elle augmenté la concentration ouvrière dans les villes ? a-t-elle provoqué des changements dans la condition ouvrière, accru ou diminué le nombre de mendiants ? Telles étaient les questions que se posait Jaurès. Pour y répondre, il fallait analyser la structure de la société française à la fin du XVIIIe siècle, c’est ce qui explique la longueur des chapitres consacrés aux causes de la Révolution » (Jacques Godechot).
Parmi les voies nouvelles qu’il explore, Madeleine Rebérioux note son intérêt pour la province et pas seulement pour Paris ; son regard porté sur toute l’Europe et sur les colonies ; le passage d’une histoire politique à une histoire économique et sociale. Jaurès est un des premiers à s’intéresser aux courbes du prix du blé, à la répartition sociale des biens nationaux vendus. Son ouvrage se démarque encore par le recours à une iconographie authentique. Avec Madeleine Rebérioux, écoutons-le nous dire sa joie à la Bibliothèque nationale, à Carnavalet, de « recueillir ces images encore vives, ces feuilles toujours remuantes et bruissantes où circulèrent les sèves colorées et chaudes de la Révolution, et de les jeter de nouveau au vent de la vie ».
Contemporain de Jaurès, spécialiste de l’histoire politique de la Révolution, Alphonse Aulard s’est d’abord demandé : « Cet homme si occupé à tant de choses, ce militant du socialisme, ce chef de parti, cet orateur qui voyageait constamment dans toute la France et à l’étranger pour propager ses idées, comment trouverait-il le temps de se documenter sur un sujet si complexe ? D’autant plus qu’il se plaçait au point de vue le plus difficile, le plus nouveau, le point de vue social et économique. » À la lecture des premiers fascicules, il doit reconnaitre une « sensation de surprise joyeuse et émerveillée » et il prodigue à son nouveau confrère les plus grands éloges : « impartialité merveilleuse », « compétences solides », « récit éloquent et spirituel ». Les autres grands historiens de la Révolution, Albert Mathiez, Georges Lefebvre, Jacques Godechot, Michel Vovelle, ont reconnu ce qu’ils devaient à Jaurès.
Réélu député en 1902, Jaurès obtient de la Chambre la création de la Commission pour la recherche et la publication des documents relatifs à la vie économique de la Révolution française qu’il préside et qui, entre 1903 et 1914, publie 64 volumes de documents.
Toutes ses tâches ne l’empêchent pas de répondre « joyeusement » à l’appel de jeunes littérateurs et artistes à prononcer une conférence sur « L’art et le socialisme », le 13 avril 1900, sous la présidence d’Anatole France.

L’art et le socialisme
Ces jeunes gens, commence l’orateur, « ne s’effraient point à l’idée que les œuvres d’art, cessant d’être la propriété individuelle de quelques amateurs privilégiés, deviendront la propriété collective, commune, de tous les hommes admis à les contempler et à les admirer ; ils ne s’en effraient point car c’est vers la propriété collective, vers la propriété commune que va naturellement l’œuvre de beauté. Un chef-d’œuvre est diminué à n’être possédé que par quelques-uns ! »
Dans la période finissante de la démocratie bourgeoise, peut-on examiner ce qu’elle nous a laissé en matière d’art ? Elle s’est manifestée « par un prodigieux élan, par une activité infiniment diverse et ample ». « Depuis un siècle et demi, l’art a eu le génie et la maîtrise de l’espace, il est allé partout, chez tous les peuples et dans tous les siècles et dans toutes les étrangetés des civilisations et de la nature, cherchant des sensations, des couleurs, des symboles ; si bien que tout l’art, depuis un siècle et demi, nous crie : aimez la vie, ayez la curiosité universelle de toutes les formes de la vie ! » En même temps, ce qui domine, c’est l’interprétation individuelle de la nature, les limites de pensée, même des plus grands comme Goethe et Hugo, un caractère superficiel qui fait que la société bourgeoise n’a pas su « faire pénétrer l’art et la vie de l’art jusqu’au plus profond de la vie sociale, de la conscience prolétarienne ».
Par leurs activités liées aux mécaniques les plus perfectionnées, aux découvertes géniales, les ouvriers montrent qu’ils auraient les capacités de jouir des œuvres artistiques, mais ils sont écrasés par le labeur de chaque jour. « Le socialisme appellera à la vie de l’art, à la vie de la beauté, tous les êtres humains, quels qu’ils soient ; c’est lui qui, pour la première fois, investira de la beauté sacrée de l’art le prolétariat aujourd’hui déshérité. Ô artistes, n’ayez pas peur de nous ; c’est nous qui, les premiers, appellerons devant vos chefs-d’œuvre non plus des portions d’humanité divisée, non plus une élite rassasiée et blasée, suivie d’une foule aveugle, mais une même humanité fraternelle et libre. C’est nous qui créerons pour la première fois l’art humain ; parce qu’il n’y a eu jusqu’ici que des lambeaux d’art humain, parce qu’il n’y a eu jusqu’ici que des lambeaux d’humanité. »
Savez-vous, demande-t-il, que c’est le socialisme saint-simonien qui a transformé le mouvement romantique ? Il était d’abord réactionnaire, il regardait vers le passé féodal, il avait des allures moyenâgeuses ; il s’est tourné vers l’avenir, comme Hugo avec La Légende des Siècles. À présent, des artistes annoncent le futur : c’est Puvis de Chavannes, dont Jaurès aime les paysages « si apaisants et si vastes » dans lesquels « la lumière enveloppe les groupes d’hommes qui méditent » ; c’est Anatole France et Émile Zola, dont l’œuvre s’est précipitée vers la justice.
Conclusion : au milieu de l’hypocrisie, des combinaisons factices, du mensonge, « c’est parce que nous avons la prétention d’être la vérité en mouvement, la vie elle-même dans son évolution nécessaire, que nous croyons que nous pourrons, plus que tous autres, aider l’essor de l’art créateur. Voilà pourquoi je fais appel à tous ceux qui rêvent de beauté, qui rêvent d’idéal, et je les supplie de joindre leur force à cette force de beauté qu’est dès maintenant le prolétariat organisé en marche vers la justice. Artistes, si vous le voulez, faisons alliance ! (La salle tout entière acclame l’orateur. Cris prolongés de : Vive Jaurès ! et longs applaudissements.) »
Cet homme extraordinaire ne pouvait rester longtemps éloigné du Parlement. Après sa victoire en 1902, même un grand bourgeois, le patron mazamétain déjà rencontré, Gaston Cormouls-Houlès, dreyfusard et président de la section locale de la Ligue des droits de l’homme, lui écrit : « Sans partager vos idées sur le socialisme, que je considère comme prématurées ou, tout au moins, comme nuisibles au progrès général et à l’intérêt de l’individu, je n’en veux retenir que ce qu’elles ont de noble et d’élevé vers un idéal meilleur pour les déshérités de ce monde. Je me réjouis surtout à la pensée que la tribune française va pouvoir retentir encore de vos nobles et mâles accents en faveur des faibles et des opprimés, contre toutes les injustices sociales, pour la défense du droit et de la vérité, méconnus dans une affaire récente, où je me suis trouvé heureux de faire cause commune avec vous et tous les nobles cœurs qui ont marché avec. » Gaston Cormouls-Houlès avait commandé en 1898 deux exemplaires du livre de Jaurès, Les Preuves.

Chapitre XIV – Des monuments de bêtise – fin1898-1899

La période retenue dans ce chapitre s’ouvre et se ferme sur deux succès de Jaurès. En septembre 1898, l’acceptation de la demande en révision du procès Dreyfus suit de peu la publication des Preuves. En décembre 1899, se réunit le congrès de préparation de l’unité socialiste. Jaurès a gagné sur les deux tableaux et dépassé ainsi la contradiction entre l’engagement dreyfusard et l’hostilité des socialistes opposés à l’intervention dans les conflits entre bourgeois. Mais ces victoires, provisoires, ne sont obtenues qu’au prix de luttes féroces qui portent des coups terribles à Jaurès. Il se sent atteint de « brûlures de honte » ; il écrit dans La Petite République, le 9 septembre 1899 : « Trouverons-nous un moyen de nous faire naturaliser hommes ? »
Les quatre monuments de bêtise à observer sont : 1) au plan international, le « dangereux enfantillage » de la diplomatie française qui conduit à un conflit avec les Anglais en Afrique ; 2) au plan national, la souscription lancée par La Libre Parole en faveur de la femme du faussaire, connue comme « le monument Henry » ; 3) en interne chez les socialistes, le manifeste guesdiste contre Jaurès, coup très dur parce que porté par des camarades ; 4) le verdict ridicule du conseil de guerre de Rennes.

1. La France en Afrique

Les deux grands empires coloniaux sur le continent africain sont ceux de la France et de l’Angleterre. L’Angleterre entend contrôler l’axe du Cap au Caire. Au sud, elle est en conflit avec les Boers du Transvaal. Au nord, une expédition anglo-égyptienne commandée par Kitchener remonte le Nil en direction du Soudan tombé aux mains des Mahdistes. Pendant ce temps, l’expédition Marchand, partie de la côte atlantique, se dirige vers la vallée du Nil. Une rencontre est inévitable.

Fachoda
Elle a lieu à Fachoda. Les Français y arrivent les premiers. Peu nombreux, ils auraient pu être massacrés par les Mahdistes, mais ceux-ci sont vaincus à Omdurman par Kitchener qui, reprenant sa route, voit flotter le drapeau français sur Fachoda. Même si les rapports entre officiers restent courtois, l’une des deux nations devra céder.
Le rapport des forces est largement à l’avantage des Britanniques et ceux-ci, prétendant agir au nom de l’Égypte, revendiquent le Soudan. Marchand est tellement isolé qu’il ne peut correspondre avec son gouvernement que par l’intermédiaire des Anglais. La presse française ne reçoit des nouvelles de Fachoda que par le PC de Kitchener, via Le Caire et Londres.
Prenons le cas du quotidien toulousain dans lequel écrit Jaurès. En septembre 1898, La Dépêche évoque l’expédition Kitchener. Tandis que « l’ordre se rétablit à Omdurman », est signalée la présence d’une troupe à Fachoda, peut-être des Français, mais on n’en est pas sûr. On se souvient de Marchand. Il a peut-être atteint le Nil, ce serait un gage pour retrouver de l’influence en Égypte. Tandis que le correspondant à Londres critique l’arrogance et « l’odieuse rapacité » des Anglais, la direction du journal prône la négociation dans le calme, car l’Angleterre est le meilleur partenaire commercial de la France.
Alors que l’opinion nationaliste surchauffée contre la perfide Albion considère l’abandon de Fachoda comme une humiliation, Jaurès appelle au calme : « Il serait trop absurde et trop criminel que ce différend mît aux prises deux grands peuples. À coup sûr, la France avait le droit de chercher à relier, par des postes et des moyens définis de communication, le bassin du Congo au bassin du Nil. Mais elle a le devoir aussi d’éviter tout ce qui peut paraitre pure taquinerie et vexation puérile contre l’Angleterre. Maintenir un petit groupe d’hommes sur le Haut-Nil au moment même où l’Angleterre y dirigeait toute une armée et y livrait aux derviches une sérieuse bataille est un dangereux anachronisme. Les nationalistes, les coureurs d’aventure essaient d’irriter l’amour-propre français. Il n’y a de dignité pour un peuple que s’il ne s’engage pas à la légère en des entreprises qu’ensuite il faut abandonner. » Le 15 mars 1899, il souhaite de bons rapports avec l’Angleterre, « un régime de confiance et de cordialité ». C’est en effet « l’entente cordiale » qui va sortir de ce conflit.

Danrit colle à l’actualité.

Livre publié au plus fort des tensions entre la France et l’Angleterre

Pour la paix
La situation inspire à Jaurès un article général sur « la paix du monde » (La Petite République, 17 novembre 1898) : « La paix n’en reste pas moins très précaire. Elle est à la merci d’un accident, et si la guerre éclate, elle sera terrible et vaste ; pour la première fois, il y aura une guerre universelle, mettant aux prises tous les continents. L’expansion capitaliste a élargi le champ de bataille ; c’est toute la planète que se disputent maintenant les capitaux ; c’est toute la planète qui sera rougie du sang des hommes. Et c’est l’acte d’accusation le plus terrible qui puisse être porté contre le capitalisme : il fait planer sur l’humanité un péril de guerre permanent et tous les jours plus étendu ; à mesure que l’horizon humain s’agrandit, la sombre nuée de la guerre s’étend aussi, et elle tient maintenant sous son ombre tous les champs que labourent les hommes, toutes les cités où ils trafiquent, toutes les mers que creusent leurs vaisseaux. » Le prolétariat est encore trop peu structuré, mais « il faut que, par un mouvement concerté, la classe ouvrière européenne signifie qu’elle veut la paix. Il faut que, dans des réunions internationales, organisées dans toutes les capitales de l’Europe, le prolétariat socialiste proteste contre la folie belliqueuse du Capitalisme. »
Jaurès maintient cette position pendant la période de tension avec l’Angleterre, engagée en Afrique du Sud contre les Boers qui ont la sympathie de l’opinion française : « Maintenant, par un tour de passe-passe qui atteste la docilité des haines chauvines, c’est l’Angleterre qui a été substituée à l’Allemagne par le nationalisme fanfaron. Demain, que l’empereur Guillaume esquisse un geste de menace contre l’Anglais, il sera acclamé par nos patriotes. Les mêmes âmes ingénues se découvrent des trésors de colère contre l’Anglais, dans le coin obscur où elles avaient logé jusque là complaisamment leur haine contre l’Allemand. C’est toujours la même haine qui circule. C’est toujours la même sottise. »
La guerre anglo-boer suscite chez lui trois réflexions : sur la nécessité de l’arbitrage entre les nations ; sur les milices populaires ; sur la duperie des encouragements aux Boers. Le tsar a proposé une réunion internationale pour discuter du désarmement ; il est indispensable pour la France d’y participer, même si la proposition de Vaillant qu’elle soit à l’initiative de l’arbitrage entre les nations a été repoussée à la Chambre par 303 voix contre 228 (ce dernier chiffre considéré comme encourageant). D’autre part, la résistance des « civils » boers à une armée de métier largement supérieure en nombre et en matériel est un argument contre les armées de caserne et de routine. « Ce qui est décisif, c’est que les Boers, sans éducation militaire professionnelle, ont su adopter précisément la méthode de défense qui est la meilleure pour eux. » La discipline mécanique de la caserne les aurait empêchés de trouver le mode de combat où ils excellent. « Les Boers sont merveilleusement habiles à se cacher ; ils savent abriter leurs tireurs, dissimuler leurs canons de telle sorte que l’ennemi est accablé de balles et d’obus dont il ne discerne point l’origine. »
Jaurès retrouve le général Mercier qui s’est vanté d’avoir fait étudier un plan de débarquement en Angleterre. C’est un crime contre la France et contre les Boers que l’on trompe en laissant entendre qu’on leur fournira une aide concrète.

Un roman de gare
Cette idée de débarquer en Angleterre fait penser à un livre contemporain : La guerre fatale France-Angleterre, du capitaine Danrit (chez Flammarion, en trois volumes, 1898-1902). Danrit, de son vrai nom Driant, est le gendre du général Boulanger et le prolifique auteur de milliers de pages sur le thème de la guerre : sur terre et sur mer ; en sous-marin ou en ballon ; contre l’Allemagne, puis contre l’Angleterre ; des peuples européens contre le péril jaune ou l’invasion noire. Celle contre l’Angleterre, fatale d’après l’auteur, se termine par la victoire française : débarquement sur les côtes britanniques ; prise de Londres. Le traité transforme la perfide Albion en Petite-Bretagne : « Réduite à son île et à quelques miettes de son vaste empire, l’Angleterre est définitivement rejetée au rang de puissance secondaire : elle est exclue des grands domaines de colonisation du continent noir et de l’exploitation du monde jaune. » Elle perd les Indes au profit de la Russie. Marchand, nommé gouverneur du Soudan, tient « à aller lui-même relever le Drapeau qu’une diplomatie pusillanime avait abaissé devant le bluff anglais ». Pour bien contrôler l’Angleterre, la France occupe une tête de pont à Douvres, et un tunnel sous la Manche sera construit, « payé sur les dix milliards de l’indemnité de guerre imposée à l’Angleterre ». « Grâce à ce passage dont elle tient les deux issues, l’envoi d’une armée sur l’autre rivage ne sera plus pour la France, en cas de besoin, qu’une opération de grandes manœuvres. » Et le capitaine Danrit conclut : « L’Angleterre à merci, c’est le rêve gigantesque de Napoléon réalisé avec un siècle de retard ! »
Jaurès ne dit rien de Danrit ; le mot « fanfaron » aurait bien convenu à cet écrivain militariste ; on en a parlé ici pour donner une idée de l’atmosphère chauvine de l’époque. Jaurès ne s’abaisse pas à ce niveau. Il réfléchit sur les notions de patrie et d’humanité : « La paix sert la patrie dont elle développe les ressources ; elle sert l’humanité dont elle épargne le sang et dont elle adoucit les vieux instincts sauvages. Le travail sert la patrie, dont il multiplie la richesse ; il sert l’humanité à qui il donne la pleine conscience de sa force victorieuse de la nature. Le socialisme sert la patrie, puisqu’en abolissant dans l’intérieur même de chaque nation l’antagonisme des classes, il crée une unité nationale complète qui défie toute puissance de dissolution et de division comme l’armure de diamant défie le glaive. Il sert l’humanité qu’il élève tout entière à la justice et à l’harmonie. » À l’opposé, les patriotes professionnels pensent à des intérêts matériels, par exemple à l’exploitation des colonies, et ils nourrissent l’antisémitisme en train de dresser un « monument » de bêtise et de férocité.

2. Le monument Henry

Revenons à la découverte du faux fabriqué par le colonel Henry pour accuser Dreyfus, et à la mort du faussaire. En novembre 1898, Joseph Reinach, dreyfusard de la première heure, émet l’idée qu’Henry a été le complice en trahison d’Esterhazy. La veuve du colonel menace Reinach d’un procès en diffamation. C’est pour l’aider que le journal antisémite La Libre Parole lance une souscription.

Un déferlement de haine
En un mois, ce journal reçoit 25 000 envois. Les souscripteurs donnent parfois leur nom, leur profession et lieu de résidence. Certains ajoutent une phrase exprimant leur opinion. Si bien que, d’après Raoul Girardet, « il n’est guère de document idéologique qui se prêterait davantage à une étude approfondie de psychologie sociale ». C’est ce qu’a réalisé Stephen Wilson dans un article de la revue Annales ESC en 1977.
La souscription a été entièrement reproduite, dès 1899, dans le livre de Pierre Quillard intitulé Le Monument Henry. Elle nous fait assister à une marée de violence verbale. Certains veulent « assommer les youpins », les massacrer, en guillotiner cent mille, les exterminer (comme Maria Léonard de Bordeaux), les écorcher vifs (Raoul Marais), les empoisonner (un commerçant en vins). Les parents du petit Fernand, 18 mois, envoient 2 francs et s’engagent à élever leur fils « dans la haine des juifs et des dreyfusards ». Julien, boulanger, et Berthe, cuisinière, choisissent de rôtir les juifs dans leur four, et Mme Aumont, également, « ferait bien cuire un juif ». Cinq francs sont envoyés par « trois bazochiens qui, au lieu de papier timbré, voudraient écrire sur du parchemin en peau de youpin ». Un trop gentil se contente de cracher « sur les sales juifs ». Certes, les envois ne sont pas tous accompagnés de phrases antisémites. Il n’en reste pas moins que l’opération est dirigée contre le juif Reinach, défenseur du juif Dreyfus.
On compte sur la liste bon nombre de gens de lettres : François Coppée, Pierre Louys, Charles Maurras, Henri Rochefort, Paul Valéry. La souscription de Paul Léautaud, collaborateur au Mercure de France, est accompagnée de ces mots : « Pour l’ordre, la justice et la vérité ». Quelques jours plus tard, il proteste, dans une lettre à La Libre Parole, car il a demandé clairement qu’on inscrive : « Pour l’ordre, contre la justice et la vérité. » Une position insolite et révélatrice.
Brabert, « Toulousain antisémite », donne 5 francs. Le docteur Monestié, « antisémite et royaliste » d’Albi, envoie 1 franc. Un couple de Béziers réclame « À la mer, toute la bande infâme des sans-patrie ! » « Un antijuif de Chalabre », « sept bons antisémites de Lézignan » et « un patriote de Coursan » versent leur obole. Parmi les souscripteurs qui indiquent leur lieu de résidence dans l’Aude, on compte encore deux marquis et une marquise, quelques prêtres et le chanoine Verguet.
Les constructeurs du monument Henry s’en prennent aussi aux protestants (« Les huguenots veulent donc une nouvelle Saint Barthélémy ? Ils l’auront s’ils continuent à s’allier avec les juifs de l’étranger »), et aux francs-maçons (« Juifs et francs-maçons, voilà l’ennemi »).
À propos de tous ces malades, Stephen Wilson remarque que leur ennemi « est protéiforme, il conserve le caractère d’une menace omniprésente et mal localisée, identifiée plus particulièrement à la personne du juif ». Mais cela peut-être aussi, pêle-mêle, le protestant, le franc-maçon, l’intellectuel, le politicien, l’Allemand, l’Anglais. Des souscripteurs font état de hantises sexuelles, d’autres extériorisent des frustrations professionnelles ; ils expriment un désarroi devant les bouleversements de la société qui les déstabilisent. L’antisémitisme permet de compenser échecs et frustrations en transférant la culpabilité sur d’autres.
En même temps, les antidreyfusards font tout ce qu’ils peuvent pour empêcher la révision du procès Dreyfus.

Obstacles à la révision
Mme Dreyfus ayant déposé sa demande en révision le 3 septembre 1898, dès le lendemain Esterhazy prend la poudre d’escampette et se réfugie en Angleterre. En voilà un qui a compris ! De leur côté, les ministres de la Guerre successifs, ne peuvent pas s’enfuir à l’étranger, mais essaient de bloquer la révision, comme Jaurès le constate : « Décidément, Mercier, Billot, Cavaignac, Zurlinden et Chanoine sont des héros. Tous ensemble, ils se chargent d’accabler Dreyfus… à condition que Dreyfus n’ait pas la parole pour leur répondre. Qu’y a-t-il au fond de cette monstrueuse prétention ? Ce qu’on y voit à plein, c’est la peur. » Leur soutien, c’est l’ignorance à tous les niveaux : « Dans la dernière Chambre, causant avec le ministre, je lui disais : « Prenez garde, cette pièce est un faux. » Il répondait : « Vous verrez. » Eh bien ! nous avons vu. Par quelle imbécillité nos dirigeants ont-ils cru à l’authenticité de ce faux ? »
La Dépêche a évolué. Le 9 septembre 1898, alors que le faux Henry a déjà été découvert, Arthur Huc, écrit encore en usant de démagogie provincialiste : « Il ne faudrait pas confondre le boulevard avec la France, et quelques bureaux de rédaction avec l’esprit public. Les Parisiens sont peut-être plus intellectuels que nous parce que parisiens. Or, nous autres, bonnes gens de province, nous jugeons plus grossièrement. » Les radicaux antidreyfusards finissent par chercher dans l’anticléricalisme exacerbé un moyen de sortir de l’impasse (Gérard Baal). Le 23 novembre, Jaurès se dit convaincu qu’à mesure que se développera l’enquête, les dernières résistances de ses amis républicains tomberont. : « Il y a un an, il y a même huit mois, nous n’étions qu’une poignée ; nous avions contre nous toutes les forces organisées et tous les éléments confus. Nous avions contre nous le gouvernement, les pouvoirs publics, les journaux, le suffrage universel, l’opinion. Mais le germe de vérité a percé la terre dure et fait éclater le roc. » Ceci dit, il faut continuer le combat : « L’affaire Dreyfus est devenue le champ de bataille ; c’est là que pleuvent les obus, les outrages et les coups ; c’est là que la République est menacée ; c’est là que la liberté est en péril ; c’est là aussi que nous nous portons. Nous voulons être toujours au plus épais de la bataille et du danger. »

Ne pas avoir peur des coups
Devant certains dreyfusards gênés par les affrontements, Jaurès affirme qu’il faut agir « sous une forme passionnée ». C’est la « généreuse violence » de Zola qui a fait jaillir la lumière. « Il est des heures de crise où la sagesse est folie, où la modération est duperie, à moins qu’elle ne soit calcul. M. Poincaré a été plus sage que Zola. Mais pendant qu’il se taisait, pendant qu’il ajournait, attendait l’heure où sa protestation serait sans péril, l’innocent était torturé. Qui donc aura servi la justice ? Est-ce Zola, violant la loi pour crier la vérité ? Est-ce M. Poincaré risquant sa prudente parole quand le vent d’orage est tombé ? » (La Petite République, 1er décembre 1898). Raymond Poincaré, en effet, venait de « soulager sa conscience » (selon ses paroles) en affirmant ceci : ministre en 1894, il ne connut l’arrestation de Dreyfus que par les journaux ; contre Dreyfus, il n’y avait que le bordereau, pas de dossier secret, pas d’aveux. « À ceux qui hésitaient encore, les paroles de M. Poincaré apporteront la certitude et la décision. Aussi, je ne m’attarderai pas à lui dire qu’il aurait pu, qu’il aurait dû parler plus tôt. Il a pensé sans doute que la vérité pouvait attendre, étant éternelle. Nous, nous avions pensé que l’humanité, si cruellement blessée en la personne de l’innocent qui subit depuis quatre ans une horrible torture, n’avait pas le loisir d’attendre. »
Jaurès parle de l’Affaire dans les Ardennes, en novembre 1898, venu inaugurer un dépôt de bouteilles de la VOA en compagnie du vieux militant Jean-Baptiste Clément (auteur du Temps des Cerises). En décembre, il défend les universitaires ayant apporté leur expertise : « Tous ces professeurs, tous ces savants pouvaient rester à l’abri de la tempête. Ils pouvaient, pendant qu’au dehors le vent de calomnie et de mensonge faisait rage, s’enfermer plus étroitement que jamais dans leur laboratoire, dans leur bibliothèque, et se chauffer doucement au foyer de la science, qui jette parfois de hautes flammes révolutionnaires, mais qui s’accommode aisément au placide régime du pot-au-feu. Ils ont préféré affronter les outrages, les violences, s’exposer à la fois aux huées de la foule trompée et aux coups du pouvoir pour crier la vérité, pour défendre la justice. »
Même dans la ville républicaine de Toulouse, des orateurs dreyfusards, Pressensé, Mirbeau, Quillard, ont été « exposés, presque sans défense, aux outrages, aux menaces, aux coups » des « bandes jésuites du Caousou » (institution catholique). « Qu’ils aient été insultés, que les bandes cléricales mobilisées par les jésuites aient déployé leur drapeau et sonné du clairon, ce n’est rien, rien qu’une misérable parodie de patriotisme. Ce qui est stupéfiant, c’est que cette bande ne se soit pas heurtée à la résistance organisée des républicains et des socialistes » (La Dépêche, 28 décembre). Jaurès revient sur la question le 18 janvier : les réactionnaires de Toulouse essaient de terroriser les propriétaires de salles de réunion. Ils veulent empêcher la parole dreyfusarde, mais « ni les coups, ni le tapage, ni les menaces, ne suppriment la vérité ! » Il poursuit : « J’ai lu dans les journaux les aimables conseils de M. le colonel Perrossier, invitant ses amis à nous abattre comme des chiens enragés. Il paraît que le salut de la France l’exige. Après le faux patriotique d’Henry, ce sera l’assassinat patriotique. » Attention : ceux qui avaient embrassé Esterhazy, « la foule galonnée qui faisait fête au uhlan », commencent à le regretter. Il en sera de même du colonel Perrossier et de ses amis, ainsi que des bâtisseurs du monument Henry : « Tous ceux qui ont signé les listes de souscription pour Henry regretteront amèrement leur signature comme aujourd’hui tous ceux qui ont caressé le uhlan regrettent leurs caresses. Aussi, très placidement et comme si j’étais déjà dans les régions sereines où il veut m’envoyer par la vertu patriotique de sa matraque, je dis à M. le colonel Perrossier : « Ne vous engagez pas trop, et n’essayez pas d’engager l’armée avec vous. Vous vous en repentiriez, et l’armée ne vous le pardonnerait pas. » Je dis cela très doucement, et très doucement aussi j’ajoute que, ni les matraques cléricales, ni les revolvers nationalistes ne nous font peur. Esterhazy était au plus haut il y a huit mois, maintenant il est dans la boue et il y traine ses anciens amis. Méfiez-vous, messieurs les patriotes. » Et encore, le 26 janvier : « La souscription élevée au faussaire s’écroulera sur les souscripteurs comme un monument de honte. Il est trop tard pour s’évader : les noms de toute la réaction française sont gravés à jamais sur les tables d’infamie et de trahison. »

Ultime obstacle
La Chambre criminelle de la Cour de cassation se déterminant en faveur de la révision, la droite obtient son dessaisissement au profit de la Cour toutes chambres réunies. L’enquête approfondie des hauts magistrats fait apparaitre des faits nouveaux favorables à Dreyfus. Jaurès les commente dans La Petite République, une suite aux Preuves.
On apprend ainsi que, qualité supplémentaire, Esterhazy pratiquait le proxénétisme. Un général anglais ancien attaché militaire à Paris dit qu’il était connu pour fournir des renseignements à qui en voulait pour quelques billets de mille. Haut fonctionnaire au Quai d’Orsay, M. Paléologue informe la Cour que ses services avaient décodé en 1894 une dépêche italienne prouvant l’innocence de Dreyfus ; Henry l’avait remplacée dans le dossier par un faux allant dans l’autre sens. La déposition du commandant Hartmann confirme que le bordereau ne peut pas avoir été écrit par un artilleur. L’expert Charavay déclare que, s’il avait connu en 1894 l’écriture d’Esterhazy, il n’aurait pas attribué le bordereau à Dreyfus. Le capitaine Freystätter, juge au conseil de guerre de 1894, en vient à croire en l’innocence de Dreyfus. Le refus répété du général Mercier de dire si oui ou non il a communiqué un dossier aux juges sans le montrer à la défense, « ce silence même, ce refus de répondre est l’aveu le plus éclatant », dit Jaurès.
« J’admire que sa raison ait résisté », écrit-il à propos de Dreyfus dont on découvre les conditions inhumaines de détention : « Je ne crois pas que jamais pareille combinaison de férocité, de perfidie et de mensonge ait déshonoré la race humaine. » Cavaignac porte à jamais les qualificatifs de sot et d’imbécile. Quant au général Zurlinden, il reste le seul homme au monde qui reconnait dans le bordereau l’écriture courante de Dreyfus.

« Que d’événements ! »
Dans La Dépêche, le 2 mars 1899, l’article de Jaurès débute par cette exclamation « Que d’événements ! », et se poursuit ainsi : « Le pauvre chroniqueur politique est débordé par son sujet. » En effet, le 16 février, le président de la République Félix Faure meurt ; les Chambres réunies élisent Émile Loubet, plus favorable à la révision que son prédécesseur. Loubet l’a emporté sur Méline, une victoire sur « la réaction royaliste, cléricale, antisémite, nationaliste dont il était le chef ». Lors des obsèques de Félix Faure, le 23 février, Déroulède tente de faire marcher le général Roget sur l’Élysée, mais sans succès. Déroulède va être acquitté par la cour d’assises de la Seine. Les monarchistes « se vantent eux-mêmes insolemment d’être à l’état de conspiration permanente. De même qu’il y a dix ans ils ont marché derrière le « cheval noir » [du général Boulanger], ils marchaient maintenant derrière la Ligue des patriotes et la Ligue antisémite. Ils guettaient le moment où le cri de « Vive l’Armée ! » pourrait devenir « Vive le Roi ! » Maintenant, les officiers qui s’échauffaient au cri nationaliste « Vive l’Armée ! » savent ce qu’on attendait d’eux : tout simplement un attentat contre la République. Ceux qui se penchaient au balcon du Cercle des officiers à Toulouse pour savourer les ovations des bandes catholiques et royalistes savent qu’on leur destinait un rôle décoratif d’abord, et bientôt actif, dans la pièce criminelle montée par les fauteurs de coup d’État. Quant aux soldats, puisque les nationalistes et les royalistes ont essayé de les entrainer contre la République et contre le peuple, nous leur rappelons que, d’après le texte même de la loi, ils ne sont tenus d’obéir aux chefs qu’en ce qui n’est pas contraire à la Constitution et aux lois. Si le général Roget, suivant jusqu’au bout M. Déroulède, leur avait désigné l’Élysée de la pointe de son sabre, ils avaient non seulement le droit, mais le devoir de refuser l’obéissance. »
Le 3 juin, la Cour casse la décision de 1894 et renvoie Dreyfus devant un nouveau conseil de guerre. Jaurès considère que c’est une victoire, mais incomplète ; puisque l’enquête de la Cour a permis de reconnaitre l’innocence de Dreyfus, il fallait la proclamer. Pour la réaction, c’est quand même un camouflet, et le lendemain, à Auteuil, le président Loubet est agressé par des royalistes. Jaurès dénonce ces violences : « On se souvient des belles protestations des royalistes, des militaristes, des cléricaux. Quand ils ont demandé la loi du dessaisissement, quand ils ont brisé la Chambre criminelle et transporté à toute la Cour de cassation les trois chambres réunies le jugement de révision de l’affaire Dreyfus, ils disaient : « Nous prenons l’engagement de nous incliner devant la sentence des nouveaux juges, quelle qu’elle soit. D’avance, nous acceptons l’arrêt. » Or, à peine l’arrêt est-il rendu que les mêmes hommes s’insurgent. Ils écrivent que « le syndicat » a acheté toute la Cour de cassation, que le rapporteur Ballot-Beaupré est un vendu et un misérable. Ils font plus et mieux. Le président de la République a commis, à leurs yeux, deux grands crimes. Il est l’élu des républicains contre Méline et contre la droite. De plus, il n’a pas essayé d’entraver ou de fausser la révision par les louches manœuvres que pratiquait Félix Faure. Si, devant cette résurrection ignominieuse de l’ignominieuse Boulange, devant cette levée de gandins, de muscadins de cercles, de gentilshommes de sacristie et de sport, les républicains ne prennent pas l’offensive, ils seront de misérables dupes et l’histoire les bafouera. »
Jaurès engage les officiers à se renseigner enfin : « On m’assure que, parmi les officiers, les quatre cinquièmes aujourd’hui encore ne savent rien et ne veulent rien savoir. Ils n’ont pas lu et ils jurent qu’ils ne liront pas un seul document de l’enquête. Il leur plait, contre toute évidence, de tenir encore Dreyfus pour coupable, et ils se refusent systématiquement à la vérité. » Quant aux instituteurs, ils doivent expliquer aux paysans, si longtemps trompés, où en est l’affaire : « Ils ne trouveront jamais une plus haute leçon morale à donner au peuple. Jamais ils n’eurent une occasion plus éclatante de lui montrer qu’il faut résister aux mouvements aveugles de la passion, et toujours réfléchir, toujours tenir sa pensée éveillée et ouverte. » De leur côté, « les socialistes, les républicains de Paris, indignés de l’audace croissante de la réaction royaliste et boulangiste, se préparent dimanche prochain, à Longchamp, à opposer le cri de « Vive la République ! » aux vociférations des rastaquouères et des marquis. Ils se préparent aussi, s’il le faut, à opposer la force à la force. Nul de nous ne manquera au rendez-vous. »
En effet, le 11 juin, la grande manifestation de force républicaine autour du président entraine la chute du ministère Dupuy aux positions ambiguës. Le 22 juin, Waldeck-Rousseau forme une équipe de défense républicaine.
Pour Jaurès, l’Affaire ne prendra fin qu’avec la réhabilitation complète du martyr. Mais le nouveau conseil de guerre va se trouver devant le dilemme suivant : reconnaitre l’innocence de Dreyfus, c’est affirmer la culpabilité du général Mercier. Jaurès l’a bien vu, et Déroulède aussi. Jaurès commente un discours prononcé au début de juillet par le chantre de l’air pur, de la route large et du clairon qui sonne la charge : « Il n’est pas surprenant qu’au moment où s’écroule l’édifice du mensonge et du crime construit par l’État-major, M. Déroulède éprouve le besoin de se garer. Et il annonce avec fracas que si Dreyfus est proclamé innocent, les cinq ministres de la Guerre et les généraux Boisdeffre, Pellieux et autres qui ont trompé le pays, doivent être châtiés comme des imposteurs et des meurtriers. » Il y a dans ces propos une double manœuvre. « D’une part il essaie encore, par le plus coupable artifice, de troubler les juges militaires du conseil de Rennes. Il leur signifie qu’en acquittant Dreyfus ils condamneront à la flétrissure, et même à des châtiments plus positifs, les ministres et les généraux. » Et puis : « Il prend ses précautions dans l’hypothèse tous les jours plus probable de l’acquittement. Il tente d’amortir le choc qu’aura à subir le parti nationaliste et plébiscitaire en rejetant toute la faute aux ministres et aux généraux. » Il fera porter la responsabilité au régime parlementaire.
Jaurès continue ses tournées. À Marseille, après Lyon et Grenoble, il parle de l’Affaire ; il expose une fois de plus ses arguments et se félicite de l’action du parti socialiste en faveur de la vérité. Le reportage du Petit Provençal du 15 mai 1899 se termine ainsi : « La merveilleuse péroraison de Jaurès provoque une véritable explosion d’enthousiasme. Toute la salle est debout, acclamant l’orateur ; les chapeaux s’agitent au bout des cannes ; les applaudissements et les cris de « Vive Jaurès ! » se prolongent durant un quart d’heure. ». Les socialistes se trouvent-ils tous avec enthousiasme sur la même voie ?

3. Le manifeste Guesde-Vaillant

Parmi les événements, nous avons mentionné la formation du ministère de défense républicaine. Pour la première fois, il comprend un socialiste, ce qui est mal vu par certains membres d’un parti désuni.

Le ministère
Les manifestations réactionnaires en coulisse, dans la presse et dans la rue ont provoqué un sursaut des républicains. Méline n’a pas été élu président de la République ; Dupuy a été renversé. Loubet demande à Waldeck-Rousseau de former un ministère. Autour de lui, non « avancé », mais ferme républicain, les deux personnalités marquantes seraient le socialiste Millerand, ami de longue date de Jaurès, et le général de Gallifet comme ministre de la Guerre, décidé à faire rentrer les officiers dans l’obéissance au pouvoir civil. Mais Gallifet est connu pour son rôle dans la répression de la Commune de Paris. Pour les socialistes, le problème est double : un des leurs peut-il entrer dans un gouvernement bourgeois ? un gouvernement dans lequel se trouve le massacreur du prolétariat ?
Jaurès hésite, puis se décide : la situation exige un ministère résolu, un gouvernement de salut républicain. D’après lui, les prolétaires pensent : « Ce n’est pas encore notre République, mais c’est la République, et nous la sauverons, et à force de la sauver nous la ferons nôtre. »
Le 24 juin (La Petite République), c’est l’explication, complète et circonstanciée : « Voici, pour notre parti, une violente secousse. La combinaison ministérielle qui amène au pouvoir le modéré Waldeck-Rousseau, le général de répression Gallifet et le socialiste Millerand est bien faite pour étonner et émouvoir le prolétariat. Mais c’est une raison de plus pour que tous nous regardions les choses en face et que nous prenions notre responsabilité. Mon opinion personnelle très nette est que si le ministère agit, et sans retard, si, par d’énergiques décrets, il fait rentrer dans l’ordre les généraux et colonels factieux, s’il refoule les tentatives de coup d’État qui pointent de tout côté, il faut le soutenir. » Waldeck-Rousseau a estimé qu’il avait besoin d’un sabre pour briser tous les sabres de la conspiration militaire. « La République est en péril. Si un ministère a le courage, pour la sauver, de frapper les factieux galonnés, peu nous importent les instruments dont il se sert. Ce sont des actes qu’il nous faut : la qualité des agents nous est indifférente. J’ajoute que, pour ma part, et sous ma responsabilité personnelle, j’approuve Millerand d’avoir accepté un poste dans ce ministère de combat. Que la République bourgeoise, à l’heure où elle se débat contre la conspiration militaire qui l’enveloppe, proclame elle-même qu’elle a besoin de l’énergie socialiste, c’est un grand fait ; quelle que soit l’issue immédiate, ce sera une grande date historique, et un parti audacieux, conquérant, ne doit pas, à mon sens, négliger ces offres du destin, ces ouvertures de l’histoire. »
Le 26 juin, le ministère obtient la confiance par 262 voix contre 237 et il y a 61 abstentions. Pour Jaurès, le vote a une signification très nette. « Dans la majorité qui a soutenu le ministère, il n’y a que des républicains ; dans la minorité qui l’a combattu, se rencontrent tous les monarchistes, tous les cléricaux, tous les nationalistes et anciens boulangistes, tous les grands patrons exploiteurs. Ceux-là, les Motte, les de Solages, peu leur importait que Gallifet fût parmi les ministres. Du moment que, cette fois, il n’avait pas pour consigne de tirer sur les ouvriers, il n’était plus leur homme et ils votaient contre lui. » Si les socialistes avaient voté contre le ministère (certains ont voté pour, d’autres se sont abstenus), il n’aurait pas vécu.
Et Jaurès d’élever le débat : « Révolutionnaires, nous le sommes à fond, nous le sommes par le but et par la méthode. Nous sommes des communistes. Nous voulons que la propriété fasse retour à la communauté et aux travailleurs organisés. Nous voulons que la classe parasitaire cesse de percevoir les loyers des maisons, la rente du sol, les profits de l’industrie, les dividendes du capital, les rentes du Grand-Livre. Et nous pensons que pour cette transformation prodigieuse il faut que les travailleurs, organisés en parti de classe, conquièrent le pouvoir par tous les moyens que leur offre la réalité mouvante. Mais précisément, parce que nous sommes révolutionnaires, nous voulons que le prolétariat se mêle à toutes les batailles, qu’il exerce une action continue, multiple, toujours nouvelle, qu’il ne se laisse lier par aucune entrave, qu’il ne se laisse même pas immobiliser par des souvenirs sacrés. À quoi ont abouti nos amis révolutionnaires dans la crise qui, depuis quelques jours, passionne le pays ? Ils ont abouti à l’abstention. Ils n’ont pas voté pour le ministère parce qu’il contenait le nom de Gallifet. Ils n’ont pas voté contre le ministère parce qu’ils n’ont pas voulu faire le jeu du nationalisme et de la réaction. C’est très bien, et ces raisons ne sont point sans valeur. Mais des raisons ne sont jamais tout à fait bonnes quand elles empêchent d’agir. L’abstention ne peut pas être la formule de la Révolution. » Pour conclure : « De l’action, de l’audace, un perpétuel éveil de la pensée et de la vie, voilà la vraie méthode de Révolution. »
Dans La Dépêche du 29 juin, il revient sur le cas de conscience : « Dès que j’ai vu cette combinaison audacieuse, j’ai eu, comme tous nos amis socialistes, au nom de Gallifet, un choc violent. Mais, malgré tout, nous sommes nombreux dans le parti socialiste qui avons dompté d’emblée cette révolte et qui avons dit : « Oui, il le faut. » » Même Paschal Grousset, ancien Communard qui a échappé à l’ordre de mort signé contre lui par Gallifet, a voté en faveur du ministère, disant : « N’importe ! Il faut marcher. » Jaurès ajoute : « Trouvera-t-on souvent dans l’histoire plus héroïque abnégation d’un parti ? La majorité des socialistes a soutenu le cabinet. Sans leur esprit de sacrifice, il était à terre. Oui, notre parti sera récompensé par l’histoire. Il nous plait qu’il ne soit pas composé de ces éternels impuissants qui critiquent, chicanent, disputent et jamais n’agissent et combattent toujours trop tard. Les nôtres ont pris une responsabilité lourde, à coup sûr ; mais il faudra en prendre bien d’autres avant que la révolution sociale ait arraché toutes les racines du vieux monde et planté la nouvelle justice. »
Pour hâter l’unification du parti, Jaurès écrit : « Depuis deux ans, les socialistes ont été divisés sur de graves questions de méthode. Les uns, comme nos maîtres respectés, Guesde et Vaillant, interprétant le principe de la lutte des classes d’une façon timide à mon sens et étroite, prétendaient que le parti socialiste ne devait pas s’engager du tout, ou devait s’engager à peine dans l’affaire Dreyfus. D’autres pensaient, au contraire, que le prolétariat s’affirmait admirablement et se grandissait comme classe en exerçant une fonction de justice, de vérité et d’humanité que la bourgeoisie dirigeante était incapable de remplir. Je crois que l’événement nous a donné raison et qu’il ne se trouvera pas aujourd’hui un seul socialiste pour nous blâmer ouvertement, directement, d’avoir mené ce combat. »
Pas un socialiste pour blâmer Jaurès ? L’article que je viens de citer est du 13 juillet, dans La Dépêche. Le 15, La Petite République publie le manifeste « À la France ouvrière et socialiste ».

Le manifeste
Le texte du manifeste de Guesde et Vaillant s’ouvre sur l’évocation de la séance de la Chambre qui a voté en faveur de Waldeck-Rousseau. Même s’ils n’ont pas osé préconiser de voter contre, les rédacteurs expriment leur colère et condamnent la politique menée jusque là par Jaurès, sans citer son nom. Ils veulent « en finir avec une politique prétendue socialiste, faite de compromissions et de déviations, que depuis trop longtemps on s’efforçait de substituer à la politique de classe, et par suite révolutionnaire, du prolétariat militant et du parti socialiste. La contradiction entre ces deux politiques devait infailliblement se manifester un jour ou l’autre. Et par l’entrée d’un socialiste dans un ministère Waldeck-Rousseau, la main dans la main du fusilleur de Mai, elle s’est manifestée dans des conditions de gravité et de scandale telles qu’elle ne permettait plus aucun accord entre ceux qui avaient compromis l’honneur et les intérêts du socialisme et ceux qui ont charge de les défendre. Le parti socialiste, parti de classe, ne saurait être ou devenir, sous peine de suicide, un parti ministériel. Il n’a pas à partager le pouvoir avec la bourgeoisie, dans les mains de laquelle l’État ne peut être qu’un instrument de conservation et d’oppression sociale. Sa mission est de le lui arracher pour en faire l’instrument de la libération et de la Révolution sociale. Parti d’opposition nous sommes, et parti d’opposition nous devons rester. » Hors de notre tactique, il n’y a pas de victoire possible ; il faut signifier à ceux qui tenteraient de détourner les travailleurs de leur devoir de classe « que l’heure des dupes est passée ».
Le texte est signé pour le Parti ouvrier français par 24 militants, dont Guesde et Lafargue ; pour le Parti socialiste révolutionnaire par Vaillant, Sembat et d’autres membres ; pour l’Alliance communiste révolutionnaire par 6 élus et secrétaires.

La riposte de Jaurès
C’est un nouveau coup, brutal, porté à Jean Jaurès car c’est lui qui est directement visé. Il ne peut retenir son indignation : « Ou je ne comprends pas le sens du manifeste élaboré par Guesde et Vaillant, et que nous publions plus loin, ou il est la condamnation amère, brutale, offensante de la lutte que nous soutenons ici depuis quinze mois contre la barbarie cléricale et les crimes de l’État-major. »
Allons devant un congrès général du parti et nous nous expliquerons, dit-il à ceux qui l’ont frappé. Ces derniers « prétendront-ils que quand ils ont prononcé tout est dit ? » Quelle diminution pour le prolétariat « s’il laissait à cette classe bourgeoise qu’il veut éliminer de l’histoire, l’honneur d’avoir cherché la vérité et rétabli la justice ! Quoi ! Ce sont des socialistes, ce sont des révolutionnaires, qui voulaient que seuls Trarieux, Reinach, Waldeck-Rousseau, Scheurer-Kestner, fissent jaillir la lumière et éclater la vérité vengeresse ! Ce sont des apôtres de la lutte de classe qui voulaient laisser à la classe bourgeoise, à la classe ennemie, toute la gloire et toute la force morale de ce combat ! Quand autour d’un homme accablé par la puissance des bourreaux conjurés une bataille s’engage, le prolétariat ne regarde pas les autres se battre ; il se bat lui-même. Je plains ceux qui s’imaginent, en éteignant la grande flamme intérieure du prolétariat, hâter l’heure du soulèvement. Mais, quoi que fassent les chefs de groupe obstinés en de mauvaises bouderies, le résultat est acquis : il est inscrit dans l’histoire. C’est bien la classe ouvrière, c’est bien le parti socialiste tout entier qui a rendu possible la libération d’un innocent écrasé par toutes les forces du mensonge : nul ne pourra ravir ce titre au parti de la Révolution. Ah ! le beau système d’équilibre et d’abstention qu’on nous prêchait entre les diverses fractions bourgeoises ! Je prouverai sans peine à Vaillant et à Guesde, qui se réclament de Marx, qu’ils sont en opposition violente avec la méthode révolutionnaire définie par Marx. »
Les faussaires et les bourreaux auraient tort de compter sur la complicité de la classe ouvrière par abstention : « La conscience révolutionnaire et humaine du prolétariat socialiste sera plus forte que tous les manifestes. Quant à nous, il est cruel à coup sûr que les mêmes hommes qui nous ont livrés depuis un an sans défense à la bande des loups nationalistes et qui nous ont laissé porter le poids du combat, des injures et des haines, essaient maintenant d’exploiter l’incident Gallifet pour nous accabler. Mais si cet excès d’injustice nous révolte, il ne nous abat pas. Nous continuons la bataille. » Tandis que les auteurs du manifeste restent dans leur belle inaction révolutionnaire.
Et ces signatures sous le texte du manifeste ? Ne sont-elles pas celles des socialistes qui ont appelé Jaurès à leur aide un peu partout en France ? Ils approuvaient son combat ; à présent ils le frappent « comme par un coup de couteau ». On va bientôt apprendre que plusieurs « signataires » n’ont pas été consultés, mais Jaurès ne veut pas s’éterniser sur ce point. Il préfère tirer argument de ces attaques peu solides pour pousser à l’unité, propice à la discussion. Celle-ci, « nous la voulons, mais publique, mais entière, devant tout le parti convoqué. Finissons-en avec le régime du huis clos socialiste, et qu’un grand congrès national règle au grand jour les questions de tactique controversées. Assez longtemps quelques-uns ont parlé pour le parti. Il est temps qu’il parle, lui-même. »
Pas de huis clos dans le parti. Le huis clos a fait assez de mal dans l’affaire Dreyfus qui revient à la une de l’actualité avec le conseil de guerre de Rennes dont le verdict va constituer un nouveau sommet de stupidité.

4. Le verdict de Rennes

Alfred Dreyfus a été rapatrié le 30 juin. Le conseil de guerre qui doit le juger une nouvelle fois se réunit à Rennes à partir du 7 août. Jaurès reste jusqu’au verdict, le 9 septembre. Il envoie ses impressions quotidiennes à La Petite République (reprises par Le Peuple de Lyon), et quatre articles plus synthétiques à La Dépêche de Toulouse.

Rennes saisie par l’événement
Dans celui du 21 août, il décrit la ville et son atmosphère : « Il faut se lever à cinq heures pour arriver à temps à l’audience. Cette promenade matinale, pour nous qui avons à traverser une bonne partie de la ville de Rennes, ne manque pas de charme. Sur tout le parcours, on voit apparaitre aux fenêtres qui s’ouvrent des têtes de « dreyfusards ». Les Rennais se couchent tôt et se lèvent assez tard ; en sorte qu’à six heures du matin c’est « aux étrangers » venus pour le procès qu’appartient le pavé de Rennes. Par « étrangers », entendez aussi bien les Parisiens que les journalistes de Londres, de Stockholm, de Copenhague, de New York et de Chicago. Avant d’arriver au lycée où le procès se juge, il nous faut franchir la Vilaine, et le pont, très court, est gardé par des cavaliers dont les armes reluisent et dont les chevaux se cabrent.
« Cette exaltation inaccoutumée de la vie, dans la ville grise et encore sommeillant, a quelque chose d’assez piquant et qui émoustille le cerveau. Les audiences qui durent cinq heures et demie avec une suspension de dix minutes à peine, sont fatigantes et presque épuisantes, quand on les suit avec passion. Et comment ceux qui depuis deux ans ont été mêlés à ce grand drame ne se passionneraient-ils pas au dernier acte, si tragique encore et si disputé ? Quelle souffrance d’entendre, muet, les redites du général Mercier ou les perfidies du général Roget ! On souffre doublement, et pour soi-même et pour l’accusé. Ce martyr dont, malgré leurs préjugés et leur mauvais vouloir, les juges militaires eux-mêmes seront obligés de proclamer l’innocence, s’imaginait, en rentrant en France, trouver l’accueil ému et fraternel d’un grand peuple qui peut se tromper, mais qui ne veut pas être le bourreau de l’innocent. Et voilà qu’il faut encore livrer bataille ! Voilà que le mensonge et la haine s’acharnent encore contre lui !
« Je ne puis traduire l’émotion de pitié que j’ai eue en le voyant il y a huit jours pour la première fois. Il y a dans son regard une profondeur de souffrance inexprimable ; une fixité d’attente extraordinaire. On a dit que son regard n’avait pas d’expression. Quelle erreur ! La vérité est qu’il n’exprime plus des pensées momentanées, des sensations immédiates ; en ce regard, la minute présente est comme abolie, mais on y devine les abîmes de la souffrance passée et du douloureux espoir. Quand il s’est avancé, le dos courbé, d’une allure automatique, marchant tout droit devant lui, il m’a semblé qu’il était condamné à une marche sans fin, en ligne droite, sous une rafale de haine contenue. »
Jaurès loge chez le professeur de philo Victor Basch. C’est là qu’il rédige ses articles et qu’il tient conseil avec Mathieu Dreyfus, le colonel Picquart, Bernard Lazare, l’avocat Labori. Il se rend aussi au « quartier général » des dreyfusards, l’auberge des Trois Marches, où la journaliste Séverine remarque sa belle voix et son rire puissant. Le procès attire reporters et photographes ; des cartes postales sont éditées. Le dessinateur Couturier retouche des vues de la ville, par exemple celle qui représente le palais de Justice. Sur le toit du bâtiment, il écrit « La Vérité est en marche », « Honneur à Zola », « Honneur à Picquart » ; il esquisse un portrait de Jaurès. Mercier et Gonse figurent comme un pantin au sol et un autre tombé dans le bassin, tandis qu’un rasoir évoque le faussaire Henry. Le propriétaire d’un terrain situé en face du lycée y construit une estrade d’où, moyennant 50 centimes ou un franc, on peut voir l’entrée et la sortie des protagonistes. Des étudiants antisémites essaient de manifester ; ils sont rossés par les ouvriers et n’y reviennent pas.
Labori est atteint d’un coup de feu qui le blesse sérieusement, mais les audiences ne sont pas suspendues. Jaurès constate : « Pour perdre plus sûrement Dreyfus, l’État-major avait supprimé sa défense en 1894. Cette fois, il trouve plus simple de supprimer ses défenseurs. » En séance, en écoutant les redites des généraux, Jaurès note que « le meurtrier qui avait abattu Labori était bien dans la logique du nationalisme clérical. Celui-ci veut avant tout supprimer la vérité. Il n’y a pas réussi par la menace ; il n’y a pas réussi par les pièces fausses ; il n’y réussit pas davantage par les inepties théâtrales et usées, désormais, de ces généraux de parade ; il ne lui reste plus qu’à abattre par le meurtre les têtes pensantes. »

Dreyfus, ses juges, ses accusateurs
Dans son article plantant le décor, Jaurès dit aux lecteurs de La Dépêche son admiration pour Dreyfus. Il y revient à plusieurs reprises dans La Petite République, et il souligne ses cris du cœur qui tranchent avec son attitude impassible. Ainsi le 14 août, après la déposition mensongère de Mercier : « Et je me disais, avec une souffrance plus aiguë de minute en minute : est-ce que Dreyfus ne va pas sortir enfin de ce silence de mort ? est-ce qu’il ne va pas se déclouer de sa croix pour souffleter de sa main saignante la face des bourreaux ? Mais tout à coup au moment même où le général Mercier, après avoir épuisé toutes ses niaiseries et tous ses mensonges, se tournait doucereusement vers sa victime et lui disait : « Capitaine Dreyfus, si un doute avait effleuré mon esprit, je vous dirais que je vous demande pardon ! » Dreyfus, brisant enfin la porte de bronze qui semblait à jamais fermée sur sa souffrance, a crié d’une voix tragique à son bourreau : « Vous devriez le dire et c’est votre devoir ! » Toute l’assemblée s’est levée comme en un mouvement unanime de résurrection, et c’est sous les huées des hommes rendus enfin à la justice et à la pitié que le général Mercier est descendu de l’estrade. » Et le 16 août, après l’intervention de Cavaignac, Dreyfus s’est levé et lui a dit d’une voix sévère : « Quand on a fondé sa conviction sur des pièces fausses, on devrait renoncer au rôle d’accusateur. »
Quant aux sept juges : « Ce qui est grave, c’est que les juges militaires semblent ignorer complètement l’affaire qu’ils ont à juger. On m’assure qu’ils n’ont même pas ouvert les volumes de l’enquête de la Cour de cassation. Pour eux, elle ne compte pas ; ils ne la connaissent qu’à travers les analyses trompeuses et les commentaires mensongers de La Libre Parole et de L’Écho de Paris. » Jaurès constate que les membres du conseil de guerre désirent condamner Dreyfus. Ils attendent, ils espèrent qu’une révélation leur permettra de le faire, sauvant ainsi ce qu’ils appellent « l’honneur de l’armée ». La moindre preuve de la culpabilité de Dreyfus sera donc accueillie par eux avec un empressement extrême et une sorte de reconnaissance… Seulement, cette preuve ne vient pas.
Les dépositions confirment l’enquête de la Cour de cassation. Devant l’accumulation des preuves de l’innocence de Dreyfus, les accusateurs ne sont plus que des accusés. Ils sont terrassés, non par le remords, mais pas la peur. « Il me semble, écrit Jaurès, que je suis au bord d’une mare peuplée d’êtres bizarres et difformes qui jamais n’étaient montés au jour. Et tout à coup, une lourde pierre tombant au fond de l’eau trouble fait monter par milliers des êtres inconnus, des formes étranges de sottise et de scélératesse, des têtards ridicules et mauvais, gonflés de bêtise et de venin. »
« J’ai entendu des journalistes, des intellectuels, des artistes exprimer leur dégoût devant tout cet appareil de mensonge systématique et ils avouaient une sorte de lassitude morale. « Quoi ! c’est à de pareils spectacles que nous fera désormais assister l’humanité ? Quoi ! il faudra discuter et discuter encore des fables qui ne résistent pas à quelques minutes d’attention ? Quoi ! des juges auront l’air de prendre au sérieux cette comédie montée en collaboration par l’État-major et les jésuites ? » Et je dis à ces hommes nerveux : « Comme on voit que vous avez peu l’habitude de la lutte ! Et vous imaginez-vous que la masse des préjugés humains aggravée par les savantes manœuvres de la réaction cléricale puisse être soulevée en un jour ? Il ne suffit pas d’ordonner quelques raisonnements invincibles ! Il ne suffit pas de traduire en quelques images éclatantes l’idéale beauté de la justice ! Il faut être prêt à une rude besogne de destruction quotidienne. Il faut n’être ralenti ni par la persévérance du mensonge, ni par les calomnies abominables, ni par les préjugés persistants ! Il faut avoir la force de lire du Maurice Barrès sans se dégoûter à jamais de la race humaine. Il faut savoir lire du Lemaitre sans croire à l’irrémédiable déchéance de l’esprit français. » Tant pis pour ceux dont les nerfs défaillent. La vérité, aujourd’hui, veut de rudes compagnons prêts aux besognes révolutionnaires et animés d’un invincible espoir ! »

Quelle honte devant l’étranger !
La fin du procès approche ; Jaurès hésite. Non, il n’est pas possible de condamner Dreyfus ! Et pourtant, il sent qu’ils vont le faire ! Le commissaire du gouvernement, un commandant du nom de Carrière ose demander la condamnation. Jaurès ne peut réprimer son indignation : ce Carrière parle au nom de la France ! « Après tout, puisque nous n’avons pas jeté bas cette société de mensonge, c’est en notre nom que parle l’inepte et féroce Carrière. C’est en notre nom qu’il a requis, sans une ombre de preuve, une condamnation nouvelle de Dreyfus innocent. Je suis sorti de cette audience avec une brûlure de honte qui ne guérira pas de longtemps, quelle que soit l’issue du procès. Quoi ! C’est là la France, la noble, la généreuse, la lumineuse France ! C’est là ce que l’Église et l’Armée ont fait d’elle ! C’est à cette sottise abjecte et venimeuse que l’esprit nationaliste et clérical a conduit notre pays ! Je le demande à tous les citoyens libres de tous les pays ; je le demande à tous ceux qui ne veulent pas mourir d’asphyxie, suffoqués par le chauvinisme imbécile : trouverons-nous le moyen de nous faire naturaliser hommes ? »
Le 9 septembre, Jaurès télégraphie son article à La Petite République au sortir de la salle d’audience. Verdict : coupable par cinq voix contre deux, avec circonstances atténuantes ! « C’est la tête haute et le cœur haut que nous avons entendu l’abominable sentence de mensonge et de meurtre. Le militarisme clérical a réalisé un crime sans précédent. On avait vu des erreurs judiciaires, on avait vu des innocents condamnés. On n’avait jamais vu, après la reconnaissance de l’erreur, des hommes s’acharner sur un innocent et le condamner une seconde fois. C’est un défi monstrueux à la conscience et à la raison. » Deux officiers sur sept ont osé se dresser contre la hiérarchie et voter pour l’acquittement : les autres « ont reculé devant leur propre crime, ils ont accordé à Dreyfus les circonstances atténuantes. Pourquoi ? Pourquoi ? Si, lui, officier d’État-major, a trahi, s’il a abusé de cette situation exceptionnelle pour livrer à l’ennemi les secrets les plus précieux de la France, quelles circonstances atténuantes peut-il mériter ? La vérité est que les bourreaux ont pris peur, leur main a tremblé, et le défi jeté par eux à la conscience humaine a hésité et a tourné court. Quel aveu de l’innocence de Dreyfus ! et comme nous allons reprendre avec des forces redoublées la belle bataille révolutionnaire et humaine contre le militarisme scélérat qui défaille en sa scélératesse même ! »
Le gouvernement propose aux défenseurs de Dreyfus qu’il demande sa grâce au président de la République. Est-ce que ce serait reconnaitre le crime ? Non, car le verdict signifie que Dreyfus est innocent. Doit-il encore subir une nouvelle peine ? Il n’y survivrait pas. Jaurès est de ceux qui le comprennent, et il participe à la rédaction de la déclaration d’Alfred Dreyfus : « Le gouvernement de la République me rend ma liberté. Elle n’est rien pour moi sans l’honneur. Dès aujourd’hui, je vais continuer à poursuivre la réparation de l’effroyable erreur judiciaire dont je suis encore victime. Je veux que la France entière sache, par un jugement définitif, que je suis innocent. Mon cœur ne sera apaisé que lorsqu’il n’y aura plus un Français qui m’impute un crime qu’un autre a commis. »

Retour dans le Tarn
Après la grâce présidentielle, Le Conservateur, journal de la famille Reille, affirme que « la grâce n’efface pas le crime ». « En sollicitant la grâce de leur client, les amis de Dreyfus ont implicitement accepté les décisions de la justice, et par conséquent reconnu qu’ils avaient eu tort d’accuser de félonie la juridiction militaire. » C’était le 24 septembre 1899. Et, dans le numéro suivant, du 1er octobre, Le Conservateur lance un « Appel à nos concitoyens » à la suite de la fête pour l’inauguration du troisième four de la Verrerie ouvrière : « Dimanche à Albi, publiquement, ont été prononcées les paroles les plus outrageantes contre la patrie et contre l’armée. Il a été dit que l’armée était un « ramassis de scélérats », et le souffle patriotique qui l’anime a été qualifié de « bestialité militaire ». » Pour riposter, les patriotes sont appelés à une manifestation, le 15 octobre, dans la même ville d’Albi, par un comité comprenant les barons Xavier et Amédée Reille et le marquis de Solages. Le 8 octobre, le journal s’en prend directement à Jaurès, « l’orateur antipatriote à la solde des juifs et des francs-maçons ». Toute la une du numéro du 22 octobre est consacrée à la « manifestation patriotique d’Albi ». M. Delpech-Cantaloup s’y est écrié : « Nous combattons pour deux choses immortelles : Dieu et la Patrie ! Vive Dieu contre les sectaires ! Vive la Patrie contre les dreyfusards ! » M. Lasies a suggéré au public : « Répétez, je vous prie, mon cri de guerre : À bas les juifs ! » Le baron Amédée a posé la question : « Qui veut précipiter la France dans une nouvelle rechute ? » Et il a répondu : « Ce sont les agitateurs sans patrie, les professionnels de la grève, les exploiteurs des misères de la classe ouvrière. »
Dans La Dépêche du 21 septembre, Jaurès souligne le fait que, « pour la première fois depuis trois ans, les républicains socialistes de Carmaux ont pu tenir une réunion publique ». Ceci grâce à la neutralité respectée par le gouvernement et ses agents. Toutes les violences et les menaces, tolérées jusque là, n’ont pu supprimer la pensée socialiste à Carmaux. Et même : « Un verrier de la verrerie Rességuier a demandé la parole au début de la réunion et, au nom de quelques-uns de ses camarades, m’a offert un bouquet. C’est le réveil de la liberté asservie à l’usine de M. Rességuier. Il n’a prononcé aucune parole discourtoise pour son patron. Il n’a fait aucune allusion à la situation de l’usine : il s’est contenté de me souhaiter la bienvenue. » Le lendemain, cet ouvrier est jeté à la porte, mais la VOA l’embauche aussitôt. Cette grande réalisation prolétarienne, en plein développement, organise une fête pour l’inauguration de son troisième four.
Elle a lieu le 24 septembre, occasion pour Jaurès de célébrer l’harmonie entre les organisations coopératives et syndicales et l’action politique socialiste : « Tous les syndicats, toutes les coopératives savent aujourd’hui qu’une action partielle ne peut suffire à transformer la société et à émanciper le travail. Il y faut un effort d’ensemble, et cette action générale du prolétariat conquérant le pouvoir pour transformer la propriété, c’est précisément l’action politique et socialiste. D’autre part, les militants de la politique socialiste savent que leur action serait vaine si les prolétaires ne s’organisaient pas fortement en syndicats et en coopératives pour améliorer un peu leur condition, même dans la société actuelle, pour défendre leur salaire, pour s’exercer à l’administration d’intérêts substantiels et se préparer ainsi à la direction de la société nouvelle qui sera une immense coopérative des travailleurs. » Bien entendu, il s’en prend aussi au militarisme responsable du scandaleux verdict de Rennes, militarisme qui fait le plus grand mal à l’armée française.
Il faut attendre l’article du 19 octobre pour lire ses réactions après la manifestation réactionnaire du 15 : « On conviendra que je serais excusable si je me laissais aller à un petit mouvement de vanité. Quoi ! on convoque à Albi des colonels, des généraux, des amiraux et même M. Millevoye, tambour-major du nationalisme, pour réfuter une phrase de moi… que je n’ai pas prononcée ! » Il est surtout déçu de voir « mêlé à cette mascarade » le vieux colonel Teyssier « qui, lui du moins, a des états militaires sérieux ». « Voilà pourtant à quelles aberrations aboutit l’esprit de corps, et c’est le plus saisissant exemple du péril militariste. On flétrit les Esterhazy, les Henry, les Gonse, les Lauth, les Gribelin, tous les menteurs, tous les faussaires. On flétrit Mercier, qui a assassiné un innocent, et tout à coup le colonel Teyssier, qui défendit Bitche, se lève et dit : « Présent ! Je viens défendre l’armée. » À la bonne heure, monsieur le colonel, mais quand le pays saura que les hommes comme vous, uniquement parce qu’ils ont porté l’uniforme, se solidarisent avec des bandits, c’est vous qui aurez tué l’armée. »
Qui a participé à la manifestation ? Réponse de Jaurès : « Un bon tiers de royalistes, un quart d’antisémites et nationalistes, un quart de ralliés et un sixième de républicains mélinistes, voilà à peu près le dosage de la manifestation « nationale » d’Albi. » En réalité, les Reille et de Solages dirigeaient l’opération. Ils ont été effrayés du réveil de la population ouvrière de Carmaux. Il fallait prendre une revanche. Il fallait aussi consoler M. Rességuier, que le succès de la Verrerie ouvrière « irrite jusqu’à la frénésie. »
« La Patrie, odieusement exploitée et abusée, est devenue le refuge de la réaction menacée. C’est d’un masque de patriotisme que généraux factieux, prêtres despotes, capitalistes oppresseurs et exploiteurs couvrent leur visage. Dans le cortège d’Albi, le masque est tombé. Et pendant que tous ces charlatans de patriotisme paradaient sous le mépris de la population albigeoise républicaine et probe, pendant que tous ces privilégiés, qui depuis un siècle ont laissé au peuple ouvrier et paysan presque toute la charge militaire, poussaient des « Vive l’Armée ! Vive Dieu ! » les républicains, les ouvriers acclamaient la République sociale. C’est elle, mes beaux messieurs, qui vous matera. C’est elle qui écrasera vos conspirations et vos privilèges. C’est elle qui vous arrachera la Patrie que vous profanez et refera de la France obscurcie par vous une grande lumière humaine. Bientôt, à Paris même, une grandiose manifestation républicaine fera vibrer par centaines de mille les démocrates, les travailleurs, les vrais patriotes. Vous, vous n’êtes que les faussaires de la Patrie. »
Jaurès évoque ici la manifestation du 19 novembre, pour l’inauguration du groupe statuaire « le Triomphe de la République » de Dalou, au cours de laquelle le Paris républicain et socialiste a balayé la rue des éléments réactionnaires qui la contrôlaient depuis le procès Zola. Jaurès note, dans La Dépêche que « trois cent mille citoyens ont pu manifester dans Paris, avec les emblèmes choisis par eux [y compris les drapeaux rouges] sans qu’il y ait eu la plus légère bagarre, le moindre trouble, la moindre provocation : c’est que le peuple sait se gouverner et se diriger lui-même, et qu’on assurera l’ordre désormais, non par la peur et la compression, mais par la confiance et la liberté. »