Chapitre XVII – L’Humanité 1904-1906

Le 18 avril 1904, le premier numéro de L’Humanité sort des presses. On dit que Lucien Herr aurait proposé le titre ; il est parfaitement jaurésien. La participation du député du Tarn à L’Humanité se substitue à celle qu’il apportait à La Petite République. Mais il continue à envoyer sa prose à La Dépêche (depuis 1887 sans interruption). Il commence à écrire dans la Revue de l’enseignement primaire et primaire supérieur. L’hebdo tarnais Le Cri des Travailleurs n’est pas oublié, et Jaurès donne encore quelques textes à d’autres périodiques (La Revue socialiste, Annales de la jeunesse laïque, etc.). Certains articles sont repris en Italie dans La Giustizia. Le 9 juillet 1905, le discours que Jaurès a préparé pour être prononcé à Berlin est publié en français dans L’Humanité et en allemand dans le Vorwärts. En s’amusant un peu, on pourrait dire qu’il est aussi un rédacteur régulier du Journal officiel de la République française qui publie la transcription de ses interventions à la Chambre, toujours coupées par des interruptions venant des bancs de la droite.
La période d’avril 1904 à mars 1906 est riche d’événements importants : unification du parti socialiste ; loi de séparation des Églises et de l’État ; affaire des fiches et fin du Bloc des gauches ; guerre russo-japonaise et révolution en Russie ; tension franco-allemande à propos du Maroc. Les polémiques sont nombreuses. Il en est une qui oppose Jaurès et Clemenceau. J’ai choisi de terminer le chapitre quand ce dernier devient ministre de l’Intérieur afin de réserver pour le prochain la nouvelle phase, aiguë, de leurs relations.

1. Le journal et le parti

Jaurès dispose de son journal en avril 1904. Il réalise un de ses objectifs majeurs en avril 1905, l’unification en un seul parti des tendances socialistes. Dans ses articles et sur le terrain, il continue à participer aux combats ouvriers, harmonisant pensée et lutte sociale.

Le journal de Jaurès
En toute logique, il faut commencer avec l’éditorial du numéro 1 intitulé « Notre but » : « Le titre même de ce journal, en son ampleur, marque exactement ce que notre parti se propose. C’est, en effet, à la réalisation de l’humanité que travaillent tous les socialistes. L’humanité n’existe point encore, ou elle existe à peine. À l’intérieur de chaque nation, elle est compromise et comme brisée par l’antagonisme des classes, par l’inévitable lutte de l’oligarchie capitaliste et du prolétariat. Seul le socialisme, en absorbant toutes les classes dans la propriété commune des moyens de travail, résoudra cet antagonisme et fera de chaque nation enfin réconciliée avec elle-même une parcelle d’humanité. De nation à nation, c’est un régime barbare de défiance, de ruse, de haine, de violence, qui prévaut encore. Même quand elles semblent à l’état de paix, elles portent la trace des guerres d’hier, l’inquiétude des guerres de demain ; et comment donner le beau nom d’humanité à ce chaos de nations hostiles et blessées, à cet amas de lambeaux sanglants ? Le sublime effort du prolétariat international, c’est de réconcilier tous les peuples par l’universelle justice sociale. Alors vraiment, mais seulement alors, il y aura une humanité réfléchissant à son unité supérieure dans la diversité vivante de nations amies et libres. »
Le journal s’engage à rendre compte de toutes les manifestations de la vie ouvrière et à donner à toutes les intelligences libres le moyen de comprendre et de juger elles-mêmes les événements du monde. Il présente à ses lecteurs des rubriques bien cadrées : « Questions économiques » ; « Mouvement syndical » ; « Questions agraires » ; « Enseignement » ; « Chronique scientifique »… La politique étrangère n’est pas oubliée (Lucien Herr et Francis de Pressensé), pas plus que les domaines de la littérature, des arts, de la musique. Dans l’équipe de rédaction, si les guesdistes ne s’engagent pas, la plupart des personnalités socialistes sont là : Briand, Viviani, Fournière, Allemane… Des signatures prestigieuses viennent du monde des écrivains (Anatole France, Jules Renard, Octave Mirbeau, Tristan Bernard, Michel Zévaco, Abel Hermant), et des sciences sociales (Charles Andler, Léon Blum, Albert Thomas, Marcel Mauss, Daniel Halévy). Directeur politique, Jaurès est fier de rassembler autant d’agrégés, et Briand d’ironiser : « Ce n’est pas L’Humanité, ce sont les humanités ! »
Pour réussir, il faut des moyens. Une somme de 850 000 francs est rassemblée. Elle provient de Jaurès et de ses amis, des éditeurs Rouff et Casevitz, de banquiers et négociants en céréales, de la marquise Arconati-Visconti, dont Jaurès fréquente le salon qui fut un haut-lieu dreyfusard. Il a refusé l’argent de l’ambassade russe (celle-ci allait jusqu’à lui permettre de critiquer le tsar, mais pas les emprunts). Le premier numéro obtient un franc succès, vendu à plus de 130 000. Mais, si le journal est de haute tenue, il est perçu comme trop intellectuel. Les ventes tombent en 1906 au-dessous de 30 000 exemplaires, mais elles remontent à 80 000 à la fin de 1907, après un effort en direction du public populaire et des organisations syndicales.

L’unité du parti
Cette unité, Jaurès la souhaite depuis des années. Certes, les cinq groupes socialistes se sont réduits à deux, le Parti socialiste de France de Guesde et Vaillant, le Parti socialiste français de Jaurès, mais la tension entre les deux reste forte. Il faut aussi tenir compte des congrès internationaux dominés par le SPD allemand.
En août 1904, Jaurès participe au congrès d’Amsterdam et en profite pour découvrir la ville, ses canaux, les tableaux de maîtres du Rijksmuseum. Repos de l’esprit bienvenu après les affrontements en séance. Guesde est là pour obtenir la condamnation de la méthode jaurésienne ; il est soutenu par le SPD. Dans son discours du 17 août, Jaurès rappelle les succès obtenus justement par sa méthode : les socialistes ont aidé à sauver la République en danger ; ils ont collaboré « à l’œuvre d’émancipation intellectuelle, au développement de l’esprit laïque » ; ils ont combattu pour la paix. Sur ce dernier point, qui prend de plus en plus de place dans sa pensée, Jaurès regrette que « nos camarades socialistes des autres pays, et en particulier nos camarades d’Allemagne, n’aient pas suffisamment perçu les efforts que nous avons faits en ce sens et ne les aient pas suffisamment reconnus. Lorsque nous, en France, au péril de notre popularité, sous les huées, sous les outrages, sous les insultes (Applaudissements prolongés dans la salle), lorsque nous osons dire que le patriotisme des démagogues chauvins n’est qu’un mensonge, n’est qu’un piège, lorsque nous osons dire à la tribune de la Chambre, en soulevant la presque unanimité contre nous, qu’il est criminel d’entretenir, même silencieusement, une pensée de réparation par les armes, lorsque nous écartons du pouvoir cette démagogie césarienne qui ne pouvait se maintenir qu’en déchainant la guerre au dehors, lorsque nous faisons cela, nous rendons plus facile la lutte du socialisme universel contre le militarisme. La voilà, la solidarité socialiste ! (Vifs applaudissements.) » Il termine en stigmatisant les leaders guesdistes : la classe ouvrière française « saura gré à mes amis et à moi de l’avoir présentée ici sous sa vraie figure et de l’avoir défendue contre le travestissement de ceux qui, en condamnant, en outrageant notre tactique, n’ont pas été capables d’en réaliser, d’en pratiquer une autre. (Applaudissements prolongés, longues acclamations.) »
Sur la question de la participation éventuelle des socialistes à un gouvernement bourgeois, la motion qui la repousse (sauf en cas de patrie en danger) est adoptée à une large majorité, contre Jaurès malgré les acclamations qui ont ponctué ses paroles. Celui-ci, avant la fin du congrès, le 19 août, met les choses au point : « J’ai la conviction absolue que le prolétariat français verra et continuera à voir dans notre politique, non pas la désertion de la lutte de classes, mais le moyen le plus efficace de conduire cette lutte prolétarienne dans une démocratie républicaine. Il m’a paru qu’il était déplaisant de donner comme formule suprême aux décisions du congrès international une motion jetée dans ce congrès comme un moyen de guerre par une fraction socialiste contre une autre fraction socialiste, et il me sera permis de dire à Bebel, à Kautsky, à Ferri, qui nous invitent à former, à reconstituer l’unité avec nos camarades socialistes révolutionnaires de France, qu’il ne faut pas seulement l’unité dans les mots, qu’il la faut dans les intentions et dans les actes, et que c’est une singulière méthode, pour préparer en France la réconciliation prochaine, l’unité organique prochaine des deux organisations en lutte, d’adopter la formule proposée par l’une d’elles qui déclare vouloir s’en servir contre l’autre. » La décision du congrès international atteste d’une « sorte de défiance profonde envers le prolétariat ».
De plus, elle communique au socialisme international « l’esprit d’incertitude, d’hésitation » dont les socialistes allemands « sont imprégnés à l’heure actuelle ». Jaurès règle ses comptes : ce qui pèse sur l’Europe, « c’est l’impuissance politique de la démocratie socialiste allemande ». Cette expression, d’après le compte rendu de séance, provoque une « profonde sensation ». Et Jaurès développe : le SPD a laissé sans résistance supprimer le suffrage universel en Saxe ; il continue « à émousser, à obscurcir, à affaiblir dans le prolétariat allemand cette force historiquement trop débile d’une tradition révolutionnaire insuffisante ». Interpellant les représentants allemands : « Et quand bien même vous seriez la majorité au Reichstag, vous êtes le seul pays où le socialisme ne serait pas le maître s’il avait la majorité. Car votre Parlement n’est qu’un demi-Parlement. Vous avez devant votre propre prolétariat, vous avez devant le prolétariat international, marqué votre impuissance d’action en vous réfugiant dans l’intransigeance des formules théoriques, que votre éminent camarade Kautsky vous fournira jusqu’à épuisement vital. (Applaudissements et rires.) » Il conclut que la motion du congrès d’Amsterdam sera une entrave au développement du socialisme international.
Le congrès a demandé aux socialistes français de réaliser l’unité, et Jaurès continue à s’y employer. L’Humanité du 21 septembre examine « les conditions de l’unité » : constituer un comité d’entente ; reconnaitre la communauté de doctrine ; atténuer les rivalités ; ne pas faire preuve d’intransigeance. L’unité affranchira le parti de toute politique de secte pour fonder une politique de classe.
L’attitude des guesdistes indispose certains amis de Jaurès. Au congrès de Rouen du Parti socialiste français (mars 1905), il doit exposer longuement les arguments en faveur de l’unité : « Pour moi, je n’ai pas eu l’impression que nous sortions en vaincus du congrès d’Amsterdam, et je crois même que quelques-unes de nos paroles ont éveillé, dans la démocratie socialiste allemande elle-même, plus d’écho que ne l’imaginent quelques-uns de nos contradicteurs. »
Jaurès termine en regrettant que le congrès d’unité, qui va se tenir à Paris, salle du Globe, ne soit pas ouvert à la presse. Il déteste les huis clos, quels qu’ils soient : « Je crois que c’est une imprudence et une faute. Je crois que nous avons tout intérêt à faire, en plein jour, notre congrès d’unification socialiste. Je crois que nous devons prendre à témoin toute la classe ouvrière de France et du monde. C’est en vain que nous essaierions d’instituer une sorte de huis-clos fictif qui serait violé par des indiscrétions, par des communications incontrôlables, par des relations partielles qui transformeraient peut-être en pugilat un échange fraternel d’observations. »
Certes, il n’est pas suivi sur ce point, et ce sont plutôt les thèses guesdistes que l’on retient au congrès. Mais l’unification est faite : le parti socialiste sera la Section française de l’Internationale ouvrière. Si Jaurès accepte des concessions, il perçoit la dynamique de l’histoire et il comprend qu’il a pour lui l’avenir. Son influence est intacte sur beaucoup de fédérations départementales et sur le groupe parlementaire ; Vaillant se rapproche de lui, si bien que Guesde et Lafargue vont se trouver marginalisés.
Mais, dans un organisme vivant, surgissent toujours des problèmes. Certains des amis de Jaurès refusent leur adhésion et veulent rester indépendants. Millerand n’est déjà plus là ; Viviani et Briand ont hâte de devenir ministres. À Jaurès lui disant qu’un jour les socialistes entreraient en masse au gouvernement, Briand aurait répondu : « Je suis pressé. » Clemenceau n’hésite pas à écrire dans La Dépêche que l’unification du parti socialiste est une défaite pour Jaurès (déjà « glorieusement battu à Amsterdam »), que « le parti de Jaurès, déserté par Jaurès, se reconstitue sans Jaurès » (allusion aux indépendants). Il ajoute que c’est un égarement coupable de faire parti commun avec Gustave Hervé.
Il est vrai que les excès de celui-ci contre les officiers et les patrons posent un problème à Jaurès. Mais il répond à Clemenceau, dans leur journal toulousain (17 septembre 1905) : « M. Clemenceau use et abuse contre moi de ce que le citoyen Hervé est membre du parti socialiste unifié. Oui, et je ne songe nullement à l’en exclure. Je crois que dans un grand parti la liberté de discussion avec tous ses périls vaut mieux qu’une politique d’excommunication et d’exclusion. Et cette liberté même de discussion corrige le mal. Je suis sûr qu’après débat il n’y aura qu’une infime poignée de socialistes qui se laisse tromper par la fausse apparence révolutionnaire de la théorie du citoyen Hervé. Je m’y emploie dans la mesure de mes forces, non pas en pontife d’une Église, non pas en Jupiter tonnant, mais en militant d’un grand parti de mouvement et d’initiative qui ne dispose que de la discussion et qui compte sur la victoire finale de la raison. » Déjà, le 26 mai, dans La Dépêche, il avait condamné l’impuissance d’Hervé à « saisir d’ensemble le mouvement humain et les intérêts de la Révolution » ; il avait estimé que le parti socialiste devait bannir les « paradoxes tapageurs » qui déforment sa pensée. Pour ajouter encore, le 8 août, dans L’Humanité, cette formule claire et nette : « l’hypothèse réactionnaire et répugnante du citoyen Hervé ». C’est perdre son temps que de prêcher la désertion ; il y a mieux à faire, c’est de soutenir sérieusement les luttes sociales.

Le terrain des luttes
Quelques jours à peine après la sortie du premier numéro de L’Humanité, Jaurès se rend dans son département natal pour soutenir une liste ouvrière aux élections municipales à Mazamet. Le correspondant local du quotidien socialiste décrit, dans le numéro du 30 avril, l’arrivée du député : « La population républicaine et ouvrière, depuis si longtemps courbée sous la tyrannie du baron Amédée Reille, a fait au vaillant leader socialiste une réception magnifique. À l’arrivée du train, une foule énorme, massée aux abords de la gare, salue l’apparition de Jaurès d’acclamations enthousiastes. Trois jeunes filles viennent lui offrir une gerbe de fleurs et, au nom des ouvrières de la petite cité industrielle, lui expriment leur bonheur de recevoir le grand défenseur des intérêts du prolétariat. » La foule crie à plusieurs reprises : « Vive Jaurès ! » Des bousculades se produisent car chacun veut approcher du grand homme. Un immense cortège quitte la gare. Et le correspondant livre une conclusion optimiste : « L’accueil fait à Jaurès est d’autant plus significatif que Mazamet était considérée, jusqu’à ce jour, comme l’inexpugnable forteresse des barons Reille. »
Le soir, la conférence de Jaurès est prévue dans le plus grand entrepôt de laines de la ville. L’Humanité du 1er mai estime le public à 6 000 personnes, républicains et réactionnaires mêlés. Le baron Amédée ayant souhaité prendre la parole, il est courtoisement invité à prendre place à la tribune. Mais le deuxième baron, Xavier, arrive à la tête d’une bande de fanatiques qui empêchent Jaurès de parler en hurlant un chant du répertoire religieux où « la couronne de Jésus » est remplacée par « la couronne du baron ». Le président doit lever la séance, et chaque groupe de sortir, chantant l’air du baron ou L’Internationale. Revenu en 1909, dans son discours de soutien à la grève des ouvriers du délainage, Jaurès évoquera l’épisode en affirmant qu’il n’en avait pas voulu aux perturbateurs de 1904 : il savait qu’un jour viendrait où ils seraient mieux informés : « Je les attendais plus loin sur le chemin. »
En mai 1905, après avoir fait acclamer l’unité du parti dans une manifestation à Béziers, Jaurès se rend à Maraussan « où tant d’œuvres fortes d’organisation sociale croissent harmonieusement ». Son article dans L’Humanité se poursuit ainsi : « C’est, à quelques kilomètres de la ville, une commune de paysans, de vignerons. On y descend de Béziers par les pentes que domine la redoutable façade grise de la vieille église de Saint-Nazaire, mêlée aux souvenirs tragiques de la guerre des Albigeois, et ces pentes dominent elles-mêmes l’étroite et verte rivière de l’Orb. L’idée maîtresse des militants socialistes et coopérateurs qui, à Maraussan, ont créé tout un ensemble d’institutions sociales, a été de grouper les petits propriétaires paysans, les petits producteurs vignerons, de les arracher à cet esprit d’individualisme outré et défiant, à cette habitude d’isolement qui a fait jusqu’ici la faiblesse du travail rural. Mais que de difficultés pour introduire, peu à peu, dans cette dispersion et défiance séculaire, une tendance d’esprit communiste ! Les militants se sont bien gardés de heurter ce qu’il y a de plus profond et, en un sens, de légitime dans les habitudes paysannes. Ils n’ont pas demandé à ces petits propriétaires vignerons de renoncer à leurs parcelles de propriété, assez inégales, et à l’autonomie de la production. Mais ils les ont habitués à pratiquer l’association dans un sens toujours plus communiste. Les associés de la société « les Vignerons libres » travaillent chacun leur tout petit domaine, mais ils ont commencé à avoir un chai commun, une cave coopérative commune. Ils ont pu, ainsi, par le mélange de leurs vins, créer quatre ou cinq types et avoir leur marque. Par là, ils ont pu entrer en rapport avec les coopératives ouvrières de consommation, notamment avec les grandes coopératives parisiennes. » Les Vignerons libres de Maraussan sont en train de construire une cave de vinification ; ils ont acquis une grande vigne devenue propriété collective ; ils ont fondé une caisse de crédit rural et une coopérative de consommation.
Le 8 octobre 1905, à Limoges, Jaurès situe son intervention par rapport aux graves épisodes qui ont marqué la grève des porcelainiers. Il proteste d’abord contre une parodie d’enquête « obscurément conduite sur l’attentat sanglant d’avril » (une fusillade a fait parmi les grévistes un mort et cinq blessés). Il poursuit : « Ce qui m’a ému, ce qui m’émeut aujourd’hui dans cette grande assemblée ouvrière, c’est de constater que, malgré les violences auxquelles vous avez été soumis, vous soyez restés debout. »
Il considère que les citoyens qu’il a en face de lui ont assez de maturité pour entendre ses propos : « Il ne faut pas que le peuple accuse seulement ses maîtres, il faut qu’il s’accuse aussi lui-même (applaudissements et vive adhésion) pour son indifférence, son esprit de routine, ce triste vertige du doute dont il est saisi et paralysé. Aujourd’hui, par la République du suffrage universel, le terrain est déblayé devant vous ; si vous vouliez, si vous saviez, vous tous, les millions de prolétaires industriels qui languissez dans les usines et dans les mines avec des salaires insuffisants et une liberté précaire ; si vous vouliez, si vous saviez, vous tous les millions de paysans travailleurs de la terre, petits fermiers, métayers, journaliers agricoles, vous n’auriez qu’à mettre la main, votre main, au nom de la loi, vous m’entendez, sur l’instrument de revendication et de libération que les révolutions précédentes vous ont remis tout forgé. Vous n’auriez qu’à savoir, vous n’auriez qu’à vouloir, vous êtes le nombre, vous êtes la force légale ; vous portez dans vos entrailles la loi de demain, la société de demain. »
Quelques jours plus tôt, le 1er octobre 1905, dans la Revue de l’enseignement primaire, Jaurès a noté la haute tenue des congrès d’instituteurs : « Ces maîtres, afin de pouvoir donner la liberté au peuple, commencent à la conquérir pour eux-mêmes. Ils apprennent à penser librement, et ils s’habituent à exprimer librement leur pensée tout entière : ils habituent l’État, les gouvernements, les partis à tolérer cette liberté. Oh ! ce n’est pas encore sans difficulté ni sacrifice. La réaction les hait, les guette, les dénonce. Et ils ont besoin de tout leur sang-froid, de toute leur fermeté d’esprit et de conscience pour ne pas s’étonner devant l’orage ou pour ne pas se laisser emporter au-delà de la mesure par l’excès même des provocations et des calomnies. Peu à peu, par leur courage tranquille, ils créent des précédents de liberté qu’on ne pourra plus abolir. Dès maintenant, il y a entre les instituteurs et le prolétariat une solidarité profonde. Les éducateurs du peuple peuvent beaucoup pour son émancipation sociale et le rôle des instituteurs s’ennoblit de toute la noblesse du rôle historique du prolétariat. Celui-ci est appelé à transformer selon la justice les conditions de la vie, à remplacer partout l’exploitation par le droit, les hiérarchies oppressives par la coopération, la guerre par la paix. Les éducateurs qui contribuent au développement intellectuel et moral de cette classe d’humanité et de paix, participent à la grandeur de son rôle : ils se sentent par là excités à de plus grands efforts encore, et on peut dire en ce sens qu’il y a éducation mutuelle des instituteurs et du prolétariat. »
Jaurès termine son article en évoquant des questions importantes qui appellent l’effort de tous. Dans l’immédiat, il s’agit des réformes lancées depuis 1899, qu’il faut poursuivre et développer.

2. Les grandes réformes

Dans le droit fil de l’action des ministères Waldeck-Rousseau et Combes, c’est la laïcité qui est au cœur du débat, des polémiques et des coups fourrés.

La séparation des Églises et de l’État
Un mois à peine après sa naissance, L’Humanité (17 mai 1904) publie un scoop. Le très anticlérical prince de Monaco lui a communiqué une note du Vatican, adressée aux gouvernements européens, qui s’élève contre la visite du président Loubet au roi d’Italie, considéré comme l’usurpateur du pouvoir temporel du pape. Les relations déjà tendues entre la République française et Pie X, successeur très conservateur de Léon XIII, se dégradent encore, et la vieille question de la séparation de l’Église et de l’État devient d’actualité. Faut-il mettre fin au Concordat passé entre Napoléon et la papauté ? Si le terme exact est « séparation des Églises et de l’État », il est clair que le problème se pose avec acuité quand il s’agit de la religion dominante en France, le catholicisme.
Les partisans de la laïcité se félicitent de la maladresse du Vatican qui permet d’aller plus loin dans la politique anticléricale. La loi du 7 juillet 1904 supprime l’enseignement congréganiste. Jaurès estime : « Le problème de la séparation de l’Église et de l’État est posé maintenant de telle sorte que nul, dans le Parlement et le Gouvernement, ne peut songer à l’éluder. Toute notre politique intérieure depuis cinq ans aboutit à cette solution, tout l’effort du parti républicain y conduit. »
Briand et les socialistes jouent un rôle décisif dans la commission qui étudie le problème, et Jaurès approuve le désir de rendre la loi acceptable. C’est le fameux article 4 qui prévoit que les bâtiments du culte, appartenant à l’État et aux communes, seront confiés à des associations constituées en conformité avec les règles du culte dont elles se réclament. Jaurès précise sa pensée dans La Dépêche (4 juin 1905) : « Ce que nous avions voulu par l’article 4, c’était faire œuvre loyale envers les catholiques : ne pas leur reprendre sournoisement, par le moyen de fausses associations catholiques, les biens des fabriques que la loi leur transmettait. »
Le projet de loi suscite la résistance de la droite cléricale, mais aussi celle de quelques radicaux qui trouvent que l’on fait la part trop belle à l’Église. Clemenceau dénonce « l’atavisme catholique de Jaurès » ; il le décrit comme « le gardien vigilant de l’orthodoxie romaine » ; il joue à plusieurs reprises avec le mot « infaillible », attribué au pape et au leader socialiste. Mais, pour celui-ci, le pays républicain s’apercevra que les uns ne se consolent pas de voir la grande réforme s’accomplir par d’autres mains que les leurs ; que d’autres ne pardonnent pas aux socialistes d’y avoir pris une part importante. Son article du 30 avril dans La Dépêche est un chef-d’œuvre d’ironie contre Camille Pelletan qui collabore au journal toulousain. Jaurès joue sur le comique de répétition de l’expression « Mon vieil ami Pelletan ». Un très vieil ami qui trouve que Jaurès est une énigme. Réponse : « Oh ! une vieille énigme ! Car j’ai déjà été plus d’une fois énigmatique aux yeux de Pelletan. Quand j’affirmais l’innocence de Dreyfus, j’étais une énigme pour Pelletan, et il a écrit à mon adresse, dans ce journal même, une phrase pleine d’insinuations effroyables et où se marquait déjà sa vieille amitié. J’étais alors pour lui un rébus où il croyait lire : syndicat de trahison, juiverie, finances cosmopolites. Peu à peu, même pour lui, si longtemps réfractaire, l’énigme s’est débrouillée. » Et aujourd’hui, nous qui avons fait connaitre la note du Vatican et qui combattons pour la laïcité, sommes-nous vraiment des « papalins » ?
Les controverses d’obstruction surmontées, la loi de séparation est votée à une large majorité en décembre 1905. Pourtant, à cette date, le Bloc des gauches a déjà éclaté et Émile Combes a dû démissionner.

Manigances et règlements de comptes
La droite l’emporte à Mazamet sur la liste soutenue par Jaurès, mais les municipales, dans l’ensemble, sont une victoire pour la gauche, confortant le gouvernement Combes dans son action (et les législatives de 1906 montrent l’acceptation de la loi de séparation). Mais la Chambre des députés reste un panier de crabes.
Profitant du fait que ce scrutin est secret, certains membres du Bloc des gauches n’ont pas reconduit Jaurès à la vice-présidence en janvier 1904. Clemenceau le regrette et stigmatise ceux qui n’osent pas manifester leurs sentiments en vote public par peur de leurs électeurs. Une situation proche se produit en janvier 1905 lorsque le très ambitieux Doumer est élu président de la Chambre, aboutissement de manœuvres déloyales bien perçues par Clemenceau et par Jaurès : « Oui, victoire de la trahison et victoire de la réaction. M. Doumer est élu président de la Chambre par une majorité dont les quatre cinquièmes au moins sont fournis par les hommes de la droite et du centre méliniste, par les cléricaux, les césariens, les nationalistes ; à ces hommes de la contre-révolution, cinquante ou soixante républicains « dissidents », transfuges de leur parti, abrités pour leur mauvais coup dans l’ombre du scrutin secret, ont associé leurs suffrages. » Nouvelle étape, Doumer prépare sa candidature à la présidence de la République. Dans L’Humanité du 7 août 1905, Jaurès l’exécute : « Ce qui nous menace, avec la candidature présidentielle de M. Doumer, c’est une candidature d’égoïsme et de clientèle. Il ne s’est élevé, il n’a grandi que par l’abandon de ses idées et de son parti. Chacune de ses promotions est un scandale. À peine sorti d’un ministère radical, il négocie avec le ministère Méline, et il échange contre le gouvernement général de l’Indochine l’impôt sur le revenu, livré par lui à l’ennemi en pleine propagande et en plein combat. Le succès de cette première opération l’enhardit à d’autres manœuvres. Rentré au Parlement, il y est d’emblée l’espérance de tous ceux qui, ne comptant pas sur un assaut direct pour renverser la politique républicaine, recourent, pour la fausser, à de louches combinaisons. »
Au-delà du jeu des ambitions personnelles et des magouilles parlementaires, pour comprendre ce retour de la droite, il faut souligner le manque de solidité du Bloc. C’est l’affaire des fiches qui précipite son éclatement. Afin de républicaniser l’armée, le général André, ministre de la Guerre, et son cabinet ont demandé des informations sur les opinions politiques et la pratique religieuse des officiers, et ils ont obtenu des « fiches » préparées en partie par les francs-maçons. Dénoncée, cette méthode est une aubaine pour les cléricaux et pour certains républicains qui veulent se débarrasser de Combes. Dans La Dépêche, Clemenceau estime qu’il est bon de faire échapper l’armée à l’influence des jésuites, mais sans employer des moyens dignes d’eux. Comme toujours, Jaurès se demande où se trouve le danger principal, et il choisit de défendre fermement le général et le président du Conseil, aussi bien à la Chambre que dans la presse.
À la Chambre, le 4 novembre 1904, sous les outrages de la droite : « Républicains, mes amis, n’ayez donc pas d’émotion de ce tumulte. Depuis des années, depuis que nous livrons ensemble la bataille pour la liberté et la vérité (Vifs applaudissements à gauche et à l’extrême-gauche. – Rumeurs à droite.), ce n’est pas seulement ici, c’est partout que j’ai rencontré les hurlements de cette horde nationaliste. (Applaudissements prolongés à l’extrême-gauche et à gauche.) » Lorsqu’il demande pourquoi les nobles sont 11 % des lieutenants de l’armée française et 29 % des généraux, ses opposants font semblant de comprendre qu’il veut interdire aux nobles de devenir officiers, et M. de Baudry d’Asson intervient pour affirmer que la noblesse aura assez de courage pour étrangler Jaurès et son indigne République.
Dans La Dépêche (2 novembre 1904), Jaurès regrette que les esprits soient « prompts aux entrainements aveugles » et que l’œuvre républicaine soit à la merci d’un incident de séance « où les naïfs deviennent la proie des habiles ». Le général André est frappé en pleine séance par Syveton ; il préfère démissionner. N’obtenant qu’une faible majorité, Combes démissionne à son tour, le 18 janvier 1905.
Au cours de la même période, Jaurès défend le professeur Thalamas qui a voulu appliquer la méthode historique au cas de Jeanne d’Arc. Un journaliste de L’Humanité, décrivant une manifestation nationaliste à la statue de l’héroïne, a cru faire un trait d’humour en terminant son papier par la formule : « En attendant l’inévitable télégramme de Déroulède. » Celui-ci écrit en effet : « Je vous tiens, vous, monsieur Jaurès, pour le plus odieux pervertisseur de consciences qui ait jamais fait, en France, le jeu de l’étranger. » Réponse : « Ainsi, monsieur, parce qu’un de mes collaborateurs a parlé de « l’inévitable dépêche de Déroulède », vous m’outragez. À une plaisanterie inoffensive, vous répondez par l’insulte. Je n’ai point à discuter votre conception du patriotisme ; il vous plait de retrancher de la conscience nationale ceux qui veulent que la France rétablisse sa vraie grandeur en travaillant à l’avènement de la démocratie, de la liberté, de la justice sociale et de la paix dans le monde. C’est tant pis pour vous. Mais je ne puis accepter le ton et la forme de votre dépêche et je prie deux de mes amis, MM Gabriel Deville et Augagneur, députés, de vous demander la réparation qui m’est due. Le parti socialiste auquel j’appartiens tout entier, condamne et a raison de condamner ces façons ineptes et barbares de régler des conflits d’idées. Mon excuse envers lui, c’est que je n’ai jamais usé de provocation et que je cède au contraire à la provocation la plus directe, la plus évidente, la plus injustifiée. »
Max Gallo estime que cette décision irrationnelle correspond à « ce désir d’explosion, à cette exaspération qui étouffe Jaurès ». La confidence de ce dernier à Jules Renard conforte cette interprétation : « Je ne pouvais plus. Depuis quelque temps, je les sens tous là, prêts à m’insulter dans ma femme ou dans ma fille. Je reçois des lettres d’ordures. Je sens grimper les limaces. Je me sens couvrir de crachats. Je veux arrêter cela par un geste ridicule mais nécessaire. » Le duel a lieu à Hendaye, le 6 décembre, sans résultat.

Et les réformes sociales ?
« Le socialisme a deux pôles », écrit Jaurès dans La Dépêche (19 septembre 1905). Un pôle de démocratie (libertés, suffrage universel, défense de la République, laïcité) et un pôle de révolution prolétarienne. Il a toujours été au premier rang dans la défense de la démocratie. Est-ce que cela a pu le détourner de la lutte sociale ? N’oublions pas que la loi de séparation a un caractère révolutionnaire parce qu’elle affaiblit la principale force de réaction. La réduction à deux ans de la durée du service militaire a été votée à une écrasante majorité car les nationalistes, y compris les barons Reille, ont eu peur de perdre des voix aux prochaines législatives. La rédaction d’un Code du travail et de la prévoyance sociale, en classant et publiant les textes, apporte les informations nécessaires aux prolétaires pour présenter des revendications efficaces, et aux partis politiques pour faire connaitre clairement leurs positions. Une loi d’assistance aux vieillards est votée.
Le projet général de retraites ouvrières est accepté par la Chambre en février 1906 mais, comme le redoutent Jaurès et Clemenceau, il risque de rester enfermé dans « les cartons du Sénat ». En attendant, même si le projet est encore modeste, « l’assurance sociale ira en s’élargissant », vieillesse, invalidité, maladie, chômage. Pour aller de l’avant dans ce domaine, la France a besoin que règne la paix entre les nations.

3. Risques de guerre

Le 10 novembre 1904, devant les députés, Jaurès fait le point sur les principaux problèmes qui se posent : le conflit entre la Russie et le Japon ; le thème paradoxal du « péril jaune » ; les rivalités commerciales de l’Angleterre et de l’Allemagne ; les risques entrainés par la pénétration au Maroc.

Russie : guerre et révolution
Les fonds russes n’irriguent pas le journal de Jaurès. Pour lui, les défaites militaires en Mandchourie ont fait comprendre aux Russes que la guerre a été rendue inévitable « par les combinaisons de financiers voleurs, de courtiers parasites et cupides, de fonctionnaires pots-de-viniers, d’amiraux concussionnaires, de grands-ducs jouisseurs et âpres, par toute une bande de loups aux dents longues et au ventre profond ». Il est clair aussi que le tsar s’est lancé dans la guerre dans l’espoir d’échapper par une victoire aux graves problèmes qui se posent dans le pays. Jaurès a également compris que l’escadre russe de la Baltique, envoyée combattre à l’autre bout du monde, ne connaitrait « qu’un vaste champ de désastre ».
L’Humanité du 1er décembre 1904 publie le manifeste des partis russes d’opposition réclamant un régime démocratique. Jaurès ne comprend pas pourquoi les socialistes n’y ont pas participé et il le regrette : « Si l’on songe aux prodigieuses conséquences qu’aurait pour l’Europe et pour le monde l’institution en Russie d’un régime de démocratie et de liberté, si l’on songe que, par la chute de l’absolutisme tsariste, tous les despotismes et tous les demi-despotismes perdraient leur contrefort, il est permis de dire que ce serait le plus grand événement de l’histoire humaine depuis la Révolution française. »
Lors du « dimanche rouge », l’armée du tsar tire sur la foule venue lui porter une pétition. Entre le tsar et le peuple russe, « il y a désormais un fleuve de sang » (23 janvier 1905). Le 1er juillet, L’Humanité raconte la mutinerie de l’escadre de la Mer Noire (le cuirassé Potemkine) et les événements d’Odessa. Jaurès appelle à la constitution d’un gouvernement qui aurait pour tâche de donner l’autonomie aux peuples conquis, de protéger les juifs, de donner aux paysans la propriété de la terre, de protéger le travail ouvrier par de solides lois sociales.
Début septembre, il félicite le président Théodore Roosevelt d’avoir réussi à rétablir la paix entre Russie et Japon : « C’est vraiment un spectacle merveilleux. Tous les souverains, tous les chefs de gouvernement se lèvent de leur fauteuil ou de leur lit pour adresser des télégrammes de félicitations au président Roosevelt, habile et courageux négociateur de la paix. Tous proclament la beauté de la paix, la nécessité de la paix. » Le président Loubet, le roi d’Angleterre et même le Kaiser : « Lui aussi, il veut la paix, il aime la paix, il glorifie la paix ; la nouvelle de la paix illumine son visage d’une clarté qui rejaillit jusqu’à son casque. »
Est-ce à dire que la victoire japonaise ferait peser sur l’Europe un « péril jaune » ? Jaurès évoque à plusieurs reprises cette crainte en se référant à l’expédition de Chine en 1900 « où tant d’atrocités furent commises par l’Europe pour réprimer un mouvement national que les violences, les rapines et le prosélytisme fanatique de l’Europe avaient provoqué » (L’Humanité, 7 septembre 1905). Je retiens son discours de Limoges, le mois suivant parce que son auditoire est formé d’ouvriers qu’il considère comme capables de comprendre les problèmes internationaux. Là, il dénonce le racisme contre les peuples d’Asie : comment peut-on parler de péril jaune quand on vient de pratiquer en Chine « les magnifiques pillages, les divines tueries, les viols superbes par où s’est affirmée à Pékin l’excellence de la civilisation capitaliste et chrétienne » ? Il attire aussi l’attention sur les risques de guerre européenne. Pourtant, « il n’y a pas une seule question entre les peuples qui ne puisse être résolue aujourd’hui par l’arbitrage, par la raison, par la conciliation, par l’équité, par la sagesse ». Même à propos du Maroc.

La question du Maroc
1905 est l’année du « coup de Tanger », intervention de Guillaume II pour affirmer que l’Allemagne a des intérêts à défendre au Maroc et ne peut laisser le champ libre à l’expansion française dans un des derniers pays d’Afrique échappant aux Européens. La question de la pénétration au Maroc et des possibles conséquences sur la paix internationale préoccupe Jaurès.
Le coup de Tanger a lieu le 31 mars. Le 19 avril, à la Chambre, Jaurès critique la diplomatie aventureuse et secrète du ministre des Affaires étrangères Delcassé. Celui-ci est l’artisan de l’accord franco-britannique. Très bien, mais, dit Jaurès, « moi qui suis un utopiste, je m’étais permis, lorsque nous l’avons discuté, de pressentir le péril. Je m’étais permis de vous dire : prenez garde, la France a contre l’Allemagne des griefs douloureux et historiques, l’Angleterre est avec l’Allemagne à l’état de rivalité économique, ne laissez donc croire à personne que le rapprochement de l’Angleterre et de la France a une arrière-pensée et comme une pointe secrète dirigée contre l’Allemagne. » Le mécontentement des Allemands est compréhensible et, comme la France a négocié avec les Anglais, elle doit le faire avec eux. Gambetta lui-même ne refusait pas de discuter avec Bismarck : on a confié à Jaurès des lettres du tribun cadurcien qui le prouvent.
Delcassé démissionne le 6 juin, et Jaurès réagit immédiatement dans le quotidien socialiste : « Le départ de M. Delcassé n’est pas une solution ; mais c’est le commencement d’une solution ; c’est la voie ouverte aux explications et aux arrangements nécessaires. Cet homme était devenu funeste à la France. » Quelques jours plus tard, dans La Dépêche, il revient sur la méthode Delcassé qui était de ne tenir au courant que le président de la République, en le flattant, en paraissant le consulter. Les Chambres, et même les autres ministres, il les considérait avec « un dédain de grand homme d’État ». Dans ces conditions, il a perdu clairvoyance et bon sens. Sur le Maroc, il s’est entendu avec l’Angleterre, l’Italie et l’Espagne ; il a voulu isoler l’Allemagne et il n’a fait qu’augmenter les risques de conflit : la France n’a pas fait la guerre pour récupérer l’Alsace-Lorraine ; va-t-elle la faire pour le Maroc ?
La démission de Delcassé diminue la tension, mais Jaurès estime nécessaire de parler directement aux Allemands. Un déplacement est prévu pour prononcer un discours à Berlin. Le gouvernement impérial s’y oppose, et c’est l’ambassadeur, le prince Hugo von Radolin, qui vient en personne au domicile de Jaurès pour le lui signifier (ce qui montre à quel point le député du Tarn est une personnalité considérée). Le discours est cependant lu en allemand en réunion publique à Berlin et publié le même jour (9 juillet 1905) dans le Vorwärts et dans L’Humanité.
Au début de 1906, la conférence d’Algésiras réunit les représentants des puissances européennes et ouvre la porte à l’action de la France au Maroc. Une action pacifique, comme le souhaite Jaurès ? ou une pénétration militaire, comme la préparent Doumer et le parti colonial à Paris, et les généraux sur le terrain ? C’est une question à laquelle devront répondre les futurs ministres, parmi lesquels Clemenceau.
Le prochain chapitre aura pour titre « Jaurès et Clemenceau ». Jusqu’ici, on peut souligner des points d’accord entre les deux grandes plumes de La Dépêche. Tous deux défendent la République, la démocratie, la laïcité. Ils portent le même regard sur certains hommes : l’ambitieux et traitre Doumer ; Delcassé et sa diplomatie secrète ; l’historien scrupuleux Thalamas ; le misérable député nationaliste Syveton, voleur, pris dans une affaire de mœurs, dont la mort est qualifiée par Clemenceau de « suicide par persuasion ».
Par des « chicanes de détail », Clemenceau s’est opposé à Jaurès. Surtout il reste persuadé que le socialisme détruit la liberté, supprime la propriété individuelle et abandonne les populations d’Alsace-Lorraine. Peut-être Clemenceau n’a-t-il pas bien lu Jaurès. Celui-ci a compris depuis quelque temps que Clemenceau deviendrait président du Conseil. Le 12 septembre 1905, il écrit dans L’Humanité : « Voilà M. Clemenceau engagé à fond contre le socialisme. Il en rejette toutes les affirmations ; il en bafoue toutes les espérances. À l’internationalisme, au collectivisme, il oppose les objections ressassées par les conservateurs les plus étroits. Il parait que nous faisons œuvre de mauvais citoyens (c’est M. Clemenceau qui le dit de moi aux applaudissements de toute la presse de réaction) lorsque, pour rappeler les nations, toutes les nations, les gouvernements, tous les gouvernements, à la prudence, à la modération, à la volonté sage et systématique de la paix, nous signalons la terrible crise morale et sociale que provoquerait une guerre européenne. Une grande guerre européenne déchainerait d’une part des forces de nationalisme instinctif et férocement réactionnaire, d’autre part des tentatives de révolution sociale exaspérées et convulsives. »
Conclusion de l’article de Jaurès : la politique de M. Clemenceau « le mène tout droit à assumer dans la République la direction de la lutte contre le socialisme et la classe ouvrière ». Le dernier article de Clemenceau dans La Dépêche est du 13 mars 1906. Le lendemain, il devient ministre de l’Intérieur dans le cabinet Sarrien.

Chapitre XVI – Le Bloc des gauches – 1902-1904

1902 est une année d’élections législatives. L’assemblée sortante a d’abord donné une majorité à des équipes conservatrices, puis l’Affaire a secoué les républicains modérés qui ont abandonné Méline et accepté de soutenir Waldeck-Rousseau. Il suffit d’une légère évolution du suffrage universel pour faire pencher la balance d’un côté ou de l’autre. C’est vers la gauche ; le ministère Combes, conforté par les élections intermédiaires, poursuit et accentue la politique de Waldeck. Nous terminerons le chapitre en avril 1904, juste avant l’Entente cordiale franco-britannique et la création de L’Humanité, tandis que l’affaire Dreyfus est relancée.

 

  1. Les élections de 1902

 

Préparatifs

Au cours des premiers mois de l’année, Jaurès pense-t-il uniquement à ces élections ? Sa puissance de travail lui permet de poursuivre la rédaction de l’histoire de la Révolution, et encore d’aller à Genève faire des conférences sur Nietzsche.

En campagne, il engage tout son effort dans la lutte contre la réaction. Mais il doit lancer des avertissements aux guesdistes : ne poursuivez pas une « politique d’illusion et de fanfaronnade » à l’égard de la classe ouvrière considérée comme mineure ! n’acculez pas « le prolétariat au désespoir, d’abord en lui promettant à brève échéance une Révolution totale qu’il ne peut pas procurer, et ensuite en discréditant les réformes partielles, en leur refusant toute efficacité immédiate et toute valeur d’orientation et de préparation socialiste » ! ne brandissez pas « la rhétorique des fusils » en vous dressant héroïquement sur des barricades imaginaires ! Jaurès conclut ainsi son article de La Petite République du 1er février : « La déclaration « révolutionnaire », c’est une école d’impuissance ou de duplicité, c’est-à-dire de contre-révolution. »

Quant à la tactique d’alliance, il faut arrêter de traiter les radicaux de « classe ennemie » si l’on veut obtenir leur renfort en période électorale ; les socialistes lillois sont « fatigués d’être conduits à la défaite systématique par de brusques accès d’intransigeance offensante » envers les radicaux. « La discipline républicaine aux élections est la condition absolue de l’action républicaine au Parlement. » Mais le parti guesdiste n’en tient pas compte. Il présente partout en France des candidats, y compris à Carmaux. Est-ce, comme on dit, pour compter les voix ? Trois voix, c’est le score de l’adversaire guesdiste de Jaurès qui est élu à Carmaux. Guesde est battu à Roubaix.

 

Carmaux retrouve son honneur

En 1898, entre les deux tours, les socialistes carmausins avaient souhaité que Jaurès prenne sa revanche en acceptant une candidature dans une circonscription gagnable à Paris. En 1902, pour eux, « la victoire de Jaurès est une question d’honneur » (Max Gallo). Les mineurs votent largement pour lui, et il obtient 6550 voix (1434 de plus qu’en 1898) contre 6154 au marquis de Solages (542 de moins). Jaurès est en tête dans le canton de Carmaux (2740 contre 2022 au marquis) ; il progresse dans les cantons ruraux (3177 voix en 1898 ; 3810 en 1902). Qu’est-ce donc qui a changé ?

Pour répondre à cette question, il faut faire le détour par cette autre : qu’est-ce qui n’a pas changé ? C’est la pression patronale avec le chantage à l’embauche ; c’est l’utilisation de quelques voyous insulteurs et provocateurs ; ce sont les dépenses électorales considérables du marquis ; c’est le soutien accordé à ce dernier par l’Église catholique. J’en ai trouvé un exemple éloquent aux Archives nationales (cote F7-12543) : le Manuel de l’électeur du Tarn pour les élections législatives de 1902, sorti des presses de La Croix du Tarn à Albi. Le document ressemble à un catéchisme en quinze questions et réponses. Les premières soulignent la nécessité pour les catholiques d’aller voter, après que l’ancienne Chambre ait « tout saccagé, tout fait périr dans l’Église, dans l’École, dans l’Armée, dans la Famille, dans les Finances. Ils ont chassé les religieux, supprimé la liberté d’enseignement, laïcisé les hôpitaux, les écoles, gracié le traitre Dreyfus, outragé l’armée, augmenté les impôts, persécuté les curés, foulé aux pieds la liberté, l’égalité, la fraternité, l’honneur de la France au-dedans et au-dehors. Si ces députés sont nommés de nouveau ou s’ils sont remplacés par d’autres qui leur ressemblent, les affaires iront encore plus mal, les impôts seront plus forts, les églises seront fermées, et bientôt nous en reviendrons à la Terreur de 93. »

Puis, les précisions : Question 8. Pour qui ne faut-il pas voter ? Réponse : pour Jaurès, les radicaux et les francs-maçons. Question 9. Pour qui faut-il voter ? « Il faut voter pour nos trois députés, Xavier Reille, Amédée Reille, de Solages, qui ont toujours pris à la Chambre la défense des agriculteurs, des paysans, des ouvriers, des soldats, des religieux, des curés, et puis pour les candidats qui dans les autres circonscriptions se présenteront contre Andrieu, Gouzy et Compayré, tels que MM. de Belcastel, de Lapanouse, etc. » La dixième question est remarquable : « Faut-il voter pour eux, même si on n’a pas leurs idées politiques ? » Réponse : « Oui, certainement car, à ces élections, il ne s’agit pas d’une forme particulière de gouvernement, mais il s’agit d’arracher la France aux francs-maçons et aux juifs qui veulent détruire la Religion, aux socialistes, aux anarchistes, qui ont dessein de tout bouleverser parmi nous et de faire disparaitre du monde jusqu’à l’idée de Dieu et de Patrie. » Cela signifie que, même si vous êtes républicain, vous devez voter pour un monarchiste.

Enfin, les dernières questions concernent les femmes qui, « si elles n’ont pas le droit de voter, elles ont le droit et le devoir de faire bien voter ceux des électeurs, père, époux, fils, frère, dont elles partagent la vie et le foyer ». Elles ont quatre moyens à leur disposition : conseils, encouragements, prière, quête d’argent pour la bonne cause. La baronne Reille, mère des deux députés, aurait préconisé un autre moyen, déjà utilisé par Lysistrata chez Aristophane, mais le catéchisme de La Croix du Tarn ne pouvait pas le mentionner.

Cependant, par rapport à 1898, la nouveauté qui suffit à faire basculer des voix, c’est que les insulteurs stipendiés par le marquis n’ont plus le soutien des agents du gouvernement. Jaurès peut parler dans sa circonscription, faire entendre ses arguments, y compris à Mirandol-Bourgnounac où il avait été agressé quatre ans plus tôt. Le jour de l’importante foire locale, vendredi 10 avril 1902, plusieurs centaines de mineurs quittent le travail afin d’escorter Jaurès, et se trouvent en nombre bien supérieur à la bande du marquis, surpris et refoulé. Les deux candidats interrompent la bagarre. Chacun peut s’adresser à son public. Quel contraste avec 1898 ! Le marquis et ses hommes repartent les premiers, en voiture ; puis Jaurès et ses partisans reprennent le chemin de Carmaux. Lisons la fin du rapport du commissaire : « Tous ces hommes et femmes, candidat en tête, ont fait à pied à l’aller et au retour, par une pluie battante, les 15 km qui séparent Carmaux de Mirandol-Bourgnounac. Aux portes de Carmaux, ils ont trouvé des milliers de femmes qui les attendaient et qui les ont escortés jusqu’à la chambre syndicale. » L’attitude du commissaire de 1902 tranche avec celle de son collègue de 1898.

Dans ces conditions, les électeurs ont pu entendre les arguments de Jaurès et sa critique de son adversaire, député peu actif n’ayant rien fait en faveur des ouvriers et des paysans, mais ayant toujours pris le parti des exploiteurs.

 

« La victoire »

Sous ce titre, dans La Petite République du 13 mai, Jaurès salue et commente les résultats. Certes, quelques camarades sont tombés : il cite Allemane et Viviani. Il est consterné de voir que le parti de Guesde a eu une attitude incertaine. « Il y a des régions où il s’est conduit loyalement. Mais trop souvent il a permis à des hommes qui se réclament de lui de jouer un rôle infâme. Des candidats sans pudeur et conscience ont fait, sous prétexte de lutte de classe et d’intransigeance doctrinale, le jeu des pires ennemis de la République et du prolétariat. Le socialisme n’a rien à voir avec ces aventuriers plus que suspects. Mais il ne convient pas aujourd’hui d’entrer dans ces détails. La République est victorieuse. Le socialisme a grandi. »

Les grands vainqueurs sont les radicaux : il faut qu’ils assument leur victoire et qu’ils prennent en main le gouvernement, sans tergiverser, pour mener une ambitieuse politique de réforme, sous l’aiguillon des socialistes. Premier test : l’élection du président de la Chambre. Quelle que soit l’amabilité de M. Deschanel, président sortant et candidat de la droite, quelle que soit la saveur des déjeuners de la présidence qu’il offrait au cours de la précédente législature, « douce amorce aux parlementaires gourmands et incertains », c’est pour le candidat de la gauche, le radical Léon Bourgeois, qu’il faut voter. Jaurès est heureux de sa victoire : « En choisissant M. Léon Bourgeois, la Chambre a voulu manifester qu’elle n’entendait pas abandonner, par lassitude ou faiblesse, le combat commencé contre le cléricalisme et la réaction. De plus, les deux vice-présidents ont été pris dans les groupes de gauche. Au risque de manquer à une règle de « courtoisie » parlementaire, la majorité républicaine n’a voulu, cette fois, faire aucune place au bureau à la minorité méliniste et nationaliste. Avec des adversaires qui rusent toujours et qui cherchent à obscurcir par des interprétations sophistiquées les actes les plus simples et les résultats les plus clairs, il faut éviter toute possibilité d’équivoque. » Jaurès lui-même occupera une vice-présidence en 1903, et le bon public de s’étonner que le chanteur de la Carmagnole à l’inauguration de la VOA soit capable d’occuper cette haute fonction, d’en respecter le protocole et de faire, « en frac noir et cravate blanche » la une de L’Illustration. Il ne sera cependant pas reconduit en 1904, signe du manque de solidité du Bloc.

L’élection de Léon Bourgeois est un appel au président de la République : il doit désigner un président du Conseil des ministres de gauche. Ce sera le radical Émile Combes, né comme Jaurès dans le Tarn (à Roquecourbe, près de Castres), mais qui a fait sa carrière politique en Charente après des études en séminaire. Combes s’engage sur une politique de réformes : lutte contre le cléricalisme ; réduction de la durée du service militaire ; retraites ouvrières ; impôt sur le revenu. Il est soutenu par « le Bloc », formé d’un groupe modéré laïque, de deux groupes radicaux, et des socialistes dits « ministériels ». Ces quatre formations désignent une « délégation des gauches », dont Jaurès est l’élément le plus dynamique, pour travailler de concert avec le gouvernement. La majorité est suffisante, mais fragile à cause de l’attitude hésitante des modérés et de la soif de pouvoir de certains radicaux non ministres, et même de Millerand dont Jaurès est obligé de critiquer l’attitude.

Si l’on veut affermir la République en gagnant la confiance du pays, il faut agir et en finir avec « l’espèce de sortilège dont semblaient frappées toutes les réformes vouées à des ajournements indéfinis ».

 

  1. Soutenir le ministère Combes

Emile COMBES

            « Toute politique qui insistera moins sur les lois sociales que sur les lois de laïcité sera boiteuse et caduque. Au contraire, si l’action sociale et l’action laïque sont liées, elles se fortifieront l’une l’autre. La libération des esprits hâtera l’œuvre de justice sociale. Et les lois de solidarité sociale, en faisant apparaitre la grandeur humaine de la société laïque, rendront plus facile de rompre ses liens avec l’Église. La lutte contre les congrégations, le monopole laïque de l’enseignement, le service militaire de deux ans, l’impôt général sur le revenu, la loi d’assistance aux vieillards et aux infirmes, les retraites ouvrières et paysannes, la séparation des Églises et de l’État, voilà le programme indivisible de la législature actuelle. » Cette vue synthétique de l’action à mener, livrée par Jaurès dans La Petite République, le 15 août 1903, présente les réformes engagées, et le lien qui existe entre elles. Mais, à cette date, après plus d’un an, elle laisse l’impression que le ministère, timoré, doit être aiguillonné. Les socialistes en sont-ils capables ?

 

Les partis socialistes

De la coexistence de cinq « écoles » socialistes, est sortie la formation de deux partis : celui de Guesde et Vaillant porte le nom de Parti socialiste de France ; celui de Jaurès, Briand, Viviani et Millerand, celui de Parti socialiste français. Jaurès a toujours pour objectif l’unification. D’après lui, les socialistes sont « un ensemble d’hommes qui pensent tous de même mais où quelques-uns s’imaginent penser autrement que les autres. L’action et la vie, en se développant, feront tomber ce qui est factice et ne laisseront subsister que ce qui est solide et vrai. » Mais, ces hommes, il faut les convaincre ! Même à l’intérieur du parti de Jaurès !

À Bordeaux en avril 1903, Jaurès définit la difficile voie à suivre, par opposition à deux « paresses ». La paresse des guesdistes, c’est de ne pas faire l’effort de comprendre la réalité complexe de la société, et de s’enfermer « dans un prolétariat exclusif comme dans une forteresse entourée d’un fossé profond ». Une telle intransigeance constitue un retour à l’enfance du mouvement socialiste. La deuxième attitude paresseuse est celle de Millerand. En tant que ministre de Waldeck-Rousseau, il a fait œuvre utile, mais, depuis qu’il ne l’est plus – Jaurès comprend qu’il voudrait le redevenir – il semble avoir abandonné son idéal socialiste. Jaurès définit alors la méthode correcte : « La participation du parti socialiste à l’action gouvernementale, républicaine, parlementaire, démocratique, si elle implique de la part du socialisme l’esprit de sagesse, l’esprit de mesure, l’esprit de discipline, implique aussi que le socialisme ne perdra jamais une occasion d’affirmer envers et contre tous l’intégrité de son idéal révolutionnaire. »

À ceux qui demandent l’exclusion de Millerand, Jaurès répond : « Je voudrais, moi, que tous les socialistes, des plus révolutionnaires aux plus réformistes, soient réunis dans cette enceinte. Savez-vous ce qu’il y a de dangereux ? Ce sont les scissions et les exclusions de droite et de gauche. Ce qui est dangereux, ce n’est pas la diversité de tendances, même lorsqu’elle aboutit sur tel ou tel point à un vote excentrique, à un vote qui dépasse les limites qui nous paraissent normales ; ce qui est dangereux, ce n’est pas cette variété de tendances, parce que ces tendances diverses, ici mêlées, se contrôlant par la discussion les unes des autres, arrivent peu à peu à s’équilibrer et que la ligne générale du parti se dégage peu à peu. Ce qui est mauvais, ce qui est funeste, c’est l’esprit de scission, c’est l’esprit d’exclusion, de suppression, parce qu’il assure ainsi une prédominance arbitraire et artificielle à la tendance momentanément dominante, et regrette ensuite le lendemain d’avoir perdu le contrepoids nécessaire de ceux qu’il a exclus. Je déplore qu’il n’y ait pas ici Guesde, Vaillant, Allemane pour nous aider à faire contrepoids à Millerand, et je déplorerais que Millerand ne restât pas parmi nous, comme il y est depuis des années, pour nous obliger sans cesse à faire courageusement notre examen de conscience. »

Le discours est salué par des « applaudissements enthousiastes et prolongés sur un grand nombre de bancs », ce qui sous-entend qu’il n’a pas fait l’unanimité. Si Millerand n’est pas exclu en avril 1903, son cheminement personnel l’éloigne définitivement.

 

La révolution ne se fera pas par la violence

L’avenir n’est pas connu, dit Jaurès, et nul ne peut prédire si une révolution violente éclatera. Mais c’est une hypothèse qu’il ne retient pas : « Dans la période où nous vivons, où nous luttons, et aussi loin que le clair regard de l’esprit peut s’étendre, ce n’est point par la barricade, par le fusil ou par la bombe que le prolétariat, dans les démocraties de l’Europe, entend affirmer sa force, accroître son action et réaliser son droit. » Dans le même article de La Petite République du 16 septembre 1902, il ajoute : « Et ma conviction absolue est que la grève générale elle-même ne sera vraiment efficace que quand elle sera assez puissamment organisée et assez opportunément déclarée pour pouvoir rester pacifique et pour produire un effet économique profond sans qu’il y ait menace de conflits sanglants, panique réactionnaire et brusque concentration des forces répressives. »

Dans sa longue introduction à la publication de ses discours parlementaires (janvier 1904), il évoque Blanqui. Celui-ci, révolutionnaire emblématique, a cependant décrit ainsi les obstacles à franchir : l’armée, la magistrature, le christianisme seraient de « simples haies », rapidement abattues, tandis que l’ignorance est un « bastion formidable ». Croire que la destruction de ce bastion sera rapide est une chimère plus invraisemblable que d’imaginer un voyage à la lune. Toujours d’après Blanqui, l’établissement d’un système communiste n’est pas envisageable tant qu’on n’a pas transformé les esprits. La tentative de « devancer l’heure » n’aboutirait qu’à l’échec.

Jaurès ajoute : « Le prolétariat sait que pour substituer la propriété sociale à la propriété oligarchique, il a besoin de liberté politique, de démocratie, de lumière, et il est prêt à s’allier au besoin à la bourgeoisie pour défendre contre le retour de l’Ancien Régime, contre les ténèbres cléricales, la liberté, la lumière, la démocratie. Il sait que pour passer de l’ordre capitaliste à l’ordre socialiste, il doit faire usage surtout du suffrage universel et de l’évolution légale qui lui permet chaque jour de mesurer les résistances et d’y proportionner l’effort. Il sait qu’à user de violence il aggrave les difficultés en déchainant la panique. Il sait que dans une démocratie mêlée et complexe où abondent à l’intérieur d’une même classe les diversités, et où entre les deux grandes classes, comme entre les deux pôles de lutte sociale, flottent bien des éléments intermédiaires et incertains, il fera accepter bien des réformes successives orientées vers son idéal, avant de faire accepter de tous cet idéal même en son intégrité. »

Lorsque l’on défend les réformes comme le fait Jaurès, on ne peut pas être taxé de « réformiste » : « La réforme peut être ou conservatrice, ou révolutionnaire. Elle peut se proposer la consolidation de l’ordre présent amélioré, ou la préparation d’un ordre nouveau. » Le socialisme est révolutionnaire en proposant et en défendant les réformes qui vont changer la société existante fondée sur la séparation des classes et l’exploitation du travail par le capital. Le gouvernement Combes a raison de s’en prendre aux congrégations religieuses qui ont toujours été contre-révolutionnaires.

 

Contre les congrégations

Dans les deux quotidiens qui reçoivent ses articles, Jaurès attaque les congrégations, non pour rester dans le sillage de Combes, mais parce qu’il s’agit d’une question essentielle.

La Petite République, 21 août 1902 : « S’étant constituées sur un principe contraire au droit moderne, les congrégations ont nécessairement une action contraire à la société moderne. Dans toutes les crises politiques et sociales depuis 1789, elles ont été du côté de la contre-révolution : elles ont tenté d’accabler la démocratie, de supprimer violemment ou sournoisement la République et la liberté d’examen. Ce n’est pas là un accident de l’histoire : c’est une nécessité logique manifestée dans les événements par la continuité d’une action rétrograde. »

La Petite République, 30 août 1902 : « La question des congrégations est absolument distincte de la question des associations. Il se peut très bien qu’un État libre reconnaisse à tous les citoyens le droit de s’associer, et qu’il le refuse à ceux qui par l’aliénation totale de leur volonté, de leur propriété et de leur pensée même, ont cessé, autant qu’il dépendait d’eux, d’être des citoyens. La loi Waldeck-Rousseau, si elle est appliquée avec méthode et avec vigueur, peut aboutir à la suppression graduelle de toutes les congrégations, et à un développement très large et très varié des associations civiles. »

La Dépêche, 22 novembre 1902 : « Ce que nous voulons, c’est que, dans l’enseignement même qui a pour fonction et pour devoir d’éveiller les esprits à la liberté, de les rendre capables peu à peu de choix personnel, de discernement individuel, les enfants ne subissent pas l’empreinte despotique et exclusive d’un dogme. »

Les congrégations et les politiciens de droite qui les soutiennent n’ont pas pris au sérieux la loi de 1901 : « Ils ont si souvent ou bravé ou éludé toutes les lois dirigées contre eux, ils en ont si habituellement distendu ou brisé les mailles qu’ils n’ont pas pu se figurer, cette fois, qu’ils seraient pris. Rien ne justifie plus fortement l’action de M. Combes que cette sorte d’insolence traditionnelle d’un parti accoutumé à ne jamais compter avec la loi civile. »

Cette action est rude. Candar et Duclert parlent de centaines de congrégations interdites et d’une population de vingt mille personnes contraintes de renoncer à leurs vœux monastiques ou de s’exiler. Jaurès pense que, finalement, l’Église sera vaincue car elle ne peut donner au monde « ni la liberté de pensée, ni la ferveur fanatique de la foi », seulement « un mélange écœurant et tiède ». Cette phrase de La Petite République (11 juillet 1903) résume une opinion déjà exprimée dans La Dépêche (29 juillet 1902) : « La croyance n’est plus un océan profond, amer et tourmenté. Elle n’est qu’une flaque plate et dormante, un étang somnolent et terne : et jamais ces pensées stagnantes ne seront soulevées par un souffle de tempête. Le châtiment du cléricalisme, c’est précisément qu’il ne peut demander une action profonde, libre et forte à des consciences qu’il a abaissées et mécanisées. »

Il pense que la séparation des Églises et de l’État, si elle n’est pas faite par le ministère Combes, le sera par son successeur, qui pourrait bien être Clemenceau (cet article de La Petite République, le 4 avril 1903, témoigne d’une juste anticipation). Jamais la séparation n’a été plus proche, et Briand a proposé un projet qui l’offre au pays dans une vive lumière de liberté. « L’hypocrite manœuvre de ceux qui auraient voulu prendre prétexte de dispositions antilibérales ou sectaires pour masquer leur opposition de principe à la séparation est déjouée. La séparation de l’Église et de l’État ne peut aboutir que si nous donnons à tous les hommes de bonne foi l’impression précise et forte que nous ne voulons, ni directement ni indirectement porter atteinte à la liberté d’aucun culte. » Mais la politique anticléricale, parfaitement légitime, ne doit pas servir de diversion à la politique sociale.

 

L’œuvre sociale du Bloc

Fidèle à sa méthode d’étude en profondeur de tous les dossiers, Jaurès livre dans La Dépêche (26 juillet 1903) une analyse chiffrée des successions déclarées en France au cours de l’année précédente : « Sur les 363 000 successions ouvertes en 1902, il y en a 215 000 qui sont inférieures à 2000 francs ; elles représentent un total de 240 millions. Or, à l’autre bout de l’échelle, au sommet, il y a 27 successions supérieures à 5 millions, qui représentent à elles seules 250 millions. Ainsi les 27 capitalistes puissants qui sont morts en 1902 possèdent plus à eux seuls que les 215 000 petits possédants dont la succession s’est ouverte cette année-là. » Sans compter les indigents pour lesquels on n’a ouvert aucun dossier de succession, et dont certains ont été rencontrés – il faut même dire découverts – par Jaurès à Armentières. Certes, il connaissait les enquêtes de Villermé, de l’économiste Adolphe Blanqui, du docteur Gosselet, leur description d’une situation horrible que l’on croyait appartenir au passé. « Mais l’autre jour, quand le maire socialiste d’Armentières a conduit le préfet du Nord dans les maisons des tisseurs, le préfet a reculé d’épouvante et de pitié devant un sordide entassement d’humanité misérable dans des bouges ignominieux. Et il en sera ainsi tant que le niveau des salaires sera aussi bas. Or, à l’occasion de l’application prochaine de la grande loi de dix heures, la chambre de commerce de Lille a annoncé l’intention de les réduire encore. »

La description est plus complète dans le discours prononcé par Jaurès à Caudry en soutien aux grévistes d’Armentières : « Ah ! certes, j’ai été heureux de voir les ouvriers tisseurs d’Armentières groupés par milliers affirmer leur volonté calme mais inébranlable de lutte jusqu’à ce que l’essentiel de leurs revendications ait été réalisé. Mais lorsque nous avons pénétré sous la conduite du maire socialiste des ouvriers d’Houplines, notre ami Sohier, sous la conduite du maire socialiste des ouvriers d’Armentières, notre ami Daudrumez, lorsque nous avons pénétré dans l’intérieur de ces pauvres ménages d’ouvriers tisseurs, lorsque nous avons vu ces pauvres appartements exigus, minuscules, où des familles misérables de sept et huit enfants sont accumulées sans air, sans lumière, sans mobilier, sans rien de ce qui fait que la vie humaine a quelque dignité, a quelque prix, ah ! je l’avoue, je me suis reproché la sorte d’indifférence égoïste où nous vivons. Tous nous arrivons, même les militants, même nous les combattants, même ceux qui sont mêlés par le combat à la vie ouvrière et prolétarienne, nous en arrivons à oublier ces misères, nous ne savons pas à quelle profondeur d’abjection le régime d’anarchie et la direction capitaliste ont fait descendre des catégories entières de travailleurs. »

S’étant mis en grève, les malheureux tisseurs de la vallée de la Lys ont pu obtenir satisfaction parce qu’il y avait un gouvernement de gauche, soutenu à la Chambre par une majorité de gauche : l’action syndicale a été favorisée par les maires socialistes, et le préfet n’aurait pu « agir comme il l’a fait dans le sens d’une solution arbitrale et équitable, si le gouvernement qu’il représente avait été au service de la réaction ». Résultat : la pression exercée sur le patronat l’a conduit à donner satisfaction aux grévistes.

Dans la grève générale des mineurs de 1902, pourtant mal engagée, avec une solidarité insuffisante entre les régions, avec une organisation centrale trop faible, et qui n’a pas bien tourné pour la classe ouvrière, le vote de la Chambre en faveur de l’arbitrage a permis de limiter les dégâts en ce qui concerne les primes et la question des retraites.

Sur le projet de retraites pour l’ensemble des travailleurs, on a avancé, ainsi que sur le projet d’impôt sur le revenu, même si la marche est trop lente, freinée par le Sénat. La loi réduisant la journée de travail à dix heures s’appliquera sans diminution de salaire. Le service militaire sera égal pour tous et limité à deux ans au lieu de trois.

Au socialiste belge Vandervelde qui reproche au Bloc de n’en point faire assez, Jaurès répond (La Petite République, 4 avril 1903) : « Le Bloc fait ce qu’il peut, et si les socialistes ne l’aidaient pas, il ferait moins encore. La lutte est dure, elle est difficile ; nous avons à combattre contre des traditions, des préjugés, des forces redoutables. Jeter une sorte de défaveur sur le combat, sous prétexte qu’il n’aboutit pas d’emblée à la victoire complète, idéale, me parait bien imprudent et bien injuste. »

D’ailleurs, il suffit de lire la presse de droite pour constater que les réformes sociales du Bloc sont prises au sérieux. Au plan national, Le Temps et Le Journal des Débats cherchent à faire peur aux modérés en suggérant que Jaurès et les socialistes dirigent le ministère en sous-main. Au plan local, celui du département de Jaurès, le journal des barons, l’ancien Le Conservateur devenu L’Union libérale du Tarn, affirme que le nouveau service militaire porte atteinte à la défense nationale, que l’impôt sur le revenu aura des conséquences néfastes sur les ouvriers parce que les patrons fermeront leurs usines, que les grèves, organisées par les gréviculteurs professionnels sont des manifestations de pure fainéantise (article « Grévistes rentiers », 7 décembre 1902). Les mineurs de Carmaux, électeurs de Jaurès, sont particulièrement visés. Ainsi, le rédacteur principal de L’Union libérale écrit-il en mars 1903 dans un démagogique patois-charabia qui ne nécessite pas de traduction : « A cado cop qué lous minurs bolou quicon, laïssou aquis lou trabal è s’en boou passetxa, las mas dins las potxos, en canten la Carmagnole ; lou goubernomen sé presso alaro dé liour douna ço qué démandou. » Les grèves du textile du Nord sont « lamentables » : en travaillant dix heures par jour, ces gens veulent gagner autant que s’ils en faisaient onze ! Et d’ailleurs, « au nom de quel principe une loi va-t-elle spécifier qu’à partir de telle date les ouvriers de telle industrie ne pourront travailler que dix heures par jour ? » Quant à la crise de mévente des molletons et des flanelles, il faut en chercher la cause dans l’expulsion des congrégations qui sont allées à l’étranger et y ont passé leurs commandes !

Les barons Reille et leur journaliste ne sont pas allés constater sur place la misère des ouvriers d’Armentières, sur laquelle Jaurès attire l’attention de ses auditeurs et de ses lecteurs, notamment de la bourgeoisie dreyfusarde : « Nous avons livré pour la vérité, pour la justice et pour le droit d’autres batailles où ce n’étaient pas des prolétaires qui étaient en jeu. Quelques-uns m’ont reproché d’avoir mené une longue lutte pour un homme qui n’appartenait pas au prolétariat souffrant, et je disais : il suffit que l’homme soit injustement accablé, il suffit qu’un homme innocent soit victime du mensonge pour que tous, même les prolétaires les plus opprimés dans leur vie de chaque jour, fassent cause commune avec lui, et en disant cela je crois que j’avais raison. Mais à tous ceux des démocrates, à tous ceux des républicains qui se groupaient alors dans des ligues des Droits de l’homme et du citoyen, j’ai le droit de dire : à votre tour maintenant, il y a d’autres victimes. »

 

  1. En finir avec l’affaire Dreyfus

 

Ancien député (1885-1889 et 1893-1898) et nouvel élu, Jean Jaurès est accueilli à la Chambre, le 12 juin 1902, avec un mélange d’admiration et d’ironie, par le député royaliste de Baudry d’Asson, élu de Vendée sans discontinuer depuis 1876 : « Je suis content de vous revoir, mon cher collègue. (On rit.) » Réponse de Jaurès : « Mon cher collègue, je désire que vous n’ayez pas de déception. » En effet, la droite ne sera pas déçue. Durant toute la législature, l’affrontement du député de Carmaux avec ses collègues de droite est fréquent et rude, sur toutes les réformes du Bloc, sur la politique extérieure et à propos de ce qu’on a appelé « la troisième affaire Dreyfus ».

 

La mort de Zola

Vincent Duclert estime que la grandiose manifestation pour les obsèques de Zola, le 5 octobre 1902, a contribué fortement à « réinstaller l’affaire Dreyfus dans l’opinion publique et la conscience collective. Un contexte favorable à l’offensive de Jaurès est ainsi créé. »

Émile Zola est mort dans la nuit du 28 au 29 septembre, intoxiqué par le monoxyde de carbone produit dans une cheminée. Accident ? Peut-être, mais des indices laissent penser à un acte criminel. Les antidreyfusards savent utiliser ces arguments-là.

À l’annonce de la mort de l’écrivain, Jaurès réagit dans La Petite République (1er octobre) : « La mort vient de frapper, d’un coup misérablement tragique, le grand écrivain qui fut un grand combattant. Ceux qui veulent faire deux parts de sa vie et admirer son œuvre littéraire en réprouvant ou flétrissant son œuvre sociale se trompent. C’est parce qu’il a eu, comme écrivain, le sens de la vie large, débordante, remuante, qu’il a été révolté par les mesquines combinaisons du mensonge et par ce que le crime des castes finissantes a de ratatiné et de sordide. »

Et le lendemain, faisant allusion à la haine des ennemis de la vérité : « Rochefort et Drumont peuvent laisser couler ce qui leur reste de venin et de bave. La Libre Parole peut annoncer la mort de Zola sous le titre délicat : « Un fait divers naturaliste », destiné à épanouir dans les presbytères une fine et charitable gaieté. Elle peut, comme L’Intransigeant, jeter un suprême et sénile défi à l’évidence, en répétant avec une sorte d’automatisme haineux que Zola, le libérateur de l’innocent opprimé, a sauvé un traitre. Tout cela est misérable et vain : la France sent que la mort vient de frapper un grand homme et d’arrêter une grande œuvre. »

Jaurès est présent aux obsèques de Zola, avec Anatole France, Francis de Pressensé, Ferdinand Buisson et les membres de la ligue des Droits de l’homme, et Alfred Dreyfus lui-même. Anatole France déclare que l’auteur de « J’accuse » fut « un moment de la conscience humaine ». Jaurès décrit cette journée : « Le peuple de Paris a fait à Zola les vastes funérailles qui convenaient à son génie. Il n’était point un de ces aristocrates de la pensée qui n’écrivent et ne luttent que pour une élite prétendue. C’est toute l’humanité qu’il voulait appeler à la joie, comme il la faisait entrer toute en son œuvre. Il ne lui suffisait point, en ces dernières années, d’avoir ouvert à la vérité des milliers et des milliers de consciences. C’était une souffrance pour lui de penser qu’il restait encore dans le peuple des couches obscures où la lumière n’avait pas pénétré. Que cette ombre de tristesse se dissipe. Hier, c’était la multitude humaine qui, par son empressement aux funérailles, attestait qu’elle avait compris. Dans la foule amie qui se pressait derrière le cercueil, il y avait celui que Zola a arraché aux faussaires et aux bourreaux ; et lorsque Anatole France, en un langage admirable, glorifiait les efforts de l’écrivain pour sauver l’innocent, Alfred Dreyfus écoutait ; il revivait sa vie souffrante et stoïque, dont le drame individuel se confond désormais avec une des plus hautes tragédies de la conscience humaine. »

La feuille tarnaise des barons Reille voit les choses autrement et n’est exempte, comme La Libre Parole, ni de bave, ni de venin : Zola était un écrivain « pornographique », partisan du « traitre », et L’Union libérale conclut en disant qu’après Voltaire aucun écrivain n’a fait plus de mal que lui. Cette allusion d’un journal clérical à Voltaire rappelle les affaires Calas et Sirven (qui ont marqué Toulouse et le sud du Tarn).

C’est pour achever l’œuvre de Zola que, quelques mois plus tard, Jaurès relance l’affaire Dreyfus. Après la double condamnation et la loi d’amnistie, il faut trouver un moyen ; l’élection du député nationaliste Syveton le lui fournit.

 

De Syveton à Dreyfus

« Encore ! Encore l’affaire Dreyfus ! » tempête L’Union libérale du Tarn. « Dreyfus est-il coupable ? La nation répond oui. Oui, puisqu’il a été condamné deux fois par des juges qui, eux, avaient qualité pour connaitre de la cause. » Ce Jaurès, « qui n’est pas le député de Carmaux, mais le député de Dreyfus », veut à nouveau semer le trouble dans le pays.

Inutile de répondre à ces fanatiques. Mais, sachant que la direction de La Dépêche peut être sensible à cet argument, Jaurès s’explique dans le numéro du 7 avril 1903, contemporain de son discours à la Chambre, qui sera examiné plus bas : « Hé quoi ! me demandent depuis quelques jours ou même depuis quelques semaines de bonnes gens, vous voulez donc reprendre l’affaire Dreyfus ? Ce que nous ne voulons pas c’est le recommencement de l’agitation politique. – Mais qui donc parle d’agitation ? Qui donc la désire ? Ce n’est pas nous qui l’avons créée. Si, à l’origine, quand des hommes aussi modérés que Scheurer-Kestner signalèrent l’erreur commise, quand ils démontrèrent qu’Esterhazy était le vrai coupable : si, à ce moment, toutes les forces politiques et sociales de réaction ne s’étaient pas liguées contre la vérité et le droit ; si, même après le coup de foudre du faux Henry, les menteurs et les faussaires n’avaient pas persévéré dans leur mensonge et dans leur crime, les révisionnistes n’auraient pas été conduits à donner au problème toute son ampleur et toute sa profondeur. Maintenant, après cinq ans de luttes, de controverses, de révélations, la conscience publique ne peut plus se passionner comme elle l’a fait. Des réparations partielles ont été obtenues ; l’innocent a été libéré de son supplice, et s’il na pas encore recouvré l’honneur légal, du moins la certitude où sont de son innocence tous les esprits libres et droits, la sympathie respectueuse dont il est entouré par tous ceux qui admirent le courage avec lequel il supporta l’effroyable épreuve, lui sont une suffisante protection devant l’histoire. Il est donc certain que, quoi qu’il advienne, l’esprit et la conscience de la France ne seront plus fascinés et comme absorbés par ce grand drame. Et si c’est là ce qu’on entend par le mot « agitation », l’agitation n’est pas à craindre. Est-ce à dire que l’affaire est épuisée et que le drame a déroulé tout son contenu ? Non, il reste encore bien des profondeurs du crime à explorer. Est-ce à dire que le parti républicain, satisfait d’une demi victoire et d’une demi réparation, doit arrêter l’œuvre de lumière et d’équité qu’il a entreprise ? Ce serait une erreur funeste, car l’ennemi continue son travail tantôt sournois, tantôt impudent de mensonge et de calomnie. Il s’applique avec une sorte de persévérance diabolique à détruire ou à obscurcir l’effet des vérités déjà conquises. »

Par exemple : les affiches électorales du nationaliste Syveton, candidat à Paris, portent l’affirmation que le ministère de défense républicaine, soutenu par la Chambre pendant trois années, était « le ministère de l’étranger ». Les républicains ne peuvent accepter cela d’un parti qui n’a cessé de mêler l’empereur d’Allemagne à l’affaire Dreyfus en s’appuyant sur une pièce fausse qui a entrainé la décision du conseil de guerre de Rennes. Voilà donc un fait nouveau susceptible de provoquer la révision définitive du procès. Il y a aussi une nécessité politique : tant que l’affaire n’est pas terminée par la réhabilitation de l’innocent, il manque quelque chose à la République. Celle-ci doit faire toute la lumière. C’est Jaurès qui prend les choses en main lors du discours des 6 et 7 avril 1903, sans cesse interrompu par les députés de droite qu’il réussit habilement à manœuvrer et à faire entrer en fureur, ce qui lui permet de remarquer : « Quand l’adversaire crie, c’est qu’il se sent touché ! »

 

Jaurès détective (suite)

On se souvient des articles de l’été 1898, repris dans le livre Les Preuves, qui faisaient le point sur les aspects alors connus de l’affaire Dreyfus. Jaurès avait dénoncé le faux Henry et avait suggéré que cette pièce avait été fabriquée pour couvrir d’autres faux. On se souvient de la minutie de son enquête. Il suit la même méthode en avril 1903, avec une documentation considérable (articles de presse, lettres, dépositions et témoignages nouveaux), interprétant à bon droit des questions apparemment dérisoires posées par les juges militaires de Rennes.

Le 6 avril donc, à la Chambre, Jaurès discute des arguments de campagne du député Syveton et en vient à l’affaire Dreyfus. Le parti nationaliste, dit-il, « prétend clore l’agitation pour nous et la continuer pour lui-même, il a donné de l’amnistie une interprétation unilatérale. Au nom de la politique d’amnistie, il prétend nous interdire de continuer des recherches légitimes dans l’intérêt de ce que nous avons cru et de ce que nous croyons être la vérité et le droit, et lui, il ne laisse passer aucune occasion d’exploiter contre nous ce qui a pu rester encore d’obscurité dans les esprits. Je dis que cette politique perfide nous donne le droit et nous crée le devoir de répondre à toutes ces calomnies par une vigoureuse offensive. Je veux rappeler à ceux qui nous accusent d’être le parti de l’étranger que, moins que d’autres peut-être, ils ont le droit de porter contre nous cette accusation, car, si je voulais, moi aussi, recourir après vous à ces violences de vocabulaire, je dirais que le vrai parti de l’étranger, c’est celui qui pendant quatre ans, dans l’intérêt de ses combinaisons, a fait appel par le faux à la signature d’un souverain étranger. Je veux démontrer devant cette Chambre et devant le pays que, en effet, pendant quatre ans, toute la presse nationaliste, plusieurs des orateurs du parti nationaliste, toute la grande presse catholique ont affirmé qu’il existait, à la charge du condamné de 1894, une lettre, une note écrite et signée de la main de Guillaume II lui-même et accablante pour l’accusé. »

Cette pièce serait l’original du bordereau, écrit sur papier fort, sur lequel le Kaiser aurait porté une annotation du genre : « Envoyez-moi au plus tôt les pièces désignées. Faites en sorte que cette canaille de Dreyfus se dépêche » (version donnée par Rochefort ; les autres versions ne diffèrent que dans le détail). Il suffisait de suggérer l’existence de ce document, d’affirmer que, sous menace de guerre, l’Allemagne avait exigé sa restitution. Le bordereau sur papier pelure ne serait alors qu’un décalque, ne reprenant pas les phrases impériales. Henry aurait fabriqué le faux reconnu comme tel afin de remplacer la pièce ultra secrète. Pour la presse réactionnaire, Henry aurait agi avec de nobles motivations, et elle n’hésita point à parler d’un « faux patriotique ».

Partie de l’État-major, la légende s’est répandue insidieusement parmi les officiers et dans les salons mondains. Cette méthode occulte, dit Jaurès en s’adressant aux députés de droite, « elle est dans vos habitudes, elle est un des secrets de votre action (Applaudissements à gauche et à l’extrême gauche) ; elle est un des moyens subtils par lesquels on fausse l’opinion des salons, qui fausse, peu à peu, l’opinion d’un monde plus étendu ; et comme les officiers fréquentent le monde où vous faites colporter ces pièces fausses, comme la caste d’où sortiront les juges qui jugeront demain le procès fréquentent aussi ce monde… (Exclamations au centre et à droite.) » Ainsi se mettait en place le rôle que la fausse pièce ultra secrète allait jouer au conseil de guerre de Rennes.

La presse cléricale, antisémite, nationaliste, a largement diffusé l’intox et La Croix, la feuille des Assomptionnistes, l’a fait avec le plus de suite et de perfidie. « Quel triomphe pour moi, de vous faire hurler en vous citant votre presse ! » dit Jaurès aux députés de la droite.

Lui, qui a assisté au procès et qui a lu avec attention la transcription des débats, signale à la tribune de la Chambre deux détails en apparence dérisoires : les juges de Rennes ont demandé à la veuve Henry si elle avait vu le bordereau et si elle se souvenait de l’épaisseur du papier ; et si la table sur laquelle travaillait son mari était ou non recouverte d’une toile cirée. Ces détails suscitent hilarité et exclamations méprisantes. Jaurès répond qu’il ne va pas s’émouvoir de ces ricanements et que ces indices sont « le signe d’une grave préoccupation d’esprit chez les juges de Rennes » : ils étaient « hantés » de l’hypothèse du bordereau écrit sur papier fort et ils pensaient que, pour décalquer sur papier pelure, il fallait un point d’appui solide.

Son argumentation nourrie de bien d’autres documents, Jaurès peut en arriver à sa conclusion :

« J’ai le droit de dire à ceux qui ont apporté ici contre le Gouvernement de la majorité républicaine, celui d’hier continué par celui d’aujourd’hui, l’accusation d’être le Gouvernement de l’étranger, j’ai le droit de leur dire qu’après la campagne menée autour d’une pièce fausse et d’une légende inepte et coupable pendant quatre années, une alternative redoutable se pose pour eux. Ou bien le parti nationaliste a cru à la réalité de ces pièces et à la vérité de cette légende, et jamais un parti ne descendit plus bas dans l’ordre de l’intelligence… (Vifs applaudissements à l’extrême gauche et à gauche. Interruptions et bruits à droite.)

  1. le comte de Lanjuinais. – Ce n’est pas poli, mais cela n’a pas d’importance.
  2. Jaurès. – … ou bien il n’y a pas cru… (Nouvelles interruptions à droite.) Vous serez toujours libres, messieurs, d’échapper à un des termes de l’alternative en vous réfugiant dans l’autre. (Rires à gauche.) Ou bien il n’y a pas cru et jamais parti politique n’est descendu plus bas dans l’ordre de la probité. (Applaudissements à l’extrême gauche et à gauche.) »

Résultat de son intervention : le général André, ministre de la Guerre, lance une enquête qui permet de découvrir suffisamment d’éléments pour que le gouvernement Combes, en décembre 1903, demande à la Cour de cassation de se pencher sur la question. Il faudra encore du temps, mais c’est bien le discours de Jaurès en avril 1903 qui a provoqué la clôture de l’affaire dans la Vérité et la Justice.

 

  1. Pour la paix entre les nations

 

Tout se tient. Les mêmes députés qui se sont opposés aux réformes du Bloc et à la réouverture de l’Affaire condamnent les efforts de Jaurès en faveur de la paix. Dans La Dépêche et La Petite République, devant les députés et devant ses amis socialistes, il ne cesse de répéter qu’il y a urgence non seulement à proclamer le désir de paix, mais à en étudier concrètement les conditions de réalisation, à mettre au programme des congrès internationaux la question du désarmement et de l’arbitrage : « Il ne s’agit pas de reproduire une condamnation à demi fataliste et résignée de la guerre, « conséquence nécessaire du capitalisme ». Il importe de rechercher quelles sont en chaque pays les questions irritantes, quelles sont les tendances chauvines que chaque fraction nationale du socialisme doit surveiller et réprimer. Qu’est-ce au juste que le mouvement pangermaniste ? Quel est, à l’égard de la Triple Alliance, le sentiment exact des socialistes italiens, autrichiens et allemands ? Comment socialistes français et socialistes allemands entrevoient-ils la possibilité de régler pacifiquement la question d’Alsace-Lorraine ? Quels sont les efforts que chaque peuple doit tenter pour assurer en lui-même l’esprit de paix, et quelles sont les tentations mauvaises qu’il doit refouler ? Comment préparer le désarmement général ? Comment donner crédit aux institutions d’arbitrage ? Voilà ce qu’il faut étudier à fond. Et si les débats sont précis, substantiels, courageux, si chacun sait prendre des responsabilités définies, la cause de la paix universelle sera puissamment servie par le socialisme international. »

Quelques réalisations existent déjà ; des projets sont encore à l’état de rêves ; tandis que de sérieux dangers menacent la paix.

 

Ébauches

Un service militaire de trois ans est-il nécessaire en France ? La majorité de gauche accepte sa réduction à deux ans et le rend plus égalitaire. Il faudra aller plus loin, et Jaurès estime : « Ce sera à nous, par une propagande incessante, de démontrer au pays que si l’on fait de la caserne autre chose qu’une école, c’est une conception rétrograde, et que si on en fait seulement une école, il est inutile d’y garder les soldats deux ans. » Il faudra en venir au système des milices, de la nation armée, un système nouveau dans lequel les soldats ne seront pas coupés de la vie civile et les officiers ne constitueront pas une caste. Il est étrange, écrit-il dans La Dépêche (27 juin 1902) que les défenseurs d’un pays soient isolés du mouvement de sa vie profonde. Il récuse le raisonnement « un peu sommaire » du spécialiste des questions militaires du quotidien toulousain, selon lequel la défaite des Boers face aux Anglais serait l’échec du système des milices. Ce spécialiste a oublié qu’ils luttaient contre un ennemi largement supérieur et immensément plus riche, et qu’ils lui ont longtemps tenu tête.

D’un autre côté, Jaurès critique aussi l’antimilitarisme simpliste et véhément de Gustave Hervé et la publication par la CGT du Manuel du Soldat encourageant à la désertion. Se refugier à l’étranger pour échapper au service militaire, c’est aussi déserter le camp du socialisme. De plus, l’hostilité à l’égard de l’ensemble des officiers est « imprudente et fausse » ; il ne faut pas imputer à tous les crimes de quelques-uns. Jaurès est déjà en relation avec des officiers de gauche qui vont l’aider de leurs conseils techniques à écrire L’Armée nouvelle en 1910.

Une deuxième politique est à peine esquissée : les tentatives de promouvoir l’arbitrage entre les nations. Trois articles de La Dépêche contiennent de grands éloges des « nobles efforts » en ce sens du sénateur d’Estournelles de Constant. Sa ténacité, ses relations avec de hautes personnalités américaines apportent des germes de paix, et l’idée d’arbitrage, après la conférence de La Haye en 1899, prend de la consistance. Des comités pour l’arbitrage réunissent des parlementaires français et anglais. C’est au cours d’un banquet à Paris, le 26 novembre 1903 que Jaurès termine son discours par une légende, sous forme de toast :

« Il y avait une fois une forêt ensorcelée, farouche, dépouillée et aigüe. Sous l’âpre vent d’hiver, les arbres se froissaient, se heurtaient les uns aux autres avec un bruit de glaives brisés. Enfin, quand après une longue série de nuits glacées et de jours pâles semblables à des nuits, les êtres et les choses ressentirent les premières sollicitations du printemps, les arbres prirent peur de la sève qui remuait en eux. Et à chacun d’eux le génie solitaire et âpre qui vivait sous sa dure écorce disait tout bas, avec un frémissement obscur qui montait des racines profondes : Prends garde ! Si tu te risques le premier aux tentations de la saison nouvelle, si le premier tu développes en feuilles et en fleurs tes bourgeons aigus comme des lances, cette délicate parure sera dévastée par les froissements rudes des arbres plus lents à fleurir. Ainsi, dans la forêt ensorcelée, la réciproque défiance refoulait la sève, et jusque sous les appels du printemps, prolongeait le dur hiver pareil à la mort. Qu’advint-il un jour, et par quel mystère l’ensorcellement funeste fut-il rompu ? Quelque arbre se risqua-t-il le premier, comme ces peupliers d’avril qui jaillissent en une fusée de verdure et donnent au loin le signal du renouveau ? Ou un rayon de soleil plus chaud et plus vif décida-t-il à la fois toutes les sèves ? Mais la forêt éclata tout entière en une magnifique abondance de joie pacifique. Messieurs, si vous me permettez d’ajuster mon toast à ce vieux symbole et de lui donner devant vous, avec vous, la forme antique d’une invocation à la nature ; je bois au vif rayon qui décidera toute la forêt. »

Le rapprochement avec l’Angleterre est d’autant plus remarquable que les relations entre les deux pays ont été tendues, de 1898 à 1902. « Quel gain pour la civilisation et la paix si les deux grandes nations libres donnaient au monde à travers les inévitables complications des intérêts économiques, l’exemple de la loyauté, de l’amicale bonne foi et de l’union ! » Un rapprochement a lieu aussi entre la France et l’Italie, pourtant alliée de l’Allemagne et de l’Autriche-Hongrie. Ainsi, dit Jaurès, s’atténue le caractère offensif de la Triple Alliance, « son arrière-pensée d’hostilité et de défiance contre nous ». Il ajoute : « Cela signifie qu’elle n’est plus un système rigide et clos, qu’elle peut s’ouvrir à un esprit plus large, à une pensée vraiment européenne, et que l’Europe, déjà organisée par la Triple Alliance d’un côté, par l’alliance franco-russe de l’autre, peut se constituer peu à peu en un système définitif d’où toute chance de guerre sera exclue. »

Lors des voyages officiels des chefs d’État, « le décor des fêtes, galas et réceptions, chamarrures et costumes, reste le même ; l’esprit en est autre. Les chefs d’État sont conduits maintenant les uns vers les autres par le profond désir de paix qui émeut les peuples, par le besoin qu’ils éprouvent de l’affirmer. » Cependant, il reste beaucoup à faire.

 

Rêves

Dès sa première intervention devant les députés, le 12 juin 1902, exposant les objectifs des socialistes, Jaurès évoque le désarmement : « Nous sommes à une époque étrange où coïncide avec des excitations chauvines et les griseries impérialistes le désir profond des peuples de réaliser la paix. À coup sûr aucun peuple ne veut désarmer avant les autres et ce serait nous calomnier que de prétendre que nous voulons arracher à la France ses moyens de défense, son armure et son glaive avant qu’un accord international ait préparé le désarmement simultané des peuples de l’Europe. Non ! nous ne voulons pas désarmer la France de la Révolution. Mais le nombre grandit dans chaque pays des hommes qui s’étonnent et se scandalisent de voir l’humanité civilisée constamment exposée à se déchirer les entrailles. Le nombre grandit dans tous les pays des hommes qui s’étonnent et s’affligent de voir consacrer des sommes immenses qui devraient être réclamées par les œuvres sociales, par les œuvres de vie, à des œuvres de mort et de destruction. Quand donc cessera ce scandale de la conscience et de la raison ? Qui sait si les peuples surmenés n’attendent pas qu’un peuple se lève pour tenir avant les autres un langage de paix et de bon sens ? » Comme dans la forêt ensorcelée !

L’article de La Dépêche du 19 juin revient sur le thème, comme en écho : « Le peuple qui donnera pour objet à sa diplomatie, à ses efforts, de rendre possible le désarmement général de l’Europe accablée, et le magnifique essor de justice sociale qui en serait la suite, rendra à l’humanité un service de premier ordre. » Alors, la France ? La droite lui rétorque que ce n’est pas à un pays vaincu de proposer un désarmement général ; mais le vainqueur pourra dire aussi que ce n’est pas à lui, chaque gouvernement trouvera une bonne raison, et rien ne se fera.

Peut-on fonder l’Europe du travail et de la paix ? Saint-Simon l’avait suggéré au début du XIXe siècle. Jaurès présente « la doctrine saint-simonienne et le socialisme » au Trocadéro, le 4 juillet 1903. Après avoir montré que, sans médire de Marx, « de sa grande pensée, de sa grande œuvre », les socialistes français peuvent aussi se référer à des penseurs de leur pays, il termine sur l’espoir de Saint-Simon de voir que « les affaires de l’Europe seront réglées non par un cénacle de diplomates égoïstes et rusés, représentant l’antagonisme des gouvernements et des peuples, mais par un Parlement d’Europe : le premier homme, le premier penseur qui ait prononcé le mot de Parlement d’Europe, c’est un socialiste, citoyens, et vous me permettrez bien de revendiquer ce titre devant vous. »

Une Europe de paix et de démocratie verrait se régler les problèmes des peuples soumis à un conquérant. Ne poursuivons pas le mensonge d’une guerre de revanche pour récupérer l’Alsace-Lorraine : « Écouter toujours « la plainte discrète » des vaincus et leur dire périodiquement qu’on les a entendus, mais ne pas agir, ne pas combattre, leur renvoyer en écho de pathétiques paroles qu’aucun acte ne suit, c’est se jouer d’une douleur que l’on proclame sacrée, c’est profaner des souvenirs que l’on proclame impérissables ; c’est transformer en une parade, tous les jours plus vaine et plus humiliante, la revendication du droit ; c’est substituer le mensonge d’une revanche dont on ne veut pas à la loyauté d’une politique de paix définitive, qui seule permettra le progrès de la démocratie européenne et rendra possibles, sous des formes morales plus que territoriales, les pacifiques réparations. »

« Le jour où un pacte décisif de paix sera conclu entre les peuples européens, le jour où ils se seront donné à eux-mêmes par le désarmement simultané, un gage décisif de sécurité réciproque, ce jour-là, tous les groupes humains, de la Finlande à l’Irlande, de la Pologne à l’Alsace, auront plus de force pour revendiquer leurs droits et pour retrouver le libre jeu de leurs affinités historiques et morales. Ils ne se heurteront plus à la surveillance inquiète et jalouse des nations qui les ont incorporés violemment, ils ne se heurteront plus à la domination des castes militaires ou des aristocraties oppressives ; ils ne seront plus exposés, par le service militaire universel, à devenir dans des guerres impies les instruments de leur vainqueur contre la patrie vaincue d’hier ; ils ne seront plus exposés à voir, dans leurs universités et dans leurs écoles, l’éducation de leurs fils systématiquement déformée par le conquérant qui s’approprie l’histoire et qui la défigure au profit de sa domination. Ainsi la libre et quotidienne communication se rétablira entre eux et tout le génie du peuple dont ils furent arbitrairement séparés, et sous des formes diverses et multiples la substance même de la patrie leur sera restituée. Solution idéaliste, dites-vous. Oui, messieurs, mais dans l’état présent du monde, la seule solution positive et réaliste. »

L’heure semble propice. L’Angleterre vient d’accepter une réforme agraire en Irlande. Les succès du SPD en Allemagne font que l’on peut « écarter la plus horrible hypothèse qu’ait suscitée la conquête, l’idée d’une guerre franco-allemande où les fils de l’Alsace seraient obligés de faire le coup de feu contre la France ». Cependant d’autres risques existent.

 

Dangers

Un des principaux dangers pour la paix internationale est le gouvernement tsariste, à la tête « d’une puissance qui a un sentiment si vif de son intérêt et un sentiment si faible de l’intérêt et du droit des autres ». Il s’illustre en avril 1903 par sa complicité avec les atrocités commises à Kichinev contre la population juive. « Ce qui a provoqué le meurtre, c’est l’esprit systématique de réaction sauvage que le gouvernement russe a déchainé. Le tsarisme, ébranlé et troublé par le mouvement de l’opinion, par les revendications tous les jours plus véhémentes et plus étendues des étudiants et des ouvriers, a encouragé, par calcul politique, le mouvement antisémite. Il y a vu d’abord une diversion. Exaspérer le peuple contre les juifs, c’est détourner sa colère du pouvoir ; c’est lui persuader que ses maux viennent d’ailleurs que de la tyrannie impériale et bureaucratique. Cette extraordinaire tragédie révèle la crise profonde où se débat le tsarisme. Si l’empereur ne renonce pas à la politique de répression, s’il ne concède pas à son peuple les garanties et les libertés nécessaires, il sera réduit à devenir contre une partie de ses sujets, contre les juifs, contre les libéraux, contre les ouvriers socialistes, l’émule du Sultan Rouge. » Si le tsar continue sur cette voie, une révolution se produira en Russie (La Petite République, 6 juin 1903).

Et voilà que la rencontre de l’impérialisme russe et de l’impérialisme japonais en Mandchourie déchaine la guerre qui, pour la première fois dans l’histoire, concerne trois continents, l’Europe et l’Asie, mais aussi l’Amérique, car les États-Unis sont « en émoi ».

L’affrontement russo-japonais pourrait avoir des conséquences directes sur la France qui est l’alliée de la Russie. Comme, d’autre part, l’Angleterre est l’alliée du Japon, il ne faudrait pas que ce conflit lointain entraine une guerre franco-anglaise. Or on ne connait pas avec précision le contenu des traités secrets passés entre le gouvernement de la République et le tsar. Il faudrait bien savoir « si la France sera obligée d’aller dépenser là-bas, à l’extrémité de l’Asie, pour assurer à la Russie la possession du territoire mandchou, son or, son sang, sa force, son crédit. »

« Et puis, on nous raille encore parce que nous avons parlé de désarmement, de désarmement européen, et on nous dit : Mais vous ne voyez donc pas grandir le péril de ces races asiatiques, le péril des races jaunes ? Vous ne voyez pas que le Japon va organiser la Chine et que ces 500 millions d’êtres humains vont devenir un terrible ouragan ? » C’est le fameux thème du péril jaune invoqué en Europe au moment même où les Européens sont en train de dépecer la Chine. Jaurès répond : « Pour nous, socialistes, pour nous hommes, il n’y a ni opposition de races, ni opposition de continents ; mais, partout, sous les climats divers, avec des nuances diverses, des tempéraments physiques différents, partout la même humanité à des degrés divers de développement, mais partout la même humanité qui monte, qui grandit et qui a le droit de monter et de grandir. »

Le péril se manifestera-t-il dans l’ordre économique ? Oui, il est probable que la Chine se mettra à fabriquer des produits qui seront vendus en Europe. Déjà, les capitalistes étrangers y exploitent des mines et y construisent des usines pour profiter des très bas salaires. Mais à mesure que se développera la production, les travailleurs auront des exigences. Quant aux nations européennes, pour se renforcer, elles feraient mieux de se débarrasser du fardeau écrasant des dépenses militaires.

Un autre danger menace les efforts en faveur de la paix : « L’intrigue militaire et coloniale qui veut précipiter la France sur le Maroc est un des plus grands périls qui puissent menacer la République et la France. » Le parti colonial, dirigé par Doumer et Hanotaux, est très puissant au Parlement, il profite de la faiblesse du ministre des Affaires étrangères Delcassé. Sur le terrain, les militaires prennent des initiatives dans le Sud-algérien, aux confins du Maroc. Dès 1903, Jaurès comprend le danger : parti colonial et militaires préparent la conquête par les armes. Si le gouvernement ne reste pas maître de la politique de la France, il sera mis devant le fait accompli, et une telle guerre coûtera cher en argent et en vies humaines, elle sera une « faillite morale » pour la République et laissera de telles rancunes que les Marocains se tourneront vers le fanatisme religieux. Jaurès, qui connait le dossier, rappelle comment un tel mouvement, le régime théocratique du Mahdi au Soudan, a enflammé tout le monde musulman, jusqu’à l’océan Atlantique, comme l’ont montré les rapports d’exploration au Maroc de Charles de Foucauld.

Dans son discours du 20 novembre 1903 à la Chambre, il reconnait que la France a des intérêts au Maroc, pays frontalier de l’Algérie. Il dit même que ces intérêts créent « une sorte de droit ». Il ajoute « que la France a d’autant plus le droit de prolonger sur le Maroc son action économique et morale, qu’en dehors de toute surprise et de toute violence militaire, la civilisation qu’elle représente en Afrique auprès des indigènes est certainement supérieure à l’état présent du régime marocain ». En effet, le gouverneur de l’Algérie, Jonnart, a entrepris une politique favorable aux Arabes : réserves de grains pour éviter les famines ; création d’écoles et d’infirmeries ; encouragement à l’artisanat. Tout cela peut donner « à ce peuple arabe l’impression que la France est un pays de générosité, de justice et de bonté. Cela se dira, cela commence à se dire au Maroc. » Et donc, aux confins de l’Algérie, la France devrait appliquer ces mêmes méthodes dans ses contacts avec les tribus, d’ailleurs mal soumises au sultan.

« Un grand danger », c’est le titre d’un article dans La Dépêche (19 septembre 1903) à propos des manigances du parti colonial au Maroc. « Gare à l’incendie », c’est le titre de l’article du 19 février 1903 à propos de l’agitation des peuples des Balkans. Les rêves de paix, d’arbitrage, de désarmement risquent de n’être que des rêves. L’humanité est-elle maudite, « si pour faire preuve de courage elle est condamnée à tuer éternellement » ?

 

 

Cette expression est extraite du « discours à la jeunesse », prononcé lors de la distribution des prix du lycée d’Albi, le 30 juillet 1903, qui représente assez bien la conclusion de ce chapitre. Jaurès estime qu’il aurait offensé ses jeunes auditeurs s’il avait caché les idées qui sont la lumière de sa vie ; il les engage à les examiner en toute liberté, avec une grande exigence, à regarder l’œuvre accomplie « en un de vos faubourgs », c’est-à-dire la Verrerie ouvrière, une « utopie » qui a triomphé de tous les « lugubres pronostics ». Eh bien, une autre utopie, la paix internationale, pourrait de même un jour devenir réalité : « L’histoire enseigne aux hommes la difficulté des grandes tâches et la lenteur des accomplissements, mais elle justifie l’invincible espoir. » C’est à la nouvelle génération qu’il faut s’adresser : « Il y a vers la paix des tendances si fortes, si profondes, si essentielles, qu’il dépend de vous, par une volonté consciente, délibérée, infatigable, de systématiser ces tendances et de réaliser enfin le paradoxe de la grande paix humaine, comme vos pères ont réalisé le paradoxe de la grande liberté républicaine. »

La fin du discours est bien connue : « L’humanité est maudite, si pour faire preuve de courage elle est condamnée à tuer éternellement. Le courage, aujourd’hui, ce n’est pas de maintenir sur le monde la sombre nuée de la Guerre. Le courage, ce n’est pas de laisser aux mains de la force la solution des conflits que la raison peut résoudre. Le courage, c’est de surveiller exactement sa machine à filer ou à tisser, pour qu’aucun fil ne casse, et de préparer cependant un ordre social plus vaste et plus fraternel où la machine sera la servante commune des travailleurs libérés. Le courage, c’est d’aimer la vie et de regarder la mort d’un regard tranquille ; c’est d’aller à l’idéal et de comprendre le réel ; c’est d’agir et de se donner aux grandes causes sans savoir quelle récompense réserve à notre effort l’univers profond, ni s’il lui réserve une récompense. Le courage, c’est de chercher la vérité et de la dire ; c’est de ne pas subir la loi du mensonge triomphant qui passe, et de ne pas faire écho, de notre âme, de notre bouche et de nos mains aux applaudissements imbéciles et aux huées fanatiques. »

Ce discours est particulièrement important dans une biographie de Jaurès car il avoue à ses jeunes auditeurs : « Je vous ai dit, comme à des hommes, quelques-unes des choses que je portais en moi. » Ajoutons que les mots « homme, humain, humaine » sont répétés un très grand nombre de fois ; le mot « l’humanité » s’y trouve à huit reprises.

Café Jaurès du 18 avril 2017 : « Arrêt sur image »

Les déplacements de Jean JAURES en région lyonnaise


par Catherine MOULIN

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Lorsqu’on évoque les déplacements de Jean Jaurès en région Lyonnaise, on pense au fameux discours de Vaise, prononcé le 25 juillet 1914 dans un quartier populaire de Lyon, parce qu’il s’agit de l’ultime discours prononcé avant son assassinat le 31 juillet.
Mais Jean Jaurès a effectué 33 déplacements dans cette même région entre 1886 et 1914.

3 thèmes articulent cette conférence :

• La périodisation des déplacements de Jaurès.
• Le déroulement de ceux-ci.
• Le regard porté sur Jaurès par la presse locale.

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Entre 1893 et 1900, Jaurès, devenu député socialiste de Carmaux en janvier 1893, vient soutenir des ouvriers en grève dans la Loire. En 1993 et 1894 il soutient les métallurgistes puis les verriers en grève de Rive de Gier ; en 1895, des tisseurs. Il s’agit chaque fois de grèves qui posent le problème fondamental de la reconnaissance du droit syndical par le patronat.
Entre le 24 décembre 1899 et le 7 janvier 1900 Jaurès joue un rôle de premier plan dans le conflit des mineurs de la Loire. Chaque soir il rend compte des négociations aux mineurs.
Entre 1898 et 1900, Jaurès va se poser en Dreyfusard et en défenseur de la laïcité.
Dans le cadre de l’affaire Dreyfus il s’exprime à Lyon le 23 octobre 1898. En 1899, il évoque à 2 reprises l’affaire, à Grenoble en mai et à Valence le 30 octobre.
Au tournant du siècle, il mène la lutte contre le cléricalisme. C’est dans ce contexte qu’il participe à la fête du Denier des écoles de la ville de Lyon en novembre 1900.
Après 1900, le caractère proprement socialiste des déplacements de Jaurès s’affirme : meetings d’ouverture de congrès départementaux ou nationaux (PSF à Saint-Etienne en février 1904 , SFIO en 1909 , toujours à Saint-Etienne , en 1912 à Lyon).
Il intervient également dans des réunions lors des campagnes électorales.
Après 1900 Jaurès est devenu une personnalité politique de premier plan et est parfois reçu en grande pompe par certaines municipalités.

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Jaurès regroupe souvent ses interventions dans le cadre de petites tournées. L’arrivée de Jaurès est parfois très discrète, notamment lors des grèves. Le reste du temps le » protocole d’accueil  » est plus ou moins solennel. Il participe inévitablement à des vins d’honneur et des banquets. Parfois aussi à des cortèges et des manifestations (certaines d’entre elles peuvent être tout à fait spontanées, comme à Lyon le 23 octobre 1898).
Jaurès, passionné d’art et d’histoire s’autorise parfois une escapade récréative et culturelle.
Lors des réunions publiques dans quels lieux Jaurès s’exprime-t-il ? Dans des salles  » polyvalentes « , de concert, de spectacle, voire de sport (le cirque Rancy ou le Palais de Glace). Il s’exprime aussi dans les Bourses du Travail.
A l’exception des réunions de grévistes, les réunions attirent un public hétérogène. Après les chants d’ouverture (Internationale et Carmagnole le plus souvent), l’orateur prend la parole. Il parle entre 3/4 d’heure et 3 heures.

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Dessins et photos sont très rares dans la presse locale. D’où des descriptions dans les articles.
Silhouette et visage sont qualifiés de décevants dans la presse de droite.
L’image d’un comédien, d’un histrion est utilisée tant par la presse de droite que par les Guesdistes.
Sa voix, dans ces journaux, est jugée puissante, mais mauvaise, criarde.
Le style oratoire est aussi critiqué.
Dans la presse de la région lyonnaise qui lui est hostile, il est souvent présenté comme un intrigant, un arriviste, un profiteur de grèves.
Avec l’affaire Dreyfus puis les débuts du journal l’Humanité, l’accusation de corruption s’affirme.
Mais il existe une presse socialiste qui le présente comme un homme aux talents oratoires remarquables.
Certains articles sont empreints d’une véritable ferveur (« L’Eclaireur de Vienne » du 16 septembre 1909).

Les déplacements de Jaurès dans la région lyonnaise furent donc nombreux et reflètent une part importante de son activité politique.

Suit une série de questions-réponses avec l’auditoire qui met fin à ce Café Jaurès.

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Conférence d’Edgar MORIN

Merci aux nombreux amis de Jean Jaurès qui ont accouru jeudi dernier 4 mai à la conférence d’Edgar Morin, dans un amphi Cujas où se pressaient une foule d’étudiants . Soyez remerciés par cette image croquée par l’avisé René. Le sourire d’Edgar, éclairant sa face de vieux chaman, pour évoquer ses années de jeune résistant à Toulouse et Pechbonnieu puis définissant avec des mots simples et précis les enjeux cruciaux de notre monde bouleversé , et dégageant enfin les issues, la catastrophe irrémédiable ou la « voie » d’une société solidaire, attentive à chacun et porteuse d’amour. Edgar n’a pas omis de citer Jaurès, et nous nous en souviendrons pour l’inviter à notre tour.
Quel plaisir, quel réconfort, bien au-delà des sombres nuées d’une actualité heurtée et angoissante, un ciel bleu ! Merci Edgar !

Rémy PECH.