Chapitre XX – Les cloches de Bâle et le Pré-Saint-Gervais – 1912/1913

Journaliste, Jaurès ne peut rester indifférent devant certains événements non politiques, dont il réussit à tirer quelque enseignement. En septembre 1909, il avait salué la traversée de la Manche en avion par Blériot d’un article dans La Dépêche intitulé « Hurrah ! » En ajoutant : « Le progrès des appareils sera peu de chose s’il n’y a pas un progrès des consciences. Et à quoi servirait que l’homme eût des ailes si elles ne faisaient que porter plus haut les rivalités misérables et les guerres fratricides ? »
En janvier 1910, les lecteurs du journal toulousain étaient informés que Paris était pris dans « l’étreinte de la Seine, la gentille couleuvre qui s’est gonflée soudain comme un boa », pour des causes naturelles mais aussi humaines (déboisement excessif). Occasion de parler en faveur d’un système solide d’assurance sociale.
En avril 1912, il écrit dans L’Humanité l’article « Triomphes et revers ». Victoire de la science en astronomie et dans la capacité de lancer sur les mers des monstres de métal comme le Titanic. Celui-ci a fait naufrage dans la nuit du 14 au 15 avril : l’homme ne domptera jamais toutes les forces de la nature. « Mais la gloire de l’homme est de poursuivre sans peur, jusqu’à l’infini, la conquête des choses. Discréditer la science ou la chicaner, ce n’est pas exalter les facultés mystiques de l’âme, c’est les appauvrir au contraire et les égarer. »
En mai 1912, c’est l’hystérie à propos de la bande à Bonnot qui le fait réagir dans L’Humanité : « Je ne sais rien de plus ignominieux que l’exploitation journalistique et politique qui a été faite des crimes des bandits et de la tragique « chasse à l’homme » qui a été menée contre eux. Un immense effort a été conduit pour semer la panique et pour la faire tourner au profit de la réaction. On eût dit vraiment que l’apparition d’une bande de meurtriers opérant en pleine civilisation était une nouveauté affolante. Or, c’est le fait le plus ancien et le plus banal. Et toujours les scélérats, opérant pour satisfaire les appétits les plus bas et les égoïsmes les plus abjects, ont tenté de couvrir leur crime de je ne sais quelle apparence de révolte sociale. C’était pour venger le pauvre peuple des méfaits de la gabelle, des duretés de l’impôt, des rigueurs iniques de la milice, c’était pour échapper à la conscription féroce, c’était pour châtier les révolutionnaires assassins du roi, que les bandits, à les en croire, égorgeaient, pillaient, violaient. »
En même temps, au cours des années 1912-1913, reviennent les constantes de la pensée jaurésienne : nombreux articles en faveur de la représentation proportionnelle et de la moralité politique ; pour l’amélioration de la loi des retraites ouvrières et la défense de l’enseignement laïque ; pour une action convergente du parti socialiste et de la CGT ; pour faire vivre L’Humanité.
Pourtant, le problème principal est celui de la guerre ; le plus grand des combats doit être mené en faveur de la paix. Car la guerre est là, dans les Balkans, aux portes de l’Europe ; elle pourrait recouvrir le continent et lui apporter le désastre. Comment empêcher cela ?

1. La guerre est là

Au cours du XIXe siècle, les populations chrétiennes des Balkans, elles-mêmes très diverses, ont peu à peu échappé à la domination turque, mais l’Empire ottoman est encore présent dans la région. Il est affaibli par l’intervention italienne en Tripolitaine. C’est l’occasion des guerres balkaniques, popularisées en France par les clichés de L’Illustration et les aventures des Pieds Nickelés. Celles-ci, parues dans L’Épatant en 1913 sous le titre « Y a du monde aux Balkans », présentent de façon humoristique les mauvais tours que les trois filous, se prétendant marchands de matériel militaire, infligent successivement aux rois de Monténégro, Serbie, Bulgarie… Une façon de faire oublier le tragique des affrontements.

Les guerres balkaniques
Grèce, Bulgarie, Serbie et Monténégro forment une coalition (avec l’appui secret de la Russie), attaquent la Turquie en octobre 1912 et sont rapidement vainqueurs. L’Empire ottoman ne conserve sur le territoire européen que Constantinople. Au moment du partage du butin, la coalition se disloque. Serbes et Grecs, avec les Roumains, battent les Bulgares, et les Turcs en profitent pour récupérer Andrinople.
Jaurès condamne le règlement des problèmes par la guerre. Il souhaite la formation d’une Confédération balkanique. Avec l’arrivée au pouvoir des Jeunes Turcs, contre le Sultan rouge, les socialistes de la région, peu nombreux certes, avaient proposé cette solution, union douanière et généralisation d’institutions démocratiques. La guerre l’a écartée. Dès le 2 octobre 1912, il prévoit dans L’Humanité le retournement des alliés les uns contre les autres et comment tout cela finira : « Sur la bête déchirée, la meute se déchirera. Et puis les ogres d’Autriche et de Russie se pencheront sur le champ de bataille et ils croqueront la meute avec la bête, le chasseur avec le gibier. » Et en effet (La Dépêche, 30 juillet 1913) : « La guerre, là-bas, renait perpétuellement de ses cendres, je veux dire des cendres à peine refroidies qu’ont laissées sur le sol les incendies partout allumés. À peine les alliés ont-ils cessé de se battre contre la Turquie, ils se battent entre eux. »
Legs de l’histoire, cette guerre est horrible : « Les dures nécessités de la longue résistance à la domination turque ont créé des habitudes funestes, le régime des bandes, la violence sauvage, l’assassinat, un horrible mélange de patriotisme et de brigandage meurtrier » (L’Humanité, 27 août 1913). « Dans une guerre qui a duré à peine un mois, un tiers de l’effectif des armées a été détruit. C’est une proportion sans précédent dans les guerres modernes. C’est la reproduction, en période civilisée, de ces grandes destructions des temps barbares où des armées entières, des peuples entiers disparaissaient. » Sévices de bandes d’assassins, blessés non soignés, famine, choléra : « L’odeur de ce charnier commence à se répandre sur l’Europe. » « Qui peut dire que la guerre universelle ne sortira pas de ce chaos des Balkans ? »
S’il y a des inconscients qui ne veulent pas penser au risque de guerre européenne, l’idée chemine si bien qu’en juin des jeunes filles du village d’Alzonne (entre Carcassonne et Castelnaudary), voient la Vierge Marie, Jeanne d’Arc et Saint Michel dans les branches des arbres au bord du Fresquel. Elles entendent ces hautes personnalités annoncer la guerre prochaine. Grand émoi, la presse s’empare de l’épisode ; de toute la région on afflue, le dimanche, pour essayer de distinguer quelque chose, dans une atmosphère de kermesse. Les autorités catholiques ne reconnaissent pas l’authenticité des apparitions, mais l’important, c’est de souligner cette traduction d’une trop forte tension.

Ce que serait une guerre entre les puissances
« Si tels ont été les désastres de la guerre des Balkans avec un conflit limité, avec un chiffre de cinq cent mille combattants, avec des peuples essentiellement agricoles où la vie économique plus simple se détraque moins aisément, que sera-ce quand des millions et des millions d’hommes, à l’ouest et à l’est de l’Europe, s’entasseront, se heurteront, et quand le mécanisme prodigieux et délicat des civilisations industrielles capitalistes et banquières sera arrêté, brisé ou faussé par une commotion formidable ? Il y aura dans les choses une sauvagerie qui se communiquera aux hommes. Et si la Révolution sociale surgit de ce chaos, au lieu de se produire comme l’expression suprême du progrès, comme un acte supérieur de raison, de justice et de sagesse, elle sera une partie de l’universelle crise mentale, un accès de la fureur contagieuse propagée par les souffrances et les violences de la guerre. »
Les gouvernements essaient de rassurer les esprits mais, demande Jaurès (La Dépêche, 30 novembre 1912), « comment se fait-il que l’Autriche convoque une partie de ses réservistes, que la Russie tâte ses armes, que tous les deux jours des dépêches inquiétantes laissent pressentir un terrible lendemain ? Pour moi, je ne connais pas de plus effroyable condamnation du régime où se débat l’Europe. Ce qu’on regarde unanimement comme criminel et fou, on n’est pas bien sûr au fond que cela ne sera pas. Quelle est donc la force intérieure de désordre, de sauvagerie, de déraison et de crime qui mène aujourd’hui les choses et les hommes pour qu’on ne se sente pas à l’abri du plus monstrueux péril ? »
« L’Europe comprendra-t-elle enfin qu’elle ne peut pas se passer d’une conscience ? » (L’Humanité, 27 août 1913). Regardons les grandes nations européennes : « Malgré leur apparence vigoureuse, malgré leur activité bruyante, malgré leurs prétentions arrogantes, elles subissent toutes un rabougrissement intellectuel et moral qui doit frapper tout esprit sincère. Elles se ruinent ou s’épuisent dans des compétitions absurdes qu’un peu de bon sens suffirait à prévenir. Elles perdent, quand elles parlent de leurs rivales, toute liberté d’esprit. La France débite tant de sottises et l’Allemagne tant d’inepties qu’elles mériteraient de perdre à jamais l’une son renom d’esprit, l’autre son renom de solidité si elles ne pouvaient alléguer comme excuse l’universel obscurcissement de l’intelligence et de la conscience. La façon dont elles se sont disputé les diverses victoires balkaniques est d’un ridicule intense autant que d’une flagrante immoralité. « Ce sont mes canons qui l’ont emporté ; voulez-vous mon adresse ? – Ce sont mes instructeurs qui ont tout fait : donnez-moi gentiment un certificat. » Et pendant ces dialogues et ces controverses, la victoire changeait de camp et l’on se disputait ces victoires nouvelles et contraires. Ô profondeur d’ineptie ! Ô bassesse d’âme ! » (Revue de l’enseignement primaire, 5 octobre 1913).
La France, l’Allemagne… Et la Russie ?

Les intrigues russes
L’objectif russe est Constantinople, et le tsar s’est fait le protecteur intéressé des peuples chrétiens des Balkans. Son rival est l’Empire austro-hongrois allié de l’Allemagne. La France est l’alliée de la Russie et « voilà le peuple de France mené à la guerre la plus sinistre par la chaîne forgée dans l’ombre d’un traité secret, et par les intérêts russes dans les Balkans. » Alors que la France « n’a pas tiré le glaive pour la libération de Strasbourg et de Metz » !
Le diplomate russe Izvolsky, ambassadeur à Paris, sait irriguer la presse. Max Gallo cite un de ses courriers de décembre 1912 : « Je m’efforce d’obtenir l’orientation désirable pour nous dans les cercles gouvernementaux et politiques et je tente en même temps d’agir sur la presse. Dans ce sens, des résultats très remarquables ont été atteints. Je ne me mêle pas directement à la répartition des subsides, mais le partage est entrepris avec le concours des ministres français et a déjà produit l’effet nécessaire. De moi-même j’essaie par mon influence personnelle d’orienter les principaux journaux de Paris, tels que Le Temps, Le Journal des Débats, L’Écho de Paris. » Les fonds russes financent la campagne de presse en faveur de la loi des trois ans de service militaire.
Contre ces manigances, il faut que l’Internationale coordonne les efforts des socialistes de tous les pays en faveur de la paix, qu’elle déploie sur l’Europe et sur le monde « son magnifique drapeau de justice sociale et de paix universelle ».

2. Efforts et limites de l’Internationale

Les cloches de Bâle, c’est le titre d’un roman d’Aragon dans lequel Jaurès apparait. C’est aussi, en novembre 1912, le fond sonore d’un grand moment de l’Internationale socialiste, dans le cadre solennel de la cathédrale.

Le congrès de Bâle
Trois articles de La Dépêche, en novembre 1912, permettent de suivre le projet de l’Internationale. Le 15, en pleine « crise orientale », Jaurès expose la confusion de l’heure : « La situation est terriblement trouble. Il est aussi dangereux en ce moment de propager l’alarme que d’endormir le pays dans une fausse sécurité. Dans le monde parlementaire, selon les vagues échos qui parviennent des sphères officielles, les impressions changent de jour en jour et presque d’heure en heure. Un jour c’est la confiance et la sérénité qui dominent. Le lendemain on suppute avec inquiétude les chances de guerre. Parce que les Serbes exigent un port sur l’Adriatique et parce que l’Autriche-Hongrie s’y oppose, il faudra que des millions d’hommes s’égorgent ? N’y a-t-il donc pas moyen de trouver entre les deux pays une transaction ? » Bien sûr, les Européens ne veulent pas l’extension de la guerre hors des Balkans, mais « on commence à se demander tout bas si à force de se menacer pour se faire peur les gouvernements ne seront pas entrainés dans des conflits qu’ils ne veulent pas. On se demande s’il n’y a pas un peu partout des minorités résolues à tout et qui parviendront à précipiter dans la guerre une Europe incertaine, sans lumière et sans volonté. Que signifient, en France, ces articles des journaux officieux par lesquels on tente de préparer l’opinion à accepter jusqu’au bout, jusqu’à la guerre, les conséquences de la solidarité franco-russe ? »
Il faut avertir les Français ; qu’ils ne se laissent pas abuser par une campagne de presse. Il faut que le prolétariat européen se dresse pour empêcher « une guerre fratricide ». C’est pourquoi, avant le congrès de Bâle, des manifestations dans quelques capitales européennes sont organisées le 17 novembre. L’Allemand Scheidemann vient parler à Paris ; Jaurès parle à Berlin, en allemand. Le jeune philosophe Paul Houlié, ayant obtenu une bourse d’étude en Allemagne, y assiste dans la grande salle des fêtes de la rue Hasenheide archipleine. Il est frappé par la discipline remarquable qui règne : « point d’interruptions à tout propos et hors de propos, point de commentaires entre voisins, point de Chut ! répétés de proche en proche, grossis, dégénérant en tumulte. » Les auditeurs gardent une attention soutenue et une franche sympathie jusqu’à la fin qui provoque des Hoch ! et un tonnerre d’ovations.
L’article du 21 novembre souligne l’importance et l’urgence du congrès des 24 et 25 du mois à Bâle. Celui du 30 en fait le compte rendu : « Dans toutes les délibérations, dans toutes les paroles, dans toutes les pensées de l’Internationale convoquée à Bâle, il y avait une émotion poignante et une sorte de gravité tragique. Ah ! oui, comme le disait Bebel, ces journées resteront inoubliables pour nous tous. Et ce n’est pas seulement à cause du décor saisissant où elles se sont développées. On y a vu clairement que pour tous ceux qui ont le souci de la paix et de la civilisation humaine, l’Internationale du prolétariat socialiste était une grande force morale, le suprême recours et la suprême espérance. Si le gouvernement du canton de Bâle, composé de socialistes, de radicaux et de conservateurs, a décidé à l’unanimité d’envoyer une adresse de sympathie au congrès, ce n’est point par une banale courtoisie ; c’est parce que tous ces hommes ont le sentiment profond que le socialisme international fait à cette heure une œuvre vraiment humaine et que l’universelle solidarité des travailleurs est la force qui s’oppose le plus efficacement au délire des hommes et des choses. De même, si le conseil de fabrique de la cathédrale de Bâle a passé outre aux hésitations premières du pasteur et mis à la disposition des socialistes l’église illustre, où tant de foules humaines ont passé, où tant de peuples et de princes ont crié leur détresse ou leur orgueil, si ces chrétiens ont permis que les rouges drapeaux révolutionnaires pénètrent jusque dans le chœur et que du haut de la chaire retentissent les appels du socialisme, c’est parce qu’ils ont reconnu la noblesse morale de l’effort de paix et de justice que fait l’Internationale. »
Aragon a décrit dans son roman le brouillard sur le Rhin en ces jours d’automne ; le contraste entre le joyeux défilé et le son tragique des cloches, voix d’alarme depuis le Moyen Âge ; les drapeaux s’engouffrant dans le grand portail de la cathédrale, « une immense rose rouge happée par une gueule de géant ». C’est en chaire que Jaurès prononce son beau discours : « Nous avons été reçus dans cette église au son des cloches qui me parut, tout à l’heure, comme un appel à la réconciliation générale. Il me rappela l’inscription que Schiller avait gravée sur sa cloche symbolique : Vivos voco, mortuos plango, fulgura frango ! Vivos voco : j’appelle les vivants pour qu’ils se défendent contre le monstre qui apparait à l’horizon. Mortuos plango : je pleure sur les morts innombrables couchés là-bas vers l’Orient et dont la puanteur arrive jusqu’à nous comme un remords. Fulgura frango : je briserai les foudres de la guerre qui menacent dans les nuées. (Tempête d’applaudissements.) »
Mais, concrètement, que faire si la guerre éclate ? Jaurès admet, dans l’article du 30 novembre : « Il n’est pas possible de donner une réponse d’une certitude mécanique à cette question formidable. Il n’est pas possible de dire d’avance : C’est par tel acte déterminé que dans l’heure trouble de la tempête les prolétaires feront sentir leur force. Mais ce qui est certain, ce qui se dégageait avec une puissance et une évidence irrésistibles de toutes les paroles, de toutes les pensées, de toutes les consciences, c’est que les travailleurs sont résolus à lutter de toute leur énergie, de tout leur désespoir contre l’horreur du crime. C’est que les gouvernements de l’Europe, quels qu’ils soient, ne pourraient pas déchainer impunément la catastrophe. C’est que la guerre créerait partout, au fond de tous les intérêts, au fond de tous les cœurs, au fond de toutes les consciences, une situation révolutionnaire. »
Jaurès veut persuader ; est-il lui-même convaincu que cette menace constitue une véritable arme de dissuasion ? Pour lui, le mieux serait que la propagande pour la paix parvienne « à dissiper le cauchemar et à rouvrir les voies au progrès pacifique et régulier de la race humaine ». Si son expression parait trop optimiste, c’est qu’elle doit l’être pour ne pas désespérer les masses. Mais Harvey Goldberg a montré que Jaurès n’est pas naïf. Il confie à Camille Huysmans, secrétaire de l’Internationale qu’il faut « envisager toutes les éventualités ». Il se demande, aussi, si l’on peut compter sur le parti social-démocrate allemand.

L’attitude ambiguë du SPD
Par son effectif, son organisation et ses succès électoraux, le SPD est une puissance en Allemagne et dans l’Internationale. Mais, remarque Goldberg, « les chefs de la social-démocratie, engoncés dans leur prestige, ayant obtenu toutes les bonnes places qu’ils désiraient, étaient devenus des familiers de la haute société, des étrangers à la révolution. » Et Max Gallo : « Le parti social-démocrate en quelques années s’était transformé. Son organisation s’était bureaucratisée. Avec les succès du parti, on avait vu proliférer les fonctionnaires, les secrétaires. Tout un monde de bureaux, de machines à écrire, de téléphones, donnait une apparence de force. Mais le sociologue Max Weber pouvait à bon droit se demander si, au lieu de conquérir la société et l’État, ce n’était pas ces derniers qui faisaient la conquête de la social-démocratie ! » Certains dirigeants du SPD estiment que l’Allemagne a droit à une place au soleil, ce qui justifie l’impérialisme et les armements. La plupart craignent qu’en cas de guerre une révolte entrainerait la dissolution du parti et l’arrestation des dirigeants, tandis qu’une invasion russe signifierait la fin des avantages sociaux obtenus par les ouvriers.
Le 1er mars 1913, L’Humanité et le Vorwärts publient un texte commun. Dans le quotidien français, toute la une s’ouvre sur un grand titre « Contre les Armements », un sous-titre « Manifeste des partis socialistes allemand et français », et le texte est donné dans les deux langues. C’est une vive protestation contre la politique d’armement qui épuise les peuples, fait négliger « les plus précieuses œuvres de civilisation » et aggrave les défiances réciproques. Les deux peuples veulent la paix, régler les conflits par l’arbitrage, substituer aux armées des milices nationales à objectif strictement défensif, lutter contre le chauvinisme. Ils lancent un cri contre la guerre et la paix armée.
En riposte à ce manifeste, le journal conservateur Le Temps exploite le livre de Charles Andler, professeur à la Sorbonne, publié à la fin de 1912 sous le titre accrocheur et significatif : Le socialisme impérialiste dans l’Allemagne contemporaine. Il en retient notamment cette phrase attribuée à Bebel, dirigeant du SPD : « Le mot d’ordre n’est pas de désarmer. » Or, la phrase exacte est : « Le mot d’ordre, pour l’Europe bourgeoise, n’est pas de désarmer. » Scandalisé par la falsification, Jaurès réplique vertement dans L’Humanité du 5 mars. Il accuse Andler d’avoir commis une faute professionnelle, et d’être « devenu le grand fournisseur de tout le poison qu’on colporte contre nous ; ses boutades inexactes, ses paradoxes et ses citations fausses et tronquées sont devenus la suprême ressource des pires nationalistes ». « Tous ensemble, les uns sans le vouloir, les autres le voulant, ils ont travaillé pour l’Europe bourgeoise et réactionnaire, pour l’Europe militariste et chauvine, pour l’Europe sauvage, imbécile et forcenée. Ils ont épaissi les malentendus qui séparent les peuples. Ils ont essayé de jeter les soupçons entre des fractions du prolétariat qui ne peuvent sauver la civilisation et la paix que par l’action commune. Ils n’y réussiront point, et contre la vérité historique les citations tronquées ne prévaudront pas. Le rayonnement du manifeste socialiste franco-allemand n’en sera pas obscurci. »
Lors de la mort de Bebel, Jaurès salue la mémoire de celui qui souhaitait « l’union de la France et de l’Allemagne dans la démocratie, dans la paix, dans la recherche commune de la justice ». Dans le même article de La Dépêche (22 août 1913), il admet les difficultés rencontrées par le SPD : « Agir sur l’Empire allemand sans courir le risque de s’y absorber, transformer des institutions pesantes et les adapter peu à peu à des buts nouveaux sans se prendre les mains dans ce lourd mécanisme et dans cet engrenage de métal, combiner l’esprit de patience et l’esprit d’action, faire sentir dans la balance des partis le poids de quatre millions de suffrages, sans oublier que le jeu de la balance est faussé par un reste d’absolutisme, c’est une tâche singulièrement complexe. »
Le rapprochement franco-allemand a été une des pensées les plus constantes de Bebel. Si le SPD milite pour une large autonomie de l’Alsace-Lorraine, cela établira un lien moral entre les deux peuples, ce sera un gage de réconciliation.

La question d’Alsace-Lorraine
Pour avancer sur cette question délicate, Jaurès pense qu’il y a deux méthodes à proscrire : pour la France, faire une guerre de revanche ; pour l’Allemagne, chercher à prussianiser l’Alsace. De la guerre, les Alsaciens ne veulent pas, mais « ils entendent garder leur originalité, leur autonomie intellectuelle et morale, la part de culture française qui est entrée dans leur génie ». Ils aspirent à une plus large autonomie. « En Allemagne, la lutte contre l’Alsace-Lorraine serait le signal d’une lutte générale contre la démocratie. Par une dramatique solidarité, le destin du peuple allemand est lié au destin du peuple d’Alsace-Lorraine. Tout ce qu’on enlèvera de liberté à l’Alsace-Lorraine sera enlevé à la liberté de l’Allemagne elle-même. Au contraire, la démocratie allemande et l’autonomie d’Alsace-Lorraine progresseront en même temps et du même pas. » Cette pensée de Jaurès, exprimée ici dans La Dépêche du 22 mai 1912, est reprise à plusieurs occasions.
Même après les incidents de Saverne, provoqués par la grossièreté d’un officier allemand. « Par bonheur, c’est l’esprit de sagesse qui a prévalu des deux côtés », écrit Jaurès dans La Dépêche du 28 novembre 1913. Il en tire une leçon : « Cet incident aura servi seulement à mettre en lumière la pensée des Alsaciens-Lorrains. Elle est complexe et ne se prête pas aux formules sommaires. D’une part ils veulent que la paix soit maintenue. Ils savent que c’est sur eux que tourbillonnerait d’abord la trombe de fer et de feu. Et ils savent aussi quelle responsabilité ils assumeraient s’ils demandaient qu’on déclarât la guerre pour eux. Aussi ils ne cessent de désavouer les boutefeux. Ils répètent à leurs amis de France qu’il leur sera d’autant plus facile de conquérir l’autonomie à laquelle ils aspirent qu’on ne les compromettra pas du dehors par des propos étourdis ou équivoques. Mais en même temps ils ont, devant le vainqueur et sous le régime de la conquête, une admirable fierté et une susceptibilité très vive. Ils se sentent malgré tout rattachés à la France, à sa tradition, à sa pensée, à de nobles et héroïques souvenirs de son histoire par des liens intimes, profonds, indestructibles. »
Lors de l’hommage à Francis de Pressensé, mort le 21 janvier 1914, Jaurès, très ému, revient sur la question qui préoccupait son ami : « À l’heure où Francis de Pressensé meurt, le problème d’Alsace-Lorraine prend précisément la direction qu’il avait voulue et qu’il avait prévue. La lutte n’est plus entre les États mais, dans toute l’Europe, entre la démocratie politique et sociale d’un côté et l’oligarchie rétrograde et militariste de l’autre ; et la démocratie politique et sociale porte dans son sein, non seulement la libération des individus, non seulement la libération des classes, mais la libération de tous les fragments de peuples opprimés par la conquête. Libération pacifique, libération par la montée de la justice générale dans la paix universelle garantie. C’était le rêve de Francis de Pressensé. »
Quant à son article de L’Humanité annonçant la mort de son ami, il se termine par la phrase : « La route est bordée de tombeaux, mais elle mène à la justice. » Pourvu que l’on continue à combattre.

3. Contre la loi des trois ans

L’année 1913 est marquée par la loi rétablissant en France le service militaire de trois ans, en complet désaccord avec les positions de Jaurès, mais en accord avec le nouvel élu à la présidence de la République. Contre le projet, Jaurès combat dans ses journaux et au cours de grandes manifestations dont les plus importantes rassemblent des foules considérables au Pré-Saint-Gervais, en bordure des quartiers populaires de l’est de Paris.

Poincaré président
Jean Jaurès n’a pas grande estime pour Raymond Poincaré. Il a pu constater sa « prudence » coupable lors de l’affaire Dreyfus, sa timidité dans la réforme fiscale, son hostilité au socialisme. En 1910, Poincaré avait affirmé qu’il redoutait « les docteurs insidieux en pacifisme et les conseilleurs de lâcheté ». Jaurès lui avait répondu dans L’Humanité du 20 août. Sommes-nous des lâches parce que nous cherchons à régler les problèmes internationaux sans recours à la guerre ? Et vous ? « À quoi donc avez-vous abouti, ô patriote qualifié, excitateur d’énergie et conseilleur de courage ? Avez-vous donc refait « la patrie totale » dont parlait un jour, en phrases aussi vaines que les vôtres, M. Clemenceau ? C’est le drapeau allemand qui flotte toujours sur Strasbourg et sur Metz. C’est le régime de la conquête allemande qui pèse sur l’Alsace et sur une partie de la Lorraine. Où est donc votre effort de libération ? Douloureuses questions, sans doute, et cruelles, mais qu’on a le droit et le devoir de poser à ceux qui nous accusent parce que nous cherchons une issue, une voie, et que nous ne nous obstinons pas dans l’impasse où ils piétinent misérablement en une immobilité ostentatoire et provocatrice. À moins de vouloir nourrir notre pays de mensonges, il faut bien avouer que ces quarante années écoulées n’ont pas servi la cause de la revanche. » Il termine l’article sur ces mots qui rappellent le discours à la jeunesse d’Albi : « Le vrai courage : celui de voir la vérité et de la dire. »
Président du Conseil des ministres en août 1912, en visite en Russie, Poincaré s’était grisé de prestige et avait assuré le gouvernement tsariste que la France honorerait ses engagements et accroîtrait son potentiel militaire. Harvey Goldberg ajoute : « La paix de l’Europe était noyée sous des flots de vodka. » De retour, Poincaré avait affirmé dans un discours public, le 27 octobre : « La France doit agir comme une nation qui ne cherche pas la guerre mais qui ne la redoute pas. » Et les banques françaises de faire de juteuses opérations avec la Russie.
Lors de l’élection présidentielle de 1913, la mésentente entre radicaux et socialistes, les combines des premiers pour éliminer Léon Bourgeois et choisir un homme sans charisme (Jules Pams, adversaire résolu de la représentation proportionnelle), favorisent l’élection du « modéré » Raymond Poincaré. Jaurès pense que la réaction veut se servir de Poincaré pour reprendre le contrôle de l’armée et de la diplomatie et pour exclure toute réforme : « Elle espère encore que toute vigoureuse revendication populaire pour les réformes sera dénoncée et discréditée comme une agitation brouillonne qui, en opposant les intérêts, affaiblit la nation. C’est, sous une autre forme et par d’autres procédés, l’exploitation du patriotisme qui recommence. »
Dans L’Humanité, le 17 février, il invite Poincaré à se méfier des applaudissements : « Beaucoup de ceux qui l’aiment s’aiment en lui. Ils veulent donner à sa présidence quelque chose de monarchique, et faire chanter dans sa popularité soudaine, comme dans une trompette neuve, leur nationalisme qui s’essoufflait en des clairons fêlés. Saura-t-il se souvenir à temps, lui « le Lorrain », que si la Lorraine est éprise d’indépendance et d’honneur, elle veut profondément et sincèrement la paix, qu’elle considère les chauvins brouillons et stupides comme ses pires ennemis ? Osera-t-il dire assez tôt et assez haut pour être entendu de ceux qui demain crieront sa gloire qu’il ne veut pas que sa présidence soit le septennat de la réaction et de la guerre ? » Poincaré est bien l’homme de la loi des trois ans.

Les arguments de Jaurès
Contre l’allongement du service militaire, la pensée de Jaurès est claire depuis longtemps. L’actualité le conduit à l’exposer encore (jusqu’à l’épuisement, disent Gilles Candar et Vincent Duclert). Du 28 février au 23 juillet 1913, ses quatorze articles dans La Dépêche portent sur le projet de loi ; d’autres, en fin d’année, sur les difficultés d’application de la loi.
Celui du 28 février résume l’argumentation : « Ceux qui croient trouver le remède dans le retour au service de trois ans sont des insensés. Il n’y aura pas un soldat éduqué de plus. Et ce sera un désastre social et militaire. Socialement, le service de trois ans pour tous sera une charge sensible pour le travail national, une aggravation annuelle d’impôts de près de trois cents millions ; il sera un ajournement du travail utile, un retard des mariages, une diminution des naissances, un affaiblissement de la vitalité nationale. Et, militairement, il surchargera la vie de caserne de longs mois stériles et fastidieux, où le soldat, contraint de recommencer toujours les mêmes exercices, se dégoûtera de la défense nationale. » La loi des trois ans serait inutile, coûteuse et dangereuse parce qu’elle laisserait entendre que la France a des intentions belliqueuses en participant à la course aux armements.
En mai, le gouvernement ayant interdit le traditionnel cortège au mur des Fédérés, une grande manifestation contre le projet de loi et pour la paix est organisée le 25 au Pré-Saint-Gervais. En juin, commence l’examen du projet de loi à la Chambre ; il est voté le 19 juillet par 358 voix contre 204 ; le Sénat l’entérine par 244 contre 36 dès le 7 août. « Le Sénat rompt avec sa lenteur traditionnelle », notent Candar et Duclert.
La séance du 5 juillet à la Chambre est particulièrement violente, nouvel affrontement entre Jaurès et Barthou. Celui-ci accuse les socialistes et les syndicalistes de provoquer le désordre dans le pays et le député de droite Émile Driant invective Jaurès : « Le responsable, c’est vous ! » Réponse immédiate : « Je ne dirai pas que cette parole me fait honneur, car je ne vais même pas chercher la mesure de moi-même dans les haines et les violences de l’ennemi. Mais, si j’avais parfois la tentation de mesurer ma valeur propre et les services qu’en une vie de dévouement et de combat j’ai pu rendre à mon parti et à la République ; si j’avais la tentation de les mesurer à la violence des haines permanentes que j’inspire aux réacteurs, je commettrais sans doute le péché d’orgueil. » Rappelons ici que Driant est ce romancier prolifique qui signe ses livres du pseudonyme « capitaine Danrit ». Après avoir imaginé avec force détail en 1898 la guerre victorieuse de la France contre l’Angleterre, le voici revenu, actualité oblige, au chauvinisme antiallemand.
S’adressant à l’ensemble des réacteurs, ou réactionnaires, Jaurès, qui a lu leur presse, déclare : « Vous avez essayé de faire disparaitre la Terreur blanche dans la Terreur rouge, et maintenant vous parlez de la violence de quelques syndiqués ou de quelques socialistes, et dans vos journaux, dans vos articles, chez ceux qui vous soutiennent, il y a contre nous, vous m’entendez, un perpétuel appel à l’assassinat.

Lors de la grande manifestation au Pré-Saint-Gervais,

Jaurès parle contre la guerre.

Manifestation grandiose au Pré-Saint-Gervais, le 13 juillet. L’Humanité du lendemain la décrit sous le titre « Nouvelle affirmation du peuple de Paris », avec comme illustration une photo de Jaurès en train de haranguer la foule, sous le drapeau rouge déployé, et un article enthousiaste du directeur du quotidien : « C’était une masse qui se pressait hier au Pré-Saint-Gervais, et c’était en même temps une élite. Car tout ce peuple ouvrier et socialiste manifestait à la fois une grande générosité d’esprit et d’âme, et l’intelligence la plus vive, la connaissance la plus fine du problème politique. »
La loi des trois ans votée en urgence, on s’aperçoit alors des difficultés d’application. Il faudrait construire de nouvelles casernes. « On se débrouillera » : Jaurès livre un article paru dans La Dépêche du 10 octobre sous ce titre ironique. On n’a rien prévu, tout se fait dans « une improvisation fébrile et étourdie ». Tout cela provient d’une loi misérable et routinière, « celle qui exigeait le moindre effort de pensée et de volonté ». Autre formule de Jaurès : la loi des trois ans est la solution « qui coûtait le moins de pensées et le plus de millions ».
Avec du recul, l’erreur commise apparait énorme. Même des partisans de la loi la critiquent : Clemenceau démontre « que nous sommes plus faibles maintenant, par l’accumulation des classes non instruites, que nous ne l’étions avant le vote de la loi ». Jaurès : « Avec du sang-froid, de la méthode, de l’esprit de suite, on pouvait, en s’appuyant sur la loi de deux ans, compléter scientifiquement la défense du pays. On a préféré entrer dans les vues de la réaction. On a affolé le pays en lui disant que l’invasion était aux portes, et qu’on ne pouvait la prévenir que par trois années de caserne. Et comme on n’avait rien prévu, rien préparé, il a fallu, après avoir bâclé la loi, bâcler les moyens d’application de la loi. De là le gaspillage et le désordre. » Il cite des documents montrant que les visites de députés dans les casernes sont préparées « à la Potemkine ».
De plus, des incidents éclatent, provoqués par la volonté de maintenir la classe 1910 pour une année de plus. Jaurès conclut sur « la funeste politique de réaction et d’imbécillité militaire qui se développe depuis des années et qui s’est épanouie monstrueusement dans la loi de trois ans ».

Retour sur les fondamentaux
La conception de la défense nationale exposée dans L’armée nouvelle doit être rappelée en ces moments de tension et d’affolement. Jaurès le fait en particulier dans une série d’articles donnés à La Dépêche. Il est indispensable que la France ait une politique de paix (13 mai 1912) : « La question de l’organisation de la défense nationale dans une démocratie moderne n’est pas seulement une question technique, c’est aussi, c’est surtout une question morale et sociale. Il faut que la guerre apparaisse vraiment nécessaire et juste, qu’elle ne soit ni un caprice dynastique, ni une aventure financière, ni une combinaison capitaliste, mais l’effort légitime et sacré d’un peuple qui, voulant la paix, offrant la paix, proposant les solutions arbitrales, est réduit par la brutalité des forces du dehors, à protéger son indépendance et sa vie. » Il faut que la France « apprenne à se méfier de ceux qui la mènent en flattant ses passions chauvines, qui intéressent sa vanité de leurs opérations de finance ou de leurs calculs d’ambition, et qui dénoncent comme des traitres, comme de mauvais Français, les hommes qui croient que le respect du droit des peuples et des engagements internationaux est aujourd’hui la plus sûre des politiques » (29 août).
Il revient sur l’emploi des réserves : « Le salut ne peut être que dans un immense effort pour mieux encadrer et pour mobiliser plus rapidement la masse des citoyens soldats, les deux millions d’hommes qui sont la force de la patrie. Et encore une fois, le vrai péril, le vrai crime de la loi de trois ans c’est qu’elle va détourner la France de l’effort utile, de l’effort nécessaire. La vérité est, vérité terrible, que nos grands chefs n’ont pas encore pris leur parti de la nation armée. Ils ne croient qu’à l’armée de métier, à l’armée de caserne, avec un service très long » (30 mars 1913). Interrogé par la commission de l’armée, le général en chef Joffre répond que, pour redonner cohésion et habitude militaire aux réserves, il faudrait un mois ou un mois et demi, « et pendant ce temps la partie sera finie ». Nous connaissons aujourd’hui l’ineptie de cette conception ; en 1913, Jaurès en comprend la bêtise parce qu’il a beaucoup étudié, et il conclut : « Ces paroles ont retenti en moi comme une annonce de désastre. »
Constatant que l’Allemagne a l’intention d’utiliser largement les réserves, l’article du 2 mai se réfère aux ouvrages militaires d’Ardant du Picq sur le groupe primaire et reconnait l’importance de se trouver sous le regard des autres, ce qui sera bien illustré par la guerre de 1914-1918. Le recrutement régional, « en groupant dans la même unité de combat, dans la même section, des hommes qui se connaissent, qui ne peuvent, sans un suicide moral, déserter leur devoir et abdiquer leur dignité à côté de camarades qu’ils retrouveront – si la mort ne les a pas élus – au village ou à l’atelier, porte au maximum l’esprit de fierté et de courage, le respect de soi-même devant le danger. »
Autre anticipation sur la guerre de 1914, l’affirmation que la doctrine de l’offensive à tout prix est une formule dogmatique (18 septembre) : « Un commandant d’armée serait déshonoré s’il ne proclamait pas a priori, quels que soient les événements, quelles que soient les circonstances, qu’il va pratiquer l’offensive. S’enfermer mécaniquement d’avance dans une formule de manœuvre, sans tenir compte des faits, c’est un dangereux enfantillage. »
Il faut combattre pour la paix contre les fauteurs de guerre, pour la démocratie contre la réaction, pour le prolétariat contre les exploiteurs, mais aussi pour la science et la raison contre les nouvelles philosophies à la mode qui exaltent l’instinct, le goût de la violence, l’acceptation de la guerre comme un sport viril. Dans son hommage à Francis de Pressensé, Jaurès invite les jeunes du Quartier latin à se méfier de ceux qui « conseillent, sous le nom de philosophie de l’instinct ou de l’intuition, l’abdication de l’intelligence. »
Expression déjà contenue dans l’article sur le Titanic : « La foi dans la raison, le besoin de la pensée claire sont une partie nécessaire de cette action que les prétendus interprètes des générations nouvelles confondraient volontiers avec l’abdication de l’intelligence. » Sont visés Barrès, son adversaire au Parlement, Bergson, son ancien condisciple à l’ENS, Péguy, son camarade de combat dans l’Affaire, mais qui a évolué vers le nationalisme. Ainsi que les deux auteurs réactionnaires de l’essai signé Agathon sur Les jeunes gens d’aujourd’hui, catégorie en fait limitée aux nationalistes prêts à une guerre qui serait « du sport pour de vrai » et donnerait du goût à la vie, voulant revenir à l’atmosphère héroïque du roman national. Cette enquête n’a rien de scientifique et ne tient compte ni des jeunes ouvriers ou paysans, ni des intellectuels de gauche. La guerre, déclenchée juste après l’assassinat de Jaurès, va apporter à la plupart des jeunes hommes une expérience autrement sérieuse et tragique.

Arrêt sur images : Café Jaurès du 28 juin 2017

    L’Espagne :

  Son histoire : du Franquisme à la Démocratie.

Sa vie Sociale.

Son actualité Politique.

Lors de ce café Jaurès exceptionnel , Bartolomé Bennassar , Annie Thomas et Michel Bertrand ont successivement pris la parole . Rémy Pech, Président de séance …

En tout premier lieu Bartolomé Bennassar qui a évoqué la transition faisant suite au décès de Franco en 1975 . Cette transition a été menée sans erreurs graves . Et pourtant , il suffisait de lire la presse étrangère pour constater que le nouveau régime n’était pas crédité de grandes chances de réussite . . . Il s’agissait d’aller à la loi par la loi , le nouveau régime favorisant le vivre ensemble . Adolfo Suarez , ancien ministre de Franco , a bien compris que pour réussir il fallait aller doucement et que pour élaborer la Constitution ( de 1978 ) il fallait choisir avec soin les personnes qui en seraient chargées ; des personnes qui n’avaient pas forcément d’atomes crochus mais qui avaient compris qu’elles ne pouvaient pas échouer , pour l’avenir de l’Espagne . Cette Constitution ( acceptée par 80% de la population ) est toujours en vigueur . Elle présente cependant un problème de taille , l’impossibilité d’être amendée . Cette Constitution a permis à l’Espagne de vivre relativement en paix jusqu’à nos jours .

 

Annie Thomas a quant à elle traité du volet social et de la situation actuelle de l’Espagne .

L’adhésion de L’Espagne à l’Union Européenne lui a procuré des fonds importants . Mais le  » miracle  » économique espagnol a été mis à mal par la crise économique de 2008 et par une crise espagnole propre ( il y a eu des formes d’utilisation de l’argent  » facile  » qui ont mis les Espagnols en danger .)

En 2017 , on note un taux de chômage de 18% . La situation est beaucoup plus difficile qu’en France : 1 jeune sur 2 n’a pas d’emploi , 1 chômeur sur 3 n’a plus de prestations sociales , 1 million de foyers a tous ses membres au chômage et 50% des chômeurs sont des chômeurs de longue durée . Le rythme des licenciements se maintient à un niveau élevé et les nouveaux contrats sont essentiellement des CDD et de l’intérim .

Le système de santé n’a pas échappé aux coupes budgétaires : pas de travail , pas de couverture sociale .

Depuis 2009  , 1 million de jeunes Espagnols très qualifiés ont quitté leur pays .

La situation démographique est inquiétante , la population baisse depuis 2015 .

Les défis majeurs sont à présent la lutte contre la pauvreté et la lutte contre les inégalités .

 

Michel Bertrand enfin , nous a fait part des 2 préoccupations essentielles des Espagnols , à savoir le chômage et la corruption .

La corruption est un phénomène généralisé qui touche tous les partis sans exception et toutes les catégories sociales . Contre cette corruption , pas de manifestations sociales , pas de traductions politiques . Il y a eu cependant un changement au cours de ces dernières années . La violence de la crise de 2008 a provoqué un rejet de la classe politique : mai 2011 , apparition des  » Indignés  » ; janvier 2014 , naissance de  » Podemos  » qui rencontre un grand succès et emporte plusieurs grandes villes aux municipales . Mais aucun parti n’a la majorité aux élections législatives et 4 partis existent sans alliance possible .

Reste à signaler la question Catalane . En 2006 , accord sur la réforme du statut de la Catalogne . Mais en 2010 , le tribunal constitutionnel juge cet accord inconstitutionnel .

A l’heure actuelle il existe en Catalogne une véritable haine de Madrid . Un projet de référendum est en cours ( prévu pour le 4 octobre 2017 ) . La question posée est à peu près la suivante : voulez-vous que la Catalogne devienne une République et un état indépendants ? Mais le référendum est anticonstitutionnel !

La situation est comparable à 2 trains à grande vitesse qui foncent l’un vers l’autre .

 

La parole est ensuite donnée à l’assistance ( nombreuse ) et les intervenants se prêtent à une série de questions-réponses .

C’est donc à un café Jaurès de très haute tenue que nous avons pu participer pour clore cette année .

Rendez-vous en septembre et bonnes vacances à tous .

 

 

Chapitre XIX « L’organisation Socialiste de la France » 1909 – 1912

Député sans interruption depuis 1902, Jaurès affronte les législatives de 1910 contre un candidat de droite et un radical, le marquis de Solages ayant abandonné. Au premier tour, le socialiste n’obtient que 5963 voix (500 de moins qu’en 1906) contre 6274 à ses deux adversaires réunis. En cette période de tension entre les partis de gauche, le désistement se fait mal entre le radical et le socialiste : le candidat de droite ratisse 2500 voix ; Jaurès seulement 485, juste assez pour être élu au second tour. C’est encore Carmaux qui lui donne la victoire. Max Assié cite un discours de Jaurès à la foire de Valdériès en septembre 1909, dans lequel il confie qu’il a rêvé de conquérir le canton le plus réfractaire de la circonscription. Le rêve ne se réalise pas (en 1914 non plus). Toutefois, son parti progresse et, lors du banquet démocratique à l’hôtel Malfettes à Pampelonne, en septembre 1910, il peut féliciter des élus locaux socialistes appartenant à la paysannerie.
Dans le Tarn, Xavier Reille est battu à Castres ; son frère Amédée est réélu à Mazamet avec un score plus faible qu’en 1906. La famille, qui comptait trois députés en 1898, n’en conserve qu’un. Au plan national, comme l’avait prévu Jaurès, les radicaux au programme incertain perdent une vingtaine de sièges au profit des socialistes. « Ceux-là seuls peuvent nous railler de la lenteur de nos progrès qui s’imaginent que nous concevons la transformation sociale comme une explosion soudaine et volcanique », écrit Jaurès dans La Dépêche.
Autant que lors des législatures précédentes, il est accaparé par les besognes quotidiennes. Le 10 octobre 1907, il avait noté dans La Dépêche : « J’ose à peine parler encore du plan d’organisation socialiste que je veux soumettre à l’étude du Parlement : car ma vie surchargée et dispersée m’a obligé, bien malgré moi, à en ajourner le dépôt au-delà du terme que j’avais prévu. Mais je ne renonce pas à mon dessein. » En 1910, 1911 et 1912, il trouve le temps de livrer au public un premier volet de cette « organisation socialiste de la France », qui concerne l’armée et la défense ; ce sont aussi les grands discours sur l’enseignement laïque et sur la politique coloniale, et de nombreux articles sur la question sociale. C’est enfin, lors de sa tournée de conférences en Amérique latine, l’occasion de montrer le caractère universel du socialisme.

1. L’armée nouvelle

Sous ce titre, le livre de Jaurès est d’abord l’exposé des motifs d’une proposition de loi, en annexe du PV de séance du 14 novembre 1910 de la Chambre des députés. L’ouvrage, plusieurs fois réédité depuis 1911, repose sur une abondante documentation accumulée au cours de sa carrière.

L’aboutissement d’une longue réflexion
Dès le 26 mars 1887, son dixième article dans La Dépêche avait pour titre : « Les écoles militaires ». Il affirmait le principe selon lequel, pour ne pas être « un instrument inerte aux mains d’un despote hasardeux », l’armée devait refléter le régime politique et moral de la nation, la République. Cependant, il fallait éviter l’égalitarisme dans la formation des officiers car le nivellement se ferait par le bas. Cette position est développée dans le livre de 1911.
Avant même l’affaire Dreyfus, Jaurès avait perçu l’esprit de caste (21 août 1890) : « On peut se frotter d’un peu de mathématiques, de géographie et d’allemand, sans perdre pour cela les préjugés de famille et les partis pris frivoles. Il est difficile, au contraire, d’entrer en contact par un âpre effort d’esprit avec les difficultés de la haute science sans dépouiller les niaiseries et les petitesses de l’esprit de caste et de réaction. » L’Affaire a montré que cet esprit posait problème. Au procès de Rennes, il a observé « tout ce que peuvent suggérer de ruses, d’interprétations sophistiques, de déductions forcées mais spécieuses, de rouerie avocassière ou politicienne, l’esprit de corporation le plus étroit, l’orgueil professionnel le plus misérable ».
Jaurès et ses amis officiers, parmi lesquels le capitaine Gérard, se sont renseignés sur la guerre des Boers et le conflit russo-japonais. Ils connaissent la puissance de feu des armes modernes ; ils ont vu « une armée de civils », adeptes de la défensive, tenir tête à des forces largement supérieures. Il a rédigé un livre sur la guerre franco-allemande de 1870, en réfléchissant sur deux aspects qui pourraient revenir d’actualité : par quels mécanismes a-t-on basculé de la paix dans la guerre ? l’armée française était-elle prête ?
Le 13 février 1909, l’article de La Dépêche porte le titre du livre en préparation : « L’armée nouvelle ». Il y rappelle les mérites du général André qui cherchait à ranimer la confiance des officiers républicains. L’objectif reste de rapprocher l’armée de la nation, de faire tomber les murailles qui séparent les officiers de la démocratie, d’aller vers l’utilisation des réserves, de fondre les écoles militaires dans les universités. « Je suis convaincu que la patrie perd en force défensive tout ce que l’armée perd en liberté populaire et républicaine. Nous voulons, en harmonisant l’institution militaire et la démocratie, porter au plus haut la force défensive de la France, porter au plus haut dans l’armée, comme dans la nation, la vie de la conscience et de l’esprit. »
Cette idée fondamentale est reprise et rattachée à la politique sociale dès la première page du livre : « Pour hâter, pour accomplir son évolution vers l’entière justice sociale, pour instaurer et même préparer librement un ordre nouveau où le travail sera organisé et souverain, la France a besoin avant tout de paix et de sécurité. Il faut écarter d’elle la sinistre diversion des aventures extérieures ; il faut écarter d’elle la menace des violences étrangères. Le premier problème qui s’impose donc à un grand parti de transformation sociale qui est résolu à aboutir, c’est celui-ci : Comment porter au plus haut, pour la France et pour le monde incertain dont elle est enveloppée, les chances de paix ? Et si, malgré son effort et sa volonté de paix, elle est attaquée, comment porter au plus haut les chances de salut, les moyens de victoire ? »

Partir du réel
Vouloir transformer l’armée d’une grande puissance européenne en milices pourrait être taxé d’utopie. Mais l’armée française doit être une armée nationale. Le livre répond aux politiciens qui veulent allonger la durée du service militaire pour disposer de davantage d’hommes en caserne. Or, même deux ans ne sont pas nécessaires pour former des soldats. Il faut que les jeunes soient bien préparés par « des exercices fortifiants, des jeux virils », une combinaison « de la pratique des sports modernes avec celle des anciens jeux que l’Angleterre ressuscite en ce moment dans ses campagnes, dans ses vastes prairies ombragées de haies touffues » [ici, Rémy Pech regrette que le mot « rugby » ne soit pas prononcé]. L’encasernement ne doit durer que quelques mois ; au-delà, cela ne produit que de la démoralisation. Les évolutions doivent avoir lieu sur le terrain réel et non dans la cour de caserne.
« Au fond de notre système militaire, il y a un préjugé persistant qui en limite la force, c’est que la nation ne puisse compter que sur la partie encasernée de l’armée. Pourquoi appeler « armée active » le rassemblement des soldats groupés à la caserne et donner le nom distant et atténué de « réserve », un nom de second plan, à cette masse de soldats exercés qui sont rentrés dans la vie civile, mais qui seront appelés au jour de la mobilisation et qui, dans un système authentique et vrai de nation armée, formeraient la véritable armée active, la grande masse organisée pour le combat ? »
La France doit mener une politique de paix et annoncer qu’elle accepte l’arbitrage en cas de conflit. Dans ces conditions, la nation armée se lèverait en cas d’agression ; une telle perspective ferait réfléchir l’ennemi. Cette conception s’oppose aux théories « offensivistes » de l’État-major et à l’idée que la guerre serait courte, terminée au premier choc : « Même après une grave et cruelle défaite, même après le désastre de sa meilleure armée, un pays qui ne veut pas mourir n’est point perdu. Il subsiste encore dans la nation bien des ressources pour un grand effort renouvelé et pour cette résistance tenace, infatigable, disciplinée, qui lasse enfin l’envahisseur obligé de se répandre et par là de s’affaiblir. » Ces idées furent exposées en 1870 par Rossel, et c’est sous ce nom que le capitaine Gérard tenait la chronique militaire dans L’Humanité.
Jaurès refuse les dogmes, les théories préalables, l’emprunt au passé de « moules tout faits ». Sur le terrain de combat, dit-il, pas de place pour « l’automatisme de quelques gestes » appris à la caserne. Ayant vraisemblablement lu le général Percin (autre officier de gauche), il préconise la liaison des armes, artillerie et infanterie.
On a constaté dans le projet une lacune étonnante pour un homme qui a trois amiraux dans sa famille : il ne parle pas de la marine. Mais c’est bien parce qu’il connait la doctrine de l’État-major de Berlin. En cas de guerre, là, maintenant, avant la mise en place du système socialiste, il faut s’attendre à une invasion terrestre allemande, contre laquelle la défense doit être organisée avec le maximum d’efficacité.
Jaurès est bien placé pour connaitre les positions antimilitaristes de Gustave Hervé et de la CGT, ainsi que la répulsion de la classe ouvrière pour l’armée qui intervient dans les grèves et qui tue. Il faut que le prolétariat accepte le système de l’armée nouvelle, qu’il lui fournisse des cadres. Jaurès critique vertement la formule de Marx : « Les prolétaires n’ont pas de patrie » ; en même temps, il admet que, si régnait la justice sociale, la reconnaissance de la patrie serait plus facile. Il ajoute : « Dès aujourd’hui, parce qu’ils peuvent lutter dans la patrie pour la transformer selon une idée plus haute, ils ne sont pas extérieurs à la patrie. Ils sont en elle parce qu’ils agissent sur elle. »
Développant les idées émises en 1887, Jaurès consacre deux chapitres à la formation des cadres. Comme les soldats, les officiers doivent participer à la vie commune. Certains seront des professionnels « dont la France exigera le plus haut degré possible de culture générale et technique ». Ils seront formés dans les universités, au milieu des jeunes gens se destinant à des carrières civiles. Ils y forgeront leur esprit critique, ils s’affranchiront de leurs préjugés, ils entreront « en contact avec tout l’esprit de leur temps et de leur pays » et ils s’assimileront « les audaces illimitées de la science et de la démocratie qui élargiront les méthodes de guerre et les plans de combat ».

Début des notes prises par Jaurès pour préparer son discours de janvier 1910 “pour la laïque”. “Comment se résoudra le conflit – petites recettes ? ou écoles séparées ? Non, le mouvement de la vie”

2. Pour la laïque

Comme dans le cas de l’organisation militaire, la question de l’enseignement est développée par Jaurès dans un texte principal, le discours de janvier 1910 à la Chambre, qui reprend des idées exposées précédemment et qui fournit de la matière à des articles. Une fois de plus, le résumé qui suit est insuffisant à montrer toutes les facettes de la démonstration. Il faudrait aussi pouvoir imaginer l’orateur épuisé, le 21 janvier, demandant un report : « Messieurs, j’ai trop présumé de mes forces » ; entendre ses contradicteurs et ses réponses érudites ; sourire avec les députés à un trait d’humour (Jaurès attaquant l’Église en disant « mon archevêque » à propos de celui d’Albi).

Combats
En août et octobre 1909, l’épiscopat français a dénoncé le rôle de l’État dans l’enseignement, qui menacerait les fondements de la société, position partagée par les députés siégeant à droite. Contre la laïcité, dit Jaurès, se dresse la puissance encore considérable de l’Église, une force du passé qui a traversé les siècles. À ceux qui, comme Barrès, invitent à revenir vers le passé, il répond : « Nous aussi, messieurs, nous avons le culte du passé. Mais la vraie manière de l’honorer ou de le respecter, ce n’est pas de se tourner vers les siècles éteints pour contempler une longue chaîne de fantômes : le vrai moyen de respecter le passé, c’est de continuer, vers l’avenir, l’œuvre des forces vives qui, dans le passé, travaillaient. Ceux qui ont lutté dans les siècles disparus, à quelque parti, à quelque religion, à quelque doctrine qu’ils aient appartenu, mais par cela seul qu’ils étaient des hommes qui pensaient, qui désiraient, qui souffraient, qui cherchaient une issue, ils ont tous été, même ceux qui, dans les batailles d’alors, pouvaient paraitre des conservateurs, ils ont tous été, par la puissance invincible de la vie, des forces de mouvement, d’impulsion, de transformation, et c’est nous qui recueillons ces frémissements, ces tressaillements, ces mouvements, c’est nous qui sommes fidèles à toute cette action du passé, comme c’est en allant vers la mer que le fleuve est fidèle à la source. Messieurs, oui, nous avons, nous aussi, le culte du passé. Ce n’est pas en vain que tous les foyers des générations humaines ont flambé, ont rayonné ; mais c’est nous, parce que nous marchons, parce que nous luttons pour un idéal nouveau, c’est nous qui sommes les vrais héritiers du foyer des aïeux ; nous en avons pris la flamme, vous n’en avez gardé que la cendre. »
Il montre que l’Église a été obligée de transiger au cours de l’histoire. Aujourd’hui, quelle attitude va-t-elle adopter ? S’immobiliser et devenir une force rétrograde ? Alors elle périra. Si elle accepte de rejeter « les vieilles maximes étroites d’intolérance ou de caprice », alors « elle ne pourra plus rien trouver dans l’enseignement laïque et rationnel de nos écoles dont elle ait le droit de dire que c’est une offense pour la conscience des croyants ».
Face à l’intransigeance catholique, sommes-nous un parti de sectaires ? Non, répond Jaurès en allant au-delà du mot « tolérance » : « Nous n’avons pas de la tolérance, mais nous avons, à l’égard de toutes les doctrines, le respect de la personnalité humaine et de l’esprit qui s’y développe. »

Manuels et programmes
Jaurès, qui ne parle jamais sans s’être bien documenté, examine les manuels des écoles catholiques et les compare à ceux de l’école laïque. Dans aucun de ces derniers, dit-il, « je n’ai trouvé, sur aucune des époques de l’histoire de France, sur aucune de nos institutions, sur aucun de nos grands hommes, le parti pris de destruction totale, de dénigrement meurtrier que j’ai trouvé dans quelques-uns des livres que vous (l’orateur désigne la droite), vous mettez aux mains des enfants. » Ces manuels condamnent sans nuance « tout ce qui n’est pas la pure tradition catholique », la Réforme, les jansénistes, Voltaire et Rousseau, la Révolution. En lisant ces livres, « il convient d’être indulgent pour les quelques erreurs qui se sont glissées dans nos manuels ».
Ces erreurs, Jaurès ne les cache pas ; il les signale « en ami » dans le but d’améliorer l’enseignement laïque. La principale, c’est de se montrer trop optimiste pour le présent. « Il y a dans quelques-uns de nos manuels une sorte d’admiration un peu complaisante et béate pour les choses d’aujourd’hui qui est injurieuse pour le passé et stérilisante pour l’avenir. » Il y a des choses qui ne vont pas en ce début de XXe siècle. Quant au passé, « il faut se demander d’époque en époque, de génération en génération, de quels moyens de vie, d’action, de culture disposaient les hommes, à quelles difficultés ils étaient en proie, quel était le péril ou la pesanteur de leur tâche et rendre justice à chacun sous le fardeau ».
C’est la bonne méthode pour apprendre aux enfants l’histoire de « la vraie France, la France qui n’est pas résumée dans une époque ou dans un jour, ni dans le jour d’il y a des siècles, ni dans le jour d’hier, mais la France qui est tout entière dans la succession de ses jours, de ses nuits, de ses aurores, de ses crépuscules, de ses montées, de ses chutes et qui, à travers toutes ses ombres mêlées, toutes ses lumières incomplètes et toutes ses vicissitudes, s’en va vers une pleine clarté qu’elle n’a pas encore atteinte, mais dont le pressentiment est dans sa pensée. » Là, Jaurès reçoit de « vifs applaudissements sur un grand nombre de bancs ».
Quant aux sciences, elles n’épuisent pas tous les problèmes. « L’admirable savant qui a écrit un jour : « Le monde n’a plus de mystère » [Berthelot] me parait avoir dit une naïveté aussi grandiose que son génie. » En réalité, l’esprit de l’homme découvre toujours une chose à expliquer sous la chose expliquée.

Droits des enfants, droits des instituteurs
Il faut donner aux enfants non pas quelques recettes, mais un enseignement « toujours plus hardi, plus large ». Sur l’enfant, ne peut s’exercer ni le pouvoir de l’Église, ni celui du père de famille : « L’enfant a le droit d’être éclairé par tous les rayons qui viennent de tous les côtés de l’horizon, et la fonction de l’État c’est d’empêcher l’interception d’une partie de ces rayons. »
Sur ce point, l’attitude des enseignants est déterminante. Jaurès laisse parler son expérience de prof de philo : « On n’enseigne pas ce que l’on sait ou ce que l’on croit savoir ; on n’enseigne et on ne peut enseigner que ce que l’on est. » Il illustre ce propos par cette anticipation : « Le jour où les socialistes pourraient fonder des écoles, je considère que le devoir de l’instituteur serait, si je puis ainsi dire, de ne pas prononcer devant les enfants le mot même de socialisme. S’il est socialiste, s’il l’est vraiment, c’est que la liberté de sa pensée appliquée à une information exacte et étendue l’a conduit au socialisme. Et les seuls chemins par où il y puisse conduire des enfants ou des jeunes gens, ce serait de leur apprendre la même liberté de réflexion et de leur soumettre la même information étendue. »
Pour leur permettre d’arriver à ce niveau, il faut se pencher sur les aspects matériels de leur condition. Il faut diminuer considérablement les effectifs des classes et donner aux maîtres une excellente formation. « Comment voulez-vous qu’ils aient ou qu’ils maintiennent ou qu’ils développent en eux cette culture quand beaucoup d’entre eux plient sous le fardeau démesuré de classes énormes ? »
Un complément à ce discours figure dans plusieurs articles de L’Humanité : les enseignants doivent avoir le droit de se syndiquer pour défendre leurs intérêts.

Et la langue du Midi ?
C’est dans le quotidien toulousain que Jaurès aborde cet aspect de l’enseignement et de la culture. Le 27 septembre 1909 : « J’ai le goût le plus vif pour la langue et pour les œuvres de notre Midi, du Limousin et du Rouergue au Languedoc et à la Provence. J’aime entendre notre langue et j’aime la parler. Dans les réunions populaires, les paysans et les ouvriers n’aiment pas qu’on ne leur parle que patois car on parait supposer qu’ils n’entendraient pas le français. Mais ils aiment bien, quand on leur a parlé en français, qu’on s’adresse aussi à eux dans notre langue du Midi. Cela crée entre celui qui parle et ceux qui écoutent une intimité plus étroite, et il m’a semblé parfois qu’on touchait ainsi certaines fibres profondes. »
C’est de Lisbonne que Jaurès envoie à La Dépêche son article intitulé « L’éducation populaire et les « patois » », paru le 15 août 1911. La traversée de l’Espagne et du Portugal, la perspective de retrouver la latinité en Amérique du Sud, cela stimule sa réflexion : « Pourquoi ne pas profiter de ce que la plupart des enfants de nos écoles connaissent et parlent encore ce qu’on appelle d’un nom grossier le « patois » ? Ce ne serait pas négliger le français : ce serait le mieux apprendre au contraire que de le comparer familièrement dans son vocabulaire, dans sa syntaxe, dans ses moyens d’expression, avec le languedocien et le provençal. Ce serait, pour le peuple de la France du Midi, le sujet de l’étude linguistique la plus vivante, la plus familière, la plus féconde pour l’esprit. Par là serait exercée cette faculté de comparaison et de discernement, cette habitude de saisir entre deux objets voisins les ressemblances et les différences, qui est le fond même de l’intelligence. Par là aussi, le peuple de notre France méridionale connait un sentiment plus direct, plus intime, plus profond de nos origines latines. Quiconque connaitrait bien notre languedocien et serait averti par quelques exemples des particularités phonétiques qui le distinguent de l’italien, de l’espagnol, du catalan, du portugais serait en état d’apprendre très vite une de ces langues. Et même si on ne les apprend pas, c’est un agrandissement d’horizon de sentir cette fraternité du langage avec les peuples latins. Elle est bien plus visible et sensible dans nos dialectes du Midi que dans la langue française qui est une sœur aussi pour les autres langues latines, mais une sœur un peu déguisée, une sœur « qui a fait le voyage de Paris ». »
Un mois plus tard, Jaurès revient sur la latinité et souligne l’éveil de l’Espagne et du Portugal et l’essor prodigieux des pays d’Amérique du Sud, où il se trouve alors, en tournée de conférences.

3. Le rayonnement dans les pays latins

Avant le grand voyage de 1911, Jaurès est confronté en 1909 à « la crise espagnole », titre de son article du 13 août dans La Dépêche, et à l’affaire Ferrer, présentée par Camille Bouglé dans le même journal, le 13 octobre, comme « l’affaire Dreyfus en Espagne ».

L’affaire Ferrer
« Une oligarchie de financiers sans vergogne » se manifeste de la même façon qu’en France par des informations mensongères qui entrainent la pénétration militaire espagnole dans le Riff. Mais la résistance est telle que le gouvernement doit rappeler des réservistes. Cela produit une révolte en Catalogne, durement réprimée. Francisco Ferrer, libertaire, organisateur de « la escuela moderna » pour un enseignement scientifique, rationaliste et émancipateur, est accusé à tort d’être responsable des troubles, et emprisonné. Pour protester, L’Humanité, la fédération de la Seine du parti socialiste et la CGT organisent à Paris, le 9 septembre, une manifestation originale sous la forme d’une caravane automobile.
Le 11 octobre, au cours d’un meeting, Jaurès souligne : « Il y a quelque chose de poignant et de tragique dans la protestation des milliers d’hommes qui sont ici sans savoir si leur protestation sera utile. » Elle ne l’est pas : Ferrer est fusillé dans les fossés de la prison de Montjuich à Barcelone, le 13 octobre. Aucune charge n’a été trouvée contre lui. « La poursuite et la condamnation ne s’expliquent que par la haine du cléricalisme espagnol contre l’organisateur de l’enseignement rationaliste. » L’Humanité invite à se rassembler devant l’ambassade d’Espagne. Manifestation très violente. Jaurès, Sembat, Vaillant sont frappés par les policiers du préfet Lépine ; des manifestants tirent des coups de revolver ; un policier est tué ; la cavalerie charge, faisant de nombreux blessés.
Le 14, toute la une de L’Humanité est consacrée à l’affaire, sous de gros titres : « Ferrer assassiné » et « Paris entier se soulève ». Elle est illustrée d’une photo de Francisco Ferrer. Contre le gouvernement espagnol aux mains de l’Église, Jaurès exprime son indignation aussi bien dans L’Humanité (« La lutte pour la laïcité, pour la pensée libre, va se ranimer partout, irritée et ardente »), que dans La Dépêche (« Ce sont ses tendances d’esprit qui sont surtout reprochées à Ferrer. C’est son œuvre de laïcité qui, dans un pays livré aux moines, lui est imputée à crime. Et voilà maintenant que le nom de Ferrer s’inscrit sur la longue liste des martyrs de la pensée libre »). Des manifestations ont lieu à Toulouse, Albi, Graulhet. Dans l’Aude, la chronique locale de La Dépêche énumère les nombreuses protestations de syndicats, sections du parti socialiste, groupes d’anarchistes, de libres penseurs et de la Ligue des droits de l’homme, amicales d’instituteurs et même conseils municipaux. Celui de Pépieux « décide que le drapeau sera placé en berne pendant deux jours à la façade de la mairie en l’honneur de Ferrer, défenseur de la liberté ».
Au contraire, pour L’Éclair, journal de droite de Montpellier, Ferrer est « le principal agent de l’agitation politique et antireligieuse qui désole la Catalogne » ; la peine de mort est parfaitement justifiée, les juges de Barcelone étant les mieux placés pour se prononcer. Pour La Semaine religieuse du diocèse de Carcassonne, « le fameux Ferrer » est l’agent espagnol du centre maçonnique révolutionnaire international qui a son siège à Paris.
Ce qui est international, c’est bien la protestation de grande ampleur, notamment en Amérique latine, où Jaurès est invité, en 1911, à donner une série de conférences.

Le voyage en Amérique du Sud
Prévu de longue date, le voyage de Jaurès débute le 14 juillet (départ de Paris) et se termine le 29 octobre (retour). En train jusqu’à Lisbonne, traversant les « campagnes brûlées de Castille » et les paysages verdoyants du Portugal. Il est reçu en séance et acclamé par les députés portugais. La traversée de l’Atlantique prend une quinzaine de jours, en comptant le temps des escales, ce qui permet au voyageur de lire les classiques portugais, mettant en pratique ses propres réflexions sur la parenté entre les langues latines.
Il donne trois conférences à Sao Paulo et deux à Rio, où il est également reçu à la Chambre des députés, puis deux autres à Montevideo où il rencontre le président de la République de l’Uruguay. Il passe ensuite près d’un mois en Argentine. Ses huit conférences à Buenos-Aires sont prononcées en français, puis traduites et publiées en espagnol. Les sommes qu’il perçoit sont en grande partie versées à la caisse de L’Humanité.
Les thèmes de ses interventions ont parfois un rapport direct avec ses recherches personnelles. Les allusions à la Révolution française sont fréquentes. Une conférence a pour titre « L’organisation militaire de la France ». D’autres évoquent les problèmes généraux de la marche vers un système socialiste. À plusieurs reprises, il intègre dans leur contenu la mention d’écrivains, de penseurs, de savants des pays où il se trouve, par exemple, le 22 septembre, sous le titre « Les idées d’Alberdi et les réalités contemporaines ».
Intellectuel progressiste argentin, Juan-Bautista Alberdi (1810-1884) était un partisan de la paix, thème jaurésien par excellence. Jaurès estime qu’il n’existe aucun différend qui ne puisse se régler sans guerre, même ceux qui sont les lourds héritages d’un passé violent, même la question d’Alsace-Lorraine : « Les provinces annexées ne veulent pas qu’une nouvelle guerre se déchaine à cause d’elles. Ce qu’elles veulent et ce qu’elles attendent c’est que, dans les dures conditions créées par l’histoire, elles aient le droit de conserver leurs traditions et leurs souvenirs, leur culte pour les lettres françaises, le respect du passé et l’autonomie de leur administration tout en marchant à la conquête de leur grand dessein. Un jour viendra où, grâce à l’action intérieure de ce même parti socialiste allemand qui, il y a quarante ans, protesta contre l’annexion par la violence de l’Alsace et de la Lorraine, ces provinces deviendront un État qui jouira d’une large autonomie, conciliant les deux cultures qui pendant des siècles se sont heurtées chez elles. »
Procéder raisonnablement, ce serait éviter le déclenchement d’une guerre terrible entre les nations européennes : « Et qu’on ne s’imagine pas que la guerre de demain serait une guerre courte, quelques coups devant suffire pour vaincre l’adversaire ; qu’on ne s’imagine pas que le vainqueur se contenterait des lauriers d’une rapide victoire et que le vaincu serait anéanti par l’effroi d’une subite défaite. Non ! dans l’état où se trouvent les forces militaires européennes il n’est pas un seul peuple qui puisse obtenir facilement la victoire. La guerre de demain serait une guerre de formidables masses humaines. Dans la conférence précédente, j’ai dit que la France pourrait disposer de deux millions cinq cent mille hommes et, bien que notre État-major estime d’après ses théories n’avoir pas à utiliser les dernières classes, il est sûr qu’il ne pourrait pas s’en passer. Et l’Allemagne, malgré la méfiance que ses dirigeants ont pour les grandes forces des réserves, serait également obligée de mobiliser une colossale force armée. Ce serait donc des millions d’hommes contre des millions d’hommes et on ne pourrait pas réaliser ces manœuvres éclairs qui mettraient immédiatement en pièces l’adversaire matériellement et moralement. Les manœuvres qu’aimaient Napoléon et Moltke, qui luttaient contre des armées numériquement inférieures, ces manœuvres enveloppantes ne sont pas possibles lorsque des masses formidables couvrent des provinces entières. »
Jaurès poursuit : « Quand il était nécessaire de sauver la liberté du peuple contre les rois, quand il fallait sauver la Révolution française, créer l’unité italienne et l’unité allemande, quand il fallait porter la liberté sur les ailes sombres de la guerre, on pouvait alors saluer la mort quand elle passait ; mais maintenant, pour le Maroc, pour une misère, pour la Cyrénaïque, pour le plaisir des financiers de proie, non, mille fois non, nous ne voulons pas donner nos vies pour des entreprises aussi viles ! » Cela ne supprime pas l’attachement à la patrie qui, « loin d’être en contradiction avec le socialisme, s’agrandit et devient plus profonde à mesure que le socialisme progresse, parce qu’elle cesse d’être un privilège, un moyen de gouvernement d’une classe ou d’une oligarchie, et qu’elle devient l’espoir de tous. »
Plusieurs conférences définissent le socialisme. Il ne supprime pas la démocratie, il la renforce. Il ne se préoccupe pas seulement de répartition, mais aussi de développement de la production de richesses. Il ne paralyse pas les initiatives individuelles, il les favorise. La paix rendra possible une marche sans violence vers le socialisme. « Ce n’est ni de l’excessive misère, ni de l’ignorance exaspérée ou de la souffrance aiguë ou spasmodique que nous attendons les grandes transformations sociales, mais d’un peuple chaque jour plus éduqué, chaque jour plus élevé, par une série de réformes et de garanties toujours plus grandes, vers un niveau de vie supérieur. » C’est bien de l’évolution révolutionnaire qu’il s’agit.
Après ces conférences destinées plutôt à un public cultivé, francophone, Jaurès participe à la veille de son départ à un banquet du parti socialiste argentin. Il est chaleureusement remercié par Juan Justo : « C’est un moment historique pour la cause du prolétariat argentin que celui où nous comptons dans nos rangs, bien que ce soit de passage, le champion de la démocratie sociale du grand pays de France auquel nous sommes liés par tant d’attaches intellectuelles et morales. » Quant à Jaurès, il félicite les « militants de raison, de conscience et de cœur qui luttent pour grouper les forces du prolétariat. Le fait que notre idéal soit de tous les pays, bon et généreux partout, constitue notre orgueil de socialistes. »
De retour, « M. Jaurès qui vient de traverser l’Océan pour évangéliser les Argentins » est l’objet de l’ironie du Journal des Débats, et d’attaques venant d’un peu partout, y compris des guesdistes. Le 13 novembre, il répond dans L’Humanité, sous le gros titre « À propos d’un voyage » : « J’avais formé le propos de ne pas relever, même d’un mot, les inepties plus ou moins venimeuses qui ont été débitées par une grande partie de la presse sur mon voyage dans l’Amérique latine. Je suis habitué depuis bien longtemps déjà à ces sottes campagnes, et je n’y réponds guère que par le dédain et le travail. » Mais celles qui viennent de camarades méritent réponse par le biais d’extraits de la presse socialiste argentine mettant en avant l’excellente propagande apportée par le leader français.
Plus hargneuses sont les attaques qui exploitent l’explosion du cuirassé Liberté commandé par Louis Jaurès. L’enquête prouve que celui-ci ne porte aucune responsabilité dans l’autodestruction de poudres de mauvaise qualité, mais la droite se déchaine contre les frères Jaurès qui, chacun à son poste, travailleraient pour l’Allemagne. Il faut dire que le coup d’Agadir, en juillet 1911, a ravivé les tensions à propos du Maroc.

4. Pour une autre politique au Maroc

Provoquée par la politique française d’expansion et par l’envoi à Agadir d’une canonnière marquant le mécontentement allemand, la nouvelle phase de tension entre les deux puissances culmine pendant le séjour américain de Jaurès. À l’automne, un accord est trouvé qui ne supprime pas les rancœurs des deux côtés, mais ouvre sur l’établissement du protectorat de la France sur le Maroc (30 mars 1912). Ce que Jaurès annonçait depuis des années s’est produit. Il reste à protéger du mieux possible les indigènes.

Un problème d’acoustique
Nous connaissons les avertissements incessants de Jaurès à propos du Maroc. L’absence de politique ferme du gouvernement a laissé le champ libre aux manœuvres du parti colonial et des intérêts financiers, aux empiètements et aux exactions des militaires.
S’adressant aux députés avec une ironie amère, Jaurès constate en séance, le 1er février 1912 : « Oh ! messieurs, nous avons multiplié sur ce sujet les études, les interventions et les projets de loi. Seulement, voyez-vous, il y a, dans l’atmosphère des idées, des conditions d’acoustique singulières. (Très bien ! et rires à l’extrême gauche et sur divers bancs.) Quelquefois on répète pendant vingt-cinq ans, pendant une génération, une parole qui non seulement n’est pas comprise, mais je dirais presque qui n’est pas physiologiquement entendue. L’appareil acoustique est si prodigieusement réfractaire que ceux qui parlent ne se font pas plus comprendre que s’ils ne parlaient pas. Puis, tout à coup, quand les expériences se sont accumulées, quand les difficultés d’un régime devenu intenable accablent les plus résistants, tout à coup on perçoit et on dit à l’orateur importun : « Mais pourquoi donc n’avez-vous pas dit cela plus tôt ? » (Rires et applaudissement à l’extrême gauche.) »

La brutalité de la conquête
Au lendemain de la signature du traité de protectorat, Jaurès rappelle dans La Dépêche que, depuis des années, la pénétration française au Maroc se fait avec brutalité, que cette violence continue : « À peine le traité de protectorat était-il signé qu’il a été couvert de sang. L’armée chérifienne révoltée a massacré ses infortunés instructeurs français. Ceux des habitants de Fez qui ne se résignent pas à subir le joug de l’envahisseur sont entrés dans le mouvement. Les colonnes françaises, disséminées à l’intérieur, ont accouru. Et pour dompter la capitale en révolution, il a fallu deux jours de combat : huit cents cadavres marocains jonchent les rues, et un millier de prisonniers attendent de passer en jugement. C’est un beau bilan de progrès humain et de civilisation. »
Il critique les « désastres qui affectent le Maroc depuis que nous y avons apporté l’ordre ». Certes, la France est assez forte pour écraser les révoltes, mais « la haine restera dans les cœurs ; elle se tapira sans doute dans les âmes comme en une caverne obscure cernée par la peur. Mais le conquérant vivra dans une perpétuelle inquiétude. Il sera obligé de multiplier les précautions, les expéditions, les répressions. » Tous les peuples aspirent à l’indépendance.
En plus de l’écrasement militaire, c’est tout le système social marocain qui est bouleversé. « Et ce qui me frappe, c’est la complexité, c’est aussi la plasticité de la société marocaine, sa faculté d’évolution et d’adaptation à toutes les formes de la propriété, avec toutes les possibilités d’avenir : propriété domaniale du sultan, grande propriété féodale des chefs, propriété collective des tribus, propriété individuelle du paysan qui laboure et qui sème ; faculté de développement, puissance de l’artisan, du commerçant, du trafiquant, de ceux qui travaillent le cuir et les métaux, dans les petites boutiques, les petites échoppes d’artisans et les grands bazars ; civilisation souple, civilisation variée, qui commençait à se pénétrer des influences les plus hautes de la civilisation européenne, agriculteurs de l’intérieur nouant des contrats avec les ports, enfants commençant à fréquenter dans les ports de la Méditerranée et de l’Atlantique les écoles européennes. Il y avait là un germe d’avenir, une espérance que j’ai saluée. Et laissez-moi vous dire que je ne pardonne pas à ceux qui ont écrasé cette espérance d’un progrès pacifique et humain de la civilisation africaine sous toutes les ruses et sous toutes les brutalités de la conquête. » Des applaudissements à l’extrême gauche saluent cette intervention à la Chambre, le 28 juin 1912.
Mais, la conquête devenant un fait accompli ? « Précisément parce que nous sommes opposés à la politique de mainmise brutale et de conquête, nous considérons comme notre devoir de préserver, dans la mesure du possible, quand l’événement s’est accompli, les annexés, les indigènes, contre la prolongation d’une politique de violence ou d’iniquité. »

Que faire ?
« Il faut d’abord reconquérir le cœur de l’Islam. Il faut, coûte que coûte, par la justice de l’administration, par l’allègement immédiat des impôts, par la restitution de la propriété volée, par des garanties nouvelles de sécurité et de bien-être données aux indigènes en Tunisie, en Algérie, au Maroc, il faut effacer les traces sanglantes. »
Les fonctionnaires doivent être formés afin qu’ils comprennent les musulmans. Pour cela, « c’est à la France, à toute la France pensante qu’il importe d’enseigner ce qu’est la civilisation arabe. Vous ne gouvernerez noblement ces hommes que si vous les comprenez dans toute leur grandeur et si vous dressez les nouvelles générations de France à les comprendre et à les respecter. » Devant les députés, Jaurès se lance dans une description érudite des épopées du Moyen Âge qui font état du courage et de la « chevalerie » des Sarrasins. « Et c’est le poète chrétien des Alyscamps qui met dans la bouche d’un guerrier musulman la plus belle, la plus admirable profession de foi monothéiste qui ait retenti dans la poésie française avant les stances du Polyeucte de Corneille. » Il conclut son discours du 1er février 1912 par le souhait que la France apporte « non pas des vœux, non pas des doléances, non pas des affirmations de philanthropie impuissante, mais des conclusions précises et fermes sur les moyens d’assurer, dans la France musulmane, la justice et la liberté. »
Car ce qui a été fait précédemment en Algérie n’est qu’une représentation illusoire des intérêts des indigènes : « En face d’hommes qu’ils craignaient de contredire, les indigènes, sentant peser sur eux le poids de la conquête, se bornaient à approuver. Vous savez bien que les indigènes ont désigné leurs représentants dans les conseils consultatifs par un mot pittoresque : la tribu des Beni-Oui-Oui. (Rires.) »
Dans L’Humanité du 9 avril 1912, il précise : « Il est urgent de rendre confiance aux indigènes, de leur donner des garanties, d’élargir leur action, de les traiter en hommes, de respecter en eux les fiertés qui sont la force de l’avenir. Si aux brutalités de la conquête s’ajoutent les brutalités de l’administration, un orage se formera sur toute la France africaine, et de terribles difficultés s’accumuleront sur nous. »
Comme il est traité d’Allemand lorsqu’il préconise une politique de paix européenne, il est qualifié de « plus marocain que français » par ceux qui savent défendre leurs intérêts matériels, « les grands patriotes de dividende et de réaction » (La Dépêche, 18 novembre 1910).

5. La question sociale

« La question sociale », c’est le titre d’un autre article dans le journal toulousain, le 21 octobre 1910, à propos de la grève des cheminots. Elle se pose sur le terrain et au Parlement où on reparle de la loi des retraites.

L’affaire Durand
« Une affaire Dreyfus ouvrière », écrit Madeleine Rebérioux. Lorsque le syndicat des ouvriers charbonniers du Havre se lance, en août 1910, dans une grève contre la Compagnie transatlantique, son secrétaire, Jules Durand, devient la bête noire du patronat. Pour briser la grève, la compagnie embauche des renégats. Au cours d’une rixe d’ivrognes, l’un d’eux est frappé à mort. La compagnie paie de faux témoins pour affirmer que tout a été manigancé par le syndicat à l’instigation de Durand. Malgré les réticences de la police et le manque de preuves, Durand est jugé et condamné à mort à la stupéfaction générale.
Les organisations ouvrières se mobilisent contre le verdict : grève générale au Havre ; protestation syndicaliste dans toute la France et même à l’étranger ; indignation de la presse socialiste. La Ligue des droits de l’homme et Anatole France interviennent aussi. Jaurès écrit plusieurs articles. « La bataille pour le droit violé en la personne de l’ouvrier Durand continuera jusqu’à la victoire totale, comme elle a continué, infatigable et obstinée, quand le droit était violé en la personne du capitaine Dreyfus » (La Dépêche, 5 janvier 1911). « Ce n’est pas en vain que des milliers et des milliers d’hommes ont été avertis, dans la grande crise d’il y a douze ans, des erreurs monstrueuses et des crimes auxquels peut aboutir la justice officielle quand elle est inspirée par les haines sociales. Parmi ceux qui luttèrent alors pour le droit, plusieurs se sont souvenus de l’engagement qu’ils avaient pris envers eux-mêmes de combattre contre l’iniquité, quel qu’en fût le prétexte et quelle qu’en fût la victime. Oui, mais c’est une chose terrible pour la société d’aujourd’hui qu’une pareille erreur ait été possible. Que le juge d’instruction et le Parquet n’aient pas vu la vérité, qui aurait éclaté d’emblée à des esprits honnêtes, qu’ils aient préparé la condamnation d’un innocent, et dont l’innocence était évidente, pour faire écho à la grande presse sauvage, pour flatter un pouvoir réacteur qui cherchait dans une formidable panique sociale une excuse à ses reniements, c’est chose monstrueuse en vérité » (L’Humanité, 16 février).
Dans cette affaire, Jaurès est rejoint par d’autres collaborateurs de La Dépêche. L’historien Alphonse Aulard cherche, le 28 décembre 1910, à comprendre la joie des journaux de droite : elle vient « de ce qu’un militant ouvrier, de ce qu’un syndicaliste notable était marqué pour l’échafaud. Que des hommes instruits, censément émancipés par l’éducation et l’aisance poussent l’égoïste férocité de caste jusqu’à se réjouir qu’un ouvrier, même innocent, soit destiné à l’échafaud ou au bagne, c’est cela qui est répugnant, c’est cela qui est effrayant. » Et, le 30 décembre, le sociologue Camille Bouglé : « L’affaire Durand est dès à présent, pour beaucoup d’ouvriers, ce que fut jadis pour beaucoup d’entre nous l’affaire Dreyfus. Durand est, à leurs yeux, l’innocent symbolique, le bouc émissaire. « Dreyfus expie sa race », disions-nous. Et eux disent : « Durand expie sa classe. C’est la classe ouvrière qu’on veut décapiter en le décapitant. » Il y a là un de ces procès qui doivent, un jour ou l’autre, être révisés : tout le monde en a le sentiment. »
(L’annonce de ce jugement sidérant a provoqué chez Durand une crise violente. Il est mort en 1926 dans un asile d’aliénés. La Cour de cassation a proclamé son innocence en 1918.)

Les grèves
À Graulhet (Tarn), des cartes postales montrent Jaurès venu soutenir la grève des ouvriers mégissiers. Sur l’une, des soldats sont occupés, pour passer le temps, à confectionner une statue de neige qui représente le député ; sur une autre, on voit le futur président de la République, Vincent Auriol, en train d’éplucher des pommes de terre pour les soupes communistes.
La grève des cheminots est étendue à l’ensemble du réseau. Le gouvernement réagit par la réquisition militaire et des révocations. Or Briand, Millerand, Viviani sont ministres ! Jaurès peut ironiser sur le ministère en parlant de « cette époque bizarre et compliquée où un socialiste révolutionnaire [évocation du passé de Briand] gouverne une majorité radicale pour le bien des modérés et la joie des conservateurs », et il ajoute : « Quand la majorité se sent un peu ridicule, elle continue à l’être pour ne pas avouer qu’elle l’était. »
Sérieusement, ses articles de La Dépêche à l’automne 1910 expliquent que les grèves doivent aboutir à des prises de conscience. Du Parlement (21 octobre) : « Toute la politique sociale de la République doit avoir pour objet de prévenir ces vastes conflits en accélérant le rythme du progrès, en développant au profit du prolétariat de grandes réformes, en substituant à la politique de rivalités coloniales, de compétitions capitalistes et d’armements à outrance qui ruine l’Europe, une politique de sagesse et de paix qui permette de consacrer toutes les ressources disponibles d’énergie, de temps, d’argent, à la nécessaire transformation sociale. » Des ouvriers (7 novembre) : « Le devoir de tous les prolétaires est d’écarter de leur action organisée toutes les fantaisies de parole et toutes les violences de geste. Il ne faut jamais faire le jeu d’un ennemi sans scrupule et sans pudeur. » De la France (18 novembre) : « Il est de l’intérêt de la nation qu’il y ait en France une classe ouvrière active, fière, libre, et qui ne soit ni exaspérée jusqu’à l’anarchie par la suppression de son droit légal, ni affamée et sans ressort. La dignité de la classe ouvrière est une des richesses essentielles de la France. »

La loi des retraites
Le moins que l’on puisse dire, c’est que la prise de conscience du Parlement, des ouvriers et de la nation est extrêmement lente. Jaurès a déjà défendu le principe des retraites ouvrières au cours de sa première législature. La droite, le Sénat résistent. « Le Sénat, sous prétexte de modération et avec de faux airs de sagesse, a le génie d’introduire dans ces lois des contradictions qui les tuent, des restrictions qui les étouffent. » En ce qui concerne les retraites, l’obligation se heurte au principe libéral de la prévoyance libre. Mais les guesdistes et la CGT (dont le secrétaire général est Léon Jouhaux) font aussi opposition avec des arguments cohérents : le financement des retraites par capitalisation ne convient pas à ceux qui combattent le système capitaliste ; la cotisation exigée des ouvriers est un vol pratiqué sur des salaires de misère ; si l’on ne peut percevoir une pension qu’à l’âge de 65 ans, c’est « la retraite des morts » car peu d’ouvriers y parviennent.
Les arguments de Jaurès, c’est que la loi du 5 avril 1910, quelles que soient ses limites, est un renforcement des droits et de la dignité de la classe ouvrière qui participera à la gestion des caisses, et une conquête décisive. Selon le principe de l’évolution révolutionnaire, toute loi sociale nouvelle donne à la classe ouvrière davantage de force pour l’améliorer. Jaurès sait s’appuyer sur les exemples de la législation en Allemagne et en Angleterre.
Pratiquement, il doit lutter contre des adversaires souvent mal informés, dont les arguments chiffrés sont faux. La campagne de la CGT, dit-il, est stérile. « Une responsabilité redoutable pèsera sur ceux qui auront tenté de contrarier l’application de la loi » (La Dépêche, 28 avril 1911). Il suffit de lire les journaux de droite : « Devant ce mouvement, la réaction exulte et manœuvre. Elle espère que la loi avortera et que le principe même de l’assurance sociale obligatoire sombrera, que le versement obligatoire des patrons sera emporté en même temps que le versement ouvrier. »
Le 28 juillet 1912 encore, dans La Dépêche : « C’est un devoir de conscience pour tous ceux qui tiennent une plume ou qui peuvent parler au peuple, pour tous ceux aussi, professeurs, instituteurs, maires, conseillers municipaux, qui sont souvent consultés par les pauvres gens, de rappeler sans cesse les dispositions de la loi, afin que nul ne puisse être privé, par ignorance ou indifférence, d’une petite pension bien modeste, précieuse déjà cependant. » Ceux qui parlent dans l’autre sens font beaucoup de mal : « À quoi ont abouti les salariés par leur résistance ou par leur indifférence ? Depuis un an que la loi est promulguée, ils ont fait cadeau au patronat de 90 millions qui devaient être inscrits au compte des ouvriers, produire pour eux, fructifier pour eux, et qui sont restés, par la faute de la classe ouvrière, dans la caisse patronale. »
Ajoutons une autre dimension à la réflexion de Jaurès sur les retraites, présente dans l’article du 5 avril 1912 : « L’organisation actuelle du travail humain, de la vie humaine, est absurde. Le plus souvent, les hommes sont condamnés à passer d’une activité tendue, excessive, accablante, à l’inaction complète, à l’oisiveté absolue de la retraite. Ce n’est pas ainsi, pour ma part, que je comprends la loi des retraites ouvrières. Il ne faut pas que la retraite entraine pour les travailleurs l’obligation de poser l’outil. Il faut qu’elle soit un réconfort, une liberté, un allègement, non la suppression brutale de tout travail et de tout salaire. Elle permettra aux travailleurs, commençant à sentir la fatigue, le poids des années de travail, de se ménager, de prendre, sans privation sérieuse, des journées ou des semaines de repos. Et bien loin de couper brusquement l’activité de l’homme, elle lui permettra, au contraire, de la prolonger en la ménageant. L’idéal pour tous les hommes, dans toutes les catégories du travail, serait de travailler jusqu’au dernier souffle en proportionnant la quantité de l’effort aux forces déclinantes et en réservant des heures spacieuses à la culture de la pensée, à la douce et sereine mélancolie contemplatrice de ce monde qui bientôt s’effacera pour le regard. »
« Ce sont des vues d’avenir, précise Jaurès, d’un avenir que j’espère prochain. »
En attendant, il faut affronter l’opposition résolue ou sournoise de la droite, les réticences des radicaux, et tenir compte d’une « démocratie socialiste et ouvrière encore inorganique, trop faible encore et trop divisée pour imprimer aux événements une marche vigoureuse et définie » (La Dépêche, 6 novembre 1911). Régulièrement, Jaurès insiste sur la représentation proportionnelle dans un cadre régional (« il n’est pas mauvais que la région ait, comme telle, une sorte d’existence électorale »), qui permettrait aux partis de présenter aux électeurs des programmes clairs. De 1909 à 1912, il tire plusieurs salves d’articles en faveur de la représentation proportionnelle qui ferait disparaitre les scandaleuses combines dans les petites circonscriptions. De là à l’affirmation de la nécessité de moralité politique, il n’y a qu’un pas. Jaurès stigmatise la trahison de Briand, le reniement de la majorité à propos de la réintégration des cheminots révoqués, l’ambiguïté des programmes qui crée « le milieu trouble où l’intrigue se développe aisément ».
Pour conclure (La Dépêche, 14 mars 1912) : « Je suis étranger à toutes les compétitions ministérielles : je n’ai voulu chicaner personne et faire le jeu de personne. J’ai cherché à dégager pour l’avenir des vérités salutaires. Je peux dire qu’une grande partie de mes observations a frappé la Chambre ; et les injures dont m’assaillent ceux que la clarté du vrai inquiète et menace ne font que me confirmer dans le sentiment que j’ai fait œuvre utile. »