Chapitre XX – Les cloches de Bâle et le Pré-Saint-Gervais – 1912/1913

Journaliste, Jaurès ne peut rester indifférent devant certains événements non politiques, dont il réussit à tirer quelque enseignement. En septembre 1909, il avait salué la traversée de la Manche en avion par Blériot d’un article dans La Dépêche intitulé « Hurrah ! » En ajoutant : « Le progrès des appareils sera peu de chose s’il n’y a pas un progrès des consciences. Et à quoi servirait que l’homme eût des ailes si elles ne faisaient que porter plus haut les rivalités misérables et les guerres fratricides ? »
En janvier 1910, les lecteurs du journal toulousain étaient informés que Paris était pris dans « l’étreinte de la Seine, la gentille couleuvre qui s’est gonflée soudain comme un boa », pour des causes naturelles mais aussi humaines (déboisement excessif). Occasion de parler en faveur d’un système solide d’assurance sociale.
En avril 1912, il écrit dans L’Humanité l’article « Triomphes et revers ». Victoire de la science en astronomie et dans la capacité de lancer sur les mers des monstres de métal comme le Titanic. Celui-ci a fait naufrage dans la nuit du 14 au 15 avril : l’homme ne domptera jamais toutes les forces de la nature. « Mais la gloire de l’homme est de poursuivre sans peur, jusqu’à l’infini, la conquête des choses. Discréditer la science ou la chicaner, ce n’est pas exalter les facultés mystiques de l’âme, c’est les appauvrir au contraire et les égarer. »
En mai 1912, c’est l’hystérie à propos de la bande à Bonnot qui le fait réagir dans L’Humanité : « Je ne sais rien de plus ignominieux que l’exploitation journalistique et politique qui a été faite des crimes des bandits et de la tragique « chasse à l’homme » qui a été menée contre eux. Un immense effort a été conduit pour semer la panique et pour la faire tourner au profit de la réaction. On eût dit vraiment que l’apparition d’une bande de meurtriers opérant en pleine civilisation était une nouveauté affolante. Or, c’est le fait le plus ancien et le plus banal. Et toujours les scélérats, opérant pour satisfaire les appétits les plus bas et les égoïsmes les plus abjects, ont tenté de couvrir leur crime de je ne sais quelle apparence de révolte sociale. C’était pour venger le pauvre peuple des méfaits de la gabelle, des duretés de l’impôt, des rigueurs iniques de la milice, c’était pour échapper à la conscription féroce, c’était pour châtier les révolutionnaires assassins du roi, que les bandits, à les en croire, égorgeaient, pillaient, violaient. »
En même temps, au cours des années 1912-1913, reviennent les constantes de la pensée jaurésienne : nombreux articles en faveur de la représentation proportionnelle et de la moralité politique ; pour l’amélioration de la loi des retraites ouvrières et la défense de l’enseignement laïque ; pour une action convergente du parti socialiste et de la CGT ; pour faire vivre L’Humanité.
Pourtant, le problème principal est celui de la guerre ; le plus grand des combats doit être mené en faveur de la paix. Car la guerre est là, dans les Balkans, aux portes de l’Europe ; elle pourrait recouvrir le continent et lui apporter le désastre. Comment empêcher cela ?

1. La guerre est là

Au cours du XIXe siècle, les populations chrétiennes des Balkans, elles-mêmes très diverses, ont peu à peu échappé à la domination turque, mais l’Empire ottoman est encore présent dans la région. Il est affaibli par l’intervention italienne en Tripolitaine. C’est l’occasion des guerres balkaniques, popularisées en France par les clichés de L’Illustration et les aventures des Pieds Nickelés. Celles-ci, parues dans L’Épatant en 1913 sous le titre « Y a du monde aux Balkans », présentent de façon humoristique les mauvais tours que les trois filous, se prétendant marchands de matériel militaire, infligent successivement aux rois de Monténégro, Serbie, Bulgarie… Une façon de faire oublier le tragique des affrontements.

Les guerres balkaniques
Grèce, Bulgarie, Serbie et Monténégro forment une coalition (avec l’appui secret de la Russie), attaquent la Turquie en octobre 1912 et sont rapidement vainqueurs. L’Empire ottoman ne conserve sur le territoire européen que Constantinople. Au moment du partage du butin, la coalition se disloque. Serbes et Grecs, avec les Roumains, battent les Bulgares, et les Turcs en profitent pour récupérer Andrinople.
Jaurès condamne le règlement des problèmes par la guerre. Il souhaite la formation d’une Confédération balkanique. Avec l’arrivée au pouvoir des Jeunes Turcs, contre le Sultan rouge, les socialistes de la région, peu nombreux certes, avaient proposé cette solution, union douanière et généralisation d’institutions démocratiques. La guerre l’a écartée. Dès le 2 octobre 1912, il prévoit dans L’Humanité le retournement des alliés les uns contre les autres et comment tout cela finira : « Sur la bête déchirée, la meute se déchirera. Et puis les ogres d’Autriche et de Russie se pencheront sur le champ de bataille et ils croqueront la meute avec la bête, le chasseur avec le gibier. » Et en effet (La Dépêche, 30 juillet 1913) : « La guerre, là-bas, renait perpétuellement de ses cendres, je veux dire des cendres à peine refroidies qu’ont laissées sur le sol les incendies partout allumés. À peine les alliés ont-ils cessé de se battre contre la Turquie, ils se battent entre eux. »
Legs de l’histoire, cette guerre est horrible : « Les dures nécessités de la longue résistance à la domination turque ont créé des habitudes funestes, le régime des bandes, la violence sauvage, l’assassinat, un horrible mélange de patriotisme et de brigandage meurtrier » (L’Humanité, 27 août 1913). « Dans une guerre qui a duré à peine un mois, un tiers de l’effectif des armées a été détruit. C’est une proportion sans précédent dans les guerres modernes. C’est la reproduction, en période civilisée, de ces grandes destructions des temps barbares où des armées entières, des peuples entiers disparaissaient. » Sévices de bandes d’assassins, blessés non soignés, famine, choléra : « L’odeur de ce charnier commence à se répandre sur l’Europe. » « Qui peut dire que la guerre universelle ne sortira pas de ce chaos des Balkans ? »
S’il y a des inconscients qui ne veulent pas penser au risque de guerre européenne, l’idée chemine si bien qu’en juin des jeunes filles du village d’Alzonne (entre Carcassonne et Castelnaudary), voient la Vierge Marie, Jeanne d’Arc et Saint Michel dans les branches des arbres au bord du Fresquel. Elles entendent ces hautes personnalités annoncer la guerre prochaine. Grand émoi, la presse s’empare de l’épisode ; de toute la région on afflue, le dimanche, pour essayer de distinguer quelque chose, dans une atmosphère de kermesse. Les autorités catholiques ne reconnaissent pas l’authenticité des apparitions, mais l’important, c’est de souligner cette traduction d’une trop forte tension.

Ce que serait une guerre entre les puissances
« Si tels ont été les désastres de la guerre des Balkans avec un conflit limité, avec un chiffre de cinq cent mille combattants, avec des peuples essentiellement agricoles où la vie économique plus simple se détraque moins aisément, que sera-ce quand des millions et des millions d’hommes, à l’ouest et à l’est de l’Europe, s’entasseront, se heurteront, et quand le mécanisme prodigieux et délicat des civilisations industrielles capitalistes et banquières sera arrêté, brisé ou faussé par une commotion formidable ? Il y aura dans les choses une sauvagerie qui se communiquera aux hommes. Et si la Révolution sociale surgit de ce chaos, au lieu de se produire comme l’expression suprême du progrès, comme un acte supérieur de raison, de justice et de sagesse, elle sera une partie de l’universelle crise mentale, un accès de la fureur contagieuse propagée par les souffrances et les violences de la guerre. »
Les gouvernements essaient de rassurer les esprits mais, demande Jaurès (La Dépêche, 30 novembre 1912), « comment se fait-il que l’Autriche convoque une partie de ses réservistes, que la Russie tâte ses armes, que tous les deux jours des dépêches inquiétantes laissent pressentir un terrible lendemain ? Pour moi, je ne connais pas de plus effroyable condamnation du régime où se débat l’Europe. Ce qu’on regarde unanimement comme criminel et fou, on n’est pas bien sûr au fond que cela ne sera pas. Quelle est donc la force intérieure de désordre, de sauvagerie, de déraison et de crime qui mène aujourd’hui les choses et les hommes pour qu’on ne se sente pas à l’abri du plus monstrueux péril ? »
« L’Europe comprendra-t-elle enfin qu’elle ne peut pas se passer d’une conscience ? » (L’Humanité, 27 août 1913). Regardons les grandes nations européennes : « Malgré leur apparence vigoureuse, malgré leur activité bruyante, malgré leurs prétentions arrogantes, elles subissent toutes un rabougrissement intellectuel et moral qui doit frapper tout esprit sincère. Elles se ruinent ou s’épuisent dans des compétitions absurdes qu’un peu de bon sens suffirait à prévenir. Elles perdent, quand elles parlent de leurs rivales, toute liberté d’esprit. La France débite tant de sottises et l’Allemagne tant d’inepties qu’elles mériteraient de perdre à jamais l’une son renom d’esprit, l’autre son renom de solidité si elles ne pouvaient alléguer comme excuse l’universel obscurcissement de l’intelligence et de la conscience. La façon dont elles se sont disputé les diverses victoires balkaniques est d’un ridicule intense autant que d’une flagrante immoralité. « Ce sont mes canons qui l’ont emporté ; voulez-vous mon adresse ? – Ce sont mes instructeurs qui ont tout fait : donnez-moi gentiment un certificat. » Et pendant ces dialogues et ces controverses, la victoire changeait de camp et l’on se disputait ces victoires nouvelles et contraires. Ô profondeur d’ineptie ! Ô bassesse d’âme ! » (Revue de l’enseignement primaire, 5 octobre 1913).
La France, l’Allemagne… Et la Russie ?

Les intrigues russes
L’objectif russe est Constantinople, et le tsar s’est fait le protecteur intéressé des peuples chrétiens des Balkans. Son rival est l’Empire austro-hongrois allié de l’Allemagne. La France est l’alliée de la Russie et « voilà le peuple de France mené à la guerre la plus sinistre par la chaîne forgée dans l’ombre d’un traité secret, et par les intérêts russes dans les Balkans. » Alors que la France « n’a pas tiré le glaive pour la libération de Strasbourg et de Metz » !
Le diplomate russe Izvolsky, ambassadeur à Paris, sait irriguer la presse. Max Gallo cite un de ses courriers de décembre 1912 : « Je m’efforce d’obtenir l’orientation désirable pour nous dans les cercles gouvernementaux et politiques et je tente en même temps d’agir sur la presse. Dans ce sens, des résultats très remarquables ont été atteints. Je ne me mêle pas directement à la répartition des subsides, mais le partage est entrepris avec le concours des ministres français et a déjà produit l’effet nécessaire. De moi-même j’essaie par mon influence personnelle d’orienter les principaux journaux de Paris, tels que Le Temps, Le Journal des Débats, L’Écho de Paris. » Les fonds russes financent la campagne de presse en faveur de la loi des trois ans de service militaire.
Contre ces manigances, il faut que l’Internationale coordonne les efforts des socialistes de tous les pays en faveur de la paix, qu’elle déploie sur l’Europe et sur le monde « son magnifique drapeau de justice sociale et de paix universelle ».

2. Efforts et limites de l’Internationale

Les cloches de Bâle, c’est le titre d’un roman d’Aragon dans lequel Jaurès apparait. C’est aussi, en novembre 1912, le fond sonore d’un grand moment de l’Internationale socialiste, dans le cadre solennel de la cathédrale.

Le congrès de Bâle
Trois articles de La Dépêche, en novembre 1912, permettent de suivre le projet de l’Internationale. Le 15, en pleine « crise orientale », Jaurès expose la confusion de l’heure : « La situation est terriblement trouble. Il est aussi dangereux en ce moment de propager l’alarme que d’endormir le pays dans une fausse sécurité. Dans le monde parlementaire, selon les vagues échos qui parviennent des sphères officielles, les impressions changent de jour en jour et presque d’heure en heure. Un jour c’est la confiance et la sérénité qui dominent. Le lendemain on suppute avec inquiétude les chances de guerre. Parce que les Serbes exigent un port sur l’Adriatique et parce que l’Autriche-Hongrie s’y oppose, il faudra que des millions d’hommes s’égorgent ? N’y a-t-il donc pas moyen de trouver entre les deux pays une transaction ? » Bien sûr, les Européens ne veulent pas l’extension de la guerre hors des Balkans, mais « on commence à se demander tout bas si à force de se menacer pour se faire peur les gouvernements ne seront pas entrainés dans des conflits qu’ils ne veulent pas. On se demande s’il n’y a pas un peu partout des minorités résolues à tout et qui parviendront à précipiter dans la guerre une Europe incertaine, sans lumière et sans volonté. Que signifient, en France, ces articles des journaux officieux par lesquels on tente de préparer l’opinion à accepter jusqu’au bout, jusqu’à la guerre, les conséquences de la solidarité franco-russe ? »
Il faut avertir les Français ; qu’ils ne se laissent pas abuser par une campagne de presse. Il faut que le prolétariat européen se dresse pour empêcher « une guerre fratricide ». C’est pourquoi, avant le congrès de Bâle, des manifestations dans quelques capitales européennes sont organisées le 17 novembre. L’Allemand Scheidemann vient parler à Paris ; Jaurès parle à Berlin, en allemand. Le jeune philosophe Paul Houlié, ayant obtenu une bourse d’étude en Allemagne, y assiste dans la grande salle des fêtes de la rue Hasenheide archipleine. Il est frappé par la discipline remarquable qui règne : « point d’interruptions à tout propos et hors de propos, point de commentaires entre voisins, point de Chut ! répétés de proche en proche, grossis, dégénérant en tumulte. » Les auditeurs gardent une attention soutenue et une franche sympathie jusqu’à la fin qui provoque des Hoch ! et un tonnerre d’ovations.
L’article du 21 novembre souligne l’importance et l’urgence du congrès des 24 et 25 du mois à Bâle. Celui du 30 en fait le compte rendu : « Dans toutes les délibérations, dans toutes les paroles, dans toutes les pensées de l’Internationale convoquée à Bâle, il y avait une émotion poignante et une sorte de gravité tragique. Ah ! oui, comme le disait Bebel, ces journées resteront inoubliables pour nous tous. Et ce n’est pas seulement à cause du décor saisissant où elles se sont développées. On y a vu clairement que pour tous ceux qui ont le souci de la paix et de la civilisation humaine, l’Internationale du prolétariat socialiste était une grande force morale, le suprême recours et la suprême espérance. Si le gouvernement du canton de Bâle, composé de socialistes, de radicaux et de conservateurs, a décidé à l’unanimité d’envoyer une adresse de sympathie au congrès, ce n’est point par une banale courtoisie ; c’est parce que tous ces hommes ont le sentiment profond que le socialisme international fait à cette heure une œuvre vraiment humaine et que l’universelle solidarité des travailleurs est la force qui s’oppose le plus efficacement au délire des hommes et des choses. De même, si le conseil de fabrique de la cathédrale de Bâle a passé outre aux hésitations premières du pasteur et mis à la disposition des socialistes l’église illustre, où tant de foules humaines ont passé, où tant de peuples et de princes ont crié leur détresse ou leur orgueil, si ces chrétiens ont permis que les rouges drapeaux révolutionnaires pénètrent jusque dans le chœur et que du haut de la chaire retentissent les appels du socialisme, c’est parce qu’ils ont reconnu la noblesse morale de l’effort de paix et de justice que fait l’Internationale. »
Aragon a décrit dans son roman le brouillard sur le Rhin en ces jours d’automne ; le contraste entre le joyeux défilé et le son tragique des cloches, voix d’alarme depuis le Moyen Âge ; les drapeaux s’engouffrant dans le grand portail de la cathédrale, « une immense rose rouge happée par une gueule de géant ». C’est en chaire que Jaurès prononce son beau discours : « Nous avons été reçus dans cette église au son des cloches qui me parut, tout à l’heure, comme un appel à la réconciliation générale. Il me rappela l’inscription que Schiller avait gravée sur sa cloche symbolique : Vivos voco, mortuos plango, fulgura frango ! Vivos voco : j’appelle les vivants pour qu’ils se défendent contre le monstre qui apparait à l’horizon. Mortuos plango : je pleure sur les morts innombrables couchés là-bas vers l’Orient et dont la puanteur arrive jusqu’à nous comme un remords. Fulgura frango : je briserai les foudres de la guerre qui menacent dans les nuées. (Tempête d’applaudissements.) »
Mais, concrètement, que faire si la guerre éclate ? Jaurès admet, dans l’article du 30 novembre : « Il n’est pas possible de donner une réponse d’une certitude mécanique à cette question formidable. Il n’est pas possible de dire d’avance : C’est par tel acte déterminé que dans l’heure trouble de la tempête les prolétaires feront sentir leur force. Mais ce qui est certain, ce qui se dégageait avec une puissance et une évidence irrésistibles de toutes les paroles, de toutes les pensées, de toutes les consciences, c’est que les travailleurs sont résolus à lutter de toute leur énergie, de tout leur désespoir contre l’horreur du crime. C’est que les gouvernements de l’Europe, quels qu’ils soient, ne pourraient pas déchainer impunément la catastrophe. C’est que la guerre créerait partout, au fond de tous les intérêts, au fond de tous les cœurs, au fond de toutes les consciences, une situation révolutionnaire. »
Jaurès veut persuader ; est-il lui-même convaincu que cette menace constitue une véritable arme de dissuasion ? Pour lui, le mieux serait que la propagande pour la paix parvienne « à dissiper le cauchemar et à rouvrir les voies au progrès pacifique et régulier de la race humaine ». Si son expression parait trop optimiste, c’est qu’elle doit l’être pour ne pas désespérer les masses. Mais Harvey Goldberg a montré que Jaurès n’est pas naïf. Il confie à Camille Huysmans, secrétaire de l’Internationale qu’il faut « envisager toutes les éventualités ». Il se demande, aussi, si l’on peut compter sur le parti social-démocrate allemand.

L’attitude ambiguë du SPD
Par son effectif, son organisation et ses succès électoraux, le SPD est une puissance en Allemagne et dans l’Internationale. Mais, remarque Goldberg, « les chefs de la social-démocratie, engoncés dans leur prestige, ayant obtenu toutes les bonnes places qu’ils désiraient, étaient devenus des familiers de la haute société, des étrangers à la révolution. » Et Max Gallo : « Le parti social-démocrate en quelques années s’était transformé. Son organisation s’était bureaucratisée. Avec les succès du parti, on avait vu proliférer les fonctionnaires, les secrétaires. Tout un monde de bureaux, de machines à écrire, de téléphones, donnait une apparence de force. Mais le sociologue Max Weber pouvait à bon droit se demander si, au lieu de conquérir la société et l’État, ce n’était pas ces derniers qui faisaient la conquête de la social-démocratie ! » Certains dirigeants du SPD estiment que l’Allemagne a droit à une place au soleil, ce qui justifie l’impérialisme et les armements. La plupart craignent qu’en cas de guerre une révolte entrainerait la dissolution du parti et l’arrestation des dirigeants, tandis qu’une invasion russe signifierait la fin des avantages sociaux obtenus par les ouvriers.
Le 1er mars 1913, L’Humanité et le Vorwärts publient un texte commun. Dans le quotidien français, toute la une s’ouvre sur un grand titre « Contre les Armements », un sous-titre « Manifeste des partis socialistes allemand et français », et le texte est donné dans les deux langues. C’est une vive protestation contre la politique d’armement qui épuise les peuples, fait négliger « les plus précieuses œuvres de civilisation » et aggrave les défiances réciproques. Les deux peuples veulent la paix, régler les conflits par l’arbitrage, substituer aux armées des milices nationales à objectif strictement défensif, lutter contre le chauvinisme. Ils lancent un cri contre la guerre et la paix armée.
En riposte à ce manifeste, le journal conservateur Le Temps exploite le livre de Charles Andler, professeur à la Sorbonne, publié à la fin de 1912 sous le titre accrocheur et significatif : Le socialisme impérialiste dans l’Allemagne contemporaine. Il en retient notamment cette phrase attribuée à Bebel, dirigeant du SPD : « Le mot d’ordre n’est pas de désarmer. » Or, la phrase exacte est : « Le mot d’ordre, pour l’Europe bourgeoise, n’est pas de désarmer. » Scandalisé par la falsification, Jaurès réplique vertement dans L’Humanité du 5 mars. Il accuse Andler d’avoir commis une faute professionnelle, et d’être « devenu le grand fournisseur de tout le poison qu’on colporte contre nous ; ses boutades inexactes, ses paradoxes et ses citations fausses et tronquées sont devenus la suprême ressource des pires nationalistes ». « Tous ensemble, les uns sans le vouloir, les autres le voulant, ils ont travaillé pour l’Europe bourgeoise et réactionnaire, pour l’Europe militariste et chauvine, pour l’Europe sauvage, imbécile et forcenée. Ils ont épaissi les malentendus qui séparent les peuples. Ils ont essayé de jeter les soupçons entre des fractions du prolétariat qui ne peuvent sauver la civilisation et la paix que par l’action commune. Ils n’y réussiront point, et contre la vérité historique les citations tronquées ne prévaudront pas. Le rayonnement du manifeste socialiste franco-allemand n’en sera pas obscurci. »
Lors de la mort de Bebel, Jaurès salue la mémoire de celui qui souhaitait « l’union de la France et de l’Allemagne dans la démocratie, dans la paix, dans la recherche commune de la justice ». Dans le même article de La Dépêche (22 août 1913), il admet les difficultés rencontrées par le SPD : « Agir sur l’Empire allemand sans courir le risque de s’y absorber, transformer des institutions pesantes et les adapter peu à peu à des buts nouveaux sans se prendre les mains dans ce lourd mécanisme et dans cet engrenage de métal, combiner l’esprit de patience et l’esprit d’action, faire sentir dans la balance des partis le poids de quatre millions de suffrages, sans oublier que le jeu de la balance est faussé par un reste d’absolutisme, c’est une tâche singulièrement complexe. »
Le rapprochement franco-allemand a été une des pensées les plus constantes de Bebel. Si le SPD milite pour une large autonomie de l’Alsace-Lorraine, cela établira un lien moral entre les deux peuples, ce sera un gage de réconciliation.

La question d’Alsace-Lorraine
Pour avancer sur cette question délicate, Jaurès pense qu’il y a deux méthodes à proscrire : pour la France, faire une guerre de revanche ; pour l’Allemagne, chercher à prussianiser l’Alsace. De la guerre, les Alsaciens ne veulent pas, mais « ils entendent garder leur originalité, leur autonomie intellectuelle et morale, la part de culture française qui est entrée dans leur génie ». Ils aspirent à une plus large autonomie. « En Allemagne, la lutte contre l’Alsace-Lorraine serait le signal d’une lutte générale contre la démocratie. Par une dramatique solidarité, le destin du peuple allemand est lié au destin du peuple d’Alsace-Lorraine. Tout ce qu’on enlèvera de liberté à l’Alsace-Lorraine sera enlevé à la liberté de l’Allemagne elle-même. Au contraire, la démocratie allemande et l’autonomie d’Alsace-Lorraine progresseront en même temps et du même pas. » Cette pensée de Jaurès, exprimée ici dans La Dépêche du 22 mai 1912, est reprise à plusieurs occasions.
Même après les incidents de Saverne, provoqués par la grossièreté d’un officier allemand. « Par bonheur, c’est l’esprit de sagesse qui a prévalu des deux côtés », écrit Jaurès dans La Dépêche du 28 novembre 1913. Il en tire une leçon : « Cet incident aura servi seulement à mettre en lumière la pensée des Alsaciens-Lorrains. Elle est complexe et ne se prête pas aux formules sommaires. D’une part ils veulent que la paix soit maintenue. Ils savent que c’est sur eux que tourbillonnerait d’abord la trombe de fer et de feu. Et ils savent aussi quelle responsabilité ils assumeraient s’ils demandaient qu’on déclarât la guerre pour eux. Aussi ils ne cessent de désavouer les boutefeux. Ils répètent à leurs amis de France qu’il leur sera d’autant plus facile de conquérir l’autonomie à laquelle ils aspirent qu’on ne les compromettra pas du dehors par des propos étourdis ou équivoques. Mais en même temps ils ont, devant le vainqueur et sous le régime de la conquête, une admirable fierté et une susceptibilité très vive. Ils se sentent malgré tout rattachés à la France, à sa tradition, à sa pensée, à de nobles et héroïques souvenirs de son histoire par des liens intimes, profonds, indestructibles. »
Lors de l’hommage à Francis de Pressensé, mort le 21 janvier 1914, Jaurès, très ému, revient sur la question qui préoccupait son ami : « À l’heure où Francis de Pressensé meurt, le problème d’Alsace-Lorraine prend précisément la direction qu’il avait voulue et qu’il avait prévue. La lutte n’est plus entre les États mais, dans toute l’Europe, entre la démocratie politique et sociale d’un côté et l’oligarchie rétrograde et militariste de l’autre ; et la démocratie politique et sociale porte dans son sein, non seulement la libération des individus, non seulement la libération des classes, mais la libération de tous les fragments de peuples opprimés par la conquête. Libération pacifique, libération par la montée de la justice générale dans la paix universelle garantie. C’était le rêve de Francis de Pressensé. »
Quant à son article de L’Humanité annonçant la mort de son ami, il se termine par la phrase : « La route est bordée de tombeaux, mais elle mène à la justice. » Pourvu que l’on continue à combattre.

3. Contre la loi des trois ans

L’année 1913 est marquée par la loi rétablissant en France le service militaire de trois ans, en complet désaccord avec les positions de Jaurès, mais en accord avec le nouvel élu à la présidence de la République. Contre le projet, Jaurès combat dans ses journaux et au cours de grandes manifestations dont les plus importantes rassemblent des foules considérables au Pré-Saint-Gervais, en bordure des quartiers populaires de l’est de Paris.

Poincaré président
Jean Jaurès n’a pas grande estime pour Raymond Poincaré. Il a pu constater sa « prudence » coupable lors de l’affaire Dreyfus, sa timidité dans la réforme fiscale, son hostilité au socialisme. En 1910, Poincaré avait affirmé qu’il redoutait « les docteurs insidieux en pacifisme et les conseilleurs de lâcheté ». Jaurès lui avait répondu dans L’Humanité du 20 août. Sommes-nous des lâches parce que nous cherchons à régler les problèmes internationaux sans recours à la guerre ? Et vous ? « À quoi donc avez-vous abouti, ô patriote qualifié, excitateur d’énergie et conseilleur de courage ? Avez-vous donc refait « la patrie totale » dont parlait un jour, en phrases aussi vaines que les vôtres, M. Clemenceau ? C’est le drapeau allemand qui flotte toujours sur Strasbourg et sur Metz. C’est le régime de la conquête allemande qui pèse sur l’Alsace et sur une partie de la Lorraine. Où est donc votre effort de libération ? Douloureuses questions, sans doute, et cruelles, mais qu’on a le droit et le devoir de poser à ceux qui nous accusent parce que nous cherchons une issue, une voie, et que nous ne nous obstinons pas dans l’impasse où ils piétinent misérablement en une immobilité ostentatoire et provocatrice. À moins de vouloir nourrir notre pays de mensonges, il faut bien avouer que ces quarante années écoulées n’ont pas servi la cause de la revanche. » Il termine l’article sur ces mots qui rappellent le discours à la jeunesse d’Albi : « Le vrai courage : celui de voir la vérité et de la dire. »
Président du Conseil des ministres en août 1912, en visite en Russie, Poincaré s’était grisé de prestige et avait assuré le gouvernement tsariste que la France honorerait ses engagements et accroîtrait son potentiel militaire. Harvey Goldberg ajoute : « La paix de l’Europe était noyée sous des flots de vodka. » De retour, Poincaré avait affirmé dans un discours public, le 27 octobre : « La France doit agir comme une nation qui ne cherche pas la guerre mais qui ne la redoute pas. » Et les banques françaises de faire de juteuses opérations avec la Russie.
Lors de l’élection présidentielle de 1913, la mésentente entre radicaux et socialistes, les combines des premiers pour éliminer Léon Bourgeois et choisir un homme sans charisme (Jules Pams, adversaire résolu de la représentation proportionnelle), favorisent l’élection du « modéré » Raymond Poincaré. Jaurès pense que la réaction veut se servir de Poincaré pour reprendre le contrôle de l’armée et de la diplomatie et pour exclure toute réforme : « Elle espère encore que toute vigoureuse revendication populaire pour les réformes sera dénoncée et discréditée comme une agitation brouillonne qui, en opposant les intérêts, affaiblit la nation. C’est, sous une autre forme et par d’autres procédés, l’exploitation du patriotisme qui recommence. »
Dans L’Humanité, le 17 février, il invite Poincaré à se méfier des applaudissements : « Beaucoup de ceux qui l’aiment s’aiment en lui. Ils veulent donner à sa présidence quelque chose de monarchique, et faire chanter dans sa popularité soudaine, comme dans une trompette neuve, leur nationalisme qui s’essoufflait en des clairons fêlés. Saura-t-il se souvenir à temps, lui « le Lorrain », que si la Lorraine est éprise d’indépendance et d’honneur, elle veut profondément et sincèrement la paix, qu’elle considère les chauvins brouillons et stupides comme ses pires ennemis ? Osera-t-il dire assez tôt et assez haut pour être entendu de ceux qui demain crieront sa gloire qu’il ne veut pas que sa présidence soit le septennat de la réaction et de la guerre ? » Poincaré est bien l’homme de la loi des trois ans.

Les arguments de Jaurès
Contre l’allongement du service militaire, la pensée de Jaurès est claire depuis longtemps. L’actualité le conduit à l’exposer encore (jusqu’à l’épuisement, disent Gilles Candar et Vincent Duclert). Du 28 février au 23 juillet 1913, ses quatorze articles dans La Dépêche portent sur le projet de loi ; d’autres, en fin d’année, sur les difficultés d’application de la loi.
Celui du 28 février résume l’argumentation : « Ceux qui croient trouver le remède dans le retour au service de trois ans sont des insensés. Il n’y aura pas un soldat éduqué de plus. Et ce sera un désastre social et militaire. Socialement, le service de trois ans pour tous sera une charge sensible pour le travail national, une aggravation annuelle d’impôts de près de trois cents millions ; il sera un ajournement du travail utile, un retard des mariages, une diminution des naissances, un affaiblissement de la vitalité nationale. Et, militairement, il surchargera la vie de caserne de longs mois stériles et fastidieux, où le soldat, contraint de recommencer toujours les mêmes exercices, se dégoûtera de la défense nationale. » La loi des trois ans serait inutile, coûteuse et dangereuse parce qu’elle laisserait entendre que la France a des intentions belliqueuses en participant à la course aux armements.
En mai, le gouvernement ayant interdit le traditionnel cortège au mur des Fédérés, une grande manifestation contre le projet de loi et pour la paix est organisée le 25 au Pré-Saint-Gervais. En juin, commence l’examen du projet de loi à la Chambre ; il est voté le 19 juillet par 358 voix contre 204 ; le Sénat l’entérine par 244 contre 36 dès le 7 août. « Le Sénat rompt avec sa lenteur traditionnelle », notent Candar et Duclert.
La séance du 5 juillet à la Chambre est particulièrement violente, nouvel affrontement entre Jaurès et Barthou. Celui-ci accuse les socialistes et les syndicalistes de provoquer le désordre dans le pays et le député de droite Émile Driant invective Jaurès : « Le responsable, c’est vous ! » Réponse immédiate : « Je ne dirai pas que cette parole me fait honneur, car je ne vais même pas chercher la mesure de moi-même dans les haines et les violences de l’ennemi. Mais, si j’avais parfois la tentation de mesurer ma valeur propre et les services qu’en une vie de dévouement et de combat j’ai pu rendre à mon parti et à la République ; si j’avais la tentation de les mesurer à la violence des haines permanentes que j’inspire aux réacteurs, je commettrais sans doute le péché d’orgueil. » Rappelons ici que Driant est ce romancier prolifique qui signe ses livres du pseudonyme « capitaine Danrit ». Après avoir imaginé avec force détail en 1898 la guerre victorieuse de la France contre l’Angleterre, le voici revenu, actualité oblige, au chauvinisme antiallemand.
S’adressant à l’ensemble des réacteurs, ou réactionnaires, Jaurès, qui a lu leur presse, déclare : « Vous avez essayé de faire disparaitre la Terreur blanche dans la Terreur rouge, et maintenant vous parlez de la violence de quelques syndiqués ou de quelques socialistes, et dans vos journaux, dans vos articles, chez ceux qui vous soutiennent, il y a contre nous, vous m’entendez, un perpétuel appel à l’assassinat.

Lors de la grande manifestation au Pré-Saint-Gervais,

Jaurès parle contre la guerre.

Manifestation grandiose au Pré-Saint-Gervais, le 13 juillet. L’Humanité du lendemain la décrit sous le titre « Nouvelle affirmation du peuple de Paris », avec comme illustration une photo de Jaurès en train de haranguer la foule, sous le drapeau rouge déployé, et un article enthousiaste du directeur du quotidien : « C’était une masse qui se pressait hier au Pré-Saint-Gervais, et c’était en même temps une élite. Car tout ce peuple ouvrier et socialiste manifestait à la fois une grande générosité d’esprit et d’âme, et l’intelligence la plus vive, la connaissance la plus fine du problème politique. »
La loi des trois ans votée en urgence, on s’aperçoit alors des difficultés d’application. Il faudrait construire de nouvelles casernes. « On se débrouillera » : Jaurès livre un article paru dans La Dépêche du 10 octobre sous ce titre ironique. On n’a rien prévu, tout se fait dans « une improvisation fébrile et étourdie ». Tout cela provient d’une loi misérable et routinière, « celle qui exigeait le moindre effort de pensée et de volonté ». Autre formule de Jaurès : la loi des trois ans est la solution « qui coûtait le moins de pensées et le plus de millions ».
Avec du recul, l’erreur commise apparait énorme. Même des partisans de la loi la critiquent : Clemenceau démontre « que nous sommes plus faibles maintenant, par l’accumulation des classes non instruites, que nous ne l’étions avant le vote de la loi ». Jaurès : « Avec du sang-froid, de la méthode, de l’esprit de suite, on pouvait, en s’appuyant sur la loi de deux ans, compléter scientifiquement la défense du pays. On a préféré entrer dans les vues de la réaction. On a affolé le pays en lui disant que l’invasion était aux portes, et qu’on ne pouvait la prévenir que par trois années de caserne. Et comme on n’avait rien prévu, rien préparé, il a fallu, après avoir bâclé la loi, bâcler les moyens d’application de la loi. De là le gaspillage et le désordre. » Il cite des documents montrant que les visites de députés dans les casernes sont préparées « à la Potemkine ».
De plus, des incidents éclatent, provoqués par la volonté de maintenir la classe 1910 pour une année de plus. Jaurès conclut sur « la funeste politique de réaction et d’imbécillité militaire qui se développe depuis des années et qui s’est épanouie monstrueusement dans la loi de trois ans ».

Retour sur les fondamentaux
La conception de la défense nationale exposée dans L’armée nouvelle doit être rappelée en ces moments de tension et d’affolement. Jaurès le fait en particulier dans une série d’articles donnés à La Dépêche. Il est indispensable que la France ait une politique de paix (13 mai 1912) : « La question de l’organisation de la défense nationale dans une démocratie moderne n’est pas seulement une question technique, c’est aussi, c’est surtout une question morale et sociale. Il faut que la guerre apparaisse vraiment nécessaire et juste, qu’elle ne soit ni un caprice dynastique, ni une aventure financière, ni une combinaison capitaliste, mais l’effort légitime et sacré d’un peuple qui, voulant la paix, offrant la paix, proposant les solutions arbitrales, est réduit par la brutalité des forces du dehors, à protéger son indépendance et sa vie. » Il faut que la France « apprenne à se méfier de ceux qui la mènent en flattant ses passions chauvines, qui intéressent sa vanité de leurs opérations de finance ou de leurs calculs d’ambition, et qui dénoncent comme des traitres, comme de mauvais Français, les hommes qui croient que le respect du droit des peuples et des engagements internationaux est aujourd’hui la plus sûre des politiques » (29 août).
Il revient sur l’emploi des réserves : « Le salut ne peut être que dans un immense effort pour mieux encadrer et pour mobiliser plus rapidement la masse des citoyens soldats, les deux millions d’hommes qui sont la force de la patrie. Et encore une fois, le vrai péril, le vrai crime de la loi de trois ans c’est qu’elle va détourner la France de l’effort utile, de l’effort nécessaire. La vérité est, vérité terrible, que nos grands chefs n’ont pas encore pris leur parti de la nation armée. Ils ne croient qu’à l’armée de métier, à l’armée de caserne, avec un service très long » (30 mars 1913). Interrogé par la commission de l’armée, le général en chef Joffre répond que, pour redonner cohésion et habitude militaire aux réserves, il faudrait un mois ou un mois et demi, « et pendant ce temps la partie sera finie ». Nous connaissons aujourd’hui l’ineptie de cette conception ; en 1913, Jaurès en comprend la bêtise parce qu’il a beaucoup étudié, et il conclut : « Ces paroles ont retenti en moi comme une annonce de désastre. »
Constatant que l’Allemagne a l’intention d’utiliser largement les réserves, l’article du 2 mai se réfère aux ouvrages militaires d’Ardant du Picq sur le groupe primaire et reconnait l’importance de se trouver sous le regard des autres, ce qui sera bien illustré par la guerre de 1914-1918. Le recrutement régional, « en groupant dans la même unité de combat, dans la même section, des hommes qui se connaissent, qui ne peuvent, sans un suicide moral, déserter leur devoir et abdiquer leur dignité à côté de camarades qu’ils retrouveront – si la mort ne les a pas élus – au village ou à l’atelier, porte au maximum l’esprit de fierté et de courage, le respect de soi-même devant le danger. »
Autre anticipation sur la guerre de 1914, l’affirmation que la doctrine de l’offensive à tout prix est une formule dogmatique (18 septembre) : « Un commandant d’armée serait déshonoré s’il ne proclamait pas a priori, quels que soient les événements, quelles que soient les circonstances, qu’il va pratiquer l’offensive. S’enfermer mécaniquement d’avance dans une formule de manœuvre, sans tenir compte des faits, c’est un dangereux enfantillage. »
Il faut combattre pour la paix contre les fauteurs de guerre, pour la démocratie contre la réaction, pour le prolétariat contre les exploiteurs, mais aussi pour la science et la raison contre les nouvelles philosophies à la mode qui exaltent l’instinct, le goût de la violence, l’acceptation de la guerre comme un sport viril. Dans son hommage à Francis de Pressensé, Jaurès invite les jeunes du Quartier latin à se méfier de ceux qui « conseillent, sous le nom de philosophie de l’instinct ou de l’intuition, l’abdication de l’intelligence. »
Expression déjà contenue dans l’article sur le Titanic : « La foi dans la raison, le besoin de la pensée claire sont une partie nécessaire de cette action que les prétendus interprètes des générations nouvelles confondraient volontiers avec l’abdication de l’intelligence. » Sont visés Barrès, son adversaire au Parlement, Bergson, son ancien condisciple à l’ENS, Péguy, son camarade de combat dans l’Affaire, mais qui a évolué vers le nationalisme. Ainsi que les deux auteurs réactionnaires de l’essai signé Agathon sur Les jeunes gens d’aujourd’hui, catégorie en fait limitée aux nationalistes prêts à une guerre qui serait « du sport pour de vrai » et donnerait du goût à la vie, voulant revenir à l’atmosphère héroïque du roman national. Cette enquête n’a rien de scientifique et ne tient compte ni des jeunes ouvriers ou paysans, ni des intellectuels de gauche. La guerre, déclenchée juste après l’assassinat de Jaurès, va apporter à la plupart des jeunes hommes une expérience autrement sérieuse et tragique.