10 mai 2021

Trumpistes et antidreyfusards.

Par Rémy Cazals

Lorsque l’on cherche à faire des comparaisons entre épisodes historiques, on se heurte souvent à des différences évidentes qui tiennent au décalage dans le temps et aux diverses constructions politiques des pays concernés. Ainsi, une ressemblance existe entre Trump, 45e président des USA, élu en 2016, et Louis Napoléon Bonaparte, premier président de la République française, élu en 1848, dans leur volonté commune de rester au pouvoir alors que, légalement, ils ne le pouvaient pas.

Mais « le 18 brumaire de Louis Bonaparte » est un coup d’État préparé très sérieusement et réalisé dans une violence délibérée. On voit mal le futur Napoléon III parler d’une « attaque odieuse » à propos de l’action de ses séides. Par contre, il me semble intéressant de souligner quelques points communs entre l’Amérique de Trump et la France de l’affaire Dreyfus.

1. Trump a vécu dans le mensonge permanent, puis dans les affirmations sans preuves à propos d’une élection parfaitement régulière mais qu’il considérait comme truquée. En France, les antidreyfusards ont accumulé de fausses preuves de la culpabilité de Dreyfus qui s’effondraient l’une après l’autre, il fallait alors en inventer de nouvelles et multiplier les faux documents. Au contraire, dans ses articles argumentés réunis en volume sous le titre Les Preuves, Jean Jaurès a démontré l’innocence du capitaine. Les enquêtes exhaustives de la Cour de cassation ont débouché sur un résultat identique, balayant tous les faux.

2. Dans le déroulement des deux épisodes, les médias n’étaient pas les mêmes. Tweeter et les chaines de télé d’un côté, la presse papier de l’autre. Mais les quotidiens antidreyfusards comme La Libre Parole, La Croix et quantité d’autres ont pratiqué les mêmes formes de désinformation. En plus des lecteurs des feuilles extrémistes, on trouve chez les contemporains de l’affaire Dreyfus une forte crédulité. Lorsque le ministre Cavaignac a présenté des faux évidents comme des preuves décisives de la culpabilité de Dreyfus, les députés de la Chambre élue en 1898  ont gobé son discours et ont voté son affichage dans toutes les communes. Battu dans la circonscription de Carmaux, Jaurès ne siégeait donc pas mais il s’est rapidement rendu compte qu’il pouvait utiliser la bêtise de Cavaignac pour relancer l’Affaire.

3. Trumpistes et antidreyfusards ont un autre point commun, c’est la volonté de dénigrer « l’establishment » et les « intellectuels ». Les partisans de Trump se retrouvent majoritairement parmi les moins diplômés, c’est l’arrivée de diplômés dans des États autrefois républicains qui y a fait gagner Biden. Les savants se sont très largement mobilisés en faveur de Dreyfus en argumentant leur position comme le montre précisément le livre de Vincent Duclert, L’affaire Dreyfus, publié à Toulouse par Privat en 2010.

4. On a beaucoup parlé des thèses complotistes aux États-Unis. Rappelons comment les Juifs étaient perçus dans une bonne partie de l’opinion française vers 1900. Rappelons la légende d’un empereur d’Allemagne attendant avec impatience les documents secrets que Dreyfus devait lui fournir, et annotant de sa propre main la pièce relative au système de freinage du canon de 120. Rappelons l’affirmation imparable: si les autorités allemandes prétendent qu’elles n’ont eu aucune relation avec le capitaine Dreyfus, c’est bien la preuve qu’elles veulent le protéger et donc qu’il est coupable.

5. L’envahissement du Capitole à Washington par les partisans de Trump fait penser à la tentative de Déroulède de faire marcher un général et ses troupes sur l’Élysée. L’épisode est complété par le coup de canne d’un aristocrate antidreyfusard sur le président de la République parce que celui-ci était favorable à la révision du procès Dreyfus.

6. En souhaitant réaliser la formule « Make America Great Again », Trump a fait exactement le contraire: il a affaibli son pays et l’a ridiculisé dans le monde entier. Les ennemis des USA en ont bien profité, on l’a vu. Les antidreyfusards refusaient d’admettre l’innocence de Dreyfus en prétendant défendre ainsi l’honneur de l’Armée. Jaurès leur disait: l’Armée serait grandie si elle savait reconnaitre son erreur en ne le faisant pas, les grands chefs militaires s’enfoncent dans l’abjection.

7. Malgré ses mensonges et ses erreurs, Trump a obtenu un nombre de voix extraordinairement élevé à la présidentielle de 2020, et il faudra voir dans quelle mesure le noyau de ses fidèles inconditionnels a résisté aux derniers rebondissements. Le général Mercier, principal responsable de la condamnation frauduleuse de Dreyfus en 1894, de la nouvelle condamnation en 1899, et refusant obstinément d’évoluer, a été élu en 1900 sénateur du département de Loire-Inférieure.

8. Pour conclure, je constate que les héritiers politiques de l’extrême-droite en action dans l’affaire Dreyfus en France manifestent leur proximité des trumpistes américains. Le quotidien Le Monde a publié, le 9 janvier 2021, p. 11, les tweets de certains responsables du Rassemblement national opposant la violence de la répression exercée contre les partisans de Trump entrés dans le Capitole au laxisme de la police quand il s’agit d’émeutiers noirs. On a déjà rencontré plus haut les mots «abjection» et «bêtise».

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