5 décembre 2021

Visioconférence du 30 mars, les étudiants en Lettres de Toulouse contre la guerre d’Algérie (simple témoignage personnel à partir de notes prises en 1961-62)

À l’occasion du prochain café Jaurès du 30 mars 2021 sur les mouvements anticolonialistes, je voudrais donner au site des Amis de Jean Jaurès à Toulouse un bref témoignage sur quelques épisodes de 1961-1962, certains peut-être méconnus. Les phrases rapportées sont authentiques.

  1. Des manifestations
    Avant même la grande manif du 24 avril 1961 contre le putsch des généraux à Alger, mais sans pouvoir préciser la date exacte, une grève étudiante unitaire s’était produite contre l’augmentation du prix des repas aux restaus U et l’insuffisance du logement pour étudiants. Même la corpo de Droit s’y était associée ! Un meeting nous réunissait dans la grande salle du Sénéchal. Meeting perturbé par un groupe venu crier : « Les cocos à Moscou ». Réponse : « À Madrid les fafas ». Ils ont balancé des pétards dans la salle. Nous les avons expulsés et je me souviens de mon copain mazamétain Michel C. s’imposant devant eux en brandissant une chaise qu’il n’aurait pas hésité à fracasser sur quelque crâne. Précisons que la salle était contiguë à un poste de police dont nous n’avons aperçu aucun représentant pendant toute la bagarre.
    Le 24 avril 1961, j’ai participé à la grande manif contre le putsch des généraux. Pour le soixantième anniversaire, le 24 avril 2021, je ferai reproduire ici, sur ce site, quelques documents que j’ai conservés. La manif s’est heurtée d’abord à un groupe Algérie française, puis aux CRS. Nous avons crié « OAS assassins », « Le fascisme ne passera pas », « Paix en Algérie », « Né-gociations ». Nous avons distribué des tracts aux passants, les invitant à se joindre à nous. Réponse d’une femme : « Vous feriez mieux d’être à l’école. » L’objectif des manifestants était la paix en Algérie, pas de casser des vitrines ou du mobilier urbain. Nous savions que nous nous exposions à prendre des coups et nous les avons pris sans nous plaindre. Lors d’une de ces manifs, les CRS ont chargé à vélo, mais plusieurs ont fait la culbute et j’ai constaté que l’expérience n’a pas été renouvelée.
    Le Front syndical et les Comités antifascistes ont organisé une grande manif pour le 1er mai 1961. J’ai encore conservé des tracts pour appeler à une manif le 22 novembre au « square du Capitole, sur les lieux du dernier attentat fasciste ». Des attentats au plastic avaient en effet été perpétrés à Toulouse comme à Paris.
    Le 17 janvier 1962, à la suite du plasticage du siège de l’UNEF à Toulouse (AGET, Association générale des étudiants de Toulouse, rue des Lois), grève générale des étudiants et des professeurs de la fac des Lettres. Nous essayons d’entrainer les étudiants d’un cours de Droit et nous sommes accueillis par la formule habituelle : « Les cocos à Moscou », mais aussi par « ti-ti-ti ta-ta » (= Al-gé-rie fran-çaise), sous les applaudissements du professeur. En Lettres, devant l’amphi Marsan, une étudiante me réprimande : « Vous me privez du cours délicieux de Monsieur D… Vous croyez avoir compris la politique, mais mon père lui-même qui a 50 ans n’a pas encore compris. »
  2. Une bagarre devant le siège de l’AGET
    J’ai noté la date : le 3 avril 1962. Sortant de la fac des Lettres vers midi et me dirigeant vers le restau U de la rue des Lois, je vois un attroupement insolite et une bagarre. Je confie ma montre à ma compagne et je m’avance. Une dizaine de gros types sont en train de tabasser un garçon membre des Jeunesses communistes que je connais. J’essaie de le protéger ; trois fois je suis roulé par terre et frappé, pendant qu’une centaine de spectateurs crient « OAS assassins » pour m’encourager. Depuis les bureaux de l’AGET, on a téléphoné à la Bourse du Travail (qui n’est pas très éloignée) et au poste de police. Quand on entend le cri « Les prolos arrivent », le commando tabasseur s’enfuit. Je ne suis pas sérieusement touché : un genou enflé, quelques égratignures, une oreille en sang. Un autre étudiant, L…, a saigné davantage. Il y a une petite tache sur le trottoir, et un militant convaincu a écrit, juste à côté : « Voilà ce que les fascistes ont fait. » Vingt minutes après la fin de la bagarre, des policiers arrivent par la rue des Lois. L’un d’eux court devant en brandissant son revolver. Voyant que les autres suivent au pas nonchalant à trente mètres en arrière, il s’arrête et les attend. Les étudiants applaudissent leur arrivée. Les policiers disent : « Pas de manifestation, laissez-nous faire. » Les agresseurs sont déjà loin. Conclusion d’un policier à propos des étudiants : « Ils ne sont bons qu’à ça, tous les mêmes, à causer des emmerdements. » Un naïf ou un plaisantin dit à haute voix devant le sang de L… : « On a tué un poulet ici ? » Il se fait vertement réprimander par les pou…, par les policiers.
  3. Monter la garde
    Fin 1961 et début 1962, Philippe Wolff (professeur d’histoire) et Georges Viers (professeur de géographie) ont pris à la faculté des Lettres de Toulouse des positions courageuses contre l’OAS. Dans le contexte d’attentats de l’époque, la peur de représailles a conduit des étudiants de la faculté à envisager une surveillance des habitations personnelles des deux professeurs. Elle a pu être effective pour celle Georges Viers qui habitait une maison individuelle, mais pas pour Philippe Wolff qui résidait dans un immeuble. Étudiant en histoire, j’ai été chargé de l’organisation et du « recrutement », parfois difficile, ce qui impliquait de ma part une large participation aux nuits de garde. Pendant deux mois environ, au printemps 1962, les étudiants, par groupes de quatre, se relayaient et « montaient la garde » dans la maison de M. Viers. Je ne me souviens pas des noms de tous, sauf de Michel C. et de Michelle B. Il n’y a eu aucun attentat, mais une des équipes a pu signaler aux pompiers un début d’incendie dans le quartier. Pendant ce temps, à Paris, diverses opérations de même type étaient montées, en particulier dans la librairie de François Maspero.

Si certains amis de Jaurès ont des compléments à apporter, ils seront les bienvenus.
Rémy Cazals

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