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Chapitre XX – Les cloches de Bâle et le Pré-Saint-Gervais – 1912/1913

Journaliste, Jaurès ne peut rester indifférent devant certains événements non politiques, dont il réussit à tirer quelque enseignement. En septembre 1909, il avait salué la traversée de la Manche en avion par Blériot d’un article dans La Dépêche intitulé « Hurrah ! » En ajoutant : « Le progrès des appareils sera peu de chose s’il n’y a pas un progrès des consciences. Et à quoi servirait que l’homme eût des ailes si elles ne faisaient que porter plus haut les rivalités misérables et les guerres fratricides ? »
En janvier 1910, les lecteurs du journal toulousain étaient informés que Paris était pris dans « l’étreinte de la Seine, la gentille couleuvre qui s’est gonflée soudain comme un boa », pour des causes naturelles mais aussi humaines (déboisement excessif). Occasion de parler en faveur d’un système solide d’assurance sociale.
En avril 1912, il écrit dans L’Humanité l’article « Triomphes et revers ». Victoire de la science en astronomie et dans la capacité de lancer sur les mers des monstres de métal comme le Titanic. Celui-ci a fait naufrage dans la nuit du 14 au 15 avril : l’homme ne domptera jamais toutes les forces de la nature. « Mais la gloire de l’homme est de poursuivre sans peur, jusqu’à l’infini, la conquête des choses. Discréditer la science ou la chicaner, ce n’est pas exalter les facultés mystiques de l’âme, c’est les appauvrir au contraire et les égarer. »
En mai 1912, c’est l’hystérie à propos de la bande à Bonnot qui le fait réagir dans L’Humanité : « Je ne sais rien de plus ignominieux que l’exploitation journalistique et politique qui a été faite des crimes des bandits et de la tragique « chasse à l’homme » qui a été menée contre eux. Un immense effort a été conduit pour semer la panique et pour la faire tourner au profit de la réaction. On eût dit vraiment que l’apparition d’une bande de meurtriers opérant en pleine civilisation était une nouveauté affolante. Or, c’est le fait le plus ancien et le plus banal. Et toujours les scélérats, opérant pour satisfaire les appétits les plus bas et les égoïsmes les plus abjects, ont tenté de couvrir leur crime de je ne sais quelle apparence de révolte sociale. C’était pour venger le pauvre peuple des méfaits de la gabelle, des duretés de l’impôt, des rigueurs iniques de la milice, c’était pour échapper à la conscription féroce, c’était pour châtier les révolutionnaires assassins du roi, que les bandits, à les en croire, égorgeaient, pillaient, violaient. »
En même temps, au cours des années 1912-1913, reviennent les constantes de la pensée jaurésienne : nombreux articles en faveur de la représentation proportionnelle et de la moralité politique ; pour l’amélioration de la loi des retraites ouvrières et la défense de l’enseignement laïque ; pour une action convergente du parti socialiste et de la CGT ; pour faire vivre L’Humanité.
Pourtant, le problème principal est celui de la guerre ; le plus grand des combats doit être mené en faveur de la paix. Car la guerre est là, dans les Balkans, aux portes de l’Europe ; elle pourrait recouvrir le continent et lui apporter le désastre. Comment empêcher cela ?

1. La guerre est là

Au cours du XIXe siècle, les populations chrétiennes des Balkans, elles-mêmes très diverses, ont peu à peu échappé à la domination turque, mais l’Empire ottoman est encore présent dans la région. Il est affaibli par l’intervention italienne en Tripolitaine. C’est l’occasion des guerres balkaniques, popularisées en France par les clichés de L’Illustration et les aventures des Pieds Nickelés. Celles-ci, parues dans L’Épatant en 1913 sous le titre « Y a du monde aux Balkans », présentent de façon humoristique les mauvais tours que les trois filous, se prétendant marchands de matériel militaire, infligent successivement aux rois de Monténégro, Serbie, Bulgarie… Une façon de faire oublier le tragique des affrontements.

Les guerres balkaniques
Grèce, Bulgarie, Serbie et Monténégro forment une coalition (avec l’appui secret de la Russie), attaquent la Turquie en octobre 1912 et sont rapidement vainqueurs. L’Empire ottoman ne conserve sur le territoire européen que Constantinople. Au moment du partage du butin, la coalition se disloque. Serbes et Grecs, avec les Roumains, battent les Bulgares, et les Turcs en profitent pour récupérer Andrinople.
Jaurès condamne le règlement des problèmes par la guerre. Il souhaite la formation d’une Confédération balkanique. Avec l’arrivée au pouvoir des Jeunes Turcs, contre le Sultan rouge, les socialistes de la région, peu nombreux certes, avaient proposé cette solution, union douanière et généralisation d’institutions démocratiques. La guerre l’a écartée. Dès le 2 octobre 1912, il prévoit dans L’Humanité le retournement des alliés les uns contre les autres et comment tout cela finira : « Sur la bête déchirée, la meute se déchirera. Et puis les ogres d’Autriche et de Russie se pencheront sur le champ de bataille et ils croqueront la meute avec la bête, le chasseur avec le gibier. » Et en effet (La Dépêche, 30 juillet 1913) : « La guerre, là-bas, renait perpétuellement de ses cendres, je veux dire des cendres à peine refroidies qu’ont laissées sur le sol les incendies partout allumés. À peine les alliés ont-ils cessé de se battre contre la Turquie, ils se battent entre eux. »
Legs de l’histoire, cette guerre est horrible : « Les dures nécessités de la longue résistance à la domination turque ont créé des habitudes funestes, le régime des bandes, la violence sauvage, l’assassinat, un horrible mélange de patriotisme et de brigandage meurtrier » (L’Humanité, 27 août 1913). « Dans une guerre qui a duré à peine un mois, un tiers de l’effectif des armées a été détruit. C’est une proportion sans précédent dans les guerres modernes. C’est la reproduction, en période civilisée, de ces grandes destructions des temps barbares où des armées entières, des peuples entiers disparaissaient. » Sévices de bandes d’assassins, blessés non soignés, famine, choléra : « L’odeur de ce charnier commence à se répandre sur l’Europe. » « Qui peut dire que la guerre universelle ne sortira pas de ce chaos des Balkans ? »
S’il y a des inconscients qui ne veulent pas penser au risque de guerre européenne, l’idée chemine si bien qu’en juin des jeunes filles du village d’Alzonne (entre Carcassonne et Castelnaudary), voient la Vierge Marie, Jeanne d’Arc et Saint Michel dans les branches des arbres au bord du Fresquel. Elles entendent ces hautes personnalités annoncer la guerre prochaine. Grand émoi, la presse s’empare de l’épisode ; de toute la région on afflue, le dimanche, pour essayer de distinguer quelque chose, dans une atmosphère de kermesse. Les autorités catholiques ne reconnaissent pas l’authenticité des apparitions, mais l’important, c’est de souligner cette traduction d’une trop forte tension.

Ce que serait une guerre entre les puissances
« Si tels ont été les désastres de la guerre des Balkans avec un conflit limité, avec un chiffre de cinq cent mille combattants, avec des peuples essentiellement agricoles où la vie économique plus simple se détraque moins aisément, que sera-ce quand des millions et des millions d’hommes, à l’ouest et à l’est de l’Europe, s’entasseront, se heurteront, et quand le mécanisme prodigieux et délicat des civilisations industrielles capitalistes et banquières sera arrêté, brisé ou faussé par une commotion formidable ? Il y aura dans les choses une sauvagerie qui se communiquera aux hommes. Et si la Révolution sociale surgit de ce chaos, au lieu de se produire comme l’expression suprême du progrès, comme un acte supérieur de raison, de justice et de sagesse, elle sera une partie de l’universelle crise mentale, un accès de la fureur contagieuse propagée par les souffrances et les violences de la guerre. »
Les gouvernements essaient de rassurer les esprits mais, demande Jaurès (La Dépêche, 30 novembre 1912), « comment se fait-il que l’Autriche convoque une partie de ses réservistes, que la Russie tâte ses armes, que tous les deux jours des dépêches inquiétantes laissent pressentir un terrible lendemain ? Pour moi, je ne connais pas de plus effroyable condamnation du régime où se débat l’Europe. Ce qu’on regarde unanimement comme criminel et fou, on n’est pas bien sûr au fond que cela ne sera pas. Quelle est donc la force intérieure de désordre, de sauvagerie, de déraison et de crime qui mène aujourd’hui les choses et les hommes pour qu’on ne se sente pas à l’abri du plus monstrueux péril ? »
« L’Europe comprendra-t-elle enfin qu’elle ne peut pas se passer d’une conscience ? » (L’Humanité, 27 août 1913). Regardons les grandes nations européennes : « Malgré leur apparence vigoureuse, malgré leur activité bruyante, malgré leurs prétentions arrogantes, elles subissent toutes un rabougrissement intellectuel et moral qui doit frapper tout esprit sincère. Elles se ruinent ou s’épuisent dans des compétitions absurdes qu’un peu de bon sens suffirait à prévenir. Elles perdent, quand elles parlent de leurs rivales, toute liberté d’esprit. La France débite tant de sottises et l’Allemagne tant d’inepties qu’elles mériteraient de perdre à jamais l’une son renom d’esprit, l’autre son renom de solidité si elles ne pouvaient alléguer comme excuse l’universel obscurcissement de l’intelligence et de la conscience. La façon dont elles se sont disputé les diverses victoires balkaniques est d’un ridicule intense autant que d’une flagrante immoralité. « Ce sont mes canons qui l’ont emporté ; voulez-vous mon adresse ? – Ce sont mes instructeurs qui ont tout fait : donnez-moi gentiment un certificat. » Et pendant ces dialogues et ces controverses, la victoire changeait de camp et l’on se disputait ces victoires nouvelles et contraires. Ô profondeur d’ineptie ! Ô bassesse d’âme ! » (Revue de l’enseignement primaire, 5 octobre 1913).
La France, l’Allemagne… Et la Russie ?

Les intrigues russes
L’objectif russe est Constantinople, et le tsar s’est fait le protecteur intéressé des peuples chrétiens des Balkans. Son rival est l’Empire austro-hongrois allié de l’Allemagne. La France est l’alliée de la Russie et « voilà le peuple de France mené à la guerre la plus sinistre par la chaîne forgée dans l’ombre d’un traité secret, et par les intérêts russes dans les Balkans. » Alors que la France « n’a pas tiré le glaive pour la libération de Strasbourg et de Metz » !
Le diplomate russe Izvolsky, ambassadeur à Paris, sait irriguer la presse. Max Gallo cite un de ses courriers de décembre 1912 : « Je m’efforce d’obtenir l’orientation désirable pour nous dans les cercles gouvernementaux et politiques et je tente en même temps d’agir sur la presse. Dans ce sens, des résultats très remarquables ont été atteints. Je ne me mêle pas directement à la répartition des subsides, mais le partage est entrepris avec le concours des ministres français et a déjà produit l’effet nécessaire. De moi-même j’essaie par mon influence personnelle d’orienter les principaux journaux de Paris, tels que Le Temps, Le Journal des Débats, L’Écho de Paris. » Les fonds russes financent la campagne de presse en faveur de la loi des trois ans de service militaire.
Contre ces manigances, il faut que l’Internationale coordonne les efforts des socialistes de tous les pays en faveur de la paix, qu’elle déploie sur l’Europe et sur le monde « son magnifique drapeau de justice sociale et de paix universelle ».

2. Efforts et limites de l’Internationale

Les cloches de Bâle, c’est le titre d’un roman d’Aragon dans lequel Jaurès apparait. C’est aussi, en novembre 1912, le fond sonore d’un grand moment de l’Internationale socialiste, dans le cadre solennel de la cathédrale.

Le congrès de Bâle
Trois articles de La Dépêche, en novembre 1912, permettent de suivre le projet de l’Internationale. Le 15, en pleine « crise orientale », Jaurès expose la confusion de l’heure : « La situation est terriblement trouble. Il est aussi dangereux en ce moment de propager l’alarme que d’endormir le pays dans une fausse sécurité. Dans le monde parlementaire, selon les vagues échos qui parviennent des sphères officielles, les impressions changent de jour en jour et presque d’heure en heure. Un jour c’est la confiance et la sérénité qui dominent. Le lendemain on suppute avec inquiétude les chances de guerre. Parce que les Serbes exigent un port sur l’Adriatique et parce que l’Autriche-Hongrie s’y oppose, il faudra que des millions d’hommes s’égorgent ? N’y a-t-il donc pas moyen de trouver entre les deux pays une transaction ? » Bien sûr, les Européens ne veulent pas l’extension de la guerre hors des Balkans, mais « on commence à se demander tout bas si à force de se menacer pour se faire peur les gouvernements ne seront pas entrainés dans des conflits qu’ils ne veulent pas. On se demande s’il n’y a pas un peu partout des minorités résolues à tout et qui parviendront à précipiter dans la guerre une Europe incertaine, sans lumière et sans volonté. Que signifient, en France, ces articles des journaux officieux par lesquels on tente de préparer l’opinion à accepter jusqu’au bout, jusqu’à la guerre, les conséquences de la solidarité franco-russe ? »
Il faut avertir les Français ; qu’ils ne se laissent pas abuser par une campagne de presse. Il faut que le prolétariat européen se dresse pour empêcher « une guerre fratricide ». C’est pourquoi, avant le congrès de Bâle, des manifestations dans quelques capitales européennes sont organisées le 17 novembre. L’Allemand Scheidemann vient parler à Paris ; Jaurès parle à Berlin, en allemand. Le jeune philosophe Paul Houlié, ayant obtenu une bourse d’étude en Allemagne, y assiste dans la grande salle des fêtes de la rue Hasenheide archipleine. Il est frappé par la discipline remarquable qui règne : « point d’interruptions à tout propos et hors de propos, point de commentaires entre voisins, point de Chut ! répétés de proche en proche, grossis, dégénérant en tumulte. » Les auditeurs gardent une attention soutenue et une franche sympathie jusqu’à la fin qui provoque des Hoch ! et un tonnerre d’ovations.
L’article du 21 novembre souligne l’importance et l’urgence du congrès des 24 et 25 du mois à Bâle. Celui du 30 en fait le compte rendu : « Dans toutes les délibérations, dans toutes les paroles, dans toutes les pensées de l’Internationale convoquée à Bâle, il y avait une émotion poignante et une sorte de gravité tragique. Ah ! oui, comme le disait Bebel, ces journées resteront inoubliables pour nous tous. Et ce n’est pas seulement à cause du décor saisissant où elles se sont développées. On y a vu clairement que pour tous ceux qui ont le souci de la paix et de la civilisation humaine, l’Internationale du prolétariat socialiste était une grande force morale, le suprême recours et la suprême espérance. Si le gouvernement du canton de Bâle, composé de socialistes, de radicaux et de conservateurs, a décidé à l’unanimité d’envoyer une adresse de sympathie au congrès, ce n’est point par une banale courtoisie ; c’est parce que tous ces hommes ont le sentiment profond que le socialisme international fait à cette heure une œuvre vraiment humaine et que l’universelle solidarité des travailleurs est la force qui s’oppose le plus efficacement au délire des hommes et des choses. De même, si le conseil de fabrique de la cathédrale de Bâle a passé outre aux hésitations premières du pasteur et mis à la disposition des socialistes l’église illustre, où tant de foules humaines ont passé, où tant de peuples et de princes ont crié leur détresse ou leur orgueil, si ces chrétiens ont permis que les rouges drapeaux révolutionnaires pénètrent jusque dans le chœur et que du haut de la chaire retentissent les appels du socialisme, c’est parce qu’ils ont reconnu la noblesse morale de l’effort de paix et de justice que fait l’Internationale. »
Aragon a décrit dans son roman le brouillard sur le Rhin en ces jours d’automne ; le contraste entre le joyeux défilé et le son tragique des cloches, voix d’alarme depuis le Moyen Âge ; les drapeaux s’engouffrant dans le grand portail de la cathédrale, « une immense rose rouge happée par une gueule de géant ». C’est en chaire que Jaurès prononce son beau discours : « Nous avons été reçus dans cette église au son des cloches qui me parut, tout à l’heure, comme un appel à la réconciliation générale. Il me rappela l’inscription que Schiller avait gravée sur sa cloche symbolique : Vivos voco, mortuos plango, fulgura frango ! Vivos voco : j’appelle les vivants pour qu’ils se défendent contre le monstre qui apparait à l’horizon. Mortuos plango : je pleure sur les morts innombrables couchés là-bas vers l’Orient et dont la puanteur arrive jusqu’à nous comme un remords. Fulgura frango : je briserai les foudres de la guerre qui menacent dans les nuées. (Tempête d’applaudissements.) »
Mais, concrètement, que faire si la guerre éclate ? Jaurès admet, dans l’article du 30 novembre : « Il n’est pas possible de donner une réponse d’une certitude mécanique à cette question formidable. Il n’est pas possible de dire d’avance : C’est par tel acte déterminé que dans l’heure trouble de la tempête les prolétaires feront sentir leur force. Mais ce qui est certain, ce qui se dégageait avec une puissance et une évidence irrésistibles de toutes les paroles, de toutes les pensées, de toutes les consciences, c’est que les travailleurs sont résolus à lutter de toute leur énergie, de tout leur désespoir contre l’horreur du crime. C’est que les gouvernements de l’Europe, quels qu’ils soient, ne pourraient pas déchainer impunément la catastrophe. C’est que la guerre créerait partout, au fond de tous les intérêts, au fond de tous les cœurs, au fond de toutes les consciences, une situation révolutionnaire. »
Jaurès veut persuader ; est-il lui-même convaincu que cette menace constitue une véritable arme de dissuasion ? Pour lui, le mieux serait que la propagande pour la paix parvienne « à dissiper le cauchemar et à rouvrir les voies au progrès pacifique et régulier de la race humaine ». Si son expression parait trop optimiste, c’est qu’elle doit l’être pour ne pas désespérer les masses. Mais Harvey Goldberg a montré que Jaurès n’est pas naïf. Il confie à Camille Huysmans, secrétaire de l’Internationale qu’il faut « envisager toutes les éventualités ». Il se demande, aussi, si l’on peut compter sur le parti social-démocrate allemand.

L’attitude ambiguë du SPD
Par son effectif, son organisation et ses succès électoraux, le SPD est une puissance en Allemagne et dans l’Internationale. Mais, remarque Goldberg, « les chefs de la social-démocratie, engoncés dans leur prestige, ayant obtenu toutes les bonnes places qu’ils désiraient, étaient devenus des familiers de la haute société, des étrangers à la révolution. » Et Max Gallo : « Le parti social-démocrate en quelques années s’était transformé. Son organisation s’était bureaucratisée. Avec les succès du parti, on avait vu proliférer les fonctionnaires, les secrétaires. Tout un monde de bureaux, de machines à écrire, de téléphones, donnait une apparence de force. Mais le sociologue Max Weber pouvait à bon droit se demander si, au lieu de conquérir la société et l’État, ce n’était pas ces derniers qui faisaient la conquête de la social-démocratie ! » Certains dirigeants du SPD estiment que l’Allemagne a droit à une place au soleil, ce qui justifie l’impérialisme et les armements. La plupart craignent qu’en cas de guerre une révolte entrainerait la dissolution du parti et l’arrestation des dirigeants, tandis qu’une invasion russe signifierait la fin des avantages sociaux obtenus par les ouvriers.
Le 1er mars 1913, L’Humanité et le Vorwärts publient un texte commun. Dans le quotidien français, toute la une s’ouvre sur un grand titre « Contre les Armements », un sous-titre « Manifeste des partis socialistes allemand et français », et le texte est donné dans les deux langues. C’est une vive protestation contre la politique d’armement qui épuise les peuples, fait négliger « les plus précieuses œuvres de civilisation » et aggrave les défiances réciproques. Les deux peuples veulent la paix, régler les conflits par l’arbitrage, substituer aux armées des milices nationales à objectif strictement défensif, lutter contre le chauvinisme. Ils lancent un cri contre la guerre et la paix armée.
En riposte à ce manifeste, le journal conservateur Le Temps exploite le livre de Charles Andler, professeur à la Sorbonne, publié à la fin de 1912 sous le titre accrocheur et significatif : Le socialisme impérialiste dans l’Allemagne contemporaine. Il en retient notamment cette phrase attribuée à Bebel, dirigeant du SPD : « Le mot d’ordre n’est pas de désarmer. » Or, la phrase exacte est : « Le mot d’ordre, pour l’Europe bourgeoise, n’est pas de désarmer. » Scandalisé par la falsification, Jaurès réplique vertement dans L’Humanité du 5 mars. Il accuse Andler d’avoir commis une faute professionnelle, et d’être « devenu le grand fournisseur de tout le poison qu’on colporte contre nous ; ses boutades inexactes, ses paradoxes et ses citations fausses et tronquées sont devenus la suprême ressource des pires nationalistes ». « Tous ensemble, les uns sans le vouloir, les autres le voulant, ils ont travaillé pour l’Europe bourgeoise et réactionnaire, pour l’Europe militariste et chauvine, pour l’Europe sauvage, imbécile et forcenée. Ils ont épaissi les malentendus qui séparent les peuples. Ils ont essayé de jeter les soupçons entre des fractions du prolétariat qui ne peuvent sauver la civilisation et la paix que par l’action commune. Ils n’y réussiront point, et contre la vérité historique les citations tronquées ne prévaudront pas. Le rayonnement du manifeste socialiste franco-allemand n’en sera pas obscurci. »
Lors de la mort de Bebel, Jaurès salue la mémoire de celui qui souhaitait « l’union de la France et de l’Allemagne dans la démocratie, dans la paix, dans la recherche commune de la justice ». Dans le même article de La Dépêche (22 août 1913), il admet les difficultés rencontrées par le SPD : « Agir sur l’Empire allemand sans courir le risque de s’y absorber, transformer des institutions pesantes et les adapter peu à peu à des buts nouveaux sans se prendre les mains dans ce lourd mécanisme et dans cet engrenage de métal, combiner l’esprit de patience et l’esprit d’action, faire sentir dans la balance des partis le poids de quatre millions de suffrages, sans oublier que le jeu de la balance est faussé par un reste d’absolutisme, c’est une tâche singulièrement complexe. »
Le rapprochement franco-allemand a été une des pensées les plus constantes de Bebel. Si le SPD milite pour une large autonomie de l’Alsace-Lorraine, cela établira un lien moral entre les deux peuples, ce sera un gage de réconciliation.

La question d’Alsace-Lorraine
Pour avancer sur cette question délicate, Jaurès pense qu’il y a deux méthodes à proscrire : pour la France, faire une guerre de revanche ; pour l’Allemagne, chercher à prussianiser l’Alsace. De la guerre, les Alsaciens ne veulent pas, mais « ils entendent garder leur originalité, leur autonomie intellectuelle et morale, la part de culture française qui est entrée dans leur génie ». Ils aspirent à une plus large autonomie. « En Allemagne, la lutte contre l’Alsace-Lorraine serait le signal d’une lutte générale contre la démocratie. Par une dramatique solidarité, le destin du peuple allemand est lié au destin du peuple d’Alsace-Lorraine. Tout ce qu’on enlèvera de liberté à l’Alsace-Lorraine sera enlevé à la liberté de l’Allemagne elle-même. Au contraire, la démocratie allemande et l’autonomie d’Alsace-Lorraine progresseront en même temps et du même pas. » Cette pensée de Jaurès, exprimée ici dans La Dépêche du 22 mai 1912, est reprise à plusieurs occasions.
Même après les incidents de Saverne, provoqués par la grossièreté d’un officier allemand. « Par bonheur, c’est l’esprit de sagesse qui a prévalu des deux côtés », écrit Jaurès dans La Dépêche du 28 novembre 1913. Il en tire une leçon : « Cet incident aura servi seulement à mettre en lumière la pensée des Alsaciens-Lorrains. Elle est complexe et ne se prête pas aux formules sommaires. D’une part ils veulent que la paix soit maintenue. Ils savent que c’est sur eux que tourbillonnerait d’abord la trombe de fer et de feu. Et ils savent aussi quelle responsabilité ils assumeraient s’ils demandaient qu’on déclarât la guerre pour eux. Aussi ils ne cessent de désavouer les boutefeux. Ils répètent à leurs amis de France qu’il leur sera d’autant plus facile de conquérir l’autonomie à laquelle ils aspirent qu’on ne les compromettra pas du dehors par des propos étourdis ou équivoques. Mais en même temps ils ont, devant le vainqueur et sous le régime de la conquête, une admirable fierté et une susceptibilité très vive. Ils se sentent malgré tout rattachés à la France, à sa tradition, à sa pensée, à de nobles et héroïques souvenirs de son histoire par des liens intimes, profonds, indestructibles. »
Lors de l’hommage à Francis de Pressensé, mort le 21 janvier 1914, Jaurès, très ému, revient sur la question qui préoccupait son ami : « À l’heure où Francis de Pressensé meurt, le problème d’Alsace-Lorraine prend précisément la direction qu’il avait voulue et qu’il avait prévue. La lutte n’est plus entre les États mais, dans toute l’Europe, entre la démocratie politique et sociale d’un côté et l’oligarchie rétrograde et militariste de l’autre ; et la démocratie politique et sociale porte dans son sein, non seulement la libération des individus, non seulement la libération des classes, mais la libération de tous les fragments de peuples opprimés par la conquête. Libération pacifique, libération par la montée de la justice générale dans la paix universelle garantie. C’était le rêve de Francis de Pressensé. »
Quant à son article de L’Humanité annonçant la mort de son ami, il se termine par la phrase : « La route est bordée de tombeaux, mais elle mène à la justice. » Pourvu que l’on continue à combattre.

3. Contre la loi des trois ans

L’année 1913 est marquée par la loi rétablissant en France le service militaire de trois ans, en complet désaccord avec les positions de Jaurès, mais en accord avec le nouvel élu à la présidence de la République. Contre le projet, Jaurès combat dans ses journaux et au cours de grandes manifestations dont les plus importantes rassemblent des foules considérables au Pré-Saint-Gervais, en bordure des quartiers populaires de l’est de Paris.

Poincaré président
Jean Jaurès n’a pas grande estime pour Raymond Poincaré. Il a pu constater sa « prudence » coupable lors de l’affaire Dreyfus, sa timidité dans la réforme fiscale, son hostilité au socialisme. En 1910, Poincaré avait affirmé qu’il redoutait « les docteurs insidieux en pacifisme et les conseilleurs de lâcheté ». Jaurès lui avait répondu dans L’Humanité du 20 août. Sommes-nous des lâches parce que nous cherchons à régler les problèmes internationaux sans recours à la guerre ? Et vous ? « À quoi donc avez-vous abouti, ô patriote qualifié, excitateur d’énergie et conseilleur de courage ? Avez-vous donc refait « la patrie totale » dont parlait un jour, en phrases aussi vaines que les vôtres, M. Clemenceau ? C’est le drapeau allemand qui flotte toujours sur Strasbourg et sur Metz. C’est le régime de la conquête allemande qui pèse sur l’Alsace et sur une partie de la Lorraine. Où est donc votre effort de libération ? Douloureuses questions, sans doute, et cruelles, mais qu’on a le droit et le devoir de poser à ceux qui nous accusent parce que nous cherchons une issue, une voie, et que nous ne nous obstinons pas dans l’impasse où ils piétinent misérablement en une immobilité ostentatoire et provocatrice. À moins de vouloir nourrir notre pays de mensonges, il faut bien avouer que ces quarante années écoulées n’ont pas servi la cause de la revanche. » Il termine l’article sur ces mots qui rappellent le discours à la jeunesse d’Albi : « Le vrai courage : celui de voir la vérité et de la dire. »
Président du Conseil des ministres en août 1912, en visite en Russie, Poincaré s’était grisé de prestige et avait assuré le gouvernement tsariste que la France honorerait ses engagements et accroîtrait son potentiel militaire. Harvey Goldberg ajoute : « La paix de l’Europe était noyée sous des flots de vodka. » De retour, Poincaré avait affirmé dans un discours public, le 27 octobre : « La France doit agir comme une nation qui ne cherche pas la guerre mais qui ne la redoute pas. » Et les banques françaises de faire de juteuses opérations avec la Russie.
Lors de l’élection présidentielle de 1913, la mésentente entre radicaux et socialistes, les combines des premiers pour éliminer Léon Bourgeois et choisir un homme sans charisme (Jules Pams, adversaire résolu de la représentation proportionnelle), favorisent l’élection du « modéré » Raymond Poincaré. Jaurès pense que la réaction veut se servir de Poincaré pour reprendre le contrôle de l’armée et de la diplomatie et pour exclure toute réforme : « Elle espère encore que toute vigoureuse revendication populaire pour les réformes sera dénoncée et discréditée comme une agitation brouillonne qui, en opposant les intérêts, affaiblit la nation. C’est, sous une autre forme et par d’autres procédés, l’exploitation du patriotisme qui recommence. »
Dans L’Humanité, le 17 février, il invite Poincaré à se méfier des applaudissements : « Beaucoup de ceux qui l’aiment s’aiment en lui. Ils veulent donner à sa présidence quelque chose de monarchique, et faire chanter dans sa popularité soudaine, comme dans une trompette neuve, leur nationalisme qui s’essoufflait en des clairons fêlés. Saura-t-il se souvenir à temps, lui « le Lorrain », que si la Lorraine est éprise d’indépendance et d’honneur, elle veut profondément et sincèrement la paix, qu’elle considère les chauvins brouillons et stupides comme ses pires ennemis ? Osera-t-il dire assez tôt et assez haut pour être entendu de ceux qui demain crieront sa gloire qu’il ne veut pas que sa présidence soit le septennat de la réaction et de la guerre ? » Poincaré est bien l’homme de la loi des trois ans.

Les arguments de Jaurès
Contre l’allongement du service militaire, la pensée de Jaurès est claire depuis longtemps. L’actualité le conduit à l’exposer encore (jusqu’à l’épuisement, disent Gilles Candar et Vincent Duclert). Du 28 février au 23 juillet 1913, ses quatorze articles dans La Dépêche portent sur le projet de loi ; d’autres, en fin d’année, sur les difficultés d’application de la loi.
Celui du 28 février résume l’argumentation : « Ceux qui croient trouver le remède dans le retour au service de trois ans sont des insensés. Il n’y aura pas un soldat éduqué de plus. Et ce sera un désastre social et militaire. Socialement, le service de trois ans pour tous sera une charge sensible pour le travail national, une aggravation annuelle d’impôts de près de trois cents millions ; il sera un ajournement du travail utile, un retard des mariages, une diminution des naissances, un affaiblissement de la vitalité nationale. Et, militairement, il surchargera la vie de caserne de longs mois stériles et fastidieux, où le soldat, contraint de recommencer toujours les mêmes exercices, se dégoûtera de la défense nationale. » La loi des trois ans serait inutile, coûteuse et dangereuse parce qu’elle laisserait entendre que la France a des intentions belliqueuses en participant à la course aux armements.
En mai, le gouvernement ayant interdit le traditionnel cortège au mur des Fédérés, une grande manifestation contre le projet de loi et pour la paix est organisée le 25 au Pré-Saint-Gervais. En juin, commence l’examen du projet de loi à la Chambre ; il est voté le 19 juillet par 358 voix contre 204 ; le Sénat l’entérine par 244 contre 36 dès le 7 août. « Le Sénat rompt avec sa lenteur traditionnelle », notent Candar et Duclert.
La séance du 5 juillet à la Chambre est particulièrement violente, nouvel affrontement entre Jaurès et Barthou. Celui-ci accuse les socialistes et les syndicalistes de provoquer le désordre dans le pays et le député de droite Émile Driant invective Jaurès : « Le responsable, c’est vous ! » Réponse immédiate : « Je ne dirai pas que cette parole me fait honneur, car je ne vais même pas chercher la mesure de moi-même dans les haines et les violences de l’ennemi. Mais, si j’avais parfois la tentation de mesurer ma valeur propre et les services qu’en une vie de dévouement et de combat j’ai pu rendre à mon parti et à la République ; si j’avais la tentation de les mesurer à la violence des haines permanentes que j’inspire aux réacteurs, je commettrais sans doute le péché d’orgueil. » Rappelons ici que Driant est ce romancier prolifique qui signe ses livres du pseudonyme « capitaine Danrit ». Après avoir imaginé avec force détail en 1898 la guerre victorieuse de la France contre l’Angleterre, le voici revenu, actualité oblige, au chauvinisme antiallemand.
S’adressant à l’ensemble des réacteurs, ou réactionnaires, Jaurès, qui a lu leur presse, déclare : « Vous avez essayé de faire disparaitre la Terreur blanche dans la Terreur rouge, et maintenant vous parlez de la violence de quelques syndiqués ou de quelques socialistes, et dans vos journaux, dans vos articles, chez ceux qui vous soutiennent, il y a contre nous, vous m’entendez, un perpétuel appel à l’assassinat.

Lors de la grande manifestation au Pré-Saint-Gervais,

Jaurès parle contre la guerre.

Manifestation grandiose au Pré-Saint-Gervais, le 13 juillet. L’Humanité du lendemain la décrit sous le titre « Nouvelle affirmation du peuple de Paris », avec comme illustration une photo de Jaurès en train de haranguer la foule, sous le drapeau rouge déployé, et un article enthousiaste du directeur du quotidien : « C’était une masse qui se pressait hier au Pré-Saint-Gervais, et c’était en même temps une élite. Car tout ce peuple ouvrier et socialiste manifestait à la fois une grande générosité d’esprit et d’âme, et l’intelligence la plus vive, la connaissance la plus fine du problème politique. »
La loi des trois ans votée en urgence, on s’aperçoit alors des difficultés d’application. Il faudrait construire de nouvelles casernes. « On se débrouillera » : Jaurès livre un article paru dans La Dépêche du 10 octobre sous ce titre ironique. On n’a rien prévu, tout se fait dans « une improvisation fébrile et étourdie ». Tout cela provient d’une loi misérable et routinière, « celle qui exigeait le moindre effort de pensée et de volonté ». Autre formule de Jaurès : la loi des trois ans est la solution « qui coûtait le moins de pensées et le plus de millions ».
Avec du recul, l’erreur commise apparait énorme. Même des partisans de la loi la critiquent : Clemenceau démontre « que nous sommes plus faibles maintenant, par l’accumulation des classes non instruites, que nous ne l’étions avant le vote de la loi ». Jaurès : « Avec du sang-froid, de la méthode, de l’esprit de suite, on pouvait, en s’appuyant sur la loi de deux ans, compléter scientifiquement la défense du pays. On a préféré entrer dans les vues de la réaction. On a affolé le pays en lui disant que l’invasion était aux portes, et qu’on ne pouvait la prévenir que par trois années de caserne. Et comme on n’avait rien prévu, rien préparé, il a fallu, après avoir bâclé la loi, bâcler les moyens d’application de la loi. De là le gaspillage et le désordre. » Il cite des documents montrant que les visites de députés dans les casernes sont préparées « à la Potemkine ».
De plus, des incidents éclatent, provoqués par la volonté de maintenir la classe 1910 pour une année de plus. Jaurès conclut sur « la funeste politique de réaction et d’imbécillité militaire qui se développe depuis des années et qui s’est épanouie monstrueusement dans la loi de trois ans ».

Retour sur les fondamentaux
La conception de la défense nationale exposée dans L’armée nouvelle doit être rappelée en ces moments de tension et d’affolement. Jaurès le fait en particulier dans une série d’articles donnés à La Dépêche. Il est indispensable que la France ait une politique de paix (13 mai 1912) : « La question de l’organisation de la défense nationale dans une démocratie moderne n’est pas seulement une question technique, c’est aussi, c’est surtout une question morale et sociale. Il faut que la guerre apparaisse vraiment nécessaire et juste, qu’elle ne soit ni un caprice dynastique, ni une aventure financière, ni une combinaison capitaliste, mais l’effort légitime et sacré d’un peuple qui, voulant la paix, offrant la paix, proposant les solutions arbitrales, est réduit par la brutalité des forces du dehors, à protéger son indépendance et sa vie. » Il faut que la France « apprenne à se méfier de ceux qui la mènent en flattant ses passions chauvines, qui intéressent sa vanité de leurs opérations de finance ou de leurs calculs d’ambition, et qui dénoncent comme des traitres, comme de mauvais Français, les hommes qui croient que le respect du droit des peuples et des engagements internationaux est aujourd’hui la plus sûre des politiques » (29 août).
Il revient sur l’emploi des réserves : « Le salut ne peut être que dans un immense effort pour mieux encadrer et pour mobiliser plus rapidement la masse des citoyens soldats, les deux millions d’hommes qui sont la force de la patrie. Et encore une fois, le vrai péril, le vrai crime de la loi de trois ans c’est qu’elle va détourner la France de l’effort utile, de l’effort nécessaire. La vérité est, vérité terrible, que nos grands chefs n’ont pas encore pris leur parti de la nation armée. Ils ne croient qu’à l’armée de métier, à l’armée de caserne, avec un service très long » (30 mars 1913). Interrogé par la commission de l’armée, le général en chef Joffre répond que, pour redonner cohésion et habitude militaire aux réserves, il faudrait un mois ou un mois et demi, « et pendant ce temps la partie sera finie ». Nous connaissons aujourd’hui l’ineptie de cette conception ; en 1913, Jaurès en comprend la bêtise parce qu’il a beaucoup étudié, et il conclut : « Ces paroles ont retenti en moi comme une annonce de désastre. »
Constatant que l’Allemagne a l’intention d’utiliser largement les réserves, l’article du 2 mai se réfère aux ouvrages militaires d’Ardant du Picq sur le groupe primaire et reconnait l’importance de se trouver sous le regard des autres, ce qui sera bien illustré par la guerre de 1914-1918. Le recrutement régional, « en groupant dans la même unité de combat, dans la même section, des hommes qui se connaissent, qui ne peuvent, sans un suicide moral, déserter leur devoir et abdiquer leur dignité à côté de camarades qu’ils retrouveront – si la mort ne les a pas élus – au village ou à l’atelier, porte au maximum l’esprit de fierté et de courage, le respect de soi-même devant le danger. »
Autre anticipation sur la guerre de 1914, l’affirmation que la doctrine de l’offensive à tout prix est une formule dogmatique (18 septembre) : « Un commandant d’armée serait déshonoré s’il ne proclamait pas a priori, quels que soient les événements, quelles que soient les circonstances, qu’il va pratiquer l’offensive. S’enfermer mécaniquement d’avance dans une formule de manœuvre, sans tenir compte des faits, c’est un dangereux enfantillage. »
Il faut combattre pour la paix contre les fauteurs de guerre, pour la démocratie contre la réaction, pour le prolétariat contre les exploiteurs, mais aussi pour la science et la raison contre les nouvelles philosophies à la mode qui exaltent l’instinct, le goût de la violence, l’acceptation de la guerre comme un sport viril. Dans son hommage à Francis de Pressensé, Jaurès invite les jeunes du Quartier latin à se méfier de ceux qui « conseillent, sous le nom de philosophie de l’instinct ou de l’intuition, l’abdication de l’intelligence. »
Expression déjà contenue dans l’article sur le Titanic : « La foi dans la raison, le besoin de la pensée claire sont une partie nécessaire de cette action que les prétendus interprètes des générations nouvelles confondraient volontiers avec l’abdication de l’intelligence. » Sont visés Barrès, son adversaire au Parlement, Bergson, son ancien condisciple à l’ENS, Péguy, son camarade de combat dans l’Affaire, mais qui a évolué vers le nationalisme. Ainsi que les deux auteurs réactionnaires de l’essai signé Agathon sur Les jeunes gens d’aujourd’hui, catégorie en fait limitée aux nationalistes prêts à une guerre qui serait « du sport pour de vrai » et donnerait du goût à la vie, voulant revenir à l’atmosphère héroïque du roman national. Cette enquête n’a rien de scientifique et ne tient compte ni des jeunes ouvriers ou paysans, ni des intellectuels de gauche. La guerre, déclenchée juste après l’assassinat de Jaurès, va apporter à la plupart des jeunes hommes une expérience autrement sérieuse et tragique.

Arrêt sur images : Café Jaurès du 28 juin 2017

    L’Espagne :

  Son histoire : du Franquisme à la Démocratie.

Sa vie Sociale.

Son actualité Politique.

Lors de ce café Jaurès exceptionnel , Bartolomé Bennassar , Annie Thomas et Michel Bertrand ont successivement pris la parole . Rémy Pech, Président de séance …

En tout premier lieu Bartolomé Bennassar qui a évoqué la transition faisant suite au décès de Franco en 1975 . Cette transition a été menée sans erreurs graves . Et pourtant , il suffisait de lire la presse étrangère pour constater que le nouveau régime n’était pas crédité de grandes chances de réussite . . . Il s’agissait d’aller à la loi par la loi , le nouveau régime favorisant le vivre ensemble . Adolfo Suarez , ancien ministre de Franco , a bien compris que pour réussir il fallait aller doucement et que pour élaborer la Constitution ( de 1978 ) il fallait choisir avec soin les personnes qui en seraient chargées ; des personnes qui n’avaient pas forcément d’atomes crochus mais qui avaient compris qu’elles ne pouvaient pas échouer , pour l’avenir de l’Espagne . Cette Constitution ( acceptée par 80% de la population ) est toujours en vigueur . Elle présente cependant un problème de taille , l’impossibilité d’être amendée . Cette Constitution a permis à l’Espagne de vivre relativement en paix jusqu’à nos jours .

 

Annie Thomas a quant à elle traité du volet social et de la situation actuelle de l’Espagne .

L’adhésion de L’Espagne à l’Union Européenne lui a procuré des fonds importants . Mais le  » miracle  » économique espagnol a été mis à mal par la crise économique de 2008 et par une crise espagnole propre ( il y a eu des formes d’utilisation de l’argent  » facile  » qui ont mis les Espagnols en danger .)

En 2017 , on note un taux de chômage de 18% . La situation est beaucoup plus difficile qu’en France : 1 jeune sur 2 n’a pas d’emploi , 1 chômeur sur 3 n’a plus de prestations sociales , 1 million de foyers a tous ses membres au chômage et 50% des chômeurs sont des chômeurs de longue durée . Le rythme des licenciements se maintient à un niveau élevé et les nouveaux contrats sont essentiellement des CDD et de l’intérim .

Le système de santé n’a pas échappé aux coupes budgétaires : pas de travail , pas de couverture sociale .

Depuis 2009  , 1 million de jeunes Espagnols très qualifiés ont quitté leur pays .

La situation démographique est inquiétante , la population baisse depuis 2015 .

Les défis majeurs sont à présent la lutte contre la pauvreté et la lutte contre les inégalités .

 

Michel Bertrand enfin , nous a fait part des 2 préoccupations essentielles des Espagnols , à savoir le chômage et la corruption .

La corruption est un phénomène généralisé qui touche tous les partis sans exception et toutes les catégories sociales . Contre cette corruption , pas de manifestations sociales , pas de traductions politiques . Il y a eu cependant un changement au cours de ces dernières années . La violence de la crise de 2008 a provoqué un rejet de la classe politique : mai 2011 , apparition des  » Indignés  » ; janvier 2014 , naissance de  » Podemos  » qui rencontre un grand succès et emporte plusieurs grandes villes aux municipales . Mais aucun parti n’a la majorité aux élections législatives et 4 partis existent sans alliance possible .

Reste à signaler la question Catalane . En 2006 , accord sur la réforme du statut de la Catalogne . Mais en 2010 , le tribunal constitutionnel juge cet accord inconstitutionnel .

A l’heure actuelle il existe en Catalogne une véritable haine de Madrid . Un projet de référendum est en cours ( prévu pour le 4 octobre 2017 ) . La question posée est à peu près la suivante : voulez-vous que la Catalogne devienne une République et un état indépendants ? Mais le référendum est anticonstitutionnel !

La situation est comparable à 2 trains à grande vitesse qui foncent l’un vers l’autre .

 

La parole est ensuite donnée à l’assistance ( nombreuse ) et les intervenants se prêtent à une série de questions-réponses .

C’est donc à un café Jaurès de très haute tenue que nous avons pu participer pour clore cette année .

Rendez-vous en septembre et bonnes vacances à tous .

 

 

Chapitre XIX « L’organisation Socialiste de la France » 1909 – 1912

Député sans interruption depuis 1902, Jaurès affronte les législatives de 1910 contre un candidat de droite et un radical, le marquis de Solages ayant abandonné. Au premier tour, le socialiste n’obtient que 5963 voix (500 de moins qu’en 1906) contre 6274 à ses deux adversaires réunis. En cette période de tension entre les partis de gauche, le désistement se fait mal entre le radical et le socialiste : le candidat de droite ratisse 2500 voix ; Jaurès seulement 485, juste assez pour être élu au second tour. C’est encore Carmaux qui lui donne la victoire. Max Assié cite un discours de Jaurès à la foire de Valdériès en septembre 1909, dans lequel il confie qu’il a rêvé de conquérir le canton le plus réfractaire de la circonscription. Le rêve ne se réalise pas (en 1914 non plus). Toutefois, son parti progresse et, lors du banquet démocratique à l’hôtel Malfettes à Pampelonne, en septembre 1910, il peut féliciter des élus locaux socialistes appartenant à la paysannerie.
Dans le Tarn, Xavier Reille est battu à Castres ; son frère Amédée est réélu à Mazamet avec un score plus faible qu’en 1906. La famille, qui comptait trois députés en 1898, n’en conserve qu’un. Au plan national, comme l’avait prévu Jaurès, les radicaux au programme incertain perdent une vingtaine de sièges au profit des socialistes. « Ceux-là seuls peuvent nous railler de la lenteur de nos progrès qui s’imaginent que nous concevons la transformation sociale comme une explosion soudaine et volcanique », écrit Jaurès dans La Dépêche.
Autant que lors des législatures précédentes, il est accaparé par les besognes quotidiennes. Le 10 octobre 1907, il avait noté dans La Dépêche : « J’ose à peine parler encore du plan d’organisation socialiste que je veux soumettre à l’étude du Parlement : car ma vie surchargée et dispersée m’a obligé, bien malgré moi, à en ajourner le dépôt au-delà du terme que j’avais prévu. Mais je ne renonce pas à mon dessein. » En 1910, 1911 et 1912, il trouve le temps de livrer au public un premier volet de cette « organisation socialiste de la France », qui concerne l’armée et la défense ; ce sont aussi les grands discours sur l’enseignement laïque et sur la politique coloniale, et de nombreux articles sur la question sociale. C’est enfin, lors de sa tournée de conférences en Amérique latine, l’occasion de montrer le caractère universel du socialisme.

1. L’armée nouvelle

Sous ce titre, le livre de Jaurès est d’abord l’exposé des motifs d’une proposition de loi, en annexe du PV de séance du 14 novembre 1910 de la Chambre des députés. L’ouvrage, plusieurs fois réédité depuis 1911, repose sur une abondante documentation accumulée au cours de sa carrière.

L’aboutissement d’une longue réflexion
Dès le 26 mars 1887, son dixième article dans La Dépêche avait pour titre : « Les écoles militaires ». Il affirmait le principe selon lequel, pour ne pas être « un instrument inerte aux mains d’un despote hasardeux », l’armée devait refléter le régime politique et moral de la nation, la République. Cependant, il fallait éviter l’égalitarisme dans la formation des officiers car le nivellement se ferait par le bas. Cette position est développée dans le livre de 1911.
Avant même l’affaire Dreyfus, Jaurès avait perçu l’esprit de caste (21 août 1890) : « On peut se frotter d’un peu de mathématiques, de géographie et d’allemand, sans perdre pour cela les préjugés de famille et les partis pris frivoles. Il est difficile, au contraire, d’entrer en contact par un âpre effort d’esprit avec les difficultés de la haute science sans dépouiller les niaiseries et les petitesses de l’esprit de caste et de réaction. » L’Affaire a montré que cet esprit posait problème. Au procès de Rennes, il a observé « tout ce que peuvent suggérer de ruses, d’interprétations sophistiques, de déductions forcées mais spécieuses, de rouerie avocassière ou politicienne, l’esprit de corporation le plus étroit, l’orgueil professionnel le plus misérable ».
Jaurès et ses amis officiers, parmi lesquels le capitaine Gérard, se sont renseignés sur la guerre des Boers et le conflit russo-japonais. Ils connaissent la puissance de feu des armes modernes ; ils ont vu « une armée de civils », adeptes de la défensive, tenir tête à des forces largement supérieures. Il a rédigé un livre sur la guerre franco-allemande de 1870, en réfléchissant sur deux aspects qui pourraient revenir d’actualité : par quels mécanismes a-t-on basculé de la paix dans la guerre ? l’armée française était-elle prête ?
Le 13 février 1909, l’article de La Dépêche porte le titre du livre en préparation : « L’armée nouvelle ». Il y rappelle les mérites du général André qui cherchait à ranimer la confiance des officiers républicains. L’objectif reste de rapprocher l’armée de la nation, de faire tomber les murailles qui séparent les officiers de la démocratie, d’aller vers l’utilisation des réserves, de fondre les écoles militaires dans les universités. « Je suis convaincu que la patrie perd en force défensive tout ce que l’armée perd en liberté populaire et républicaine. Nous voulons, en harmonisant l’institution militaire et la démocratie, porter au plus haut la force défensive de la France, porter au plus haut dans l’armée, comme dans la nation, la vie de la conscience et de l’esprit. »
Cette idée fondamentale est reprise et rattachée à la politique sociale dès la première page du livre : « Pour hâter, pour accomplir son évolution vers l’entière justice sociale, pour instaurer et même préparer librement un ordre nouveau où le travail sera organisé et souverain, la France a besoin avant tout de paix et de sécurité. Il faut écarter d’elle la sinistre diversion des aventures extérieures ; il faut écarter d’elle la menace des violences étrangères. Le premier problème qui s’impose donc à un grand parti de transformation sociale qui est résolu à aboutir, c’est celui-ci : Comment porter au plus haut, pour la France et pour le monde incertain dont elle est enveloppée, les chances de paix ? Et si, malgré son effort et sa volonté de paix, elle est attaquée, comment porter au plus haut les chances de salut, les moyens de victoire ? »

Partir du réel
Vouloir transformer l’armée d’une grande puissance européenne en milices pourrait être taxé d’utopie. Mais l’armée française doit être une armée nationale. Le livre répond aux politiciens qui veulent allonger la durée du service militaire pour disposer de davantage d’hommes en caserne. Or, même deux ans ne sont pas nécessaires pour former des soldats. Il faut que les jeunes soient bien préparés par « des exercices fortifiants, des jeux virils », une combinaison « de la pratique des sports modernes avec celle des anciens jeux que l’Angleterre ressuscite en ce moment dans ses campagnes, dans ses vastes prairies ombragées de haies touffues » [ici, Rémy Pech regrette que le mot « rugby » ne soit pas prononcé]. L’encasernement ne doit durer que quelques mois ; au-delà, cela ne produit que de la démoralisation. Les évolutions doivent avoir lieu sur le terrain réel et non dans la cour de caserne.
« Au fond de notre système militaire, il y a un préjugé persistant qui en limite la force, c’est que la nation ne puisse compter que sur la partie encasernée de l’armée. Pourquoi appeler « armée active » le rassemblement des soldats groupés à la caserne et donner le nom distant et atténué de « réserve », un nom de second plan, à cette masse de soldats exercés qui sont rentrés dans la vie civile, mais qui seront appelés au jour de la mobilisation et qui, dans un système authentique et vrai de nation armée, formeraient la véritable armée active, la grande masse organisée pour le combat ? »
La France doit mener une politique de paix et annoncer qu’elle accepte l’arbitrage en cas de conflit. Dans ces conditions, la nation armée se lèverait en cas d’agression ; une telle perspective ferait réfléchir l’ennemi. Cette conception s’oppose aux théories « offensivistes » de l’État-major et à l’idée que la guerre serait courte, terminée au premier choc : « Même après une grave et cruelle défaite, même après le désastre de sa meilleure armée, un pays qui ne veut pas mourir n’est point perdu. Il subsiste encore dans la nation bien des ressources pour un grand effort renouvelé et pour cette résistance tenace, infatigable, disciplinée, qui lasse enfin l’envahisseur obligé de se répandre et par là de s’affaiblir. » Ces idées furent exposées en 1870 par Rossel, et c’est sous ce nom que le capitaine Gérard tenait la chronique militaire dans L’Humanité.
Jaurès refuse les dogmes, les théories préalables, l’emprunt au passé de « moules tout faits ». Sur le terrain de combat, dit-il, pas de place pour « l’automatisme de quelques gestes » appris à la caserne. Ayant vraisemblablement lu le général Percin (autre officier de gauche), il préconise la liaison des armes, artillerie et infanterie.
On a constaté dans le projet une lacune étonnante pour un homme qui a trois amiraux dans sa famille : il ne parle pas de la marine. Mais c’est bien parce qu’il connait la doctrine de l’État-major de Berlin. En cas de guerre, là, maintenant, avant la mise en place du système socialiste, il faut s’attendre à une invasion terrestre allemande, contre laquelle la défense doit être organisée avec le maximum d’efficacité.
Jaurès est bien placé pour connaitre les positions antimilitaristes de Gustave Hervé et de la CGT, ainsi que la répulsion de la classe ouvrière pour l’armée qui intervient dans les grèves et qui tue. Il faut que le prolétariat accepte le système de l’armée nouvelle, qu’il lui fournisse des cadres. Jaurès critique vertement la formule de Marx : « Les prolétaires n’ont pas de patrie » ; en même temps, il admet que, si régnait la justice sociale, la reconnaissance de la patrie serait plus facile. Il ajoute : « Dès aujourd’hui, parce qu’ils peuvent lutter dans la patrie pour la transformer selon une idée plus haute, ils ne sont pas extérieurs à la patrie. Ils sont en elle parce qu’ils agissent sur elle. »
Développant les idées émises en 1887, Jaurès consacre deux chapitres à la formation des cadres. Comme les soldats, les officiers doivent participer à la vie commune. Certains seront des professionnels « dont la France exigera le plus haut degré possible de culture générale et technique ». Ils seront formés dans les universités, au milieu des jeunes gens se destinant à des carrières civiles. Ils y forgeront leur esprit critique, ils s’affranchiront de leurs préjugés, ils entreront « en contact avec tout l’esprit de leur temps et de leur pays » et ils s’assimileront « les audaces illimitées de la science et de la démocratie qui élargiront les méthodes de guerre et les plans de combat ».

Début des notes prises par Jaurès pour préparer son discours de janvier 1910 “pour la laïque”. “Comment se résoudra le conflit – petites recettes ? ou écoles séparées ? Non, le mouvement de la vie”

2. Pour la laïque

Comme dans le cas de l’organisation militaire, la question de l’enseignement est développée par Jaurès dans un texte principal, le discours de janvier 1910 à la Chambre, qui reprend des idées exposées précédemment et qui fournit de la matière à des articles. Une fois de plus, le résumé qui suit est insuffisant à montrer toutes les facettes de la démonstration. Il faudrait aussi pouvoir imaginer l’orateur épuisé, le 21 janvier, demandant un report : « Messieurs, j’ai trop présumé de mes forces » ; entendre ses contradicteurs et ses réponses érudites ; sourire avec les députés à un trait d’humour (Jaurès attaquant l’Église en disant « mon archevêque » à propos de celui d’Albi).

Combats
En août et octobre 1909, l’épiscopat français a dénoncé le rôle de l’État dans l’enseignement, qui menacerait les fondements de la société, position partagée par les députés siégeant à droite. Contre la laïcité, dit Jaurès, se dresse la puissance encore considérable de l’Église, une force du passé qui a traversé les siècles. À ceux qui, comme Barrès, invitent à revenir vers le passé, il répond : « Nous aussi, messieurs, nous avons le culte du passé. Mais la vraie manière de l’honorer ou de le respecter, ce n’est pas de se tourner vers les siècles éteints pour contempler une longue chaîne de fantômes : le vrai moyen de respecter le passé, c’est de continuer, vers l’avenir, l’œuvre des forces vives qui, dans le passé, travaillaient. Ceux qui ont lutté dans les siècles disparus, à quelque parti, à quelque religion, à quelque doctrine qu’ils aient appartenu, mais par cela seul qu’ils étaient des hommes qui pensaient, qui désiraient, qui souffraient, qui cherchaient une issue, ils ont tous été, même ceux qui, dans les batailles d’alors, pouvaient paraitre des conservateurs, ils ont tous été, par la puissance invincible de la vie, des forces de mouvement, d’impulsion, de transformation, et c’est nous qui recueillons ces frémissements, ces tressaillements, ces mouvements, c’est nous qui sommes fidèles à toute cette action du passé, comme c’est en allant vers la mer que le fleuve est fidèle à la source. Messieurs, oui, nous avons, nous aussi, le culte du passé. Ce n’est pas en vain que tous les foyers des générations humaines ont flambé, ont rayonné ; mais c’est nous, parce que nous marchons, parce que nous luttons pour un idéal nouveau, c’est nous qui sommes les vrais héritiers du foyer des aïeux ; nous en avons pris la flamme, vous n’en avez gardé que la cendre. »
Il montre que l’Église a été obligée de transiger au cours de l’histoire. Aujourd’hui, quelle attitude va-t-elle adopter ? S’immobiliser et devenir une force rétrograde ? Alors elle périra. Si elle accepte de rejeter « les vieilles maximes étroites d’intolérance ou de caprice », alors « elle ne pourra plus rien trouver dans l’enseignement laïque et rationnel de nos écoles dont elle ait le droit de dire que c’est une offense pour la conscience des croyants ».
Face à l’intransigeance catholique, sommes-nous un parti de sectaires ? Non, répond Jaurès en allant au-delà du mot « tolérance » : « Nous n’avons pas de la tolérance, mais nous avons, à l’égard de toutes les doctrines, le respect de la personnalité humaine et de l’esprit qui s’y développe. »

Manuels et programmes
Jaurès, qui ne parle jamais sans s’être bien documenté, examine les manuels des écoles catholiques et les compare à ceux de l’école laïque. Dans aucun de ces derniers, dit-il, « je n’ai trouvé, sur aucune des époques de l’histoire de France, sur aucune de nos institutions, sur aucun de nos grands hommes, le parti pris de destruction totale, de dénigrement meurtrier que j’ai trouvé dans quelques-uns des livres que vous (l’orateur désigne la droite), vous mettez aux mains des enfants. » Ces manuels condamnent sans nuance « tout ce qui n’est pas la pure tradition catholique », la Réforme, les jansénistes, Voltaire et Rousseau, la Révolution. En lisant ces livres, « il convient d’être indulgent pour les quelques erreurs qui se sont glissées dans nos manuels ».
Ces erreurs, Jaurès ne les cache pas ; il les signale « en ami » dans le but d’améliorer l’enseignement laïque. La principale, c’est de se montrer trop optimiste pour le présent. « Il y a dans quelques-uns de nos manuels une sorte d’admiration un peu complaisante et béate pour les choses d’aujourd’hui qui est injurieuse pour le passé et stérilisante pour l’avenir. » Il y a des choses qui ne vont pas en ce début de XXe siècle. Quant au passé, « il faut se demander d’époque en époque, de génération en génération, de quels moyens de vie, d’action, de culture disposaient les hommes, à quelles difficultés ils étaient en proie, quel était le péril ou la pesanteur de leur tâche et rendre justice à chacun sous le fardeau ».
C’est la bonne méthode pour apprendre aux enfants l’histoire de « la vraie France, la France qui n’est pas résumée dans une époque ou dans un jour, ni dans le jour d’il y a des siècles, ni dans le jour d’hier, mais la France qui est tout entière dans la succession de ses jours, de ses nuits, de ses aurores, de ses crépuscules, de ses montées, de ses chutes et qui, à travers toutes ses ombres mêlées, toutes ses lumières incomplètes et toutes ses vicissitudes, s’en va vers une pleine clarté qu’elle n’a pas encore atteinte, mais dont le pressentiment est dans sa pensée. » Là, Jaurès reçoit de « vifs applaudissements sur un grand nombre de bancs ».
Quant aux sciences, elles n’épuisent pas tous les problèmes. « L’admirable savant qui a écrit un jour : « Le monde n’a plus de mystère » [Berthelot] me parait avoir dit une naïveté aussi grandiose que son génie. » En réalité, l’esprit de l’homme découvre toujours une chose à expliquer sous la chose expliquée.

Droits des enfants, droits des instituteurs
Il faut donner aux enfants non pas quelques recettes, mais un enseignement « toujours plus hardi, plus large ». Sur l’enfant, ne peut s’exercer ni le pouvoir de l’Église, ni celui du père de famille : « L’enfant a le droit d’être éclairé par tous les rayons qui viennent de tous les côtés de l’horizon, et la fonction de l’État c’est d’empêcher l’interception d’une partie de ces rayons. »
Sur ce point, l’attitude des enseignants est déterminante. Jaurès laisse parler son expérience de prof de philo : « On n’enseigne pas ce que l’on sait ou ce que l’on croit savoir ; on n’enseigne et on ne peut enseigner que ce que l’on est. » Il illustre ce propos par cette anticipation : « Le jour où les socialistes pourraient fonder des écoles, je considère que le devoir de l’instituteur serait, si je puis ainsi dire, de ne pas prononcer devant les enfants le mot même de socialisme. S’il est socialiste, s’il l’est vraiment, c’est que la liberté de sa pensée appliquée à une information exacte et étendue l’a conduit au socialisme. Et les seuls chemins par où il y puisse conduire des enfants ou des jeunes gens, ce serait de leur apprendre la même liberté de réflexion et de leur soumettre la même information étendue. »
Pour leur permettre d’arriver à ce niveau, il faut se pencher sur les aspects matériels de leur condition. Il faut diminuer considérablement les effectifs des classes et donner aux maîtres une excellente formation. « Comment voulez-vous qu’ils aient ou qu’ils maintiennent ou qu’ils développent en eux cette culture quand beaucoup d’entre eux plient sous le fardeau démesuré de classes énormes ? »
Un complément à ce discours figure dans plusieurs articles de L’Humanité : les enseignants doivent avoir le droit de se syndiquer pour défendre leurs intérêts.

Et la langue du Midi ?
C’est dans le quotidien toulousain que Jaurès aborde cet aspect de l’enseignement et de la culture. Le 27 septembre 1909 : « J’ai le goût le plus vif pour la langue et pour les œuvres de notre Midi, du Limousin et du Rouergue au Languedoc et à la Provence. J’aime entendre notre langue et j’aime la parler. Dans les réunions populaires, les paysans et les ouvriers n’aiment pas qu’on ne leur parle que patois car on parait supposer qu’ils n’entendraient pas le français. Mais ils aiment bien, quand on leur a parlé en français, qu’on s’adresse aussi à eux dans notre langue du Midi. Cela crée entre celui qui parle et ceux qui écoutent une intimité plus étroite, et il m’a semblé parfois qu’on touchait ainsi certaines fibres profondes. »
C’est de Lisbonne que Jaurès envoie à La Dépêche son article intitulé « L’éducation populaire et les « patois » », paru le 15 août 1911. La traversée de l’Espagne et du Portugal, la perspective de retrouver la latinité en Amérique du Sud, cela stimule sa réflexion : « Pourquoi ne pas profiter de ce que la plupart des enfants de nos écoles connaissent et parlent encore ce qu’on appelle d’un nom grossier le « patois » ? Ce ne serait pas négliger le français : ce serait le mieux apprendre au contraire que de le comparer familièrement dans son vocabulaire, dans sa syntaxe, dans ses moyens d’expression, avec le languedocien et le provençal. Ce serait, pour le peuple de la France du Midi, le sujet de l’étude linguistique la plus vivante, la plus familière, la plus féconde pour l’esprit. Par là serait exercée cette faculté de comparaison et de discernement, cette habitude de saisir entre deux objets voisins les ressemblances et les différences, qui est le fond même de l’intelligence. Par là aussi, le peuple de notre France méridionale connait un sentiment plus direct, plus intime, plus profond de nos origines latines. Quiconque connaitrait bien notre languedocien et serait averti par quelques exemples des particularités phonétiques qui le distinguent de l’italien, de l’espagnol, du catalan, du portugais serait en état d’apprendre très vite une de ces langues. Et même si on ne les apprend pas, c’est un agrandissement d’horizon de sentir cette fraternité du langage avec les peuples latins. Elle est bien plus visible et sensible dans nos dialectes du Midi que dans la langue française qui est une sœur aussi pour les autres langues latines, mais une sœur un peu déguisée, une sœur « qui a fait le voyage de Paris ». »
Un mois plus tard, Jaurès revient sur la latinité et souligne l’éveil de l’Espagne et du Portugal et l’essor prodigieux des pays d’Amérique du Sud, où il se trouve alors, en tournée de conférences.

3. Le rayonnement dans les pays latins

Avant le grand voyage de 1911, Jaurès est confronté en 1909 à « la crise espagnole », titre de son article du 13 août dans La Dépêche, et à l’affaire Ferrer, présentée par Camille Bouglé dans le même journal, le 13 octobre, comme « l’affaire Dreyfus en Espagne ».

L’affaire Ferrer
« Une oligarchie de financiers sans vergogne » se manifeste de la même façon qu’en France par des informations mensongères qui entrainent la pénétration militaire espagnole dans le Riff. Mais la résistance est telle que le gouvernement doit rappeler des réservistes. Cela produit une révolte en Catalogne, durement réprimée. Francisco Ferrer, libertaire, organisateur de « la escuela moderna » pour un enseignement scientifique, rationaliste et émancipateur, est accusé à tort d’être responsable des troubles, et emprisonné. Pour protester, L’Humanité, la fédération de la Seine du parti socialiste et la CGT organisent à Paris, le 9 septembre, une manifestation originale sous la forme d’une caravane automobile.
Le 11 octobre, au cours d’un meeting, Jaurès souligne : « Il y a quelque chose de poignant et de tragique dans la protestation des milliers d’hommes qui sont ici sans savoir si leur protestation sera utile. » Elle ne l’est pas : Ferrer est fusillé dans les fossés de la prison de Montjuich à Barcelone, le 13 octobre. Aucune charge n’a été trouvée contre lui. « La poursuite et la condamnation ne s’expliquent que par la haine du cléricalisme espagnol contre l’organisateur de l’enseignement rationaliste. » L’Humanité invite à se rassembler devant l’ambassade d’Espagne. Manifestation très violente. Jaurès, Sembat, Vaillant sont frappés par les policiers du préfet Lépine ; des manifestants tirent des coups de revolver ; un policier est tué ; la cavalerie charge, faisant de nombreux blessés.
Le 14, toute la une de L’Humanité est consacrée à l’affaire, sous de gros titres : « Ferrer assassiné » et « Paris entier se soulève ». Elle est illustrée d’une photo de Francisco Ferrer. Contre le gouvernement espagnol aux mains de l’Église, Jaurès exprime son indignation aussi bien dans L’Humanité (« La lutte pour la laïcité, pour la pensée libre, va se ranimer partout, irritée et ardente »), que dans La Dépêche (« Ce sont ses tendances d’esprit qui sont surtout reprochées à Ferrer. C’est son œuvre de laïcité qui, dans un pays livré aux moines, lui est imputée à crime. Et voilà maintenant que le nom de Ferrer s’inscrit sur la longue liste des martyrs de la pensée libre »). Des manifestations ont lieu à Toulouse, Albi, Graulhet. Dans l’Aude, la chronique locale de La Dépêche énumère les nombreuses protestations de syndicats, sections du parti socialiste, groupes d’anarchistes, de libres penseurs et de la Ligue des droits de l’homme, amicales d’instituteurs et même conseils municipaux. Celui de Pépieux « décide que le drapeau sera placé en berne pendant deux jours à la façade de la mairie en l’honneur de Ferrer, défenseur de la liberté ».
Au contraire, pour L’Éclair, journal de droite de Montpellier, Ferrer est « le principal agent de l’agitation politique et antireligieuse qui désole la Catalogne » ; la peine de mort est parfaitement justifiée, les juges de Barcelone étant les mieux placés pour se prononcer. Pour La Semaine religieuse du diocèse de Carcassonne, « le fameux Ferrer » est l’agent espagnol du centre maçonnique révolutionnaire international qui a son siège à Paris.
Ce qui est international, c’est bien la protestation de grande ampleur, notamment en Amérique latine, où Jaurès est invité, en 1911, à donner une série de conférences.

Le voyage en Amérique du Sud
Prévu de longue date, le voyage de Jaurès débute le 14 juillet (départ de Paris) et se termine le 29 octobre (retour). En train jusqu’à Lisbonne, traversant les « campagnes brûlées de Castille » et les paysages verdoyants du Portugal. Il est reçu en séance et acclamé par les députés portugais. La traversée de l’Atlantique prend une quinzaine de jours, en comptant le temps des escales, ce qui permet au voyageur de lire les classiques portugais, mettant en pratique ses propres réflexions sur la parenté entre les langues latines.
Il donne trois conférences à Sao Paulo et deux à Rio, où il est également reçu à la Chambre des députés, puis deux autres à Montevideo où il rencontre le président de la République de l’Uruguay. Il passe ensuite près d’un mois en Argentine. Ses huit conférences à Buenos-Aires sont prononcées en français, puis traduites et publiées en espagnol. Les sommes qu’il perçoit sont en grande partie versées à la caisse de L’Humanité.
Les thèmes de ses interventions ont parfois un rapport direct avec ses recherches personnelles. Les allusions à la Révolution française sont fréquentes. Une conférence a pour titre « L’organisation militaire de la France ». D’autres évoquent les problèmes généraux de la marche vers un système socialiste. À plusieurs reprises, il intègre dans leur contenu la mention d’écrivains, de penseurs, de savants des pays où il se trouve, par exemple, le 22 septembre, sous le titre « Les idées d’Alberdi et les réalités contemporaines ».
Intellectuel progressiste argentin, Juan-Bautista Alberdi (1810-1884) était un partisan de la paix, thème jaurésien par excellence. Jaurès estime qu’il n’existe aucun différend qui ne puisse se régler sans guerre, même ceux qui sont les lourds héritages d’un passé violent, même la question d’Alsace-Lorraine : « Les provinces annexées ne veulent pas qu’une nouvelle guerre se déchaine à cause d’elles. Ce qu’elles veulent et ce qu’elles attendent c’est que, dans les dures conditions créées par l’histoire, elles aient le droit de conserver leurs traditions et leurs souvenirs, leur culte pour les lettres françaises, le respect du passé et l’autonomie de leur administration tout en marchant à la conquête de leur grand dessein. Un jour viendra où, grâce à l’action intérieure de ce même parti socialiste allemand qui, il y a quarante ans, protesta contre l’annexion par la violence de l’Alsace et de la Lorraine, ces provinces deviendront un État qui jouira d’une large autonomie, conciliant les deux cultures qui pendant des siècles se sont heurtées chez elles. »
Procéder raisonnablement, ce serait éviter le déclenchement d’une guerre terrible entre les nations européennes : « Et qu’on ne s’imagine pas que la guerre de demain serait une guerre courte, quelques coups devant suffire pour vaincre l’adversaire ; qu’on ne s’imagine pas que le vainqueur se contenterait des lauriers d’une rapide victoire et que le vaincu serait anéanti par l’effroi d’une subite défaite. Non ! dans l’état où se trouvent les forces militaires européennes il n’est pas un seul peuple qui puisse obtenir facilement la victoire. La guerre de demain serait une guerre de formidables masses humaines. Dans la conférence précédente, j’ai dit que la France pourrait disposer de deux millions cinq cent mille hommes et, bien que notre État-major estime d’après ses théories n’avoir pas à utiliser les dernières classes, il est sûr qu’il ne pourrait pas s’en passer. Et l’Allemagne, malgré la méfiance que ses dirigeants ont pour les grandes forces des réserves, serait également obligée de mobiliser une colossale force armée. Ce serait donc des millions d’hommes contre des millions d’hommes et on ne pourrait pas réaliser ces manœuvres éclairs qui mettraient immédiatement en pièces l’adversaire matériellement et moralement. Les manœuvres qu’aimaient Napoléon et Moltke, qui luttaient contre des armées numériquement inférieures, ces manœuvres enveloppantes ne sont pas possibles lorsque des masses formidables couvrent des provinces entières. »
Jaurès poursuit : « Quand il était nécessaire de sauver la liberté du peuple contre les rois, quand il fallait sauver la Révolution française, créer l’unité italienne et l’unité allemande, quand il fallait porter la liberté sur les ailes sombres de la guerre, on pouvait alors saluer la mort quand elle passait ; mais maintenant, pour le Maroc, pour une misère, pour la Cyrénaïque, pour le plaisir des financiers de proie, non, mille fois non, nous ne voulons pas donner nos vies pour des entreprises aussi viles ! » Cela ne supprime pas l’attachement à la patrie qui, « loin d’être en contradiction avec le socialisme, s’agrandit et devient plus profonde à mesure que le socialisme progresse, parce qu’elle cesse d’être un privilège, un moyen de gouvernement d’une classe ou d’une oligarchie, et qu’elle devient l’espoir de tous. »
Plusieurs conférences définissent le socialisme. Il ne supprime pas la démocratie, il la renforce. Il ne se préoccupe pas seulement de répartition, mais aussi de développement de la production de richesses. Il ne paralyse pas les initiatives individuelles, il les favorise. La paix rendra possible une marche sans violence vers le socialisme. « Ce n’est ni de l’excessive misère, ni de l’ignorance exaspérée ou de la souffrance aiguë ou spasmodique que nous attendons les grandes transformations sociales, mais d’un peuple chaque jour plus éduqué, chaque jour plus élevé, par une série de réformes et de garanties toujours plus grandes, vers un niveau de vie supérieur. » C’est bien de l’évolution révolutionnaire qu’il s’agit.
Après ces conférences destinées plutôt à un public cultivé, francophone, Jaurès participe à la veille de son départ à un banquet du parti socialiste argentin. Il est chaleureusement remercié par Juan Justo : « C’est un moment historique pour la cause du prolétariat argentin que celui où nous comptons dans nos rangs, bien que ce soit de passage, le champion de la démocratie sociale du grand pays de France auquel nous sommes liés par tant d’attaches intellectuelles et morales. » Quant à Jaurès, il félicite les « militants de raison, de conscience et de cœur qui luttent pour grouper les forces du prolétariat. Le fait que notre idéal soit de tous les pays, bon et généreux partout, constitue notre orgueil de socialistes. »
De retour, « M. Jaurès qui vient de traverser l’Océan pour évangéliser les Argentins » est l’objet de l’ironie du Journal des Débats, et d’attaques venant d’un peu partout, y compris des guesdistes. Le 13 novembre, il répond dans L’Humanité, sous le gros titre « À propos d’un voyage » : « J’avais formé le propos de ne pas relever, même d’un mot, les inepties plus ou moins venimeuses qui ont été débitées par une grande partie de la presse sur mon voyage dans l’Amérique latine. Je suis habitué depuis bien longtemps déjà à ces sottes campagnes, et je n’y réponds guère que par le dédain et le travail. » Mais celles qui viennent de camarades méritent réponse par le biais d’extraits de la presse socialiste argentine mettant en avant l’excellente propagande apportée par le leader français.
Plus hargneuses sont les attaques qui exploitent l’explosion du cuirassé Liberté commandé par Louis Jaurès. L’enquête prouve que celui-ci ne porte aucune responsabilité dans l’autodestruction de poudres de mauvaise qualité, mais la droite se déchaine contre les frères Jaurès qui, chacun à son poste, travailleraient pour l’Allemagne. Il faut dire que le coup d’Agadir, en juillet 1911, a ravivé les tensions à propos du Maroc.

4. Pour une autre politique au Maroc

Provoquée par la politique française d’expansion et par l’envoi à Agadir d’une canonnière marquant le mécontentement allemand, la nouvelle phase de tension entre les deux puissances culmine pendant le séjour américain de Jaurès. À l’automne, un accord est trouvé qui ne supprime pas les rancœurs des deux côtés, mais ouvre sur l’établissement du protectorat de la France sur le Maroc (30 mars 1912). Ce que Jaurès annonçait depuis des années s’est produit. Il reste à protéger du mieux possible les indigènes.

Un problème d’acoustique
Nous connaissons les avertissements incessants de Jaurès à propos du Maroc. L’absence de politique ferme du gouvernement a laissé le champ libre aux manœuvres du parti colonial et des intérêts financiers, aux empiètements et aux exactions des militaires.
S’adressant aux députés avec une ironie amère, Jaurès constate en séance, le 1er février 1912 : « Oh ! messieurs, nous avons multiplié sur ce sujet les études, les interventions et les projets de loi. Seulement, voyez-vous, il y a, dans l’atmosphère des idées, des conditions d’acoustique singulières. (Très bien ! et rires à l’extrême gauche et sur divers bancs.) Quelquefois on répète pendant vingt-cinq ans, pendant une génération, une parole qui non seulement n’est pas comprise, mais je dirais presque qui n’est pas physiologiquement entendue. L’appareil acoustique est si prodigieusement réfractaire que ceux qui parlent ne se font pas plus comprendre que s’ils ne parlaient pas. Puis, tout à coup, quand les expériences se sont accumulées, quand les difficultés d’un régime devenu intenable accablent les plus résistants, tout à coup on perçoit et on dit à l’orateur importun : « Mais pourquoi donc n’avez-vous pas dit cela plus tôt ? » (Rires et applaudissement à l’extrême gauche.) »

La brutalité de la conquête
Au lendemain de la signature du traité de protectorat, Jaurès rappelle dans La Dépêche que, depuis des années, la pénétration française au Maroc se fait avec brutalité, que cette violence continue : « À peine le traité de protectorat était-il signé qu’il a été couvert de sang. L’armée chérifienne révoltée a massacré ses infortunés instructeurs français. Ceux des habitants de Fez qui ne se résignent pas à subir le joug de l’envahisseur sont entrés dans le mouvement. Les colonnes françaises, disséminées à l’intérieur, ont accouru. Et pour dompter la capitale en révolution, il a fallu deux jours de combat : huit cents cadavres marocains jonchent les rues, et un millier de prisonniers attendent de passer en jugement. C’est un beau bilan de progrès humain et de civilisation. »
Il critique les « désastres qui affectent le Maroc depuis que nous y avons apporté l’ordre ». Certes, la France est assez forte pour écraser les révoltes, mais « la haine restera dans les cœurs ; elle se tapira sans doute dans les âmes comme en une caverne obscure cernée par la peur. Mais le conquérant vivra dans une perpétuelle inquiétude. Il sera obligé de multiplier les précautions, les expéditions, les répressions. » Tous les peuples aspirent à l’indépendance.
En plus de l’écrasement militaire, c’est tout le système social marocain qui est bouleversé. « Et ce qui me frappe, c’est la complexité, c’est aussi la plasticité de la société marocaine, sa faculté d’évolution et d’adaptation à toutes les formes de la propriété, avec toutes les possibilités d’avenir : propriété domaniale du sultan, grande propriété féodale des chefs, propriété collective des tribus, propriété individuelle du paysan qui laboure et qui sème ; faculté de développement, puissance de l’artisan, du commerçant, du trafiquant, de ceux qui travaillent le cuir et les métaux, dans les petites boutiques, les petites échoppes d’artisans et les grands bazars ; civilisation souple, civilisation variée, qui commençait à se pénétrer des influences les plus hautes de la civilisation européenne, agriculteurs de l’intérieur nouant des contrats avec les ports, enfants commençant à fréquenter dans les ports de la Méditerranée et de l’Atlantique les écoles européennes. Il y avait là un germe d’avenir, une espérance que j’ai saluée. Et laissez-moi vous dire que je ne pardonne pas à ceux qui ont écrasé cette espérance d’un progrès pacifique et humain de la civilisation africaine sous toutes les ruses et sous toutes les brutalités de la conquête. » Des applaudissements à l’extrême gauche saluent cette intervention à la Chambre, le 28 juin 1912.
Mais, la conquête devenant un fait accompli ? « Précisément parce que nous sommes opposés à la politique de mainmise brutale et de conquête, nous considérons comme notre devoir de préserver, dans la mesure du possible, quand l’événement s’est accompli, les annexés, les indigènes, contre la prolongation d’une politique de violence ou d’iniquité. »

Que faire ?
« Il faut d’abord reconquérir le cœur de l’Islam. Il faut, coûte que coûte, par la justice de l’administration, par l’allègement immédiat des impôts, par la restitution de la propriété volée, par des garanties nouvelles de sécurité et de bien-être données aux indigènes en Tunisie, en Algérie, au Maroc, il faut effacer les traces sanglantes. »
Les fonctionnaires doivent être formés afin qu’ils comprennent les musulmans. Pour cela, « c’est à la France, à toute la France pensante qu’il importe d’enseigner ce qu’est la civilisation arabe. Vous ne gouvernerez noblement ces hommes que si vous les comprenez dans toute leur grandeur et si vous dressez les nouvelles générations de France à les comprendre et à les respecter. » Devant les députés, Jaurès se lance dans une description érudite des épopées du Moyen Âge qui font état du courage et de la « chevalerie » des Sarrasins. « Et c’est le poète chrétien des Alyscamps qui met dans la bouche d’un guerrier musulman la plus belle, la plus admirable profession de foi monothéiste qui ait retenti dans la poésie française avant les stances du Polyeucte de Corneille. » Il conclut son discours du 1er février 1912 par le souhait que la France apporte « non pas des vœux, non pas des doléances, non pas des affirmations de philanthropie impuissante, mais des conclusions précises et fermes sur les moyens d’assurer, dans la France musulmane, la justice et la liberté. »
Car ce qui a été fait précédemment en Algérie n’est qu’une représentation illusoire des intérêts des indigènes : « En face d’hommes qu’ils craignaient de contredire, les indigènes, sentant peser sur eux le poids de la conquête, se bornaient à approuver. Vous savez bien que les indigènes ont désigné leurs représentants dans les conseils consultatifs par un mot pittoresque : la tribu des Beni-Oui-Oui. (Rires.) »
Dans L’Humanité du 9 avril 1912, il précise : « Il est urgent de rendre confiance aux indigènes, de leur donner des garanties, d’élargir leur action, de les traiter en hommes, de respecter en eux les fiertés qui sont la force de l’avenir. Si aux brutalités de la conquête s’ajoutent les brutalités de l’administration, un orage se formera sur toute la France africaine, et de terribles difficultés s’accumuleront sur nous. »
Comme il est traité d’Allemand lorsqu’il préconise une politique de paix européenne, il est qualifié de « plus marocain que français » par ceux qui savent défendre leurs intérêts matériels, « les grands patriotes de dividende et de réaction » (La Dépêche, 18 novembre 1910).

5. La question sociale

« La question sociale », c’est le titre d’un autre article dans le journal toulousain, le 21 octobre 1910, à propos de la grève des cheminots. Elle se pose sur le terrain et au Parlement où on reparle de la loi des retraites.

L’affaire Durand
« Une affaire Dreyfus ouvrière », écrit Madeleine Rebérioux. Lorsque le syndicat des ouvriers charbonniers du Havre se lance, en août 1910, dans une grève contre la Compagnie transatlantique, son secrétaire, Jules Durand, devient la bête noire du patronat. Pour briser la grève, la compagnie embauche des renégats. Au cours d’une rixe d’ivrognes, l’un d’eux est frappé à mort. La compagnie paie de faux témoins pour affirmer que tout a été manigancé par le syndicat à l’instigation de Durand. Malgré les réticences de la police et le manque de preuves, Durand est jugé et condamné à mort à la stupéfaction générale.
Les organisations ouvrières se mobilisent contre le verdict : grève générale au Havre ; protestation syndicaliste dans toute la France et même à l’étranger ; indignation de la presse socialiste. La Ligue des droits de l’homme et Anatole France interviennent aussi. Jaurès écrit plusieurs articles. « La bataille pour le droit violé en la personne de l’ouvrier Durand continuera jusqu’à la victoire totale, comme elle a continué, infatigable et obstinée, quand le droit était violé en la personne du capitaine Dreyfus » (La Dépêche, 5 janvier 1911). « Ce n’est pas en vain que des milliers et des milliers d’hommes ont été avertis, dans la grande crise d’il y a douze ans, des erreurs monstrueuses et des crimes auxquels peut aboutir la justice officielle quand elle est inspirée par les haines sociales. Parmi ceux qui luttèrent alors pour le droit, plusieurs se sont souvenus de l’engagement qu’ils avaient pris envers eux-mêmes de combattre contre l’iniquité, quel qu’en fût le prétexte et quelle qu’en fût la victime. Oui, mais c’est une chose terrible pour la société d’aujourd’hui qu’une pareille erreur ait été possible. Que le juge d’instruction et le Parquet n’aient pas vu la vérité, qui aurait éclaté d’emblée à des esprits honnêtes, qu’ils aient préparé la condamnation d’un innocent, et dont l’innocence était évidente, pour faire écho à la grande presse sauvage, pour flatter un pouvoir réacteur qui cherchait dans une formidable panique sociale une excuse à ses reniements, c’est chose monstrueuse en vérité » (L’Humanité, 16 février).
Dans cette affaire, Jaurès est rejoint par d’autres collaborateurs de La Dépêche. L’historien Alphonse Aulard cherche, le 28 décembre 1910, à comprendre la joie des journaux de droite : elle vient « de ce qu’un militant ouvrier, de ce qu’un syndicaliste notable était marqué pour l’échafaud. Que des hommes instruits, censément émancipés par l’éducation et l’aisance poussent l’égoïste férocité de caste jusqu’à se réjouir qu’un ouvrier, même innocent, soit destiné à l’échafaud ou au bagne, c’est cela qui est répugnant, c’est cela qui est effrayant. » Et, le 30 décembre, le sociologue Camille Bouglé : « L’affaire Durand est dès à présent, pour beaucoup d’ouvriers, ce que fut jadis pour beaucoup d’entre nous l’affaire Dreyfus. Durand est, à leurs yeux, l’innocent symbolique, le bouc émissaire. « Dreyfus expie sa race », disions-nous. Et eux disent : « Durand expie sa classe. C’est la classe ouvrière qu’on veut décapiter en le décapitant. » Il y a là un de ces procès qui doivent, un jour ou l’autre, être révisés : tout le monde en a le sentiment. »
(L’annonce de ce jugement sidérant a provoqué chez Durand une crise violente. Il est mort en 1926 dans un asile d’aliénés. La Cour de cassation a proclamé son innocence en 1918.)

Les grèves
À Graulhet (Tarn), des cartes postales montrent Jaurès venu soutenir la grève des ouvriers mégissiers. Sur l’une, des soldats sont occupés, pour passer le temps, à confectionner une statue de neige qui représente le député ; sur une autre, on voit le futur président de la République, Vincent Auriol, en train d’éplucher des pommes de terre pour les soupes communistes.
La grève des cheminots est étendue à l’ensemble du réseau. Le gouvernement réagit par la réquisition militaire et des révocations. Or Briand, Millerand, Viviani sont ministres ! Jaurès peut ironiser sur le ministère en parlant de « cette époque bizarre et compliquée où un socialiste révolutionnaire [évocation du passé de Briand] gouverne une majorité radicale pour le bien des modérés et la joie des conservateurs », et il ajoute : « Quand la majorité se sent un peu ridicule, elle continue à l’être pour ne pas avouer qu’elle l’était. »
Sérieusement, ses articles de La Dépêche à l’automne 1910 expliquent que les grèves doivent aboutir à des prises de conscience. Du Parlement (21 octobre) : « Toute la politique sociale de la République doit avoir pour objet de prévenir ces vastes conflits en accélérant le rythme du progrès, en développant au profit du prolétariat de grandes réformes, en substituant à la politique de rivalités coloniales, de compétitions capitalistes et d’armements à outrance qui ruine l’Europe, une politique de sagesse et de paix qui permette de consacrer toutes les ressources disponibles d’énergie, de temps, d’argent, à la nécessaire transformation sociale. » Des ouvriers (7 novembre) : « Le devoir de tous les prolétaires est d’écarter de leur action organisée toutes les fantaisies de parole et toutes les violences de geste. Il ne faut jamais faire le jeu d’un ennemi sans scrupule et sans pudeur. » De la France (18 novembre) : « Il est de l’intérêt de la nation qu’il y ait en France une classe ouvrière active, fière, libre, et qui ne soit ni exaspérée jusqu’à l’anarchie par la suppression de son droit légal, ni affamée et sans ressort. La dignité de la classe ouvrière est une des richesses essentielles de la France. »

La loi des retraites
Le moins que l’on puisse dire, c’est que la prise de conscience du Parlement, des ouvriers et de la nation est extrêmement lente. Jaurès a déjà défendu le principe des retraites ouvrières au cours de sa première législature. La droite, le Sénat résistent. « Le Sénat, sous prétexte de modération et avec de faux airs de sagesse, a le génie d’introduire dans ces lois des contradictions qui les tuent, des restrictions qui les étouffent. » En ce qui concerne les retraites, l’obligation se heurte au principe libéral de la prévoyance libre. Mais les guesdistes et la CGT (dont le secrétaire général est Léon Jouhaux) font aussi opposition avec des arguments cohérents : le financement des retraites par capitalisation ne convient pas à ceux qui combattent le système capitaliste ; la cotisation exigée des ouvriers est un vol pratiqué sur des salaires de misère ; si l’on ne peut percevoir une pension qu’à l’âge de 65 ans, c’est « la retraite des morts » car peu d’ouvriers y parviennent.
Les arguments de Jaurès, c’est que la loi du 5 avril 1910, quelles que soient ses limites, est un renforcement des droits et de la dignité de la classe ouvrière qui participera à la gestion des caisses, et une conquête décisive. Selon le principe de l’évolution révolutionnaire, toute loi sociale nouvelle donne à la classe ouvrière davantage de force pour l’améliorer. Jaurès sait s’appuyer sur les exemples de la législation en Allemagne et en Angleterre.
Pratiquement, il doit lutter contre des adversaires souvent mal informés, dont les arguments chiffrés sont faux. La campagne de la CGT, dit-il, est stérile. « Une responsabilité redoutable pèsera sur ceux qui auront tenté de contrarier l’application de la loi » (La Dépêche, 28 avril 1911). Il suffit de lire les journaux de droite : « Devant ce mouvement, la réaction exulte et manœuvre. Elle espère que la loi avortera et que le principe même de l’assurance sociale obligatoire sombrera, que le versement obligatoire des patrons sera emporté en même temps que le versement ouvrier. »
Le 28 juillet 1912 encore, dans La Dépêche : « C’est un devoir de conscience pour tous ceux qui tiennent une plume ou qui peuvent parler au peuple, pour tous ceux aussi, professeurs, instituteurs, maires, conseillers municipaux, qui sont souvent consultés par les pauvres gens, de rappeler sans cesse les dispositions de la loi, afin que nul ne puisse être privé, par ignorance ou indifférence, d’une petite pension bien modeste, précieuse déjà cependant. » Ceux qui parlent dans l’autre sens font beaucoup de mal : « À quoi ont abouti les salariés par leur résistance ou par leur indifférence ? Depuis un an que la loi est promulguée, ils ont fait cadeau au patronat de 90 millions qui devaient être inscrits au compte des ouvriers, produire pour eux, fructifier pour eux, et qui sont restés, par la faute de la classe ouvrière, dans la caisse patronale. »
Ajoutons une autre dimension à la réflexion de Jaurès sur les retraites, présente dans l’article du 5 avril 1912 : « L’organisation actuelle du travail humain, de la vie humaine, est absurde. Le plus souvent, les hommes sont condamnés à passer d’une activité tendue, excessive, accablante, à l’inaction complète, à l’oisiveté absolue de la retraite. Ce n’est pas ainsi, pour ma part, que je comprends la loi des retraites ouvrières. Il ne faut pas que la retraite entraine pour les travailleurs l’obligation de poser l’outil. Il faut qu’elle soit un réconfort, une liberté, un allègement, non la suppression brutale de tout travail et de tout salaire. Elle permettra aux travailleurs, commençant à sentir la fatigue, le poids des années de travail, de se ménager, de prendre, sans privation sérieuse, des journées ou des semaines de repos. Et bien loin de couper brusquement l’activité de l’homme, elle lui permettra, au contraire, de la prolonger en la ménageant. L’idéal pour tous les hommes, dans toutes les catégories du travail, serait de travailler jusqu’au dernier souffle en proportionnant la quantité de l’effort aux forces déclinantes et en réservant des heures spacieuses à la culture de la pensée, à la douce et sereine mélancolie contemplatrice de ce monde qui bientôt s’effacera pour le regard. »
« Ce sont des vues d’avenir, précise Jaurès, d’un avenir que j’espère prochain. »
En attendant, il faut affronter l’opposition résolue ou sournoise de la droite, les réticences des radicaux, et tenir compte d’une « démocratie socialiste et ouvrière encore inorganique, trop faible encore et trop divisée pour imprimer aux événements une marche vigoureuse et définie » (La Dépêche, 6 novembre 1911). Régulièrement, Jaurès insiste sur la représentation proportionnelle dans un cadre régional (« il n’est pas mauvais que la région ait, comme telle, une sorte d’existence électorale »), qui permettrait aux partis de présenter aux électeurs des programmes clairs. De 1909 à 1912, il tire plusieurs salves d’articles en faveur de la représentation proportionnelle qui ferait disparaitre les scandaleuses combines dans les petites circonscriptions. De là à l’affirmation de la nécessité de moralité politique, il n’y a qu’un pas. Jaurès stigmatise la trahison de Briand, le reniement de la majorité à propos de la réintégration des cheminots révoqués, l’ambiguïté des programmes qui crée « le milieu trouble où l’intrigue se développe aisément ».
Pour conclure (La Dépêche, 14 mars 1912) : « Je suis étranger à toutes les compétitions ministérielles : je n’ai voulu chicaner personne et faire le jeu de personne. J’ai cherché à dégager pour l’avenir des vérités salutaires. Je peux dire qu’une grande partie de mes observations a frappé la Chambre ; et les injures dont m’assaillent ceux que la clarté du vrai inquiète et menace ne font que me confirmer dans le sentiment que j’ai fait œuvre utile. »

 

Chapitre XVIII – Jaurès et Clemenceau – 1906/1909

La carrière politique de Georges Clemenceau était largement entamée lorsque le jeune Jean Jaurès fut élu député pour la première fois. Les deux hommes ont mené en commun le combat pour Dreyfus, mais ont eu des périodes de désaccord et de polémique, parfois à travers les articles qu’ils donnaient au même journal, La Dépêche. Ce chapitre est centré sur les relations entre Clemenceau, devenu ministre de l’Intérieur le 14 mars 1906, puis président du Conseil le 25 octobre, et Jaurès, réélu député de Carmaux. Précisons que le président du Sénat, Armand Fallières, est devenu en février président de la République contre Doumer que Jaurès et Clemenceau n’aiment pas.
Si, dans La Dépêche (27 juin), Jaurès affirme : « Je ne conçois pas du tout la législature qui vient de s’ouvrir comme un duel oratoire et parlementaire entre M. Clemenceau et moi », c’est bien que certains le pensent, estimant que le nouveau ministre serait capable de mater le socialisme. Ce que demande le député des mineurs, c’est que le gouvernement ne traite pas la classe ouvrière en ennemie et qu’il adopte un plan de réformes tel que le parti socialiste puisse le seconder sans hésitation : « M. Clemenceau peut jouer un grand rôle bienfaisant, et donner à notre pays la certitude d’une évolution légale vers un haut idéal. »
Le ministre hérite de la loi de séparation des Églises et de l’État et doit en affronter les séquelles. Il poursuit l’examen des grandes réformes sociales esquissées auparavant, mais avec une mollesse qui contraste avec la vigueur de sa répression du mouvement ouvrier. C’est là qu’il se heurte de front à Jaurès qui, par ailleurs, se lance résolument vers l’avenir en proposant le suffrage féminin, l’abolition de la peine de mort, la reconnaissance des droits des peuples colonisés.

1. Aboutissements

Waldeck-Rousseau a défendu la République contre les menées réactionnaires et cléricales. Combes, dont Jaurès continue à défendre la politique hardie, est parvenu à la séparation des Églises et de l’État. L’article 4 de la loi devrait la rendre acceptable mais le pape, une partie du clergé et les politiciens jouant du cléricalisme, n’ont pas déposé les armes.

Les inventaires
La loi prévoit qu’avant de mettre les églises à la disposition des associations cultuelles, un inventaire du bien sera dressé. Ce qui aurait dû être une mesure d’apaisement devient le prétexte à des troubles orchestrés par les réactionnaires. Des manifestations contre les inventaires sont organisées notamment par les barons Reille, les ennemis tarnais de Jaurès. La période est bien choisie : quelques semaines avant les législatives, on peut faire porter la responsabilité des troubles à la République laïque.
Même si la France reste un pays fortement catholique, les inventaires ne rencontrent d’hostilité violente qu’en quelques régions, l’Ouest chouan et vendéen, certains quartiers de Paris, la bordure Sud du Massif Central, de la Haute-Loire à l’arrondissement de Castres. L’interview dans les années 1970 d’une vieille dame catholique, qui était jeune ouvrière en 1906, vaut d’être résumée ici. Pour empêcher l’inventaire de la petite église de Saint-Pierre des Plos, dans la montagne au-dessus de Mazamet, les paysans se sont rassemblés : « Auriàtz vist quicòm come mond amont. Les uns avec des faux, les autres avec des fourches. Chacun portait sa sienne. » Mais les représentants de l’administration ne sont pas venus : « Se veniàn a venir, e ben, saï pas ço que se serià passat ! » La semaine suivante, l’inventaire se fait par surprise : « I a pas agut diguns a San Peire. Il n’y a eu personne. Ils ont fait ce qu’ils ont voulu. Ils ont pris ce qu’ils ont voulu. Voilà ! » Plus de soixante ans après l’événement, la propagande des Reille gardait sa fraîcheur : « Ils ont pris ce qu’ils ont voulu. »
Propagande en effet fort active. Le journal des barons accorde une place considérable aux inventaires jusqu’à la date des élections. Le 21 janvier, un article est intitulé « Une profanation ». En février on monte en épingle les incidents à Paris et on exalte le rôle de la mère des deux députés. Le journal donne le conseil d’aller se venger sur les francs-maçons et les socialistes. En mars, on décrit « la guerre civile » et on revient sur les incidents locaux avec un supplément photographique.
Jaurès comprend la situation : « Je doute fort que les politiciens cléricaux aient beaucoup à se louer de toute l’agitation qu’ils déchainent. Le prétexte en est trop mal choisi. L’opération de l’inventaire, contre laquelle ils affectent de s’indigner, ne blesse en rien les intérêts, les droits, les consciences des catholiques : elle a au contraire pour but d’assurer la transmission exacte de tous les biens d’Église aux associations cultuelles. Les croyants s’apercevront vite qu’ils ont été une fois de plus les jouets et les dupes des politiciens de la réaction. » C’était le 13 février dans La Dépêche, et le 29 mars : « Les cléricaux se sont mis dans un mauvais cas. Ils espéraient, à propos des inventaires, fanatiser les ignorants, troubler l’opinion et préparer ainsi des élections réactionnaires. Comment les paysans ne s’apercevraient-ils point que les meneurs du château et de la sacristie se sont moqués d’eux ? On leur a dit que l’inventaire était le prélude de la spoliation, le commencement des mesures de violence qui doivent empêcher l’exercice du culte. Ils verront bien que c’est un mensonge, que nul ne veut dépouiller les catholiques et attenter au droit des consciences. Il n’y a là pour la réaction qu’une manœuvre électorale. »
En fait, si les deux barons Reille sont eux-mêmes réélus, les législatives de 1906 consolident la majorité de gauche. Jaurès bat à nouveau le marquis de Solages.

Jaurès réélu
Dans son discours de candidature prononcé à Carmaux, Jaurès explique pourquoi les réactionnaires le haïssent : « Jamais le parti clérical n’avait aussi cyniquement montré sa puissance de mensonge qu’en amenant des hommes raisonnables à protester contre des inventaires qui ont été institués dans l’intérêt des fidèles pour leur donner l’assurance qu’ils pourront librement pratiquer leur culte, en vertu même de cette loi de séparation dont je ne cesserai pas de dire qu’elle est honnête, libérale et loyale. Et j’ai d’autant plus le droit d’apporter cette affirmation que j’ai été attaqué par des républicains, par des amis, précisément parce que j’ai insisté pour introduire dans la loi les garanties indispensables et nécessaires. Et si je rappelle ce souvenir, ce n’est point que je veuille essayer de désarmer les haines que tous les partis de réaction m’ont vouées ; je sais qu’ils me haïssent parce que je suis un homme de raison et de liberté et que de tout mon effort, de toutes mes forces, je travaille à la prospérité et à la grandeur de notre pays et à la libération intellectuelle et économique du peuple ouvrier et paysan. Les paysans à qui l’on a dit que les inventaires n’étaient faits que pour enlever les objets du culte et les vendre sur les places publiques connaitront bientôt ce mensonge. »
Dans l’immédiat, la propagande cléricale est à deux doigts de réussir. Tous les cantons ruraux de la circonscription donnent la majorité au marquis ; Carmaux permet cependant à Jaurès de conserver une mince avance (6428 voix contre 6147). Il peut saluer la victoire de « la démocratie républicaine » sur l’ensemble du territoire. Radicaux et socialistes sortent fortifiés des élections de mai 1906.
Quant à la loi de séparation, le pape s’obstine dans son opposition, stigmatisé par Jaurès. Les républicains seront plus intelligents : « L’État et les communes, tout en faisant valoir leur droit de propriété, auront la sagesse de tolérer la continuation du culte. J’approuve, en ce sens, la parole de M. Clemenceau : Aucune église ne sera fermée tant que je serai là. » Jaurès se souvient alors des qualificatifs par lesquels Clemenceau le désignait peu avant : « Je prends volontiers l’engagement de ne pas traiter M. Clemenceau de ministre papalin. Si le gouvernement a une politique claire, sage et ferme, ce n’est pas nous qui lui susciterons des difficultés. D’autres questions nous pressent et d’autres responsabilités. » Ces questions (lois sociales) seront examinées plus loin. Deux autres « aboutissements » doivent être évoqués.

Retour à l’Affaire
Lancée par Jaurès à l’époque du Bloc des gauches, la troisième affaire Dreyfus aboutit à la reconnaissance absolue de l’innocence du capitaine, après l’enquête approfondie de la Cour de cassation dont l’arrêt date du 12 juillet 1906. Jaurès écrit (La Dépêche, 18 juillet) : « C’est vraiment une grande chose de voir la vérité l’emporter enfin sur la coalition terrible de toutes les forces de mensonge, de caste et d’autorité. Grande et triste, car il a fallu douze années pour que le crime fût reconnu et réparé ; et combien sont tombés dans la lutte avant la victoire du droit ! Ne les plaignons pas trop, car cette victoire que leurs yeux n’ont point vue, ils en portaient la certitude dans la grandeur de leur âme. » Picquart, général, devient ministre de la Guerre. Parmi ceux qui sont « tombés dans la lutte », Zola est honoré du transfert de ses cendres au Panthéon, le 4 juin 1908, après un débat à la Chambre qui oppose l’académicien Maurice Barrès à Jaurès, le 19 mars.
Barrès commence dans l’ironie : « Messieurs, on nous demande 35 000 francs pour porter Zola au Panthéon. Je crois que nous n’aurons jamais une meilleure occasion de faire des économies. (Exclamations à l’extrême gauche et à gauche, applaudissements et rires à droite.) En portant Zola au Panthéon, vous accomplirez un acte qui a des conséquences politiques et sociales que nous devons examiner ensemble. L’homme que vous allez canoniser (Exclamations à l’extrême gauche, applaudissements et rires sur divers bancs au centre et à droite) a consacré sa carrière à peindre dans de vastes fresques les diverses classes de notre nation. Ces vastes panoramas exécutés en trompe-l’œil ont la prétention de nous donner la vérité ; ils sont au contraire, par abus du pittoresque, mensongers et calomnieux. (Très bien ! à droite et au centre.) » Puis, se tournant vers la gauche : « Vous semblez, en glorifiant Zola, dire publiquement et très haut : Gloire à Zola ! Nous reconnaissons nos électeurs dans la série de ses canailles. » L’œuvre de Zola n’a aucun rapport avec la science : « Il n’a fait qu’alourdir de pédantisme ses obscénités. » S’il s’est lancé dans l’affaire Dreyfus, c’est seulement par souci de publicité. Conclusion : il ne mérite pas d’être placé au Panthéon au côté de Victor Hugo.
« La parole est à M. Jaurès », annonce le président. « Messieurs, c’est le destin d’Émile Zola, enviable après tout, que l’honneur qui lui est dû lui soit disputé jusque dans la mort ; ainsi se prolonge et se complète la belle unité de sa vie de combat. » C’est son rôle dans l’affaire Dreyfus « qui a fait pour nous, pour le peuple de France (Exclamations à droite, applaudissements à gauche et à l’extrême gauche) la grandeur émouvante de son intervention. Et ne dites pas que par là il a desservi au dehors la patrie. Le pire qui eût pu advenir à la France eût été de tolérer sans protestation la continuation d’une iniquité, de laisser ainsi se décomposer le cadavre de la justice. (Vifs applaudissements à gauche et à l’extrême gauche.) La récompense de Zola, la vraie, la grande, c’est que cet effort de vérité, cet effort qu’il a fait dans la bataille sociale pour la vérité et pour le droit a éclairé pour beaucoup d’hommes le sens profond de son œuvre d’artiste. Ce que l’humanité a retenu, c’est l’effort éclatant de vérité et de science. Eh bien ! dans l’œuvre de Zola, il n’y a pas seulement d’admirables et puissantes peintures de la vie, il y a une sorte d’optimisme robuste, une foi invincible dans la force du travail, de la science, de la vie elle-même. La gloire de Zola, son honneur, c’est de ne pas avoir conçu l’art à la façon de M. Barrès, comme une sorte d’étang mélancolique et trouble, mais comme un grand fleuve qui emporte avec lui tous les mélanges de la vie, toutes les audaces de la réalité. C’est ce que le peuple, avec son instinct, a reconnu dans l’œuvre de Zola, dans le chercheur de vérité, dans le compagnon de bataille. (Vifs applaudissements à gauche et à l’extrême gauche.) »
Un député radical très modéré s’exclame alors : « Et dire que c’est l’autre qui est académicien ! », une expression qui fait rire les députés, au moins une partie d’entre eux.
Point encore de désaccord entre Jaurès et le ministre Clemenceau.

2. Clemenceau briseur de grèves

Caricature de Clemenceau

Les deux surnoms bien connus de Clemenceau sont « le Tigre et « le premier flic de France ». Sa politique de répression brutale du mouvement ouvrier entre 1906 et 1909 lui en vaut d’autres : « le sinistre de l’Intérieur », « la Bête Rouge » et encore « Villeneuve-Saint-Georges-Clemenceau ». C’est sur les événements de Draveil et Villeneuve-Saint-Georges que Jacques Julliard a écrit le livre de la collection Archives, Clemenceau briseur de grèves.

1906, l’année de Courrières
La catastrophe minière de Courrières, le 10 mars, qui fait plus de mille morts dont 122 enfants dans le bassin de Lens, précède de quelques jours l’entrée de Clemenceau au ministère. C’est donc celui-ci qui doit gérer la grande colère ouvrière qu’elle suscite.
Dès le lendemain, L’Humanité donne un premier article de Jaurès, écrit dans l’urgence. On ignore encore le nombre de victimes ; on ne sait rien des responsabilités : « Il faudra les rechercher sans parti pris, mais sans faiblesse. Est-il vrai que le rapport parlementaire sur les mines signalait l’insuffisante aération de la mine de Courrières ? Je n’ai pas eu le temps de m’en assurer. Il se peut après tout qu’il y ait encore, dans le maniement des forces naturelles, une part de fatalité que la raison de l’homme n’a pu réduire. Il se peut que, même exploitées collectivement, sans âpre souci immédiat du dividende, les mines puissent être encore parfois surprises et ravagées par l’explosion sauvage des forces aveugles. »
Le 13 mars, L’Humanité lance une souscription en faveur des familles des victimes. Le 17, elle titre : « À Courrières. Sur le champ du meurtre ». Les secours organisés sont presque impuissants, mais il faut noter l’arrivée d’une équipe de sauveteurs venus de Gelsenkirchen. Le bruit court que la direction des mines a choisi de préserver l’infrastructure au détriment du sauvetage des hommes. La colère de la population se traduit par la grève des mineurs du bassin et par des violences contre les non-grévistes. Le 31 mars, Jaurès salue « le fantastique retour » de treize rescapés, et revient sur la question fondamentale : « Toute la vie, toute la personnalité des ouvriers est engagée dans la mine. Elle est pour eux le chantier, le tombeau, le lieu d’épreuve où, pendant des jours et des jours, ils luttent héroïquement contre la mort. Ils y laisseront par centaines des camarades, des amis, des fils, des frères. Le drame de leur vie bouleversée se confond avec la tragique histoire de la mine. Il y a en chaque galerie profonde un peu de leur force, un peu de leur douleur, et leur cœur s’y est usé en des battements lents et tristes ou en de brusques sursauts d’angoisse. N’importe, ils n’en possèdent rien, ils n’ont aucun droit sur elle ; ils peuvent en être chassés demain ; il parait que la mine n’est pas le prolongement de leur personnalité. Au contraire, en ces galeries tragiques toutes pleines de la vie et de la mort des mineurs, la mine prolonge la personnalité des grands actionnaires dont la vie s’épanouit au loin sous le clair soleil. C’est du moins ce que nous enseignent les théoriciens de la propriété individuelle. »
L’expression de la colère des mineurs conduit Clemenceau à envoyer la troupe. La bourgeoisie prend peur d’autant que, en avril, une longue banderole, déployée sur la façade de la Bourse du travail de Paris, annonce : « À partir du 1er mai 1906 nous ne travaillerons que 8 heures par jour. »
Le débat du 12 au 19 juin à la Chambre est resté célèbre pour quelques réparties qui ont contribué à la joie des parlementaires. Ainsi, au vieux conservateur Aynard, contradicteur habituel, qui lui rappelle qu’il a siégé autrefois au centre, Jaurès répond : « Vous êtes assez jeune pour faire encore le chemin que j’ai fait ! » Et cette passe d’armes :

Clemenceau : Vous n’êtes pas le socialisme à vous tout seul.
Jaurès : Ne jouez pas sur les mots. Il y a ici un Parti socialiste.
Clemenceau : Il y a des socialistes en dehors de ce parti. Vous n’êtes pas le bon Dieu. (Rires.)
Jaurès : Vous, monsieur le ministre, vous n’êtes même pas le diable. (Rires.)
Clemenceau : Vous n’en savez rien ! (Rires.)

C’est aussi, pour Jaurès, l’occasion de dénoncer les violences patronales, moins visibles que les violences ouvrières, mais aussi brutales : « Le propre de l’action ouvrière, dans ce conflit, lorsqu’elle s’exagère, lorsqu’elle s’exaspère, c’est de procéder, en effet, par la brutalité visible et saisissable des actes. Ah ! le patronat n’a pas besoin, lui, pour exercer une action violente, de gestes désordonnés et de paroles tumultueuses ! Quelques hommes se rassemblent, à huis clos, dans la sécurité, dans l’intimité d’un conseil d’administration, et à quelques-uns, sans violence, sans éclat de voix, comme des diplomates causant autour du tapis vert, ils décident que le salaire raisonnable sera refusé aux ouvriers ; ils décident que les ouvriers qui continueront la lutte seront exclus, seront chassés, seront désignés par des marques imperceptibles, mais connues des autres patrons, à l’universelle vindicte patronale. Cela ne fait pas de bruit. »
En même temps, l’article de L’Humanité du 13 juin expose les idées socialistes sur la réduction du temps de travail : « Dégager pour la pensée, pour la vie de famille, pour la vie civique, une partie du temps qui était dévoré jusque là par un labeur démesuré, c’est l’acte civilisateur en même temps que l’acte émancipateur. » Et, dans La Dépêche du 27 juin, il s’adresse au pouvoir, lui demandant « de ne pas traiter la classe ouvrière en ennemie. »
Le 10 août, Jaurès ouvre les colonnes de L’Humanité aux syndicats. Qu’importe s’ils viennent en affirmant des divergences ! La classe ouvrière est majeure et capable d’accepter le débat ; les malentendus ne proviennent que d’une information insuffisante. La première tribune, le 12 août, est celle des « syndicalistes révolutionnaires » Griffuelhes et Pouget qui remercient Jaurès de leur laisser toute liberté d’expression. Le thème central de leur texte ne va pas à l’encontre de la démarche jaurésienne d’évolution révolutionnaire : « Dans l’action quotidienne, même quand elle se montre sous des aspects réformistes, nous concevons l’œuvre syndicale comme profondément révolutionnaire, car toute amélioration réelle comporte une diminution des privilèges capitalistes et aboutit à une augmentation de la force de résistance de la classe ouvrière. » Plus tard (4 juillet 1907), le rédacteur de la chronique syndicale est Victor Renard, décrivant les « syndicats à bases multiples » tels qu’ils existent dans le Nord avec leurs coopératives, sociétés sportives et musicales, et des liens étroits avec le parti socialiste.
Griffuelhes et Renard opposent leurs conceptions lors du congrès d’Amiens de la CGT en octobre 1906, et c’est la motion du premier qui s’impose, insistant sur l’indépendance du syndicalisme par rapport aux partis politiques, et donc surtout par rapport au parti socialiste. Ce texte reste dans l’histoire sous le nom de « Charte d’Amiens ». Jaurès, qui voit toujours plus loin, estime que l’autonomie est « la condition même du développement syndical ». Il ajoute : « Un jour viendra, quand la longue pratique de l’unité socialiste aura effacé jusqu’au souvenir des querelles d’autrefois, et quand le parti socialiste et la Confédération du travail auront grandi parallèlement, où les deux organismes pourront sans péril concerter plus précisément leur action. Dès maintenant, le congrès d’Amiens marque pour ceux qui veulent aller au fond des choses, une détente entre le syndicalisme et le socialisme. » En effet, seul parti, le PS veut changer la société.

1907, l’année de Narbonne
Il n’est pas possible de mentionner toutes les grèves que Jaurès a soutenues. On peut citer celle des ouvriers des fabriques de chaussures de Fougères dont les enfants sont envoyés en « exode » à Rennes. L’Humanité lance une souscription pour les grévistes. Des cartes postales conservent le souvenir de la présence de Jaurès lors du retour des enfants en janvier 1907. Il félicite les ouvriers : « Les camarades vous ont dit la dette contractée vis-à-vis des organisations ouvrières qui vous ont soutenus pendant la bataille ; mais ces dernières vous doivent de la reconnaissance pour l’énergie que vous avez montrée. Pendant trois mois, vous avez mené la lutte contre la classe dirigeante. Vous avez montré que vous étiez capables de vous diriger vous-mêmes. Votre arme a été la puissance de l’organisation, vous avez réussi, vous devez tremper cette arme afin qu’elle soit plus forte que jamais. »
En mars, la grève des électriciens montre que « la force du travail est accrue, puisqu’il lui suffit de se refuser pour frapper de paralysie toute une partie de la vie sociale. » C’est bien la preuve « que la société d’aujourd’hui, qui met le capital d’un côté et le travail de l’autre, porte en son sein un principe mortel, une guerre civile et sociale permanente ». Faire appel aux militaires pour remplacer les grévistes, c’est supprimer le droit de grève. « M. Clemenceau m’a répondu qu’à ce droit des ouvriers à la grève s’opposait le droit à la vie de la société. Soit, elle a le droit de vivre ; mais si elle ne peut vivre qu’en supprimant un droit essentiel qui est pour la classe ouvrière une condition même de la vie, il y a conflit entre le droit à la vie de la société et le droit à la vie de l’ensemble des travailleurs. Le seul moyen d’éviter les conflits grandissants du travail et du capital, c’est de créer un régime où l’ensemble des travailleurs possèdera l’ensemble des moyens de production. »
Les fonctionnaires aussi, les postiers, les instituteurs, ont le droit de se syndiquer et de faire partie de la CGT. Le gouvernement et certains collaborateurs de La Dépêche s’imaginent qu’on peut lutter contre la Confédération « sans combattre en même temps la classe ouvrière ». La CGT commet des erreurs ? « Il n’y a pas une seule classe dans l’histoire qui soit arrivée au pouvoir politique et social sans des tâtonnements, sans des excès. C’est en se développant que l’organisme ouvrier arrivera à l’équilibre. C’est la faiblesse qui suggère la violence, la déclamation, le paradoxe. Plus les syndicats ouvriers seront puissants et groupés dans une Confédération unique, moins ils seront tentés de recourir ou aux puériles menaces de sabotage ou aux agitations désordonnées. »
Le gouvernement révoque des fonctionnaires sans motif sérieux. Il y a longtemps qu’on n’avait pas vu une telle politique répressive. Et l’ex-socialiste Briand, ancien propagandiste de la grève générale, fait partie de ce gouvernement ! « Je sais bien que ceux des radicaux qui ne sont que des conservateurs déguisés, et qui n’ont d’autre programme que la peur et la haine du socialisme, se félicitent d’avoir fait une précieuse recrue. Un homme s’est trouvé qui, après avoir pendant toute sa vie prêché aux ouvriers les théories les plus révolutionnaires, se retourne pour assurer sa fortune politique (quelle triste fortune !) contre ses idées, contre son parti, contre ses amis. Un homme s’est trouvé qui, après avoir partout propagé l’idée de la grève générale révolutionnaire, où les fusils des soldats partiraient, mais contre les officiers, brise et poursuit, au nom de l’ordre, de la discipline, du principe d’autorité, les ouvriers, les fonctionnaires qui ont l’audace de réclamer la libre action syndicale ou de reproduire les bribes les plus innocentes de ses propos d’hier. » Cet article du 24 mai dans La Dépêche reprend le thème de son discours à la Chambre des 10 et 11 mai avec sa conclusion cinglante pour Briand : « Je n’ai qu’un mot à dire pour résumer toute cette politique : ou pas ça ! ou pas vous ! »
Les six articles dans La Dépêche, du 26 mai au 18 juillet 1907, sont consacrés à la crise du Midi. La surproduction a fait tomber les cours du vin à des niveaux qui ne permettent plus aux vignerons de vivre. Les journaux, même les plus modérés, constatent la détresse de la région. « Il faut que les grandioses manifestations du Midi aboutissent à des résultats précis et sérieux », écrit Jaurès.
Les manifestations, en effet grandioses, marquent les participants. Ainsi celle de Carcassonne, le 26 mai, qui aurait rassemblé 220 000 personnes, est décrite en 1973 par M. Guizard, de Cavanac : « J’y suis allé à la manifestation de Carcassonne, et vous pouvez considérer que, à ce moment-là, toute personne qui pouvait marcher allait à la manifestation. Il y avait tout le village sauf les infirmes et les enfants à la mamelle. » Par M. Lèguevaques : « À Carcassonne, que vous dirais-je ? Vous avez les quatre boulevards ? Eh bien, c’était une mer de têtes. » Le comité d’Argeliers, organisateur, a lancé l’ordre de grève de l’impôt et de démission des municipalités. Clemenceau choisit de maintenir l’ordre par des arrestations et un déploiement militaire qui aboutit aux fusillades de Narbonne qui font six morts dans la population (19-20 juin). En même temps, se produit la révolte du 17e régiment d’infanterie, entre Agde et Béziers. Cet événement inouï devient populaire grâce à la chanson de Montéhus, malgré les libertés qu’elle prend avec la réalité des faits (personne n’a demandé aux soldats du 17e de tirer sur les manifestants ; ce sont des soldats d’autres unités, non méridionales, qui l’ont fait).
Jaurès critique la méthode Clemenceau (La Dépêche, 3 juillet) : « Il semble, à ne regarder que l’horizon prochain, que M. Clemenceau a créé une situation sans issue. Il est inutile de préciser à nouveau les contradictions, les imprévoyances, les violences par lesquelles le président du Conseil a suscité la guerre civile. Ce qui est grave, c’est que les destinées de la France, sa vie intérieure et extérieure soient livrées à un homme qui a aussi peu d’esprit de suite, et qui se gouverne si mal lui-même. La vie de ce ministère, en perpétuant dans la conscience du Midi les souvenirs sanglants et les justes douleurs, empêche le peuple méridional d’examiner avec calme les problèmes qu’il a à résoudre. » Le lendemain, dans L’Humanité, il s’en prend à l’occupation militaire du Midi, tandis que Maurice Allard condamne l’envoi en Tunisie des mutins du 17e.
Au moment des manifestations, Jaurès avait proposé à la Chambre de nationaliser « la grande culture de la vigne, le grand et moyen commerce du vin, la production du sucre et de l’alcool » en n’ignorant pas qu’une « immense majorité conservatrice » s’y opposerait. Son article du 23 octobre dans La Dépêche revient sur la crise qui invite tous les citoyens à « un grand effort de pensée et d’action ». L’économie du Midi ne doit pas dépendre d’une seule culture : « L’heure est venue pour lui d’élargir, de varier le plus possible sa production agricole et d’accroître aussi son activité industrielle. Dans l’intérêt de sa production agricole, son régime des eaux doit être scientifiquement organisé. Le Midi est exposé à deux fléaux contraires : aux inondations et aux sécheresses. Pour prévenir les inondations, tout un système de travaux doit être étudié sans délai, notamment le reboisement des pentes dénudées. » Il faut penser aussi à l’irrigation et à utiliser l’énergie hydro-électrique des Pyrénées. Il faut que la compagnie des chemins de fer du Midi renonce à ses tarifs de transport excessifs. D’ailleurs, il vaudrait mieux la nationaliser. Il faut que l’action des citoyens concoure avec celle des pouvoirs publics. « Le prolétariat, en s’y intéressant, montrera qu’il est mûr pour son grand rôle social, qu’il prépare une société où non seulement la répartition des produits sera plus juste, mais où la production même, plus scientifique, plus rationnelle, sera plus abondante et plus large et permettra de hausser le vrai bien-être de tous. »

1908, l’année de Draveil et Villeneuve-Saint-Georges
Au printemps de 1908, les ouvriers des sablières de la Seine, à Draveil, se mettent en grève pour un meilleur salaire. Grève dure marquée par des affrontements et par la mort de six grévistes tués par les gendarmes. Le 30 juillet, à Villeneuve-Saint-Georges, des éléments douteux provoquent une nouvelle fusillade qui fait encore quatre morts et de nombreux blessés. « Gouvernement d’assassins », réplique la CGT sur une affiche placardée de nuit dans tout Paris. Ses dirigeants, parmi lesquels Griffuelhes, sont arrêtés et le gouvernement envisage même sa dissolution.
En août, dans La Dépêche et L’Humanité, Jaurès explique qu’il est impossible de dissoudre la CGT qui se reconstituerait immédiatement. Il rend hommage à « l’âme ardente du syndicalisme », et il comprend ses inévitables erreurs de tactique. Si, à Villeneuve-Saint-Georges, le prolétariat n’a pas su « maîtriser le geste de révolte de quelques groupes surexcités » par les brutalités militaires, c’est faute d’une organisation suffisante. Bientôt « un syndicalisme étendu, puissant, librement et fortement discipliné » saura éviter ces flambées de violence. Cette tendance serait favorisée si les grèves étaient décidées au suffrage universel des ouvriers, la minorité devant accepter la loi de la majorité : « Ceux qui, la grève déclarée par leurs camarades, se refusent à y prendre part ou reprennent individuellement le travail avant la décision de la majorité commettent contre les ouvriers en grève un acte de véritable violence. Ils se réservent de recueillir le bénéfice de la lutte sans en supporter les charges. L’exaspération des ouvriers contre ceux qui commettent à leur égard cet acte de félonie est inévitable. »
Dans le cas précis des ouvriers des sablières et dans toutes les grèves dures, le gouvernement porte une lourde responsabilité. Sa faute capitale, « ce n’est pas d’avoir commis tel ou tel acte particulier de répression, sur le détail duquel on peut chicaner à l’infini. C’est d’avoir, par une série de paroles provocatrices, où se révèle une incompréhension complète du mouvement ouvrier moderne, contribué doublement à la violence. Il y a contribué en raidissant les ouvriers dans une attitude de colère. Il y a contribué en développant chez les agents de la force publique, avec la haine et le mépris des ouvriers, le penchant à la répression sauvage. En mon âme et conscience, abjurant tout parti pris d’opposition et de polémique, je suis convaincu que les tragiques événements de Draveil d’abord, de Villeneuve-Saint-Georges ensuite, sont pour une large part imputables à cet état d’esprit et au gouvernement qui l’a fortifié. » (Ce n’est qu’en 1911, qu’on apprendra le rôle d’un agent provocateur appointé par la police.)
Plus largement, c’est la société d’aujourd’hui qui est responsable de ces violences : « C’est elle qui, sous le nom désormais menteur d’ordre public, prolonge le plus intolérable désordre. C’est elle qui constitue la plus odieuse violence, la violence permanente, essentielle, fondamentale, des forts contre les faibles, de ceux qui sont investis de la puissance du capital contre l’immense multitude expropriée et désarmée. » Jaurès livre un sentiment personnel profond : « Lorsque, dans une grève, un ouvrier est entraîné à frapper un ouvrier, traître à la cause commune, il me semble que je suis meurtri deux fois, en la personne de celui qui frappe, en la personne de celui qui est frappé : et je cherche passionnément par quel progrès de l’organisation ouvrière, par quelle formule juridique nouvelle plus conforme à la réalité sociale d’aujourd’hui pourront être épargnées au prolétariat combattant ces tentations de violences, à la civilisation humaine cette douleur et ce scandale. »

1909, l’année des postiers
Altercations entre grévistes et non grévistes, occupation militaire du bassin industriel, manifestations dans les rues, soupes communistes et exode des enfants, souscription dans L’Humanité, présence de Griffuelhes et de la CGT qui cherche à faire adhérer les syndicats locaux, cartes postales vendues au bénéfice des grévistes, tous ces éléments sont présents dans la grève des ouvriers du délainage de Mazamet, après le refus patronal d’accepter les revendications salariales déposées fin décembre 1908. Le 6 mars 1909, une délégation ouvrière est reçue à Paris par Clemenceau qui promet des secours, une fois la grève terminée, et envoie de nouvelles troupes car les incidents se multiplient. Sachant que plusieurs affrontements se sont terminés tragiquement au cours des années précédentes, les grévistes défilent derrière une pancarte qui proclame : « Vive l’armée, nos frères de misère. »
Le 4 avril, se tient à Mazamet le congrès de la fédération du Tarn du parti socialiste. L’après-midi, toute la population est invitée à venir écouter Jaurès. La Dépêche annonce la participation de 4 000 personnes et publie la transcription du discours du député que les partisans des barons avaient empêché de parler en 1904 : « J’ai encore dans l’oreille l’écho d’un certain accueil que me firent ici les ouvriers réactionnaires. Je ne leur en ai pas voulu. Je savais qu’un jour viendrait où ils seraient mieux informés, je les attendais plus loin sur le chemin. Je savais que les nécessités de la lutte ouvrière les rapprocheraient. » Jaurès conseille aux syndicats de Mazamet de rejoindre la CGT et il termine ainsi : « Je sais que ce n’est pas en un jour que l’on fait des socialistes. Mais je dis aux travailleurs : retenez de la grève du moins cette leçon que la société d’aujourd’hui n’est pas bien faite. C’est une société barbare. D’un côté, en haut, une minorité : les seigneurs du capital qui, du haut de cette cime, commandent aux hommes et les condamnent à produire, à travailler, à souffrir pour eux. En bas, une énorme multitude de prolétaires qui ne possèdent pas une pierre de l’usine, pas un rouage des machines qu’ils mettent en mouvement. Cette division en deux classes qui crée le privilège, cet état de guerre civile permanent qui est l’état de la société d’aujourd’hui ne prendra fin que par l’abolition des classes, par la socialisation des grands moyens de travail. Lorsque ces forces seront aux mains des travailleurs organisés, des travailleurs de tous ordres, il n’y aura plus de capitalistes et de prolétaires, d’employeurs et d’ouvriers : il y aura des associés, des hommes libres. Ce sera le règne de l’ordre, de la justice, du progrès, de la fraternité chrétienne, non pas de ce christianisme qui pleure dans les nuées surnaturelles, mais la fraternité terrestre. Les hommes seront plus nobles, plus libres et plus heureux. »
Tandis que Jaurès parle en faveur de la CGT, Griffuelhes affirme qu’il est indifférent de voter pour les barons ou pour la gauche. Résultats : d’une part les syndicats de Mazamet deviennent de fidèles adhérents de la Confédération ; d’autre part une forte poussée socialiste se produit aux législatives de l’année suivante, avec un accroissement de 92 % du nombre de voix dans le bassin industriel, il est vrai à partir d’un score très faible en 1906, et sans mettre en danger le siège d’Amédée Reille. Quant à la grève elle-même, elle se termine par une victoire ouvrière après quatre mois d’une résistance très bien organisée.
La grève des postiers est contemporaine de celle de Mazamet. Le gouvernement réagit en utilisant les soldats pour assurer le service postal, et le ministre Barthou révoque plus de deux cents agents. Jaurès riposte à la Chambre et dans ses articles, affirmant qu’il est vain de vouloir s’opposer à « la force des choses », ici à la syndicalisation de toutes les catégories de fonctionnaires, et à leur entrée dans la CGT. Certains radicaux cherchent à profiter des difficultés de Clemenceau pour tenter de le renverser, et Jaurès perçoit immédiatement que Briand fait un « discours d’héritier ». Il précise, dans La Dépêche du 6 avril : « Je ne me donnerai pas le ridicule de dire que la chute de M. Clemenceau nous eût laissés indifférents. Mais notre objet essentiel, au moment où une partie des radicaux livrait l’assaut au cabinet, ce n’était point d’abattre celui-ci, c’était de sauvegarder de toute atteinte, de toute menace, les travailleurs des postes et les premières conquêtes syndicales réalisées par eux. Je crois bien qu’il y a eu une minute où le ministère était à notre merci. Ceux qui croient que nous poursuivons contre M. Clemenceau une campagne personnelle peuvent voir par là à quel point ils se trompent. »
Et, le 19 mai : « Depuis trois ans, la République gouvernementale a frappé sur toutes les catégories de travailleurs : ouvriers mineurs du Pas-de-Calais submergés par toute une armée ; grévistes parisiens de mai 1906 accablés sous un poids écrasant de cavalerie et d’artillerie ; paysans du Midi fusillés à Narbonne ; ouvriers terrassiers fusillés à Draveil et à Villeneuve-Saint-Georges ; et maintenant lutte violente contre des fonctionnaires qui ont toujours donné l’exemple de la fidélité professionnelle et qui ont été jetés à la grève, à la lutte désespérée par des abus de gestion et d’autorité. Il est temps, il n’est que temps de changer de méthode. Un changement de personnes ne suffirait pas, c’est un changement complet de politique générale qui s’impose. » À cette date, en effet, les jours du ministère Clemenceau sont comptés, un ministère dont Jaurès attendait beaucoup mais qui l’a profondément déçu.

3. La mollesse réformatrice du gouvernement

Quelques ministres de l’équipe Clemenceau ont été cités, Briand, Picquart, Barthou. Il faut y ajouter Viviani qui devrait pousser ses collègues vers le social, et Caillaux, aux Finances, partisan de l’impôt sur le revenu qui fait peur aux privilégiés.

Les grands thèmes
Clemenceau aurait pu une fois de plus qualifier Jaurès de « papalin » s’il avait considéré deux séries de « litanies » du directeur de L’Humanité. Il sera question plus loin des avertissements nombreux pour dissuader de la conquête du Maroc. Ici, il s’agit de souligner les appels incessants à accomplir les réformes sociales attendues. Avec des résultats variables, plutôt décevants.
La loi sur les retraites ouvrières est toujours à l’étude au Sénat ; il vaudrait mieux dire qu’elle y est enterrée. « Par bonheur, le Sénat s’est aperçu qu’un tiers de ses membres était soumis à réélection. Il s’est demandé ce qu’allait penser la démocratie, ce qu’elle allait dire, même avec les moyens imparfaits d’expression que lui donne la loi électorale, si le Sénat apportait au pays la négation pure et simple des retraites ouvrières et paysannes. Et la commission vient de se décider enfin à étudier, à adopter un texte qui organise les retraites avec des chiffres dérisoires, mais qui institue du moins l’obligation. Le Temps est un peu étonné de ce coup soudain ; les Débats en sont furieux et scandalisés. Cette première victoire, si incomplète soit-elle, de la démocratie sur la réaction sénatoriale est un avertissement au pays. Elle lui signifie qu’il dépendrait de lui, s’il était agissant et vigilant, de forcer des résistances qui semblent d’abord irréductibles. »
La commission sénatoriale est hostile au rachat de la compagnie ferroviaire de l’Ouest. Enfin, en 1908 : « Le rachat de l’Ouest a été voté par le Sénat dans de meilleures conditions qu’on ne pouvait l’espérer. Ce n’est pas seulement l’article 1er, formulant le principe du rachat, qui a été adopté, c’est l’article 2 qui annonce, qui prévoit l’exploitation par l’État du réseau racheté. » Mais certains sénateurs sont prêts à jouer sur les mots et à préparer « une combinaison bâtarde qui préparerait un retour au régime des compagnies ». Au contraire, pour Jaurès, il faut aller plus loin et profiter de cette brèche dans les puissants monopoles capitalistes pour que tous les chemins de fer, les mines, les assurances deviennent propriété nationale. Les syndicats de cheminots demandent à participer à la gestion.
Enfin, l’impôt sur le revenu ! Dauphin, Ribot, Doumer, Rouvier l’ont envisagé. Poincaré ébauche des propositions si timides que Jaurès ne peut retenir son ironie : « Ne portez pas du bois à la forêt, et de la prudence à M. Poincaré. » Même inconsistant, ce projet suffit à émouvoir la Bourse. Alors ? « Il n’y a qu’une conclusion à tirer de ces manœuvres, de ces affolements simulés ou sincères. C’est qu’il ne faut pas s’en tenir à des demi-mesures, c’est qu’il faut donner d’emblée à la réforme toute l’ampleur nécessaire. » Caillaux succède à Poincaré aux Finances et semble vouloir aboutir. La presse conservatrice soulève toutes les objections possibles. Déclarer ses revenus ? C’est l’inquisition, et la fraude règnera. Mais Jaurès pense que même un « homme de probité moyenne » hésitera à « se charger d’une tromperie méticuleuse ». Il est convaincu « que ceux qui s’effraient de loin de la déclaration ne tarderont pas à s’y accommoder. Ce sera bientôt une formalité dont ils s’acquitteront sans aucun ennui. » Caillaux avance. « Le Temps et les Débats annoncent les pires catastrophes. Le Figaro proclame que M. Caillaux est le ministre des Finances de la révolution sociale. L’Éclair et L’Écho de Paris vont plus loin dans leurs terrifiantes protestations. Ils assurent que c’est moi qui ai suggéré à M. Caillaux son projet, ou du moins qu’il ne l’a produit qu’après me l’avoir communiqué et en avoir discuté avec moi les grandes lignes. Oh ! le beau rôle d’épouvantail que l’on me fait jouer là ! » C’est une coalition formidable contre l’impôt sur le revenu, « une avalanche de déclamations niaises et d’indignations furibondes. Ce qui prouve que le projet est bon », écrit Jaurès dans L’Humanité du 17 février 1907.
Avril 1907 : il est temps de voter sur le projet qui « constitue un progrès immense sur la fiscalité actuelle ». Mars 1909 : « Voilà donc l’impôt sur le revenu voté par la Chambre, après un des plus longs débats dont fassent mention les annales parlementaires. »

Les conservatismes
Le passage ci-dessus, dans La Dépêche, est prolongé par : « Il reste maintenant à veiller, à agir pour empêcher le Sénat d’escamoter ou de mutiler la réforme. Déjà les Parques sénatoriales aiguisent leurs ciseaux pour trancher le fil de la loi ou pour l’amputer. » Le grand obstacle aux réformes sociales est en effet le Sénat « où les hommes d’argent exercent une influence prépondérante » (L’Humanité, 17 février 1907).
Mais le ministère manifeste son indécision. Il a « le souffle court ». Il est incapable d’affronter le Sénat qui, lui, est résolu. Des frictions se produisent entre les deux têtes : Briand et Clemenceau échangent des « coups de griffes ». Le chef du gouvernement porte lui-même une lourde responsabilité dans la marche trop lente (ou le surplace) des réformes.
« Il y a deux manières d’être opposant dans une démocratie républicaine, l’une consiste à stimuler le gouvernement, à signaler ses fautes, ses insuffisances, mais à seconder tout effort utile, toute tentative de réforme. L’autre, au contraire, se résume en une perpétuelle critique, toute négative et paralysante. C’est celle-là qu’a pratiquée toute sa vie M. Clemenceau. Il ne s’est jamais demandé, sous les ministères qu’il combattait, où en était telle ou telle réforme, ce que devenait tel projet de loi et comment il pourrait en hâter l’adoption. Il n’a jamais étudié le terrain que comme on l’étudie pour un duel. Même sous les ministères Waldeck-Rousseau et Combes qui furent les plus agissants, les plus féconds que la troisième République ait connus, sa polémique fut presque toujours destructrice. Il continue au gouvernement cette politique négative. Il polémique, il controverse ; il n’agit pas vraiment et il n’encourage pas ses ministres à l’action » (La Dépêche, 20 novembre 1907).
Jaurès a parfois un sursaut d’optimisme, comme en décembre 1907 : « Il me semble depuis quelques jours qu’il est permis d’espérer encore en une législature qui paraissait bien compromise. Quelle joie si nous pouvions faire enfin du travail utile. » Mais non ! « Quand le pilote est de connivence avec l’écueil, que voulez-vous que devienne la barque ? Depuis deux ans, le chef du gouvernement n’a fait, pour l’accomplissement de son programme, aucun effort sérieux. » « Quand M. Waldeck-Rousseau, quand M. Combes voulaient faire aboutir une grande loi, ils ne se bornaient pas à en écrire la formule sur un bout de papier. Ils veillaient sur elle constamment. Ils négociaient pour faire tomber les obstacles ou ils combattaient pour les renverser. Toujours présents, toujours agissants, ils conquéraient la loi par un effort opiniâtre et quotidien. M. Clemenceau ne descend presque jamais à cette besogne. On ne le voit que de loin en loin, comme s’il passait au-dessus de nos têtes dans un ballon qui n’est pas toujours dirigeable ou qui, en tout cas, n’est pas toujours dirigé. »
Jaurès comprend le lien entre exaltation de la patrie et lutte contre l’impôt sur le revenu : « Une des raisons principales pour lesquelles nous avons été dénoncés comme des ennemis de la patrie, c’est que nous avions pris parti pour l’impôt sur le revenu et qu’on voulait, en nous discréditant, en nous flétrissant, discréditer et flétrir la réforme. » Et voilà encore « la farandole des budgets militaires », sans cesse augmentés, qui prélèvent des milliards sur « les espérances et les germes de justice sociale ».
Entre Jaurès et Clemenceau, l’entente est impossible ; entre les socialistes et les radicaux, eux-mêmes divisés en conservateurs et réformistes discrets, on atteint un point de tension extrême, illustré par les municipales de Toulouse de 1908 à propos desquelles, le député du Tarn en arrive presque à la rupture avec La Dépêche. Problèmes de comportement électoral qui ne peuvent être négligés, même si Jaurès voit beaucoup plus loin.

4. Vues d’avenir

Dans tous ses combats, il pense à l’avenir de la classe ouvrière et de l’humanité. Ses articles et ses discours exposent des vues spécifiques sur le rôle du parti socialiste, les grands problèmes de société, la paix internationale. Son « Bilan social du XIXe siècle », conclusion de l’Histoire socialiste de la France contemporaine, en 1908, se termine sur la perspective de l’œuvre de demain : « Diriger la démocratie en la dépassant et l’obliger enfin à se hausser au socialisme. »

Le congrès de Toulouse
En octobre 1908, au congrès du parti socialiste, Jaurès sait établir un très bon contact avec les délégués, et il fait adopter ses propositions contenues dans la motion de la fédération du Tarn. Le texte imprimé de cette motion occupe toute la une et la moitié de la deuxième page du Cri des Travailleurs du 18 octobre. (Le conseil départemental du Tarn a acheté récemment le manuscrit de ce texte, rédigé de la main de Jaurès, avec des mots barrés, d’autres rajoutés, d’autres réécrits vraisemblablement par une autre personne pour en faciliter la lecture par les typographes, 123 pages de format 18 x 26.)
Ce texte débute par l’affirmation que le parti socialiste est un parti de Révolution. La seule perspective raisonnable d’avenir est un système collectiviste. Pour y parvenir, il faut choisir la voie de l’évolution révolutionnaire, pousser les réformes jusqu’à la disparition du système capitaliste : « Ce qui fait la valeur vivante des réformes où le prolétariat met son effort et qu’il anime de son esprit, c’est que chacune d’elles en prépare, en suscite d’autres.
Dans chaque réforme partielle apparaitra la nécessité de réformes nouvelles et aussi la nécessité d’un plus grand effort pour la réforme totale, pour l’intégrale socialisation de la propriété capitaliste dont la puissance de domination et d’exploitation aura été déjà réduite par les conquêtes successives du prolétariat organisé. »
Action syndicale sur le terrain et action politique au Parlement doivent converger. « Le syndicalisme éveille à la fois, dans les salariés, l’énergie, l’initiative individuelle, le sens des responsabilités personnelles et immédiates et le sens du grand effort collectif, l’enthousiasme des grandes espérances solidaires. » Le prolétariat conserve le droit à l’insurrection, mais il doit éviter les tentatives désespérées de groupes surexcités. Il ne faut pas créer entre le peuple des casernes et le peuple des usines « des collisions sinistres, des malentendus qui seraient funestes à la cause même de la Révolution et qui retarderaient ou empêcheraient la nécessaire pénétration de l’esprit socialiste dans l’armée elle-même ». C’est Gustave Hervé qui est ici critiqué, mais le parti ne prendra aucune sentence d’exclusion. C’est au sein du parti, par la discussion, que l’on réduira « les paradoxes et les dissidences ».
Dans l’immédiat, le parti doit lutter contre la politique violente et inintelligente du gouvernement, et s’associer à toute action sérieuse de réforme. Il « a été, il est, il sera toujours passionnément républicain, passionnément attaché aux institutions de laïcité et au progrès de la pensée libre ».

Les grands problèmes de société
Lui-même éducateur, Jaurès écrit beaucoup dans la Revue de l’enseignement primaire. Il recommande aux instituteurs le livre de lecture préparé par Albert Thomas pour illustrer, par des récits vivants, « l’histoire du travail, de ses formes successives, de ses douleurs, de ses efforts. Le livre est attrayant ou passionnant comme un conte ; et il est plein de pensées. » Jaurès encourage les ouvriers à se méfier de l’alcool : « La force de pensée et d’organisation, c’est-à-dire les deux forces vraiment révolutionnaires, gagneront tout ce que perdra l’alcoolisme » (L’Humanité, 31 août 1909). Il estime que les municipalités des grandes villes doivent ménager des espaces « pour donner aux plus pauvres de l’air, de la verdure et la possibilité de pratiquer les sports fortifiants et sains ».
Sur la question du droit de vote des femmes, Jaurès avait déjà pris une position favorable en avril 1898 dans la Revue de Paris. On ne lui attribuera pas l’étiquette de militant féministe mais on ne lui fera pas non plus le reproche de ne pas l’avoir été. Toute sa vie est consacrée à l’amélioration des conditions de vie des ouvriers, et donc des ouvrières. Mais sur le droit de vote, les choses évoluent avec le mouvement des suffragettes en Angleterre et des féministes en France. C’est sous le titre « Les suffragettes » qu’il développe ses idées dans La Dépêche en janvier 1907.
L’évolution économique, dit-il, a transformé la condition des femmes : « Depuis que s’est développée la grande industrie et qu’a surgi le grand commerce, depuis que les petits ateliers ont été absorbés par les vastes usines et que les petites boutiques ont été dominées par les grands magasins, les femmes sont devenues des ouvrières, des salariées vivant de la même vie que les hommes, accomplissant dans des conditions identiques les mêmes besognes, obéissant à la même discipline, commandées par les mêmes contremaîtres, contribuant sous la même forme aux profits d’un même capital. Elles ont passé de longues journées loin de la maison, loin du foyer ; elles ont été jetées en pleine vie sociale. »
Comment, de cette identité d’existence avec les hommes, ne résulterait pas l’identité des droits ? « Les femmes sont invinciblement amenées à réfléchir aux conditions politiques et sociales qui dominent la vie des individus. De là à s’intéresser aux luttes politiques et sociales, il n’y a qu’un pas et de là à réclamer des droits qui leur permettent à elles aussi d’agir sur ce milieu politique et social où toute leur destinée se développe, il n’y a qu’un second pas. C’est celui que les femmes franchissent en ce moment et qu’elles ne pouvaient pas ne pas franchir. » Les ouvrières font grève ; elles assistent aux grandes réunions publiques. « Or, si elles vivent de la même vie que les hommes, si elles font le même travail, si elles participent dans la grève aux mêmes combats, elles n’ont pas le même moyen politique d’affirmer leur volonté. C’est ce droit qu’elles commencent à revendiquer ; quelle fin de non recevoir sérieuse les hommes pourront-ils leur opposer ? » Elles livreraient la France à l’Église ? Plus que les hommes, elles sont restées fidèles aux habitudes du passé, mais si elles étaient fanatiques, la séparation de l’Église et de l’État ne se passerait pas aussi tranquillement. D’autre part, elles auraient horreur des guerres inutiles et injustes. Le phénomène est international. Le temps des railleries est passé.
Une statistique fait apparaitre que, parmi les députés élus en 1910, 82 % des socialistes sont favorables au suffrage féminin, contre 31 % des radicaux et 30 % des hommes de droite. L’Humanité du 18 juin 1907 signale que des suffragettes anglaises ont été reçues au siège du journal et qu’elles ont tenu à se rendre au Palais Bourbon pour rencontrer Jaurès.
Autre grand thème de désaccord avec la majorité de la Chambre et de l’opinion : l’abolition de la peine de mort. Avant même le grand débat de novembre 1908, Jaurès a posé la question de savoir si la société devait répondre aux crimes par la sauvagerie collective ou les prévenir par l’éducation, et il a condamné les exécutions qui déchainent dans la foule des instincts pervers. En 1908, la situation pourrait être favorable à l’abolition car Fallières, Clemenceau et Briand en sont partisans. Mais le meurtre sordide d’une fillette, suivi de la grâce présidentielle, soulève l’indignation de la presse, de l’opinion et de Barrès.
En séance, le 18 novembre, Jaurès prononce un discours plusieurs fois interrompu : « Les partisans de la peine de mort veulent faire peser sur nous, sur notre esprit, sur le mouvement même de la société humaine un dogme de fatalité. » La guillotine signifie que jamais « le progrès de l’éducation et de la justice ne dispensera les sociétés humaines de tuer et de répondre à la violence individuelle par le meurtre social. C’est le signal du désespoir volontaire, systématique et éternel ; c’est le disque rouge projetant ses lueurs sanglantes sur les rails et signifiant que la voie est barrée, que l’espèce humaine ne passera pas ! (Vifs applaudissements à l’extrême gauche et sur plusieurs bancs à gauche.) » Jaurès explique que le maintien de la peine de mort entrainera, par certitude mathématique, l’exécution de quelques innocents. Il fait la liste des pays qui l’ont abolie ou qui ne l’appliquent plus. Enfin, il montre qu’elle détourne les nations de la recherche des « responsabilités sociales dans le crime ». « Ah ! c’est chose facile, c’est procédé commode : un crime se commet, on fait monter un homme à l’échafaud, une tête tombe ; la question est réglée, le problème est résolu. Nous, nous disons qu’il est simplement posé ; nous disons que notre devoir est d’abattre la guillotine et de regarder, au-delà, les responsabilités sociales. » « De quel droit une société qui, par égoïsme, par inertie, par complaisance pour les jouissances faciles de quelques-uns, n’a tari aucune des sources du crime qu’il dépendait d’elle de tarir, ni l’alcoolisme, ni le vagabondage, ni le chômage, ni la prostitution, de quel droit cette société vient-elle frapper ensuite, en la personne de quelques individus misérables, le crime même dont elle n’a pas surveillé les origines ? »
« Nous n’avons pas le droit de prononcer l’absolu de la peine parce que nous n’avons pas le droit de faire porter sur une seule tête l’absolu de la responsabilité. (Très bien ! très bien ! à l’extrême gauche.) » Il est vrai que l’opinion, actuellement, ne suivrait pas, mais qu’on se souvienne de l’affaire Dreyfus : « Les courants qu’on dit irrésistibles sont faits bien facilement de la paresse qu’on met à leur résister. » La proposition d’abolir la peine de mort est rejetée par 330 voix à 201, ce dernier chiffre n’étant pas négligeable.

La paix
Un point commun existe entre les diverses questions, c’est l’ignorance et la volonté de rester dans l’ignorance et la désinformation. Je m’imaginais, écrit Jaurès dans La Dépêche du 5 octobre 1907, que le congrès de Stuttgart de l’Internationale « qui a solennellement proposé à tous les peuples la solution des litiges par l’arbitrage serait salué avec gratitude et avec joie par tous les démocrates. J’ai été stupéfait de constater que nous ne recevions qu’anathèmes et injures, et j’ai compris que tous les partis de conservation sociale, quel que soit leur déguisement, avaient besoin d’affoler l’instinct national pour faire diversion au problème social et pour perpétuer les privilèges. » Députés et ministres ne s’informent pas ; ils ne comprennent les événements internationaux qu’avec des mois de retard. Clemenceau manifeste étourderie et imprévoyance. « Cette ignorance officielle est pour moi un grand problème, et j’avoue n’en avoir pas la clef », note Jaurès. Lui, au contraire, étudie les dossiers et se dote d’un solide réseau de correspondants. Ses articles sur le Maroc témoignent d’une vraie connaissance de la situation économique et politique et même des aspects précis de la géographie du pays.
Surtout, il ne cesse d’avertir les députés : vous n’avez pas de politique marocaine ; vous ne voulez pas d’intervention directe et vous ne voulez pas vous donner les moyens d’empêcher la pénétration militaire ; vous serez entrainés dans « le guêpier marocain ». De proche en proche, de combat en combat, la France occupera Fez. Goguenard, Clemenceau demande : Pourquoi pas La Mecque ?
Et puis, il faut constater et condamner (mars 1908) les actes du général d’Amade qui s’est livré à un massacre d’hommes, de femmes et d’enfants dans un douar surpris par ses troupes. « Boucherie » (La Dépêche). « Barbarie » (L’Humanité). Un acte inadmissible, que le ministère essaie de cacher. Au moment où s’exprime dans l’Islam, en Inde et en Égypte, une interprétation du Coran dans le sens le plus humain, la politique de la France risque de rejeter les musulmans vers la révolte fanatique. Il en sera de même en Tunisie où les indigènes sont spoliés ; en Indochine écrasée par les vexations « qui préparent d’inévitables révoltes ». Pourquoi le parti socialiste est-il le seul à protester ?
C’est parce qu’il a un idéal : « Pour comprendre le mouvement du monde, il faut se passionner pour une grande cause. » Sur un plan général, « si nous voulons vraiment assurer la paix, il faut porter en toute question un grand esprit de vérité et d’équité. Il faut faire un effort loyal pour entrer dans la pensée, dans les sentiments des autres peuples. Il faut créer une conscience internationale affranchie des préjugés chauvins, des mensonges diplomatiques, des ignorances nationales. »
Ce passage est tiré de La Dépêche du 26 novembre 1908. Le ministère Clemenceau a encore quelques mois à vivre, à survivre si l’on en croit l’article du 26 décembre : « Il se peut qu’il subsiste jusqu’aux élections générales par l’effet de la force d’inertie. Mais l’autorité politique du ministère Clemenceau est gravement atteinte ou plutôt elle est épuisée. S’il était tombé il y aurait eu à peine une ride à la surface de l’étang. »
C’est cependant par un grand titre en majuscules (« CLEMENCEAU À TERRE ») que L’Humanité du 27 juillet 1909 annonce l’événement. L’éditorial précise : « Voilà le ministère Clemenceau à bas. Le peuple républicain et socialiste apprendra partout la nouvelle de sa chute avec un immense soulagement. » Le lendemain, la une est illustrée d’un dessin qui représente Clemenceau tombé la tête la première dans le grand escalier du palais Bourbon. Les articles de Jaurès dans La Dépêche, les jours suivants, confirment le soulagement et la délivrance. Il est bon que Clemenceau soit écarté du pouvoir. Il avait aggravé tous les problèmes, se montrant dangereux dans sa politique extérieure, ayant cherché à briser les efforts d’organisation de la classe ouvrière, n’ayant pas avancé sérieusement dans les réformes sociales. Pendant trois ans, l’énergie de Jaurès a été mobilisée pour attaquer la politique néfaste de Clemenceau, l’obligeant à remettre à plus tard des études de fond sur l’organisation socialiste de la France.

 

Arrêt sur images : « Les Amis de Jean Jaurès » dans le Narbonnais.

 

« Les Amis de Jean Jaurès à Toulouse » …                                                          en vadrouille dans le Narbonnais …

C’est le samedi 20 mai dernier que notre association a organisé sa sortie annuelle : 40 participants se sont ainsi rendus à Narbonne où, grâce au récit et aux explications du Président Rémy PECH, ils ont pu revivre la Révolte des Vignerons Languedociens et Catalans de 1907.
Sortie placée sous le signe de l’amitié, de la convivialité, dans la plus pure tradition Jaurésienne.

    Notre président, notre guide …

 

Le groupe « en marche » …

 

 

 

  

           Le couvre-chef était de rigueur … « Chapeau bas » !


On fait la causette …

 


     

           Une pause café bien méritée …

 

     FERROUL                                        PECH                                      BLUM

Que de belles personnalités …


Catherine MOULIN (venue de Lyon) avec notre secrétaire …

         Notre trésorier veille au grain …

Rémy avec Jaurès …

A table c’est l’heure …

Un moment de « variétés » … Chants historiques …

Jean-Louis ESCUDIER

pour le pot de l’Amitié en guise de conclusion d’une journée bien remplie …

Un grand MERCI à vous tous et toutes pour ces moments de        FRATERNITE …

Chapitre XVII – L’Humanité 1904-1906

Le 18 avril 1904, le premier numéro de L’Humanité sort des presses. On dit que Lucien Herr aurait proposé le titre ; il est parfaitement jaurésien. La participation du député du Tarn à L’Humanité se substitue à celle qu’il apportait à La Petite République. Mais il continue à envoyer sa prose à La Dépêche (depuis 1887 sans interruption). Il commence à écrire dans la Revue de l’enseignement primaire et primaire supérieur. L’hebdo tarnais Le Cri des Travailleurs n’est pas oublié, et Jaurès donne encore quelques textes à d’autres périodiques (La Revue socialiste, Annales de la jeunesse laïque, etc.). Certains articles sont repris en Italie dans La Giustizia. Le 9 juillet 1905, le discours que Jaurès a préparé pour être prononcé à Berlin est publié en français dans L’Humanité et en allemand dans le Vorwärts. En s’amusant un peu, on pourrait dire qu’il est aussi un rédacteur régulier du Journal officiel de la République française qui publie la transcription de ses interventions à la Chambre, toujours coupées par des interruptions venant des bancs de la droite.
La période d’avril 1904 à mars 1906 est riche d’événements importants : unification du parti socialiste ; loi de séparation des Églises et de l’État ; affaire des fiches et fin du Bloc des gauches ; guerre russo-japonaise et révolution en Russie ; tension franco-allemande à propos du Maroc. Les polémiques sont nombreuses. Il en est une qui oppose Jaurès et Clemenceau. J’ai choisi de terminer le chapitre quand ce dernier devient ministre de l’Intérieur afin de réserver pour le prochain la nouvelle phase, aiguë, de leurs relations.

1. Le journal et le parti

Jaurès dispose de son journal en avril 1904. Il réalise un de ses objectifs majeurs en avril 1905, l’unification en un seul parti des tendances socialistes. Dans ses articles et sur le terrain, il continue à participer aux combats ouvriers, harmonisant pensée et lutte sociale.

Le journal de Jaurès
En toute logique, il faut commencer avec l’éditorial du numéro 1 intitulé « Notre but » : « Le titre même de ce journal, en son ampleur, marque exactement ce que notre parti se propose. C’est, en effet, à la réalisation de l’humanité que travaillent tous les socialistes. L’humanité n’existe point encore, ou elle existe à peine. À l’intérieur de chaque nation, elle est compromise et comme brisée par l’antagonisme des classes, par l’inévitable lutte de l’oligarchie capitaliste et du prolétariat. Seul le socialisme, en absorbant toutes les classes dans la propriété commune des moyens de travail, résoudra cet antagonisme et fera de chaque nation enfin réconciliée avec elle-même une parcelle d’humanité. De nation à nation, c’est un régime barbare de défiance, de ruse, de haine, de violence, qui prévaut encore. Même quand elles semblent à l’état de paix, elles portent la trace des guerres d’hier, l’inquiétude des guerres de demain ; et comment donner le beau nom d’humanité à ce chaos de nations hostiles et blessées, à cet amas de lambeaux sanglants ? Le sublime effort du prolétariat international, c’est de réconcilier tous les peuples par l’universelle justice sociale. Alors vraiment, mais seulement alors, il y aura une humanité réfléchissant à son unité supérieure dans la diversité vivante de nations amies et libres. »
Le journal s’engage à rendre compte de toutes les manifestations de la vie ouvrière et à donner à toutes les intelligences libres le moyen de comprendre et de juger elles-mêmes les événements du monde. Il présente à ses lecteurs des rubriques bien cadrées : « Questions économiques » ; « Mouvement syndical » ; « Questions agraires » ; « Enseignement » ; « Chronique scientifique »… La politique étrangère n’est pas oubliée (Lucien Herr et Francis de Pressensé), pas plus que les domaines de la littérature, des arts, de la musique. Dans l’équipe de rédaction, si les guesdistes ne s’engagent pas, la plupart des personnalités socialistes sont là : Briand, Viviani, Fournière, Allemane… Des signatures prestigieuses viennent du monde des écrivains (Anatole France, Jules Renard, Octave Mirbeau, Tristan Bernard, Michel Zévaco, Abel Hermant), et des sciences sociales (Charles Andler, Léon Blum, Albert Thomas, Marcel Mauss, Daniel Halévy). Directeur politique, Jaurès est fier de rassembler autant d’agrégés, et Briand d’ironiser : « Ce n’est pas L’Humanité, ce sont les humanités ! »
Pour réussir, il faut des moyens. Une somme de 850 000 francs est rassemblée. Elle provient de Jaurès et de ses amis, des éditeurs Rouff et Casevitz, de banquiers et négociants en céréales, de la marquise Arconati-Visconti, dont Jaurès fréquente le salon qui fut un haut-lieu dreyfusard. Il a refusé l’argent de l’ambassade russe (celle-ci allait jusqu’à lui permettre de critiquer le tsar, mais pas les emprunts). Le premier numéro obtient un franc succès, vendu à plus de 130 000. Mais, si le journal est de haute tenue, il est perçu comme trop intellectuel. Les ventes tombent en 1906 au-dessous de 30 000 exemplaires, mais elles remontent à 80 000 à la fin de 1907, après un effort en direction du public populaire et des organisations syndicales.

L’unité du parti
Cette unité, Jaurès la souhaite depuis des années. Certes, les cinq groupes socialistes se sont réduits à deux, le Parti socialiste de France de Guesde et Vaillant, le Parti socialiste français de Jaurès, mais la tension entre les deux reste forte. Il faut aussi tenir compte des congrès internationaux dominés par le SPD allemand.
En août 1904, Jaurès participe au congrès d’Amsterdam et en profite pour découvrir la ville, ses canaux, les tableaux de maîtres du Rijksmuseum. Repos de l’esprit bienvenu après les affrontements en séance. Guesde est là pour obtenir la condamnation de la méthode jaurésienne ; il est soutenu par le SPD. Dans son discours du 17 août, Jaurès rappelle les succès obtenus justement par sa méthode : les socialistes ont aidé à sauver la République en danger ; ils ont collaboré « à l’œuvre d’émancipation intellectuelle, au développement de l’esprit laïque » ; ils ont combattu pour la paix. Sur ce dernier point, qui prend de plus en plus de place dans sa pensée, Jaurès regrette que « nos camarades socialistes des autres pays, et en particulier nos camarades d’Allemagne, n’aient pas suffisamment perçu les efforts que nous avons faits en ce sens et ne les aient pas suffisamment reconnus. Lorsque nous, en France, au péril de notre popularité, sous les huées, sous les outrages, sous les insultes (Applaudissements prolongés dans la salle), lorsque nous osons dire que le patriotisme des démagogues chauvins n’est qu’un mensonge, n’est qu’un piège, lorsque nous osons dire à la tribune de la Chambre, en soulevant la presque unanimité contre nous, qu’il est criminel d’entretenir, même silencieusement, une pensée de réparation par les armes, lorsque nous écartons du pouvoir cette démagogie césarienne qui ne pouvait se maintenir qu’en déchainant la guerre au dehors, lorsque nous faisons cela, nous rendons plus facile la lutte du socialisme universel contre le militarisme. La voilà, la solidarité socialiste ! (Vifs applaudissements.) » Il termine en stigmatisant les leaders guesdistes : la classe ouvrière française « saura gré à mes amis et à moi de l’avoir présentée ici sous sa vraie figure et de l’avoir défendue contre le travestissement de ceux qui, en condamnant, en outrageant notre tactique, n’ont pas été capables d’en réaliser, d’en pratiquer une autre. (Applaudissements prolongés, longues acclamations.) »
Sur la question de la participation éventuelle des socialistes à un gouvernement bourgeois, la motion qui la repousse (sauf en cas de patrie en danger) est adoptée à une large majorité, contre Jaurès malgré les acclamations qui ont ponctué ses paroles. Celui-ci, avant la fin du congrès, le 19 août, met les choses au point : « J’ai la conviction absolue que le prolétariat français verra et continuera à voir dans notre politique, non pas la désertion de la lutte de classes, mais le moyen le plus efficace de conduire cette lutte prolétarienne dans une démocratie républicaine. Il m’a paru qu’il était déplaisant de donner comme formule suprême aux décisions du congrès international une motion jetée dans ce congrès comme un moyen de guerre par une fraction socialiste contre une autre fraction socialiste, et il me sera permis de dire à Bebel, à Kautsky, à Ferri, qui nous invitent à former, à reconstituer l’unité avec nos camarades socialistes révolutionnaires de France, qu’il ne faut pas seulement l’unité dans les mots, qu’il la faut dans les intentions et dans les actes, et que c’est une singulière méthode, pour préparer en France la réconciliation prochaine, l’unité organique prochaine des deux organisations en lutte, d’adopter la formule proposée par l’une d’elles qui déclare vouloir s’en servir contre l’autre. » La décision du congrès international atteste d’une « sorte de défiance profonde envers le prolétariat ».
De plus, elle communique au socialisme international « l’esprit d’incertitude, d’hésitation » dont les socialistes allemands « sont imprégnés à l’heure actuelle ». Jaurès règle ses comptes : ce qui pèse sur l’Europe, « c’est l’impuissance politique de la démocratie socialiste allemande ». Cette expression, d’après le compte rendu de séance, provoque une « profonde sensation ». Et Jaurès développe : le SPD a laissé sans résistance supprimer le suffrage universel en Saxe ; il continue « à émousser, à obscurcir, à affaiblir dans le prolétariat allemand cette force historiquement trop débile d’une tradition révolutionnaire insuffisante ». Interpellant les représentants allemands : « Et quand bien même vous seriez la majorité au Reichstag, vous êtes le seul pays où le socialisme ne serait pas le maître s’il avait la majorité. Car votre Parlement n’est qu’un demi-Parlement. Vous avez devant votre propre prolétariat, vous avez devant le prolétariat international, marqué votre impuissance d’action en vous réfugiant dans l’intransigeance des formules théoriques, que votre éminent camarade Kautsky vous fournira jusqu’à épuisement vital. (Applaudissements et rires.) » Il conclut que la motion du congrès d’Amsterdam sera une entrave au développement du socialisme international.
Le congrès a demandé aux socialistes français de réaliser l’unité, et Jaurès continue à s’y employer. L’Humanité du 21 septembre examine « les conditions de l’unité » : constituer un comité d’entente ; reconnaitre la communauté de doctrine ; atténuer les rivalités ; ne pas faire preuve d’intransigeance. L’unité affranchira le parti de toute politique de secte pour fonder une politique de classe.
L’attitude des guesdistes indispose certains amis de Jaurès. Au congrès de Rouen du Parti socialiste français (mars 1905), il doit exposer longuement les arguments en faveur de l’unité : « Pour moi, je n’ai pas eu l’impression que nous sortions en vaincus du congrès d’Amsterdam, et je crois même que quelques-unes de nos paroles ont éveillé, dans la démocratie socialiste allemande elle-même, plus d’écho que ne l’imaginent quelques-uns de nos contradicteurs. »
Jaurès termine en regrettant que le congrès d’unité, qui va se tenir à Paris, salle du Globe, ne soit pas ouvert à la presse. Il déteste les huis clos, quels qu’ils soient : « Je crois que c’est une imprudence et une faute. Je crois que nous avons tout intérêt à faire, en plein jour, notre congrès d’unification socialiste. Je crois que nous devons prendre à témoin toute la classe ouvrière de France et du monde. C’est en vain que nous essaierions d’instituer une sorte de huis-clos fictif qui serait violé par des indiscrétions, par des communications incontrôlables, par des relations partielles qui transformeraient peut-être en pugilat un échange fraternel d’observations. »
Certes, il n’est pas suivi sur ce point, et ce sont plutôt les thèses guesdistes que l’on retient au congrès. Mais l’unification est faite : le parti socialiste sera la Section française de l’Internationale ouvrière. Si Jaurès accepte des concessions, il perçoit la dynamique de l’histoire et il comprend qu’il a pour lui l’avenir. Son influence est intacte sur beaucoup de fédérations départementales et sur le groupe parlementaire ; Vaillant se rapproche de lui, si bien que Guesde et Lafargue vont se trouver marginalisés.
Mais, dans un organisme vivant, surgissent toujours des problèmes. Certains des amis de Jaurès refusent leur adhésion et veulent rester indépendants. Millerand n’est déjà plus là ; Viviani et Briand ont hâte de devenir ministres. À Jaurès lui disant qu’un jour les socialistes entreraient en masse au gouvernement, Briand aurait répondu : « Je suis pressé. » Clemenceau n’hésite pas à écrire dans La Dépêche que l’unification du parti socialiste est une défaite pour Jaurès (déjà « glorieusement battu à Amsterdam »), que « le parti de Jaurès, déserté par Jaurès, se reconstitue sans Jaurès » (allusion aux indépendants). Il ajoute que c’est un égarement coupable de faire parti commun avec Gustave Hervé.
Il est vrai que les excès de celui-ci contre les officiers et les patrons posent un problème à Jaurès. Mais il répond à Clemenceau, dans leur journal toulousain (17 septembre 1905) : « M. Clemenceau use et abuse contre moi de ce que le citoyen Hervé est membre du parti socialiste unifié. Oui, et je ne songe nullement à l’en exclure. Je crois que dans un grand parti la liberté de discussion avec tous ses périls vaut mieux qu’une politique d’excommunication et d’exclusion. Et cette liberté même de discussion corrige le mal. Je suis sûr qu’après débat il n’y aura qu’une infime poignée de socialistes qui se laisse tromper par la fausse apparence révolutionnaire de la théorie du citoyen Hervé. Je m’y emploie dans la mesure de mes forces, non pas en pontife d’une Église, non pas en Jupiter tonnant, mais en militant d’un grand parti de mouvement et d’initiative qui ne dispose que de la discussion et qui compte sur la victoire finale de la raison. » Déjà, le 26 mai, dans La Dépêche, il avait condamné l’impuissance d’Hervé à « saisir d’ensemble le mouvement humain et les intérêts de la Révolution » ; il avait estimé que le parti socialiste devait bannir les « paradoxes tapageurs » qui déforment sa pensée. Pour ajouter encore, le 8 août, dans L’Humanité, cette formule claire et nette : « l’hypothèse réactionnaire et répugnante du citoyen Hervé ». C’est perdre son temps que de prêcher la désertion ; il y a mieux à faire, c’est de soutenir sérieusement les luttes sociales.

Le terrain des luttes
Quelques jours à peine après la sortie du premier numéro de L’Humanité, Jaurès se rend dans son département natal pour soutenir une liste ouvrière aux élections municipales à Mazamet. Le correspondant local du quotidien socialiste décrit, dans le numéro du 30 avril, l’arrivée du député : « La population républicaine et ouvrière, depuis si longtemps courbée sous la tyrannie du baron Amédée Reille, a fait au vaillant leader socialiste une réception magnifique. À l’arrivée du train, une foule énorme, massée aux abords de la gare, salue l’apparition de Jaurès d’acclamations enthousiastes. Trois jeunes filles viennent lui offrir une gerbe de fleurs et, au nom des ouvrières de la petite cité industrielle, lui expriment leur bonheur de recevoir le grand défenseur des intérêts du prolétariat. » La foule crie à plusieurs reprises : « Vive Jaurès ! » Des bousculades se produisent car chacun veut approcher du grand homme. Un immense cortège quitte la gare. Et le correspondant livre une conclusion optimiste : « L’accueil fait à Jaurès est d’autant plus significatif que Mazamet était considérée, jusqu’à ce jour, comme l’inexpugnable forteresse des barons Reille. »
Le soir, la conférence de Jaurès est prévue dans le plus grand entrepôt de laines de la ville. L’Humanité du 1er mai estime le public à 6 000 personnes, républicains et réactionnaires mêlés. Le baron Amédée ayant souhaité prendre la parole, il est courtoisement invité à prendre place à la tribune. Mais le deuxième baron, Xavier, arrive à la tête d’une bande de fanatiques qui empêchent Jaurès de parler en hurlant un chant du répertoire religieux où « la couronne de Jésus » est remplacée par « la couronne du baron ». Le président doit lever la séance, et chaque groupe de sortir, chantant l’air du baron ou L’Internationale. Revenu en 1909, dans son discours de soutien à la grève des ouvriers du délainage, Jaurès évoquera l’épisode en affirmant qu’il n’en avait pas voulu aux perturbateurs de 1904 : il savait qu’un jour viendrait où ils seraient mieux informés : « Je les attendais plus loin sur le chemin. »
En mai 1905, après avoir fait acclamer l’unité du parti dans une manifestation à Béziers, Jaurès se rend à Maraussan « où tant d’œuvres fortes d’organisation sociale croissent harmonieusement ». Son article dans L’Humanité se poursuit ainsi : « C’est, à quelques kilomètres de la ville, une commune de paysans, de vignerons. On y descend de Béziers par les pentes que domine la redoutable façade grise de la vieille église de Saint-Nazaire, mêlée aux souvenirs tragiques de la guerre des Albigeois, et ces pentes dominent elles-mêmes l’étroite et verte rivière de l’Orb. L’idée maîtresse des militants socialistes et coopérateurs qui, à Maraussan, ont créé tout un ensemble d’institutions sociales, a été de grouper les petits propriétaires paysans, les petits producteurs vignerons, de les arracher à cet esprit d’individualisme outré et défiant, à cette habitude d’isolement qui a fait jusqu’ici la faiblesse du travail rural. Mais que de difficultés pour introduire, peu à peu, dans cette dispersion et défiance séculaire, une tendance d’esprit communiste ! Les militants se sont bien gardés de heurter ce qu’il y a de plus profond et, en un sens, de légitime dans les habitudes paysannes. Ils n’ont pas demandé à ces petits propriétaires vignerons de renoncer à leurs parcelles de propriété, assez inégales, et à l’autonomie de la production. Mais ils les ont habitués à pratiquer l’association dans un sens toujours plus communiste. Les associés de la société « les Vignerons libres » travaillent chacun leur tout petit domaine, mais ils ont commencé à avoir un chai commun, une cave coopérative commune. Ils ont pu, ainsi, par le mélange de leurs vins, créer quatre ou cinq types et avoir leur marque. Par là, ils ont pu entrer en rapport avec les coopératives ouvrières de consommation, notamment avec les grandes coopératives parisiennes. » Les Vignerons libres de Maraussan sont en train de construire une cave de vinification ; ils ont acquis une grande vigne devenue propriété collective ; ils ont fondé une caisse de crédit rural et une coopérative de consommation.
Le 8 octobre 1905, à Limoges, Jaurès situe son intervention par rapport aux graves épisodes qui ont marqué la grève des porcelainiers. Il proteste d’abord contre une parodie d’enquête « obscurément conduite sur l’attentat sanglant d’avril » (une fusillade a fait parmi les grévistes un mort et cinq blessés). Il poursuit : « Ce qui m’a ému, ce qui m’émeut aujourd’hui dans cette grande assemblée ouvrière, c’est de constater que, malgré les violences auxquelles vous avez été soumis, vous soyez restés debout. »
Il considère que les citoyens qu’il a en face de lui ont assez de maturité pour entendre ses propos : « Il ne faut pas que le peuple accuse seulement ses maîtres, il faut qu’il s’accuse aussi lui-même (applaudissements et vive adhésion) pour son indifférence, son esprit de routine, ce triste vertige du doute dont il est saisi et paralysé. Aujourd’hui, par la République du suffrage universel, le terrain est déblayé devant vous ; si vous vouliez, si vous saviez, vous tous, les millions de prolétaires industriels qui languissez dans les usines et dans les mines avec des salaires insuffisants et une liberté précaire ; si vous vouliez, si vous saviez, vous tous les millions de paysans travailleurs de la terre, petits fermiers, métayers, journaliers agricoles, vous n’auriez qu’à mettre la main, votre main, au nom de la loi, vous m’entendez, sur l’instrument de revendication et de libération que les révolutions précédentes vous ont remis tout forgé. Vous n’auriez qu’à savoir, vous n’auriez qu’à vouloir, vous êtes le nombre, vous êtes la force légale ; vous portez dans vos entrailles la loi de demain, la société de demain. »
Quelques jours plus tôt, le 1er octobre 1905, dans la Revue de l’enseignement primaire, Jaurès a noté la haute tenue des congrès d’instituteurs : « Ces maîtres, afin de pouvoir donner la liberté au peuple, commencent à la conquérir pour eux-mêmes. Ils apprennent à penser librement, et ils s’habituent à exprimer librement leur pensée tout entière : ils habituent l’État, les gouvernements, les partis à tolérer cette liberté. Oh ! ce n’est pas encore sans difficulté ni sacrifice. La réaction les hait, les guette, les dénonce. Et ils ont besoin de tout leur sang-froid, de toute leur fermeté d’esprit et de conscience pour ne pas s’étonner devant l’orage ou pour ne pas se laisser emporter au-delà de la mesure par l’excès même des provocations et des calomnies. Peu à peu, par leur courage tranquille, ils créent des précédents de liberté qu’on ne pourra plus abolir. Dès maintenant, il y a entre les instituteurs et le prolétariat une solidarité profonde. Les éducateurs du peuple peuvent beaucoup pour son émancipation sociale et le rôle des instituteurs s’ennoblit de toute la noblesse du rôle historique du prolétariat. Celui-ci est appelé à transformer selon la justice les conditions de la vie, à remplacer partout l’exploitation par le droit, les hiérarchies oppressives par la coopération, la guerre par la paix. Les éducateurs qui contribuent au développement intellectuel et moral de cette classe d’humanité et de paix, participent à la grandeur de son rôle : ils se sentent par là excités à de plus grands efforts encore, et on peut dire en ce sens qu’il y a éducation mutuelle des instituteurs et du prolétariat. »
Jaurès termine son article en évoquant des questions importantes qui appellent l’effort de tous. Dans l’immédiat, il s’agit des réformes lancées depuis 1899, qu’il faut poursuivre et développer.

2. Les grandes réformes

Dans le droit fil de l’action des ministères Waldeck-Rousseau et Combes, c’est la laïcité qui est au cœur du débat, des polémiques et des coups fourrés.

La séparation des Églises et de l’État
Un mois à peine après sa naissance, L’Humanité (17 mai 1904) publie un scoop. Le très anticlérical prince de Monaco lui a communiqué une note du Vatican, adressée aux gouvernements européens, qui s’élève contre la visite du président Loubet au roi d’Italie, considéré comme l’usurpateur du pouvoir temporel du pape. Les relations déjà tendues entre la République française et Pie X, successeur très conservateur de Léon XIII, se dégradent encore, et la vieille question de la séparation de l’Église et de l’État devient d’actualité. Faut-il mettre fin au Concordat passé entre Napoléon et la papauté ? Si le terme exact est « séparation des Églises et de l’État », il est clair que le problème se pose avec acuité quand il s’agit de la religion dominante en France, le catholicisme.
Les partisans de la laïcité se félicitent de la maladresse du Vatican qui permet d’aller plus loin dans la politique anticléricale. La loi du 7 juillet 1904 supprime l’enseignement congréganiste. Jaurès estime : « Le problème de la séparation de l’Église et de l’État est posé maintenant de telle sorte que nul, dans le Parlement et le Gouvernement, ne peut songer à l’éluder. Toute notre politique intérieure depuis cinq ans aboutit à cette solution, tout l’effort du parti républicain y conduit. »
Briand et les socialistes jouent un rôle décisif dans la commission qui étudie le problème, et Jaurès approuve le désir de rendre la loi acceptable. C’est le fameux article 4 qui prévoit que les bâtiments du culte, appartenant à l’État et aux communes, seront confiés à des associations constituées en conformité avec les règles du culte dont elles se réclament. Jaurès précise sa pensée dans La Dépêche (4 juin 1905) : « Ce que nous avions voulu par l’article 4, c’était faire œuvre loyale envers les catholiques : ne pas leur reprendre sournoisement, par le moyen de fausses associations catholiques, les biens des fabriques que la loi leur transmettait. »
Le projet de loi suscite la résistance de la droite cléricale, mais aussi celle de quelques radicaux qui trouvent que l’on fait la part trop belle à l’Église. Clemenceau dénonce « l’atavisme catholique de Jaurès » ; il le décrit comme « le gardien vigilant de l’orthodoxie romaine » ; il joue à plusieurs reprises avec le mot « infaillible », attribué au pape et au leader socialiste. Mais, pour celui-ci, le pays républicain s’apercevra que les uns ne se consolent pas de voir la grande réforme s’accomplir par d’autres mains que les leurs ; que d’autres ne pardonnent pas aux socialistes d’y avoir pris une part importante. Son article du 30 avril dans La Dépêche est un chef-d’œuvre d’ironie contre Camille Pelletan qui collabore au journal toulousain. Jaurès joue sur le comique de répétition de l’expression « Mon vieil ami Pelletan ». Un très vieil ami qui trouve que Jaurès est une énigme. Réponse : « Oh ! une vieille énigme ! Car j’ai déjà été plus d’une fois énigmatique aux yeux de Pelletan. Quand j’affirmais l’innocence de Dreyfus, j’étais une énigme pour Pelletan, et il a écrit à mon adresse, dans ce journal même, une phrase pleine d’insinuations effroyables et où se marquait déjà sa vieille amitié. J’étais alors pour lui un rébus où il croyait lire : syndicat de trahison, juiverie, finances cosmopolites. Peu à peu, même pour lui, si longtemps réfractaire, l’énigme s’est débrouillée. » Et aujourd’hui, nous qui avons fait connaitre la note du Vatican et qui combattons pour la laïcité, sommes-nous vraiment des « papalins » ?
Les controverses d’obstruction surmontées, la loi de séparation est votée à une large majorité en décembre 1905. Pourtant, à cette date, le Bloc des gauches a déjà éclaté et Émile Combes a dû démissionner.

Manigances et règlements de comptes
La droite l’emporte à Mazamet sur la liste soutenue par Jaurès, mais les municipales, dans l’ensemble, sont une victoire pour la gauche, confortant le gouvernement Combes dans son action (et les législatives de 1906 montrent l’acceptation de la loi de séparation). Mais la Chambre des députés reste un panier de crabes.
Profitant du fait que ce scrutin est secret, certains membres du Bloc des gauches n’ont pas reconduit Jaurès à la vice-présidence en janvier 1904. Clemenceau le regrette et stigmatise ceux qui n’osent pas manifester leurs sentiments en vote public par peur de leurs électeurs. Une situation proche se produit en janvier 1905 lorsque le très ambitieux Doumer est élu président de la Chambre, aboutissement de manœuvres déloyales bien perçues par Clemenceau et par Jaurès : « Oui, victoire de la trahison et victoire de la réaction. M. Doumer est élu président de la Chambre par une majorité dont les quatre cinquièmes au moins sont fournis par les hommes de la droite et du centre méliniste, par les cléricaux, les césariens, les nationalistes ; à ces hommes de la contre-révolution, cinquante ou soixante républicains « dissidents », transfuges de leur parti, abrités pour leur mauvais coup dans l’ombre du scrutin secret, ont associé leurs suffrages. » Nouvelle étape, Doumer prépare sa candidature à la présidence de la République. Dans L’Humanité du 7 août 1905, Jaurès l’exécute : « Ce qui nous menace, avec la candidature présidentielle de M. Doumer, c’est une candidature d’égoïsme et de clientèle. Il ne s’est élevé, il n’a grandi que par l’abandon de ses idées et de son parti. Chacune de ses promotions est un scandale. À peine sorti d’un ministère radical, il négocie avec le ministère Méline, et il échange contre le gouvernement général de l’Indochine l’impôt sur le revenu, livré par lui à l’ennemi en pleine propagande et en plein combat. Le succès de cette première opération l’enhardit à d’autres manœuvres. Rentré au Parlement, il y est d’emblée l’espérance de tous ceux qui, ne comptant pas sur un assaut direct pour renverser la politique républicaine, recourent, pour la fausser, à de louches combinaisons. »
Au-delà du jeu des ambitions personnelles et des magouilles parlementaires, pour comprendre ce retour de la droite, il faut souligner le manque de solidité du Bloc. C’est l’affaire des fiches qui précipite son éclatement. Afin de républicaniser l’armée, le général André, ministre de la Guerre, et son cabinet ont demandé des informations sur les opinions politiques et la pratique religieuse des officiers, et ils ont obtenu des « fiches » préparées en partie par les francs-maçons. Dénoncée, cette méthode est une aubaine pour les cléricaux et pour certains républicains qui veulent se débarrasser de Combes. Dans La Dépêche, Clemenceau estime qu’il est bon de faire échapper l’armée à l’influence des jésuites, mais sans employer des moyens dignes d’eux. Comme toujours, Jaurès se demande où se trouve le danger principal, et il choisit de défendre fermement le général et le président du Conseil, aussi bien à la Chambre que dans la presse.
À la Chambre, le 4 novembre 1904, sous les outrages de la droite : « Républicains, mes amis, n’ayez donc pas d’émotion de ce tumulte. Depuis des années, depuis que nous livrons ensemble la bataille pour la liberté et la vérité (Vifs applaudissements à gauche et à l’extrême-gauche. – Rumeurs à droite.), ce n’est pas seulement ici, c’est partout que j’ai rencontré les hurlements de cette horde nationaliste. (Applaudissements prolongés à l’extrême-gauche et à gauche.) » Lorsqu’il demande pourquoi les nobles sont 11 % des lieutenants de l’armée française et 29 % des généraux, ses opposants font semblant de comprendre qu’il veut interdire aux nobles de devenir officiers, et M. de Baudry d’Asson intervient pour affirmer que la noblesse aura assez de courage pour étrangler Jaurès et son indigne République.
Dans La Dépêche (2 novembre 1904), Jaurès regrette que les esprits soient « prompts aux entrainements aveugles » et que l’œuvre républicaine soit à la merci d’un incident de séance « où les naïfs deviennent la proie des habiles ». Le général André est frappé en pleine séance par Syveton ; il préfère démissionner. N’obtenant qu’une faible majorité, Combes démissionne à son tour, le 18 janvier 1905.
Au cours de la même période, Jaurès défend le professeur Thalamas qui a voulu appliquer la méthode historique au cas de Jeanne d’Arc. Un journaliste de L’Humanité, décrivant une manifestation nationaliste à la statue de l’héroïne, a cru faire un trait d’humour en terminant son papier par la formule : « En attendant l’inévitable télégramme de Déroulède. » Celui-ci écrit en effet : « Je vous tiens, vous, monsieur Jaurès, pour le plus odieux pervertisseur de consciences qui ait jamais fait, en France, le jeu de l’étranger. » Réponse : « Ainsi, monsieur, parce qu’un de mes collaborateurs a parlé de « l’inévitable dépêche de Déroulède », vous m’outragez. À une plaisanterie inoffensive, vous répondez par l’insulte. Je n’ai point à discuter votre conception du patriotisme ; il vous plait de retrancher de la conscience nationale ceux qui veulent que la France rétablisse sa vraie grandeur en travaillant à l’avènement de la démocratie, de la liberté, de la justice sociale et de la paix dans le monde. C’est tant pis pour vous. Mais je ne puis accepter le ton et la forme de votre dépêche et je prie deux de mes amis, MM Gabriel Deville et Augagneur, députés, de vous demander la réparation qui m’est due. Le parti socialiste auquel j’appartiens tout entier, condamne et a raison de condamner ces façons ineptes et barbares de régler des conflits d’idées. Mon excuse envers lui, c’est que je n’ai jamais usé de provocation et que je cède au contraire à la provocation la plus directe, la plus évidente, la plus injustifiée. »
Max Gallo estime que cette décision irrationnelle correspond à « ce désir d’explosion, à cette exaspération qui étouffe Jaurès ». La confidence de ce dernier à Jules Renard conforte cette interprétation : « Je ne pouvais plus. Depuis quelque temps, je les sens tous là, prêts à m’insulter dans ma femme ou dans ma fille. Je reçois des lettres d’ordures. Je sens grimper les limaces. Je me sens couvrir de crachats. Je veux arrêter cela par un geste ridicule mais nécessaire. » Le duel a lieu à Hendaye, le 6 décembre, sans résultat.

Et les réformes sociales ?
« Le socialisme a deux pôles », écrit Jaurès dans La Dépêche (19 septembre 1905). Un pôle de démocratie (libertés, suffrage universel, défense de la République, laïcité) et un pôle de révolution prolétarienne. Il a toujours été au premier rang dans la défense de la démocratie. Est-ce que cela a pu le détourner de la lutte sociale ? N’oublions pas que la loi de séparation a un caractère révolutionnaire parce qu’elle affaiblit la principale force de réaction. La réduction à deux ans de la durée du service militaire a été votée à une écrasante majorité car les nationalistes, y compris les barons Reille, ont eu peur de perdre des voix aux prochaines législatives. La rédaction d’un Code du travail et de la prévoyance sociale, en classant et publiant les textes, apporte les informations nécessaires aux prolétaires pour présenter des revendications efficaces, et aux partis politiques pour faire connaitre clairement leurs positions. Une loi d’assistance aux vieillards est votée.
Le projet général de retraites ouvrières est accepté par la Chambre en février 1906 mais, comme le redoutent Jaurès et Clemenceau, il risque de rester enfermé dans « les cartons du Sénat ». En attendant, même si le projet est encore modeste, « l’assurance sociale ira en s’élargissant », vieillesse, invalidité, maladie, chômage. Pour aller de l’avant dans ce domaine, la France a besoin que règne la paix entre les nations.

3. Risques de guerre

Le 10 novembre 1904, devant les députés, Jaurès fait le point sur les principaux problèmes qui se posent : le conflit entre la Russie et le Japon ; le thème paradoxal du « péril jaune » ; les rivalités commerciales de l’Angleterre et de l’Allemagne ; les risques entrainés par la pénétration au Maroc.

Russie : guerre et révolution
Les fonds russes n’irriguent pas le journal de Jaurès. Pour lui, les défaites militaires en Mandchourie ont fait comprendre aux Russes que la guerre a été rendue inévitable « par les combinaisons de financiers voleurs, de courtiers parasites et cupides, de fonctionnaires pots-de-viniers, d’amiraux concussionnaires, de grands-ducs jouisseurs et âpres, par toute une bande de loups aux dents longues et au ventre profond ». Il est clair aussi que le tsar s’est lancé dans la guerre dans l’espoir d’échapper par une victoire aux graves problèmes qui se posent dans le pays. Jaurès a également compris que l’escadre russe de la Baltique, envoyée combattre à l’autre bout du monde, ne connaitrait « qu’un vaste champ de désastre ».
L’Humanité du 1er décembre 1904 publie le manifeste des partis russes d’opposition réclamant un régime démocratique. Jaurès ne comprend pas pourquoi les socialistes n’y ont pas participé et il le regrette : « Si l’on songe aux prodigieuses conséquences qu’aurait pour l’Europe et pour le monde l’institution en Russie d’un régime de démocratie et de liberté, si l’on songe que, par la chute de l’absolutisme tsariste, tous les despotismes et tous les demi-despotismes perdraient leur contrefort, il est permis de dire que ce serait le plus grand événement de l’histoire humaine depuis la Révolution française. »
Lors du « dimanche rouge », l’armée du tsar tire sur la foule venue lui porter une pétition. Entre le tsar et le peuple russe, « il y a désormais un fleuve de sang » (23 janvier 1905). Le 1er juillet, L’Humanité raconte la mutinerie de l’escadre de la Mer Noire (le cuirassé Potemkine) et les événements d’Odessa. Jaurès appelle à la constitution d’un gouvernement qui aurait pour tâche de donner l’autonomie aux peuples conquis, de protéger les juifs, de donner aux paysans la propriété de la terre, de protéger le travail ouvrier par de solides lois sociales.
Début septembre, il félicite le président Théodore Roosevelt d’avoir réussi à rétablir la paix entre Russie et Japon : « C’est vraiment un spectacle merveilleux. Tous les souverains, tous les chefs de gouvernement se lèvent de leur fauteuil ou de leur lit pour adresser des télégrammes de félicitations au président Roosevelt, habile et courageux négociateur de la paix. Tous proclament la beauté de la paix, la nécessité de la paix. » Le président Loubet, le roi d’Angleterre et même le Kaiser : « Lui aussi, il veut la paix, il aime la paix, il glorifie la paix ; la nouvelle de la paix illumine son visage d’une clarté qui rejaillit jusqu’à son casque. »
Est-ce à dire que la victoire japonaise ferait peser sur l’Europe un « péril jaune » ? Jaurès évoque à plusieurs reprises cette crainte en se référant à l’expédition de Chine en 1900 « où tant d’atrocités furent commises par l’Europe pour réprimer un mouvement national que les violences, les rapines et le prosélytisme fanatique de l’Europe avaient provoqué » (L’Humanité, 7 septembre 1905). Je retiens son discours de Limoges, le mois suivant parce que son auditoire est formé d’ouvriers qu’il considère comme capables de comprendre les problèmes internationaux. Là, il dénonce le racisme contre les peuples d’Asie : comment peut-on parler de péril jaune quand on vient de pratiquer en Chine « les magnifiques pillages, les divines tueries, les viols superbes par où s’est affirmée à Pékin l’excellence de la civilisation capitaliste et chrétienne » ? Il attire aussi l’attention sur les risques de guerre européenne. Pourtant, « il n’y a pas une seule question entre les peuples qui ne puisse être résolue aujourd’hui par l’arbitrage, par la raison, par la conciliation, par l’équité, par la sagesse ». Même à propos du Maroc.

La question du Maroc
1905 est l’année du « coup de Tanger », intervention de Guillaume II pour affirmer que l’Allemagne a des intérêts à défendre au Maroc et ne peut laisser le champ libre à l’expansion française dans un des derniers pays d’Afrique échappant aux Européens. La question de la pénétration au Maroc et des possibles conséquences sur la paix internationale préoccupe Jaurès.
Le coup de Tanger a lieu le 31 mars. Le 19 avril, à la Chambre, Jaurès critique la diplomatie aventureuse et secrète du ministre des Affaires étrangères Delcassé. Celui-ci est l’artisan de l’accord franco-britannique. Très bien, mais, dit Jaurès, « moi qui suis un utopiste, je m’étais permis, lorsque nous l’avons discuté, de pressentir le péril. Je m’étais permis de vous dire : prenez garde, la France a contre l’Allemagne des griefs douloureux et historiques, l’Angleterre est avec l’Allemagne à l’état de rivalité économique, ne laissez donc croire à personne que le rapprochement de l’Angleterre et de la France a une arrière-pensée et comme une pointe secrète dirigée contre l’Allemagne. » Le mécontentement des Allemands est compréhensible et, comme la France a négocié avec les Anglais, elle doit le faire avec eux. Gambetta lui-même ne refusait pas de discuter avec Bismarck : on a confié à Jaurès des lettres du tribun cadurcien qui le prouvent.
Delcassé démissionne le 6 juin, et Jaurès réagit immédiatement dans le quotidien socialiste : « Le départ de M. Delcassé n’est pas une solution ; mais c’est le commencement d’une solution ; c’est la voie ouverte aux explications et aux arrangements nécessaires. Cet homme était devenu funeste à la France. » Quelques jours plus tard, dans La Dépêche, il revient sur la méthode Delcassé qui était de ne tenir au courant que le président de la République, en le flattant, en paraissant le consulter. Les Chambres, et même les autres ministres, il les considérait avec « un dédain de grand homme d’État ». Dans ces conditions, il a perdu clairvoyance et bon sens. Sur le Maroc, il s’est entendu avec l’Angleterre, l’Italie et l’Espagne ; il a voulu isoler l’Allemagne et il n’a fait qu’augmenter les risques de conflit : la France n’a pas fait la guerre pour récupérer l’Alsace-Lorraine ; va-t-elle la faire pour le Maroc ?
La démission de Delcassé diminue la tension, mais Jaurès estime nécessaire de parler directement aux Allemands. Un déplacement est prévu pour prononcer un discours à Berlin. Le gouvernement impérial s’y oppose, et c’est l’ambassadeur, le prince Hugo von Radolin, qui vient en personne au domicile de Jaurès pour le lui signifier (ce qui montre à quel point le député du Tarn est une personnalité considérée). Le discours est cependant lu en allemand en réunion publique à Berlin et publié le même jour (9 juillet 1905) dans le Vorwärts et dans L’Humanité.
Au début de 1906, la conférence d’Algésiras réunit les représentants des puissances européennes et ouvre la porte à l’action de la France au Maroc. Une action pacifique, comme le souhaite Jaurès ? ou une pénétration militaire, comme la préparent Doumer et le parti colonial à Paris, et les généraux sur le terrain ? C’est une question à laquelle devront répondre les futurs ministres, parmi lesquels Clemenceau.
Le prochain chapitre aura pour titre « Jaurès et Clemenceau ». Jusqu’ici, on peut souligner des points d’accord entre les deux grandes plumes de La Dépêche. Tous deux défendent la République, la démocratie, la laïcité. Ils portent le même regard sur certains hommes : l’ambitieux et traitre Doumer ; Delcassé et sa diplomatie secrète ; l’historien scrupuleux Thalamas ; le misérable député nationaliste Syveton, voleur, pris dans une affaire de mœurs, dont la mort est qualifiée par Clemenceau de « suicide par persuasion ».
Par des « chicanes de détail », Clemenceau s’est opposé à Jaurès. Surtout il reste persuadé que le socialisme détruit la liberté, supprime la propriété individuelle et abandonne les populations d’Alsace-Lorraine. Peut-être Clemenceau n’a-t-il pas bien lu Jaurès. Celui-ci a compris depuis quelque temps que Clemenceau deviendrait président du Conseil. Le 12 septembre 1905, il écrit dans L’Humanité : « Voilà M. Clemenceau engagé à fond contre le socialisme. Il en rejette toutes les affirmations ; il en bafoue toutes les espérances. À l’internationalisme, au collectivisme, il oppose les objections ressassées par les conservateurs les plus étroits. Il parait que nous faisons œuvre de mauvais citoyens (c’est M. Clemenceau qui le dit de moi aux applaudissements de toute la presse de réaction) lorsque, pour rappeler les nations, toutes les nations, les gouvernements, tous les gouvernements, à la prudence, à la modération, à la volonté sage et systématique de la paix, nous signalons la terrible crise morale et sociale que provoquerait une guerre européenne. Une grande guerre européenne déchainerait d’une part des forces de nationalisme instinctif et férocement réactionnaire, d’autre part des tentatives de révolution sociale exaspérées et convulsives. »
Conclusion de l’article de Jaurès : la politique de M. Clemenceau « le mène tout droit à assumer dans la République la direction de la lutte contre le socialisme et la classe ouvrière ». Le dernier article de Clemenceau dans La Dépêche est du 13 mars 1906. Le lendemain, il devient ministre de l’Intérieur dans le cabinet Sarrien.

Chapitre XVI – Le Bloc des gauches – 1902-1904

1902 est une année d’élections législatives. L’assemblée sortante a d’abord donné une majorité à des équipes conservatrices, puis l’Affaire a secoué les républicains modérés qui ont abandonné Méline et accepté de soutenir Waldeck-Rousseau. Il suffit d’une légère évolution du suffrage universel pour faire pencher la balance d’un côté ou de l’autre. C’est vers la gauche ; le ministère Combes, conforté par les élections intermédiaires, poursuit et accentue la politique de Waldeck. Nous terminerons le chapitre en avril 1904, juste avant l’Entente cordiale franco-britannique et la création de L’Humanité, tandis que l’affaire Dreyfus est relancée.

 

  1. Les élections de 1902

 

Préparatifs

Au cours des premiers mois de l’année, Jaurès pense-t-il uniquement à ces élections ? Sa puissance de travail lui permet de poursuivre la rédaction de l’histoire de la Révolution, et encore d’aller à Genève faire des conférences sur Nietzsche.

En campagne, il engage tout son effort dans la lutte contre la réaction. Mais il doit lancer des avertissements aux guesdistes : ne poursuivez pas une « politique d’illusion et de fanfaronnade » à l’égard de la classe ouvrière considérée comme mineure ! n’acculez pas « le prolétariat au désespoir, d’abord en lui promettant à brève échéance une Révolution totale qu’il ne peut pas procurer, et ensuite en discréditant les réformes partielles, en leur refusant toute efficacité immédiate et toute valeur d’orientation et de préparation socialiste » ! ne brandissez pas « la rhétorique des fusils » en vous dressant héroïquement sur des barricades imaginaires ! Jaurès conclut ainsi son article de La Petite République du 1er février : « La déclaration « révolutionnaire », c’est une école d’impuissance ou de duplicité, c’est-à-dire de contre-révolution. »

Quant à la tactique d’alliance, il faut arrêter de traiter les radicaux de « classe ennemie » si l’on veut obtenir leur renfort en période électorale ; les socialistes lillois sont « fatigués d’être conduits à la défaite systématique par de brusques accès d’intransigeance offensante » envers les radicaux. « La discipline républicaine aux élections est la condition absolue de l’action républicaine au Parlement. » Mais le parti guesdiste n’en tient pas compte. Il présente partout en France des candidats, y compris à Carmaux. Est-ce, comme on dit, pour compter les voix ? Trois voix, c’est le score de l’adversaire guesdiste de Jaurès qui est élu à Carmaux. Guesde est battu à Roubaix.

 

Carmaux retrouve son honneur

En 1898, entre les deux tours, les socialistes carmausins avaient souhaité que Jaurès prenne sa revanche en acceptant une candidature dans une circonscription gagnable à Paris. En 1902, pour eux, « la victoire de Jaurès est une question d’honneur » (Max Gallo). Les mineurs votent largement pour lui, et il obtient 6550 voix (1434 de plus qu’en 1898) contre 6154 au marquis de Solages (542 de moins). Jaurès est en tête dans le canton de Carmaux (2740 contre 2022 au marquis) ; il progresse dans les cantons ruraux (3177 voix en 1898 ; 3810 en 1902). Qu’est-ce donc qui a changé ?

Pour répondre à cette question, il faut faire le détour par cette autre : qu’est-ce qui n’a pas changé ? C’est la pression patronale avec le chantage à l’embauche ; c’est l’utilisation de quelques voyous insulteurs et provocateurs ; ce sont les dépenses électorales considérables du marquis ; c’est le soutien accordé à ce dernier par l’Église catholique. J’en ai trouvé un exemple éloquent aux Archives nationales (cote F7-12543) : le Manuel de l’électeur du Tarn pour les élections législatives de 1902, sorti des presses de La Croix du Tarn à Albi. Le document ressemble à un catéchisme en quinze questions et réponses. Les premières soulignent la nécessité pour les catholiques d’aller voter, après que l’ancienne Chambre ait « tout saccagé, tout fait périr dans l’Église, dans l’École, dans l’Armée, dans la Famille, dans les Finances. Ils ont chassé les religieux, supprimé la liberté d’enseignement, laïcisé les hôpitaux, les écoles, gracié le traitre Dreyfus, outragé l’armée, augmenté les impôts, persécuté les curés, foulé aux pieds la liberté, l’égalité, la fraternité, l’honneur de la France au-dedans et au-dehors. Si ces députés sont nommés de nouveau ou s’ils sont remplacés par d’autres qui leur ressemblent, les affaires iront encore plus mal, les impôts seront plus forts, les églises seront fermées, et bientôt nous en reviendrons à la Terreur de 93. »

Puis, les précisions : Question 8. Pour qui ne faut-il pas voter ? Réponse : pour Jaurès, les radicaux et les francs-maçons. Question 9. Pour qui faut-il voter ? « Il faut voter pour nos trois députés, Xavier Reille, Amédée Reille, de Solages, qui ont toujours pris à la Chambre la défense des agriculteurs, des paysans, des ouvriers, des soldats, des religieux, des curés, et puis pour les candidats qui dans les autres circonscriptions se présenteront contre Andrieu, Gouzy et Compayré, tels que MM. de Belcastel, de Lapanouse, etc. » La dixième question est remarquable : « Faut-il voter pour eux, même si on n’a pas leurs idées politiques ? » Réponse : « Oui, certainement car, à ces élections, il ne s’agit pas d’une forme particulière de gouvernement, mais il s’agit d’arracher la France aux francs-maçons et aux juifs qui veulent détruire la Religion, aux socialistes, aux anarchistes, qui ont dessein de tout bouleverser parmi nous et de faire disparaitre du monde jusqu’à l’idée de Dieu et de Patrie. » Cela signifie que, même si vous êtes républicain, vous devez voter pour un monarchiste.

Enfin, les dernières questions concernent les femmes qui, « si elles n’ont pas le droit de voter, elles ont le droit et le devoir de faire bien voter ceux des électeurs, père, époux, fils, frère, dont elles partagent la vie et le foyer ». Elles ont quatre moyens à leur disposition : conseils, encouragements, prière, quête d’argent pour la bonne cause. La baronne Reille, mère des deux députés, aurait préconisé un autre moyen, déjà utilisé par Lysistrata chez Aristophane, mais le catéchisme de La Croix du Tarn ne pouvait pas le mentionner.

Cependant, par rapport à 1898, la nouveauté qui suffit à faire basculer des voix, c’est que les insulteurs stipendiés par le marquis n’ont plus le soutien des agents du gouvernement. Jaurès peut parler dans sa circonscription, faire entendre ses arguments, y compris à Mirandol-Bourgnounac où il avait été agressé quatre ans plus tôt. Le jour de l’importante foire locale, vendredi 10 avril 1902, plusieurs centaines de mineurs quittent le travail afin d’escorter Jaurès, et se trouvent en nombre bien supérieur à la bande du marquis, surpris et refoulé. Les deux candidats interrompent la bagarre. Chacun peut s’adresser à son public. Quel contraste avec 1898 ! Le marquis et ses hommes repartent les premiers, en voiture ; puis Jaurès et ses partisans reprennent le chemin de Carmaux. Lisons la fin du rapport du commissaire : « Tous ces hommes et femmes, candidat en tête, ont fait à pied à l’aller et au retour, par une pluie battante, les 15 km qui séparent Carmaux de Mirandol-Bourgnounac. Aux portes de Carmaux, ils ont trouvé des milliers de femmes qui les attendaient et qui les ont escortés jusqu’à la chambre syndicale. » L’attitude du commissaire de 1902 tranche avec celle de son collègue de 1898.

Dans ces conditions, les électeurs ont pu entendre les arguments de Jaurès et sa critique de son adversaire, député peu actif n’ayant rien fait en faveur des ouvriers et des paysans, mais ayant toujours pris le parti des exploiteurs.

 

« La victoire »

Sous ce titre, dans La Petite République du 13 mai, Jaurès salue et commente les résultats. Certes, quelques camarades sont tombés : il cite Allemane et Viviani. Il est consterné de voir que le parti de Guesde a eu une attitude incertaine. « Il y a des régions où il s’est conduit loyalement. Mais trop souvent il a permis à des hommes qui se réclament de lui de jouer un rôle infâme. Des candidats sans pudeur et conscience ont fait, sous prétexte de lutte de classe et d’intransigeance doctrinale, le jeu des pires ennemis de la République et du prolétariat. Le socialisme n’a rien à voir avec ces aventuriers plus que suspects. Mais il ne convient pas aujourd’hui d’entrer dans ces détails. La République est victorieuse. Le socialisme a grandi. »

Les grands vainqueurs sont les radicaux : il faut qu’ils assument leur victoire et qu’ils prennent en main le gouvernement, sans tergiverser, pour mener une ambitieuse politique de réforme, sous l’aiguillon des socialistes. Premier test : l’élection du président de la Chambre. Quelle que soit l’amabilité de M. Deschanel, président sortant et candidat de la droite, quelle que soit la saveur des déjeuners de la présidence qu’il offrait au cours de la précédente législature, « douce amorce aux parlementaires gourmands et incertains », c’est pour le candidat de la gauche, le radical Léon Bourgeois, qu’il faut voter. Jaurès est heureux de sa victoire : « En choisissant M. Léon Bourgeois, la Chambre a voulu manifester qu’elle n’entendait pas abandonner, par lassitude ou faiblesse, le combat commencé contre le cléricalisme et la réaction. De plus, les deux vice-présidents ont été pris dans les groupes de gauche. Au risque de manquer à une règle de « courtoisie » parlementaire, la majorité républicaine n’a voulu, cette fois, faire aucune place au bureau à la minorité méliniste et nationaliste. Avec des adversaires qui rusent toujours et qui cherchent à obscurcir par des interprétations sophistiquées les actes les plus simples et les résultats les plus clairs, il faut éviter toute possibilité d’équivoque. » Jaurès lui-même occupera une vice-présidence en 1903, et le bon public de s’étonner que le chanteur de la Carmagnole à l’inauguration de la VOA soit capable d’occuper cette haute fonction, d’en respecter le protocole et de faire, « en frac noir et cravate blanche » la une de L’Illustration. Il ne sera cependant pas reconduit en 1904, signe du manque de solidité du Bloc.

L’élection de Léon Bourgeois est un appel au président de la République : il doit désigner un président du Conseil des ministres de gauche. Ce sera le radical Émile Combes, né comme Jaurès dans le Tarn (à Roquecourbe, près de Castres), mais qui a fait sa carrière politique en Charente après des études en séminaire. Combes s’engage sur une politique de réformes : lutte contre le cléricalisme ; réduction de la durée du service militaire ; retraites ouvrières ; impôt sur le revenu. Il est soutenu par « le Bloc », formé d’un groupe modéré laïque, de deux groupes radicaux, et des socialistes dits « ministériels ». Ces quatre formations désignent une « délégation des gauches », dont Jaurès est l’élément le plus dynamique, pour travailler de concert avec le gouvernement. La majorité est suffisante, mais fragile à cause de l’attitude hésitante des modérés et de la soif de pouvoir de certains radicaux non ministres, et même de Millerand dont Jaurès est obligé de critiquer l’attitude.

Si l’on veut affermir la République en gagnant la confiance du pays, il faut agir et en finir avec « l’espèce de sortilège dont semblaient frappées toutes les réformes vouées à des ajournements indéfinis ».

 

  1. Soutenir le ministère Combes

Emile COMBES

            « Toute politique qui insistera moins sur les lois sociales que sur les lois de laïcité sera boiteuse et caduque. Au contraire, si l’action sociale et l’action laïque sont liées, elles se fortifieront l’une l’autre. La libération des esprits hâtera l’œuvre de justice sociale. Et les lois de solidarité sociale, en faisant apparaitre la grandeur humaine de la société laïque, rendront plus facile de rompre ses liens avec l’Église. La lutte contre les congrégations, le monopole laïque de l’enseignement, le service militaire de deux ans, l’impôt général sur le revenu, la loi d’assistance aux vieillards et aux infirmes, les retraites ouvrières et paysannes, la séparation des Églises et de l’État, voilà le programme indivisible de la législature actuelle. » Cette vue synthétique de l’action à mener, livrée par Jaurès dans La Petite République, le 15 août 1903, présente les réformes engagées, et le lien qui existe entre elles. Mais, à cette date, après plus d’un an, elle laisse l’impression que le ministère, timoré, doit être aiguillonné. Les socialistes en sont-ils capables ?

 

Les partis socialistes

De la coexistence de cinq « écoles » socialistes, est sortie la formation de deux partis : celui de Guesde et Vaillant porte le nom de Parti socialiste de France ; celui de Jaurès, Briand, Viviani et Millerand, celui de Parti socialiste français. Jaurès a toujours pour objectif l’unification. D’après lui, les socialistes sont « un ensemble d’hommes qui pensent tous de même mais où quelques-uns s’imaginent penser autrement que les autres. L’action et la vie, en se développant, feront tomber ce qui est factice et ne laisseront subsister que ce qui est solide et vrai. » Mais, ces hommes, il faut les convaincre ! Même à l’intérieur du parti de Jaurès !

À Bordeaux en avril 1903, Jaurès définit la difficile voie à suivre, par opposition à deux « paresses ». La paresse des guesdistes, c’est de ne pas faire l’effort de comprendre la réalité complexe de la société, et de s’enfermer « dans un prolétariat exclusif comme dans une forteresse entourée d’un fossé profond ». Une telle intransigeance constitue un retour à l’enfance du mouvement socialiste. La deuxième attitude paresseuse est celle de Millerand. En tant que ministre de Waldeck-Rousseau, il a fait œuvre utile, mais, depuis qu’il ne l’est plus – Jaurès comprend qu’il voudrait le redevenir – il semble avoir abandonné son idéal socialiste. Jaurès définit alors la méthode correcte : « La participation du parti socialiste à l’action gouvernementale, républicaine, parlementaire, démocratique, si elle implique de la part du socialisme l’esprit de sagesse, l’esprit de mesure, l’esprit de discipline, implique aussi que le socialisme ne perdra jamais une occasion d’affirmer envers et contre tous l’intégrité de son idéal révolutionnaire. »

À ceux qui demandent l’exclusion de Millerand, Jaurès répond : « Je voudrais, moi, que tous les socialistes, des plus révolutionnaires aux plus réformistes, soient réunis dans cette enceinte. Savez-vous ce qu’il y a de dangereux ? Ce sont les scissions et les exclusions de droite et de gauche. Ce qui est dangereux, ce n’est pas la diversité de tendances, même lorsqu’elle aboutit sur tel ou tel point à un vote excentrique, à un vote qui dépasse les limites qui nous paraissent normales ; ce qui est dangereux, ce n’est pas cette variété de tendances, parce que ces tendances diverses, ici mêlées, se contrôlant par la discussion les unes des autres, arrivent peu à peu à s’équilibrer et que la ligne générale du parti se dégage peu à peu. Ce qui est mauvais, ce qui est funeste, c’est l’esprit de scission, c’est l’esprit d’exclusion, de suppression, parce qu’il assure ainsi une prédominance arbitraire et artificielle à la tendance momentanément dominante, et regrette ensuite le lendemain d’avoir perdu le contrepoids nécessaire de ceux qu’il a exclus. Je déplore qu’il n’y ait pas ici Guesde, Vaillant, Allemane pour nous aider à faire contrepoids à Millerand, et je déplorerais que Millerand ne restât pas parmi nous, comme il y est depuis des années, pour nous obliger sans cesse à faire courageusement notre examen de conscience. »

Le discours est salué par des « applaudissements enthousiastes et prolongés sur un grand nombre de bancs », ce qui sous-entend qu’il n’a pas fait l’unanimité. Si Millerand n’est pas exclu en avril 1903, son cheminement personnel l’éloigne définitivement.

 

La révolution ne se fera pas par la violence

L’avenir n’est pas connu, dit Jaurès, et nul ne peut prédire si une révolution violente éclatera. Mais c’est une hypothèse qu’il ne retient pas : « Dans la période où nous vivons, où nous luttons, et aussi loin que le clair regard de l’esprit peut s’étendre, ce n’est point par la barricade, par le fusil ou par la bombe que le prolétariat, dans les démocraties de l’Europe, entend affirmer sa force, accroître son action et réaliser son droit. » Dans le même article de La Petite République du 16 septembre 1902, il ajoute : « Et ma conviction absolue est que la grève générale elle-même ne sera vraiment efficace que quand elle sera assez puissamment organisée et assez opportunément déclarée pour pouvoir rester pacifique et pour produire un effet économique profond sans qu’il y ait menace de conflits sanglants, panique réactionnaire et brusque concentration des forces répressives. »

Dans sa longue introduction à la publication de ses discours parlementaires (janvier 1904), il évoque Blanqui. Celui-ci, révolutionnaire emblématique, a cependant décrit ainsi les obstacles à franchir : l’armée, la magistrature, le christianisme seraient de « simples haies », rapidement abattues, tandis que l’ignorance est un « bastion formidable ». Croire que la destruction de ce bastion sera rapide est une chimère plus invraisemblable que d’imaginer un voyage à la lune. Toujours d’après Blanqui, l’établissement d’un système communiste n’est pas envisageable tant qu’on n’a pas transformé les esprits. La tentative de « devancer l’heure » n’aboutirait qu’à l’échec.

Jaurès ajoute : « Le prolétariat sait que pour substituer la propriété sociale à la propriété oligarchique, il a besoin de liberté politique, de démocratie, de lumière, et il est prêt à s’allier au besoin à la bourgeoisie pour défendre contre le retour de l’Ancien Régime, contre les ténèbres cléricales, la liberté, la lumière, la démocratie. Il sait que pour passer de l’ordre capitaliste à l’ordre socialiste, il doit faire usage surtout du suffrage universel et de l’évolution légale qui lui permet chaque jour de mesurer les résistances et d’y proportionner l’effort. Il sait qu’à user de violence il aggrave les difficultés en déchainant la panique. Il sait que dans une démocratie mêlée et complexe où abondent à l’intérieur d’une même classe les diversités, et où entre les deux grandes classes, comme entre les deux pôles de lutte sociale, flottent bien des éléments intermédiaires et incertains, il fera accepter bien des réformes successives orientées vers son idéal, avant de faire accepter de tous cet idéal même en son intégrité. »

Lorsque l’on défend les réformes comme le fait Jaurès, on ne peut pas être taxé de « réformiste » : « La réforme peut être ou conservatrice, ou révolutionnaire. Elle peut se proposer la consolidation de l’ordre présent amélioré, ou la préparation d’un ordre nouveau. » Le socialisme est révolutionnaire en proposant et en défendant les réformes qui vont changer la société existante fondée sur la séparation des classes et l’exploitation du travail par le capital. Le gouvernement Combes a raison de s’en prendre aux congrégations religieuses qui ont toujours été contre-révolutionnaires.

 

Contre les congrégations

Dans les deux quotidiens qui reçoivent ses articles, Jaurès attaque les congrégations, non pour rester dans le sillage de Combes, mais parce qu’il s’agit d’une question essentielle.

La Petite République, 21 août 1902 : « S’étant constituées sur un principe contraire au droit moderne, les congrégations ont nécessairement une action contraire à la société moderne. Dans toutes les crises politiques et sociales depuis 1789, elles ont été du côté de la contre-révolution : elles ont tenté d’accabler la démocratie, de supprimer violemment ou sournoisement la République et la liberté d’examen. Ce n’est pas là un accident de l’histoire : c’est une nécessité logique manifestée dans les événements par la continuité d’une action rétrograde. »

La Petite République, 30 août 1902 : « La question des congrégations est absolument distincte de la question des associations. Il se peut très bien qu’un État libre reconnaisse à tous les citoyens le droit de s’associer, et qu’il le refuse à ceux qui par l’aliénation totale de leur volonté, de leur propriété et de leur pensée même, ont cessé, autant qu’il dépendait d’eux, d’être des citoyens. La loi Waldeck-Rousseau, si elle est appliquée avec méthode et avec vigueur, peut aboutir à la suppression graduelle de toutes les congrégations, et à un développement très large et très varié des associations civiles. »

La Dépêche, 22 novembre 1902 : « Ce que nous voulons, c’est que, dans l’enseignement même qui a pour fonction et pour devoir d’éveiller les esprits à la liberté, de les rendre capables peu à peu de choix personnel, de discernement individuel, les enfants ne subissent pas l’empreinte despotique et exclusive d’un dogme. »

Les congrégations et les politiciens de droite qui les soutiennent n’ont pas pris au sérieux la loi de 1901 : « Ils ont si souvent ou bravé ou éludé toutes les lois dirigées contre eux, ils en ont si habituellement distendu ou brisé les mailles qu’ils n’ont pas pu se figurer, cette fois, qu’ils seraient pris. Rien ne justifie plus fortement l’action de M. Combes que cette sorte d’insolence traditionnelle d’un parti accoutumé à ne jamais compter avec la loi civile. »

Cette action est rude. Candar et Duclert parlent de centaines de congrégations interdites et d’une population de vingt mille personnes contraintes de renoncer à leurs vœux monastiques ou de s’exiler. Jaurès pense que, finalement, l’Église sera vaincue car elle ne peut donner au monde « ni la liberté de pensée, ni la ferveur fanatique de la foi », seulement « un mélange écœurant et tiède ». Cette phrase de La Petite République (11 juillet 1903) résume une opinion déjà exprimée dans La Dépêche (29 juillet 1902) : « La croyance n’est plus un océan profond, amer et tourmenté. Elle n’est qu’une flaque plate et dormante, un étang somnolent et terne : et jamais ces pensées stagnantes ne seront soulevées par un souffle de tempête. Le châtiment du cléricalisme, c’est précisément qu’il ne peut demander une action profonde, libre et forte à des consciences qu’il a abaissées et mécanisées. »

Il pense que la séparation des Églises et de l’État, si elle n’est pas faite par le ministère Combes, le sera par son successeur, qui pourrait bien être Clemenceau (cet article de La Petite République, le 4 avril 1903, témoigne d’une juste anticipation). Jamais la séparation n’a été plus proche, et Briand a proposé un projet qui l’offre au pays dans une vive lumière de liberté. « L’hypocrite manœuvre de ceux qui auraient voulu prendre prétexte de dispositions antilibérales ou sectaires pour masquer leur opposition de principe à la séparation est déjouée. La séparation de l’Église et de l’État ne peut aboutir que si nous donnons à tous les hommes de bonne foi l’impression précise et forte que nous ne voulons, ni directement ni indirectement porter atteinte à la liberté d’aucun culte. » Mais la politique anticléricale, parfaitement légitime, ne doit pas servir de diversion à la politique sociale.

 

L’œuvre sociale du Bloc

Fidèle à sa méthode d’étude en profondeur de tous les dossiers, Jaurès livre dans La Dépêche (26 juillet 1903) une analyse chiffrée des successions déclarées en France au cours de l’année précédente : « Sur les 363 000 successions ouvertes en 1902, il y en a 215 000 qui sont inférieures à 2000 francs ; elles représentent un total de 240 millions. Or, à l’autre bout de l’échelle, au sommet, il y a 27 successions supérieures à 5 millions, qui représentent à elles seules 250 millions. Ainsi les 27 capitalistes puissants qui sont morts en 1902 possèdent plus à eux seuls que les 215 000 petits possédants dont la succession s’est ouverte cette année-là. » Sans compter les indigents pour lesquels on n’a ouvert aucun dossier de succession, et dont certains ont été rencontrés – il faut même dire découverts – par Jaurès à Armentières. Certes, il connaissait les enquêtes de Villermé, de l’économiste Adolphe Blanqui, du docteur Gosselet, leur description d’une situation horrible que l’on croyait appartenir au passé. « Mais l’autre jour, quand le maire socialiste d’Armentières a conduit le préfet du Nord dans les maisons des tisseurs, le préfet a reculé d’épouvante et de pitié devant un sordide entassement d’humanité misérable dans des bouges ignominieux. Et il en sera ainsi tant que le niveau des salaires sera aussi bas. Or, à l’occasion de l’application prochaine de la grande loi de dix heures, la chambre de commerce de Lille a annoncé l’intention de les réduire encore. »

La description est plus complète dans le discours prononcé par Jaurès à Caudry en soutien aux grévistes d’Armentières : « Ah ! certes, j’ai été heureux de voir les ouvriers tisseurs d’Armentières groupés par milliers affirmer leur volonté calme mais inébranlable de lutte jusqu’à ce que l’essentiel de leurs revendications ait été réalisé. Mais lorsque nous avons pénétré sous la conduite du maire socialiste des ouvriers d’Houplines, notre ami Sohier, sous la conduite du maire socialiste des ouvriers d’Armentières, notre ami Daudrumez, lorsque nous avons pénétré dans l’intérieur de ces pauvres ménages d’ouvriers tisseurs, lorsque nous avons vu ces pauvres appartements exigus, minuscules, où des familles misérables de sept et huit enfants sont accumulées sans air, sans lumière, sans mobilier, sans rien de ce qui fait que la vie humaine a quelque dignité, a quelque prix, ah ! je l’avoue, je me suis reproché la sorte d’indifférence égoïste où nous vivons. Tous nous arrivons, même les militants, même nous les combattants, même ceux qui sont mêlés par le combat à la vie ouvrière et prolétarienne, nous en arrivons à oublier ces misères, nous ne savons pas à quelle profondeur d’abjection le régime d’anarchie et la direction capitaliste ont fait descendre des catégories entières de travailleurs. »

S’étant mis en grève, les malheureux tisseurs de la vallée de la Lys ont pu obtenir satisfaction parce qu’il y avait un gouvernement de gauche, soutenu à la Chambre par une majorité de gauche : l’action syndicale a été favorisée par les maires socialistes, et le préfet n’aurait pu « agir comme il l’a fait dans le sens d’une solution arbitrale et équitable, si le gouvernement qu’il représente avait été au service de la réaction ». Résultat : la pression exercée sur le patronat l’a conduit à donner satisfaction aux grévistes.

Dans la grève générale des mineurs de 1902, pourtant mal engagée, avec une solidarité insuffisante entre les régions, avec une organisation centrale trop faible, et qui n’a pas bien tourné pour la classe ouvrière, le vote de la Chambre en faveur de l’arbitrage a permis de limiter les dégâts en ce qui concerne les primes et la question des retraites.

Sur le projet de retraites pour l’ensemble des travailleurs, on a avancé, ainsi que sur le projet d’impôt sur le revenu, même si la marche est trop lente, freinée par le Sénat. La loi réduisant la journée de travail à dix heures s’appliquera sans diminution de salaire. Le service militaire sera égal pour tous et limité à deux ans au lieu de trois.

Au socialiste belge Vandervelde qui reproche au Bloc de n’en point faire assez, Jaurès répond (La Petite République, 4 avril 1903) : « Le Bloc fait ce qu’il peut, et si les socialistes ne l’aidaient pas, il ferait moins encore. La lutte est dure, elle est difficile ; nous avons à combattre contre des traditions, des préjugés, des forces redoutables. Jeter une sorte de défaveur sur le combat, sous prétexte qu’il n’aboutit pas d’emblée à la victoire complète, idéale, me parait bien imprudent et bien injuste. »

D’ailleurs, il suffit de lire la presse de droite pour constater que les réformes sociales du Bloc sont prises au sérieux. Au plan national, Le Temps et Le Journal des Débats cherchent à faire peur aux modérés en suggérant que Jaurès et les socialistes dirigent le ministère en sous-main. Au plan local, celui du département de Jaurès, le journal des barons, l’ancien Le Conservateur devenu L’Union libérale du Tarn, affirme que le nouveau service militaire porte atteinte à la défense nationale, que l’impôt sur le revenu aura des conséquences néfastes sur les ouvriers parce que les patrons fermeront leurs usines, que les grèves, organisées par les gréviculteurs professionnels sont des manifestations de pure fainéantise (article « Grévistes rentiers », 7 décembre 1902). Les mineurs de Carmaux, électeurs de Jaurès, sont particulièrement visés. Ainsi, le rédacteur principal de L’Union libérale écrit-il en mars 1903 dans un démagogique patois-charabia qui ne nécessite pas de traduction : « A cado cop qué lous minurs bolou quicon, laïssou aquis lou trabal è s’en boou passetxa, las mas dins las potxos, en canten la Carmagnole ; lou goubernomen sé presso alaro dé liour douna ço qué démandou. » Les grèves du textile du Nord sont « lamentables » : en travaillant dix heures par jour, ces gens veulent gagner autant que s’ils en faisaient onze ! Et d’ailleurs, « au nom de quel principe une loi va-t-elle spécifier qu’à partir de telle date les ouvriers de telle industrie ne pourront travailler que dix heures par jour ? » Quant à la crise de mévente des molletons et des flanelles, il faut en chercher la cause dans l’expulsion des congrégations qui sont allées à l’étranger et y ont passé leurs commandes !

Les barons Reille et leur journaliste ne sont pas allés constater sur place la misère des ouvriers d’Armentières, sur laquelle Jaurès attire l’attention de ses auditeurs et de ses lecteurs, notamment de la bourgeoisie dreyfusarde : « Nous avons livré pour la vérité, pour la justice et pour le droit d’autres batailles où ce n’étaient pas des prolétaires qui étaient en jeu. Quelques-uns m’ont reproché d’avoir mené une longue lutte pour un homme qui n’appartenait pas au prolétariat souffrant, et je disais : il suffit que l’homme soit injustement accablé, il suffit qu’un homme innocent soit victime du mensonge pour que tous, même les prolétaires les plus opprimés dans leur vie de chaque jour, fassent cause commune avec lui, et en disant cela je crois que j’avais raison. Mais à tous ceux des démocrates, à tous ceux des républicains qui se groupaient alors dans des ligues des Droits de l’homme et du citoyen, j’ai le droit de dire : à votre tour maintenant, il y a d’autres victimes. »

 

  1. En finir avec l’affaire Dreyfus

 

Ancien député (1885-1889 et 1893-1898) et nouvel élu, Jean Jaurès est accueilli à la Chambre, le 12 juin 1902, avec un mélange d’admiration et d’ironie, par le député royaliste de Baudry d’Asson, élu de Vendée sans discontinuer depuis 1876 : « Je suis content de vous revoir, mon cher collègue. (On rit.) » Réponse de Jaurès : « Mon cher collègue, je désire que vous n’ayez pas de déception. » En effet, la droite ne sera pas déçue. Durant toute la législature, l’affrontement du député de Carmaux avec ses collègues de droite est fréquent et rude, sur toutes les réformes du Bloc, sur la politique extérieure et à propos de ce qu’on a appelé « la troisième affaire Dreyfus ».

 

La mort de Zola

Vincent Duclert estime que la grandiose manifestation pour les obsèques de Zola, le 5 octobre 1902, a contribué fortement à « réinstaller l’affaire Dreyfus dans l’opinion publique et la conscience collective. Un contexte favorable à l’offensive de Jaurès est ainsi créé. »

Émile Zola est mort dans la nuit du 28 au 29 septembre, intoxiqué par le monoxyde de carbone produit dans une cheminée. Accident ? Peut-être, mais des indices laissent penser à un acte criminel. Les antidreyfusards savent utiliser ces arguments-là.

À l’annonce de la mort de l’écrivain, Jaurès réagit dans La Petite République (1er octobre) : « La mort vient de frapper, d’un coup misérablement tragique, le grand écrivain qui fut un grand combattant. Ceux qui veulent faire deux parts de sa vie et admirer son œuvre littéraire en réprouvant ou flétrissant son œuvre sociale se trompent. C’est parce qu’il a eu, comme écrivain, le sens de la vie large, débordante, remuante, qu’il a été révolté par les mesquines combinaisons du mensonge et par ce que le crime des castes finissantes a de ratatiné et de sordide. »

Et le lendemain, faisant allusion à la haine des ennemis de la vérité : « Rochefort et Drumont peuvent laisser couler ce qui leur reste de venin et de bave. La Libre Parole peut annoncer la mort de Zola sous le titre délicat : « Un fait divers naturaliste », destiné à épanouir dans les presbytères une fine et charitable gaieté. Elle peut, comme L’Intransigeant, jeter un suprême et sénile défi à l’évidence, en répétant avec une sorte d’automatisme haineux que Zola, le libérateur de l’innocent opprimé, a sauvé un traitre. Tout cela est misérable et vain : la France sent que la mort vient de frapper un grand homme et d’arrêter une grande œuvre. »

Jaurès est présent aux obsèques de Zola, avec Anatole France, Francis de Pressensé, Ferdinand Buisson et les membres de la ligue des Droits de l’homme, et Alfred Dreyfus lui-même. Anatole France déclare que l’auteur de « J’accuse » fut « un moment de la conscience humaine ». Jaurès décrit cette journée : « Le peuple de Paris a fait à Zola les vastes funérailles qui convenaient à son génie. Il n’était point un de ces aristocrates de la pensée qui n’écrivent et ne luttent que pour une élite prétendue. C’est toute l’humanité qu’il voulait appeler à la joie, comme il la faisait entrer toute en son œuvre. Il ne lui suffisait point, en ces dernières années, d’avoir ouvert à la vérité des milliers et des milliers de consciences. C’était une souffrance pour lui de penser qu’il restait encore dans le peuple des couches obscures où la lumière n’avait pas pénétré. Que cette ombre de tristesse se dissipe. Hier, c’était la multitude humaine qui, par son empressement aux funérailles, attestait qu’elle avait compris. Dans la foule amie qui se pressait derrière le cercueil, il y avait celui que Zola a arraché aux faussaires et aux bourreaux ; et lorsque Anatole France, en un langage admirable, glorifiait les efforts de l’écrivain pour sauver l’innocent, Alfred Dreyfus écoutait ; il revivait sa vie souffrante et stoïque, dont le drame individuel se confond désormais avec une des plus hautes tragédies de la conscience humaine. »

La feuille tarnaise des barons Reille voit les choses autrement et n’est exempte, comme La Libre Parole, ni de bave, ni de venin : Zola était un écrivain « pornographique », partisan du « traitre », et L’Union libérale conclut en disant qu’après Voltaire aucun écrivain n’a fait plus de mal que lui. Cette allusion d’un journal clérical à Voltaire rappelle les affaires Calas et Sirven (qui ont marqué Toulouse et le sud du Tarn).

C’est pour achever l’œuvre de Zola que, quelques mois plus tard, Jaurès relance l’affaire Dreyfus. Après la double condamnation et la loi d’amnistie, il faut trouver un moyen ; l’élection du député nationaliste Syveton le lui fournit.

 

De Syveton à Dreyfus

« Encore ! Encore l’affaire Dreyfus ! » tempête L’Union libérale du Tarn. « Dreyfus est-il coupable ? La nation répond oui. Oui, puisqu’il a été condamné deux fois par des juges qui, eux, avaient qualité pour connaitre de la cause. » Ce Jaurès, « qui n’est pas le député de Carmaux, mais le député de Dreyfus », veut à nouveau semer le trouble dans le pays.

Inutile de répondre à ces fanatiques. Mais, sachant que la direction de La Dépêche peut être sensible à cet argument, Jaurès s’explique dans le numéro du 7 avril 1903, contemporain de son discours à la Chambre, qui sera examiné plus bas : « Hé quoi ! me demandent depuis quelques jours ou même depuis quelques semaines de bonnes gens, vous voulez donc reprendre l’affaire Dreyfus ? Ce que nous ne voulons pas c’est le recommencement de l’agitation politique. – Mais qui donc parle d’agitation ? Qui donc la désire ? Ce n’est pas nous qui l’avons créée. Si, à l’origine, quand des hommes aussi modérés que Scheurer-Kestner signalèrent l’erreur commise, quand ils démontrèrent qu’Esterhazy était le vrai coupable : si, à ce moment, toutes les forces politiques et sociales de réaction ne s’étaient pas liguées contre la vérité et le droit ; si, même après le coup de foudre du faux Henry, les menteurs et les faussaires n’avaient pas persévéré dans leur mensonge et dans leur crime, les révisionnistes n’auraient pas été conduits à donner au problème toute son ampleur et toute sa profondeur. Maintenant, après cinq ans de luttes, de controverses, de révélations, la conscience publique ne peut plus se passionner comme elle l’a fait. Des réparations partielles ont été obtenues ; l’innocent a été libéré de son supplice, et s’il na pas encore recouvré l’honneur légal, du moins la certitude où sont de son innocence tous les esprits libres et droits, la sympathie respectueuse dont il est entouré par tous ceux qui admirent le courage avec lequel il supporta l’effroyable épreuve, lui sont une suffisante protection devant l’histoire. Il est donc certain que, quoi qu’il advienne, l’esprit et la conscience de la France ne seront plus fascinés et comme absorbés par ce grand drame. Et si c’est là ce qu’on entend par le mot « agitation », l’agitation n’est pas à craindre. Est-ce à dire que l’affaire est épuisée et que le drame a déroulé tout son contenu ? Non, il reste encore bien des profondeurs du crime à explorer. Est-ce à dire que le parti républicain, satisfait d’une demi victoire et d’une demi réparation, doit arrêter l’œuvre de lumière et d’équité qu’il a entreprise ? Ce serait une erreur funeste, car l’ennemi continue son travail tantôt sournois, tantôt impudent de mensonge et de calomnie. Il s’applique avec une sorte de persévérance diabolique à détruire ou à obscurcir l’effet des vérités déjà conquises. »

Par exemple : les affiches électorales du nationaliste Syveton, candidat à Paris, portent l’affirmation que le ministère de défense républicaine, soutenu par la Chambre pendant trois années, était « le ministère de l’étranger ». Les républicains ne peuvent accepter cela d’un parti qui n’a cessé de mêler l’empereur d’Allemagne à l’affaire Dreyfus en s’appuyant sur une pièce fausse qui a entrainé la décision du conseil de guerre de Rennes. Voilà donc un fait nouveau susceptible de provoquer la révision définitive du procès. Il y a aussi une nécessité politique : tant que l’affaire n’est pas terminée par la réhabilitation de l’innocent, il manque quelque chose à la République. Celle-ci doit faire toute la lumière. C’est Jaurès qui prend les choses en main lors du discours des 6 et 7 avril 1903, sans cesse interrompu par les députés de droite qu’il réussit habilement à manœuvrer et à faire entrer en fureur, ce qui lui permet de remarquer : « Quand l’adversaire crie, c’est qu’il se sent touché ! »

 

Jaurès détective (suite)

On se souvient des articles de l’été 1898, repris dans le livre Les Preuves, qui faisaient le point sur les aspects alors connus de l’affaire Dreyfus. Jaurès avait dénoncé le faux Henry et avait suggéré que cette pièce avait été fabriquée pour couvrir d’autres faux. On se souvient de la minutie de son enquête. Il suit la même méthode en avril 1903, avec une documentation considérable (articles de presse, lettres, dépositions et témoignages nouveaux), interprétant à bon droit des questions apparemment dérisoires posées par les juges militaires de Rennes.

Le 6 avril donc, à la Chambre, Jaurès discute des arguments de campagne du député Syveton et en vient à l’affaire Dreyfus. Le parti nationaliste, dit-il, « prétend clore l’agitation pour nous et la continuer pour lui-même, il a donné de l’amnistie une interprétation unilatérale. Au nom de la politique d’amnistie, il prétend nous interdire de continuer des recherches légitimes dans l’intérêt de ce que nous avons cru et de ce que nous croyons être la vérité et le droit, et lui, il ne laisse passer aucune occasion d’exploiter contre nous ce qui a pu rester encore d’obscurité dans les esprits. Je dis que cette politique perfide nous donne le droit et nous crée le devoir de répondre à toutes ces calomnies par une vigoureuse offensive. Je veux rappeler à ceux qui nous accusent d’être le parti de l’étranger que, moins que d’autres peut-être, ils ont le droit de porter contre nous cette accusation, car, si je voulais, moi aussi, recourir après vous à ces violences de vocabulaire, je dirais que le vrai parti de l’étranger, c’est celui qui pendant quatre ans, dans l’intérêt de ses combinaisons, a fait appel par le faux à la signature d’un souverain étranger. Je veux démontrer devant cette Chambre et devant le pays que, en effet, pendant quatre ans, toute la presse nationaliste, plusieurs des orateurs du parti nationaliste, toute la grande presse catholique ont affirmé qu’il existait, à la charge du condamné de 1894, une lettre, une note écrite et signée de la main de Guillaume II lui-même et accablante pour l’accusé. »

Cette pièce serait l’original du bordereau, écrit sur papier fort, sur lequel le Kaiser aurait porté une annotation du genre : « Envoyez-moi au plus tôt les pièces désignées. Faites en sorte que cette canaille de Dreyfus se dépêche » (version donnée par Rochefort ; les autres versions ne diffèrent que dans le détail). Il suffisait de suggérer l’existence de ce document, d’affirmer que, sous menace de guerre, l’Allemagne avait exigé sa restitution. Le bordereau sur papier pelure ne serait alors qu’un décalque, ne reprenant pas les phrases impériales. Henry aurait fabriqué le faux reconnu comme tel afin de remplacer la pièce ultra secrète. Pour la presse réactionnaire, Henry aurait agi avec de nobles motivations, et elle n’hésita point à parler d’un « faux patriotique ».

Partie de l’État-major, la légende s’est répandue insidieusement parmi les officiers et dans les salons mondains. Cette méthode occulte, dit Jaurès en s’adressant aux députés de droite, « elle est dans vos habitudes, elle est un des secrets de votre action (Applaudissements à gauche et à l’extrême gauche) ; elle est un des moyens subtils par lesquels on fausse l’opinion des salons, qui fausse, peu à peu, l’opinion d’un monde plus étendu ; et comme les officiers fréquentent le monde où vous faites colporter ces pièces fausses, comme la caste d’où sortiront les juges qui jugeront demain le procès fréquentent aussi ce monde… (Exclamations au centre et à droite.) » Ainsi se mettait en place le rôle que la fausse pièce ultra secrète allait jouer au conseil de guerre de Rennes.

La presse cléricale, antisémite, nationaliste, a largement diffusé l’intox et La Croix, la feuille des Assomptionnistes, l’a fait avec le plus de suite et de perfidie. « Quel triomphe pour moi, de vous faire hurler en vous citant votre presse ! » dit Jaurès aux députés de la droite.

Lui, qui a assisté au procès et qui a lu avec attention la transcription des débats, signale à la tribune de la Chambre deux détails en apparence dérisoires : les juges de Rennes ont demandé à la veuve Henry si elle avait vu le bordereau et si elle se souvenait de l’épaisseur du papier ; et si la table sur laquelle travaillait son mari était ou non recouverte d’une toile cirée. Ces détails suscitent hilarité et exclamations méprisantes. Jaurès répond qu’il ne va pas s’émouvoir de ces ricanements et que ces indices sont « le signe d’une grave préoccupation d’esprit chez les juges de Rennes » : ils étaient « hantés » de l’hypothèse du bordereau écrit sur papier fort et ils pensaient que, pour décalquer sur papier pelure, il fallait un point d’appui solide.

Son argumentation nourrie de bien d’autres documents, Jaurès peut en arriver à sa conclusion :

« J’ai le droit de dire à ceux qui ont apporté ici contre le Gouvernement de la majorité républicaine, celui d’hier continué par celui d’aujourd’hui, l’accusation d’être le Gouvernement de l’étranger, j’ai le droit de leur dire qu’après la campagne menée autour d’une pièce fausse et d’une légende inepte et coupable pendant quatre années, une alternative redoutable se pose pour eux. Ou bien le parti nationaliste a cru à la réalité de ces pièces et à la vérité de cette légende, et jamais un parti ne descendit plus bas dans l’ordre de l’intelligence… (Vifs applaudissements à l’extrême gauche et à gauche. Interruptions et bruits à droite.)

  1. le comte de Lanjuinais. – Ce n’est pas poli, mais cela n’a pas d’importance.
  2. Jaurès. – … ou bien il n’y a pas cru… (Nouvelles interruptions à droite.) Vous serez toujours libres, messieurs, d’échapper à un des termes de l’alternative en vous réfugiant dans l’autre. (Rires à gauche.) Ou bien il n’y a pas cru et jamais parti politique n’est descendu plus bas dans l’ordre de la probité. (Applaudissements à l’extrême gauche et à gauche.) »

Résultat de son intervention : le général André, ministre de la Guerre, lance une enquête qui permet de découvrir suffisamment d’éléments pour que le gouvernement Combes, en décembre 1903, demande à la Cour de cassation de se pencher sur la question. Il faudra encore du temps, mais c’est bien le discours de Jaurès en avril 1903 qui a provoqué la clôture de l’affaire dans la Vérité et la Justice.

 

  1. Pour la paix entre les nations

 

Tout se tient. Les mêmes députés qui se sont opposés aux réformes du Bloc et à la réouverture de l’Affaire condamnent les efforts de Jaurès en faveur de la paix. Dans La Dépêche et La Petite République, devant les députés et devant ses amis socialistes, il ne cesse de répéter qu’il y a urgence non seulement à proclamer le désir de paix, mais à en étudier concrètement les conditions de réalisation, à mettre au programme des congrès internationaux la question du désarmement et de l’arbitrage : « Il ne s’agit pas de reproduire une condamnation à demi fataliste et résignée de la guerre, « conséquence nécessaire du capitalisme ». Il importe de rechercher quelles sont en chaque pays les questions irritantes, quelles sont les tendances chauvines que chaque fraction nationale du socialisme doit surveiller et réprimer. Qu’est-ce au juste que le mouvement pangermaniste ? Quel est, à l’égard de la Triple Alliance, le sentiment exact des socialistes italiens, autrichiens et allemands ? Comment socialistes français et socialistes allemands entrevoient-ils la possibilité de régler pacifiquement la question d’Alsace-Lorraine ? Quels sont les efforts que chaque peuple doit tenter pour assurer en lui-même l’esprit de paix, et quelles sont les tentations mauvaises qu’il doit refouler ? Comment préparer le désarmement général ? Comment donner crédit aux institutions d’arbitrage ? Voilà ce qu’il faut étudier à fond. Et si les débats sont précis, substantiels, courageux, si chacun sait prendre des responsabilités définies, la cause de la paix universelle sera puissamment servie par le socialisme international. »

Quelques réalisations existent déjà ; des projets sont encore à l’état de rêves ; tandis que de sérieux dangers menacent la paix.

 

Ébauches

Un service militaire de trois ans est-il nécessaire en France ? La majorité de gauche accepte sa réduction à deux ans et le rend plus égalitaire. Il faudra aller plus loin, et Jaurès estime : « Ce sera à nous, par une propagande incessante, de démontrer au pays que si l’on fait de la caserne autre chose qu’une école, c’est une conception rétrograde, et que si on en fait seulement une école, il est inutile d’y garder les soldats deux ans. » Il faudra en venir au système des milices, de la nation armée, un système nouveau dans lequel les soldats ne seront pas coupés de la vie civile et les officiers ne constitueront pas une caste. Il est étrange, écrit-il dans La Dépêche (27 juin 1902) que les défenseurs d’un pays soient isolés du mouvement de sa vie profonde. Il récuse le raisonnement « un peu sommaire » du spécialiste des questions militaires du quotidien toulousain, selon lequel la défaite des Boers face aux Anglais serait l’échec du système des milices. Ce spécialiste a oublié qu’ils luttaient contre un ennemi largement supérieur et immensément plus riche, et qu’ils lui ont longtemps tenu tête.

D’un autre côté, Jaurès critique aussi l’antimilitarisme simpliste et véhément de Gustave Hervé et la publication par la CGT du Manuel du Soldat encourageant à la désertion. Se refugier à l’étranger pour échapper au service militaire, c’est aussi déserter le camp du socialisme. De plus, l’hostilité à l’égard de l’ensemble des officiers est « imprudente et fausse » ; il ne faut pas imputer à tous les crimes de quelques-uns. Jaurès est déjà en relation avec des officiers de gauche qui vont l’aider de leurs conseils techniques à écrire L’Armée nouvelle en 1910.

Une deuxième politique est à peine esquissée : les tentatives de promouvoir l’arbitrage entre les nations. Trois articles de La Dépêche contiennent de grands éloges des « nobles efforts » en ce sens du sénateur d’Estournelles de Constant. Sa ténacité, ses relations avec de hautes personnalités américaines apportent des germes de paix, et l’idée d’arbitrage, après la conférence de La Haye en 1899, prend de la consistance. Des comités pour l’arbitrage réunissent des parlementaires français et anglais. C’est au cours d’un banquet à Paris, le 26 novembre 1903 que Jaurès termine son discours par une légende, sous forme de toast :

« Il y avait une fois une forêt ensorcelée, farouche, dépouillée et aigüe. Sous l’âpre vent d’hiver, les arbres se froissaient, se heurtaient les uns aux autres avec un bruit de glaives brisés. Enfin, quand après une longue série de nuits glacées et de jours pâles semblables à des nuits, les êtres et les choses ressentirent les premières sollicitations du printemps, les arbres prirent peur de la sève qui remuait en eux. Et à chacun d’eux le génie solitaire et âpre qui vivait sous sa dure écorce disait tout bas, avec un frémissement obscur qui montait des racines profondes : Prends garde ! Si tu te risques le premier aux tentations de la saison nouvelle, si le premier tu développes en feuilles et en fleurs tes bourgeons aigus comme des lances, cette délicate parure sera dévastée par les froissements rudes des arbres plus lents à fleurir. Ainsi, dans la forêt ensorcelée, la réciproque défiance refoulait la sève, et jusque sous les appels du printemps, prolongeait le dur hiver pareil à la mort. Qu’advint-il un jour, et par quel mystère l’ensorcellement funeste fut-il rompu ? Quelque arbre se risqua-t-il le premier, comme ces peupliers d’avril qui jaillissent en une fusée de verdure et donnent au loin le signal du renouveau ? Ou un rayon de soleil plus chaud et plus vif décida-t-il à la fois toutes les sèves ? Mais la forêt éclata tout entière en une magnifique abondance de joie pacifique. Messieurs, si vous me permettez d’ajuster mon toast à ce vieux symbole et de lui donner devant vous, avec vous, la forme antique d’une invocation à la nature ; je bois au vif rayon qui décidera toute la forêt. »

Le rapprochement avec l’Angleterre est d’autant plus remarquable que les relations entre les deux pays ont été tendues, de 1898 à 1902. « Quel gain pour la civilisation et la paix si les deux grandes nations libres donnaient au monde à travers les inévitables complications des intérêts économiques, l’exemple de la loyauté, de l’amicale bonne foi et de l’union ! » Un rapprochement a lieu aussi entre la France et l’Italie, pourtant alliée de l’Allemagne et de l’Autriche-Hongrie. Ainsi, dit Jaurès, s’atténue le caractère offensif de la Triple Alliance, « son arrière-pensée d’hostilité et de défiance contre nous ». Il ajoute : « Cela signifie qu’elle n’est plus un système rigide et clos, qu’elle peut s’ouvrir à un esprit plus large, à une pensée vraiment européenne, et que l’Europe, déjà organisée par la Triple Alliance d’un côté, par l’alliance franco-russe de l’autre, peut se constituer peu à peu en un système définitif d’où toute chance de guerre sera exclue. »

Lors des voyages officiels des chefs d’État, « le décor des fêtes, galas et réceptions, chamarrures et costumes, reste le même ; l’esprit en est autre. Les chefs d’État sont conduits maintenant les uns vers les autres par le profond désir de paix qui émeut les peuples, par le besoin qu’ils éprouvent de l’affirmer. » Cependant, il reste beaucoup à faire.

 

Rêves

Dès sa première intervention devant les députés, le 12 juin 1902, exposant les objectifs des socialistes, Jaurès évoque le désarmement : « Nous sommes à une époque étrange où coïncide avec des excitations chauvines et les griseries impérialistes le désir profond des peuples de réaliser la paix. À coup sûr aucun peuple ne veut désarmer avant les autres et ce serait nous calomnier que de prétendre que nous voulons arracher à la France ses moyens de défense, son armure et son glaive avant qu’un accord international ait préparé le désarmement simultané des peuples de l’Europe. Non ! nous ne voulons pas désarmer la France de la Révolution. Mais le nombre grandit dans chaque pays des hommes qui s’étonnent et se scandalisent de voir l’humanité civilisée constamment exposée à se déchirer les entrailles. Le nombre grandit dans tous les pays des hommes qui s’étonnent et s’affligent de voir consacrer des sommes immenses qui devraient être réclamées par les œuvres sociales, par les œuvres de vie, à des œuvres de mort et de destruction. Quand donc cessera ce scandale de la conscience et de la raison ? Qui sait si les peuples surmenés n’attendent pas qu’un peuple se lève pour tenir avant les autres un langage de paix et de bon sens ? » Comme dans la forêt ensorcelée !

L’article de La Dépêche du 19 juin revient sur le thème, comme en écho : « Le peuple qui donnera pour objet à sa diplomatie, à ses efforts, de rendre possible le désarmement général de l’Europe accablée, et le magnifique essor de justice sociale qui en serait la suite, rendra à l’humanité un service de premier ordre. » Alors, la France ? La droite lui rétorque que ce n’est pas à un pays vaincu de proposer un désarmement général ; mais le vainqueur pourra dire aussi que ce n’est pas à lui, chaque gouvernement trouvera une bonne raison, et rien ne se fera.

Peut-on fonder l’Europe du travail et de la paix ? Saint-Simon l’avait suggéré au début du XIXe siècle. Jaurès présente « la doctrine saint-simonienne et le socialisme » au Trocadéro, le 4 juillet 1903. Après avoir montré que, sans médire de Marx, « de sa grande pensée, de sa grande œuvre », les socialistes français peuvent aussi se référer à des penseurs de leur pays, il termine sur l’espoir de Saint-Simon de voir que « les affaires de l’Europe seront réglées non par un cénacle de diplomates égoïstes et rusés, représentant l’antagonisme des gouvernements et des peuples, mais par un Parlement d’Europe : le premier homme, le premier penseur qui ait prononcé le mot de Parlement d’Europe, c’est un socialiste, citoyens, et vous me permettrez bien de revendiquer ce titre devant vous. »

Une Europe de paix et de démocratie verrait se régler les problèmes des peuples soumis à un conquérant. Ne poursuivons pas le mensonge d’une guerre de revanche pour récupérer l’Alsace-Lorraine : « Écouter toujours « la plainte discrète » des vaincus et leur dire périodiquement qu’on les a entendus, mais ne pas agir, ne pas combattre, leur renvoyer en écho de pathétiques paroles qu’aucun acte ne suit, c’est se jouer d’une douleur que l’on proclame sacrée, c’est profaner des souvenirs que l’on proclame impérissables ; c’est transformer en une parade, tous les jours plus vaine et plus humiliante, la revendication du droit ; c’est substituer le mensonge d’une revanche dont on ne veut pas à la loyauté d’une politique de paix définitive, qui seule permettra le progrès de la démocratie européenne et rendra possibles, sous des formes morales plus que territoriales, les pacifiques réparations. »

« Le jour où un pacte décisif de paix sera conclu entre les peuples européens, le jour où ils se seront donné à eux-mêmes par le désarmement simultané, un gage décisif de sécurité réciproque, ce jour-là, tous les groupes humains, de la Finlande à l’Irlande, de la Pologne à l’Alsace, auront plus de force pour revendiquer leurs droits et pour retrouver le libre jeu de leurs affinités historiques et morales. Ils ne se heurteront plus à la surveillance inquiète et jalouse des nations qui les ont incorporés violemment, ils ne se heurteront plus à la domination des castes militaires ou des aristocraties oppressives ; ils ne seront plus exposés, par le service militaire universel, à devenir dans des guerres impies les instruments de leur vainqueur contre la patrie vaincue d’hier ; ils ne seront plus exposés à voir, dans leurs universités et dans leurs écoles, l’éducation de leurs fils systématiquement déformée par le conquérant qui s’approprie l’histoire et qui la défigure au profit de sa domination. Ainsi la libre et quotidienne communication se rétablira entre eux et tout le génie du peuple dont ils furent arbitrairement séparés, et sous des formes diverses et multiples la substance même de la patrie leur sera restituée. Solution idéaliste, dites-vous. Oui, messieurs, mais dans l’état présent du monde, la seule solution positive et réaliste. »

L’heure semble propice. L’Angleterre vient d’accepter une réforme agraire en Irlande. Les succès du SPD en Allemagne font que l’on peut « écarter la plus horrible hypothèse qu’ait suscitée la conquête, l’idée d’une guerre franco-allemande où les fils de l’Alsace seraient obligés de faire le coup de feu contre la France ». Cependant d’autres risques existent.

 

Dangers

Un des principaux dangers pour la paix internationale est le gouvernement tsariste, à la tête « d’une puissance qui a un sentiment si vif de son intérêt et un sentiment si faible de l’intérêt et du droit des autres ». Il s’illustre en avril 1903 par sa complicité avec les atrocités commises à Kichinev contre la population juive. « Ce qui a provoqué le meurtre, c’est l’esprit systématique de réaction sauvage que le gouvernement russe a déchainé. Le tsarisme, ébranlé et troublé par le mouvement de l’opinion, par les revendications tous les jours plus véhémentes et plus étendues des étudiants et des ouvriers, a encouragé, par calcul politique, le mouvement antisémite. Il y a vu d’abord une diversion. Exaspérer le peuple contre les juifs, c’est détourner sa colère du pouvoir ; c’est lui persuader que ses maux viennent d’ailleurs que de la tyrannie impériale et bureaucratique. Cette extraordinaire tragédie révèle la crise profonde où se débat le tsarisme. Si l’empereur ne renonce pas à la politique de répression, s’il ne concède pas à son peuple les garanties et les libertés nécessaires, il sera réduit à devenir contre une partie de ses sujets, contre les juifs, contre les libéraux, contre les ouvriers socialistes, l’émule du Sultan Rouge. » Si le tsar continue sur cette voie, une révolution se produira en Russie (La Petite République, 6 juin 1903).

Et voilà que la rencontre de l’impérialisme russe et de l’impérialisme japonais en Mandchourie déchaine la guerre qui, pour la première fois dans l’histoire, concerne trois continents, l’Europe et l’Asie, mais aussi l’Amérique, car les États-Unis sont « en émoi ».

L’affrontement russo-japonais pourrait avoir des conséquences directes sur la France qui est l’alliée de la Russie. Comme, d’autre part, l’Angleterre est l’alliée du Japon, il ne faudrait pas que ce conflit lointain entraine une guerre franco-anglaise. Or on ne connait pas avec précision le contenu des traités secrets passés entre le gouvernement de la République et le tsar. Il faudrait bien savoir « si la France sera obligée d’aller dépenser là-bas, à l’extrémité de l’Asie, pour assurer à la Russie la possession du territoire mandchou, son or, son sang, sa force, son crédit. »

« Et puis, on nous raille encore parce que nous avons parlé de désarmement, de désarmement européen, et on nous dit : Mais vous ne voyez donc pas grandir le péril de ces races asiatiques, le péril des races jaunes ? Vous ne voyez pas que le Japon va organiser la Chine et que ces 500 millions d’êtres humains vont devenir un terrible ouragan ? » C’est le fameux thème du péril jaune invoqué en Europe au moment même où les Européens sont en train de dépecer la Chine. Jaurès répond : « Pour nous, socialistes, pour nous hommes, il n’y a ni opposition de races, ni opposition de continents ; mais, partout, sous les climats divers, avec des nuances diverses, des tempéraments physiques différents, partout la même humanité à des degrés divers de développement, mais partout la même humanité qui monte, qui grandit et qui a le droit de monter et de grandir. »

Le péril se manifestera-t-il dans l’ordre économique ? Oui, il est probable que la Chine se mettra à fabriquer des produits qui seront vendus en Europe. Déjà, les capitalistes étrangers y exploitent des mines et y construisent des usines pour profiter des très bas salaires. Mais à mesure que se développera la production, les travailleurs auront des exigences. Quant aux nations européennes, pour se renforcer, elles feraient mieux de se débarrasser du fardeau écrasant des dépenses militaires.

Un autre danger menace les efforts en faveur de la paix : « L’intrigue militaire et coloniale qui veut précipiter la France sur le Maroc est un des plus grands périls qui puissent menacer la République et la France. » Le parti colonial, dirigé par Doumer et Hanotaux, est très puissant au Parlement, il profite de la faiblesse du ministre des Affaires étrangères Delcassé. Sur le terrain, les militaires prennent des initiatives dans le Sud-algérien, aux confins du Maroc. Dès 1903, Jaurès comprend le danger : parti colonial et militaires préparent la conquête par les armes. Si le gouvernement ne reste pas maître de la politique de la France, il sera mis devant le fait accompli, et une telle guerre coûtera cher en argent et en vies humaines, elle sera une « faillite morale » pour la République et laissera de telles rancunes que les Marocains se tourneront vers le fanatisme religieux. Jaurès, qui connait le dossier, rappelle comment un tel mouvement, le régime théocratique du Mahdi au Soudan, a enflammé tout le monde musulman, jusqu’à l’océan Atlantique, comme l’ont montré les rapports d’exploration au Maroc de Charles de Foucauld.

Dans son discours du 20 novembre 1903 à la Chambre, il reconnait que la France a des intérêts au Maroc, pays frontalier de l’Algérie. Il dit même que ces intérêts créent « une sorte de droit ». Il ajoute « que la France a d’autant plus le droit de prolonger sur le Maroc son action économique et morale, qu’en dehors de toute surprise et de toute violence militaire, la civilisation qu’elle représente en Afrique auprès des indigènes est certainement supérieure à l’état présent du régime marocain ». En effet, le gouverneur de l’Algérie, Jonnart, a entrepris une politique favorable aux Arabes : réserves de grains pour éviter les famines ; création d’écoles et d’infirmeries ; encouragement à l’artisanat. Tout cela peut donner « à ce peuple arabe l’impression que la France est un pays de générosité, de justice et de bonté. Cela se dira, cela commence à se dire au Maroc. » Et donc, aux confins de l’Algérie, la France devrait appliquer ces mêmes méthodes dans ses contacts avec les tribus, d’ailleurs mal soumises au sultan.

« Un grand danger », c’est le titre d’un article dans La Dépêche (19 septembre 1903) à propos des manigances du parti colonial au Maroc. « Gare à l’incendie », c’est le titre de l’article du 19 février 1903 à propos de l’agitation des peuples des Balkans. Les rêves de paix, d’arbitrage, de désarmement risquent de n’être que des rêves. L’humanité est-elle maudite, « si pour faire preuve de courage elle est condamnée à tuer éternellement » ?

 

 

Cette expression est extraite du « discours à la jeunesse », prononcé lors de la distribution des prix du lycée d’Albi, le 30 juillet 1903, qui représente assez bien la conclusion de ce chapitre. Jaurès estime qu’il aurait offensé ses jeunes auditeurs s’il avait caché les idées qui sont la lumière de sa vie ; il les engage à les examiner en toute liberté, avec une grande exigence, à regarder l’œuvre accomplie « en un de vos faubourgs », c’est-à-dire la Verrerie ouvrière, une « utopie » qui a triomphé de tous les « lugubres pronostics ». Eh bien, une autre utopie, la paix internationale, pourrait de même un jour devenir réalité : « L’histoire enseigne aux hommes la difficulté des grandes tâches et la lenteur des accomplissements, mais elle justifie l’invincible espoir. » C’est à la nouvelle génération qu’il faut s’adresser : « Il y a vers la paix des tendances si fortes, si profondes, si essentielles, qu’il dépend de vous, par une volonté consciente, délibérée, infatigable, de systématiser ces tendances et de réaliser enfin le paradoxe de la grande paix humaine, comme vos pères ont réalisé le paradoxe de la grande liberté républicaine. »

La fin du discours est bien connue : « L’humanité est maudite, si pour faire preuve de courage elle est condamnée à tuer éternellement. Le courage, aujourd’hui, ce n’est pas de maintenir sur le monde la sombre nuée de la Guerre. Le courage, ce n’est pas de laisser aux mains de la force la solution des conflits que la raison peut résoudre. Le courage, c’est de surveiller exactement sa machine à filer ou à tisser, pour qu’aucun fil ne casse, et de préparer cependant un ordre social plus vaste et plus fraternel où la machine sera la servante commune des travailleurs libérés. Le courage, c’est d’aimer la vie et de regarder la mort d’un regard tranquille ; c’est d’aller à l’idéal et de comprendre le réel ; c’est d’agir et de se donner aux grandes causes sans savoir quelle récompense réserve à notre effort l’univers profond, ni s’il lui réserve une récompense. Le courage, c’est de chercher la vérité et de la dire ; c’est de ne pas subir la loi du mensonge triomphant qui passe, et de ne pas faire écho, de notre âme, de notre bouche et de nos mains aux applaudissements imbéciles et aux huées fanatiques. »

Ce discours est particulièrement important dans une biographie de Jaurès car il avoue à ses jeunes auditeurs : « Je vous ai dit, comme à des hommes, quelques-unes des choses que je portais en moi. » Ajoutons que les mots « homme, humain, humaine » sont répétés un très grand nombre de fois ; le mot « l’humanité » s’y trouve à huit reprises.

Café Jaurès du 18 avril 2017 : « Arrêt sur image »

Les déplacements de Jean JAURES en région lyonnaise


par Catherine MOULIN

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Lorsqu’on évoque les déplacements de Jean Jaurès en région Lyonnaise, on pense au fameux discours de Vaise, prononcé le 25 juillet 1914 dans un quartier populaire de Lyon, parce qu’il s’agit de l’ultime discours prononcé avant son assassinat le 31 juillet.
Mais Jean Jaurès a effectué 33 déplacements dans cette même région entre 1886 et 1914.

3 thèmes articulent cette conférence :

• La périodisation des déplacements de Jaurès.
• Le déroulement de ceux-ci.
• Le regard porté sur Jaurès par la presse locale.

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Entre 1893 et 1900, Jaurès, devenu député socialiste de Carmaux en janvier 1893, vient soutenir des ouvriers en grève dans la Loire. En 1993 et 1894 il soutient les métallurgistes puis les verriers en grève de Rive de Gier ; en 1895, des tisseurs. Il s’agit chaque fois de grèves qui posent le problème fondamental de la reconnaissance du droit syndical par le patronat.
Entre le 24 décembre 1899 et le 7 janvier 1900 Jaurès joue un rôle de premier plan dans le conflit des mineurs de la Loire. Chaque soir il rend compte des négociations aux mineurs.
Entre 1898 et 1900, Jaurès va se poser en Dreyfusard et en défenseur de la laïcité.
Dans le cadre de l’affaire Dreyfus il s’exprime à Lyon le 23 octobre 1898. En 1899, il évoque à 2 reprises l’affaire, à Grenoble en mai et à Valence le 30 octobre.
Au tournant du siècle, il mène la lutte contre le cléricalisme. C’est dans ce contexte qu’il participe à la fête du Denier des écoles de la ville de Lyon en novembre 1900.
Après 1900, le caractère proprement socialiste des déplacements de Jaurès s’affirme : meetings d’ouverture de congrès départementaux ou nationaux (PSF à Saint-Etienne en février 1904 , SFIO en 1909 , toujours à Saint-Etienne , en 1912 à Lyon).
Il intervient également dans des réunions lors des campagnes électorales.
Après 1900 Jaurès est devenu une personnalité politique de premier plan et est parfois reçu en grande pompe par certaines municipalités.

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Jaurès regroupe souvent ses interventions dans le cadre de petites tournées. L’arrivée de Jaurès est parfois très discrète, notamment lors des grèves. Le reste du temps le » protocole d’accueil  » est plus ou moins solennel. Il participe inévitablement à des vins d’honneur et des banquets. Parfois aussi à des cortèges et des manifestations (certaines d’entre elles peuvent être tout à fait spontanées, comme à Lyon le 23 octobre 1898).
Jaurès, passionné d’art et d’histoire s’autorise parfois une escapade récréative et culturelle.
Lors des réunions publiques dans quels lieux Jaurès s’exprime-t-il ? Dans des salles  » polyvalentes « , de concert, de spectacle, voire de sport (le cirque Rancy ou le Palais de Glace). Il s’exprime aussi dans les Bourses du Travail.
A l’exception des réunions de grévistes, les réunions attirent un public hétérogène. Après les chants d’ouverture (Internationale et Carmagnole le plus souvent), l’orateur prend la parole. Il parle entre 3/4 d’heure et 3 heures.

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Dessins et photos sont très rares dans la presse locale. D’où des descriptions dans les articles.
Silhouette et visage sont qualifiés de décevants dans la presse de droite.
L’image d’un comédien, d’un histrion est utilisée tant par la presse de droite que par les Guesdistes.
Sa voix, dans ces journaux, est jugée puissante, mais mauvaise, criarde.
Le style oratoire est aussi critiqué.
Dans la presse de la région lyonnaise qui lui est hostile, il est souvent présenté comme un intrigant, un arriviste, un profiteur de grèves.
Avec l’affaire Dreyfus puis les débuts du journal l’Humanité, l’accusation de corruption s’affirme.
Mais il existe une presse socialiste qui le présente comme un homme aux talents oratoires remarquables.
Certains articles sont empreints d’une véritable ferveur (« L’Eclaireur de Vienne » du 16 septembre 1909).

Les déplacements de Jaurès dans la région lyonnaise furent donc nombreux et reflètent une part importante de son activité politique.

Suit une série de questions-réponses avec l’auditoire qui met fin à ce Café Jaurès.

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Conférence d’Edgar MORIN

Merci aux nombreux amis de Jean Jaurès qui ont accouru jeudi dernier 4 mai à la conférence d’Edgar Morin, dans un amphi Cujas où se pressaient une foule d’étudiants . Soyez remerciés par cette image croquée par l’avisé René. Le sourire d’Edgar, éclairant sa face de vieux chaman, pour évoquer ses années de jeune résistant à Toulouse et Pechbonnieu puis définissant avec des mots simples et précis les enjeux cruciaux de notre monde bouleversé , et dégageant enfin les issues, la catastrophe irrémédiable ou la « voie » d’une société solidaire, attentive à chacun et porteuse d’amour. Edgar n’a pas omis de citer Jaurès, et nous nous en souviendrons pour l’inviter à notre tour.
Quel plaisir, quel réconfort, bien au-delà des sombres nuées d’une actualité heurtée et angoissante, un ciel bleu ! Merci Edgar !

Rémy PECH.

Chapitre XV – L’évolution révolutionnaire – 1900 – 1901

Au succès de la grande manifestation parisienne pour l’inauguration du Triomphe de la République, le 19 novembre 1899, les articles de Jaurès ont largement contribué. Tout en acclamant la République, les socialistes ont fait flotter pacifiquement le drapeau rouge, et la foule a scandé : « Vive Jaurès ! » Mais les attaques ne cessent pas et, dans le courant de 1901, ses ennemis de tous bords savent exploiter la communion de sa fille : comment un leader socialiste peut-il avoir une double attitude ?
Il répond dans un article de La Petite République, le 12 octobre. Il rappelle que lui-même, depuis l’adolescence, est « affranchi de toute religion et de tout dogme », que sa fille a toujours été élève dans des établissements laïques. Il n’a jamais caché les sentiments religieux des femmes de sa famille. Cette situation est celle de l’immense majorité des militants qui agissent comme lui, combattant le cléricalisme, mais refusant d’imposer par la violence des règles au sein de leur foyer : « Comment donc a-t-on le droit de dire que, par la nature même et par la forme du combat que j’ai mené contre l’Église, j’ai perdu le droit de ménager autour de moi certaines traditions et certains scrupules ? Je ne peux pas plus qu’un autre trancher avec le glaive les problèmes compliqués qu’impose la vie. Je n’ai pas prétendu à plus de droits que les autres. Je n’ai pas assumé plus de devoirs. J’ai droit à la commune humanité, et je n’ai pas le monstrueux orgueil d’accepter contre moi seul des sentences qui devraient être portées presque contre tous. » Les réactionnaires continueront à exploiter la situation, par quantité de caricatures, ce à quoi il est habitué.
Au cours des années 1900-1901, des textes théoriques importants de Jaurès exposent en la développant la démarche de « l’évolution révolutionnaire », esquissée au cours des années précédentes. En lien avec ses réflexions, il mène une action constante en faveur de la classe ouvrière. En même temps, sa puissance de travail lui permet d’écrire son histoire de la Révolution française.

1. Les textes théoriques

Le 21 juillet 1901, Jaurès commence dans La Petite République une série d’articles de fond, repris dans Études socialistes, ouvrage publié par Péguy. Son intervention dans la controverse avec Guesde (novembre 1900) est déjà un moment important.

Les deux méthodes
Le chapitre précédent a montré le conflit entre les guesdistes et Jaurès à propos de son engagement dans l’affaire Dreyfus et de son soutien à l’entrée de Millerand dans le ministère Waldeck-Rousseau. Les guesdistes disent au prolétariat que la société capitaliste va s’effondrer et qu’il lui suffira de s’emparer du pouvoir. Bien sûr, dit Jaurès, il faut qu’il se tienne prêt, mais les socialistes doivent aussi agir par un travail de tous les jours. Il y a une œuvre patiente d’organisation et d’étude à accomplir. « Il faut qu’il n’y ait pas, dans la démocratie bourgeoise, une seule question posée, question d’enseignement, d’art, d’impôt, où le socialisme ne prouve qu’il a dès aujourd’hui des solutions préparatoires supérieures, au pur point de vue démocratique et humain, aux solutions bourgeoises. Il faut qu’ainsi il provoque, il oblige ses militants à un perpétuel effort d’étude et de pensée. » Un parti qui se bornerait à une protestation éternelle contre le capitalisme et qui ne se mêlerait pas à la vie ne serait révolutionnaire que de nom. Certes, dans l’action de tous les jours, les hommes peuvent s’user et encourir la critique : « Il est plus simple de camper sur les hauteurs, et de se borner à l’affirmation verbale des principes. Nous ne nous lasserons pas de répéter qu’il ne s’agit pas de choisir entre le réformisme et la Révolution, mais entre la conception morte et la conception vivante de l’action révolutionnaire. »
Pour l’anniversaire de la Commune, en 1900, Jaurès écrit : « Il faut garder aux militants, aux martyrs qui ont donné leur sang à la grande cause prolétarienne, une ardente fidélité. Mais il faut étudier cette première Révolution ouvrière vaincue pour bien connaitre les causes de son insuccès et assurer au Parti socialiste et à la Révolution sociale des chances décisives de victoire. » Vaillant dit qu’il y a chez les socialistes une arrière-garde et une avant-garde, celle-ci seule apte à décider des plans du combat. Jaurès riposte : « Il me parait inutile de chercher qui est à l’arrière-garde, qui à l’avant-garde. Si ceux-là sont à l’avant-garde qui reçoivent de rudes coups de l’ennemi, peut-être fut-il une période où nous y étions, et peut-être n’avons-nous pas cessé d’y être. » Quand l’unité sera faite, c’est le parti tout entier qui tracera le plan de bataille.
Enfin, à l’hippodrome de Lille, le soir du 26 novembre 1900, devant 8000 personnes, Jaurès et Guesde, dans cet ordre, présentent leur méthode. Jaurès estime d’abord que c’est un honneur pour les socialistes d’organiser un tel débat de fond. Il admet le dissentiment marqué par le manifeste de juillet 1899 qui a eu un fâcheux retentissement. Il cherche ensuite à définir les éléments constitutifs de la lutte de classes. Il y en a trois. D’abord, une situation de fait : le système capitaliste divise les hommes en deux catégories aux intérêts directement opposés, ceux qui détiennent les moyens de production, et ceux qui ne possèdent que leur force de travail. Il faut ensuite que le prolétariat prenne conscience qu’une société différente est possible. Enfin, les prolétaires doivent s’occuper eux-mêmes de leur émancipation.
Ceci posé, comment déterminer la tactique de chaque jour ? Dans chaque cas particulier, il faut examiner l’intérêt du prolétariat. Aujourd’hui, il faut tenir compte du retour offensif de toutes les forces du passé : « Quand la liberté républicaine est en jeu, quand la liberté de conscience est menacée, quand les vieux préjugés qui ressuscitent les haines de races et les atroces querelles religieuses des siècles passés paraissent renaitre, c’est le devoir du prolétariat socialiste de marcher avec celle des fractions bourgeoises qui ne veut pas revenir en arrière. » Là, Jaurès reçoit des « applaudissements bruyants et prolongés », mais il est interrompu à plusieurs reprises par des « Vive Guesde ! », forçant le président de séance à multiplier les appels au calme.
Il a l’habileté de révéler au public lillois quelques phrases prononcées par Guesde. Lorsque le groupe parlementaire socialiste se demandait s’il devait suivre l’écrivain bourgeois Émile Zola, Guesde s’est écrié : « La lettre de Zola, c’est le plus grand acte révolutionnaire du siècle ! » Plus tard, Guesde affirma : « Jaurès, je vous aime parce que, chez vous, l’acte suit toujours la pensée. » Ces mots provoquent dans l’hippodrome une « sensation prolongée ». Et encore, au milieu des manigances de l’État-major, cette confidence de Guesde qui rejoint la pensée de Jaurès : « Que ferons-nous un jour, que feront un jour les socialistes d’une humanité ainsi abaissée, et ainsi avilie ? Nous viendrons trop tard, les matériaux humains seront pourris lorsque ce sera notre tour de bâtir notre maison. »
Pourquoi, alors, en juillet dernier, le manifeste a-t-il voulu faire sortir le prolétariat de cette bataille et critiquer ceux qui s’y étaient lancés ? Jaurès, lui, se félicite d’avoir « mis la marque du prolétariat socialiste, la marque de la Révolution sur la découverte d’un des plus grands crimes que la caste militaire ait commis contre l’humanité. »
Il fallait et il faut toujours lutter contre le militarisme parce qu’il est « le gardien armé du capital », mais aussi parce qu’il séduit le peuple « par une fausse image de grandeur ». Lorsqu’on a vu que cette idole « était pourrie, qu’elle ne contenait que déshonneur, trahison, intrigues, mensonges, alors le militarisme a reçu un coup mortel, et la Révolution sociale n’y a rien perdu ».
L’entrée de Millerand dans un ministère bourgeois ? Les timidités et les erreurs de ce gouvernement ? Il faut quand même le soutenir pour éviter une situation bien pire. N’oublions pas que, dans l’histoire du parti, l’entrée de socialistes au Parlement fut combattue, et la chose parait normale aujourd’hui. Un jour, « le Parti socialiste unifié, organisé, donnera l’ordre à l’un des siens ou à plusieurs des siens d’aller s’asseoir dans les gouvernements de la bourgeoisie pour contrôler le mécanisme de la société bourgeoise, pour résister le plus possible aux entrainements des réactions, pour collaborer le plus possible aux œuvres de réforme. »
Engagé par ailleurs dans la rédaction d’une histoire de la Révolution française, Jaurès peut rappeler que « toutes les grandes révolutions ont été faites dans le monde parce que la société nouvelle, avant de s’épanouir, avait pénétré par toutes les fissures, par toutes ses plus petites racines, dans le sol de la société ancienne ».
Conclusion : ces discussions ont du bon, et il faut discuter encore au sein d’un grand parti unifié. Il faut « faire d’abord œuvre de réforme et dans la réforme œuvre commençante de révolution ; car je ne suis pas un modéré, je suis avec vous un révolutionnaire. »
L’ordre de passage est ainsi fait que, dans son allocution, Guesde semble apporter une réponse. Mais il se contente de répéter les formules incantatoires : la lutte de classes doit déterminer la politique et la tactique du prolétariat organisé en parti de classe ; elle doit être la règle de nos agissements de tous les jours, de toutes les minutes. « C’est là notre tâche exclusive : il s’agit de recruter, d’augmenter la colonne d’assaut qui aura, avec l’État emporté de haute lutte, à prendre la Bastille féodale, et malheur à nous si nous nous laissons arrêter le long de la route, attendant comme une aumône les prétendues réformes que l’intérêt même de la bourgeoisie est quelquefois de jeter à l’appétit de la foule, et qui ne sont et ne peuvent être que des trompe-la-faim. La Révolution qui vous incombe n’est possible que dans la mesure où vous resterez vous-mêmes, classe contre classe, ne connaissant pas et ne voulant pas connaitre les divisions qui peuvent exister dans le monde capitaliste. »

Études socialistes
En prolongement de son intervention dans la controverse, c’est la longue lettre à Péguy, intitulée encore « Question de méthode », du 17 novembre 1901, qui clôt la série d’articles de La Petite République commencée en juillet. Ils sont édités par Péguy, et la lettre de Jaurès sert d’introduction générale à ces Études socialistes.
Dès le début, il affirme la nécessité de suivre la voie de « l’évolution révolutionnaire ». La classe ouvrière veut des réformes immédiates « pour vivre, pour ne pas fléchir sous le fardeau, pour aller d’un pas plus ferme vers l’avenir ». Des réformes qui procurent au prolétariat la force d’en obtenir de nouvelles, qui fassent intervenir la classe ouvrière dans la propriété donc dans le pouvoir économique, qui l’habituent à la gestion de grands intérêts afin qu’ainsi, « peu à peu, le prolétariat pénètre au centre même de la puissance capitaliste, et que la société nouvelle sorte de l’ancienne avec cette force irrésistible d’évolution révolutionnaire dont a parlé Marx. »
Le même Marx reprochait à certains de ses amis de « substituer à l’évolution révolutionnaire la phrase révolutionnaire ». Le leader de la social-démocratie allemande, Wilhelm Liebknecht, est également mis à contribution par Jaurès pour appuyer sa démarche : l’important, disait-il, c’est de réaliser le socialisme ; « la tactique n’est qu’un moyen en vue d’un but, et tandis que le but se dresse ferme et immuable, on peut discuter sur la tactique ». Liebknecht ajoutait qu’il fallait s’émanciper de la phrase et « chercher la force du Parti dans la pensée claire, dans l’action méthodique et intrépide, non dans des phrases de violence révolutionnaire, qui trop souvent cachent seulement le défaut de clarté et de force d’action. » On peut retenir pour la France ce que Liebknecht disait pour son pays : « Il serait naïf de croire que nous pourrons réaliser nos principes contre la volonté de l’énorme majorité de la nation. Le socialisme de parade hyper-révolutionnaire, qui ne fait appel qu’aux mains calleuses, a deux avantages pour la réaction : d’abord il limite le mouvement socialiste à une classe trop peu nombreuse pour accomplir une révolution ; et en second lieu, il fournit un excellent moyen pour effrayer la grande masse du peuple, à demi indifférente, surtout les paysans et la petite bourgeoisie. Et nous devrions, nous qui sommes faibles, accroître encore notre faiblesse en écartant de nous des milliers d’hommes, sous le prétexte que le hasard n’a pas fait d’eux les membres d’un groupe social déterminé ? La sottise serait ici la trahison envers le Parti. »
C’est d’une grande habileté de contredire ceux qui se prétendent marxistes et admirateurs de la social-démocratie allemande en citant Marx et Liebknecht. Et encore Engels, qui estimait : « Si une chose est certaine, c’est que notre parti et la classe ouvrière ne peuvent arriver au pouvoir que sous la forme de la République démocratique. » De ces paroles, Jaurès retient l’idée que, « pour l’illustre ami de Marx, la République démocratique n’est pas, comme le disent si souvent chez nous de prétendus doctrinaires du marxisme, une forme purement bourgeoise, qui importe aussi peu au prolétariat que toute autre forme gouvernementale. C’est donc nous qui étions fidèles à la véritable pensée marxiste lorsque dans la crise des libertés françaises nous avons défendu la République contre tous ses ennemis. Et ceux qui, sous prétexte de révolution et de pureté doctrinale, se réfugiaient tristement dans l’abstention politicienne, ceux-là désertaient la pensée socialiste. »
Jaurès sait utiliser Vaillant contre Guesde, en reconnaissant ses propres illusions : « Un moment, dans l’éblouissement de la grande victoire de 1893, dans le juste orgueil de l’action croissante exercée par notre parti, j’ai cru le triomphe total et final plus voisin de nous qu’il ne l’était. Que de fois alors le citoyen Vaillant m’avertissait de ne point me laisser aller à cette illusion dangereuse ! Que de fois alors nous a-t-il mis en garde contre les prophéties à court terme de Guesde et la mystique attente des catastrophes libératrices ! Mais même dans cette période d’espérance toute prochaine et enflammée, je n’ai jamais négligé l’œuvre de réforme, et toujours je m’efforçais de donner à nos projets de réforme une orientation socialiste. Je n’y voyais pas seulement des palliatifs aux misères présentes, mais un commencement d’organisation socialiste, des germes de communisme semés en terre capitaliste. » Ce que Marx a nommé l’évolution révolutionnaire consiste, selon Jaurès, « à introduire dans la société d’aujourd’hui des formes de propriété qui la démentent et qui la dépassent, qui annoncent et préparent la société nouvelle, et par leur force organique hâtent la dissolution du monde ancien. Les réformes ne sont pas seulement, à mes yeux, des adoucissants : elles sont, elles doivent être des préparations. »
Il ajoute : « Je suis convaincu que dans l’évolution révolutionnaire qui nous conduira au communisme, la propriété collectiviste et la propriété individuelle, le communisme et le capitalisme seront longtemps juxtaposés. » Le parti socialiste venu au pouvoir par une révolution violente et qui ne se rangerait pas à la loi de la démocratie « ne serait bientôt plus qu’une bande campée sur le territoire et abusant des ressources du pays. »

La grève générale
Fidèle à ses habitudes de travail, Jaurès étudie sérieusement la question : « Il y a, à mon sens, trois conditions indispensables pour qu’une grève générale puisse être utile : 1) Il faut que l’objet en vue duquel elle est déclarée passionne réellement, profondément, la classe ouvrière ; 2) Il faut qu’une grande partie de l’opinion soit préparée à reconnaitre la légitimité de cet objet ; 3) Il faut que la grève générale n’apparaisse point comme un déguisement de la violence, et qu’elle soit simplement l’exercice du droit légal de grève, mais plus systématique et plus vaste, et avec un caractère de classe plus marqué. » Mais elle n’est pas le bon moyen révolutionnaire. « Une tactique est singulièrement dangereuse quand elle ne peut échouer UNE FOIS sans entrainer pour la classe ouvrière des désastres immenses. Une idée comme celle de la révolution sociale ne suffira pas à entrainer la totalité de la classe ouvrière et à plus forte raison de la population. Les révolutionnaires se heurteraient à une féroce réaction au détriment de la classe ouvrière et de ses organisations. C’est justement par un effort immense d’organisation continue et de transformation continue qu’on renouvelle une société aussi compliquée que la nôtre. Il n’y a aujourd’hui pour le socialisme qu’une méthode souveraine : conquérir légalement la majorité. »
La grève générale constitue cependant un avertissement pour les classes privilégiées, « une sourde menace ». Il faudra se souvenir de cette conception de la grève générale lors des tentatives de l’Internationale de s’opposer à la guerre.
Là-dessus, pour se distinguer des socialistes, la formule malheureuse des radicaux, « maintien de la propriété individuelle », conduit Jaurès à examiner la question complexe de la propriété dans la France de 1900.

La question de la propriété
L’indignation peut conduire à l’analyse profonde ! Jaurès a sursauté en lisant le slogan des radicaux : « La formule pourra sans doute servir quelque temps à exciter contre le socialisme les ignorances, les frayeurs et les égoïsmes. Mais elle tuera le parti qui est réduit à en faire usage. Ou elle ne signifie rien, ou elle exprime le conservatisme social le plus étroit. »
Il commence alors une série de douze longs articles, un véritable traité sur les multiples aspects de la propriété dans une « société compliquée ». S’il existe tant de formes de propriété, tant de limites à la propriété individuelle, tant de changements de la notion de propriété au cours des âges, pourquoi ne serait-il pas possible d’en arriver à un système de propriété collective ? « Nous, socialistes, pour démembrer ou absorber graduellement la propriété capitaliste, pour diriger dans le sens de la propriété collective le mouvement social, il nous suffira bien souvent d’élargir certaines pratiques de la société bourgeoise. Ceux qui s’instituent les gardiens de la propriété individuelle ne se bornent pas à nier la société de demain ; ils méconnaissent la société présente. »
Jaurès examine tout ce qui limite la propriété individuelle dans le Code civil : l’usufruit, les droits d’usage et les servitudes. Par l’impôt, un cinquième du revenu de la nation devient propriété d’État. Par le droit successoral, le propriétaire ne peut pas disposer à son gré de ses biens : « Les individus sont tenus de réserver leurs biens aux héritiers que la loi désigne, dans l’ordre où elle les leur désigne. » Ainsi, « la pleine propriété individuelle n’existe pas en France. Aucun individu n’y a le droit entier de disposer de son bien. Sous la discipline de la loi successorale, tout propriétaire est moins un propriétaire qu’un dépositaire. »
C’est la Convention qui a supprimé le droit d’aînesse pour tenter d’égaliser les fortunes. « Elle espérait, par l’intermédiaire de l’égalité familiale, réaliser le plus haut degré possible d’égalité sociale. » Aujourd’hui, « ce n’est plus le droit d’aînesse d’un individu qu’il faut abolir dans l’intérieur de la famille, c’est le droit d’aînesse d’une classe qu’il faut abolir dans l’intérieur de la nation ».
Mais encore, par les lois bourgeoises d’expropriation, « la société se reconnait le droit de changer, aux mains de l’individu, la forme de sa propriété. Il avait un champ, une maison, un jardin, une fabrique : la loi lui enlève son champ, sa maison, son jardin, sa fabrique, et elle lui remet une valeur d’un tout autre ordre, une somme d’argent ou un titre de rente. En vain le propriétaire protestera-t-il qu’il tient à la forme particulière de sa propriété plus qu’à la valeur même de cette propriété. La loi, dans l’intérêt de la société, l’exproprie de ses habitudes ; elle fait violence à sa volonté. Et ici encore, dans le code bourgeois lui-même, et dans l’intérêt de la société bourgeoise, le droit social limite ou refoule le droit absolu de la propriété individuelle. La société bourgeoise elle-même a créé, sous sa légalité propre, des précédents formidables d’expropriation. » Elle a introduit dans le droit la notion de l’utilité publique.
Quant aux sociétés anonymes par actions, elles font que le lien personnel entre le propriétaire et l’objet de sa propriété devient « infiniment lâche ». « La propriété du paysan est un morceau de sa vie : elle a porté son berceau, elle est voisine du cimetière où dorment ses aïeux, où il dormira à son tour ; et, du figuier qui ombrage sa porte, il aperçoit le cyprès qui abritera son dernier sommeil. De l’actionnaire à sa propriété inconnue, tous ces liens sont brisés. Que de valeurs étrangères sont mêlées dans le portefeuille capitaliste aux valeurs nationales, sans qu’aucun goût de terroir permette de les discerner. »
Le capitaliste ne connait la valeur de sa propriété qu’en consultant dans son journal les cours de la Bourse. Il vend et achète des titres sans avoir mis les pieds dans sa propriété. « Par cette faculté illimitée d’échange, par cette mobilité infinie, le titre d’une entreprise particulière cesse d’être en effet attaché à cette entreprise particulière : il devient une sorte de délégation quantitativement déterminée, mais qualitativement indéterminée, sur l’ensemble de la richesse sociale. L’actionnaire, quelle que soit la désignation particulière de son titre, est au fond actionnaire d’une entreprise sociale unique et immense, dont les diverses sociétés anonymes ne sont que des sections communiquant les unes avec les autres, dont les diverses entreprises capitalistes ne sont que des formes muables, indéfiniment convertibles les unes dans les autres. Il se crée ainsi, par l’évolution extrême de la propriété individuelle, un domaine capitaliste social, un collectivisme capitaliste qui fonctionne au profit d’une classe, mais qui est l’ébauche bourgeoise du communisme où nous tendons. »
Et il pose la question aux radicaux qui se présentent comme les gardiens de la propriété individuelle : « Acceptez-vous la loi d’évolution qui crée, jusque dans la propriété capitaliste, une sorte de communisme oligarchique, et interdisez-vous au prolétariat d’intervenir pour le convertir en un communisme démocratique universel ? »

Jaurès et Marx
Les réflexions théoriques de Jaurès posent la question de sa position vis-à-vis de la pensée de Marx. Un point commun est fondamental : la définition de la lutte des classes pour arriver à un système social communiste. Jaurès a répété bien des fois son appartenance au socialisme collectiviste. Il connait l’œuvre de Marx disponible à son époque ; il la connait mieux, plus directement et plus complètement que les « marxistes » français. Il écrit : « La grandeur de Marx, l’incomparable service qu’il a rendu, c’est d’avoir grandi la classe ouvrière par la grandeur même de sa mission historique. C’est de l’avoir fortifiée en lui faisant porter d’avance tout le fardeau de l’avenir. Il y aurait ingratitude et péril extrême à l’oublier. » Il est encore très proche de Marx quand il écrit : « La domination d’une classe est un attentat à l’humanité. Le socialisme, qui abolira toute primauté de classe et toute classe, est donc une restitution de l’humanité. »
Mais il serait enfantin de répéter machinalement les formules dépassées, de s’appuyer en 1900 sur des analyses des années 1840. Engels s’est trompé en 1845 sur l’évolution de la classe laborieuse anglaise. Contrairement à ce qu’a écrit Marx, la paupérisation absolue du prolétariat ne s’est pas produite. Le système capitaliste se défend beaucoup plus efficacement que prévu. Il faut surtout se garder de réduire la pensée de Marx au déterminisme. « L’œuvre de ces grands maîtres est plus complexe et plus vaste que quelques commentateurs étroits ne le laisseraient à penser. Au surplus, si grand que soit Marx, la pensée socialiste ne s’immobilise pas en lui. Elle se développe et se meut comme la réalité elle-même. » La publication de lettres d’Engels dans Le Mouvement socialiste de novembre 1900 vient opportunément faire savoir que Marx ne reconnaissait pas sa pensée dans la doctrine que l’on appelait en France « le marxisme », et il disait : « Ce qu’il y a de certain, c’est que, moi, je ne suis pas marxiste. » Dans le même état d’esprit, Jaurès ajoute que « le marxisme lui-même contient les moyens de compléter et de renouveler le marxisme là où il le faut ».
Sur un point précis, il reprend une argumentation du socialiste belge Vandervelde sur l’expropriation des capitalistes avec indemnité : « Est-il de l’intérêt du socialisme de procéder à l’expropriation pure et simple ? Ne vaut-il pas mieux pour lui ne pas surexciter jusqu’à la fureur les colères des possédants ? Et n’aura-t-il pas tout profit à éviter le plus possible les complications de haine et de souffrance qui prolongeraient peut-être la période de combat et appesantiraient l’ordre nouveau ? N’est-il pas bon d’ailleurs qu’il se montre largement humain en ménageant le plus possible les habitudes et les préjugés de ceux dont il détruit le privilège ? Vandervelde cite à ce sujet une curieuse phrase d’Engels : « Nous n’avons jamais dit, Marx et moi, que les propriétaires actuels doivent être dépossédés sans indemnité, quelles que soient les circonstances ; Marx avait même coutume de dire que si nous pouvions indemniser toute la bande, c’est alors que la Révolution serait la moins coûteuse. » Marx voulait dire évidemment qu’en adoucissant les chocs, en réduisant au minimum les frottements et les résistances, le prolétariat permettrait à la production socialiste, communiste, de s’établir plus sûrement et plus aisément. Et ce surcroît de richesse sociale lui permettrait, et au-delà, de dédommager la classe capitaliste. Il est bien entendu qu’il s’agit, dans cette hypothèse, non pas d’une indemnité capitaliste, qui permettrait aux anciens privilégiés de recommencer leur exploitation, mais d’une indemnité socialiste calculée par exemple en bons de consommation et ne conférant aux expropriés aucun moyen d’exploitation. »
Enfin, Jaurès s’intéresse à la formule du Manifeste du parti communiste de 1848 : « Les prolétaires n’ont pas de patrie. » Le rédacteur de La Petite République en 1901 pense que la phrase n’est pas juste, mais il comprend qu’elle puisse avoir été une formule de combat, adaptée à une époque où, non électeurs, les prolétaires pouvaient se considérer comme hors de la patrie légale. Le « vieux babouviste » Buonarroti avait lui aussi déclaré : « La multitude, ruinée par la misère, l’ignorance, par l’envie et par le désespoir, ne voit dans la société qu’un ennemi, et perd jusqu’à la possibilité d’avoir une patrie. » Mais, depuis, les choses ont évolué. Les ouvriers français ont obtenu le droit de vote ; l’éducation tisse des liens organiques et profonds entre les individus d’une même nation et aussi de l’humanité. Il n’y a pas une seule patrie dont la disparition ou la diminution soit nécessaire à la victoire du prolétariat. L’humanité se construira par la libre fédération des patries autonomes. D’un côté, Jaurès a dépassé la formule de 1848 ; de l’autre, il est bien au-dessus de la vision étriquée des « charlatans du patriotisme », ces réactionnaires contre lesquels il faut continuer le combat.

2. L’action

Comme le disait Guesde, Jaurès lie toujours l’action à la pensée. Il faut lutter contre la réaction, soutenir le gouvernement de défense républicaine en l’aiguillonnant, agir en faveur des ouvriers, gagner les employés et les paysans. Sans oublier l’unification du parti, chantier plus complexe que celui de l’exposition universelle de 1900.

L’unité du parti
Jaurès a conscience qu’un fort courant unitaire émane de la base. Il approuve la formation de fédérations unifiant les tendances au niveau des départements, et il donne en exemple celle du Tarn qu’il a contribué à constituer. Au congrès général des organisations socialistes en décembre 1899, même si Jaurès n’a pas convaincu les guesdistes, quelques avancées sont réalisées. Sur le principe, 815 mandats contre 630 se prononcent pour refuser l’entrée d’un socialiste dans un gouvernement bourgeois. Mais une autre motion, par 1200 voix contre 230, prévoit qu’en cas de circonstances exceptionnelles le parti pourrait se reposer la question. On a aussi voté un budget, constitué un groupe commun à la Chambre et engagé deux militants salariés pour s’occuper de la gestion.
Reste à affronter le congrès international de septembre 1900 à Paris. Jaurès accepte la motion Kautsky selon laquelle l’entrée d’un socialiste dans un gouvernement bourgeois n’est pas une question de principe, mais de tactique. Il se réjouit de voir que la motion Guesde d’interdiction absolue de toute participation ministérielle est écartée à une large majorité : « La déception de Guesde a été très vive. Il avait pris l’habitude de parler en France au nom de la démocratie socialiste allemande et celle-ci ne l’a point suivi. Partout le socialisme veut agir ; partout il veut, dès maintenant, arracher à la société capitaliste le plus de réformes possible dans l’intérêt des travailleurs. Partout il veut glisser le plus possible des parcelles de pouvoir socialiste dans les interstices du pouvoir bourgeois, afin de préparer plus sûrement la décomposition du système actuel et l’avènement de l’ordre communiste. »
On insiste pour que les socialistes français oublient leurs querelles et réalisent enfin l’unité. Mais le groupe de Guesde, à la suite d’un incident, quitte ostensiblement le congrès : « Le prétexte est si enfantin, si misérable que le Parti ouvrier français n’a pu cacher à personne son vrai motif. Il se retirait parce qu’il était en minorité et qu’il ne reste jamais là où il ne fait pas seul et souverainement la loi. Pitoyable exode, qui n’a pas enlevé au congrès une parcelle de son autorité et de sa force. Les blanquistes n’ont pas suivi Guesde et Lafargue dans cette manœuvre puérile. »

Lutter contre la réaction
Pour les réactionnaires, l’exaltation de la patrie cache leurs véritables intentions. Jaurès les dénonce en conférence publique à Bordeaux le 1er février 1900 : « On savait bien qu’il était devenu impossible de courber les fronts ouvriers sous le dogme de l’Église, on savait bien qu’il était impossible de soumettre les travailleurs à la discipline absolue du capital, et alors on a cherché un dieu nouveau, on a cherché à ériger la patrie comme une idole pour que le peuple prosterné reprît l’habitude de l’adoration et qu’il adorât ensuite la Monarchie, l’Église et le Capital. » En 1789, le mot « patriote » signifiait « défenseur de la souveraineté nationale contre la monarchie et les privilégiés ». « Aujourd’hui, c’est au cri profané de « Vive la Nation ! » que le général Mercier va en pleine Vendée faire le jeu de la réaction. » Les auditeurs lancent : « À bas Mercier ! Vive Jaurès ! », mais il reste quelques contradicteurs dans la salle, et une pierre, lancée de l’extérieur, brise une vitre du dôme. « Ah ! citoyens, s’écrie Jaurès, voilà l’image exacte et le symbole de leur nationalisme ! Ils sont incapables de s’armer contre l’étranger. À toutes les heures de grande crise nationale, c’est de l’étranger qu’ils ont été les complices, et cette pierre lancée du dehors et jetée pour les blesser sur des citoyens libres, c’est l’image de leur nationalisme qui ne connait d’ennemis que les hommes libres. »
Il n’a pas fini de s’en prendre au sinistre Mercier, le bourreau de Dreyfus. Jaurès commente son élection au Sénat par les notables du département de Loire Inférieure : « Je sais bien que quand on voit le général Mercier, héros des faussaires et des nationalistes, aller recueillir en Bretagne les suffrages des chouans, quand il est envoyé au Sénat, au nom de la Patrie, par les descendants et les continuateurs des traitres qui appelaient l’Anglais à Quiberon, on se demande si l’immense mystification « patriotique » pourra durer longtemps. »
Les « grands patriotes » ont souhaité l’échec de l’exposition universelle de Paris, ce qui aurait donné au monde une impression d’impuissance de la République. Jaurès oppose avec vigueur et lyrisme les deux visions antagonistes. D’une part, les nationalistes « ne peuvent attendre leur victoire que d’une humanité rétrécie, racornie et inepte, agenouillée devant la patrie de Déroulède comme devant une idole bouffie, devant la patrie de Lemaître comme devant une idole ratatinée. Ils sont l’imbécillité, l’ignorance et la haine, et la grande période de vie internationale, de science vaste et d’audace humaine où nous entrons est la négation directe de leur sottise étroite, fielleuse et recroquevillée. »
En face, l’Exposition : « Quand on voit avec quelle rapidité ont surgi de terre tous ces dômes d’une ville enchantée, quand on sait que d’innombrables décors ont fleuri soudain comme des fleurs de rêve écloses du rapide travail nocturne des cerveaux visionnaires, quand on constate que l’humanité commande aujourd’hui à la pierre, au fer et à la couleur, et qu’elle affranchit presque de la loi du temps les agencements de la matière elle-même, on pressent qu’elle pourra aisément, quand elle le voudra, renouveler le monde matériel et la structure même des cités selon une loi supérieure de justice et de joie. Oui, quand elle ne se trainera plus dans l’ornière du profit capitaliste, quand elle pourra substituer de vastes et nobles demeures au sordide logis des prolétaires sans se demander si le capital trouvera une rémunération suffisante à cette œuvre de santé et de beauté, de sublimes architectures jailliront et s’ordonneront soudain pour abriter le prolétariat libéré et la vie humaine ennoblie. La révolution sociale pétrira d’une main souveraine et rapide la matière déjà assouplie par la science, et des cités neuves surgiront pour l’éblouissement des hommes. Que le peuple entre donc en foule dans l’Exposition, et qu’il y prenne, si je puis dire, l’esprit d’audace, la confiance superbe en l’humanité, dont la force révolutionnaire du socialisme élargira prodigieusement le destin. »
Les nationalistes, « qui sont les pires ennemis de notre patrie », n’approuvent pas le rapprochement franco-italien, gage de paix. Ils préfèrent se laisser mener par la Russie, responsable des troubles dans les Balkans et complice du coup d’État qui, à Pékin, a mis fin à une tentative de réformer le pays dans le sens du progrès. « Pour que la Russie puisse dépecer ou dominer la Chine, il lui faut une Chine barbare et faible. » Et encore : « Que de fois nous avons dit, dans la presse, à la tribune, sous les murmures et les huées, que notre aveugle soumission à la politique russe entrainerait la France en des complications orientales où nous jouerions le triste rôle de servants de l’ambition moscovite ! »
Le parti du prolétariat doit étudier sérieusement les questions de politique étrangère et de défense nationale : « Quelles sont les conditions et les garanties de la paix ? Comment peut être résolu le douloureux problème de l’Alsace-Lorraine ? Comment préparer le désarmement général sans livrer la France aux convoitises de l’étranger ? » Le parti socialiste doit répondre et, « en ces questions vitales il doit éviter toutes les outrances de langage, cette fausse énergie des mots violents qui compromet les idées justes. »
Et de citer la phrase malheureuse de Gustave Hervé. Celui-ci, sous le pseudonyme de Sans-Patrie, a publié dans Le Travailleur socialiste de l’Yonne en juillet 1901 un article reprochant à des militaires ayant fêté l’anniversaire de Wagram d’être allés jusqu’à l’orgie : c’est comme s’ils avaient planté le drapeau sur le fumier ! Jaurès minimise le propos en y voyant une protestation, mais c’est aussi une provocation assumée, exploitée par les ennemis du socialisme. Conclusion : « Nous devons avoir le souci passionné de ne pas détourner de nous, par de vaines déclamations ou par des formules équivoques, les hommes d’un esprit sincère, mais étroit et ombrageux. Il n’y a qu’une méthode, à la fois probe et prudente : c’est d’essayer d’aller au fond même des problèmes sans timidité et sans violence. »

Jaurès et le gouvernement
Trop souvent, le gouvernement de défense républicaine hésite et tergiverse. On peut lui reprocher de ne pas avoir empêché ses agents de mener la répression meurtrière de mouvement s ouvriers à la Martinique (avril 1900) et à Chalon-sur-Saône (juin 1901). Mais on n’a pas à choisir « entre ce ministère et l’idéal », c’est « entre ce ministère et la réaction capitaliste et cléricale ». Il n’a qu’une faible majorité à la Chambre qui, il y a peu, soutenait Méline. Jaurès nous dit qu’il ne faut pas oublier non plus que la Chambre est élue par le pays, et qu’il ne connait pas de moyen « d’élever la législation d’un pays au-dessus du niveau moral de ce pays même » (La Petite République, 6 février 1901).
Waldeck-Rousseau a obtenu des résultats : les conspirateurs sont frappés ; Déroulède est en exil en Espagne ; colonels et généraux parlent moins haut ; le nouveau ministre de la guerre, le général André, entend réparer les injustices qui touchent les officiers républicains et il est en train de « républicaniser » l’État-major.
Jaurès pense que la loi d’amnistie des protagonistes de l’affaire Dreyfus doit être acceptée : « Nous avons obtenu la délivrance du martyr et son acquittement par le grand jury humain. Et si un fait juridique nouveau lui permet de saisir un jour la Cour de cassation, de lui demander la suprême réhabilitation légale, il ne se heurtera plus à des passions furieuses et souveraines ; sa requête pourra être entendue. Il y a donc un commencement de justice pour Dreyfus. Il y a aussi un commencement de justice contre ses bourreaux. Henry s’est coupé la gorge. Esterhazy crève de froid et de misère dans les rues de Londres. L’orgueilleux et indolent Boisdeffre a été chassé de l’État-major. Pellieux, dupe à demi-complaisante du faux Henry, est mort en disgrâce, dévoré par le remords et la honte. Gonse n’est plus qu’une épave… » Si on avait voulu juger Mercier, il aurait pu triompher dans un acquittement, alors qu’il est condamné au « bagne éternel du mépris humain ».
Le gouvernement fait voter la loi de juillet 1901 sur les associations ; il annonce la diminution de la journée de travail et prépare une loi sur les retraites ouvrières. La première contribue à affaiblir les congrégations catholiques qui doivent demander une autorisation pour enseigner. La deuxième, proposée par Millerand, va progressivement abaisser à dix heures la durée de la journée des ouvriers. Elle est importante, d’abord parce qu’elle concerne non seulement les femmes et les enfants, mais les hommes adultes, et parce qu’il faut la considérer comme une étape vers la journée de huit heures, grande revendication de l’Internationale.
Sur la question des retraites, Jaurès écrit huit articles dans La Dépêche, entre août et décembre 1901. Il invite les ouvriers à ne pas se laisser abuser par les manœuvres de la réaction qui freine autant qu’elle le peut. Il explique pourquoi les ouvriers doivent accepter un prélèvement sur leur salaire : « Le versement fait par la classe ouvrière n’est qu’une avance qu’elle se fait à elle-même puisqu’elle retrouvera, sous forme de retraites, les sommes versées par elle et capitalisées. Au contraire, c’est un impôt, le plus juste et le plus nécessaire de tous, dont la loi grève le patronat, puisque la contribution fournie par le patronat ira, non au patronat, mais à la classe ouvrière. » Un complément sera apporté par l’État. La participation des ouvriers à la gestion des caisses de retraite serait de grande importance pour préparer la société communiste de l’avenir. Or les dirigeants de la CGT refusent tout versement ouvrier. C’est irréaliste, dit Jaurès. Si on exige que l’État prenne tout à sa charge, en augmentant les impôts, rien ne se fera. « Conclure au néant, conclure à l’impuissance de la classe ouvrière, conclure à la continuation indéfinie de la misère, priver les vieillards des retraites immédiates que leur assure la loi, priver tous les travailleurs de la sécurité, de la force que leur donnera la certitude d’une retraite à l’heure de l’épuisement, voilà ce que l’on conseille aux prolétaires. Écouteront-ils ces conseils funestes ? » Ce serait un « beau résultat », ironise Jaurès, vraiment exaspéré.

Ouvriers, employés, paysans
Depuis la loi de 1841 sur le travail des enfants, les décisions prises par le pouvoir législatif en faveur des ouvriers sont mal et tardivement appliquées. Qui pourra chiffrer l’arriéré de bien-être, de santé et de salaire que les patrons doivent à leurs ouvriers ? En cette fin de siècle, la demande de charbon par l’industrie est telle que le prix de ce combustible est en forte hausse. Cela doit entrainer un relèvement du salaire des mineurs, pense Jaurès, et il soutient la grève dans le bassin de la Loire. Choisi comme représentant des ouvriers dans l’arbitrage, il est accueilli à Saint-Étienne, le 1er janvier 1900, dans un « enthousiasme indescriptible », selon le journaliste de La Petite République qui couvre l’événement. « Tout le monde crie : « Vive Jaurès ! Vive la Sociale ! Vive la grève ! » Les fenêtres sont bondées de curieux. Hommes et femmes applaudissent et acclament le vaillant militant du Parti socialiste. Le coup d’œil est à ce moment saisissant. L’effet est énorme. La foule grossit à vue d’œil, et au moment où l’immense cortège se met en marche, il y a bien là 25 000 manifestants. Jaurès marche en tête, escorté d’élus du Parti socialiste de Saint-Étienne et de la région, des délégués des mineurs, des membres du comité fédéral, etc. Viennent ensuite les clairons et tambours et les bannières des syndicats de mineurs de la Loire. Le cortège se déroule sans le moindre incident. La police permet à la manifestation de se produire librement sans entrave d’aucune sorte. »
Dans La Dépêche, c’est Jaurès lui-même qui se félicite du caractère à la fois imposant et calme des manifestations qui entretiennent dans l’esprit des ouvriers la conscience de leur force. « Dans la sentence arbitrale qui a mis fin à la grève des dix-huit mille mineurs du bassin de la Loire, c’est au nom du comité fédéral des mineurs, formé des syndicats ouvriers du bassin, que j’ai signé : ainsi la signature des organisations ouvrières était apposée sur le contrat à côté de la signature des compagnies minières représentées par le secrétaire général des Houillères de France. Jamais reconnaissance plus formelle et en quelque sorte plus juridique du syndicat ouvrier par le patronat ne s’était produite. L’invincible force des choses, la croissance continue de la classe ouvrière et de l’idée socialiste obligeront partout le patronat à considérer les syndicats ouvriers comme l’organe collectif légal des salariés. »
De plus, « le président du Conseil qui n’est point un socialiste, qui a même combattu vigoureusement le socialisme avant que le péril de la République l’ait conduit à faire appel au prolétariat, a reconnu solennellement à la tribune que les syndicats ouvriers n’excitaient point les grèves, mais, au contraire, les régularisaient et les modéraient ». Et encore : « Voici que le ministre du commerce [Millerand], par une circulaire qui est un grand événement social, vient de donner l’ordre aux inspecteurs du travail de se tenir à la disposition des syndicats ouvriers. » C’est le moment de crier aux ouvriers : « À l’étude et à l’œuvre : organisez-vous, informez-vous ! »
Puisque l’arbitrage prouve son efficacité, pourquoi ne pas le rendre obligatoire ? « L’expérience a démontré que toujours, dans les grèves, ce sont les ouvriers qui demandent l’arbitrage et ce sont les patrons qui le repoussent. Et les ouvriers ont raison. Même si telle ou telle sentence arbitrale ne leur donne point satisfaction, l’arbitrage en général et comme institution leur est favorable. Car il substitue à la force arbitraire du capital ou régime du bon plaisir patronal le régime de la discussion. » On pourrait même en arriver à une organisation de la grève. La cause d’affrontement violent, lors d’une grève, c’est que l’unanimité des ouvriers n’est jamais réalisée. Soit une minorité impose l’arrêt du travail ; soit une minorité refuse la grève, encouragée par le patronat qui a même réussi à créer des syndicats jaunes pour accentuer les divisions. D’après la proposition de Jaurès, un vote au scrutin secret entrainerait soit la poursuite du travail, soit la grève, mais pour la totalité des ouvriers concernés. Et l’arbitrage obligatoire apporterait une solution au conflit.
En même temps se multiplient syndicats et coopératives. La coopération peut ajouter au bien-être des prolétaires, exercer leurs facultés d’organisation et d’administration, et fournir, dans la société capitaliste elle-même, des ébauches de production collective. Les Belges ont donné l’exemple, et avec eux il faut répéter : « Coopérateurs, devenez socialistes ; socialistes, devenez coopérateurs. » La Verrerie ouvrière d’Albi est en plein développement et même des coopératives non socialistes ont décidé de s’y approvisionner. Jaurès va encore plus loin : « Lorsque les coopératives de consommation seront puissantes et fédérées, quand elles comprendront une grande partie de la classe ouvrière, elles pourront acquérir de vastes domaines agricoles, domaines à blé, à bétail, à vin, à huile ; et ce sont ces domaines agricoles qui fourniront, en partie au moins, les produits aux coopératives. »
Complexe est la situation des employés de magasins. Jaurès tient pour eux une conférence au Trocadéro, le dimanche 1er juillet 1900. Que convient-il de dire à ces catégories séduites par les idées nationalistes ? D’abord, que leurs aspirations à un peu plus de repos sont légitimes, qu’eux aussi ont droit aux retraites des vieux travailleurs, qu’ils doivent imiter les ouvriers d’usines et s’organiser en syndicats. Les militants doivent résister à l’hostilité des patrons et au découragement car « l’humanité marche lentement, péniblement, en trébuchant, en rebroussant parfois ». Mais les capitalistes ont une diversion toute prête : jouer du nationalisme, décrire les socialistes comme les ennemis de la patrie. Jaurès doit, une fois de plus, déployer des trésors de pédagogie.
Sa popularité progresse. On lui confie la présidence d’une grande réunion syndicale du personnel du Bon Marché, du Louvre et de la Samaritaine : « Les nationalistes avaient espéré, en isolant les employés du mouvement ouvrier, leur inoculer des préjugés et des passions rétrogrades. Qui saura jamais jusqu’où peut porter la calomnie ? Quand le syndicat proposa aux employés de me donner la présidence de la réunion, il y en a deux ou trois qui objectèrent de bonne foi : « Mais il ne viendra pas ! Nous ne sommes pas, nous, comme Dreyfus ; nous ne sommes pas assez riches pour le payer. » À force de lire dans une presse infâme que les hommes qui ont tout risqué, leur mandat, leur popularité, leur situation, leur liberté même, pour soutenir le droit opprimé, étaient « des vendus », de braves gens finissaient par le croire. Qu’importe, après tout ? Et, même si la vérité ne devait jamais se faire jour, il vaudrait mieux rester accablé sous la calomnie que trahir sa conscience. »
Quant aux paysans, Jaurès continue à leur expliquer que les socialistes ne sont pas des partageux. Mais « le plus grand obstacle au progrès social, c’est la défiance des paysans à l’égard de toute grande réforme. Ils sont habitués à une vie pauvre et étroite, et ils considèrent comme une chimère, comme une impossibilité, toute amélioration un peu notable de leur condition. » Lorsque, en 1898, il essayait d’expliquer aux paysans du Carmausin les avantages d’un projet de retraites, « la plupart, répétant la leçon que leur faisaient les réactionnaires, haussaient les épaules et disaient : « C’est impossible. » Et en le disant, ils choisissaient comme représentant un réactionnaire décidé en effet à faire que la chose fût impossible. » Le peuple a bien besoin de lumières.

3. Des lumières pour le peuple travailleur

On peut les leur apporter par les Universités populaires, tandis que le socialisme ne peut se désintéresser ni de l’histoire, ni de l’art.

Les Universités populaires
Insistant sur la nécessité d’étudier, de se cultiver, Jaurès exprime son soutien au mouvement des Universités populaires, auquel les guesdistes manifestent leur opposition car elles risquent de détourner le prolétariat de son combat de classe. Les UP sont nées en 1896 avec les Soirées de Montreuil, et au début de 1898 avec la Coopération des idées. « Leur essor se situe dans le sillage du dreyfusisme » (Madeleine Rebérioux).
L’argumentation de Jaurès est développée dans l’article du 9 mars 1900 du quotidien toulousain : « Il y a en ce moment, dans le prolétariat, un grand élan vers la lumière. À Paris, notamment, se multiplient les Universités populaires. Le soir, quand ils ont terminé leur longue et rude journée de travail, les ouvriers viennent s’asseoir dans la modeste salle de l’Université populaire de leur quartier ; et là, au nombre de cent cinquante, deux cents, parfois trois cents, ils écoutent la leçon d’histoire ou de science ou d’économie sociale que leur apportent des maîtres dévoués. Le plus souvent il n’est point fait une conférence isolée sur un sujet : plusieurs leçons successives sont consacrées au même objet, de façon à éviter les généralités pompeuses et vaines et à habituer les esprits à l’examen sérieux et prolongé d’une question. Après la leçon, une sorte de discussion est ouverte, où réellement, sans embarras, les ouvriers demandent des explications complémentaires ou expriment des doutes ; et je sais que plus d’un maître a été émerveillé et réjoui de la sincérité et de la netteté des esprits. »
Les ouvriers revendiquent comme un droit leur part des richesses intellectuelles. Et le mouvement gagne les villes de province. « Si l’institution se consolide et s’étend, si la classe ouvrière, à force de courage, parvient, malgré l’accablement physique du travail démesuré, à conquérir un peu de savoir, à contracter l’habitude de la méthode, de l’analyse, de la discussion exacte, la nécessaire Révolution sociale sera avancée de plusieurs générations. » Je souligne cette phrase significative : la Révolution sociale est une œuvre de longue haleine ; et je laisse poursuivre l’argumentation. « D’abord, à mesure que le prolétariat grandit en valeur d’esprit, en force intellectuelle, l’état de dépendance économique où le système capitaliste le réduit devient un scandale plus criant. Quoi ! voilà des hommes qui participent à la lumière de la pensée, qui dans leur vie close et sombre veulent ménager une ouverture aux rayons de la science et de l’art, et ces hommes dans leur travail de chaque jour n’auront aucune part d’initiative et d’autorité, aucune occasion d’exercer la force de pensée accrue en eux ! Ils resteront, dans l’ordre de la production, des rouages que meut, arrête et brise à son gré la puissance du capital ! C’est une contradiction intolérable, et une société qui repose sur un tel paradoxe porte à faux : l’heure approche où il faudra assurer la souveraineté économique de tous les prolétaires. »
Le mouvement intellectuel et social des Universités populaires coexiste avec des initiatives comme celle du Comité de propagande des principes de la Révolution française, très actif à Paris où il donne des cours du soir sous les préaux d’écoles et même à la mairie du XIe arrondissement (témoignage de Maurice Dommanget). La Petite République en rend compte, et son codirecteur devient, lui aussi, un historien.

Histoire socialiste de la Révolution française
Une première information figure dans La Petite République du 23 mai 1899 : sous la direction de Jean Jaurès, l’éditeur Rouff publiera en fascicules illustrés une « histoire populaire et socialiste allant de 1789 à 1900 », œuvre collective rassemblant les grands intellectuels socialistes (dont Guesde). « Nous avons arrêté ensemble les grandes lignes de notre travail. Nous ne voulons pas réduire à de sèches formules la complexité croissante du mouvement humain, mais il est entendu que toujours nous chercherons le fonds et le tréfonds économique d’où procèdent les grands événements. Nous essaierons de suivre, de période en période, l’évolution de la propriété et du travail et nous chercherons le contre coup des phénomènes économiques dans les phénomènes politiques et dans le mouvement intellectuel. » L’article est aussi un appel à faire sortir de l’ombre des documents sur la vie économique et sociale de l’époque : « Dans les cahiers des États généraux pour les campagnes, nous ne possédons guère que les cahiers des baillages. Les cahiers des paroisses, rédigés directement par les paysans eux-mêmes, contenaient sans doute plus de la vraie pensée paysanne que n’en contiennent les cahiers de baillages, rédigés le plus souvent par les bourgeois. » Il faudrait aussi en savoir davantage sur la vente des biens nationaux et ses effets sociaux. « Quel triomphe pour notre parti s’il pouvait édifier une œuvre populaire, mais plus solidement appuyée que les histoires bourgeoises au roc de la vérité ! »
Le premier fascicule sort des presses le 11 février 1900 et, dès le 14, Jaurès explique aux lecteurs de La Dépêche le sens de l’opération : une œuvre collective ; « une prise de possession de l’histoire par le prolétariat » ; une histoire qui ne soit en rien faussée par esprit de parti. « L’objet de notre travail est précisément d’expliquer d’abord les raisons du triomphe de la bourgeoisie révolutionnaire sur la contre-révolution et de montrer ensuite comment le prolétariat s’est peu à peu développé, comment il a pris conscience de lui-même contre un système nouveau de propriété et introduit ainsi dans le monde le principe d’une Révolution nouvelle bien plus vaste et libératrice que la Révolution bourgeoise. » Les auteurs « accordent aux faits économiques une influence de premier ordre sur la marche générale des sociétés ». En se plaçant « sous la triple inspiration de Marx, de Michelet, de Plutarque », Jaurès entend compléter la base de sa méthode par le souffle épique et le sens de l’individu.
Cherchant les racines de la passion de Jaurès pour la Révolution, Jacques Godechot rappelle l’influence du recteur Perroud, lui-même historien de la période ; une conférence prononcée par le jeune professeur à la faculté des Lettres de Toulouse en décembre 1889 sur les idées politiques et sociales de Jean-Jacques Rousseau ; l’ambiance du premier centenaire. Lors de ses débuts d’homme politique, il avait cherché les éléments de socialisme présents dans la Révolution. Menant une recherche approfondie au tournant du siècle, il n’oublie pas la situation contemporaine, les luttes qu’il doit mener en faveur de ses conceptions dont il trouve la justification dans l’histoire : non, ce n’est pas d’une misère désespérée qu’est née la Révolution française ; oui, si la bourgeoisie a pris le pouvoir politique, c’est qu’elle avait déjà envahi la société d’Ancien Régime par sa puissance économique et sa domination culturelle.
Jaurès rédige les parties sur la Constituante et la Législative. Guesde, qui devait se charger de la Convention, abandonne, et les guesdistes restent hostiles à l’ouvrage. Alors, Jaurès doit prendre sur le temps de ce qu’il appelle avec humour ses « vacances » : « Il faut que je mène jusqu’au bout l’histoire de la Convention, et pour deux ou trois mois encore cela m’accable. Je me hâte d’arriver au terme afin de retrouver ensuite toute ma liberté d’action pour les luttes immédiates. Mais je ne veux pas bâcler un travail qui m’a coûté dix ans de recherches » (lettre au socialiste allemand Vollmar, 3 juillet 1902).
Le travail d’historien de Jaurès est considérable. Il travaille tard dans la nuit à la bibliothèque de la Chambre ; il emprunte des piles de livres ; il lit en campagne électorale dès qu’il trouve une minute, dans le train, partout ; il prend des notes aux Archives nationales comme aux Archives du Tarn. Le musée de l’histoire vivante de Montreuil conserve certains de ses cahiers d’écolier sur lesquels il a transcrit des pages de journaux. Il avertit : « J’ai tâché de lire tout l’essentiel. Je me suis toujours reporté aux textes originaux et aux sources. Je me suis souvent servi des Archives parlementaires. Je me suis, en outre, appliqué à bien connaitre les grands journaux de la Révolution. Je ne les ai point feuilletés ou consultés, comme il me semble que l’ont fait avant moi beaucoup d’historiens, je les ai lus avec suite et avec la plus scrupuleuse attention, je parle du journal de Marat, de celui d’Hébert, du journal de Brissot, du journal de Condorcet, du journal de Prud’homme, du journal de Carra… »
Les historiens contemporains et postérieurs reconnaissent le caractère pionnier de cette œuvre. Par rapport à ses prédécesseurs, il a une optique « qui devait avoir sur l’historiographie de la Révolution une influence capitale : dans quelle mesure la Révolution a-t-elle modifié la répartition de la propriété foncière ? dans quelle mesure a-t-elle augmenté la concentration ouvrière dans les villes ? a-t-elle provoqué des changements dans la condition ouvrière, accru ou diminué le nombre de mendiants ? Telles étaient les questions que se posait Jaurès. Pour y répondre, il fallait analyser la structure de la société française à la fin du XVIIIe siècle, c’est ce qui explique la longueur des chapitres consacrés aux causes de la Révolution » (Jacques Godechot).
Parmi les voies nouvelles qu’il explore, Madeleine Rebérioux note son intérêt pour la province et pas seulement pour Paris ; son regard porté sur toute l’Europe et sur les colonies ; le passage d’une histoire politique à une histoire économique et sociale. Jaurès est un des premiers à s’intéresser aux courbes du prix du blé, à la répartition sociale des biens nationaux vendus. Son ouvrage se démarque encore par le recours à une iconographie authentique. Avec Madeleine Rebérioux, écoutons-le nous dire sa joie à la Bibliothèque nationale, à Carnavalet, de « recueillir ces images encore vives, ces feuilles toujours remuantes et bruissantes où circulèrent les sèves colorées et chaudes de la Révolution, et de les jeter de nouveau au vent de la vie ».
Contemporain de Jaurès, spécialiste de l’histoire politique de la Révolution, Alphonse Aulard s’est d’abord demandé : « Cet homme si occupé à tant de choses, ce militant du socialisme, ce chef de parti, cet orateur qui voyageait constamment dans toute la France et à l’étranger pour propager ses idées, comment trouverait-il le temps de se documenter sur un sujet si complexe ? D’autant plus qu’il se plaçait au point de vue le plus difficile, le plus nouveau, le point de vue social et économique. » À la lecture des premiers fascicules, il doit reconnaitre une « sensation de surprise joyeuse et émerveillée » et il prodigue à son nouveau confrère les plus grands éloges : « impartialité merveilleuse », « compétences solides », « récit éloquent et spirituel ». Les autres grands historiens de la Révolution, Albert Mathiez, Georges Lefebvre, Jacques Godechot, Michel Vovelle, ont reconnu ce qu’ils devaient à Jaurès.
Réélu député en 1902, Jaurès obtient de la Chambre la création de la Commission pour la recherche et la publication des documents relatifs à la vie économique de la Révolution française qu’il préside et qui, entre 1903 et 1914, publie 64 volumes de documents.
Toutes ses tâches ne l’empêchent pas de répondre « joyeusement » à l’appel de jeunes littérateurs et artistes à prononcer une conférence sur « L’art et le socialisme », le 13 avril 1900, sous la présidence d’Anatole France.

L’art et le socialisme
Ces jeunes gens, commence l’orateur, « ne s’effraient point à l’idée que les œuvres d’art, cessant d’être la propriété individuelle de quelques amateurs privilégiés, deviendront la propriété collective, commune, de tous les hommes admis à les contempler et à les admirer ; ils ne s’en effraient point car c’est vers la propriété collective, vers la propriété commune que va naturellement l’œuvre de beauté. Un chef-d’œuvre est diminué à n’être possédé que par quelques-uns ! »
Dans la période finissante de la démocratie bourgeoise, peut-on examiner ce qu’elle nous a laissé en matière d’art ? Elle s’est manifestée « par un prodigieux élan, par une activité infiniment diverse et ample ». « Depuis un siècle et demi, l’art a eu le génie et la maîtrise de l’espace, il est allé partout, chez tous les peuples et dans tous les siècles et dans toutes les étrangetés des civilisations et de la nature, cherchant des sensations, des couleurs, des symboles ; si bien que tout l’art, depuis un siècle et demi, nous crie : aimez la vie, ayez la curiosité universelle de toutes les formes de la vie ! » En même temps, ce qui domine, c’est l’interprétation individuelle de la nature, les limites de pensée, même des plus grands comme Goethe et Hugo, un caractère superficiel qui fait que la société bourgeoise n’a pas su « faire pénétrer l’art et la vie de l’art jusqu’au plus profond de la vie sociale, de la conscience prolétarienne ».
Par leurs activités liées aux mécaniques les plus perfectionnées, aux découvertes géniales, les ouvriers montrent qu’ils auraient les capacités de jouir des œuvres artistiques, mais ils sont écrasés par le labeur de chaque jour. « Le socialisme appellera à la vie de l’art, à la vie de la beauté, tous les êtres humains, quels qu’ils soient ; c’est lui qui, pour la première fois, investira de la beauté sacrée de l’art le prolétariat aujourd’hui déshérité. Ô artistes, n’ayez pas peur de nous ; c’est nous qui, les premiers, appellerons devant vos chefs-d’œuvre non plus des portions d’humanité divisée, non plus une élite rassasiée et blasée, suivie d’une foule aveugle, mais une même humanité fraternelle et libre. C’est nous qui créerons pour la première fois l’art humain ; parce qu’il n’y a eu jusqu’ici que des lambeaux d’art humain, parce qu’il n’y a eu jusqu’ici que des lambeaux d’humanité. »
Savez-vous, demande-t-il, que c’est le socialisme saint-simonien qui a transformé le mouvement romantique ? Il était d’abord réactionnaire, il regardait vers le passé féodal, il avait des allures moyenâgeuses ; il s’est tourné vers l’avenir, comme Hugo avec La Légende des Siècles. À présent, des artistes annoncent le futur : c’est Puvis de Chavannes, dont Jaurès aime les paysages « si apaisants et si vastes » dans lesquels « la lumière enveloppe les groupes d’hommes qui méditent » ; c’est Anatole France et Émile Zola, dont l’œuvre s’est précipitée vers la justice.
Conclusion : au milieu de l’hypocrisie, des combinaisons factices, du mensonge, « c’est parce que nous avons la prétention d’être la vérité en mouvement, la vie elle-même dans son évolution nécessaire, que nous croyons que nous pourrons, plus que tous autres, aider l’essor de l’art créateur. Voilà pourquoi je fais appel à tous ceux qui rêvent de beauté, qui rêvent d’idéal, et je les supplie de joindre leur force à cette force de beauté qu’est dès maintenant le prolétariat organisé en marche vers la justice. Artistes, si vous le voulez, faisons alliance ! (La salle tout entière acclame l’orateur. Cris prolongés de : Vive Jaurès ! et longs applaudissements.) »
Cet homme extraordinaire ne pouvait rester longtemps éloigné du Parlement. Après sa victoire en 1902, même un grand bourgeois, le patron mazamétain déjà rencontré, Gaston Cormouls-Houlès, dreyfusard et président de la section locale de la Ligue des droits de l’homme, lui écrit : « Sans partager vos idées sur le socialisme, que je considère comme prématurées ou, tout au moins, comme nuisibles au progrès général et à l’intérêt de l’individu, je n’en veux retenir que ce qu’elles ont de noble et d’élevé vers un idéal meilleur pour les déshérités de ce monde. Je me réjouis surtout à la pensée que la tribune française va pouvoir retentir encore de vos nobles et mâles accents en faveur des faibles et des opprimés, contre toutes les injustices sociales, pour la défense du droit et de la vérité, méconnus dans une affaire récente, où je me suis trouvé heureux de faire cause commune avec vous et tous les nobles cœurs qui ont marché avec. » Gaston Cormouls-Houlès avait commandé en 1898 deux exemplaires du livre de Jaurès, Les Preuves.