Chapitre XVIII – Jaurès et Clemenceau – 1906/1909

La carrière politique de Georges Clemenceau était largement entamée lorsque le jeune Jean Jaurès fut élu député pour la première fois. Les deux hommes ont mené en commun le combat pour Dreyfus, mais ont eu des périodes de désaccord et de polémique, parfois à travers les articles qu’ils donnaient au même journal, La Dépêche. Ce chapitre est centré sur les relations entre Clemenceau, devenu ministre de l’Intérieur le 14 mars 1906, puis président du Conseil le 25 octobre, et Jaurès, réélu député de Carmaux. Précisons que le président du Sénat, Armand Fallières, est devenu en février président de la République contre Doumer que Jaurès et Clemenceau n’aiment pas.
Si, dans La Dépêche (27 juin), Jaurès affirme : « Je ne conçois pas du tout la législature qui vient de s’ouvrir comme un duel oratoire et parlementaire entre M. Clemenceau et moi », c’est bien que certains le pensent, estimant que le nouveau ministre serait capable de mater le socialisme. Ce que demande le député des mineurs, c’est que le gouvernement ne traite pas la classe ouvrière en ennemie et qu’il adopte un plan de réformes tel que le parti socialiste puisse le seconder sans hésitation : « M. Clemenceau peut jouer un grand rôle bienfaisant, et donner à notre pays la certitude d’une évolution légale vers un haut idéal. »
Le ministre hérite de la loi de séparation des Églises et de l’État et doit en affronter les séquelles. Il poursuit l’examen des grandes réformes sociales esquissées auparavant, mais avec une mollesse qui contraste avec la vigueur de sa répression du mouvement ouvrier. C’est là qu’il se heurte de front à Jaurès qui, par ailleurs, se lance résolument vers l’avenir en proposant le suffrage féminin, l’abolition de la peine de mort, la reconnaissance des droits des peuples colonisés.

1. Aboutissements

Waldeck-Rousseau a défendu la République contre les menées réactionnaires et cléricales. Combes, dont Jaurès continue à défendre la politique hardie, est parvenu à la séparation des Églises et de l’État. L’article 4 de la loi devrait la rendre acceptable mais le pape, une partie du clergé et les politiciens jouant du cléricalisme, n’ont pas déposé les armes.

Les inventaires
La loi prévoit qu’avant de mettre les églises à la disposition des associations cultuelles, un inventaire du bien sera dressé. Ce qui aurait dû être une mesure d’apaisement devient le prétexte à des troubles orchestrés par les réactionnaires. Des manifestations contre les inventaires sont organisées notamment par les barons Reille, les ennemis tarnais de Jaurès. La période est bien choisie : quelques semaines avant les législatives, on peut faire porter la responsabilité des troubles à la République laïque.
Même si la France reste un pays fortement catholique, les inventaires ne rencontrent d’hostilité violente qu’en quelques régions, l’Ouest chouan et vendéen, certains quartiers de Paris, la bordure Sud du Massif Central, de la Haute-Loire à l’arrondissement de Castres. L’interview dans les années 1970 d’une vieille dame catholique, qui était jeune ouvrière en 1906, vaut d’être résumée ici. Pour empêcher l’inventaire de la petite église de Saint-Pierre des Plos, dans la montagne au-dessus de Mazamet, les paysans se sont rassemblés : « Auriàtz vist quicòm come mond amont. Les uns avec des faux, les autres avec des fourches. Chacun portait sa sienne. » Mais les représentants de l’administration ne sont pas venus : « Se veniàn a venir, e ben, saï pas ço que se serià passat ! » La semaine suivante, l’inventaire se fait par surprise : « I a pas agut diguns a San Peire. Il n’y a eu personne. Ils ont fait ce qu’ils ont voulu. Ils ont pris ce qu’ils ont voulu. Voilà ! » Plus de soixante ans après l’événement, la propagande des Reille gardait sa fraîcheur : « Ils ont pris ce qu’ils ont voulu. »
Propagande en effet fort active. Le journal des barons accorde une place considérable aux inventaires jusqu’à la date des élections. Le 21 janvier, un article est intitulé « Une profanation ». En février on monte en épingle les incidents à Paris et on exalte le rôle de la mère des deux députés. Le journal donne le conseil d’aller se venger sur les francs-maçons et les socialistes. En mars, on décrit « la guerre civile » et on revient sur les incidents locaux avec un supplément photographique.
Jaurès comprend la situation : « Je doute fort que les politiciens cléricaux aient beaucoup à se louer de toute l’agitation qu’ils déchainent. Le prétexte en est trop mal choisi. L’opération de l’inventaire, contre laquelle ils affectent de s’indigner, ne blesse en rien les intérêts, les droits, les consciences des catholiques : elle a au contraire pour but d’assurer la transmission exacte de tous les biens d’Église aux associations cultuelles. Les croyants s’apercevront vite qu’ils ont été une fois de plus les jouets et les dupes des politiciens de la réaction. » C’était le 13 février dans La Dépêche, et le 29 mars : « Les cléricaux se sont mis dans un mauvais cas. Ils espéraient, à propos des inventaires, fanatiser les ignorants, troubler l’opinion et préparer ainsi des élections réactionnaires. Comment les paysans ne s’apercevraient-ils point que les meneurs du château et de la sacristie se sont moqués d’eux ? On leur a dit que l’inventaire était le prélude de la spoliation, le commencement des mesures de violence qui doivent empêcher l’exercice du culte. Ils verront bien que c’est un mensonge, que nul ne veut dépouiller les catholiques et attenter au droit des consciences. Il n’y a là pour la réaction qu’une manœuvre électorale. »
En fait, si les deux barons Reille sont eux-mêmes réélus, les législatives de 1906 consolident la majorité de gauche. Jaurès bat à nouveau le marquis de Solages.

Jaurès réélu
Dans son discours de candidature prononcé à Carmaux, Jaurès explique pourquoi les réactionnaires le haïssent : « Jamais le parti clérical n’avait aussi cyniquement montré sa puissance de mensonge qu’en amenant des hommes raisonnables à protester contre des inventaires qui ont été institués dans l’intérêt des fidèles pour leur donner l’assurance qu’ils pourront librement pratiquer leur culte, en vertu même de cette loi de séparation dont je ne cesserai pas de dire qu’elle est honnête, libérale et loyale. Et j’ai d’autant plus le droit d’apporter cette affirmation que j’ai été attaqué par des républicains, par des amis, précisément parce que j’ai insisté pour introduire dans la loi les garanties indispensables et nécessaires. Et si je rappelle ce souvenir, ce n’est point que je veuille essayer de désarmer les haines que tous les partis de réaction m’ont vouées ; je sais qu’ils me haïssent parce que je suis un homme de raison et de liberté et que de tout mon effort, de toutes mes forces, je travaille à la prospérité et à la grandeur de notre pays et à la libération intellectuelle et économique du peuple ouvrier et paysan. Les paysans à qui l’on a dit que les inventaires n’étaient faits que pour enlever les objets du culte et les vendre sur les places publiques connaitront bientôt ce mensonge. »
Dans l’immédiat, la propagande cléricale est à deux doigts de réussir. Tous les cantons ruraux de la circonscription donnent la majorité au marquis ; Carmaux permet cependant à Jaurès de conserver une mince avance (6428 voix contre 6147). Il peut saluer la victoire de « la démocratie républicaine » sur l’ensemble du territoire. Radicaux et socialistes sortent fortifiés des élections de mai 1906.
Quant à la loi de séparation, le pape s’obstine dans son opposition, stigmatisé par Jaurès. Les républicains seront plus intelligents : « L’État et les communes, tout en faisant valoir leur droit de propriété, auront la sagesse de tolérer la continuation du culte. J’approuve, en ce sens, la parole de M. Clemenceau : Aucune église ne sera fermée tant que je serai là. » Jaurès se souvient alors des qualificatifs par lesquels Clemenceau le désignait peu avant : « Je prends volontiers l’engagement de ne pas traiter M. Clemenceau de ministre papalin. Si le gouvernement a une politique claire, sage et ferme, ce n’est pas nous qui lui susciterons des difficultés. D’autres questions nous pressent et d’autres responsabilités. » Ces questions (lois sociales) seront examinées plus loin. Deux autres « aboutissements » doivent être évoqués.

Retour à l’Affaire
Lancée par Jaurès à l’époque du Bloc des gauches, la troisième affaire Dreyfus aboutit à la reconnaissance absolue de l’innocence du capitaine, après l’enquête approfondie de la Cour de cassation dont l’arrêt date du 12 juillet 1906. Jaurès écrit (La Dépêche, 18 juillet) : « C’est vraiment une grande chose de voir la vérité l’emporter enfin sur la coalition terrible de toutes les forces de mensonge, de caste et d’autorité. Grande et triste, car il a fallu douze années pour que le crime fût reconnu et réparé ; et combien sont tombés dans la lutte avant la victoire du droit ! Ne les plaignons pas trop, car cette victoire que leurs yeux n’ont point vue, ils en portaient la certitude dans la grandeur de leur âme. » Picquart, général, devient ministre de la Guerre. Parmi ceux qui sont « tombés dans la lutte », Zola est honoré du transfert de ses cendres au Panthéon, le 4 juin 1908, après un débat à la Chambre qui oppose l’académicien Maurice Barrès à Jaurès, le 19 mars.
Barrès commence dans l’ironie : « Messieurs, on nous demande 35 000 francs pour porter Zola au Panthéon. Je crois que nous n’aurons jamais une meilleure occasion de faire des économies. (Exclamations à l’extrême gauche et à gauche, applaudissements et rires à droite.) En portant Zola au Panthéon, vous accomplirez un acte qui a des conséquences politiques et sociales que nous devons examiner ensemble. L’homme que vous allez canoniser (Exclamations à l’extrême gauche, applaudissements et rires sur divers bancs au centre et à droite) a consacré sa carrière à peindre dans de vastes fresques les diverses classes de notre nation. Ces vastes panoramas exécutés en trompe-l’œil ont la prétention de nous donner la vérité ; ils sont au contraire, par abus du pittoresque, mensongers et calomnieux. (Très bien ! à droite et au centre.) » Puis, se tournant vers la gauche : « Vous semblez, en glorifiant Zola, dire publiquement et très haut : Gloire à Zola ! Nous reconnaissons nos électeurs dans la série de ses canailles. » L’œuvre de Zola n’a aucun rapport avec la science : « Il n’a fait qu’alourdir de pédantisme ses obscénités. » S’il s’est lancé dans l’affaire Dreyfus, c’est seulement par souci de publicité. Conclusion : il ne mérite pas d’être placé au Panthéon au côté de Victor Hugo.
« La parole est à M. Jaurès », annonce le président. « Messieurs, c’est le destin d’Émile Zola, enviable après tout, que l’honneur qui lui est dû lui soit disputé jusque dans la mort ; ainsi se prolonge et se complète la belle unité de sa vie de combat. » C’est son rôle dans l’affaire Dreyfus « qui a fait pour nous, pour le peuple de France (Exclamations à droite, applaudissements à gauche et à l’extrême gauche) la grandeur émouvante de son intervention. Et ne dites pas que par là il a desservi au dehors la patrie. Le pire qui eût pu advenir à la France eût été de tolérer sans protestation la continuation d’une iniquité, de laisser ainsi se décomposer le cadavre de la justice. (Vifs applaudissements à gauche et à l’extrême gauche.) La récompense de Zola, la vraie, la grande, c’est que cet effort de vérité, cet effort qu’il a fait dans la bataille sociale pour la vérité et pour le droit a éclairé pour beaucoup d’hommes le sens profond de son œuvre d’artiste. Ce que l’humanité a retenu, c’est l’effort éclatant de vérité et de science. Eh bien ! dans l’œuvre de Zola, il n’y a pas seulement d’admirables et puissantes peintures de la vie, il y a une sorte d’optimisme robuste, une foi invincible dans la force du travail, de la science, de la vie elle-même. La gloire de Zola, son honneur, c’est de ne pas avoir conçu l’art à la façon de M. Barrès, comme une sorte d’étang mélancolique et trouble, mais comme un grand fleuve qui emporte avec lui tous les mélanges de la vie, toutes les audaces de la réalité. C’est ce que le peuple, avec son instinct, a reconnu dans l’œuvre de Zola, dans le chercheur de vérité, dans le compagnon de bataille. (Vifs applaudissements à gauche et à l’extrême gauche.) »
Un député radical très modéré s’exclame alors : « Et dire que c’est l’autre qui est académicien ! », une expression qui fait rire les députés, au moins une partie d’entre eux.
Point encore de désaccord entre Jaurès et le ministre Clemenceau.

2. Clemenceau briseur de grèves

Caricature de Clemenceau

Les deux surnoms bien connus de Clemenceau sont « le Tigre et « le premier flic de France ». Sa politique de répression brutale du mouvement ouvrier entre 1906 et 1909 lui en vaut d’autres : « le sinistre de l’Intérieur », « la Bête Rouge » et encore « Villeneuve-Saint-Georges-Clemenceau ». C’est sur les événements de Draveil et Villeneuve-Saint-Georges que Jacques Julliard a écrit le livre de la collection Archives, Clemenceau briseur de grèves.

1906, l’année de Courrières
La catastrophe minière de Courrières, le 10 mars, qui fait plus de mille morts dont 122 enfants dans le bassin de Lens, précède de quelques jours l’entrée de Clemenceau au ministère. C’est donc celui-ci qui doit gérer la grande colère ouvrière qu’elle suscite.
Dès le lendemain, L’Humanité donne un premier article de Jaurès, écrit dans l’urgence. On ignore encore le nombre de victimes ; on ne sait rien des responsabilités : « Il faudra les rechercher sans parti pris, mais sans faiblesse. Est-il vrai que le rapport parlementaire sur les mines signalait l’insuffisante aération de la mine de Courrières ? Je n’ai pas eu le temps de m’en assurer. Il se peut après tout qu’il y ait encore, dans le maniement des forces naturelles, une part de fatalité que la raison de l’homme n’a pu réduire. Il se peut que, même exploitées collectivement, sans âpre souci immédiat du dividende, les mines puissent être encore parfois surprises et ravagées par l’explosion sauvage des forces aveugles. »
Le 13 mars, L’Humanité lance une souscription en faveur des familles des victimes. Le 17, elle titre : « À Courrières. Sur le champ du meurtre ». Les secours organisés sont presque impuissants, mais il faut noter l’arrivée d’une équipe de sauveteurs venus de Gelsenkirchen. Le bruit court que la direction des mines a choisi de préserver l’infrastructure au détriment du sauvetage des hommes. La colère de la population se traduit par la grève des mineurs du bassin et par des violences contre les non-grévistes. Le 31 mars, Jaurès salue « le fantastique retour » de treize rescapés, et revient sur la question fondamentale : « Toute la vie, toute la personnalité des ouvriers est engagée dans la mine. Elle est pour eux le chantier, le tombeau, le lieu d’épreuve où, pendant des jours et des jours, ils luttent héroïquement contre la mort. Ils y laisseront par centaines des camarades, des amis, des fils, des frères. Le drame de leur vie bouleversée se confond avec la tragique histoire de la mine. Il y a en chaque galerie profonde un peu de leur force, un peu de leur douleur, et leur cœur s’y est usé en des battements lents et tristes ou en de brusques sursauts d’angoisse. N’importe, ils n’en possèdent rien, ils n’ont aucun droit sur elle ; ils peuvent en être chassés demain ; il parait que la mine n’est pas le prolongement de leur personnalité. Au contraire, en ces galeries tragiques toutes pleines de la vie et de la mort des mineurs, la mine prolonge la personnalité des grands actionnaires dont la vie s’épanouit au loin sous le clair soleil. C’est du moins ce que nous enseignent les théoriciens de la propriété individuelle. »
L’expression de la colère des mineurs conduit Clemenceau à envoyer la troupe. La bourgeoisie prend peur d’autant que, en avril, une longue banderole, déployée sur la façade de la Bourse du travail de Paris, annonce : « À partir du 1er mai 1906 nous ne travaillerons que 8 heures par jour. »
Le débat du 12 au 19 juin à la Chambre est resté célèbre pour quelques réparties qui ont contribué à la joie des parlementaires. Ainsi, au vieux conservateur Aynard, contradicteur habituel, qui lui rappelle qu’il a siégé autrefois au centre, Jaurès répond : « Vous êtes assez jeune pour faire encore le chemin que j’ai fait ! » Et cette passe d’armes :

Clemenceau : Vous n’êtes pas le socialisme à vous tout seul.
Jaurès : Ne jouez pas sur les mots. Il y a ici un Parti socialiste.
Clemenceau : Il y a des socialistes en dehors de ce parti. Vous n’êtes pas le bon Dieu. (Rires.)
Jaurès : Vous, monsieur le ministre, vous n’êtes même pas le diable. (Rires.)
Clemenceau : Vous n’en savez rien ! (Rires.)

C’est aussi, pour Jaurès, l’occasion de dénoncer les violences patronales, moins visibles que les violences ouvrières, mais aussi brutales : « Le propre de l’action ouvrière, dans ce conflit, lorsqu’elle s’exagère, lorsqu’elle s’exaspère, c’est de procéder, en effet, par la brutalité visible et saisissable des actes. Ah ! le patronat n’a pas besoin, lui, pour exercer une action violente, de gestes désordonnés et de paroles tumultueuses ! Quelques hommes se rassemblent, à huis clos, dans la sécurité, dans l’intimité d’un conseil d’administration, et à quelques-uns, sans violence, sans éclat de voix, comme des diplomates causant autour du tapis vert, ils décident que le salaire raisonnable sera refusé aux ouvriers ; ils décident que les ouvriers qui continueront la lutte seront exclus, seront chassés, seront désignés par des marques imperceptibles, mais connues des autres patrons, à l’universelle vindicte patronale. Cela ne fait pas de bruit. »
En même temps, l’article de L’Humanité du 13 juin expose les idées socialistes sur la réduction du temps de travail : « Dégager pour la pensée, pour la vie de famille, pour la vie civique, une partie du temps qui était dévoré jusque là par un labeur démesuré, c’est l’acte civilisateur en même temps que l’acte émancipateur. » Et, dans La Dépêche du 27 juin, il s’adresse au pouvoir, lui demandant « de ne pas traiter la classe ouvrière en ennemie. »
Le 10 août, Jaurès ouvre les colonnes de L’Humanité aux syndicats. Qu’importe s’ils viennent en affirmant des divergences ! La classe ouvrière est majeure et capable d’accepter le débat ; les malentendus ne proviennent que d’une information insuffisante. La première tribune, le 12 août, est celle des « syndicalistes révolutionnaires » Griffuelhes et Pouget qui remercient Jaurès de leur laisser toute liberté d’expression. Le thème central de leur texte ne va pas à l’encontre de la démarche jaurésienne d’évolution révolutionnaire : « Dans l’action quotidienne, même quand elle se montre sous des aspects réformistes, nous concevons l’œuvre syndicale comme profondément révolutionnaire, car toute amélioration réelle comporte une diminution des privilèges capitalistes et aboutit à une augmentation de la force de résistance de la classe ouvrière. » Plus tard (4 juillet 1907), le rédacteur de la chronique syndicale est Victor Renard, décrivant les « syndicats à bases multiples » tels qu’ils existent dans le Nord avec leurs coopératives, sociétés sportives et musicales, et des liens étroits avec le parti socialiste.
Griffuelhes et Renard opposent leurs conceptions lors du congrès d’Amiens de la CGT en octobre 1906, et c’est la motion du premier qui s’impose, insistant sur l’indépendance du syndicalisme par rapport aux partis politiques, et donc surtout par rapport au parti socialiste. Ce texte reste dans l’histoire sous le nom de « Charte d’Amiens ». Jaurès, qui voit toujours plus loin, estime que l’autonomie est « la condition même du développement syndical ». Il ajoute : « Un jour viendra, quand la longue pratique de l’unité socialiste aura effacé jusqu’au souvenir des querelles d’autrefois, et quand le parti socialiste et la Confédération du travail auront grandi parallèlement, où les deux organismes pourront sans péril concerter plus précisément leur action. Dès maintenant, le congrès d’Amiens marque pour ceux qui veulent aller au fond des choses, une détente entre le syndicalisme et le socialisme. » En effet, seul parti, le PS veut changer la société.

1907, l’année de Narbonne
Il n’est pas possible de mentionner toutes les grèves que Jaurès a soutenues. On peut citer celle des ouvriers des fabriques de chaussures de Fougères dont les enfants sont envoyés en « exode » à Rennes. L’Humanité lance une souscription pour les grévistes. Des cartes postales conservent le souvenir de la présence de Jaurès lors du retour des enfants en janvier 1907. Il félicite les ouvriers : « Les camarades vous ont dit la dette contractée vis-à-vis des organisations ouvrières qui vous ont soutenus pendant la bataille ; mais ces dernières vous doivent de la reconnaissance pour l’énergie que vous avez montrée. Pendant trois mois, vous avez mené la lutte contre la classe dirigeante. Vous avez montré que vous étiez capables de vous diriger vous-mêmes. Votre arme a été la puissance de l’organisation, vous avez réussi, vous devez tremper cette arme afin qu’elle soit plus forte que jamais. »
En mars, la grève des électriciens montre que « la force du travail est accrue, puisqu’il lui suffit de se refuser pour frapper de paralysie toute une partie de la vie sociale. » C’est bien la preuve « que la société d’aujourd’hui, qui met le capital d’un côté et le travail de l’autre, porte en son sein un principe mortel, une guerre civile et sociale permanente ». Faire appel aux militaires pour remplacer les grévistes, c’est supprimer le droit de grève. « M. Clemenceau m’a répondu qu’à ce droit des ouvriers à la grève s’opposait le droit à la vie de la société. Soit, elle a le droit de vivre ; mais si elle ne peut vivre qu’en supprimant un droit essentiel qui est pour la classe ouvrière une condition même de la vie, il y a conflit entre le droit à la vie de la société et le droit à la vie de l’ensemble des travailleurs. Le seul moyen d’éviter les conflits grandissants du travail et du capital, c’est de créer un régime où l’ensemble des travailleurs possèdera l’ensemble des moyens de production. »
Les fonctionnaires aussi, les postiers, les instituteurs, ont le droit de se syndiquer et de faire partie de la CGT. Le gouvernement et certains collaborateurs de La Dépêche s’imaginent qu’on peut lutter contre la Confédération « sans combattre en même temps la classe ouvrière ». La CGT commet des erreurs ? « Il n’y a pas une seule classe dans l’histoire qui soit arrivée au pouvoir politique et social sans des tâtonnements, sans des excès. C’est en se développant que l’organisme ouvrier arrivera à l’équilibre. C’est la faiblesse qui suggère la violence, la déclamation, le paradoxe. Plus les syndicats ouvriers seront puissants et groupés dans une Confédération unique, moins ils seront tentés de recourir ou aux puériles menaces de sabotage ou aux agitations désordonnées. »
Le gouvernement révoque des fonctionnaires sans motif sérieux. Il y a longtemps qu’on n’avait pas vu une telle politique répressive. Et l’ex-socialiste Briand, ancien propagandiste de la grève générale, fait partie de ce gouvernement ! « Je sais bien que ceux des radicaux qui ne sont que des conservateurs déguisés, et qui n’ont d’autre programme que la peur et la haine du socialisme, se félicitent d’avoir fait une précieuse recrue. Un homme s’est trouvé qui, après avoir pendant toute sa vie prêché aux ouvriers les théories les plus révolutionnaires, se retourne pour assurer sa fortune politique (quelle triste fortune !) contre ses idées, contre son parti, contre ses amis. Un homme s’est trouvé qui, après avoir partout propagé l’idée de la grève générale révolutionnaire, où les fusils des soldats partiraient, mais contre les officiers, brise et poursuit, au nom de l’ordre, de la discipline, du principe d’autorité, les ouvriers, les fonctionnaires qui ont l’audace de réclamer la libre action syndicale ou de reproduire les bribes les plus innocentes de ses propos d’hier. » Cet article du 24 mai dans La Dépêche reprend le thème de son discours à la Chambre des 10 et 11 mai avec sa conclusion cinglante pour Briand : « Je n’ai qu’un mot à dire pour résumer toute cette politique : ou pas ça ! ou pas vous ! »
Les six articles dans La Dépêche, du 26 mai au 18 juillet 1907, sont consacrés à la crise du Midi. La surproduction a fait tomber les cours du vin à des niveaux qui ne permettent plus aux vignerons de vivre. Les journaux, même les plus modérés, constatent la détresse de la région. « Il faut que les grandioses manifestations du Midi aboutissent à des résultats précis et sérieux », écrit Jaurès.
Les manifestations, en effet grandioses, marquent les participants. Ainsi celle de Carcassonne, le 26 mai, qui aurait rassemblé 220 000 personnes, est décrite en 1973 par M. Guizard, de Cavanac : « J’y suis allé à la manifestation de Carcassonne, et vous pouvez considérer que, à ce moment-là, toute personne qui pouvait marcher allait à la manifestation. Il y avait tout le village sauf les infirmes et les enfants à la mamelle. » Par M. Lèguevaques : « À Carcassonne, que vous dirais-je ? Vous avez les quatre boulevards ? Eh bien, c’était une mer de têtes. » Le comité d’Argeliers, organisateur, a lancé l’ordre de grève de l’impôt et de démission des municipalités. Clemenceau choisit de maintenir l’ordre par des arrestations et un déploiement militaire qui aboutit aux fusillades de Narbonne qui font six morts dans la population (19-20 juin). En même temps, se produit la révolte du 17e régiment d’infanterie, entre Agde et Béziers. Cet événement inouï devient populaire grâce à la chanson de Montéhus, malgré les libertés qu’elle prend avec la réalité des faits (personne n’a demandé aux soldats du 17e de tirer sur les manifestants ; ce sont des soldats d’autres unités, non méridionales, qui l’ont fait).
Jaurès critique la méthode Clemenceau (La Dépêche, 3 juillet) : « Il semble, à ne regarder que l’horizon prochain, que M. Clemenceau a créé une situation sans issue. Il est inutile de préciser à nouveau les contradictions, les imprévoyances, les violences par lesquelles le président du Conseil a suscité la guerre civile. Ce qui est grave, c’est que les destinées de la France, sa vie intérieure et extérieure soient livrées à un homme qui a aussi peu d’esprit de suite, et qui se gouverne si mal lui-même. La vie de ce ministère, en perpétuant dans la conscience du Midi les souvenirs sanglants et les justes douleurs, empêche le peuple méridional d’examiner avec calme les problèmes qu’il a à résoudre. » Le lendemain, dans L’Humanité, il s’en prend à l’occupation militaire du Midi, tandis que Maurice Allard condamne l’envoi en Tunisie des mutins du 17e.
Au moment des manifestations, Jaurès avait proposé à la Chambre de nationaliser « la grande culture de la vigne, le grand et moyen commerce du vin, la production du sucre et de l’alcool » en n’ignorant pas qu’une « immense majorité conservatrice » s’y opposerait. Son article du 23 octobre dans La Dépêche revient sur la crise qui invite tous les citoyens à « un grand effort de pensée et d’action ». L’économie du Midi ne doit pas dépendre d’une seule culture : « L’heure est venue pour lui d’élargir, de varier le plus possible sa production agricole et d’accroître aussi son activité industrielle. Dans l’intérêt de sa production agricole, son régime des eaux doit être scientifiquement organisé. Le Midi est exposé à deux fléaux contraires : aux inondations et aux sécheresses. Pour prévenir les inondations, tout un système de travaux doit être étudié sans délai, notamment le reboisement des pentes dénudées. » Il faut penser aussi à l’irrigation et à utiliser l’énergie hydro-électrique des Pyrénées. Il faut que la compagnie des chemins de fer du Midi renonce à ses tarifs de transport excessifs. D’ailleurs, il vaudrait mieux la nationaliser. Il faut que l’action des citoyens concoure avec celle des pouvoirs publics. « Le prolétariat, en s’y intéressant, montrera qu’il est mûr pour son grand rôle social, qu’il prépare une société où non seulement la répartition des produits sera plus juste, mais où la production même, plus scientifique, plus rationnelle, sera plus abondante et plus large et permettra de hausser le vrai bien-être de tous. »

1908, l’année de Draveil et Villeneuve-Saint-Georges
Au printemps de 1908, les ouvriers des sablières de la Seine, à Draveil, se mettent en grève pour un meilleur salaire. Grève dure marquée par des affrontements et par la mort de six grévistes tués par les gendarmes. Le 30 juillet, à Villeneuve-Saint-Georges, des éléments douteux provoquent une nouvelle fusillade qui fait encore quatre morts et de nombreux blessés. « Gouvernement d’assassins », réplique la CGT sur une affiche placardée de nuit dans tout Paris. Ses dirigeants, parmi lesquels Griffuelhes, sont arrêtés et le gouvernement envisage même sa dissolution.
En août, dans La Dépêche et L’Humanité, Jaurès explique qu’il est impossible de dissoudre la CGT qui se reconstituerait immédiatement. Il rend hommage à « l’âme ardente du syndicalisme », et il comprend ses inévitables erreurs de tactique. Si, à Villeneuve-Saint-Georges, le prolétariat n’a pas su « maîtriser le geste de révolte de quelques groupes surexcités » par les brutalités militaires, c’est faute d’une organisation suffisante. Bientôt « un syndicalisme étendu, puissant, librement et fortement discipliné » saura éviter ces flambées de violence. Cette tendance serait favorisée si les grèves étaient décidées au suffrage universel des ouvriers, la minorité devant accepter la loi de la majorité : « Ceux qui, la grève déclarée par leurs camarades, se refusent à y prendre part ou reprennent individuellement le travail avant la décision de la majorité commettent contre les ouvriers en grève un acte de véritable violence. Ils se réservent de recueillir le bénéfice de la lutte sans en supporter les charges. L’exaspération des ouvriers contre ceux qui commettent à leur égard cet acte de félonie est inévitable. »
Dans le cas précis des ouvriers des sablières et dans toutes les grèves dures, le gouvernement porte une lourde responsabilité. Sa faute capitale, « ce n’est pas d’avoir commis tel ou tel acte particulier de répression, sur le détail duquel on peut chicaner à l’infini. C’est d’avoir, par une série de paroles provocatrices, où se révèle une incompréhension complète du mouvement ouvrier moderne, contribué doublement à la violence. Il y a contribué en raidissant les ouvriers dans une attitude de colère. Il y a contribué en développant chez les agents de la force publique, avec la haine et le mépris des ouvriers, le penchant à la répression sauvage. En mon âme et conscience, abjurant tout parti pris d’opposition et de polémique, je suis convaincu que les tragiques événements de Draveil d’abord, de Villeneuve-Saint-Georges ensuite, sont pour une large part imputables à cet état d’esprit et au gouvernement qui l’a fortifié. » (Ce n’est qu’en 1911, qu’on apprendra le rôle d’un agent provocateur appointé par la police.)
Plus largement, c’est la société d’aujourd’hui qui est responsable de ces violences : « C’est elle qui, sous le nom désormais menteur d’ordre public, prolonge le plus intolérable désordre. C’est elle qui constitue la plus odieuse violence, la violence permanente, essentielle, fondamentale, des forts contre les faibles, de ceux qui sont investis de la puissance du capital contre l’immense multitude expropriée et désarmée. » Jaurès livre un sentiment personnel profond : « Lorsque, dans une grève, un ouvrier est entraîné à frapper un ouvrier, traître à la cause commune, il me semble que je suis meurtri deux fois, en la personne de celui qui frappe, en la personne de celui qui est frappé : et je cherche passionnément par quel progrès de l’organisation ouvrière, par quelle formule juridique nouvelle plus conforme à la réalité sociale d’aujourd’hui pourront être épargnées au prolétariat combattant ces tentations de violences, à la civilisation humaine cette douleur et ce scandale. »

1909, l’année des postiers
Altercations entre grévistes et non grévistes, occupation militaire du bassin industriel, manifestations dans les rues, soupes communistes et exode des enfants, souscription dans L’Humanité, présence de Griffuelhes et de la CGT qui cherche à faire adhérer les syndicats locaux, cartes postales vendues au bénéfice des grévistes, tous ces éléments sont présents dans la grève des ouvriers du délainage de Mazamet, après le refus patronal d’accepter les revendications salariales déposées fin décembre 1908. Le 6 mars 1909, une délégation ouvrière est reçue à Paris par Clemenceau qui promet des secours, une fois la grève terminée, et envoie de nouvelles troupes car les incidents se multiplient. Sachant que plusieurs affrontements se sont terminés tragiquement au cours des années précédentes, les grévistes défilent derrière une pancarte qui proclame : « Vive l’armée, nos frères de misère. »
Le 4 avril, se tient à Mazamet le congrès de la fédération du Tarn du parti socialiste. L’après-midi, toute la population est invitée à venir écouter Jaurès. La Dépêche annonce la participation de 4 000 personnes et publie la transcription du discours du député que les partisans des barons avaient empêché de parler en 1904 : « J’ai encore dans l’oreille l’écho d’un certain accueil que me firent ici les ouvriers réactionnaires. Je ne leur en ai pas voulu. Je savais qu’un jour viendrait où ils seraient mieux informés, je les attendais plus loin sur le chemin. Je savais que les nécessités de la lutte ouvrière les rapprocheraient. » Jaurès conseille aux syndicats de Mazamet de rejoindre la CGT et il termine ainsi : « Je sais que ce n’est pas en un jour que l’on fait des socialistes. Mais je dis aux travailleurs : retenez de la grève du moins cette leçon que la société d’aujourd’hui n’est pas bien faite. C’est une société barbare. D’un côté, en haut, une minorité : les seigneurs du capital qui, du haut de cette cime, commandent aux hommes et les condamnent à produire, à travailler, à souffrir pour eux. En bas, une énorme multitude de prolétaires qui ne possèdent pas une pierre de l’usine, pas un rouage des machines qu’ils mettent en mouvement. Cette division en deux classes qui crée le privilège, cet état de guerre civile permanent qui est l’état de la société d’aujourd’hui ne prendra fin que par l’abolition des classes, par la socialisation des grands moyens de travail. Lorsque ces forces seront aux mains des travailleurs organisés, des travailleurs de tous ordres, il n’y aura plus de capitalistes et de prolétaires, d’employeurs et d’ouvriers : il y aura des associés, des hommes libres. Ce sera le règne de l’ordre, de la justice, du progrès, de la fraternité chrétienne, non pas de ce christianisme qui pleure dans les nuées surnaturelles, mais la fraternité terrestre. Les hommes seront plus nobles, plus libres et plus heureux. »
Tandis que Jaurès parle en faveur de la CGT, Griffuelhes affirme qu’il est indifférent de voter pour les barons ou pour la gauche. Résultats : d’une part les syndicats de Mazamet deviennent de fidèles adhérents de la Confédération ; d’autre part une forte poussée socialiste se produit aux législatives de l’année suivante, avec un accroissement de 92 % du nombre de voix dans le bassin industriel, il est vrai à partir d’un score très faible en 1906, et sans mettre en danger le siège d’Amédée Reille. Quant à la grève elle-même, elle se termine par une victoire ouvrière après quatre mois d’une résistance très bien organisée.
La grève des postiers est contemporaine de celle de Mazamet. Le gouvernement réagit en utilisant les soldats pour assurer le service postal, et le ministre Barthou révoque plus de deux cents agents. Jaurès riposte à la Chambre et dans ses articles, affirmant qu’il est vain de vouloir s’opposer à « la force des choses », ici à la syndicalisation de toutes les catégories de fonctionnaires, et à leur entrée dans la CGT. Certains radicaux cherchent à profiter des difficultés de Clemenceau pour tenter de le renverser, et Jaurès perçoit immédiatement que Briand fait un « discours d’héritier ». Il précise, dans La Dépêche du 6 avril : « Je ne me donnerai pas le ridicule de dire que la chute de M. Clemenceau nous eût laissés indifférents. Mais notre objet essentiel, au moment où une partie des radicaux livrait l’assaut au cabinet, ce n’était point d’abattre celui-ci, c’était de sauvegarder de toute atteinte, de toute menace, les travailleurs des postes et les premières conquêtes syndicales réalisées par eux. Je crois bien qu’il y a eu une minute où le ministère était à notre merci. Ceux qui croient que nous poursuivons contre M. Clemenceau une campagne personnelle peuvent voir par là à quel point ils se trompent. »
Et, le 19 mai : « Depuis trois ans, la République gouvernementale a frappé sur toutes les catégories de travailleurs : ouvriers mineurs du Pas-de-Calais submergés par toute une armée ; grévistes parisiens de mai 1906 accablés sous un poids écrasant de cavalerie et d’artillerie ; paysans du Midi fusillés à Narbonne ; ouvriers terrassiers fusillés à Draveil et à Villeneuve-Saint-Georges ; et maintenant lutte violente contre des fonctionnaires qui ont toujours donné l’exemple de la fidélité professionnelle et qui ont été jetés à la grève, à la lutte désespérée par des abus de gestion et d’autorité. Il est temps, il n’est que temps de changer de méthode. Un changement de personnes ne suffirait pas, c’est un changement complet de politique générale qui s’impose. » À cette date, en effet, les jours du ministère Clemenceau sont comptés, un ministère dont Jaurès attendait beaucoup mais qui l’a profondément déçu.

3. La mollesse réformatrice du gouvernement

Quelques ministres de l’équipe Clemenceau ont été cités, Briand, Picquart, Barthou. Il faut y ajouter Viviani qui devrait pousser ses collègues vers le social, et Caillaux, aux Finances, partisan de l’impôt sur le revenu qui fait peur aux privilégiés.

Les grands thèmes
Clemenceau aurait pu une fois de plus qualifier Jaurès de « papalin » s’il avait considéré deux séries de « litanies » du directeur de L’Humanité. Il sera question plus loin des avertissements nombreux pour dissuader de la conquête du Maroc. Ici, il s’agit de souligner les appels incessants à accomplir les réformes sociales attendues. Avec des résultats variables, plutôt décevants.
La loi sur les retraites ouvrières est toujours à l’étude au Sénat ; il vaudrait mieux dire qu’elle y est enterrée. « Par bonheur, le Sénat s’est aperçu qu’un tiers de ses membres était soumis à réélection. Il s’est demandé ce qu’allait penser la démocratie, ce qu’elle allait dire, même avec les moyens imparfaits d’expression que lui donne la loi électorale, si le Sénat apportait au pays la négation pure et simple des retraites ouvrières et paysannes. Et la commission vient de se décider enfin à étudier, à adopter un texte qui organise les retraites avec des chiffres dérisoires, mais qui institue du moins l’obligation. Le Temps est un peu étonné de ce coup soudain ; les Débats en sont furieux et scandalisés. Cette première victoire, si incomplète soit-elle, de la démocratie sur la réaction sénatoriale est un avertissement au pays. Elle lui signifie qu’il dépendrait de lui, s’il était agissant et vigilant, de forcer des résistances qui semblent d’abord irréductibles. »
La commission sénatoriale est hostile au rachat de la compagnie ferroviaire de l’Ouest. Enfin, en 1908 : « Le rachat de l’Ouest a été voté par le Sénat dans de meilleures conditions qu’on ne pouvait l’espérer. Ce n’est pas seulement l’article 1er, formulant le principe du rachat, qui a été adopté, c’est l’article 2 qui annonce, qui prévoit l’exploitation par l’État du réseau racheté. » Mais certains sénateurs sont prêts à jouer sur les mots et à préparer « une combinaison bâtarde qui préparerait un retour au régime des compagnies ». Au contraire, pour Jaurès, il faut aller plus loin et profiter de cette brèche dans les puissants monopoles capitalistes pour que tous les chemins de fer, les mines, les assurances deviennent propriété nationale. Les syndicats de cheminots demandent à participer à la gestion.
Enfin, l’impôt sur le revenu ! Dauphin, Ribot, Doumer, Rouvier l’ont envisagé. Poincaré ébauche des propositions si timides que Jaurès ne peut retenir son ironie : « Ne portez pas du bois à la forêt, et de la prudence à M. Poincaré. » Même inconsistant, ce projet suffit à émouvoir la Bourse. Alors ? « Il n’y a qu’une conclusion à tirer de ces manœuvres, de ces affolements simulés ou sincères. C’est qu’il ne faut pas s’en tenir à des demi-mesures, c’est qu’il faut donner d’emblée à la réforme toute l’ampleur nécessaire. » Caillaux succède à Poincaré aux Finances et semble vouloir aboutir. La presse conservatrice soulève toutes les objections possibles. Déclarer ses revenus ? C’est l’inquisition, et la fraude règnera. Mais Jaurès pense que même un « homme de probité moyenne » hésitera à « se charger d’une tromperie méticuleuse ». Il est convaincu « que ceux qui s’effraient de loin de la déclaration ne tarderont pas à s’y accommoder. Ce sera bientôt une formalité dont ils s’acquitteront sans aucun ennui. » Caillaux avance. « Le Temps et les Débats annoncent les pires catastrophes. Le Figaro proclame que M. Caillaux est le ministre des Finances de la révolution sociale. L’Éclair et L’Écho de Paris vont plus loin dans leurs terrifiantes protestations. Ils assurent que c’est moi qui ai suggéré à M. Caillaux son projet, ou du moins qu’il ne l’a produit qu’après me l’avoir communiqué et en avoir discuté avec moi les grandes lignes. Oh ! le beau rôle d’épouvantail que l’on me fait jouer là ! » C’est une coalition formidable contre l’impôt sur le revenu, « une avalanche de déclamations niaises et d’indignations furibondes. Ce qui prouve que le projet est bon », écrit Jaurès dans L’Humanité du 17 février 1907.
Avril 1907 : il est temps de voter sur le projet qui « constitue un progrès immense sur la fiscalité actuelle ». Mars 1909 : « Voilà donc l’impôt sur le revenu voté par la Chambre, après un des plus longs débats dont fassent mention les annales parlementaires. »

Les conservatismes
Le passage ci-dessus, dans La Dépêche, est prolongé par : « Il reste maintenant à veiller, à agir pour empêcher le Sénat d’escamoter ou de mutiler la réforme. Déjà les Parques sénatoriales aiguisent leurs ciseaux pour trancher le fil de la loi ou pour l’amputer. » Le grand obstacle aux réformes sociales est en effet le Sénat « où les hommes d’argent exercent une influence prépondérante » (L’Humanité, 17 février 1907).
Mais le ministère manifeste son indécision. Il a « le souffle court ». Il est incapable d’affronter le Sénat qui, lui, est résolu. Des frictions se produisent entre les deux têtes : Briand et Clemenceau échangent des « coups de griffes ». Le chef du gouvernement porte lui-même une lourde responsabilité dans la marche trop lente (ou le surplace) des réformes.
« Il y a deux manières d’être opposant dans une démocratie républicaine, l’une consiste à stimuler le gouvernement, à signaler ses fautes, ses insuffisances, mais à seconder tout effort utile, toute tentative de réforme. L’autre, au contraire, se résume en une perpétuelle critique, toute négative et paralysante. C’est celle-là qu’a pratiquée toute sa vie M. Clemenceau. Il ne s’est jamais demandé, sous les ministères qu’il combattait, où en était telle ou telle réforme, ce que devenait tel projet de loi et comment il pourrait en hâter l’adoption. Il n’a jamais étudié le terrain que comme on l’étudie pour un duel. Même sous les ministères Waldeck-Rousseau et Combes qui furent les plus agissants, les plus féconds que la troisième République ait connus, sa polémique fut presque toujours destructrice. Il continue au gouvernement cette politique négative. Il polémique, il controverse ; il n’agit pas vraiment et il n’encourage pas ses ministres à l’action » (La Dépêche, 20 novembre 1907).
Jaurès a parfois un sursaut d’optimisme, comme en décembre 1907 : « Il me semble depuis quelques jours qu’il est permis d’espérer encore en une législature qui paraissait bien compromise. Quelle joie si nous pouvions faire enfin du travail utile. » Mais non ! « Quand le pilote est de connivence avec l’écueil, que voulez-vous que devienne la barque ? Depuis deux ans, le chef du gouvernement n’a fait, pour l’accomplissement de son programme, aucun effort sérieux. » « Quand M. Waldeck-Rousseau, quand M. Combes voulaient faire aboutir une grande loi, ils ne se bornaient pas à en écrire la formule sur un bout de papier. Ils veillaient sur elle constamment. Ils négociaient pour faire tomber les obstacles ou ils combattaient pour les renverser. Toujours présents, toujours agissants, ils conquéraient la loi par un effort opiniâtre et quotidien. M. Clemenceau ne descend presque jamais à cette besogne. On ne le voit que de loin en loin, comme s’il passait au-dessus de nos têtes dans un ballon qui n’est pas toujours dirigeable ou qui, en tout cas, n’est pas toujours dirigé. »
Jaurès comprend le lien entre exaltation de la patrie et lutte contre l’impôt sur le revenu : « Une des raisons principales pour lesquelles nous avons été dénoncés comme des ennemis de la patrie, c’est que nous avions pris parti pour l’impôt sur le revenu et qu’on voulait, en nous discréditant, en nous flétrissant, discréditer et flétrir la réforme. » Et voilà encore « la farandole des budgets militaires », sans cesse augmentés, qui prélèvent des milliards sur « les espérances et les germes de justice sociale ».
Entre Jaurès et Clemenceau, l’entente est impossible ; entre les socialistes et les radicaux, eux-mêmes divisés en conservateurs et réformistes discrets, on atteint un point de tension extrême, illustré par les municipales de Toulouse de 1908 à propos desquelles, le député du Tarn en arrive presque à la rupture avec La Dépêche. Problèmes de comportement électoral qui ne peuvent être négligés, même si Jaurès voit beaucoup plus loin.

4. Vues d’avenir

Dans tous ses combats, il pense à l’avenir de la classe ouvrière et de l’humanité. Ses articles et ses discours exposent des vues spécifiques sur le rôle du parti socialiste, les grands problèmes de société, la paix internationale. Son « Bilan social du XIXe siècle », conclusion de l’Histoire socialiste de la France contemporaine, en 1908, se termine sur la perspective de l’œuvre de demain : « Diriger la démocratie en la dépassant et l’obliger enfin à se hausser au socialisme. »

Le congrès de Toulouse
En octobre 1908, au congrès du parti socialiste, Jaurès sait établir un très bon contact avec les délégués, et il fait adopter ses propositions contenues dans la motion de la fédération du Tarn. Le texte imprimé de cette motion occupe toute la une et la moitié de la deuxième page du Cri des Travailleurs du 18 octobre. (Le conseil départemental du Tarn a acheté récemment le manuscrit de ce texte, rédigé de la main de Jaurès, avec des mots barrés, d’autres rajoutés, d’autres réécrits vraisemblablement par une autre personne pour en faciliter la lecture par les typographes, 123 pages de format 18 x 26.)
Ce texte débute par l’affirmation que le parti socialiste est un parti de Révolution. La seule perspective raisonnable d’avenir est un système collectiviste. Pour y parvenir, il faut choisir la voie de l’évolution révolutionnaire, pousser les réformes jusqu’à la disparition du système capitaliste : « Ce qui fait la valeur vivante des réformes où le prolétariat met son effort et qu’il anime de son esprit, c’est que chacune d’elles en prépare, en suscite d’autres.
Dans chaque réforme partielle apparaitra la nécessité de réformes nouvelles et aussi la nécessité d’un plus grand effort pour la réforme totale, pour l’intégrale socialisation de la propriété capitaliste dont la puissance de domination et d’exploitation aura été déjà réduite par les conquêtes successives du prolétariat organisé. »
Action syndicale sur le terrain et action politique au Parlement doivent converger. « Le syndicalisme éveille à la fois, dans les salariés, l’énergie, l’initiative individuelle, le sens des responsabilités personnelles et immédiates et le sens du grand effort collectif, l’enthousiasme des grandes espérances solidaires. » Le prolétariat conserve le droit à l’insurrection, mais il doit éviter les tentatives désespérées de groupes surexcités. Il ne faut pas créer entre le peuple des casernes et le peuple des usines « des collisions sinistres, des malentendus qui seraient funestes à la cause même de la Révolution et qui retarderaient ou empêcheraient la nécessaire pénétration de l’esprit socialiste dans l’armée elle-même ». C’est Gustave Hervé qui est ici critiqué, mais le parti ne prendra aucune sentence d’exclusion. C’est au sein du parti, par la discussion, que l’on réduira « les paradoxes et les dissidences ».
Dans l’immédiat, le parti doit lutter contre la politique violente et inintelligente du gouvernement, et s’associer à toute action sérieuse de réforme. Il « a été, il est, il sera toujours passionnément républicain, passionnément attaché aux institutions de laïcité et au progrès de la pensée libre ».

Les grands problèmes de société
Lui-même éducateur, Jaurès écrit beaucoup dans la Revue de l’enseignement primaire. Il recommande aux instituteurs le livre de lecture préparé par Albert Thomas pour illustrer, par des récits vivants, « l’histoire du travail, de ses formes successives, de ses douleurs, de ses efforts. Le livre est attrayant ou passionnant comme un conte ; et il est plein de pensées. » Jaurès encourage les ouvriers à se méfier de l’alcool : « La force de pensée et d’organisation, c’est-à-dire les deux forces vraiment révolutionnaires, gagneront tout ce que perdra l’alcoolisme » (L’Humanité, 31 août 1909). Il estime que les municipalités des grandes villes doivent ménager des espaces « pour donner aux plus pauvres de l’air, de la verdure et la possibilité de pratiquer les sports fortifiants et sains ».
Sur la question du droit de vote des femmes, Jaurès avait déjà pris une position favorable en avril 1898 dans la Revue de Paris. On ne lui attribuera pas l’étiquette de militant féministe mais on ne lui fera pas non plus le reproche de ne pas l’avoir été. Toute sa vie est consacrée à l’amélioration des conditions de vie des ouvriers, et donc des ouvrières. Mais sur le droit de vote, les choses évoluent avec le mouvement des suffragettes en Angleterre et des féministes en France. C’est sous le titre « Les suffragettes » qu’il développe ses idées dans La Dépêche en janvier 1907.
L’évolution économique, dit-il, a transformé la condition des femmes : « Depuis que s’est développée la grande industrie et qu’a surgi le grand commerce, depuis que les petits ateliers ont été absorbés par les vastes usines et que les petites boutiques ont été dominées par les grands magasins, les femmes sont devenues des ouvrières, des salariées vivant de la même vie que les hommes, accomplissant dans des conditions identiques les mêmes besognes, obéissant à la même discipline, commandées par les mêmes contremaîtres, contribuant sous la même forme aux profits d’un même capital. Elles ont passé de longues journées loin de la maison, loin du foyer ; elles ont été jetées en pleine vie sociale. »
Comment, de cette identité d’existence avec les hommes, ne résulterait pas l’identité des droits ? « Les femmes sont invinciblement amenées à réfléchir aux conditions politiques et sociales qui dominent la vie des individus. De là à s’intéresser aux luttes politiques et sociales, il n’y a qu’un pas et de là à réclamer des droits qui leur permettent à elles aussi d’agir sur ce milieu politique et social où toute leur destinée se développe, il n’y a qu’un second pas. C’est celui que les femmes franchissent en ce moment et qu’elles ne pouvaient pas ne pas franchir. » Les ouvrières font grève ; elles assistent aux grandes réunions publiques. « Or, si elles vivent de la même vie que les hommes, si elles font le même travail, si elles participent dans la grève aux mêmes combats, elles n’ont pas le même moyen politique d’affirmer leur volonté. C’est ce droit qu’elles commencent à revendiquer ; quelle fin de non recevoir sérieuse les hommes pourront-ils leur opposer ? » Elles livreraient la France à l’Église ? Plus que les hommes, elles sont restées fidèles aux habitudes du passé, mais si elles étaient fanatiques, la séparation de l’Église et de l’État ne se passerait pas aussi tranquillement. D’autre part, elles auraient horreur des guerres inutiles et injustes. Le phénomène est international. Le temps des railleries est passé.
Une statistique fait apparaitre que, parmi les députés élus en 1910, 82 % des socialistes sont favorables au suffrage féminin, contre 31 % des radicaux et 30 % des hommes de droite. L’Humanité du 18 juin 1907 signale que des suffragettes anglaises ont été reçues au siège du journal et qu’elles ont tenu à se rendre au Palais Bourbon pour rencontrer Jaurès.
Autre grand thème de désaccord avec la majorité de la Chambre et de l’opinion : l’abolition de la peine de mort. Avant même le grand débat de novembre 1908, Jaurès a posé la question de savoir si la société devait répondre aux crimes par la sauvagerie collective ou les prévenir par l’éducation, et il a condamné les exécutions qui déchainent dans la foule des instincts pervers. En 1908, la situation pourrait être favorable à l’abolition car Fallières, Clemenceau et Briand en sont partisans. Mais le meurtre sordide d’une fillette, suivi de la grâce présidentielle, soulève l’indignation de la presse, de l’opinion et de Barrès.
En séance, le 18 novembre, Jaurès prononce un discours plusieurs fois interrompu : « Les partisans de la peine de mort veulent faire peser sur nous, sur notre esprit, sur le mouvement même de la société humaine un dogme de fatalité. » La guillotine signifie que jamais « le progrès de l’éducation et de la justice ne dispensera les sociétés humaines de tuer et de répondre à la violence individuelle par le meurtre social. C’est le signal du désespoir volontaire, systématique et éternel ; c’est le disque rouge projetant ses lueurs sanglantes sur les rails et signifiant que la voie est barrée, que l’espèce humaine ne passera pas ! (Vifs applaudissements à l’extrême gauche et sur plusieurs bancs à gauche.) » Jaurès explique que le maintien de la peine de mort entrainera, par certitude mathématique, l’exécution de quelques innocents. Il fait la liste des pays qui l’ont abolie ou qui ne l’appliquent plus. Enfin, il montre qu’elle détourne les nations de la recherche des « responsabilités sociales dans le crime ». « Ah ! c’est chose facile, c’est procédé commode : un crime se commet, on fait monter un homme à l’échafaud, une tête tombe ; la question est réglée, le problème est résolu. Nous, nous disons qu’il est simplement posé ; nous disons que notre devoir est d’abattre la guillotine et de regarder, au-delà, les responsabilités sociales. » « De quel droit une société qui, par égoïsme, par inertie, par complaisance pour les jouissances faciles de quelques-uns, n’a tari aucune des sources du crime qu’il dépendait d’elle de tarir, ni l’alcoolisme, ni le vagabondage, ni le chômage, ni la prostitution, de quel droit cette société vient-elle frapper ensuite, en la personne de quelques individus misérables, le crime même dont elle n’a pas surveillé les origines ? »
« Nous n’avons pas le droit de prononcer l’absolu de la peine parce que nous n’avons pas le droit de faire porter sur une seule tête l’absolu de la responsabilité. (Très bien ! très bien ! à l’extrême gauche.) » Il est vrai que l’opinion, actuellement, ne suivrait pas, mais qu’on se souvienne de l’affaire Dreyfus : « Les courants qu’on dit irrésistibles sont faits bien facilement de la paresse qu’on met à leur résister. » La proposition d’abolir la peine de mort est rejetée par 330 voix à 201, ce dernier chiffre n’étant pas négligeable.

La paix
Un point commun existe entre les diverses questions, c’est l’ignorance et la volonté de rester dans l’ignorance et la désinformation. Je m’imaginais, écrit Jaurès dans La Dépêche du 5 octobre 1907, que le congrès de Stuttgart de l’Internationale « qui a solennellement proposé à tous les peuples la solution des litiges par l’arbitrage serait salué avec gratitude et avec joie par tous les démocrates. J’ai été stupéfait de constater que nous ne recevions qu’anathèmes et injures, et j’ai compris que tous les partis de conservation sociale, quel que soit leur déguisement, avaient besoin d’affoler l’instinct national pour faire diversion au problème social et pour perpétuer les privilèges. » Députés et ministres ne s’informent pas ; ils ne comprennent les événements internationaux qu’avec des mois de retard. Clemenceau manifeste étourderie et imprévoyance. « Cette ignorance officielle est pour moi un grand problème, et j’avoue n’en avoir pas la clef », note Jaurès. Lui, au contraire, étudie les dossiers et se dote d’un solide réseau de correspondants. Ses articles sur le Maroc témoignent d’une vraie connaissance de la situation économique et politique et même des aspects précis de la géographie du pays.
Surtout, il ne cesse d’avertir les députés : vous n’avez pas de politique marocaine ; vous ne voulez pas d’intervention directe et vous ne voulez pas vous donner les moyens d’empêcher la pénétration militaire ; vous serez entrainés dans « le guêpier marocain ». De proche en proche, de combat en combat, la France occupera Fez. Goguenard, Clemenceau demande : Pourquoi pas La Mecque ?
Et puis, il faut constater et condamner (mars 1908) les actes du général d’Amade qui s’est livré à un massacre d’hommes, de femmes et d’enfants dans un douar surpris par ses troupes. « Boucherie » (La Dépêche). « Barbarie » (L’Humanité). Un acte inadmissible, que le ministère essaie de cacher. Au moment où s’exprime dans l’Islam, en Inde et en Égypte, une interprétation du Coran dans le sens le plus humain, la politique de la France risque de rejeter les musulmans vers la révolte fanatique. Il en sera de même en Tunisie où les indigènes sont spoliés ; en Indochine écrasée par les vexations « qui préparent d’inévitables révoltes ». Pourquoi le parti socialiste est-il le seul à protester ?
C’est parce qu’il a un idéal : « Pour comprendre le mouvement du monde, il faut se passionner pour une grande cause. » Sur un plan général, « si nous voulons vraiment assurer la paix, il faut porter en toute question un grand esprit de vérité et d’équité. Il faut faire un effort loyal pour entrer dans la pensée, dans les sentiments des autres peuples. Il faut créer une conscience internationale affranchie des préjugés chauvins, des mensonges diplomatiques, des ignorances nationales. »
Ce passage est tiré de La Dépêche du 26 novembre 1908. Le ministère Clemenceau a encore quelques mois à vivre, à survivre si l’on en croit l’article du 26 décembre : « Il se peut qu’il subsiste jusqu’aux élections générales par l’effet de la force d’inertie. Mais l’autorité politique du ministère Clemenceau est gravement atteinte ou plutôt elle est épuisée. S’il était tombé il y aurait eu à peine une ride à la surface de l’étang. »
C’est cependant par un grand titre en majuscules (« CLEMENCEAU À TERRE ») que L’Humanité du 27 juillet 1909 annonce l’événement. L’éditorial précise : « Voilà le ministère Clemenceau à bas. Le peuple républicain et socialiste apprendra partout la nouvelle de sa chute avec un immense soulagement. » Le lendemain, la une est illustrée d’un dessin qui représente Clemenceau tombé la tête la première dans le grand escalier du palais Bourbon. Les articles de Jaurès dans La Dépêche, les jours suivants, confirment le soulagement et la délivrance. Il est bon que Clemenceau soit écarté du pouvoir. Il avait aggravé tous les problèmes, se montrant dangereux dans sa politique extérieure, ayant cherché à briser les efforts d’organisation de la classe ouvrière, n’ayant pas avancé sérieusement dans les réformes sociales. Pendant trois ans, l’énergie de Jaurès a été mobilisée pour attaquer la politique néfaste de Clemenceau, l’obligeant à remettre à plus tard des études de fond sur l’organisation socialiste de la France.

 

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