Chapitre XXI « Ils ont tué Jaurès »1914

L’Humanité du 1er janvier 1914 accorde une grande place au retour de la Joconde à Paris où le musée du Louvre s’engage à la mieux garder après le vol rocambolesque dont elle a été victime. Sur le plan des relations internationales, le chapitre précédent a montré les risques de guerre en Europe à partir des troubles dans les Balkans et de la rivalité entre Russie et Autriche. Au cours des premiers mois de l’année, Jaurès revient sur la question, en alternant avec des textes sur des thèmes de société. Par exemple, l’article « L’Europe énervée » du 5 juillet dans La Dépêche est suivi de celui du 11 sur les retraites ouvrières.
Les menaces sur la vie du député du Tarn ne sont pas nouvelles. Dès 1895 à propos de Carmaux, il fit cette remarque devant la Chambre : « Un jour viendra peut-être où nous serons abattus précisément par un de ceux que nous voulons affranchir. » Et voici Péguy, en 1911, confiant à son entourage : « Dès la déclaration de guerre, la première chose que nous ferons sera de fusiller Jaurès. Nous ne laisserons pas derrière nous ces traitres pour nous poignarder dans le dos. » La rhétorique de l’exécution revient sous différentes formes : « Jaurès collé au mur en même temps que les affiches de mobilisation » (Urbain Gohier) ; « Jaurès dans une charrette et un roulement de tambour pour couvrir cette grande voix » (encore Péguy). D’autres formules de ce type se trouvent dans la presse de droite. En 1913, parait un héroïque roman de gare dans lequel un député « antipatriote » nommé Raugès est tué d’un coup de revolver. Jaurès peut constater, en séance : « Il y a contre nous, vous m’entendez, un perpétuel appel à l’assassinat. » Dans sa circonscription, à Pampelonne, il dit à son ami Malfettes : « Je reçois des lettres de menaces telles que je ne serais pas étonné d’être la première victime. Celui qui me tuera, je lui pardonne. Les coupables seront ceux qui l’auront armé. »
Ces paroles sont prononcées au cours de la campagne électorale de 1914, nouvelle victoire de Jaurès et progrès très net du parti socialiste. Parmi les classes dirigeantes, certains pensent qu’il s’agit là d’une situation plus dangereuse pour eux que la guerre.

1. Cent députés socialistes

Aux législatives d’avril, l’enjeu est double : pour ou contre la loi des trois ans de service militaire ; pour ou contre l’impôt sur le revenu et les retraites ouvrières. Une majorité peut-elle se dégager sur ces problèmes qui préoccupent Jaurès ?

Jaurès et Caillaux
Caillaux a défendu l’impôt sur le revenu ; c’est lui qui a négocié avec l’Allemagne après le coup d’Agadir. En politique intérieure comme dans la volonté de régler pacifiquement les problèmes internationaux, s’installe une proximité réelle avec Jaurès, renforcée par une commune méfiance devant les menées d’Isvolsky. Harvey Goldberg voit les deux hommes en venir « à une sorte d’alliance de raison ». Caillaux aurait proposé à Jaurès de former un ministère à la condition que ce dernier prenne les Affaires étrangères.
La presse de droite, qui voit se dresser l’épouvantail de l’impôt sur le revenu, tonne contre les deux hommes. Le Figaro lance une terrible campagne. Le directeur, Gaston Calmette, en vient à publier des lettres personnelles de Joseph Caillaux « à celle qui n’était pas encore sa seconde femme ». Celle-ci décide de « le faire taire une fois pour toutes » et y parvient de six balles de revolver (le 16 mars – les expressions entre guillemets sont de Goldberg). Tout projet de ministère Caillaux doit être abandonné.
Jaurès poursuit son combat contre la loi des trois ans, en faveur de l’impôt sur le revenu contre le Sénat qui lui est hostile, contre la corruption qui gangrène la démocratie. On peut avoir quelque espoir car le Sénat, en mars, n’a repoussé l’impôt que de sept voix. « C’est parce que la réaction et les classes privilégiées sentent l’approche de l’impôt sur le revenu qu’elles essaient d’en arrêter la marche en suscitant des scandales quotidiens » (La Dépêche, 18 mars).
Il écrit en faveur des retraites, se félicitant des augmentations apportées aux pensions des mineurs, et de la volonté des ardoisiers de bénéficier du même système. Par contre, dans d’autres branches, les ouvriers ont perdu plusieurs années ; ils ont fait abandon de sommes considérables au patronat ; ils n’ont pas su désigner leurs délégués à la gestion des caisses.

Les élections de 1914
Tous les problèmes sont posés devant le suffrage universel avec les législatives (La Dépêche, 24 mars) : « Jamais le suffrage universel n’eut devant lui une tâche plus difficile et plus haute. Tout est en question et tout est en suspens. C’est lui qui aura à marquer sa volonté d’organisation, de probité certaine, de contrôle exact et de moralité publique. C’est lui qui aura à prononcer sur le moyen le plus démocratique, le plus français, le plus vraiment national, d’assurer l’indépendance du pays en le débarrassant des routines qui l’épuisent et des réactions qui l’égarent. C’est lui qui aura à résoudre l’immense problème fiscal, dont l’égoïsme inqualifiable des classes dirigeantes a retardé l’évolution. »
Jaurès est élu au premier tour dans sa circonscription de Carmaux avec une forte avance sur le conservateur ; pour la première fois, il arrive en tête dans la zone rurale. Mais, s’il est élu et, d’autre part, connu, aimé et admiré par des millions d’hommes et de femmes dans le monde, il reste 41,6 % de ses électeurs potentiels qui ne veulent pas de lui. Ce chiffre-là est à souligner. Le 30 avril, dans La Dépêche, il apporte une information amusante et navrante : « Mon adversaire allait jusqu’à insinuer à l’oreille des paysans qu’en réalité je n’avais combattu la loi de trois ans que très mollement. » Le même article et les suivants se réjouissent du succès remporté par le parti socialiste.
Après le premier tour, L’Humanité du lundi 27 avril parait sous le titre : « Un grand succès pour notre parti ». Le lendemain, Jaurès remarque : « C’est à la netteté de son attitude, c’est à la précision de son programme, c’est à l’unité essentielle de sa pensée que le parti socialiste doit les succès incontestables du scrutin de dimanche et les victoires dès maintenant certaines du 10 mai prochain. » Les désistements avec les radicaux fonctionnent assez bien. Le numéro du 11 mai annonce 100 élus, chiffre porté à 102 avec les derniers résultats parvenus à Paris. Le parti socialiste est le seul à progresser. Jaurès critique Le Temps qui joue sur ce résultat pour faire peur aux conservateurs.
Chez les radicaux, les adversaires de la loi de trois ans sont renforcés. Mais on ne peut pas savoir à l’avance ce qu’ils feront : « C’est seulement à l’épreuve des faits, sous le feu même des questions et quand il faudra se prononcer par oui ou par non que la signification véritable des diverses étiquettes politiques arborées par les élus se manifestera avec certitude. Ce qui importe, ce n’est pas seulement l’idée formulée par tel ou tel candidat, c’est le degré de fermeté, c’est la force de résolution qu’il met au service de sa pensée. »
Le nouveau chef du gouvernement, Viviani, obtient du Sénat l’acceptation de l’impôt sur le revenu en contrepartie du maintien de la loi de trois ans, car il pense que cela peut permettre de faire face à l’aggravation de la situation internationale.

2. La crise de juillet

Il existe des analyses chronologiques qui n’ont pas besoin d’une précision extrême : on peut distinguer des années ou des décennies. D’autres exigent de s’attacher à l’évolution des événements jour par jour. C’est le cas de la crise de juillet 1914. Pour les derniers développements, il faudrait même les examiner heure par heure.

L’attentat de Sarajevo
Le 16 janvier, Jaurès sait voir le danger représenté par le militarisme allemand. En février, il dénonce la duplicité du tsarisme et la « défaillance cérébrale » des dirigeants français. En mai et juin, il répète ses arguments contre la loi des trois ans.
Le 28 juin, l’héritier de l’Empire austro-hongrois et sa femme sont assassinés à Sarajevo, en Bosnie annexée, par des conjurés en rapport avec des organismes serbes. L’Humanité du 29 met en première page la photo des deux victimes et un récit de l’événement. Le lendemain, Jaurès expose ce que l’on peut savoir des idées politiques de l’archiduc et donne des conseils de sagesse. À l’Autriche : pratiquer envers les éléments bosniaques et croates une politique équitable et généreuse ; à la Serbie : ne pas chercher à s’agrandir aux dépens de l’Autriche, ce qui la ferait devenir « la vassale du tsarisme ».
L’article du 5 juillet dans La Dépêche, intitulé « L’Europe énervée », revient sur les idées déjà exposées à propos des Balkans, et pose la question : « Qui peut se représenter sans horreur ce que serait une guerre universelle quand on voit déjà quels sont les sinistres effets des guerres partielles ? »

Le congrès du parti socialiste
Lors du congrès de la mi-juillet, Jaurès fait à nouveau approuver l’idée d’une grève générale simultanément organisée dans tous les pays concernés afin d’empêcher la guerre. Cela suscite l’indignation de la presse conservatrice. Le Temps du 18 juillet ironise sur les socialistes allemands en citant à nouveau le livre d’Andler. Ils « prêchent ouvertement l’impérialisme » et ne s’associeront pas à la grève générale contre la guerre. La proposition de Jaurès est qualifiée de trahison : « Cette trahison, M. Jaurès, chef du groupe socialiste parlementaire, y attache son nom avec une sorte de frénésie. » Si elle était retenue et appliquée, la motion desservirait le pays le mieux organisé socialement et syndicalement. Là, on peut noter un contresens ou au moins une confusion car ce pays est l’Allemagne, alors que Le Temps pense à la France. Mais qu’importe ! Ce qui intéresse ce quotidien, c’est de nier que la défense de la paix soit un acte patriotique et de faire porter l’étiquette infamante de la trahison par l’ennemi public numéro 1 des conservateurs.
Bon exemple aussi avec L’Écho de Paris, journal de Barrès, du 17 juillet. La une est occupée par un article hostile à l’impôt sur le revenu qui ouvre « une brèche » dans notre système fiscal, « avec tout son cortège de dispositions vexatoires et inquisitoriales » puisqu’il exige une « déclaration obligatoire et contrôlée », ce qui « répugne tant au tempérament français ». En haut, à droite, le billet de Franc-Nohain décrit « les deux méthodes » de Jaurès pour affaiblir la patrie. Au Parlement, il siège à la commission d’étude des moyens les plus efficaces pour la défense nationale ; au parti socialiste, il prêche la grève générale, c’est-à-dire l’insurrection qui empêcherait la mobilisation. Ces deux méthodes ne sont contradictoires qu’en apparence, car le but est le même. Il veut s’introduire au sein de l’administration militaire pour découvrir où porter le désarroi et la désorganisation. Ce sont donc deux moyens pour un résultat unique : « désarmer la France ». Même thématique dans L’Action française du 18 juillet : « Chacun le sait, M. Jaurès, c’est l’Allemagne. » C’est la méthode favorite d’un président américain : lancer une fausse accusation ; l’appuyer par la formule « tout le monde sait qu’elle est vraie ».
Le 22 juillet dans La Dépêche, Jaurès justifie son attitude et celle du parti : « Le socialisme n’a pas cessé une minute de dénoncer le péril, d’avertir les prolétaires, de les animer à s’unir pour empêcher la catastrophe. À tous les chuchotements suspects des diplomates, aux conspirations des financiers, aux campagnes chauvines de la presse, au bruit des marteaux qui forgent le métal des obus, il ne cesse d’opposer son appel à la paix, son affirmation d’une solidarité ouvrière universelle qui doit préparer la solidarité humaine, l’entente définitive des nations. »

L’ultimatum
Le 24 juillet, l’Autriche adresse à la Serbie un ultimatum en partie justifié (enquête sur l’assassinat de l’archiduc), mais rédigé de telle façon qu’il montre que l’Autriche-Hongrie veut la guerre. C’est ce que remarque Jaurès dans L’Humanité du lendemain : « La note adressée par l’Autriche à la Serbie est effroyablement dure. Elle semble calculée pour humilier à fond le peuple serbe ou pour l’écraser. Les conditions que l’Autriche veut imposer à la Serbie sont telles qu’on peut se demander si la réaction cléricale et militariste autrichienne ne désire pas la guerre et ne cherche pas à la rendre inévitable. Ce serait le plus monstrueux des crimes. » Le risque majeur, c’est de « déchainer une crise qui pourrait bien, de proche en proche, jeter toute l’Europe dans le plus terrible conflit qu’aient jamais vu les hommes, dans le plus absurde et le plus scélérat ». Et pendant ce temps, la France n’a pas de gouvernement, le président de la République et le président du Conseil des ministres sont en Russie.
On sait que le risque évoqué par Jaurès s’est réalisé. Comment a-t-on pu en arriver à une guerre européenne que les peuples ne désiraient pas ? L’historien belge Jacques Pauwels estime que les classes dirigeantes n’avaient sans doute pas l’intention de plonger l’Europe dans le chaos. « Mais inciter à la guerre, chercher une occasion de faire la guerre, chercher un prétexte pour partir en guerre, ne plus craindre le risque de guerre, voilà très certainement ce que fit l’élite européenne au cours des dernières années de la fameuse Belle Époque. » Pour Pauwels, comme pour Arno Mayer, cette élite de décideurs se révèle comme « la classe dangereuse » pour la paix. Elle est marquée par le darwinisme social qui pose que la guerre est régénératrice pour les peuples, qu’elle permet au peuple fort de s’affirmer et de s’imposer. Elle peut fournir une réponse aux problèmes internes comme en Russie, ou même en Allemagne où l’amiral Tirpitz cherche un antidote aux progrès continus de la social-démocratie. Les contemporains, écrit Eric Hobsbawm, « avaient le sentiment que la base sociale tremblait sous leurs pieds, comme s’il allait y avoir un grand tremblement de terre ».
Certains même, comme le général allemand von Bernhardi, sont partisans d’une guerre préventive contre la Russie avant que celle-ci, qui développe son armée, son industrie et son infrastructure de transport vers la frontière, ne devienne trop forte. On pense que la guerre durera peu de temps et que celui qui sera prêt le premier gardera un avantage décisif. Les classes dirigeantes ont les moyens de « vendre la guerre au peuple » par le Daily Mail, les publications pangermanistes, les romans du capitaine Danrit, l’essai d’Agathon, et des supports plus étonnants comme ce catalogue de l’exposition universelle de Paris en 1900 affirmant : « La guerre est quelque chose de naturel pour l’homme ; c’est une école dans laquelle l’homme acquiert ses plus hautes qualités » (cité par J. Pauwels). Le discours militaire invite à aller « cueillir la gloire à la pointe des baïonnettes ».
Un autre historien, Christopher Clark, a choisi le titre Les Somnambules pour son livre sur la marche à la guerre des responsables politiques européens. Quant aux peuples, ils se persuadent que la diplomatie finira par trouver une solution à la crise de juillet 1914 comme elle l’a fait pour les précédentes. Pauwels ajoute un argument : ni les futurs soldats, ni les généraux n’ont une expérience directe de la guerre moderne. Jaurès est un des rares à l’avoir annoncée dans toute son horreur. Plusieurs historiens ont noté à bon droit qu’il a été le seul homme d’État digne de ce nom au cours de la période.

« L’oscillation au bord de l’abîme »
Le 25 juillet, il se trouve dans la région lyonnaise pour soutenir un socialiste dans une élection partielle. Il prononce à Vaise son dernier discours sur le sol français, « avec une sorte de désespoir », selon ses propres paroles : « Il n’y a plus, au moment où nous sommes menacés de meurtre et de sauvagerie, qu’une chance pour le maintien de la paix et le salut de la civilisation, c’est que le prolétariat rassemble toutes ses forces qui comptent un grand nombre de frères, Français, Allemands, Italiens, Russes, et que nous demandions à ces milliers d’hommes de s’unir pour que le battement unanime de leurs cœurs écarte l’horrible cauchemar. » Le lendemain, il visite le musée de Lyon et médite sur les œuvres d’art que la guerre pourrait anéantir.
Le 29, il est à Bruxelles pour une réunion du Bureau socialiste international qui décide de tenir le 9 août une réunion urgente de l’Internationale à Paris. Le 30, avant de prendre le train du retour, il lui reste une heure de bonheur devant les primitifs flamands du musée de la capitale belge. Le même jour, parait dans La Dépêche son dernier article, intitulé « L’oscillation au bord de l’abîme ». « Aurons-nous la guerre universelle ? Aurons-nous la paix ? Les nouvelles obscures succèdent aux nouvelles obscures comme de sombres nuées dans un ciel chargé d’orage ; des éclaircies d’une heure se produisent, et la confiance un moment ranimée défaille de nouveau sous quelque télégramme menaçant ou ambigu. Quelle misère pour la race humaine ! Quelle honte pour la civilisation ! Devant la formidable menace qui plane sur l’Europe, j’éprouve deux impressions contraires. C’est d’abord une sorte de stupeur et une révolte voisine du désespoir. Quoi ! c’est à cela qu’aboutit le mouvement humain ! C’est à cette barbarie que retournent dix-huit siècles de christianisme, le magnifique idéalisme du droit révolutionnaire, cent années de démocratie ! Les peuples se sentent soudain dans une atmosphère de foudre, et il semble qu’il suffit de la maladresse d’un diplomate, du caprice d’un souverain, de la folie d’orgueil d’une caste militaire et cléricale au bord du Danube pour que des millions et des millions d’hommes soient appelés à se détruire. Et on se demande un moment s’il vaut la peine de vivre, et si l’homme n’est pas un être prédestiné à la souffrance, étant aussi incapable de se résigner à sa nature animale que de s’en affranchir. Et puis, je constate malgré tout les forces bonnes, les forces d’avenir qui s’opposent au déchainement de la barbarie. Quoi qu’il advienne, ces forces de paix et de civilisation grandiront dans l’épreuve. Si elles réussissent à prévenir la crise suprême, les nations leur sauront gré de les avoir sauvées du péril le plus pressant. Si, malgré tout, l’orage éclate, il sera si effroyable qu’après un accès de fureur, de douleur, les hommes auront le sentiment qu’ils ne peuvent échapper à la destruction totale qu’en assurant la vie des peuples sur des bases nouvelles, sur la démocratie, la justice, la concorde et l’arbitrage. » L’espoir est faible : il faudrait que la France et l’Allemagne exercent de concert une pression modératrice, l’une sur la Russie, l’autre sur l’Autriche, de façon à permettre à la médiation anglaise de s’affirmer. Les derniers mots de Jaurès dans le journal toulousain sont qu’il faut préparer « les éléments d’une Europe nouvelle, un peu moins sauvage ».
La une de L’Humanité du 31 est entièrement occupée par les nouvelles de la crise : texte de la déclaration du Bureau socialiste international ; récit des événements sous le titre « La paix reste possible » ; éditorial du directeur, « Sang-froid nécessaire ». C’est le dernier article de Jaurès : « Le plus grand danger à l’heure actuelle n’est pas, si je puis dire, dans les événements eux-mêmes. Il n’est même pas dans les dispositions réelles des chancelleries, si coupables qu’elles puissent être ; il n’est pas dans la volonté réelle des peuples ; il est dans l’énervement qui gagne, dans l’inquiétude qui se propage, dans les impulsions subites qui naissent de la peur, de l’incertitude aiguë, de l’anxiété prolongée. À ces paniques folles, les foules peuvent céder et il n’est même pas sûr que les gouvernements n’y cèdent pas. Ils passent leur temps (délicieux emploi) à s’effrayer les uns les autres et à se rassurer les uns les autres. » Jaurès a l’illusion que cela peut durer des semaines. Il fait appel à la vigilance du prolétariat, mais il ne revient pas sur l’idée de grève générale internationale et simultanée.
Ce même jour, Jaurès se démène à Paris, cherchant à rencontrer les ministres pour en savoir plus sur les intentions du gouvernement français de peser sur la Russie. A 17 h 30, il affronte au Quai d’Orsay le sous-secrétaire d’État Abel Ferry et il comprend qu’on a voulu le berner. Ferry : Vous n’oserez pas continuer votre campagne contre la guerre car « vous serez tué au premier coin de rue ». Jaurès : « Vous êtes victimes d’Izvolsky et d’une intrigue russe : nous allons vous dénoncer, ministres à la tête légère, dussions-nous être fusillés ! » À ses amis, il ajoute : « Je vais écrire cette nuit une sorte de « J’accuse » où je dénoncerai les causes et les responsables de cette crise. » Auparavant, le groupe va dîner rapidement au café du Croissant.
Journal du soir, Le Temps qui parait à Paris le 31 juillet, est daté du lendemain (pratique reprise par Le Monde). Le numéro du 1er août n’annonce donc pas l’assassinat de Jaurès. Pour une fois, il lui adresse des compliments, ayant lu dans ses derniers articles une condamnation de l’attitude autrichienne, et ayant voulu lire un appel à l’unité nationale. C’est ce que confirme l’édition datée du 2 qui, après sa mort, salue « l’homme qui fut, presque sur toutes les questions de politique intérieure et extérieure, notre adversaire le plus déterminé ». « Nous l’attendions avec confiance au développement qu’il concevrait demain sur le thème – également révolutionnaire et blanquiste – de la Patrie en danger. »

3. L’assassinat

Le 31 juillet, à 21 h 40, au café du Croissant, un lecteur de la presse nationaliste tire deux balles de revolver sur Jaurès qui meurt peu après. Une mort annoncée. Par L’Action française du 23 juillet : « Nous ne voudrions déterminer personne à l’assassinat politique. Mais que M. Jean Jaurès soit pris de tremblement ! Son article est capable de suggérer à quelque énergumène le désir de résoudre par la méthode expérimentale la question de savoir si rien ne serait changé à l’ordre invincible dans le cas où le sort de Gaston Calmette serait subi par Jean Jaurès. » Texte paru à la une barrée du grand titre « Sa Majesté le revolver » à propos du procès de Mme Caillaux qui a tiré sur le directeur du Figaro.
Une mort annoncée par Jaurès lui-même au cours de ces derniers jours cruciaux, disant à Paul-Boncour : en cas de guerre, « on nous tuera d’abord » ; à ses amis de L’Humanité : « Il faut nous attendre à être assassinés au coin d’une rue. »
La nouvelle est affichée dans le hall de La Dépêche, à Toulouse, dès 22 h 30. Les témoins comprennent qu’aucun espoir de paix ne subsiste. Dans la nuit, la nouvelle arrive dans le Tarn ; elle réveille et bouleverse Carmaux. « Ils ont tué Jaurès ! », c’est le message qui circule de maison à maison. Certains précisent : « Ils l’ont tué pour que la guerre passe. » Max Assié rapporte le témoignage d’Henri Mérou sur la ville tarnaise de la mégisserie : « Ce fut comme si la foudre était tombée sur Graulhet. Nous venions de perdre notre plus ardent défenseur. » La Dépêche du 1er août publie un court article pour exprimer son indignation et sa douleur. L’Humanité du même jour parait avec une photo de Jaurès en première page entourée de noir, entièrement consacrée à l’assassinat, avec les textes du manifeste du gouvernement signé Viviani et de la lettre du président de la République à Mme Jaurès. La Guerre sociale parait également avec sa une entourée de noir. Ses énormes titres annoncent : « Défense Nationale d’abord ! Ils ont assassiné Jaurès. Nous n’assassinerons pas la France », évolution notable de Gustave Hervé.
Il faut noter les deux expressions : « Ils ont tué Jaurès » ; « Ils ont assassiné Jaurès ». Qui sont ces « ils » ? Certains journaux manifestent leur malaise, au lendemain du crime. L’Action française récuse le bruit selon lequel l’assassin serait un camelot du roi ; ce n’est qu’un « détraqué atteint de dérangement mental ». L’Écho de Paris : « Nous ne sommes pas de ceux qui saurions justifier par aucune raison l’assassinat d’un homme, surtout lorsque la gravité des événements extérieurs nécessite l’union de tous les concitoyens. » Nous avons vu plus haut la réaction du Temps. Ceux que Charles Silvestre désigne comme « les assassins de papier » se hâtent de décliner toute responsabilité. Pourtant, l’assassin a déclaré : « Si j’ai commis cet acte, c’est parce que Monsieur Jaurès a trahi son pays en menant sa campagne contre la loi des trois ans. J’estime qu’on doit punir les traitres. » Qui ne cessait d’écrire que Jaurès était un traitre ?
Le 4 août, ont lieu les obsèques. Cortège grandiose à Paris, avant le transfert du corps au cimetière d’Albi. Discours de personnalités parmi lesquelles Léon Jouhaux, secrétaire général de la CGT qui annonce son départ pour le front et finalement fera toute la guerre à Paris, de même que « l’engagé volontaire » Maurice Barrès. Jules Guesde va entrer au gouvernement. Gustave Hervé finira par changer le titre de son journal : La Guerre sociale deviendra La Victoire.
L’Histoire s’emparait, éplorée, alarmée,
De ce héros tué en avant des armées. (Anna de Noailles)

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