la journée du 31 juillet 1914 …

Très tôt le matin : Il se lève, prend peut-être son petit-déjeuner avec sa fille Madeleine, seule présente alors auprès de lui dans la villa de la Tour à Passy, puisque sa femme Louise et le jeune Louis leur fils (16 ans), ont déjà gagné la propriété de Bessoulet, où les Jaurès prennent leurs heureuses vacances depuis trois décennies.

Madeleine était très proche de lui : un ménage malheureux, un enfant handicapé (4 ans en 1914) mais malgré cela, une militante, qui figure à ses côtés sur les superbes photos du meeting pour la paix du 23 mais 1913 au Pré-Saint-Gervais. Nul doute qu’il s’entretient avec elle du sujet crucial : l’imminence de la guerre.

Toujours très tôt dans la journée : Arrive Lucien Lévy-Bruhl, l’un de ses amis les plus chers. Connu à l’ENS où il l’avait précédé, il a mené une très belle carrière de professeur de philosophe qui le conduit à la Sorbonne et à une notoriété comparable à celle d’un autre condisciple, Henri Bergson. Sans jamais s’engager à fond dans le militantisme politique, Lucien a été aux côtés de Jaurès dans les combats les plus durs : la réhabilitation de Dreyfus (1898-1906), et la création de l’Humanité en 1904, qu’il a en partie financée. C’est un grand intellectuel, bien informé de l’actualité, un ami sûr, capable d’encourager, mais aussi de critiquer et de suggérer.

Dans la matinée : Jaurès quitte son domicile pour se précipiter dans la mêlée politique. Il a eu l’impression, la veille, lors de son audience auprès du président du Conseil René Viviani, que celui-ci déployait une action efficace pour retenir la Russie. Il revenait tout juste d’une mission diplomatique conduite avec le président de la République Raymond Poincaré quelques jours. Jaurès veut empêcher la mobilisation générale de l’armée russe. Peine perdue : après divers simulacres de mobilisation partielle celle-ci est effective dès le matin du 31. En riposte, la mobilisation générale des armées allemandes, déjà en alerte depuis la veille, est inévitable.

Jaurès sait que les sociaux-démocrates allemands ne saboteront pas cet ordre de mobilisation. Mais il escompte du moins de leur part de grandes manifestations pour la paix, qu’il veut aussi organiser en France, en prélude au congrès de Paris de l’Internationale prévu pour le 9 août. Il attendra en vain Hermann Muller, délégué à cet effet, mais qui n’arrivera à Paris que le lendemain matin.

Dans l’immédiat, Jaurès s’emploie à agir sur le gouvernement français, dont il ne suspecte pas la bonne volonté mais dont il réalise la faiblesse.

Jaurès se rend à la Chambre, où il croise le ministre de l’Intérieur Louis-Jean Malvy, l’un des radicaux dont il était proche par le combat commun pour l’impôt sur le revenu. Il le met en garde contre la pression possible exercée sur le mouvement ouvrier par le «fichage» de plusieurs milliers de militants syndicalistes dans les «carnets B» et des menaces d’arrestations massives qui en découlent (Malvy laissera quelques jours après les listes de militants dans les tiroirs).

Dans l’après-midi : Jaurès, avec une délégation socialiste composée des députés Renaudel, Longuet, Cachin, Bracke et Bedouce se rend au Quai d’Orsay où siège Viviani, à la fois président du Conseil et ministre des Affaires étrangères, pour une nouvelle entrevue qu’il espère décisive. Mais Viviani, qui est en conversation avec l’ambassadeur d’Allemagne Von Schoen, le renvoie à Abel Ferry, jeune sous-secrétaire d’État, qui reçoit la délégation à 17 h 30. Jaurès l’adjure d’obtenir de Viviani une pression sur la Russie pour qu’elle annule ou atténue la mobilisation de ses troupes. Il évoque aussi un arbitrage international qui pourrait être organisé par l’Angleterre, sur le mode d’une Conférence des pays en cause. Mais en dehors de bonnes paroles (Cachin écrira que Ferry regrette l’absence de Jaurès au sein du gouvernement), il n’obtient rien d’autre qu’une question sur l’attitude du parti socialiste en cas de déclenchement du conflit. À son refus d’interrompre la campagne contre la guerre, Ferry aurait répliqué, parole prémonitoire : «Vous n’oseriez pas car vous seriez tué au prochain coin de rue» (un autre témoignage, celui de Longuet, attribue à Jaurès lui-même cette sinistre perspective : «Nous continuerons, quand bien même nous serions abattus au premier coin de rue». Jaurès quitte sans espoir le ministère en lançant : «Vous êtes victimes d’Iswolsky (ambassadeur de Russie) et d’une intrigue russe. Nous allons vous dénoncer, ministres à la tête légère, dussions-nous être fusillés !».

Fin d’après-midi :

Jaurès a rejoint, vers 20 heures, rue Montmartre, son journal l’Humanité. Il ne cache pas à ses camarades son désespoir d’obtenir une action de paix du gouvernement. Le cabinet anglais tardant lui aussi à agir, il évoque un recours au président des États-Unis Woodrow Wilson, et réfléchit à un article mobilisateur, une sorte de J’accuse, dit-il à ses proches, pour fixer les responsabilités et en appeler à l’opinion publique. Et attend en vain Hermann Muller.

Soirée : À 21 heures, l’article restant en suspens, il descend avec treize de ses amis au tout proche café du Croissant. Renaudel méfiant, eût préféré le Coq d’Or, plus grand et facile à sécuriser, mais bruyant et trop fréquenté.

La petite équipe de l’Humanité (dont Renaudel, les frères Renoult, Duc-Quercy, Poisson, Longuet) auxquels se joint le député alsacien au Reichstag Georges Weil, s’installe sans aucune précaution. Jaurès est assis, derrière une fenêtre ouverte pour bénéficier d’un peu d’air en cette soirée étouffante. Il se détend tout en mangeant de bon appétit à son habitude. Il regarde avec bienveillance une photo d’enfant que lui présente un journaliste attablé à une table voisine, et entame la dégustation du dessert, une tarte aux fraises.

21 h 40 : Raoul Villain, depuis la rue, écarte un rideau et pointe son revolver fatal sur le crâne du grand leader et lâche deux coups, dont un en pleine tête. Malgré la présence d’un chirurgien brésilien réputé et l’acquisition (difficile) d’ampoules tonicardiaques chez un pharmacien voisin, la mort instantanée est constatée. L’homme de paix a cessé de vivre.

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