Une biographie de Jean Jaurès

Pour une biographie de Jean Jaurès

par Rémy CAZALS

Avant-propos

Jean Jaurès, France’s great socialist leader, complained to his companion in a taxi taking them to a Paris restaurant on the evening of 31 July that the driver’s manic haste would be the death of them. « No », said the other wryly, « like all Parisian drivers he is a good socialist and union man. » It was not reckless speed that killed Jaurès that night, however, but instead a deranged fanatic who shot him in the back as he ate. This assassination prompted across Europe a wave of shock and horror far more emotional than that following the murder of Franz Ferdinand. Jaurès was recognized across frontiers as a political giant.”

(Max Hastings, Catastrophe, Europe goes to war, 1914, London, William Collins, 2013, p. 83.)

Ce passage du livre de l’historien anglais montre la renommée internationale de Jean Jaurès. On peut le traduire ainsi : « Jean Jaurès, le grand leader socialiste français, se plaignait à un camarade dans le taxi qui les conduisait vers un restaurant à Paris, le soir du 31 juillet [1914], que la folle hâte du conducteur allait les tuer. « Non », lui dit l’autre en grimaçant, « comme tous les chauffeurs de taxi parisiens c’est un bon socialiste et syndicaliste. » Cependant, ce n’est pas la vitesse téméraire qui tua Jaurès cette nuit-là, mais un détraqué fanatique qui lui tira un coup de feu par derrière pendant qu’il mangeait. Cet assassinat souleva à travers l’Europe une onde de choc et d’horreur beaucoup plus chargée d’émotion que celle qui suivit le meurtre de François Ferdinand [l’héritier du trône austro-hongrois, tué à Sarajevo le 26 juin précédent]. Jaurès était reconnu au-delà de toutes les frontières comme un géant politique. »

Peut-on proposer sur le site de l’association des Amis de Jaurès à Toulouse une biographie de ce géant qu’était Jaurès ? De nombreux ouvrages existent déjà. Mais la personne qui ne connaitrait pas Jaurès pourrait se montrer découragée devant les 686 pages serrées du dernier livre de Gilles Candar et Vincent Duclert (éditions Fayard, 2013), devant les plus de 1300 articles donnés par Jean Jaurès au journal toulousain La Dépêche de 1887 à 1914 (éditions Privat, 2009), devant les 17 volumes annoncés de la publication des œuvres de Jaurès par Fayard (10 tomes parus à ce jour). Un travail accessible à un large public, mais solide sur le fond, reste envisageable, qui raconterait la vie de Jean Jaurès en la replaçant dans son époque, de 1859 à 1914. Les épisodes seront présentés ici, dans l’ordre chronologique, à raison d’un ou deux par mois, accompagnés d’une rubrique « pour en savoir plus » destinée aux lecteurs qui voudraient trouver une information plus complète.

Avant de commencer, on peut donner rapidement les grandes lignes de sa vie :

1859. Naissance de Jean Jaurès à Castres (Tarn), sous le Second Empire.

1870. Brillant élève au collège. Défaite de la France et perte de l’Alsace-Lorraine.

1878. Reçu 1er au concours d’entrée à l’Ecole normale supérieure.

1881. Agrégé de philosophie. Nommé au lycée d’Albi.

1885. Elu député du Tarn sur la liste républicaine (contre les monarchistes).

1887. Commence une collaboration régulière à La Dépêche.

1889. Battu aux élections législatives à Castres.

1890. Adjoint au maire de Toulouse. Enseigne à la faculté des Lettres.

1892. Soutenance de ses thèses de philosophie.

1893. Elu député socialiste de Carmaux.

1895-1896. Défend les verriers de Carmaux. Création de la Verrerie Ouvrière.

1896. Dénonce les massacres d’Arméniens en Turquie.

1898. S’engage en faveur de l’innocence de Dreyfus. Battu aux législatives.

1898. Prend position en faveur du droit de vote des femmes.

1900-1903. Jaurès historien de la Révolution française.

1902. Réélu député de Carmaux (et sans interruption jusqu’en 1914).

1903. Discours sur la Jeunesse au lycée d’Albi.

1904. Fondation du quotidien L’Humanité.

1905. Unification du parti socialiste.

1905. Acteur décisif de la loi de séparation des Eglises et de l’Etat.

1905. Hostile à la pénétration militaire au Maroc.

1908. Au Congrès de Toulouse, préconise l’évolution révolutionnaire vers le socialisme.

1908. Se prononce contre la peine de mort.

1909. Participe aux manifestations contre l’exécution de Ferrer à Barcelone.

1910. Acteur décisif de la loi sur les retraites ouvrières.

1911. L’armée nouvelle, pour une organisation démocratique de la défense nationale.

1911. Cycle de conférences en Amérique latine, en particulier en Argentine.

1912. Congrès de l’Internationale socialiste à Bâle contre la guerre.

1913. Articles, discours contre l’allongement du service militaire.

1914. La presse de droite se déchaîne contre les efforts de Jaurès en faveur de la paix.

1914. 31 juillet. Jaurès est assassiné par un débile lecteur de la presse de droite.

1914. 3 août. La France entre en guerre contre l’Allemagne.

merci de vos commentaires, vos compléments, vos questions qui amèneront un débat … (bas de page)

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– Septembre 2016 –

Chapitre I  

 Enfance et adolescence  1859-1876, Castres

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Jean Jaurès (à gauche) et son frère Louis, 1865 (Centre national et musée Jean Jaurès, Castres).

Cette période de la vie de Jean Jaurès est la moins bien connue car nous n’avons pas de textes de lui contemporains. Il faut aller prendre quelques bribes dans des articles ou des discours écrits ou prononcés plus tard, au cours de sa carrière politique. Ainsi nous ne disposons que de peu d’évocations du collège où il a pourtant passé sept années scolaires. La vie à la campagne est plutôt décrite dans la période suivante où, étudiant « parisien », il est revenu en vacances au pays natal. Des recherches érudites ont précisé quelques points dans des revues locales ou dans les publications de la Société d’études jaurésiennes.

1. Né sous le Second Empire

Fils de Jules Jaurès et d’Adélaïde Barbaza, Jean est né à Castres (Tarn) le 3 septembre 1859, rue Réclusane, dans le faubourg situé rive gauche de l’Agout, près de la route menant au Sidobre. C’était huit ans après le coup d’État du 2 décembre 1851 qui aboutit à la proclamation de l’Empire et à la condamnation de vingt mille défenseurs de la République, dont près de dix mille à la déportation en Algérie. En 1859, Victor Hugo, opposant à Napoléon III, est en exil à Guernesey ; Armand Barbès s’est réfugié à La Haye.

Louis-Napoléon Bonaparte avait promis : « L’Empire, c’est la paix. » La période fut en réalité marquée par une succession de guerres. Trois oncles de Jean Jaurès ont participé à la guerre de Crimée (1854-1856) contre l’Empire russe. 1859 est l’année même de la guerre d’Italie contre l’Empire autrichien ; les sanglantes batailles de Magenta et de Solferino sont à l’origine de la création de la Croix Rouge par le Suisse Henri Dunant.

En 1859, Castres compte moins de 20 000 habitants. La ville avait disputé à Albi le chef-lieu du département, mais avait perdu. C’est un centre d’industrie textile lainière. Le milieu du XIXe siècle voit la concentration progressive du travail et la construction d’usines dont l’énergie motrice est fournie par les cours d’eau, mais le tissage à domicile se maintient. Castres est aussi une ville de garnison. Son industrie travaille d’ailleurs en partie pour équiper l’armée française.

L’épidémie de choléra de 1854 a fait à Castres 480 victimes. La ville n’a pas encore le chemin de fer. Le réseau n’a atteint Toulouse qu’en 1857. En 1859 et pour quelques années encore, on ne peut aller de Castres à Toulouse qu’en empruntant le service des diligences.

2. La famille de Jean Jaurès

Comme beaucoup de familles de la région, les ancêtres de Jules Jaurès et d’Adélaïde Barbaza ont vécu des activités lainières, fabrication ou commerce. Certains ont connu quelque prospérité, mais les successions ont amoindri le patrimoine. Ainsi, à la génération de Jules Jaurès, deux cousins se sont engagés dans la marine et ses deux frères dans l’armée de terre.

Les deux marins ont mieux réussi. Charles Jaurès (1808-1870) s’est rendu célèbre par le transport d’un des obélisques du temple égyptien de Louqsor à Paris (aujourd’hui au centre de la place de la Concorde). Benjamin Jaurès (1823-1889) s’illustra notamment dans la guerre de 1870 contre les Prussiens, après quoi il devint député républicain, sénateur et ministre de la Marine. Des deux frères de Jules, Henri, capitaine, mourut du choléra à Sébastopol en 1855 ; Alphonse combattit également en Crimée et dans les autres guerres de l’Empire, et il prit sa retraite à Castres en 1873. Le frère d’Adélaïde, Louis Barbaza, avait lui aussi participé à la guerre de Crimée où une blessure avait nécessité l’amputation d’une jambe. Jean Jaurès a connu Benjamin, Louis et Alphonse. Que lui ont-ils raconté de leurs carrières militaires ? On l’ignore.

Jules Jaurès essaya plusieurs métiers, sans succès. En 1854, il acheta la petite propriété de La Fédial, 6 hectares, beaucoup de terrain en pente, et sec, en polyculture livrant quelques excédents. Jean vit son enfance dans une famille paysanne aux marges de la pauvreté. Pour tenter d’équilibrer son budget, Jules doit effectuer des charrois, ce qui est considéré comme une déchéance par sa belle-famille restée bourgeoise. À des cousines, il aurait un jour répondu : « Sabi que vos fau vergonha amb mon foet de carretièr sus l’espatla, mes me fa pas res. »

Cette phrase nous rappelle que l’emploi de l’occitan (on disait : le patois) était très largement répandu. Il semble que les parents de Jean avaient opté pour l’emploi du français avec leurs enfants, mais tout leur environnement était occitan, aussi bien à la campagne que dans la ville de Castres. Rémy Pech a raison de dire que l’occitan n’était peut-être pas la langue maternelle de Jean Jaurès, mais sa langue d’enfance. Dans La Dépêche, le 27 septembre 1909, Jaurès allait écrire : « J’aime entendre notre langue et j’aime la parler », expression dans laquelle le mot « notre » doit être souligné.

En dehors du temps scolaire, Jean participe aux travaux pour enfants sur la petite propriété. Max Gallo écrit dans sa biographie du « grand Jaurès » qu’il fut « un enfant des champs, de ceux qui connaissent le parfum des blés, la lenteur puissante des charrois, l’obstination qu’il faut pour manier la faux, vite avant l’orage. Les paysans sont de petits propriétaires qui vivotent en économie fermée sur quelques hectares. Jaurès les voit, leur parle, participe aux vendanges ou à la moisson. Il apprend l’effort des hommes. »

3. Des événements marquants

Le 16 avril 1865, Castres est reliée par chemin de fer à la ligne principale de Toulouse à Sète, précisément à Castelnaudary. Or la voie passe à quelques centaines de mètres de La Fédial. Même si, à cette date, il ne s’agit plus d’une nouveauté, de cette invention diabolique qui effrayait les vieilles paysannes, il est certain que les deux frères Jaurès, âgés de 6 ans et de 5 ans (Louis était né en 1860), ont dû être fortement impressionnés et attirés.

Après quelques années d’instruction primaire, Jean entre au collège de Castres en octobre 1869. Âgé de 10 ans, il a l’esprit ouvert et il est vraisemblable qu’il ait connu le grand mouvement qui agite la ville lors des élections législatives de mai 1869. Le député de la circonscription de Castres (qui englobe alors Mazamet et la montagne), le capitaliste Eugène Pereire, avait été élu en 1863 sur la promesse de donner à la ville manufacturière un accès au réseau ferré, et il avait tenu parole. Il était à la fois le représentant du progrès et le candidat officiel de Napoléon III. Mais, en 1869, un autre bonapartiste, le baron René Reille, se présente contre Pereire, tandis que le docteur Bernard Lavergne défend les couleurs républicaines. Reille est lui-même un capitaliste, un propriétaire terrien héritier du maréchal Soult et de son château à Saint-Amans. Son alliance avec le clergé catholique est un excellent exemple de ce que l’on appelle le cléricalisme, qui mêle religion et politique. « L’aristocratie continue toute d’être pour le baron, le commerce pour Pereire, et les commerçants avancés et beaucoup d’ouvriers pour Lavergne. Je crains toujours le travail sourd de la calotte », écrit le républicain mazamétain Eugène Guiraud à sa fille et à son gendre en voyage de noces, le 18 mai. Et le 23 : « Tous les partis agissent énergiquement. La Démocratie ouvertement, les Pereiristes avec l’argent et les Reillistes par la calotte. »

Le baron Reille est élu au premier tour avec 51,4 % des suffrages sur l’ensemble de la circonscription, alors qu’il est nettement en minorité à Castres. Les partisans de Pereire manifestent dans les rues ; ils ne veulent pas d’un député désigné par les campagnes et par Mazamet. Les manifestants crient « À l’eau le baron ! » « Avant-hier on a porté Pereire en triomphe dans Castres jusques à la sous-préfecture. Il y avait plus de dix mille personnes réunies hier à Castres à ce que l’on dit et l’on a armé trois escadrons de cavalerie pour faire disperser les groupes sans presque pouvoir s’en venger. » Trois escadrons de cavalerie, dix mille personnes dans les rues (même si ce républicain exagère le chiffre), voilà qui n’a pas dû passer inaperçu de la famille Jaurès.

Un texte plus tardif de Jean (La Dépêche, 16 septembre 1888) peut être cité ici à propos des jeunes républicains de Castres : « Ils aiment dans la République l’exubérance et la fougue de leur propre vie, ils sont bons enfants, et la République est bonne fille, pas trop dévote, pas cérémonieuse, pas arrogante, compatissante au faible, et n’humiliant pas les petits par l’esprit de domination et d’orgueil. Aussi, sont-ils républicains de nature avec cette générosité de tempérament, la générosité de la raison et de l’âme. Bien souvent, à la fin de l’Empire, ces joyeux intrépides compagnons étaient dans les villages les seuls qui osaient dire non et parler République. Alors les mijaurées de la réaction affectaient de dire : voilà ce que sont les républicains. Permettez, mes beaux messieurs : c’était la vieille fontaine gauloise de liberté, de franchise, de vaillance, de bonne humeur qui jaillissait, qui débordait à l’aventure sur les hontes du despotisme, sur les lâchetés et les hypocrisies du monde officiel et dirigeant. »

Dans l’immédiat, retenons la première apparition du baron Reille dans la biographie de Jean Jaurès, et les conditions électorales locales que nous retrouverons.

Et voici une autre citation de Jaurès (La Dépêche, 2 janvier 1893) : « Les hommes de ma génération peuvent dire : Nous nous sommes éveillés au monde aux cris de douleur de la patrie envahie. » Il est certain que le collégien a été fortement marqué par la défaite de l’Empire en 1870, par la trahison du maréchal Bazaine, par la prise de l’Alsace-Moselle par Bismarck sans consulter la population. La République proclamée sur la débandade impériale, Benjamin Jaurès combat dans l’armée de la Loire suscitée par Gambetta. L’oncle Louis Barbaza commente en famille les événements de l’année terrible. Le nom de Bazaine rejoint celui d’Amaury adressé par les charretiers à leurs chevaux récalcitrants (Amaury était le fils de Simon de Montfort, et l’injure occitane, à prononcer en accentuant la syllabe centrale, vise à la fois le conquérant venu du Nord et son intelligence limitée).

La question d’Alsace-Lorraine et celle des rapports franco-allemands allaient rester un des graves problèmes sur lesquels le futur député allait devoir se pencher.

4. Au collège (qui aujourd’hui porte son nom)

Brillant élève à l’école de l’abbé Séjal (nous sommes quelques années avant les lois de Jules Ferry développant l’enseignement primaire laïque), Jean Jaurès entre donc en classe de 6e au collège de Castres en octobre 1869, ayant réussi au concours des bourses. Les parents obtiennent que la bourse soit partagée en deux, entre Jean et Louis. Les deux frères font une bonne scolarité, mais celle de Jean est exceptionnelle. Sa soif de savoir est intense, sa capacité de travail et sa mémoire aussi. Il truste les prix, y compris en instruction religieuse. Dans ses succès, il ne faut pas négliger la valeur des enseignants d’un collège qui a très bonne réputation dans la région par ses résultats aux divers concours académiques et nationaux. Jean allait rappeler dans ses écrits et ses discours certaines expériences de chimie, un aumônier qui avait choqué les élèves en racontant en riant les exactions commises par les Français en Algérie. En mars 1891, il écrivait : « Je me souviens qu’au collège nous avions tous beaucoup d’admiration pour la Déclaration des Droits de l’Homme ; il nous semblait très beau qu’on eût voulu proclamer le droit avant d’organiser le fait. Or, un jour, en lisant l’Histoire de la Révolution française, de M. Thiers, nous y lûmes que la Déclaration des Droits de l’Homme était « une oiseuse métaphysique politique ». Cela nous affligea beaucoup et même nous scandalisa. »

On peut dire que le collège de Castres contribua à faire de Jean Jaurès un républicain. Il fit aussi de lui un latiniste éminent et lui donna une solide culture en grec, allemand, littérature, histoire, philosophie. Ses talents d’orateur s’exprimèrent dans les harangues improvisées, et peut-être humoristiques, que ses condisciples exigeaient parfois de lui : « Fais-nous un discours ! » Sur un autre plan, on connait de lui le texte d’un authentique discours prononcé le 19 mai 1876 pour accueillir au collège le préfet du Tarn admiratif devant son éloquence.

La même année, l’inspecteur général Félix Deltour, en visite au collège de Castres, se rend compte de la valeur de l’élève Jean Jaurès. Il discute longuement avec lui et conclut qu’il faut pousser ce sujet exceptionnel vers l’École normale supérieure de la rue d’Ulm à Paris. Les parents, très fiers, acceptent d’autant que les frais seront couverts par une bourse d’études. Passer le baccalauréat n’est qu’une formalité en cet été de 1876. Voilà Jean Jaurès prêt à affronter une nouvelle période de sa vie.

Prochain chapitre :

La formation d’un intellectuel

1876-1881, Quartier latin, Paris

Pour en savoir plus sur les aspects abordés dans le chapitre I :

– Rémy Pech, Jaurès paysan, Toulouse, Privat, 2009, 236 p.

– Alain Lévy, « Le collège de Castres et les professeurs de Jaurès », dans Jaurès, enfant de Castres, actes du colloque d’octobre 2009 publiés par la ville de Castres, p. 67-88.

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Chapitre II

 

La formation d’un intellectuel 1876-1881, Quartier latin, Paris

 

À la génération précédente, les étudiants venus de Castres étaient montés à Paris en diligence. En 1876, ils peuvent prendre le train ; cette année-là est aussi la date de l’invention du téléphone par Graham Bell. La Commune de Paris a été écrasée dans le sang à peine cinq ans auparavant. Le mot « république » a été inscrit dans la Constitution en 1875 seulement, mais le président de cette Troisième République est le royaliste Mac Mahon, un maréchal de l’empereur déchu.

La période 1876-1881 de la vie de Jaurès est connue principalement par deux séries de lettres. De Paris, l’étudiant correspond avec un voisin de La Fédial, Jules Julien, un homme cultivé d’esprit ouvert. De Castres où il passe ses vacances d’été, Jean écrit à son camarade et « cothurne » de l’ENS, Charles Salomon. Il est heureux que les deux hommes aient conservé ces courriers. Quel dommage que les lettres à ses parents, sans doute nombreuses et plus détaillées, ne l’aient pas été !

 

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La promotion 1878 de l’ENS de la rue d’Ulm. Jaurès est assis, le deuxième à partir de la gauche ; Bergson, debout, à droite

1. Qui est le jeune homme qui arrive à Paris ?

La réponse à cette question peut être précédée par la lecture d’un extrait d’article de Jean Jaurès dans La Petite République, le 12 octobre 1901 : « Le droit de l’enfant, c’est d’être mis en état, par une éducation rationnelle et libre, de juger peu à peu toutes les croyances et de dominer toutes les impressions premières reçues par lui. Ce ne sont pas seulement les impressions qui lui viennent de la famille, ce sont celles qui lui viennent du milieu social que l’enfant doit apprendre à contrôler et à dominer. Il doit apprendre à dominer même l’enseignement qu’il reçoit. Celui-ci doit être donné toujours dans un esprit de liberté ; il doit être un appel incessant à la réflexion personnelle, à la raison. Et tout en communiquant aux enfants les résultats les mieux vérifiés de la recherche humaine, il doit mettre toujours au-dessus des vérités toutes faites la liberté de l’esprit en mouvement. C’est à cela que l’enfant a droit. Il ne dépend pas de nous de lui épargner des crises, des conflits, des contradictions qui travaillent toute l’humanité et dont nous-mêmes avons souffert. Mais il fa ut que sa raison soit exercée à être enfin juge du conflit. »

Comment l’adolescent Jean Jaurès a-t-il dominé les impressions qui lui sont venues dans son enfance de sa famille, du milieu social, de l’enseignement reçu ?

Il a baigné dans une éducation chrétienne, catholique. Si sa réflexion personnelle commence à contester les dogmes, il a fortement intériorisé le sens du bien et du mal, le souci de la justice, comme allaient le montrer sa vie et ses œuvres, l’exigence morale qui lui fait écrire que « le mensonge est une lâcheté ». « Honnêteté » est pour lui une vertu fondamentale. La plupart des Français de sa génération ont reçu une éducation chrétienne mais n’ont-ils pas privilégié la forme du rituel sur le fond de la pensée ? Jean Jaurès est peut-être un cas assez rare. En même temps, la famille a beaucoup compté pour lui, en particulier sa mère, « Mérotte », toujours fière des succès de ses enfants, et d’abord des réussites scolaires.

Dans ce domaine, Jean a acquis une grande culture et des outils pour progresser encore ; il a envie de se perfectionner sans cesse. Le jeune homme qui arrive de Castres à Paris est franchement républicain et patriote. Madeleine Rebérioux a écrit qu’il n’y avait pas de rupture parisienne dans le parcours d’études de Jean Jaurès. Mais la découverte de « la ville immense » est un choc, atténué par les contacts que le jeune homme peut conserver avec son « découvreur », Félix Deltour, et avec le cousin de son père, le sénateur Benjamin Jaurès.

2. La préparation au concours

Pendant les deux années d’hypokhâgne et de khâgne préparant au concours d’entrée à l’École normale supérieure, Jean est pensionnaire à l’école Sainte-Barbe et suit les cours des classes « prépas » du lycée Louis-le-Grand. Il décrit avec humour sa situation dans une lettre à Jules Julien (24 février 1878) : « Nous sommes à Sainte-Barbe une dizaine d’élèves préparant l’École normale avec des goûts et des ambitions divers ; tel préfère la littérature, tel l’histoire, tel la philosophie. On se communique ses lectures, ses idées, ses enthousiasmes, ses découvertes, ses systèmes (aujourd’hui à dix-neuf ans on a un système) ; et cet échange perpétuel entretient dans l’esprit une activité extraordinaire ; il est envahi par un flot incessant de pensées qui se mêlent, qui se combinent, qui fermentent ; ajoutez à cela que les événements de la vie politique, littéraire, théâtrale, ont toujours un écho dans les collèges parisiens, que, les dimanches, les jours de sortie, on voit s’étaler dans les galeries des publications nouvelles, on s’arrête dans les musées, on court dans les théâtres, aux matinées ou aux soirées, et vous aurez l’idée de cette vie de pensée intense et continue qui est un bonheur et un privilège de Paris, mais qui à la longue, et si les vacances n’amortissaient pas ce feu, pourrait donner au cerveau une excitation maladive ; à Paris, quand on sort, tout vous met en fièvre. […] Il est probable qu’il se produira un peu dans les principaux théâtres ce qui s’est produit au Français récemment pour la reprise d’Hernani ; on retenait les places quelques jours à l’avance et maman vous a conté peut-être que nous, barbistes, nous n’avons pu nous procurer aisément des billets qu’en nous adressant à Victor Hugo lui-même. »

Toujours dans ce domaine de l’humour, Jean avait, quelques jours auparavant, composé et déclamé « Le Guignol provincial et le Guignol parisien », long poème en deux tableaux séparés par le quatrain :

En route pour la capitale :

Allons suivre un autre destin,

Préparer l’École Normale

Et voir le Guignol parisien.

L’auteur commençait par la description d’une scène qu’il avait vue dans une modeste station thermale, ce qui laisse entendre qu’il y avait effectué un séjour :

Dans le premier tableau, je suis dans les Corbières,

Dans un petit village aux grisâtres maisons

Que des bains chauds, des eaux que l’on dit salutaires

Égayent, au mois d’août, de trois cents moribonds.

Précisions supplémentaires : la station est située « au fond d’un entonnoir » et on y soigne les rhumatismes. Tout semble indiquer qu’il s’agit de Rennes-les-Bains ; la date est vraisemblablement 1876 ou 1877 ; le curiste devait être le père de Jean. Ce dernier l’avait accompagné :

Et ce grand garçon-là que vous voyez sourire,

Assez gauche d’allure et gauchement vêtu,

Ne devinez-vous pas ? Faudra-t-il vous le dire ?

Non, non, mes chers amis, vous m’avez reconnu.

Conclusion du poème :

Pour moi, vous me direz que c’est une marotte,

Mais l’homme le plus sage a l’air extravagant ;

Je rejette bien loin Platon, même Aristote,

Si je puis à Guignol tout apprendre en riant.

Fallait-il accorder autant de place à cette facétie ? Je pense que oui et, dans les chapitres suivants, je n’ignorerai pas les traits d’humour et d’ironie de cet homme par ailleurs si sérieux. Le retour au sérieux, ici, s’effectue dès juin 1878 dans la composition française rédigée pour participer au concours général des collèges et lycées de Paris, qui lui vaut le premier prix. Il imagine une lettre adressée au roi François Ier pour lui demander de venir en aide à Jacques Amyot, traducteur de Plutarque, qui était dans le besoin. L’Amyot de Jaurès ressemble fort à Jaurès lui-même : « la connaissance du grec, si péniblement acquise, lui ouvre les plus rares merveilles de l’antiquité » ; « la poésie d’Homère, large et transparente comme la nature, lui ouvre d’admirables horizons : au loin, les remparts et les hautes tours de Troie et le figuier près de la porte » [allusion au figuier de La Fédial] ; « appliqué au travail austère, il n’a pas connu les plaisirs faciles de la vie » ; « il a appris à l’école de la pauvreté qu’il faut savoir aider les autres ».

Au bout des deux années, Jean est reçu premier au concours d’entrée à l’ENS. Dans le jargon des étudiants, il est le « cacique ». En cette même année 1878, l’exposition universelle de Paris témoigne devant le monde entier du relèvement de la France vaincue en 1870. Et cette exposition coïncide avec la consolidation du régime républicain.

3. Pendant ce temps, la République…

Les élections législatives de mars 1876 traduisent le déclin des monarchistes et envoient à la Chambre des députés une large majorité républicaine. Le conflit avec le président, lui-même monarchiste, aboutit à la crise dite du Seize Mai (1877). Mac Mahon désigne un ministère rejeté par la Chambre. Celle-ci est dissoute, mais les nouvelles élections reconstituent la majorité républicaine. Mac Mahon doit « se soumettre » avant de « se démettre » en janvier 1879. Les républicains gagnent aussi de nombreuses élections locales et en conséquence la majorité au Sénat. Le républicain Jules Grévy est élu président de la République. Les Chambres, qui siégeaient à Versailles, décident leur retour à Paris. Le 14 Juillet devient fête nationale.

Tout ceci a lieu pendant le séjour parisien de Jean à Sainte-Barbe, puis à l’ENS. Il suit de près ces épisodes, enthousiasmé par les victoires de la République et par la personnalité de Gambetta. Il porte attention au rôle du député de la 2e circonscription de Castres (Mazamet), le baron René Reille. Celui-ci avait été largement élu en 1876. Il est dans le coup du Seize Mai comme sous-secrétaire d’État au ministère de l’Intérieur. Après la dissolution de la Chambre, le ministère du Seize Mai prépare les élections nouvelles en révoquant maires et fonctionnaires, en poursuivant la presse et les loges maçonniques. À cette œuvre rappelant le despotisme impérial, le baron participe activement comme en témoigne le Journal Officiel. Les républicains l’emportent au niveau national mais, dans sa circonscription, le baron reçoit, comme d’habitude, le soutien massif du clergé, et il obtient 12 202 voix. Au vu des circonstances, la Chambre décide de l’invalider. Il est réélu, mais seulement avec 9 967 voix.

4. Jaurès à l’ENS

D’après la photo maintes fois reproduite, la promo 1878 de l’ENS comptait 23 étudiants, parmi lesquels Charles Salomon, Paul Desjardins, Christian Pfister, Charles Diehl, Camille Jullian, Alfred Baudrillart, Émile Durkheim et Henri Bergson, que ses condisciples avaient surnommé « Miss ». Ce dernier, rival intellectuel de Jaurès, appartenait à la grande bourgeoisie parisienne et se trouvait aux antipodes du « paysan » tarnais. Les professeurs ne résistaient pas à la tentation de les opposer l’un à l’autre dans un débat contradictoire par exemple sur la culpabilité du gouverneur romain Fonteius (accusé de corruption et jadis défendu par Cicéron).

À l’ENS ne règne pas encore la spécialisation, et Jaurès, qui choisit finalement la philo, peut étudier l’histoire et la littérature grecque et se laisser emporter avec Hérodote dans le rêve d’un voyage en Méditerranée antique. Les registres de la bibliothèque montrent le grand nombre de livres et revues qu’il a empruntés : les grands noms de la philosophie et de la littérature (Aristote, Platon, Descartes, Renan, Diderot, Fontenelle), les classiques gréco-romains, parfois dans la langue d’origine (Hésiode, Denis l’Aréopagite, la Patrologie latine), les écrivains anglais (de Shakespeare à Milton), divers auteurs témoins de l’histoire de France (Villon, le cardinal de Retz, Mme de Maintenon), et encore des œuvres en allemand (Fichte, Hegel, que nous retrouverons dans sa thèse latine). Au cours de sa dernière année, il écrit: « L’École est comme une grande association d’esprits qui tous ou presque tous ont leur forme distincte et leurs goûts particuliers : par un commerce quotidien et des comparaisons involontaires, ils s’éveillent au sentiment d’eux-mêmes, de leurs tendances propres et de leurs ressources originales ; et en même temps le besoin naît en eux de se répandre au dehors, de rallier à leurs goûts, à leurs idées, à leurs admirations, à leurs dédains, les autres esprits ; c’est dès lors une lutte incessante et joyeuse, un travail quotidien de conversion et de conquête, où il n’y a ni vainqueur ni vaincu, mais d’où toutes les intelligences sortent plus larges et comme agrandies par les intelligences voisines. […] L’esprit garde de ces émotions et de ces excitations multiples quelque chose de libre, de fier, de hardi, qui lui permet, lorsqu’il s’applique à un sujet spécial, de le dominer, et par là de le mieux comprendre. » S’appliquer à un sujet et le dominer : un précepte toujours suivi par Jean Jaurès dans sa carrière politique (mais beaucoup moins admis par la plupart de ses adversaires).

C’est à l’ENS qu’il aurait cessé de croire aux dogmes de la religion catholique, tout en considérant Jésus comme le meilleur des hommes. Il écrivit lui-même dans sa thèse de philosophie : « Ce fut le passage de la confiante contemplation de l’univers vaste et silencieux où l’homme a été fixé par l’ordre divin – telle qu’on la trouve chez Bossuet – à l’angoisse profonde de Pascal : le silence éternel de ces espaces infinis m’effraie. » Comprendre cet infini est-il à la portée de l’esprit humain ?

Ses biographes ont souligné aussi le besoin d’un cadre de verdure qu’avait ce paysan implanté dans la si grande ville. Il le satisfait dans les jardins du Luxembourg, proches de la rue d’Ulm. Et c’est pour lui une immense satisfaction de revenir à La Fédial pour les vacances d’été. Les lettres à Charles Salomon évoquent les vignes du coteau de Peyrous, les moissons et la vente par lui-même d’une partie de la récolte : « Ces jours-ci, j’ai couru à Castres, de marché en marché, et de restaurant en restaurant, pour vendre notre petite récolte d’avoine. Je coupais court à toutes les ruses et à toutes les finesses des marchands : « Vous savez, je n’y entends rien ; dites-moi du mal de mon avoine : ça m’est égal, j’en veux tant. » On me l’a achetée au prix que je demandais ; il est vrai qu’il était modeste. » Le soir, en famille, on écoute le chant des grillons. Jean fait aussi du travail intellectuel : il lit Spinoza, Malebranche ; il étudie le sanscrit. Au total : « Je trouve qu’il n’est rien de plus sain pour l’esprit que quelques mois de campagne : pour l’esprit et pour le caractère. »

En 1881, le succès à l’agrégation de philo annonce son entrée dans la vie professionnelle. Il demande le lycée d’Albi afin d’être près de ses parents, de son père malade (qui va mourir l’année suivante) et de sa mère qui doit gérer le petit domaine. Plus près, aussi, d’une jeune fille, Marie-Paule Prat, qu’il souhaite épouser. 1881, c’est encore la date de la grande réforme républicaine de Jules Ferry sur l’école primaire laïque, gratuite et obligatoire, que le professeur Jaurès approuve pleinement : la République est bien le régime des réformes démocratiques !

Prochain chapitre :

Débuter en enseignement et en politique

1881-1885, Albi et Toulouse

Pour en savoir plus sur les aspects abordés dans le chapitre II :

– Le tome 1 des œuvres de Jean Jaurès, Les années de jeunesse 1859-1889, édition établie par Madeleine Rebérioux et Gilles Candar, Fayard, 2009, 664 pages, reproduit les lettres à Charles Salomon et à Jules Julien. Jusqu’aux recherches récentes d’Aimé Balssa, on pensait que ce voisin de Jaurès s’appelait Jean Julien et qu’il était protestant.

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Chapitre III

Débuter en enseignement et en politique
1881-1885, Albi et Toulouse

La lettre écrite de La Fédial par Jean Jaurès à Charles Salomon le 25 juin 1881 nous donne d’abord de précieux renseignements sur la durée des voyages en train. En partant de Paris à 7 heures du matin par le « direct », il serait arrivé à Castres le lendemain matin à 10 heures. Mais il l’a raté et, par « l’omnibus », le trajet a duré trente six heures. Jean ajoute qu’en ville on hésitait à le reconnaitre : « d’autant plus que je venais de m’habiller de neuf, avec un charmant costume dandy et un chapeau de paille à bords retroussés qui me rajeunit de dix ans. »
Un peu plus tard : « Quand nous reverrons-nous ? Je ne puis songer sans tristesse que nous étions toujours ensemble, vivant presque de la même vie, et que maintenant il faut compter sur une bonne fortune pour se revoir bientôt. » En effet, après les années parisiennes, après les années d’études, une nouvelle vie commence pour Jean Jaurès, d’abord dans l’enseignement, puis dans la politique, une nouvelle période marquée aussi par des tournants dans sa vie privée.

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Jaurès, jeune professeur, 1884 (Centre national et musée Jean Jaurès, Castres)

1. Nouvelles situations

Depuis la fin des années 1870, Jules Jaurès était très malade. Il meurt le 27 mai 1882. Jean décrit sa fin dans une lettre émouvante à son ami Charles Salomon.
Au même camarade, il raconte aussi la fin de l’idylle avec Marie-Paule Prat, en mars 1883 : « Une demoiselle dont je t’avais parlé s’est mariée avec un jeune avocat dont elle ne disait pas tout le bien du monde. Après des avances sensibles, continuées jusqu’à ces derniers temps, pourquoi ce revirement brusque ? C’est un secret pour moi et pour bien d’autres. Il s’est produit en moi un tel étonnement, un tel retournement de toutes mes idées qu’il n’y a pas eu de place pour le chagrin ; il me semble que je sors d’un long et aimable rêve, et quoique le réveil soit brusque, il n’est pas d’un homme de se désoler pour un songe évanoui. » Le père de la jeune fille avait préféré lui trouver un mari plus solidement installé dans la société. Plus tard, Mérotte et quelques dames « marieuses » d’Albi allaient favoriser des contacts avec la famille Bois, et le mariage entre Jean Jaurès et Louise Bois allait avoir lieu en juin 1886, après l’élection de Jean comme député du Tarn.
La vie professionnelle de l’enseignant en philosophie débute au lycée d’Albi en octobre 1881. « L’existence se rétrécit », écrit-il à Salomon. « Adieu la belle liberté et les espérances vagues des premières années. » Il a onze heures de cours par semaine ; cinq élèves. Il est jeune, bien perçu par des jeunes gens qui ont presque son âge. L’un d’eux a conservé le cours du professeur débutant, et le lecteur curieux pourra s’y référer puisque le texte en est aujourd’hui publié. La philosophe Annick Taburet-Wajngart le résume ainsi : « On trouve dans le cours ce qui sera constitutif de toute la pensée jaurésienne, non seulement l’idée clef de la thèse mais aussi celle qui guidera ultérieurement son action et sa réflexion politique : l’union constante, jusqu’au niveau de la cellule, de la matière et de la conscience, qui est une première expression de l’unité de l’être. »
Un article du 22 août 1894 dans La Dépêche livre un souvenir sur d’autres cours qu’il donnait à Albi : « Je me souviens qu’en 1881 je ne sais quel ministre avait chargé M. Marius Topin d’une sorte de tournée politique dans les écoles normales de France. Je faisais alors des cours à l’École normale d’instituteurs d’Albi, et j’assistai à la théâtrale conférence de M. Topin. Ce fut un long pamphlet contre toute l’histoire de France avant 1789, comme si la Révolution qui a proclamé les Droits de l’Homme, avait besoin, pour être glorifiée, qu’on humilie toute notre histoire. Ce fut aussi une série de grossièretés contre les instituteurs congréganistes, comme si l’enseignement laïque, qui a cette grandeur incomparable de ne relever que de la raison, avait besoin d’être défendu par d’aussi bas procédés. Je crus de mon devoir, dans mon cours du lendemain, d’avertir mes élèves qu’à personne, même à un inspecteur en tournée, ils ne devaient abandonner leur liberté d’esprit, et qu’ils gardaient le droit de juger et le passé de la France et les maîtres des écoles rivales avec plus de dignité et de sérénité. »
Après la mort de son père, Jean pouvait envisager de quitter Albi. Il écrit à Salomon : « J’ai été bien inspiré, en effet, d’aller à Albi ; mais je n’ai plus de raisons pour y rester, maman venant avec moi. » Il obtient d’abord une conférence hebdomadaire de licence à la faculté des Lettres de Toulouse, puis il y est chargé de cours et il s’installe à la rentrée de 1883 dans une maison de l’avenue Frizac (sur cette artère se trouve aujourd’hui le groupe scolaire Jean Jaurès). Maurice Andrieu, auteur du livre Jean Jaurès, citoyen adoptif de Toulouse, a transcrit le souvenir d’un collègue de Jaurès, Georges Dumesnil, sur leurs réunions au café de la Paix, place du Capitole : « C’est là que Jaurès venait nous rejoindre plusieurs fois par semaine, vers une heure. Il était allé prendre sa mère du côté du Grand-Rond, l’avait amenée jusqu’à la place du Capitole pour lui faire faire une promenade ; il l’installait dans un tramway et entrait au café où nous étions ravis de le voir. » Le texte qui suit confirme le précédent. Tiré du très intéressant ouvrage de Marcelle Auclair, il émane presque directement de Mérotte confidente de sa petite-fille Yvonne, la nièce de Jean Jaurès, qu’elle éleva : « Il habitait avec sa mère une maison claire, aux belles proportions ; les soins délicats dont il entourait la vieille dame attendrissaient ses collègues. Ils étaient quelques-uns à se réunir tous les jours après le déjeuner, au Café de la Paix. Plusieurs fois par semaine, ils voyaient, de loin, Jaurès cheminer sagement, sa maman à son bras ; il lui faisait faire sa promenade jusqu’à la place du Capitole. Ce n’est qu’après l’avoir aidée à monter en tramway qu’il venait se joindre au groupe ami. »

2. Trois épisodes marquants

Le 24 mai 1882, les félibres se réunissent à Albi pour leur assemblée annuelle de la Santo Estélo, sous la présidence de Mistral lui-même. Le choix de la ville est intéressant car elle a donné son nom aux « albigeois », victimes de la croisade des barons du Nord (aujourd’hui, le mot « cathares » est plus fréquemment employé). Jaurès n’intervient pas, préoccupé par l’état de son père. Mais il allait en parler dans un article ultérieur (La Dépêche, 3 octobre 1909) en critiquant le fort marquage social du mouvement : « Il y avait la société aristocratique de l’Albigeois, des bourgeois cossus, des prêtres et quelques « intellectuels ». Les ouvriers et les paysans n’y étaient pas, non par dédain ou par hostilité, mais par indifférence : ils ne savaient pas. Aucune vibration large et profonde n’était venue à eux ; ou s’ils pensaient parfois à ces artistes qui ciselaient des rimes dans le langage patois, c’est comme à des amateurs qui s’amusaient à sculpter les cailloux du chemin. »
C’est en français, bien sûr, que Jaurès prononce le discours rituel de distribution des prix du lycée d’Albi, le 3 août 1883. Le débutant aurait dû être mis à contribution l’année précédente, mais il en a vraisemblablement été dispensé à cause du décès de son père. La cérémonie est présidée par le préfet du Tarn, Léon Bourgeois, en présence du député Gabriel Compayré, philosophe, auteur d’un manuel d’instruction morale et civique parfaitement « respectable » et on dirait aujourd’hui « conformiste », mais laïque et à ce titre condamné par le clergé. Les utilisateurs du livre sont menacés d’être privés des sacrements. Les rumeurs les plus imbéciles circulent. Le livre est parfois brûlé par des montagnards fanatiques. Jean Faury a consacré un chapitre de sa thèse d’histoire à « l’affaire du manuel Compayré ». Laissons-lui la parole : « C’est à Roquerlan, un village de la Montagne Noire au sud de Mazamet, que la dénonciation du Compayré eut, en janvier [1883], le plus grand retentissement. L’initiative vint là du P. Bonaventure, un de ces tertiaires franciscains expulsés en 1880, prédicateur de passage dans le village. Profitant de l’absence de l’instituteur à midi, il pénétra lui-même dans l’école et s’empara de huit manuels. Il finit par les rendre à l’instituteur sans les avoir brûlés. » [Je me permets d’ajouter : exemple malheureux de tolérance proche du laxisme !]
Le discours de Jaurès est connu comme celui « de la bienveillance dans les jugements ». J’ai tendance à voir dans ce beau texte une réponse à l’agitation ridicule des cléricaux dans l’affaire du manuel : « Les travers seraient chose bien terrible si, par une sorte de compensation, ils ne faisaient circuler dans le monde une rafraichissante gaieté. Le temps est lourd à certaines heures, et la vie comme languissante ; mais voilà qu’un nuage aux formes fantasques, plus amusant que terrible, monte à l’horizon, il crève, les ridicules pleuvent à flots, le rire dilate les poitrines humaines, et la terre est désaltérée. » Certes, il est interdit d’ignorer le mal, mais l’homme bienveillant, considérant « les défauts vivants qui passent sous ses yeux », n’y voit pas « une arme contre telle ou telle personne, mais seulement une manifestation amusante de la nature humaine, un échantillon curieux de notre faiblesse, un incident impersonnel, une mésaventure anonyme du bon sens et de la raison. Il y a dans cette façon de voir les choses, avec plus de bonté, plus d’intelligence aussi et d’élévation. » Salué par des applaudissements prolongés, le discours se conclut ainsi : « Les bonnes et les belles actions, les sentiments élevés et purs sont, en un sens, l’honneur et le patrimoine commun de l’humanité. Pour moi, je vous l’avoue, il me semble que je suis plus riche quand j’ai trouvé un honnête homme de plus, et je ne comprends pas que le trésor des vertus humaines ne nous soit pas le plus cher et le plus sacré. »
Le troisième événement est la conférence de Jaurès à Castres, le 14 avril 1884 (reprise à Albi et à Mazamet) en faveur de l’Alliance française dont le comité local est présidé par son oncle, Louis Barbaza. Jaurès pense que la défaite de 1870 et le démembrement de 1871 ne sont pas loin, mais que la République a accompli une œuvre positive : « La nation, relevée un peu du coup terrible qui l’avait jetée à terre et comme étourdie pour quelques années, tourne les yeux vers les horizons lointains ouverts à son commerce et à ses idées. » Il estime que la France a beaucoup à apporter à des « peuples enfants ». L’Alliance française sert la politique nationale. Il faut créer des écoles pour effectuer la conquête morale et l’assimilation des indigènes. En Algérie, par exemple, « il n’y a en ce moment qu’une multitude vaincue et cent mille conquérants : il n’y aura là un vrai peuple et une autre France que par une large diffusion de la langue française ». La France a aboli l’esclavage ; là où la France est établie, on l’aime ; là où elle n’a fait que passer, on la regrette.
La pensée de Jean Jaurès sur ces questions évoluera nettement ; il en est encore aux illusions d’un jeune républicain fier de l’œuvre de relèvement engagée par la République, et il conclut : « La civilisation française s’ouvre un chemin nouveau dans l’Extrême-Orient et elle enveloppe l’Afrique de tous les côtés. Ainsi, de quelque côté qu’on se tourne, la France, qu’on avait voulu détruire et qu’on avait crue finie, se retrouve dans la défaite plus vivante, plus ardente et plus réfléchie ; cet arbre antique, dont on a pu couper quelques rameaux, mais dont on n’a pas touché la racine, a renouvelé sa sève : il a reverdi, il va refleurir et de nouveau laisser tomber sur le monde des semences de Justice et de Liberté. »

3. « Jean va à la politique comme le canard va à l’eau »

En août 1883, Jean Jaurès écrivait à son ami Delpech : « Je ne nie pas que, de temps à autre, je ne tende l’oreille aux bruits politiques, et peut-être me laisserai-je aller au courant ; mais je n’en suis pas sûr et je sens en moi une résistance intime qui me dit que je suis fait pour une existence plus calme. » L’amiral Benjamin Jaurès avait mieux perçu la situation quand il disait à Mérotte : « Ma cousine, laissez faire Jean ; ne vous chagrinez pas. Il sait ce qu’il fait ; du reste, ni vous ni moi ne l’en détournerions. Jean va à la politique comme le canard va à l’eau. »
Déjà, lors des Législatives de 1881, il avait fait campagne pour les républicains. Suivant de près la politique au niveau national, il constatait « le spectacle affligeant d’une Chambre qui n’est que poussière et une poussière qu’aucun souffle puissant ne soulève ». L’observation plus précise des rivalités parmi les républicains de Castres le convainc qu’il y a du travail à faire pour éliminer des candidats sans valeur.
Cette situation politique locale, Jean Faury l’a décrite dans le détail en montrant les étiquettes fluctuantes : démocrates, radicaux, réformistes, gambettistes, jusqu’au terme de « thomistes » pour les partisans de Frédéric Thomas, qui lui-même ne désigne ses adversaires que par le mot péjoratif de « la coterie ». Or Frédéric Thomas, leader républicain à Castres, meurt en février 1884. Sur la liste républicaine aux élections législatives de 1885, la place revenant à un candidat de Castres pouvait être attribuée à un homme jeune, dynamique, excellent orateur, né en ville même mais n’ayant jamais trempé dans les dérisoires querelles locales qui avaient fait tant de tort. Jean Jaurès est en outre le petit-cousin de l’amiral sénateur qui se porte garant de son ancrage républicain. Jean achève de se faire connaître par une série de conférences.
Les élections de 1885 se déroulent au scrutin de liste au niveau du département avec possibilité de panachage. Seraient élus au premier tour les candidats qui auraient obtenu la majorité absolue ; au deuxième tour avec la majorité simple. Deux listes seulement se trouvent en présence dans le Tarn : celle des monarchistes dirigée par le baron Reille ; celle des républicains unis derrière Bernard Lavergne et comprenant Jean Jaurès.

4. La campagne électorale de 1885

Très actif, Jean Jaurès fait campagne à travers tout le département, et ses discours sont reproduits dans les journaux républicains locaux (L’Union républicaine du Tarn, L’Avenir du Tarn). Le principal thème développé est celui de la nécessité de défendre la République contre l’assaut des monarchistes. « La République, pour être respectée et grande parmi les monarchies séculaires qui l’entourent, doit leur prouver qu’elle est au moins aussi solide qu’elles, parce qu’elle a son fondement dans la volonté nationale, et que la volonté nationale, quand elle a librement fait son choix, sait persévérer. » La République a entrepris une œuvre positive : redressement économique et militaire ; liberté de presse et de réunion ; service militaire réduit à trois ans ; projet d’impôt sur le revenu ; construction de routes, de canaux, de voies ferrées ; implantation d’écoles. Au peuple de France, la République a donné la lumière : « Jamais un pareil développement de l’enseignement populaire ne s’était vu ; les écoles primaires, les écoles supérieures, les écoles professionnelles se multiplient ; et dans ces écoles multipliées, il est entré un esprit nouveau. »
Les monarchistes parlent de gaspillage des deniers publics. Non ! Ce sont des œuvres utiles qui ne font que réparer les insuffisances et les erreurs des régimes précédents. Heureusement, les monarchistes sont divisés en trois camps, même s’ils font liste commune. Et le candidat républicain d’ironiser : « Ils ont cherché quelle fraction d’empire et de royauté ils devaient mettre sur la liste pour ne pas rebuter leur clientèle ; ils ont cherché comment il fallait dorer le breuvage pour que l’électeur ne se détournât point de la coupe. (Rires.) Il me semble même, à ce propos, qu’ils ont fait la part belle à l’Empire et qu’ils l’ont tempérée à peine d’un sixième de légitimité. Je plains un peu les royalistes purs qui vont être obligés, pour avoir leur petit grain de royauté, d’avaler toute une boîte de pilules bonapartistes. (Rires, bravos, longs applaudissements.) »
Jaurès s’en prend directement au baron Reille, tête de liste des ennemis de la République : « Pour nous débarrasser de cet homme, de l’homme qui a voté la guerre de 1870 et trempé dans les complots criminels du Seize Mai, pour nous débarrasser de l’infatigable ennemi de la patrie et du peuple, vous n’avez qu’à rester fidèles à vous-mêmes, fidèles à votre passé. Citoyens, la République compte sur vous. (Longues acclamations, applaudissements répétés.) »
À Carmaux, il s’adresse particulièrement aux mineurs, et son discours du 28 juin est déjà l’ébauche de ce que sera son concept de « l’évolution révolutionnaire » : « C’est une noble et généreuse ambition pour tout homme : le désir ardent de tirer de toute âme et de toute force tout ce qu’elle contient, de féconder le plus possible le travail de tous, l’intelligence de tous, le cœur de tous, et de développer l’humanité en tout sens, dans toute son étendue et toute sa hauteur, par l’éveil universel de la fierté, par une abondante diffusion de lumières, de sympathies et d’espérances. […] La liberté est une arme puissante pour la revendication de tous les droits et l’amélioration de la condition commune. » Il faut créer « assez de richesses équitablement réparties pour nourrir largement le travailleur ». Il faut laisser à ceux qui peinent des intervalles de liberté où ils puissent respirer et lever la tête, se reposer les bras et le cœur. » Certes il reste beaucoup à faire dans le domaine fiscal, dans celui des retraites ouvrières : « Les Chambres républicaines auront besoin d’avoir la sécurité de l’avenir et la liberté de l’esprit. Il faudra que le pays soit débarrassé enfin de cet essaim de monarchistes bourdonnants et importuns qui, comme des guêpes, viennent nous piquer sans cesse le visage et les mains, et empêcher tout un grand peuple de se livrer aux vastes réformes et aux sérieuses pensées. C’est à vous, aux élections prochaines, de les chasser d’un geste de votre main. » À Mazamet, ville industrielle, mais située au cœur du fief du baron Reille, la lourde tâche est d’essayer de montrer aux ouvriers réactionnaires « combien ils sont inconscients de voter contre la République ». Pourquoi ne profitent-ils pas de la loi républicaine de 1884 pour former des syndicats ?
Enfin, partout, Jaurès explique que les républicains ne doivent pas se diviser : « Il ne saurait y avoir dans notre département, ni opportunistes, ni radicaux, mais seulement des républicains luttant d’un même cœur contre les monarchies coalisées. » Il y insiste à Gaillac où les radicaux ont des velléités de sécession : « Le péril ici n’est donc pas dans les menées réactionnaires : il serait dans une division possible du parti républicain. Ah ! je sais bien, mes chers concitoyens, qu’il y a des dissentiments inévitables, que tous nous ne pouvons avoir sur tous les points et à la même heure la même pensée ; je sais surtout que dans une cité ardente et vivante comme la vôtre qui a depuis longtemps l’habitude de l’indépendance et qui n’entend pas, je l’en félicite, subir un mot d’ordre, chacun, s’inspirant de son dévouement à l’idée républicaine, adopte, dans la liberté de sa conscience et de sa réflexion, la politique qui lui parait la meilleure pour en assurer le triomphe. » Mais quand cette attitude sera-t-elle sans danger ? « Le jour où la République n’aura plus à redouter la coalition de ses adversaires, le jour où l’union conservatrice et cléricale ne sera plus qu’un souvenir, et ce jour-là ne peut être hâté que par la concorde républicaine. »
Comme attendu, le sud du Tarn donne la majorité à Reille et à ses amis ; le nord la donne aux républicains. Sur l’ensemble du département, l’idée républicaine est légèrement majoritaire et cinq républicains sur six sont élus. Jaurès obtient le plus grand nombre de voix, suivi de Bernard Lavergne et du baron Reille, puis d’Angély Cavalié, Gabriel Compayré et Jean-Baptiste Héral. Les possibilités de panachage ont eu pour résultat que des « réactionnaires modérés », impressionnés par les qualité de Jaurès, ont voté pour lui ; et que certains républicains modérés, impressionnés par la carrière du baron, lui ont donné leur voix au détriment d’un républicain.
Au cours de cette campagne, Jaurès a retrouvé les comportements cléricaux bien connus dans la montagne tarnaise depuis la Révolution française, réactivés par la Deuxième République, aux élections de 1869, au Seize Mai, et encore avec l’affaire du manuel Compayré. On en trouvera d’autres cas lors des prochaines périodes électorales. Débutant, Jaurès a été surpris par les insultes et les attaques de mauvaise foi ; il les a surmontées. Max Gallo remarque : « Si l’on vise haut, si l’on est mû par de grands principes et de nobles élans, on est toujours jugé par des nains qui veulent vous rétrécir, vous réduire à leur taille. »
Jaurès a raconté plus tard (La Dépêche, 23 avril 1887) une anecdote à propos du vote d’octobre 1885 : « Avant-hier encore un brave paysan d’une de nos communes me contait qu’au 4 octobre, voulant voter pour nous, il avait reçu de son maître un bulletin réactionnaire ; il marcha au scrutin sous l’œil du seigneur, puis, sur la porte de la mairie, il trébucha, tomba, et, en se relevant, retira de son soulier où il l’avait cachée la liste républicaine ; et il y glissa la liste réactionnaire ; ainsi le brave homme vota pour nous. »
En compensation, la campagne électorale pouvait comporter de bons moments, ainsi dans le canton de Montmiral : « Un soir, épuisés de fatigue, nous montâmes jusqu’au gros village de Puicelci, très haut, très haut, et d’où, jadis, quelque seigneur pillard et arrogant épouvantait le pays. La nuit tombait ; au sommet de la côte, nous fûmes accueillis par une explosion de musique soudaine, par une fanfare de cuivre qui épouvanta les chevaux, mais qui nous réjouit le cœur : c’étaient les jeunes gens qui avaient fait des kilomètres pour faire accueil à la République. » Un peu plus haut dans le même article, Jaurès évoquait les repas donnés par M. Tornier, maire de Montmiral et conseiller général, repas « plantureux » et « redoutables », mais pas pour Jean Jaurès dont de nombreux témoignages ont souligné le solide appétit.
Victorieux dans le Tarn grâce à l’union au premier tour, les républicains sont en danger au plan national. Jaurès va à Revel soutenir les candidats républicains en ballotage dans la Haute-Garonne : « Les royalistes sont coalisés aujourd’hui, unis dans une même haine contre nous. Ils se sont trop pressés de triompher ! Heureusement, leur cri a réveillé nos sentinelles, et c’est aujourd’hui l’armée républicaine tout entière qui se précipite aux remparts. » Reprenant le bilan positif des lois républicaines, Jaurès conclut, anticipant sur le centenaire de 1789 : « Songez à la honte, songez au déshonneur qui rejaillirait sur vous si la révolution, revenant après cent ans, trouvait au pouvoir ses ennemis. »
Finalement, grâce au sursaut dans l’union, les républicains obtiennent la majorité à la nouvelle Chambre des députés. Jean Jaurès en est le plus jeune : il a 26 ans.

Prochain chapitre :
D’abord, la République
1885-1889, Palais Bourbon, Paris

Pour en savoir plus sur le contenu du chapitre III :
– Les textes des discours, conférences et articles de Jaurès sont reproduits dans le tome 1 des œuvres de Jean Jaurès, livre déjà cité.
– Le cours de philosophie du professeur débutant au lycée d’Albi se trouve dans les œuvres philosophiques de Jaurès, éditées par Jordi Blanc, Valence d’Albigeois, Vent Terral, 2005.
– Il ne faut pas être intimidé par une thèse d’histoire, et il faut lire le chapitre 7, « L’affaire du manuel Compayré, 1882-1884 », dans Jean Faury, Cléricalisme et anticléricalisme dans le Tarn (1848-1900), Association des publications de l’université de Toulouse Le Mirail, 1980, p. 123-161.

 

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Pour une biographie de Jean Jaurès

merci de vos commentaires, vos compléments, vos questions qui amèneront un débat …

 

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Informations préalables

Dans le chapitre III qui précède et dans le chapitre IV qui suit, Jaurès est présenté comme « républicain ». Trois précisions sont peut-être nécessaires.

1. Nous sommes vers la fin du XIXe siècle. À cette époque, se dire « républicain » a du sens. Le mot désigne clairement un partisan de la toute jeune République, un défenseur de la République mise en danger par les menées des trois familles qui ont régné : légitimistes, orléanistes, bonapartistes.

2. Il n’existe pas à cette époque de parti organisé, structuré, avec cartes d’adhésion. Lorsque l’on parle de « parti républicain », cela englobe tous ceux qui veulent défendre la République, quelles que soient les nuances de pensée. De même « parti socialiste » désigne l’ensemble des hommes qui ont des idées sociales avancées, mais ils sont divisés en plusieurs chapelles qui s’allient, s’opposent, se scindent.

3. Jean Jaurès n’est pas né comme Athéna sortie armée du crâne de Zeus. Il n’est pas né socialiste, dreyfusard, pacifiste ou anticolonialiste. Sa personnalité et sa pensée se sont construites peu à peu, dans son époque, au milieu des crises et des contradictions qu’il évoque lui-même dans l’article du 12 octobre 1901 de La Petite République que je cite au début du chapitre II. C’est ce mouvement progressif de construction que je voudrais comprendre et faire comprendre. Sans déterminisme ; sans anachronisme.

Rémy Cazals

Chapitre IV

D’abord, la République

1885-1889, Palais Bourbon

Normalien, Jaurès avait assisté à des séances à la Chambre des députés ; professeur en province, il avait suivi la politique nationale. C’est cependant une grande nouveauté de se trouver soi-même dans l’hémicycle. Au cours de ses premiers mois de mandat, il est très assidu mais reste silencieux ; il réfléchit, il travaille sérieusement, il se documente sur le fond des problèmes, ce qui lui permettra de nourrir de chiffres et d’arguments les articles qu’il va écrire pour La Dépêche, le grand quotidien toulousain, à partir de janvier 1887. Ces articles ne sont pas des éditoriaux comme on l’a parfois dit par erreur. Un éditorial reflète la pensée de la direction du journal ; il arrivera que les textes de Jaurès soient en désaccord avec la ligne de La Dépêche. Commencés en première colonne de la première page, les textes des « grandes signatures » appartiennent à la catégorie dite « Premier Paris » dans le jargon de la presse.

C’est au début de la période que Jean Jaurès épouse Louise Bois (29 juin 1886) ; le couple passera désormais les vacances d’été dans la propriété de Bessoulet, près d’Albi, ville magnifiquement décrite dans le discours de distribution des prix de son ancien lycée, le 31 juillet 1888 :

« Votre cité mieux que bien d’autres vous invite à rechercher et à savourer le beau. Fondée par Rome comme un poste avancé quand Rome était civilisée déjà et que les chefs des cohortes pouvaient emporter avec eux des livres grecs, dotée par le Moyen Âge féodal et religieux d’un robuste monument, église et citadelle, auquel la Renaissance a en passant attaché ses merveilles, elle met l’esprit en communication par une chaîne continue avec les formes diverses de la beauté. Avec son beau ciel, ses maisons de briques, ses jardins en terrasse et ses beaux ponts, avec sa place centrale bien exposée au soleil et qui rapproche tous les citoyens sous un tiède rayon d’hiver, avec sa cathédrale puissante, au pied de laquelle fleurit le baldaquin, avec les coteaux crayeux qui la bordent au Nord et qui ressemblent aux collines du Latium, on dirait une ville italienne, faite surtout pour le culte de l’art et d’une sereine philosophie. Il n’est rien de plus beau quand, vers le soir, on entre par le pont, que ces quais silencieux qui montent vers la cathédrale. Le vieux pont réfléchit dans la rivière, quand elle n’est point troublée comme le Tibre, l’ogive de ses arches qui dessinent sur le ciel et sous les eaux le cadre ovale d’un miroir. Le cheval que l’enfant mène boire s’avance à petits pas sur une langue de sable et là-haut la puissante cathédrale fait amitié avec le soleil couchant. Il y a, entre sa couleur de brique et les rayons jaunissants ou pourpres du soir, de merveilleuses harmonies. L’édifice semble s’incorporer la lumière qui revêt sa majesté pesante de légèreté et de douceur. »

Quel beau texte ! Mais revenons à la politique.

1. Défendre la République

Les monarchistes ayant obtenu un résultat inespéré en 1885, du fait de l’union insuffisante des partisans de la République, celle-ci reste menacée, tandis qu’un nouveau danger se précise, le boulangisme.

Contre les monarchistes

Qu’apportent les députés monarchistes ? À plusieurs reprises, Jaurès écrit qu’ils ne sont qu’une force de paralysie. Il ironise sur le manifeste du comte de Paris en septembre 1887, imaginant un dialogue entre le prétendant au trône et ses partisans : « Monseigneur, notre barque est bien petite et un prétendant c’est bien lourd. Si vous montez avec nous, nous coulons à pic. En attendant de meilleurs jours, restez sur le rivage. – Pas du tout. Vous seriez capables de m’y laisser, et puis vous coulerez sans moi aussi bien qu’avec moi ; tentons la fortune ensemble. »

Plus tard (13 juillet 1889), dans une intervention à la Chambre, il condamne les procédés d’obstruction de la droite : « Il y a des hommes qui essayent de déshonorer, par le tumulte systématique provoqué par eux, les dernières séances de cette Assemblée, et ils iront ensuite se prévaloir contre nous, devant le pays, du tumulte qu’ils déchaînent eux-mêmes ; nous verrons les microbes dénoncer la maladie. (Applaudissements et rires à gauche.) »

Le boulangisme

Les ennemis de la République trouvent un autre moyen d’action, c’est de soutenir le général Boulanger dans ses tentatives de s’imposer pour changer le régime. Prenons le journal du baron Reille, Le Conservateur ; en 1887, quoique bonapartiste, il a publié sur toute sa première page le manifeste du comte de Paris. Tout est bon pour s’en prendre à la République. Après avoir attaqué Boulanger tant qu’on pouvait le considérer comme un général républicain, il estime, le 22 juillet 1888 : « Aussi aura-t-il désormais avec lui tous les bons Français qui l’acclament comme le défenseur des droits du peuple et le porte-drapeau des revendications nationales. »

De l’autre côté, le jugement de Jaurès sur le général est clair : « C’est évidemment un cerveau émoussé et débile en qui la manie personnelle et le bruit des acclamations ont tué toute pensée » (La Dépêche, 13 mai 1888). « Nous repoussons et nous flétrissons le dictateur sans cervelle et sa bande de faméliques » (10 juin 1888). Jaurès participe à la campagne électorale de républicains anti-boulangistes : un soir, avec quelques amis, il se déplace à Pantin en milieu tellement hostile que, dit-il, « nous rentrâmes à Paris, à une heure du matin, sans avoir pu placer un mot » (raconté dans La Dépêche le 5 novembre 1891).

Une réflexion sur le populisme

En même temps, Jaurès comprend certains des électeurs de Boulanger, pris au piège du populisme : « Voyez le mouvement boulangiste : écartez-en tous les éléments accessoires ou étrangers, la badauderie humaine, la tactique électorale des réactionnaires, et allez au fond. Vous y trouverez deux choses : une aspiration confuse vers un monde meilleur, et un acte de désespoir » (La Dépêche, 18 novembre 1888). Et encore (14 juillet 1889) : « Aujourd’hui même, dans ce phénomène étrange et double qu’on appelle le boulangisme, que voyons-nous ? D’une part, dans le peuple, une aspiration juste, sincère, énergique, vers un ordre politique et social meilleur ; d’autre part, dans ce même peuple, une insuffisance et comme une chute de pensée qui lui fait livrer à ses pires ennemis, les démagogues viveurs effrontés et césariens, ses plus chères espérances. »

Ni opportuniste, ni radical, mais républicain

Devant ces dangers multiples, un seul recours, l’union des républicains. Pour Jaurès, le choix est entre la République et la réaction. Mais les républicains sont divisés. Les modérés sont désignés par leurs adversaires comme les opportunistes ; leur personnalité marquante est Jules Ferry, l’auteur des grandes lois républicaines de 1881-1882, en particulier sur l’enseignement. Plus « avancés », les radicaux, sont eux-mêmes divers ; parmi eux, Georges Clemenceau se fait une réputation de tombeur de ministères. Certains historiens ont collé sur Jean Jaurès l’étiquette d’opportuniste : c’est un étiquetage trop rapide, qui ne correspond pas à la réalité. Pour lui, le seul drapeau à suivre est celui de la République, pas celui d’une fraction. Il l’a montré lors de sa campagne électorale ; il le montre à la Chambre où il fréquente une cinquantaine de républicains « indépendants », qui ne veulent être que républicains et non radicaux ou opportunistes. Parmi les historiens, Gilles Candar, un des plus compétents sur le sujet, l’a bien noté, parlant du « jeune député du Tarn qui conçoit son action dans le cadre du camp républicain pris en bloc ».

Le député Jaurès critique les postures de certains radicaux. Leur prétendue opposition à Jules Ferry à propos du Tonkin et des colonies cache de simples préoccupations de politique intérieure. En décembre 1885, sur la question des crédits pour le Tonkin, Jaurès écrit dans L’Avenir du Tarn : « Je suis sûr qu’en déposant leur bulletin dans l’urne ils tremblaient de l’emporter. » Car, agissant de concert avec la droite monarchiste, ces républicains auraient humilié la République.

Plus tard, le 14 octobre 1888 dans La Dépêche, Jaurès annonce qu’il va examiner les défauts et les qualités de « la démocratie radicale ». C’est un autre exemple d’analyses sérieuses enrobées d’humour : « Des défauts ? J’allais dire qu’elle en a un chapelet. Mais je me hâte de retirer cette comparaison cléricale qui me perdrait irrémédiablement. Tous [ces défauts] tiennent à une cause principale, la demi-instruction. » C’est une grave faiblesse que de se laisser guider par des mots ou de « juger des hommes sur une étiquette ». [Tiens, tiens, Jaurès avait, bien avant moi, remarqué cela.] Jaurès reproche à une partie des radicaux « d’avoir trop souvent remplacé l’analyse par l’invective et de n’avoir pas pris suffisamment la peine, jusqu’à ce jour, de débrouiller pour le pays une situation compliquée ». Mais les radicaux ont raison lorsqu’ils considèrent que « la République n’est qu’un mot si elle n’aboutit pas à une plus grande somme de bien-être et de dignité pour l’immense foule des petits ».

Quant aux amis de Jules Ferry, il est regrettable qu’ils évoluent vers la droite. Certes « il est coupable et funeste d’abaisser ceux qui ont travaillé noblement pour la République et la Patrie ». Mais le rapprochement avec les monarchistes est inacceptable : « Ainsi, la droite et l’opportunisme sont complices pour une même œuvre, la résistance au progrès démocratique » (La Dépêche, 30 juillet 1887).

Jaurès critique toujours les uns ou les autres au nom de la défense de la République et de son œuvre.

3. Participer à l’œuvre de la République

La défense nationale, les colonies

Le jeune député du Tarn intitule son quatrième article de La Dépêche : « La Paix », le 12 février 1887. Malgré les tensions avec l’Allemagne, le peuple français est tout entier à des idées de paix et de travail. Un passage de cet article révèle le style de Jaurès : « Paris était curieux à voir dimanche dernier, s’abandonnant sans arrière-pensée, au lendemain de toutes les paniques de Bourse, à la joie du beau soleil qui était de retour. Le printemps amènera la guerre, avait-on dit, et ce jour de printemps qui, en février, se levait sur nous, devançant l’appel, n’éveillait dans les cœurs que des pensées de fête. La foule se pressait, en riant, aux grandes batailles retentissantes de Guignolet et de la gendarmerie : – « Quel prétexte avait donc ton maître pour te frapper ? » demande le juge. – « Eh ! monsieur, il n’avait pas un prétexte, il avait une trique. » Aux nations, aujourd’hui, il ne suffit point d’une trique : il faut encore un prétexte, et ce prétexte, nous ne le donnerons pas. […] L’exposition des machines agricoles, plus ou moins compliquées, attirait beaucoup de ces Parisiens que Paris n’a pas vu naître : plus d’un, j’en suis sûr, devant les savantes moissonneuses-lieuses ou les belles machines à irriguer, songeait aux beaux champs de blé murmurants où enfant il s’était caché, au pré en pente où il se laissait rouler à l’aventure. L’inoubliable paix de la nature et de l’enfance reprenait doucement le cœur tout entier. » Il revient sur le sujet fin 1887 en affirmant : « La France veut la paix sans humiliation et sans faiblesse, mais elle veut la paix. Elle en a besoin pour développer sa fortune, arrêtée sinon atteinte par une longue crise ; elle en a besoin pour mener à bien l’œuvre admirable qu’elle a entreprise : fonder dans un pays de révolutions contradictoires un régime définitif de liberté. » Et : « Il semble difficile d’admettre que l’Allemagne veuille de gaieté de cœur se jeter sur nous. » Mais, « au-dessus des résolutions plus ou moins pacifiques des deux peuples, il y a une cause aiguë de conflits toujours possibles : c’est la question d’Alsace-Lorraine. Le noble pays de France, comme disaient nos aïeux, a été dépouillé de deux provinces, qui sont restées françaises de cœur et qui doivent le redevenir de fait. » Jaurès a fait un séjour en Alsace en 1886, qu’il a raconté plus tard (La Dépêche, 14 janvier 1892) : « Lorsque, à Avricourt, le douanier allemand, debout sur le perron de la première maison annexée, prenait nos valises, le cœur se serrait, non seulement parce que cette terre était française naguère, mais parce qu’on n’entrevoyait pas l’heure de la délivrance et de la réparation. Nos yeux avaient beau fouiller l’horizon derrière lequel le vaste empire allemand se déroulait bien loin, bien loin jusqu’à la Vistule, nous n’apercevions encore rien qui fut pour nous un signal d’espérance. Strasbourg n’était qu’une caserne morne. Devant la gare, s’ouvre une large place d’armes où les régiments pourront s’accumuler pour un embarquement subit. À l’autre bout de la ville, le palais de l’Université, spacieux et luxueux, semble avoir été construit aussi pour attester le caractère définitif de la conquête. »

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Cette carte est postérieure au voyage de Jaurès en Alsace, mais la situation est la même à la frontière tracée par le traité de Francfort de 1871.

En attendant que les conditions soient réunies pour le retour de l’Alsace-Lorraine à la France, il y a des réformes militaires à accomplir. Le service doit être réduit en durée et égalitaire. Ni les riches, ni les curés ne doivent en être exemptés, contrairement au souhait du baron Reille et de ses amis. Sous le titre « Les écoles militaires », l’article du 26 mars 1887 affirme le principe de base selon lequel, pour ne pas être « un instrument inerte aux mains d’un despote hasardeux », l’armée doit refléter le régime politique et moral de la nation, la République. Cependant, l’égalitarisme dans la formation des officiers n’est pas souhaitable ; il faut leur donner un enseignement de haute qualité. Le jeune député se montre plein d’illusions : d’après lui, la démocratie pénètre dans l’armée ; le régiment est une école patriotique et républicaine car il éloigne les jeunes gens d’un milieu sous l’influence des Grands ; avec une telle armée nationale, pas de risque qu’elle soit utilisée pour un coup d’État.

D’autres illusions demeurent dans la question des colonies, même si celle-ci n’est pas un thème fréquent dans l’expression de Jaurès au cours de cette période. Il n’y a pas chez lui de condamnation de principe du fait colonial. La colonisation par la France pourrait être considérée comme l’extension dans le monde des valeurs démocratiques.

La construction des chemins de fer

À l’intérieur, il approuve la construction d’un dense réseau ferré. En séance, le 23 octobre 1888, en réponse à un député de droite qui accusait la République de faire construire des « chemins de fer électoraux », Jaurès répond : « C’est là, Messieurs, une affirmation que nous avons le droit de relever, et laissez-moi vous dire d’abord que lorsqu’on vote des chemins de fer électoraux pour tout un pays, on est bien près d’avoir fait des chemins de fer d’intérêt général. (Très bien ! Très bien ! à gauche.) » Au lendemain du Seize Mai, les républicains n’avaient nul besoin de chemins de fer électoraux. Le suffrage universel leur avait donné la victoire. « Ils ont voulu précisément non pas servir une faction, mais faire oublier les troubles causés par une faction vaincue. Ils ont voulu faire apparaitre au-dessus de tous les partis la République civilisatrice recueillant le génie traditionnel de la France et le développant dans la liberté. (Applaudissements à gauche.) »

Certes, il faut éviter tout gaspillage et Jaurès admet une politique d’économies en avançant une idée que les historiens n’ont pas toujours retenue lorsqu’ils ont écrit sa biographie, la décentralisation, qui supprimerait quantité de « paperasses » (le mot est de Jaurès). En prenant les décisions près de la base, on éviterait de faire monter les dossiers très haut dans la hiérarchie administrative, « d’où lenteur, paperasserie et surcharge d’employés ».

L’enseignement

Sa principale préoccupation reste l’enseignement public. La séparation de l’Église et de l’État est une réforme actuellement irréalisable car elle n’aurait pas de majorité. Le temps viendra et il faut la préparer dès aujourd’hui. En attendant, il faut conforter la séparation de l’Église et de l’École. Sous le titre « Laïcité », il écrit dans La Dépêche, le 16 juin 1889 : « Notre pensée est si loyale et si honnête que, lorsqu’elle aura été comprise par tous, elle sera acceptée par tous, et par les personnes même les plus pieuses. Nous n’avons pas voulu dresser instituteurs contre curés, curés contre instituteurs ; nous n’avons pas voulu mettre la guerre dans les villages, mais, au contraire, la paix ; et le vrai moyen d’avoir la paix, c’est de mettre chacun à sa place, chaque chose à sa place : le maire dans la mairie, avec le pouvoir administratif ; le curé dans l’église, avec la religion ; l’instituteur dans l’école, avec les éléments de la science et de la morale. »

Pour Jaurès, « l’école ne continue pas la vie de famille, elle inaugure et prépare la vie des sociétés ». Le 15 janvier 1888, son article de La Dépêche s’adresse « aux instituteurs et institutrices » : « Vous tenez en vos mains l’intelligence et l’âme des enfants ; vous êtes responsables de la patrie. Les enfants qui vous sont confiés n’auront pas seulement à écrire et à déchiffrer une lettre, à lire une enseigne au coin d’une rue, à faire une addition et une multiplication. Ils sont Français et ils doivent connaitre la France, sa géographie et son histoire : son corps et son âme. Ils seront citoyens et ils doivent savoir ce qu’est une démocratie libre, quels droits leur confère, quels devoirs leur impose la souveraineté de la nation. » Pour cela, il est fondamental que les enfants apprennent à « lire avec une facilité absolue ». « Vous ne devez pas lâcher vos écoliers, vous ne devez pas, si je puis dire, les appliquer à autre chose tant qu’ils ne seront point par la lecture aisée en relation familière avec la pensée humaine. Qu’importent vraiment à côté de cela quelques fautes d’orthographe de plus ou de moins, ou quelques erreurs de système métrique ? Ce sont des vétilles dont vos programmes, qui manquent absolument de proportion, font l’essentiel. J’en veux mortellement à ce certificat d’études primaires qui exagère encore ce vice secret des programmes. Quel système déplorable nous avons en France avec ces examens à tous les degrés qui suppriment l’initiative du maître et aussi la bonne foi de l’enseignement, en sacrifiant la réalité à l’apparence ! » Les maîtres doivent être solidement formés. Il faut élever leur niveau pour qu’eux-mêmes puissent élever les jeunes intelligences.

Avec un souci particulier pour les enfants du peuple travailleur. Ainsi la première intervention de Jaurès à la tribune de la Chambre porte sur la possibilité pour les communes, surtout les grandes villes, « sans sortir de la laïcité, d’instituer des écoles d’expériences où des programmes nouveaux, des méthodes nouvelles puissent être essayés, où des doctrines plus hardies puissent se produire ». Les travailleurs seraient sollicités de « dire ce qui les a le plus soutenus dans les combats de la vie ». Nous aurions alors « des programmes mieux adaptés aux exigences, aux nécessités de la vie quotidienne ». L’esprit d’une telle éducation ne reflèterait pas « la pensée captive et refroidie de quelques fonctionnaires enclins au repos, mais l’âme ardente et libre du travail humain ». Là où « les travailleurs se sont approprié les résultats généraux de la critique et de la science », le spiritualisme ne saurait être le dogme scolaire. Ces paroles, prononcées le 21 octobre 1886, sont un des signes d’un intérêt précoce de Jean Jaurès pour la question sociale, thème qui sera développé dans le prochain chapitre.

Plus jeune député en 1885, observateur silencieux pendant quelques mois, Jaurès a pris de plus en plus d’assurance. Il est désormais reconnu, même par la droite, comme le montre ce compte rendu de séance du 24 mai 1889, Jaurès étant le rapporteur de la commission sur le projet de loi concernant les délégués mineurs :

« M. le Rapporteur. – Il apparait donc, messieurs, qu’aux heures décisives, quand il faut faire, au nom des classes dirigeantes, ou un abandon du superflu, ou un abandon d’autorité, vous résistez aussi bien aux sacrifices commandés par l’esprit chrétien qu’aux transformations réclamées par l’esprit démocratique. (Très bien ! Très bien ! à gauche. Dénégations à droite.) […]

M. Cuneo d’Ornano. – Mettez que nous nous engraissons de la sueur du peuple. (Rires à droite.)

M. le Rapporteur. – Je comprends, monsieur Cuneo d’Ornano, que vous cherchiez à abaisser la discussion ; laissez-moi la maintenir au point où elle en était.

M. Cuneo d’Ornano. – Je regretterais beaucoup de l’abaisser car généralement, grâce à votre talent, vous élevez une discussion. Je le reconnais volontiers. »

Et plus loin, après d’autres interruptions, ce passage qui montre combien Jaurès a su prendre ses repères :

« Un membre à gauche. – Ce n’est pas la peine de couper la parole à l’orateur, pour faire de pareilles interruptions !

M. le Rapporteur. – Je ne considère ces sortes d’interruptions que comme un repos pour moi. (Sourires.) Je continue. »

Ce député qui défend la République, qui prône et pratique la vertu contre la corruption, les magouilles (par exemple le trafic de décorations organisé par le gendre du président de la République) et la vie dissolue des boulangistes, a conservé de l’École normale supérieure le souci de ne traiter d’un problème que lorsqu’il en a étudié à fond le dossier. Ainsi, lors d’une discussion à la Chambre sur les droits de douane sur le blé importé, à ceux qui prétendent connaitre la campagne mais qui ne font que défendre leurs intérêts matériels, il assène les arguments tirés d’une part de son expérience personnelle, d’autre part des études les plus précises de l’Institut national agronomique et, lorsqu’on veut le gêner en lui parlant de la Grande Bretagne, il recommande avec ironie à ses collègues la lecture du « dernier article publié dans la Revue d’Edimbourg ». Gilles Candar et Vincent Duclert ont bien raison d’écrire : « Une haute personnalité vient d’entrer en politique ».

Prochain chapitre :

Vers le socialisme

1885-1889 (deuxième partie)

Pour en savoir plus sur le contenu du chapitre IV :

– Toujours le tome 1 des œuvres de Jaurès, déjà cité.

– Jaurès, L’intégrale des articles de 1887 à 1914 publiés dans La Dépêche, édition dirigée par Rémy Pech et Rémy Cazals, Toulouse, Privat, 2009, 939 pages.

 

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Pour une biographie de Jean Jaurès

merci de vos commentaires, vos compléments, vos questions qui amèneront un débat …

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Chapitre V

Vers le socialisme        1885-1889 (deuxième partie)

À ceux qui, par erreur ou pour des raisons obscures, ont collé sur le député du Tarn élu en 1885 l’étiquette « opportuniste », Jaurès a répondu à l’avance à plusieurs reprises, d’abord en affirmant qu’il ne voulait connaitre que le camp républicain opposé aux réactionnaires, argumentation développée dans le chapitre précédent, mais aussi en révélant qu’il était acquis de bonne heure aux idées socialistes. Dès son entrée au Palais Bourbon, il aurait commencé à tracer des plans d’organisation socialiste jusqu’à ce qu’il trouve comment la concilier avec la liberté et l’épanouissement de l’individu.

Avant le début d’une collaboration régulière à La Dépêche, on dispose de peu de textes de lui, mais en voici un, dans L’Avenir du Tarn, le 30 décembre 1885, qui se termine sur l’idée que la République doit « développer au-dedans le bien-être de tous » et agir avec « esprit de solidarité et de justice ». Puis les discours et les premiers articles dans le quotidien toulousain d’importance nationale se font plus précis, si bien que deux jugements portés sur Jean Jaurès à la même date d’avril 1887 peuvent être rapportés ici. Celui de l’industriel de Mazamet Gaston Cormouls-Houlès, républicain conservateur, écrivant à son ami de même tendance Edouard Barbey : « Je vois avec peine M. Jaurès prendre une couleur bien vive. » Celui de Gustave Rouanet, rédacteur de La Revue socialiste, approuvant un discours de Jaurès par la formule : « Vous êtes des nôtres. » Jaurès lui-même a raconté comment il s’est rendu au siège de la revue mais, trop intimidé, il n’a pas su insister et donc est resté au Parlement « un isolé ». Un isolé capable de dénoncer l’injustice de la société capitaliste et de proposer un engrenage de réformes pouvant la transformer.

1. Dénoncer une société injuste

Après avoir donné à La Dépêche un premier article général consacré à la politique toulousaine, Jaurès, dès le deuxième (29 janvier 1887), oppose abeilles et frelons, reprenant une terminologie saint-simonienne. Il faut protéger le paysan, « qui peine sous le grand soleil, contre la spéculation commerciale qui appauvrit le pauvre et enrichit le riche. Le paysan creuse le sillon ; et pendant ce temps il est des hommes qui, d’un coup de télégraphe aux États-Unis ou dans l’Inde, avilissent son travail. Ne laissez pas les frelons piller les abeilles. » L’injustice de la société résulte de l’inégale répartition de la propriété. « Toujours la terre devra nourrir à la fois et péniblement celui qui la possède sans la cultiver, celui qui la cultive sans la posséder » (troisième article, 5 février). Le 19 février, il fustige la haute banque, les financiers et les lobbies : « L’autre jour, comme on allait nommer dans les bureaux la commission chargée d’examiner la convention téléphonique, j’ai été accosté, en traversant la salle des Pas-Perdus, par un monsieur décoré, que j’ai rencontré une fois chez un ami. Il me dit d’un air aimable : « Je vous recommande notre affaire des téléphones. » Ces simples mots m’ont laissé rêveur. C’est ainsi que, peu à peu, quand on est en séance, l’esprit, halluciné par le soupçon, croit entendre, sous les arguments qui se heurtent, les pots-de-vin qui s’entrechoquent. »
Le 12 août 1888, toujours dans le quotidien toulousain, pour critiquer les attitudes démagogiques des boulangistes alliés aux forces les plus réactionnaires, Jaurès écrit : « Il nous apparait aussi que l’heure est venue, dans cette décomposition misérable des forces conservatrices, d’affirmer plus haut encore notre idéal social, notre idéal d’égalité vraie, de justice généreuse et hardie. Et, en vérité, qu’auront à nous opposer ces conservateurs, qui nous traitent si volontiers de démagogues, quand nous parlons des abus du capitalisme et des droits sacrés du travail ? […] Oui, nous voulons substituer sans retard aux lois de tout ordre qui mettent la puissance et la propriété d’un côté, le travail de l’autre, des lois qui fassent du travail la racine nécessaire de la propriété et de la puissance. »

2. Quelles réformes faut-il faire ?

L’impôt sur le revenu
Pour contrer les financiers évoqués ci-dessus, Jaurès demande à l’État de réaliser lui-même les travaux d’intérêt public. Pour cela, il doit avoir un budget suffisant : « Il faut que l’État, quand une entreprise d’intérêt public s’impose, puisse la conduire lui-même ; pour cela, il doit tenir du pays, même au prix de nouveaux sacrifices, un budget puissant, un budget résistant, un budget de résistance. Alors, mais alors seulement, nous pourrons balayer de tous les angles de la maison commune les hideuses araignées qui tissent la toile grossière où, sottement, vont se prendre nos millions et où se prendrait aussi, à la longue, notre fierté. »
Mais la réforme fiscale qui s’impose doit être faite dans l’intérêt des plus pauvres. Il ne faut pas augmenter les impôts indirects qui pèsent sur les besoins et non sur les revenus. La société française de la fin du XIXe siècle n’est plus à large dominante terrienne. L’impôt direct ne doit pas porter exclusivement sur le foncier. Rentiers, banquiers, industriels ne paient pas assez par rapport à leurs ressources. Il faut établir un impôt sur l’ensemble des revenus, proportionnel et qui pourra devenir progressif. L’impôt sur le revenu est « l’impôt démocratique par excellence ». Mais procédons par étapes. Les partisans du tout ou rien n’obtiendront que le rien, et il ne restera plus qu’à augmenter les taxes sur les produits de consommation. Voici une dimension de la pensée de Jaurès que nous aurons l’occasion de retrouver. Ici, le 12 mars 1887, il conclut un article sur la réforme fiscale par ce paragraphe : « Chamfort écrivait à la fin du siècle dernier : « Il y a des délicats qui, à force de carder la laine de leur matelas, couchent sur des planches. » Je ne voudrais pas qu’à force de carder, de soigner, de trier et de raffiner les réformes demandées par le peuple, nous le laissions indéfiniment coucher sur la dure. Je ne dis point que le mieux soit l’ennemi du bien, mais je dis que le bien est un très utile ami du mieux. »

Les retraites ouvrières
Très tôt, le député d’un département où se trouvent les mines de Carmaux s’engage dans la défense des intérêts des mineurs. L’article du 19 mars 1887 dans La Dépêche est consacré à cette question : certains mineurs doivent être déchargés d’une partie de leur travail pour s’occuper de la sécurité. Pour se documenter, Jaurès a participé en janvier 1886 au congrès de la Fédération des Mineurs à Saint-Étienne où il a été question de créer une caisse nationale de retraite avec versements égaux des ouvriers et des compagnies et l’aide éventuelle de l’État. Commentant le congrès, il reprend cette idée dans L’Avenir du Tarn (21 janvier 1886), ajoutant : « Mais il ne suffit pas de bien organiser pour les mineurs ce que j’appellerai non plus les caisses de retraites, mais les caisses d’avenir, il faut encore trouver une organisation analogue pour les ouvriers des autres industries. » Projet énorme, dont il n’ignore pas les difficultés de réalisation : comment imposer de nouvelles charges aux petits industriels ? les ouvriers accepteront-ils une retenue, même minime sur leurs faibles salaires ? le budget de l’État lui permettra-t-il d’apporter une contribution ? Tout cela est exact, et la mise en place du système prendra du temps. « Mais il faut commencer, il faut mettre en mouvement, pour si peu que ce soit, cette merveilleuse machine d’assurance et de capitalisation ; le mouvement s’accélèrera plus tard, dans les années plus prospères. » Pour faire avancer les choses, que les ouvriers s’unissent en syndicats et demandent « au législateur de leur étendre le bénéfice de la loi que nous préparons pour les mineurs ».
Devant la Chambre, le 8 avril 1886, un rapport est présenté par les députés Dupuy, Jaurès et Marty, qui reprend l’argumentation des articles du député du Tarn. Dans le projet de loi sur les retraites, il faut commencer par les mineurs qui sont demandeurs, et penser dès aujourd’hui à une législation d’ensemble. Les travailleurs attendent de l’État « une impulsion décisive qui ébranle les inerties, une direction ferme qui coordonne les efforts. L’abstention libérale de l’État leur paraitrait indifférence, la désillusion serait cruelle et dangereuse pour la République, qui vit de la confiance du pays en ses représentants. » Certains ouvriers hésiteront. « Mais bientôt, dans quelques centres plus ardents, dans quelques industries où les ouvriers sont plus agglomérés et plus préoccupés de l’avenir, l’exemple sera donné, et un ébranlement continu emportera peu à peu toutes les résistances. » « On nous a dit, à propos des lois préparées pour les ouvriers mineurs, que tous ces projets inquiétaient le capital et contribuaient à la crise. Je le dis de très bonne foi : c’est possible ; mais il faut sortir de la situation précaire où nous sommes, et ouvrir au travail une voie où il puisse marcher en paix. C’est l’incertitude de l’avenir qui travaille nos sociétés et paralyse peut-être plus d’un effort ; il faut proposer à tous un but à la fois très précis et très haut : l’émancipation définitive des travailleurs par l’association et le capital collectif, avec le concours de la partie la plus généreuse et la plus éclairée de la bourgeoisie. » À l’intention de ceux qui tiennent à placer Jean Jaurès dans la fraction des opportunistes (c’est-à-dire des républicains conservateurs), je souligne dans ce texte d’avril 1886 les mots : « émancipation définitive des travailleurs » et « capital collectif ».

Et les paysans ?
Le rapport ajoute encore, en terminant : « Le projet proposé pourra paraitre trop vaste à quelques-uns ; il nous parait, à nous, beaucoup trop étroit, car il ne comprend pas l’immense majorité des travailleurs, ceux des champs. Certes, ce n’est point par indifférence ; mais il ne nous a pas paru possible, le régime général de la vie industrielle et celui de la vie agricole étant si différents dans notre pays, d’englober dans une même organisation les ouvriers et les paysans. À vouloir faire une œuvre unique, on aurait échoué, et desservi tout à la fois les uns et les autres. Le meilleur moyen peut-être d’être utile aux paysans, c’est de faire, sous une forme ou sous une autre le présent projet ; car, d’une part, il sera impossible, dès lors, que le Parlement, sans manquer à la justice, ne concentre pas tous ses efforts sur les travailleurs de la campagne ; et d’autre part, les paysans comprendront mieux, par l’exemple de leurs frères des villes, combien l’association qu’ils ignorent presque est une force bienfaisante. »
En effet, ouvriers d’industrie et petits paysans ne doivent pas suivre les mauvais conseils de ceux qui ont intérêt à les opposer les uns aux autres. Il y a bien un moment où pourrait surgir une situation conflictuelle, c’est lorsque la Chambre se pose la question de l’augmentation des droits de douane sur le blé importé. Cela peut protéger le blé français, en faciliter la vente à prix rémunérateur et donc satisfaire le monde rural. En même temps, cela provoquera une hausse du prix du pain pour les travailleurs des villes, et même pour les paysans sans terre. Le 8 mars 1887, à l’argument de Paul Deschanel selon lequel « l’ouvrier peut bien consentir des sacrifices pour son frère des campagnes », Jaurès répond : « Messieurs, j’accepte cette parole ; mais quel est le frère de l’ouvrier des villes ? Est-ce que c’est le capitaliste, le propriétaire foncier ? Non, c’est le fermier, c’est le métayer, c’est l’ouvrier agricole. (Très bien ! très bien ! à gauche.) » Et, après une longue argumentation, il conclut : « Pour ma part, je déclare en conséquence qu’il m’est impossible de donner mon vote à des mesures qui peuvent renchérir le prix du pain, si je ne suis pas assuré que d’autre part ces mesures profiteront au travail rural, et qu’elles seront en même temps un gage de justice prochaine pour la démocratie des villes ; et je suis convaincu qu’il n’y a pas de républicains qui ne puissent et ne doivent s’associer à ce sentiment. (Très bien ! très bien ! et applaudissements sur divers bancs à gauche. – L’orateur, de retour à son banc, reçoit des félicitations.) » Il s’agit là de l’intervention de Jaurès qui a fait dire à La Revue socialiste : « Vous êtes des nôtres. »
On peut découvrir dans les textes du Jaurès de 1885-1889 l’idée qui fera son chemin dans sa pensée, celle que les lois, « en même temps qu’elles sont des lois de réalisation, sont aussi des lois de préparation ».

3. Les réformes donnent les moyens d’aller plus loin

Pour obtenir une véritable émancipation, les travailleurs disposent déjà de moyens que la République leur a donnés. C’est le suffrage universel (sous l’Empire, ce droit était limité par le système de candidature officielle). C’est ensuite l’enseignement laïque. C’est encore le droit de former des syndicats. « Nous avons pensé que pour préparer l’émancipation du producteur, il fallait d’abord émanciper l’homme par l’éducation, le citoyen par la pratique de la liberté. » Les travailleurs peuvent envoyer leurs représentants à la Chambre des députés. Instruits et organisés en syndicats, lieux d’étude, de réflexion et de limitation de la violence inutile, ils peuvent peser sur l’évolution de la société.
Dans le rapport sur la question des délégués mineurs, présenté en séance le 24 mai 1889, Jaurès expose son idée à deux reprises : « Quelle est donc la valeur des lois ou votées ou discutées ou élaborées par nous ? On peut la définir en quelques mots en disant qu’elles sont la préparation puissante, et peut-être décisive, du milieu politique et social où s’accompliront l’émancipation du travail et la réconciliation définitive de tous les citoyens dans le droit. » Et : « Toutes les lois ouvrières que vous avez votées jusqu’ici non seulement assurent au travailleur certains bénéfices immédiats, mais elles concourent toutes à éveiller en lui le sentiment de la liberté et de la dignité, et ce sentiment énergique du droit qui prépare la voie aux transformations sociales les plus hardies. […] Il faudrait bien se garder de ne montrer à la démocratie que le bénéfice matériel et immédiat qu’elle peut recueillir des lois votées ; il faut que nous sentions nous-mêmes, et surtout que nous lui fassions bien sentir que ces lois, en même temps qu’elles sont des lois de réalisation, sont aussi des lois de préparation ; qu’en développant l’initiative, l’indépendance, la sécurité de l’ouvrier dans une certaine mesure, elles lui permettent toutes les conquêtes ultérieures qui sont contenues dans le seul mot de justice ! [Notre devoir] est d’abord de hâter dans les deux Assemblées le vote de l’ensemble des lois d’assistance et de prévoyance dont nous avons parlé, et en second lieu, quand ces lois seront votées, de poursuivre l’émancipation ouvrière, à peine commencée. »

5. La Chambre du travail

« Dans les deux Assemblées », disait Jaurès en sachant bien que le Sénat faisait systématiquement de l’obstruction. La loi sur les délégués mineurs « voyage depuis plus de six ans d’une Chambre à l’autre ». Le Sénat est issu d’un suffrage indirect et restreint ; il est une force de résistance : « L’institution sénatoriale a ce double effet d’empêcher dans les assemblées la réalisation des idées du pays et de contrarier dans le pays même l’évolution de ces idées. » Après avoir analysé cette situation dans plusieurs articles, Jaurès en arrive à la conclusion qu’il faudrait remplacer le Sénat par une Chambre du travail, projet exposé en deux articles successifs de La Dépêche (13 et 20 janvier 1889).

« Dans un pays de démocratie et de travail, la représentation démocratique du travail s’impose ; il faut que les besoins et les intérêts de l’agriculture, de l’industrie et du commerce puissent être toujours traduits avec compétence et défendus avec autorité. Il faut en second lieu que, dans chacune de ces grandes catégories de travail, les humbles, les petits, ceux qui portent le plus lourd fardeau de labeur et de misère, puissent faire entendre leurs justes revendications. Ce qu’il faut, c’est donc une représentation du travail, à la fois professionnelle et sociale, qui exprime dans chaque catégorie de travail les intérêts généraux de la production et les droits des travailleurs obscurs. » Or la situation actuelle ne correspond pas à ces objectifs. Les comices agricoles ne représentent pas « les cultivateurs véritables, les paysans qui remuent le sol ». Les chambres de commerce ne représentent que le patronat. Et ces institutions ne sont que consultatives. Il faudrait créer une Chambre du travail où les travailleurs de l’agriculture, de l’industrie, du commerce, les fonctionnaires, les professions libérales, envoient leurs représentants démocratiquement élus. « Une Chambre du travail ainsi constituée serait donc, au point de vue du travail, l’image exacte de la nation tout entière. Admettez un moment que cette Chambre du travail se substitue au Sénat actuel oligarchique et sans racines profondes dans le pays, et voyez quelle solide base vous donnez à la République, quelle impulsion décisive vous donnez à la démocratie, à l’égalité, à la justice, à la raison populaire. » Un équilibre s’établirait entre les deux assemblées, vraiment représentatives, qui s’éclaireraient réciproquement dans les décisions à prendre.

Jaurès n’insistera pas sur ce dernier projet, mais les années de son premier mandat législatif, 1885-1889, l’ont clairement conduit au rêve de la construction d’une autre société et à la réflexion sur les moyens d’y parvenir. Il l’exprime à plusieurs reprises dans les deux dernières années, notamment à l’occasion de l’Exposition universelle de 1889 (La Dépêche, 12 mai) : « Une impression, ou, si vous voulez, un rêve, se dégageait pour moi de tout ce que je voyais : c’était le rêve, c’était l’espérance de la glorification prochaine du travail humain, débarrassé de l’alliage de servitude, de misère, d’ignorance et de souffrance qui le déshonore encore aujourd’hui. Sous les voûtes de l’Exposition, les œuvres du travail humain apparaissent pures ; elles ne portent pas l’empreinte de toutes les inégalités, de toutes les douleurs au milieu desquelles elles sont nées ; on voit seulement resplendir en elles la beauté de l’effort patient et de la pensée créatrice ; et l’on se prend à songer au jour où le travail sera partout ce qu’il est là ; où, dans les profondeurs de la mine, dans la poussière et la fumée des usines comme sous les dômes splendides, il sera épuré de toutes les souillures d’injustice, de souffrance, d’oppression et de haine qui le corrompent trop souvent. »
« Au sommet de la tour Eiffel brillait un foyer électrique. On devinait la tour, mais on ne la voyait pas, car elle disparaissait dans l’ombre ; la lumière de sa cime était dans l’espace comme une planète nouvelle, et c’est avec la joie des pressentiments infinis que je regardais, juste au-dessous des étoiles de Dieu, l’étoile du génie humain. »

Prochain chapitre :
Du Palais Bourbon au Capitole,
1889-1892, Toulouse

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Pour une biographie de Jean Jaurès

merci de vos commentaires, vos compléments, vos questions qui amèneront un débat …

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Chapitre VI

Du Palais Bourbon au Capitole
1889-1892, Toulouse

À la veille des élections législatives, la fille de Jean Jaurès, Madeleine, nait le 19 septembre 1889. Les élections ont lieu le dimanche 22. Dans la circonscription dont sa ville natale est le centre, Jaurès est battu par le candidat de la droite cléricale. Il revient alors à son métier d’enseignant de philosophie à Toulouse où il entre au conseil municipal à l’occasion d’une élection partielle en juillet 1890, avec pleine confirmation au renouvellement général de 1892. Pendant deux ans et demi, jusqu’à son élection comme député de Carmaux, Jaurès participe à la gestion de cette grande ville de 150 000 habitants, comme adjoint délégué à l’Instruction publique. Il faut évoquer son action dans ce domaine, élargi à la question des subventions aux sociétés savantes, ainsi que ses rapports avec le monde ouvrier toulousain. Mais il convient d’abord de revenir sur son échec à Castres, qu’il présente ainsi aux Toulousains : « J’ai été vaincu. Soit : mais en tenant haut et ferme le drapeau de la République, mais en faisant face à l’ennemi, en l’entrainant, en le blessant lui-même. Et ce n’est vraiment pas à des républicains qu’il appartient de me reprocher d’être tombé sur le champ de bataille, le front haut, face à l’ennemi ! »

1. Défaite et victoires

Pour contrer les menées du général Boulanger, le gouvernement républicain estime qu’il vaut mieux changer le système électoral et revenir au suffrage uninominal par circonscription. Dans ce cas, né à Castres, Jaurès doit y défendre la République, tâche désespérée étant donnée la très forte empreinte cléricale sur les campagnes. Certes, l’amélioration générale de la situation économique ne dessert pas les républicains. Le 18 août, dans La Dépêche, Jaurès exprime sa confiance en ironisant par le procédé de la compassion feinte : « Je plains les réactionnaires ; le bétail se relève. Oui, depuis quelques mois, les bœufs, les vaches, les veaux et les moutons jouent aux réactionnaires le vilain tour de se vendre mieux. Est-ce qu’ils ne pouvaient pas attendre après les élections ? Ces messieurs auraient pu dire jusqu’au bout que, si le bétail ne se vendait pas, c’était la faute de la République. »

Battu dans la circonscription de Castres
Jaurès dispose de quelques atouts : il est populaire en ville où les citoyens instruits ont pu suivre dans la presse son action au Palais Bourbon ; il a le soutien de La Dépêche dont l’audience croît ; il est toujours très dynamique et il sillonne le pays. Mais il a peut-être perdu l’appui de quelques républicains conservateurs inquiets lorsqu’il donne aux ouvriers le conseil de se syndiquer. À Mazamet, par exemple, ville industrielle à proximité immédiate de Castres, même si elle appartient à une autre circonscription, les ouvriers du textile et du délainage ont créé un syndicat et lancé une série de grèves pour obtenir des augmentations de salaires. Jaurès serait un fauteur de grèves et de désordre. Le thème est largement repris par les cléricaux.
Autre atout : la médiocrité de son adversaire, Abrial, que Jaurès épingle dans La Dépêche le 16 septembre. Il voit l’avocat M. Guy mettre son talent au service du hobereau et il lui arrive une mésaventure à Labessonnié : « M. Guy venait de parler longuement pour M. Abrial, et M. Abrial lui a bu son verre d’eau sucrée ». Mais Abrial appartient à la droite cléricale, au clan du baron Reille qui place un peu partout sa famille et ses amis. Ainsi son gendre, le marquis de Solages, est-il devenu le conseiller général du canton de Carmaux, quelques semaines avant la date des législatives, en faisant pression sur les ouvriers, sur un thème réprouvé par Jaurès : « Pas de marquis, pas de travail. » Dans le sud du Tarn, à la campagne, Reille reste le seigneur. Jaurès rapporte un dialogue avec un élève d’école primaire. À la question « Qui est-ce qui gouverne en France ? », la réponse, sans la moindre hésitation, est : « Monsieur le baron. »
Jaurès a bien compris que le principal adversaire des républicains dans le Tarn était le cléricalisme : « Au fond le cléricalisme, c’est-à-dire l’esprit de domination civile et temporelle du clergé, reste, pour les libertés publiques et pour les progrès de tout ordre, le véritable péril. C’est lui qui veut perpétuer et exploiter l’ignorance des humbles. […] Le monarchisme dynastique est fini, le boulangisme sera bientôt usé ; le cléricalisme seul reste et, si le boulangisme offre quelques dangers, c’est parce que, depuis des siècles, le cléricalisme a inculqué aux masses le besoin de se courber sous un maître, aussi bien que sous un dogme. »
Au soir du 22 septembre, Jaurès doit constater qu’il est battu avec 8776 voix contre 9632 à M. Abrial. Jaurès est majoritaire en ville et il y améliore son score de 1885. Le baron est largement élu à Mazamet ; le marquis l’est à Carmaux. Cependant, sur l’ensemble du territoire français, les républicains sortent vainqueurs, et Jaurès peut penser : « Oui, j’étais un vaincu le soir du 22 septembre ; mais le lendemain, le matin du 23 septembre, quand je lisais dans les journaux les résultats des élections du pays entier, je voyais que la République avait terrassé ses ennemis, je voyais que la République était triomphante : je n’étais plus un vaincu, j’étais victorieux. »

Victime du cléricalisme
Au cours des jours et des semaines qui suivent, Jaurès revient sur le déroulement des élections. « La République est victorieuse, décidément, définitivement victorieuse. La réaction et le boulangisme sont écrasés ; cela nous met au cœur une joie ardente, qui repose de toutes les fatigues et console de toutes les déceptions. Des hommes avaient rêvé de faire courber nos têtes sous leur domination. Le suffrage universel les a frappés. Il était dit dans une circulaire publiée contre moi : « Est-ce que vous voulez que l’on puisse encore, dans les livres et dans les journaux, attaquer la religion ? » Il était dit, dans un autre appel aux catholiques que j’avais demandé « que les soldats sortent de la caserne le samedi, pour permettre aux juifs d’aller à la synagogue, et qu’ils soient casernés le dimanche pour que les catholiques ne puissent pas aller à la messe ». Après ces inventions ridicules, on demandait aux fidèles de dire contre moi des chapelets. Je parlerai de ces choses sans violence parce que, derrière les politiciens qui essaient d’exciter par le mensonge les passions religieuses, derrière les prêtres qui, dans un intérêt de domination, s’allient à ces politiciens, il y a des croyants trompés et alarmés. Ceux-là, je les respecte et je ne dirai pas un mot qui puisse les blesser. L’affermissement de la République donne aux idées fausses et aux préjugés le temps de disparaitre. Les populations, même les plus fanatisées, comprendront que, ramener le clergé sous la loi commune militaire, ce n’est pas toucher à la religion. Elles comprendront qu’en chargeant le prêtre de l’enseignement religieux à l’église, l’instituteur de l’enseignement moral à l’école, la République a respecté pleinement la liberté de toutes les croyances, la délicatesse de toutes les consciences. Nos écoles laïques feront ainsi peu à peu, paisiblement, avec l’assentiment des croyants eux-mêmes, leur œuvre de lumière, de tolérance, de fraternité nationale. »
Le 20 octobre, Jaurès ajoute que les réactionnaires ont déversé des tombereaux de calomnies. Ils ont accumulé les mensonges en sachant qu’ils mentaient. Lorsqu’on les sommait de s’expliquer, ils répondaient qu’ils n’y étaient pour rien, qu’ils ne faisaient que répéter ce que les gens disaient. À la différence des républicains qui procédaient par grandes réunions publiques, ils « portaient la calomnie à domicile, comme les boulangers portent le pain ». « Pour mener de telles campagnes, pour aller ainsi remuer au fond des âmes les plus vils sentiments, pour utiliser et organiser contre ceux qu’élève leur seul travail toutes les jalousies éparses, pour attendre ainsi sa victoire de l’universelle dégradation, il faut mépriser jusqu’au fond l’humanité. » Une allusion nette est faite aux Reille-Solages à la fin de l’article : « C’est sur ce mépris de l’humanité que certaines grandes familles conservatrices, puissantes par l’argent, l’audace, les alliances, veulent bâtir leur fortune politique ; elles peuvent réussir un jour, mais l’avenir ne leur appartient pas, car l’humanité ne se donne pas longtemps à ceux qui font métier de la mépriser. »
Le dernier article de l’année élargit le débat et demande le secret du vote. C’est encore un dossier que Jaurès a étudié de près, et il propose des mesures pratiques qui nous paraissent aujourd’hui évidentes, mais qui ne l’étaient pas alors : que les bulletins ne soient plus remis aux électeurs par les amis des candidats, mais fournis par l’administration ; que l’électeur puisse passer par un lieu clos (aujourd’hui l’isoloir) pour mettre son bulletin sous enveloppe.
L’année suivante encore, en septembre 1890, après que certains monarchistes et boulangistes aient avoué que l’on avait constitué une caisse pour acheter des voix, Jaurès pose la question : M. Abrial a-t-il reçu de l’argent de cette caisse noire ? Faute de réponse claire, peut-être peut-on admettre que « certains candidats conservateurs de petit esprit, comprenant à peine ce qui se passait autour d’eux et au-dessus d’eux, avaient été préservés de toutes ces vilenies par leur obscurité même et par leur nullité ». Mais le problème de fond reste qu’il y a « des épaisseurs d’ignorance, de superstition, de préjugé, dont on n’a pas raison en un jour. La vérité n’a pas prise sur ceux que, depuis des siècles, on a systématiquement fermés à la vérité. »
Entre temps, en juillet 1890, Jaurès a été élu conseiller municipal de Toulouse. « Le découragement dans une démocratie qui lutte, s’il n’est que passager, n’est qu’une faute. Il devient un crime s’il persiste, car il ne tend à rien moins qu’à causer la déroute des combattants. » Dans la gestion locale, il va montrer sa puissance de travail et son sens des réalités.

2. Pour l’Université de Toulouse

En ces années où le gouvernement envisage la création d’universités régionales, les édiles toulousains entendent en obtenir une. Le nouvel adjoint, lui-même universitaire brillant, ancien député connaissant du monde à Paris, est particulièrement bien choisi.
Avant même son élection, Jaurès donne en juin deux articles fondamentaux à La Dépêche. Le premier souligne l’intérêt de créer des universités régionales qui « attesteront l’unité de la science. Toutes les sciences ont besoin les unes des autres. S’il est nécessaire que les étudiants se spécialisent, en vue de la profession à exercer, il est nécessaire aussi qu’ils ne soient pas comme murés dans une spécialité étroite ; il faut qu’ils gardent le sentiment de l’unité de la science, qui traduit l’unité de l’esprit humain. Il ne sortira plus seulement de nos facultés des avocats, des médecins, des professeurs, mais tous auront eu, dès l’Université, l’idée que les professions particulières et les sciences particulières ne valent que par leur concours au bien de l’humanité, à la grandeur du pays, à la vie complète et supérieure de l’esprit et de la conscience. Il y aura ainsi dans la jeunesse une âme commune et comme une flamme nouvelle dont l’Université sera le foyer central. » Avec de grandes universités régionales, les professeurs « ne seront plus tentés au même degré de considérer la province comme un lieu d’exil et Paris comme la terre promise. Il y aura une véritable décentralisation de la vie intellectuelle. Enfin, il sera possible à ces Universités régionales françaises d’entrer en relation de courtoisie et de camaraderie scientifique avec les Universités étrangères. »
Dans cette organisation, Toulouse doit tenir sa place, même si on ne crée que six universités régionales, car elle satisfait aux critères. Elle a déjà les facultés de Droit, de Lettres et de Sciences, et son école de Médecine va devenir faculté. L’université de Toulouse sera « la chose de la région tout entière », qui rassemble les quinze départements de diffusion du principal quotidien local. La ville est également un grand centre musical et artistique. Enfin, elle a avec l’Espagne « des relations commerciales et intellectuelles très étendues ». « L’Université de Toulouse aura à cœur de s’entendre avec les Universités d’Espagne pour multiplier les points de contact entre la jeunesse française et la jeunesse espagnole, pour le plus grand bien de l’un et de l’autre des deux pays. » Dans un autre article (3 septembre 1891), Jaurès reprend à son compte une prévision de l’Association générale des étudiants de Paris : « Un jour viendra où une sanction pratique reconnaitra l’utilité des voyages d’étudiants. Les Universités françaises échangeront leurs élèves ; peut-être ces équivalences d’inscriptions ne s’arrêteront pas à la France. Comme l’ouvrier faisait autrefois son tour de France, l’étudiant fera son tour d’Europe ou peut-être même d’Amérique ; il élargira les limites de son entendement et sera plus disposé ainsi à voir s’élargir les frontières si étroitement fermées des nationalités. »
La municipalité de Toulouse se préoccupe de donner aux facultés des bâtiments convenables. Ceux de la faculté de Médecine et de Pharmacie sont inaugurés le 20 mai 1891 par le président de la République Sadi Carnot. À cette occasion, la place du Capitole et la rue d’Alsace-Lorraine reçoivent l’éclairage électrique. Dans son discours adressé au président, Jaurès défend la création de l’université de Toulouse et, au nom de la ville, offre les nouveaux bâtiments à l’État. Il en est de même pour ceux de la faculté des Lettres, le 17 novembre 1892. Ce jour-là, Jaurès, maître de conférences en philosophie et qui a pris une inscription en faculté de Droit – peut-être pour aller se rendre compte de ce qu’on y enseigne – joue sur le rapprochement des deux établissements qui ne se connaissaient que superficiellement jusque là. Autrefois, les juristes ne considéraient guère les Lettres que comme un délassement « et, aussi, comme un prétexte à citations latines et à métaphores un peu surannées. On cueillait des roses dans le jardin des Muses et on les glissait, de loin en loin, entre les pages du Code. » Et les Lettres ne retenaient du Droit que quelques textes d’époque romaine. « Aujourd’hui, il y a partout un sentiment plus vif de la complexité intime de l’histoire : on sait que, si on n’étudie pas les idées tout ensemble dans leur source religieuse ou philosophique, dans leur expression artistique ou littéraire, dans leurs manifestations juridique et économique, on n’est jamais au cœur même de la vérité. C’est donc, on peut le dire, une sorte de voisinage intellectuel qui s’inaugure aujourd’hui entre les deux facultés. »
Même si la réforme universitaire fut bloquée par le Sénat – Jaurès s’en indigne dans La Dépêche, le 17 mars 1892 – la municipalité et en particulier l’adjoint directement concerné ont posé les bases solides qui vont permettre à Toulouse, en 1896, de figurer parmi les quinze universités régionales enfin créées. Dans le même temps, Jaurès n’a pas négligé les autres niveaux de l’enseignement.

3. Le lycée et l’école

L’adjoint à l’Instruction publique est invité à prononcer le discours officiel à la distribution des prix du lycée de Toulouse (Fermat). Il se félicite de ses succès, notamment des admissibilités à l’ENS : « De mon temps, pour la section des Lettres, on ne préparait qu’à Paris. Il y a là, au profit de Toulouse, un commencement de décentralisation intellectuelle et universitaire dont il a été beaucoup parlé. »
Il écrit également dans La Dépêche des articles généraux sur les réformes envisagées dans l’enseignement secondaire (26 juin 1890) et dans l’organisation du baccalauréat (7 août). Sans doute, les études antiques sont-elles « les plus hautes », mais il faut admettre qu’il puisse exister aussi un enseignement « moderne » sans latin, ni grec. À condition que les deux filières restent dans le même établissement, qu’il y ait des cours communs et des options. Quant à l’examen, Jaurès est pour que le jury tienne compte du livret scolaire, mais il ne faut pas user d’un mauvais livret contre un candidat : « Il faut donc que le livret scolaire soit un ami et qu’il ne puisse jamais devenir un ennemi. »
Le jour même où le président Carnot se trouve à Toulouse, il inaugure les bâtiments de la faculté de Médecine et l’école primaire de l’Embouchure. Jaurès a énormément travaillé à l’essor de l’enseignement primaire public à Toulouse : création d’écoles nouvelles ; développement des cantines scolaires ; intervention en faveur de l’éclairage électrique. Dans son livre Jean Jaurès, citoyen adoptif de Toulouse, Maurice Andrieu cite ce témoignage d’une institutrice : « Monsieur Jaurès, accompagné de Monsieur Bonnefond, chef de bureau à l’Instruction publique, vint visiter l’école de filles [de Saint-Martin-du-Touch]. L’éminent professeur daigna adresser quelques questions d’histoire aux élèves ; il fit réciter aussi « Le Savetier et le Financier » de La Fontaine. Monsieur Jaurès donna comme témoignage de satisfaction deux jolis prix aux deux meilleures élèves, ainsi que des tablettes de chocolat aux plus jeunes. »
À propos du legs de M. Fabre à la municipalité constituant un prix annuel de 1200 francs à l’élève classé premier parmi tous ceux des écoles de la commune, Jaurès estime qu’il n’est pas possible de contester les intentions du donateur, mais qu’il est dommage que tout le prix aille à un seul élève, alors que plusieurs autres arrivent presque au même niveau. « J’ai assisté aux épreuves, dit-il en conseil municipal, j’ai corrigé des copies, et c’est parce que j’ai constaté qu’une dizaine d’élèves méritaient réellement une récompense que l’idée m’est venue de vous faire cette demande. » Il propose de consacrer chaque année une somme de 500 francs pour récompenser les élèves méritants. Proposition adoptée à l’unanimité.
Jaurès s’occupe aussi des écoles maternelles. Trois écoles sont ouvertes à Croix-Daurade, Saint-Cyprien et Saint-Martin-du-Touch. « Dans ces quartiers ouvriers, dit-il en séance, les écoles maternelles rendent de réels services ; elles permettent aux pères, aux mères des enfants, d’aller travailler hors de leur maison. »
Il propose de remplacer les bataillons scolaires par des cours de gymnastique. En séance du conseil municipal, le 30 décembre 1890, il explique : « Nous ne pensons pas que le meilleur moyen de préparer les enfants de nos écoles aux connaissances du métier militaire soit de leur faire exécuter, à 13 ans, quelques exercices de fusil qu’ils auront le temps d’oublier. Bien avant d’aller à la caserne, nous pensons, au contraire, qu’il est préférable de nous attacher à leur donner une éducation physique sérieuse, et c’est pour cela que nous proposons la substitution de l’enseignement gymnastique au simple maniement du fusil. » Dans La Dépêche, le 14 avril 1892, il décrit la récente fête de gymnastique : « Nous avons eu à Toulouse, dimanche dernier, une charmante petite fête : c’est le bataillon scolaire des gymnastes qui nous l’a donnée. Il se compose de quatre cents enfants de onze à treize ans choisis dans nos écoles. C’est dans la prairie des Filtres que le concours avait lieu : cette prairie est charmante ; elle s’étend le long de la Garonne, en pleine ville, et il y a ainsi, au milieu même de la cité, un peu de libre et verte nature. La ville est tout près, de l’autre côté de l’eau, avec son beau quai régulier et tranquille, ses maisons de brique d’égale stature, les pesantes colonnes de la Daurade et le clocher de la Dalbade, si calme et si fin. Quand les jeunes gymnastes, avec un béret rouge, se sont répandus dans la prairie, il y a eu comme une éclatante et soudaine floraison d’enfance et de vie. » Le spectacle le transporte dans la vie antique, mais celui de 1892 est plus beau, car règne la liberté : « Aujourd’hui, les fils de ceux qui, il y a vingt siècles, étaient des esclaves, sont appelés à la plénitude de la vie libre ; ce sont eux qui sont la plus belle fête de la cité. »

4. Subventionner la culture

Est-ce à dire qu’il n’y a pas de tensions dans la cité ? En voici un exemple. En séance du conseil municipal, le 5 août 1891, Charles de Fitte, ouvrier typographe à La Dépêche, socialiste blanquiste élu sur la liste d’union avec les radicaux, condamne vivement l’attitude du doyen de la faculté de Droit, M. Paget, invité par Jaurès à faire le discours officiel lors de la distribution des prix aux élèves des écoles communales. Ce réactionnaire s’est livré à un éloge de la propriété privée et à une attaque contre les idées socialistes. « L’appel à l’égoïsme, à la cupidité, adressé, l’autre jour, par M. Paget, à son jeune auditoire, n’a d’autre but que de sauvegarder le plus longtemps possible les privilèges usurpés de la caste à laquelle il appartient : celle des satisfaits. » M. Paget n’avait pas le droit, tout professeur qu’il soit, de « s’introduire subrepticement, sous l’égide d’une hospitalité aussi bienveillante qu’irréfléchie, dans un camp où les doctrines démocratiques égalitaires sont à l’ordre du jour, pour essayer d’y jeter des ferments de discorde et de haine, en faisant appel aux sentiments les plus bas de la conscience humaine. » Qu’il descende de « son piédestal de parchemins moisis » et qu’il vienne exposer sa doctrine devant une assemblée de prolétaires adultes ! « Quant à l’Administration, si, par hasard, elle avait encore des présidences à offrir, j’aime à croire qu’elle aurait soin de mieux choisir ses têtes ! »
L’adjoint à l’Instruction publique est directement interpellé. Il répond qu’il a voulu établir un lien entre l’école et la faculté et que l’attitude de M. Paget est pour lui un mystère : « Il y a deux hypothèses qui se sont offertes : ou bien M. Paget, seul parmi toutes les personnes qui ont entendu son discours, n’a pas saisi la véritable portée de ses paroles, et je n’insiste pas ; ou bien il l’a saisie, et je n’insiste pas davantage. Je connais beaucoup de personnes qui penchent pour la première hypothèse. » On lui a reproché de ne pas avoir répondu. Il n’y avait rien de plus facile, mais ce n’était pas le lieu, dit-il, et il poursuit : « L’année dernière, lorsque j’ai eu l’honneur de présider la distribution des prix, je me suis borné à indiquer aux enfants quels étaient leurs devoirs envers leurs maîtres et envers leurs familles ; et lorsque j’ai visité les écoles, j’ai toujours écarté toutes les questions controversées. » Il conclut qu’il y a encore beaucoup à faire dans le domaine de l’enseignement, et : « Aucun outrage immédiat ne nous fera oublier notre devoir de démocrates éclairés. »
L’épisode a des points communs avec plusieurs autres au cours desquels Jean Jaurès a eu à répondre à Charles de Fitte. Par exemple à propos de la subvention municipale à l’Académie des Jeux Floraux. D’après de Fitte, cette académie est un foyer de réaction qui refuserait de coopter tout candidat qui n’aurait même que la plus pâle des nuances républicaines. Pour ces messieurs, c’est une tache que d’être républicain. Le conseiller blanquiste demande donc la suppression de la subvention. Jaurès répond que l’Académie des Jeux Floraux est « une vieille société littéraire et artistique qui a jeté un grand éclat à Toulouse et au dehors, et a produit des œuvres vraiment remarquables ». Il faut maintenir la subvention, surtout en ce moment où on veut faire de Toulouse le siège d’une université régionale. Jaurès obtient satisfaction. Mais il doit se faire à nouveau, l’année suivante, « le chevalier de l’Académie des Jeux Floraux » contre de Fitte : « Nous ne pouvons pas effacer la trace d’un passé glorieux dans notre budget. L’Académie des Jeux Floraux, dites-vous, est hostile au mouvement démocratique qui se produit. J’admets que ce soit exact, mais ne faisons pas de procès de tendance, montrons-nous pacifiques. Soyons tolérants et ne touchons pas à la vieille tradition littéraire toulousaine ! » Cette année-là (1892), il ne peut empêcher que la subvention soit réduite de moitié.
Il doit intervenir aussi en faveur de l’Académie de législation présentée par de Fitte comme empreinte « du plus affreux esprit rétrograde, du plus égoïste conservatisme que l’on puisse imaginer ». Même distribution des rôles et mêmes argumentations dans l’examen de la subvention au théâtre du Capitole. Charles de Fitte pense qu’il y a des besoins matériels du peuple qui doivent venir avant la culture bourgeoise, car il n’y a qu’une partie privilégiée de la population de Toulouse qui profite du théâtre. En plus des arguments habituels, Jaurès fait remarquer que la suppression de la subvention se traduirait par une augmentation du prix des places, au détriment des Toulousains les plus modestes. Il entraine l’adhésion de la majorité ; Charles de Fitte reste sur ses positions, tout en gardant une solide considération pour Jaurès.

5. Le monde ouvrier toulousain

C’est que Jaurès a également fait beaucoup pour les ouvriers de Toulouse. Lors d’une réunion des syndicats, le 13 avril 1891, plusieurs indices montrent sa popularité. Lorsqu’il apparait à la tribune, il est salué par de longs applaudissements. Les syndicats sont alors en quête d’un local pour y installer la Bourse du travail. En réunion du conseil municipal et dans son journal L’Avant-Garde, Charles de Fitte réclame un local quel que soit son aspect ; on n’a pas besoin de luxe mais d’un espace assez grand, en situation centrale. Jaurès soutient cette position et affirme, dans un article de La Dépêche (14 janvier 1891) : « Il est donc bon que les municipalités organisent et entretiennent les Bourses du travail, car elles montrent par là à la démocratie ouvrière qu’elles se préoccupent de sa réorganisation. Les villes subventionnent les sociétés savantes, les théâtres, les sociétés de secours mutuels ; leur devoir strict est de subventionner les syndicats ouvriers. Puisqu’elles aident les hommes de loisir des sociétés savantes à chercher la vérité, pourquoi n’aideraient-elles pas les hommes de labeur du peuple à chercher la vérité d’où sortira la justice ? Il faut que l’obstacle de la dépense ne se dresse plus devant les hommes de bonne volonté qui cherchent l’amélioration de l’ordre social. Il faut que, dans tous les conseils municipaux des villes industrielles un peu importantes, les républicains démocrates obtiennent un local et une subvention pour les corporations syndicales. » On aura remarqué la forte allusion aux subventions en faveur des sociétés savantes. Finalement, la Bourse du travail de Toulouse est inaugurée le 17 juillet 1892, place Saint-Sernin, et à cette occasion les syndicats exigent un discours de Jean Jaurès.
Auparavant, lors de la grève des employés de la société des tramways, Jaurès a été nommé président de la commission municipale chargée d’entrer en relation avec le concessionnaire, « l’empereur Pons ». Jaurès constate que l’opinion publique est favorable aux grévistes qui ne demandent qu’une minime augmentation de salaire et surtout la réduction de la journée de travail qui était de seize heures. La commission Jaurès obtient de Pons l’acceptation des revendications de son personnel, ce qui diminuerait ses bénéfices de 30 000 francs par an, en échange de l’abandon par la ville de la somme de 10 500 francs due par Pons pour frais de stationnement de ses voitures lors de l’année écoulée.
Jaurès a donc été confronté pendant trois ans à la gestion quotidienne d’une grande ville ; il a été mêlé étroitement au règlement d’un conflit social et à l’installation d’une Bourse du travail. Ses désaccords avec l’ouvrier Charles de Fitte sur certains points n’empêchaient pas une grande estime réciproque. Apprenant le décès prématuré de de Fitte, le 23 avril 1893, Jaurès, entre temps redevenu député, écrit ces lignes qui prouvent qu’il le connaissait bien et qu’il avait sans doute une certaine influence sur lui : « Il avait une merveilleuse spontanéité, la décision prompte, l’élan et la vivacité de l’esprit et le pittoresque de la parole et de la pensée qui, dans notre midi, eût beaucoup servi à la propagande de nos idées. Surtout (et c’est par là que son exemple peut être proposé), il vivait depuis quelque temps d’une vie intérieure, d’une vie de pensée toujours plus absorbante et plus ardente. Il cherchait à échapper aux ignorances premières ; il méditait parfois avec une sorte d’obstination désespérée et il se haussait à des lectures difficiles qui témoignaient d’une noble curiosité. Peu d’entre nous savaient cela, mais ils suivaient avec une sympathie croissante cet effort souvent douloureux vers la lumière. Hélas ! C’est la nuit de la mort qui est venue. Mais il laisse aux travailleurs, qui ne s’élèveront qu’en élevant leur esprit, une fortifiante leçon. »

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Portrait de Charles de Fitte.

Après la soutenance de thèse de Jaurès, Charles de Fitte avait écrit dans L’Avant-Garde (14 février 1892) : « Nous ne partageons pas entièrement, à L’Avant-Garde, toutes les théories socialistes préconisées par M. Jaurès, mais nous tenons à déclarer que, malgré certaines divergences, nous apprécions, avec tous ceux que la haine politique n’aveugle pas, son grand talent et les convictions qui l’animent. Il appartient à cette phalange d’intelligences supérieures qui étudie et analyse, avant de les condamner systématiquement, les idées de rénovation sociale propagées par de grands économistes. Il joint à son talent de professeur et de brillant orateur celui d’un écrivain impeccable. Les remarquables articles qu’il écrit dans La Dépêche, et dans lesquels il expose avec un rare savoir ses conceptions sociales, lui ont valu souvent l’honneur d’être vilipendé par les roquets de l’opportunisme. Les journaux nous ont donné des détails succincts sur sa réception à la Sorbonne. Nous sommes heureux de féliciter M. Jaurès d’avoir fait entendre, dans une assemblée qui est loin de partager ses idées, une critique de la société actuelle. Nous sommes reconnaissants à M. Jaurès d’avoir mis son talent au service de la cause humanitaire, et défendu, dans les sphères savantes de la société, les idées de Justice et de Liberté qui n’avaient pu, jusqu’ici, y pénétrer. »

Pour en savoir plus, voir les ouvrages signalés à la fin du chapitre III, et le très bon mémoire de maîtrise de François Olivier, Charles de Fitte, dirigeant blanquiste de Toulouse de 1888 à 1893, Université de Toulouse Le Mirail, 1997.

Prochain chapitre :
Une étape dans la pensée socialiste de Jaurès
1889-1892 (2e partie)

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Chapitre VII

Une étape dans la pensée socialiste de Jaurès

1889-1892 (deuxième partie)

Au moment des élections municipales de Toulouse en 1892, lorsque Jaurès expose son programme, ce qui a été réalisé, ce qui reste à faire dans la pratique quotidienne sur le terrain, des radicaux lui disent : « À la bonne heure, vous êtes sorti cette fois des théories vagues et chimériques pour tracer un programme précis et réalisable. » Réponse de Jaurès : « Hé bien ! j’ai peur de ne pas mériter tout à fait cet éloge car je persiste à croire que ces « théories » sont indispensables. Je crois qu’on ne peut réaliser un progrès social un peu sérieux si on n’a pas une doctrine sociale. Il faut savoir ce qu’on veut et où l’on va. Il faut voir quel est le vice fondamental de la société actuelle, et quels seront les traits essentiels de l’organisation nouvelle. Or, d’un mot, ce qui caractérise la société présente, c’est le divorce entre la propriété et le travail. […] Le but doit donc être d’amener peu à peu tous les citoyens, par l’intervention de la société elle-même, à la propriété, sous les formes diverses qui s’adaptent aux conditions actuelles du travail. Voilà la substance même du socialisme : hors de là, le socialisme n’est qu’un mot et un leurre électoral. Si on n’est pas pénétré de cette doctrine, si on ne croit pas possible une société pareille, on pourra tracer des programmes démocratiques : on n’aura pas la force de les réaliser. Sans une doctrine, il n’y a pas de programme. »

Au cours de ses trois années toulousaines, Jaurès ne fait pas seulement ses cours à la faculté, il donne des conférences publiques, il étudie les dossiers municipaux, et il écrit trois livres et plus de 150 articles pour La Dépêche. Là, il devient « pédagogue en socialisme », selon l’expression de Jean Faury. La doctrine, élaborée dans ses grands textes, est exposée, à l’occasion de tel ou tel épisode de l’actualité, aux lecteurs du quotidien où il a sa place depuis janvier 1887. Son article du 7 janvier 1892, « Le réveil religieux », suscite une des rares mises au point de la direction, fortement anticléricale, avant l’époque de l’affaire Dreyfus. Incident clos avec cette remarque dans l’article du 18 mai 1892, en réponse à Pelletan, une autre des « grandes signatures » dans La Dépêche : « Je voudrais profiter, pour m’expliquer avec vous là-dessus, de l’hospitalité si largement démocratique de ce journal qui laisse se produire toutes les conceptions sociales, même d’allure un peu aventurée, pourvu qu’elles se réclament seulement de la discussion courtoise et des moyens légaux, et qu’elles ne fassent appel ni à la violence, ni à l’invective. »

Jean Jaurès soutient ses thèses de philo, textes de statut universitaire, en mars 1892 à la Sorbonne, la thèse principale intitulée De la réalité du monde sensible, et la thèse annexe, qui devait à l’époque être rédigée en latin, De primis socialismi germanici lineamentis, titre traduit généralement par Les origines du socialisme allemand. Un thème original en Sorbonne, comme le remarque Charles de Fitte dans le journal blanquiste toulousain L’Avant-Garde.

Un autre grand texte de Jean Jaurès, écrit au cours de l’été 1891, est resté longtemps inédit. Une partie a été retrouvée dans les papiers de la famille Bellet, d’Albi, qui était en relation avec lui et avec ses amis. Elle a été publiée en 1959 sous le titre La question religieuse et le socialisme. Mais il ne s’agissait que de la fin d’un manuscrit beaucoup plus important, découvert par les descendants Bellet en 1985 et qui portait le titre général La question sociale et le sentiment religieux, qui correspond mieux à l’ensemble du texte.

1. Recherche des origines du socialisme

Se demandant quelles personnalités furent décisives dans l’évolution de la pensée sociale de Jaurès, Gilles Candar propose Lucien Herr, le bibliothécaire de l’École normale supérieure, Paul Lafargue, Jules Guesde et, d’abord, la « rencontre avec lui-même ».

Le socialisme de la Révolution française

Jaurès a toujours été passionné par la Révolution française. Avant d’en écrire l’histoire globale en plusieurs volumes, il a donné, le 22 octobre 1890, un article intitulé « Le socialisme de la Révolution française ». Là, il constate d’abord que les congrès ouvriers du même mois, à Calais et à Châtellerault, par rapport à ce qui se passe en Allemagne et en Angleterre, ont été « restreints » et « agités » (on s’y est insulté « misérablement »). Mais la France a l’avantage sur ses voisins d’être en régime républicain, et le grand parti républicain français, « qui se réclame de la Révolution française est, qu’il le dise ou non, un parti socialiste, car la Révolution contient le socialisme tout entier ».

La Révolution a été socialiste en proclamant la souveraineté de la nation. Ses adversaires prétendaient que la France appartenait à la famille des rois qui l’avaient constituée, les sujets n’ayant été que les moyens de la politique royale. Exactement comme les défenseurs du capitalisme disent que les entreprises appartiennent aux patrons qui les ont conçues et dirigées, les ouvriers n’en étant que les instruments. « À tous ces raisonnements, la Révolution a répondu que la tradition historique ne pouvait primer éternellement le droit humain, qu’il était impossible et inutile d’aller faire la part dans le passé de tous les éléments qui avaient concouru à la formation de la France, et qu’en fait, du jour où les hommes sentaient s’éveiller en eux le besoin de la liberté, ils avaient droit à la liberté. Qu’a donc fait la Convention en proclamant la République ? Elle a transféré à la nation tout entière la propriété politique de la France qu’une famille entendait se réserver indéfiniment, sous prétexte qu’elle en avait dirigé la formation séculaire. Appliquez ces maximes à l’ordre économique, et vous avez le socialisme absolu. »

La Révolution a été socialiste dans l’organisation de la famille. Elle a réglé dans l’intérieur de la famille la distribution de la richesse selon les principes de l’égalité sociale. La Révolution a été socialiste dans l’organisation de l’enseignement public. Dans la pensée de la Convention, « le degré d’éducation que chaque enfant devait recevoir était déterminé, non point par la fortune de ses parents, mais par sa valeur personnelle. Or, il eût été absurde que l’enfant du pauvre, ainsi appelé par une éducation plus haute aux fonctions directrices de l’ordre social, eût été ensuite écarté de ces fonctions par l’absence de capital. Un pareil système d’éducation avait donc pour conséquence immédiate et forcée de subordonner le capital à l’homme, la propriété à la valeur personnelle. Le système d’éducation décrété par la Révolution était donc, en lui-même et dans ses conséquences immédiates, le socialisme le plus hardi qui ait été rêvé. » La Révolution a été socialiste dans l’administration du domaine public : « Ce n’est pas elle qui eût consenti à démembrer la puissance de l’État au profit des compagnies de chemins de fer. »

Enfin, la Révolution a été socialiste dans sa conception de la propriété. Les biens du clergé et des émigrés ont été nationalisés. La Constitution de 1793 définit ainsi la propriété : « le droit qu’a chaque citoyen de jouir et de disposer de la portion de biens qui lui est garantie par la loi. » Et Jaurès commente : « Voilà donc que, pour la Convention, la propriété est avant tout non pas un fait naturel, mais un fait social, soumis, par conséquent, au contrôle suprême de la société. » Un autre article de 1793 précise : « La société est obligée de pourvoir à la subsistance de tous ses membres, soit en leur procurant du travail, soit en assurant les moyens d’exister à ceux qui sont hors d’état de travailler. »

Conclusion : « La Révolution, dans tout son développement libre, de 1789 à 1795, a été imprégnée de socialisme. » Les écoles socialistes françaises ne doivent donc pas se séparer du grand parti républicain qui, en tant que « parti de la Révolution » doit reconnaître « hardiment et explicitement ce qu’il est, c’est-à-dire un parti socialiste. » En réalité, les illusions de Jaurès ne vont pas jusque là. Mais cet article vise surtout à entrainer les républicains vers une politique sociale.

Les origines du socialisme allemand

D’un autre côté, pour écrire sa thèse latine, Jaurès a lu Marx. Il cite son nom dans deux articles successifs de La Dépêche (25 février et 6 mars 1890) pour montrer que les socialistes allemands ont une vraie doctrine et que celle-ci « descend dans les foules ». Jaurès a cherché les « premiers linéaments du socialisme allemand chez Luther, Kant, Fichte et Hegel », traduction littérale du titre de la thèse. Ces quatre penseurs, des idéalistes, ont façonné le génie allemand et, d’après Jaurès, « dans les replis profonds du socialisme survit le souffle de l’idéalisme allemand ». Il ne faut donc pas opposer systématiquement les conceptions matérialistes et idéalistes de l’histoire.

Jaurès, qui connaissait Marx mieux que ceux qui se prétendaient les marxistes français, souligne l’apport décisif du maître allemand dans les recherches sur la valeur, sur l’exploitation des ouvriers par les possesseurs du capital, sur les antagonismes entre ceux qui possèdent les moyens de production et ceux qui ne les possèdent pas. Mais il comprend aussi qu’on ne peut pas réduire la pensée de Marx à un déterminisme. L’intervention des hommes peut accélérer les transformations de la société. Le révolutionnaire est l’homme qui comprend le cours des événements et qui cherche à le précipiter. Jaurès pense que la thèse de Marx sur le passage de l’homme de l’inconscience à la conscience est une « conception admirable ». La solution des contradictions est au cœur de la théorie de l’histoire de Marx, et Jaurès souhaite, « sans manquer à l’esprit même du marxisme, pousser plus loin cette méthode de la conciliation des contraires, et chercher la conciliation fondamentale du matérialisme économique et de l’idéalisme appliqué au développement de l’histoire. » Jean-Paul Scot ajoute : « Voilà pourquoi il se dit prêt à accepter avec Marx « qu’il n’y a dans tout le développement de la vie intellectuelle, morale, religieuse de l’humanité que le reflet des phénomènes économiques dans le cerveau ». Mais il interpelle aussitôt les marxistes : « Oui, mais en même temps il y a le cerveau humain, il y a par conséquent la préformation cérébrale de l’humanité. » »

Les marxistes français, Jaurès les a rencontrés et a longuement discuté avec eux. Lucien Herr lui a fourni des livres et l’a entretenu de la théorie marxiste sans dogmatisme. Ce qui n’était pas le cas de Paul Lafargue, un des gendres de Marx, adepte d’un catéchisme simpliste. Quant à Jules Guesde, dont Jaurès respectait le passé militant et la cohérence des idées, on cite toujours la fameuse rencontre à Toulouse, le 27 mars 1892, dont on ne sait rien d’autre que la conclusion du vétéran : « La journée a été bonne », c’est-à-dire : « Nous venons de faire une recrue de qualité » ou : « Cet homme fera avancer la cause du socialisme ». Pourtant la synthèse de la doctrine sociale de Jaurès présente avec celle de Guesde des divergences qui allaient surgir et resurgir au cours des années suivantes.

2. « La question sociale et le sentiment religieux »

Ce manuscrit, longtemps inédit, puis publié en partie seulement, expose les positions de Jaurès à l’été 1891. On ignore pourquoi il n’en a pas lui-même fait connaitre le texte dans sa totalité. Mais ses idées sont passées dans les articles donnés à La Dépêche.

Le système actuel est mauvais

Un premier chapitre du manuscrit décrit le système capitaliste tel qu’il est en 1891. Le capital aspire les forces vives des ouvriers. L’accroissement des moyens de production provoque un accroissement de la pauvreté. Ce régime est mauvais car on ne peut produire de la richesse sans produire de la misère. C’est le règne du désordre et de l’absurdité. Le socialisme rétablira un circuit sain : en supprimant le chômage, il augmentera le pouvoir d’achat qui stimulera la demande et assurera le plein emploi. Les capitalistes, en tant qu’individus, ne sont pas obligatoirement méchants ; ils ne sont pas non plus heureux car eux aussi subissent le système. Même si, en France, on a établi la liberté politique, presque personne n’est vraiment libre car la propriété fausse tout. Le détenteur du capital, qui est le dispensateur du travail, se considère comme le maître des hommes et de leur vote. Il est servi par l’ignorance et l’obéissance passive inculquée par l’Église catholique aux populations, à tel point que même les opprimés trouvent l’oppression licite.

Le chapitre II est nourri d’une abondante documentation statistique sur laquelle Jaurès a travaillé : « J’ai fait le calcul », dit-il pour soutenir la démonstration. Il veut répondre aux économistes qui prétendent que la situation des salariés s’améliore. Eh bien, non. Si le salaire nominal moyen a légèrement augmenté, ce n’est pas le cas du salaire réel. Ceux qui ont bénéficié d’une amélioration, ce qui peut peser sur la moyenne, sont des éléments de la petite bourgeoisie. Les prolétaires, eux, sont en position critique du fait du chômage. La vie de famille est de plus en plus éclatée ; l’alcool fait des ravages. On conseille aux ouvriers d’épargner : « Étrange société que celle qui prétend imposer aux mêmes hommes, avec l’héroïsme du travail démesuré et sans espérance, l’héroïsme de l’épargne presque impossible. » Dans la société actuelle, « ni les paysans ni les ouvriers n’ont des chances sérieuses, normales d’arriver par le travail à la propriété ».

Comment s’est formé le capital ? « Créé d’abord par le travail de celui qui épargne, le capital se développe ensuite démesurément par le travail des autres hommes qu’il s’est soumis pour une période indéterminée. Il y a d’abord, dans la formation du capital, sacrifice de soi et sacrifice limité. Il y a ensuite, dans le développement du capital, sacrifice des autres, et à l’infini. » Les capitalistes se croient libres mais ils ont imposé un travail servile à leurs « frères en humanité » : « Vous avez appesanti sur l’humanité tout entière, dont vous êtes, quoi que vous fassiez, la tyrannie de l’injustice, de la souffrance et de la haine. »

D’ailleurs, les capitalistes s’opposent entre eux selon les lois de la concurrence, et les gros mangent les petits. Donner aux ouvriers le plus faible salaire possible, ruiner des concurrents, vivre dans la fraude organisée et le mensonge quotidien, c’est la règle du système capitaliste dans lequel l’homme est un loup pour l’homme. À l’opposé, « il y a avant tout dans le socialisme un esprit, une conscience, un besoin supérieur de moralité et de perfection humaine ».

Le sentiment religieux

C’est ce qui conduit Jean Jaurès vers son troisième chapitre : « Je ne conçois pas une société sans une religion, c’est-à-dire sans des croyances communes qui relient toutes les âmes en les rattachant à l’infini d’où elles procèdent et où elles vont. » Si le socialisme est aujourd’hui matérialiste, c’est qu’il est en période de combat. Il doit lutter contre la force de tyrannie obscurantiste qu’est l’Église catholique. Mais, ajoute Jaurès : « Même si les socialistes éteignent un moment toutes les étoiles du ciel, je veux marcher avec eux dans le chemin sombre qui mène à la justice, car je suis sûr qu’il y a dans la justice une étincelle divine qui suffira à rallumer tous les soleils dans toutes les hauteurs de l’espace. » Dans l’univers, « toutes les forces s’exercent suivant des lois. Cet ensemble de forces soumises à des lois, c’est la nature, et si la nature change, ces changements même s’accomplissent suivant des lois, et si les lois elles-mêmes venaient à changer, elles ne changeraient que par l’action réglée de lois supérieures. […] Sans être un système clos et fini, l’univers est un. Et si l’univers est une unité infinie, ou une infinité une, comment n’y pas reconnaitre l’expression de ce que l’humanité a toujours appelé : Dieu ? »

Une traduction dans le quotidien toulousain

Plusieurs articles de La Dépêche reprennent les idées du manuscrit inédit de 1891. Le « but suprême » des socialistes est « l’organisation collective du travail » (20 février). À ceux qui condamnent l’intervention de l’État dans le jeu économique, Jaurès réplique : « Mais qu’est-ce donc, je vous prie, que le protectionnisme, si ce n’est du socialisme d’État ? » (16 avril). Le socialisme veut « fondre les classes dans une organisation du travail qui sera meilleure pour tous que l’organisation actuelle ». Dans cet article du 28 mai 1890, intitulé « Les misères du patronat », Jaurès reconnait les efforts et les souffrances de celui-ci, mais c’est le système capitaliste qui emporte tout par la loi inexorable de la concurrence. « Ce n’est pas une œuvre de haine, ce n’est pas une œuvre de classe que le socialisme entreprend en proposant aux hommes une autre organisation du travail ; c’est une œuvre humaine, qui profitera aussi bien en définitive à la bourgeoisie qu’au peuple. » Il revient sur le thème à plusieurs reprises, notamment le 7 mai 1891 : « C’est là ce qui donne de la grandeur à la mission historique de la classe ouvrière ; elle travaille à un but qui la dépasse, à une œuvre qui est plus vaste qu’elle, car c’est le glorieux réveil de l’humanité tout entière, avec toutes ses forces, avec tous ses éléments, avec toutes ses âmes, dans la fraternité. »

Quant à la dimension religieuse du socialisme, Jaurès n’hésite pas à donner au journal anticlérical l’article « Dieu », le 25 juin 1891, bientôt suivi de l’article « La révolution religieuse », le 21 août. Faisant allusion à ses propres études, il écrit : « Je vous assure qu’il se fait en ce moment dans les esprits un travail immense pour retrouver Dieu dans la nature et l’idéal dans le réel. » Mais, pour faire baisser la tension, il termine en évoquant les « théologiens laïques » de Toulouse, avec cet humour qui est une dimension de l’esprit jaurésien jusqu’ici peu soulignée.

3. En suivant l’actualité

Il n’est pas possible de reprendre tous les thèmes traités par Jaurès dans La Dépêche. Retenons deux rubriques. Dans la première, on peut rassembler les critiques des faux socialistes : les antisémites, les anarchistes, l’Église catholique.

Les faux socialistes

« Faux socialistes », c’est le titre même de l’article du 5 février 1890. Savez-vous, demande Jaurès, à quoi « quelques charlatans de la réaction et du boulangisme » veulent réduire le programme socialiste ? À crier simplement : « Sus aux juifs ! » Bien sûr, il y a des spéculateurs juifs, mais, si l’on veut attaquer la spéculation, « il faut dénoncer le mal dans toute son étendue et dans sa racine. Il n’y a pas que les juifs qui spéculent, qui accumulent, qui monopolisent. » « Tant que les forts pourront exploiter les faibles, qu’ils soient juifs ou chrétiens, ils les exploiteront. Les prodigieux manieurs d’argent romains n’étaient pas juifs. » Et de citer le gros livre d’Antonin Deloume sur la question. Un autre article de La Dépêche s’en prend au « pape » de l’antisémitisme, Édouard Drumond, et aux « cabrioles antisémitiques » du journal de Rochefort. « La question juive », titre de l’article du 2 juin 1892, n’est qu’un aspect de la question sociale. « Je me méfie des habiles qui, sous le couvert d’une guerre économique, veulent réveiller les passions religieuses ; et qui espèrent, avec l’impopularité d’Israël, faire de la popularité pour le clergé et pour les moines. » Le socialisme n’a à connaitre ni juifs, ni chrétiens, il ne veut pas plus de l’exploitation chrétienne que de l’exploitation juive ; il veut « abolir aussi bien la vieille féodalité terrienne que la nouvelle féodalité financière, et unir tous les travailleurs, quels qu’ils soient, contre tous les privilèges, quels qu’ils soient. » « Il n’y a qu’une race, l’humanité », écrit Jaurès dans cet article.

Les années 1890 sont également un moment fort de l’activité explosive des anarchistes. Jaurès s’exprime clairement : « Les socialistes sont les adversaires des anarchistes. Les socialistes sont des organisateurs pacifiques ; les anarchistes sont des désorganisateurs violents. » « Le rôle du socialisme n’est pas de jeter la bourgeoisie épouvantée dans la résistance, au contraire. Il doit créer, peu à peu, par l’immensité de la propagande internationale et pacifique, un tel état des esprits et des choses que la bourgeoisie vienne à lui, moitié par persuasion, moitié par nécessité. » C’était le 1er mai 1890. Deux ans plus tard exactement toujours dans La Dépêche : « Les dynamiteurs ne sont d’aucun parti : ils sont, comme les assassins, comme les incendiaires, des criminels de droit commun ; il y aura peut-être encore des attentats et des explosions, comme il y aura encore des assassinats, des vols et des incendies allumés par la malveillance ; cela relève de la police et non de la politique ; c’est par cabotinage que certains malfaiteurs prennent une étiquette politique, celle même d’anarchistes, et les malins qui, pour déterminer une réaction politique ou sociale, ont l’air de prendre au sérieux cette parade, dressent eux-mêmes l’estrade sur laquelle se pavanent les Ravachol. »

Quant à l’Église catholique, elle ne s’intéresse à la question sociale que depuis que le prolétariat est devenu une force. Quand les prolétaires « se sont groupés en syndicats et en fédérations, quand ils ont étonné et inquiété le monde par des congrès internationaux et des manifestations collectives, alors seulement l’Église s’est tournée vers eux. » La fameuse encyclique du pape Léon XIII, Rerum Novarum, est par certains côtés « un manifeste socialiste » puisqu’elle reconnait enfin le problème social et qu’elle admet l’intervention de l’État pour essayer de le résoudre. Mais, d’une part son texte commence par une condamnation du socialisme proprement dit. D’autre part, il rencontre les résistances sourdes du clergé et des catholiques conservateurs. Le pape est condamné à des « demi-pensées » ; les catholiques devenus républicains et socialistes sortiront du catholicisme.

Une République décevante

Une deuxième série d’articles de Jaurès dans La Dépêche pourrait porter comme titre : « le sommeil de la politique sociale de la République ». Certes, les réactionnaires restent ce qu’ils sont, les ennemis farouches de la République, et Jaurès ne les rate pas, ainsi dans ce passage à ranger dans la catégorie de l’humour par accumulation : « Que les réactionnaires relisent, s’ils en ont le courage, les feuilles monarchiques et cléricales depuis vingt années, ce sera leur châtiment. Depuis vingt ans, les républicains, et parmi eux les plus nobles et les plus grands, ont été appelés tous les jours par les feuilles des prétendants et des sacristies : incendiaires, assassins, mangeurs de prêtres, fusilleurs d’otages, voleurs, tripoteurs, politiciens véreux, boursicotiers, législateurs tarés, abonnés des fonds secrets, escrocs, filous, mandrins, escarpes, brigands de grands chemins, souteneurs, rôdeurs de barrière, aventuriers, bohêmes, affamés, déclassés, ratés, avocats sans cause, ignares, troupeau de brutes, sectaires imbéciles, jacobins minuscules, bijoutiers en faux, hommes d’État en toc, cerveaux creux, gouvernants à la petite semaine, déclamateurs niais, rhéteurs malfaisants, démagogues, charlatans de foire, agitateurs sans scrupules, excitateurs malsains, péroreurs de clubs, piliers d’estaminet, histrions, saltimbanques, funambules, bouffons de la foule, chiens couchants du ministère, valets abjects du pouvoir, faux amis du peuple, aristocrates déguisés, démocrates fangeux, jouisseurs, repus, ventrus, fumeurs de cigares exquis, culotteurs de pipes, théoriciens ineptes, illuminés, toqués, détraqués, mauvais patriotes, traîtres vendus à Bismarck, Chinois, Prussiens, etc. » De vraies litanies, puisqu’il s’agit de feuilles de sacristie !

Jaurès est évidemment l’objet ciblé de ces attaques : « Pas plus tard qu’hier, un journal réactionnaire, qu’on dit sérieux, me dépeignait à peu près comme un jouisseur. Et, comme c’est un journal précis, il me représentait à la buvette de la Chambre « fumant des cigares délicieux ». Hélas ! je ne fume pas du tout. C’est une infirmité dont je me garde bien de faire une vertu ; mais avouez que voilà un portrait fait de chic ; on ne prend pas même la peine de retoucher pour moi le type classique du jouisseur républicain, qui est condamné, jusqu’à la fin des siècles, à « fumer des cigares délicieux ». Tout cela n’est pas bien méchant, mais le procédé vaut la peine d’être noté. Il y a là le germe d’une grande pensée et d’une merveilleuse industrie électorale. On tirera à des millions d’exemplaires des images coloriées où l’on verra dans chaque région les démocrates militants avec du Champagne, des filles et des cigares délicieux. Une devise de mirliton leur sortira de la bouche comme dans les assiettes à rébus et on lira : « Amusons-nous aux dépens du peuple. » Allons, barons et marquis de la finance, les compagnies de chemins de fer ne vous suffisent pas, les mines ne vous suffisent pas, la verrerie, votre récente conquête, ne vous suffit pas ; mettez en action une société d’imagerie électorale, et entrez dans le conseil d’administration. » Texte prophétique ! Lorsque nous avons créé le Centre national et musée Jean Jaurès à Castres, l’abondance des caricatures était telle que nous aurions pu organiser un musée anti-Jaurès !

La République et les républicains sont donc toujours insultés par les réactionnaires. Mais que fait le parti républicain ? Jaurès dénonce « le sommeil de la politique » (2 avril 1890). On n’avance sur aucune des réformes, par exemple sur celle de l’impôt. Lorsqu’il était encore député, Jaurès avait alerté ses collègues sur la question du protectionnisme. Protéger la production nationale de blé, oui, mais à condition que les sacrifices des ouvriers payant le pain plus cher soient compensés par des mesures sociales : « Ceux qui, ayant voté des droits de douane, ne voteraient pas avec la même résolution des réformes sociales et fiscales, ne seraient plus d’honnêtes gens. »

Si les ouvriers manifestent leur mécontentement, ils sont réprimés. « À la moindre violence ou apparence de violence, la bourgeoisie, appuyée sur les paysans et sur l’élément modéré ou craintif des classes ouvrières, instituerait, et avec succès, un gouvernement de répression. Alors, les ouvriers n’auraient abouti qu’à installer au pouvoir cet horrible nain épileptique qu’on appelle la Peur. » En effet, la manifestation pacifique des ouvriers de Fourmies, le 1er mai 1891, a été réprimée dans le sang par l’armée, et les leaders ont été incarcérés. Jaurès déteste la violence, mais il défend les militants condamnés par un jury de peur et de haine, et il conclut son article du 15 juillet par : « Je me considérerais comme un lâche si, au moment où semblent commencer pour les militants du socialisme français les épreuves qu’on pouvait prévoir, la prison, la calomnie légale, la proscription, je n’affirmais pas une fois de plus que je suis uni à eux de doctrines, d’esprit et d’âme. » Notons que le conseil municipal de Toulouse a voté une subvention en faveur des familles des victimes de la fusillade de Fourmies.

Qu’on se hâte d’agir en faveur du prolétariat, demande Jaurès. Sinon, on risque une rupture violente. Et qu’on ne dise pas que des réformes viendraient affaiblir l’économie française dans la concurrence internationale. Dans la réduction légale de la journée du travail, les Anglais sont en avance. « Mais nous ne savons pas cela en France, parce qu’en France nous ne savons rien » (8 avril 1891). Les « maîtres de tout » se sont emparés de la presse et contrôlent l’opinion (24 février 1892) : « Ils ont persuadé à ce pauvre pays, si sot à ses heures, que le temps des grandes réformes était passé, c’est-à-dire qu’il fallait laisser aux manieurs d’argent toute liberté d’agrandir « leurs petites affaires » et de pressurer la nation. Et quand, au bout de vingt ans, les socialistes protestent contre cette déviation de la République et cet affaissement de la démocratie, quand ils organisent les ouvriers en syndicats et ceux-ci en vastes fédérations, quand ils multiplient les Bourses du travail et les congrès socialistes, quand ils veulent instituer la coalition de tous les producteurs, ingénieurs, paysans, ouvriers, savants, instituteurs, contre la coalition de tous les parasites, les députés de la majorité et leurs amis les traitent ou de rêveurs, ou d’agitateurs véreux. »

La lutte entre Jaurès et les « maîtres de tout » va prendre une plus grande extension à partir de l’été 1892, avec pour épicentre le bassin minier de Carmaux. En même temps, Jaurès va inaugurer la série de ses articles de critique littéraire signés du pseudonyme Le Liseur. Une façon de « faire trêve à la politique », comme il le disait en mars 1890 pour entretenir les lecteurs de La Dépêche d’un peu de poésie.

Prochain chapitre : Jaurès élu de Carmaux, 1892-1893

Pour en savoir plus sur le contenu du chapitre VII :

– On peut lire les thèses de philo de Jaurès dans les livres de Jordi Blanc aux éditions Vent Terral et dans le tome 3 des œuvres de Jaurès aux éditions Fayard.

– Pour les autres textes, voir le tome 2 des éditions Fayard et l’intégrale des articles dans La Dépêche, ouvrages déjà cités.

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Député collectiviste et critique littéraire, 1893-1895

Chapitre VIII

Jaurès élu de Carmaux

1892-1893

Le baron René Reille, chef de la famille qui combat Jaurès dans le Tarn.

 

Jaurès connaissait le bassin houiller du nord du Tarn depuis sa campagne électorale de 1885, menée à travers tout le département. En 1889, les mineurs de Carmaux ne sont évidemment pas responsables de sa défaite puisqu’il se présentait dans la circonscription de Castres. Mais, dans deux articles de La Dépêche, il avait exprimé sa déception d’assister à la victoire du marquis de Solages, d’abord aux cantonales, puis aux législatives de 1889 dans la circonscription de Carmaux, ce qui était un aspect de la politique dynastique envahissante de la famille Reille. Rappelons que le baron René Reille, capitaliste parisien et propriétaire foncier dans le sud du Tarn, présidait le conseil d’administration de la compagnie des mines de Carmaux ; il était le beau-père du marquis de Solages qui la dirigeait sur place. L’ouvrage magistral de Rolande Trempé, Les mineurs de Carmaux, campe le décor du drame de 1892.

Les mineurs de Carmaux

Exploitées dès le Moyen Âge, les mines de Carmaux avaient été concédées à la famille de Solages et, sous le Second Empire, la compagnie était devenue une puissante société par actions. Rolande Trempé a décrit ses procédés pour transformer les paysans-mineurs en ouvriers à temps plein et pour améliorer les rendements et les dividendes. En même temps, le patronat favorisait l’enseignement congréganiste par des subventions et par la préférence à l’embauche des jeunes qui sortaient de l’école des Frères. Aux yeux des mineurs, la compagnie et le clergé étaient liés. En réaction, ils commencèrent à se détacher de la religion. On note une certaine désaffection pour le mariage à l’église et une augmentation du nombre des enterrements civils. Mais il ne s’agissait que d’une déchristianisation limitée, et le cléricalisme dominait toujours dans les campagnes enserrant les sites d’extraction. Ainsi, lors des deux élections de 1889 citées plus haut, le marquis profita du soutien massif du clergé. Il agit également sur les mineurs par des procédés pratiqués par son beau-père dans la circonscription de Mazamet, distribution d’aumônes et accueil convivial au château. En outre, à Carmaux même, le marquis était celui qui donnait du travail. « Pas de marquis, pas de travail », écrit Jaurès, le 29 août 1892 en revenant sur l’épisode. « Il faut être du parti du pain », disaient certains mineurs. Sous Mussolini, dans l’Italie des années 1925-1940, on disait que la carte du parti fasciste était la carte du pain.

Octobre 1890. Pour consolider ses positions, le marquis entre au conseil d’administration de la verrerie de Carmaux, dirigée par Rességuier. Jaurès connait bien le marquis. Il sait qu’il ne brille ni par ses capacités d’argumentation politique, ni par des compétences industrielles. En fait, dit-il, Rességuier « vient de livrer près d’un millier d’ouvriers aux manipulations électorales du marquis de Solages ». Mais les prolétaires carmausins n’allaient-ils pas réagir ?

La gratification traditionnelle pour la fête de la Sainte-Barbe n’était distribuée aux mineurs qu’à l’issue de deux messes, et ils devaient se rendre à l’église en cortège, encadrés par les ingénieurs. En 1891, pour protester contre cette « mascarade humiliante », le cercle socialiste de Carmaux arbore le drapeau rouge. Pour célébrer le 1er mai, 49 mineurs quittent le travail et sont aussitôt renvoyés, mais une grève générale oblige la compagnie à les reprendre. Des élections partielles en janvier 1892 voient entrer le dirigeant syndical Jean-Baptiste Calvignac au conseil municipal. Très bien organisée par le syndicat, ayant rallié la quasi-totalité des ouvriers, la grève de mars obtient des augmentations de salaires et la suppression du cortège et du service religieux pour la Sainte-Barbe. En mai, la liste du syndicat remporte les municipales contre celle de la compagnie, et Calvignac est élu maire de Carmaux.

Le suffrage universel bafoué

             Dès lors, Calvignac est en butte à des tracasseries de la part de la compagnie, qui rendent difficile l’exercice de son mandat. Finalement, il est licencié, le 2 août, ce qui provoque une grève générale des mineurs. La maison du directeur, M. Humblot, est investie ; le marquis se réfugie à Albi ; le bassin houiller est occupé par la troupe ; on procède à des arrestations.

Du 29 août au 8 novembre, les onze articles de Jaurès dans La Dépêche sont consacrés à Carmaux. Il explique qu’il a retardé son intervention de crainte qu’elle ne soit mal interprétée par la presse réactionnaire, mais qu’il n’est pas possible de laisser se répandre de fausses informations : « À peine la première nouvelle du conflit a éclaté, que fait Le Temps ? Il se pend à la sonnette du baron Reille ; ce sont les renseignements donnés par lui qu’il publie tout d’abord, et c’est avec ce récit inexact, répandu et commenté dans la presse pendant huit jours, qu’on essaie de tourner l’opinion contre les ouvriers. » En réalité, la situation est simple. Dire qu’il est impossible à la compagnie d’accorder un congé à son ouvrier élu au suffrage universel, cela ne tient pas. « Impossible ? Toute la question est là : car si la compagnie pouvait accorder deux jours de congé par semaine à l’ouvrier que le suffrage universel a nommé maire de Carmaux, en refusant elle a voulu empêcher systématiquement l’exercice de son mandat ; elle a porté atteinte au suffrage universel ; et en faisant du bulletin de vote une dérision, elle a criminellement provoqué à la violence des ouvriers. Impossible ? À qui fera-t-on croire qu’une compagnie qui emploie plus de deux mille ouvriers ne peut pas se contenter des cinq jours de travail régulier par semaine que lui offre un ouvrier qui est élu maire, et que, depuis plus de vingt ans, elle a jugé irréprochable ? » D’autant que, lors des élections de 1889, ce sont des centaines d’ouvriers que la compagnie a dégagés du travail productif pour aller partout racoler les électeurs et surveiller les opposants. En élargissant le débat : « Étrange justice que celle de notre société ! Pendant que le baron Reille papillonne de conseil d’administration en conseil d’administration et va, infatigable et souriant, de jeton de présence en jeton de présence, il y a, par son fait, des consciences généreuses et intrépides sous les verrous. »

Voici, écrit Jaurès le 6 septembre, en quels termes simples se résume la question : « Les citoyens ont-ils le droit d’élire, pour les représenter, un ouvrier, et les ouvriers ont-ils le droit de prétendre aux fonctions électives, municipales ou législatives ? Oui. Si une compagnie, si une société industrielle quelconque chasse l’ouvrier élu parce qu’il a été élu, si elle lui retire, à cause du mandat qu’il a reçu, les moyens de vivre, y a-t-il violation du suffrage universel ? Évidemment oui. Dans ce cas, le gouvernement a-t-il le droit et le devoir d’intervenir pour protéger la liberté politique des travailleurs et pour faire respecter les décisions du suffrage universel ? Oui encore. Et ce droit ne devient-il pas plus évident et ce devoir plus impérieux s’il s’agit d’une industrie privilégiée, concédée par l’État lui-même, comme le sont les mines ? Nul ne peut le nier. » Or, jusqu’ici, la seule réponse a été d’emprisonner des grévistes. Certes, il y a eu des désordres, mais les ouvriers ont été patients en subissant les tracasseries de la compagnie, et les grévistes ont des circonstances atténuantes. Il va falloir défendre le suffrage universel, sinon, ce serait « légitimer d’avance la révolution brutale ». Il faut que les mineurs puissent tenir jusqu’à la rentrée des Chambres ; pour cela, chaque démocrate doit envoyer son obole.

C’est « un aveu tardif » que celui du journal Le Temps, utilisant une formule – la compagnie aurait « manqué de tact » – que l’ironie de Jaurès souligne le 13 septembre : « En retirant son travail et son pain à l’ouvrier élu parce qu’il est élu, en violant ainsi ouvertement le droit, la compagnie a manqué de tact. C’est une compagnie qui n’est pas tout à fait bien élevée. »

Les articles suivants (19 et 28 septembre) posent à partir de Carmaux « la question de principe » : le droit du maître, propriétaire, patron, capitaliste, « est borné par le droit primordial du citoyen ». Les mineurs rendent deux services à la République et au socialisme : ils luttent pour que soit reconnue la dignité du suffrage universel ; en entrant dans le système électoral, ils favorisent une évolution sans violence vers le socialisme.

Les grévistes reçoivent des secours d’un peu partout en France ; l’opinion publique se dresse contre la compagnie qui doit affronter « la réprobation bruyante de la gauche et la réprobation silencieuse de la droite ». Elle finit par accepter un arbitrage qui donne satisfaction aux ouvriers. Le 17 octobre, Jaurès commente la démission du marquis de son mandat de député : elle intervient bien tard, c’est un aveu d’échec, et « mieux vaut abandonner aujourd’hui ce qu’on est sûr de perdre demain ».

Clemenceau, Pelletan, Millerand ont soutenu les grévistes, et Jaurès se félicite de cette alliance avec les radicaux contre la réaction, sans que les socialistes abandonnent leur objectif final qui est la remise graduelle des moyens de production à la nation qui les délèguera à des groupes de travailleurs. « Il faut que les privilèges du passé soient pris et écrasés un à un entre une fraction militante luttant dans le Parlement et la démocratie ouvrière et paysanne organisée dans le pays. La grève de Carmaux a commencé ou renouvelé cette union nécessaire entre ceux qui luttent dans les assemblées et ceux qui travaillent et espèrent à l’atelier ou à la mine. Par là aussi, elle marque, dans l’évolution de la République oligarchique à la République sociale, une date décisive. »

Commentant les résultats de la grève (8 novembre), Jaurès écrit qu’après la victoire des mineurs de Carmaux, aucune société industrielle n’osera faire des difficultés aux ouvriers investis d’un mandat électif. Pourtant, ils ont eu contre eux « la coalition de la plus grande partie de la presse, des puissances industrielles, des indécisions gouvernementales. Par l’union et la persévérance, ils ont vaincu. » C’est chez eux que se sont manifestées les qualités dirigeantes qu’ils ne peuvent montrer aujourd’hui que dans le combat, mais dont ils feront preuve dans la future organisation socialiste. Jaurès se fait cependant des illusions sur un point : il annonce que le coup qui a frappé le baron Reille à Carmaux « se répercutera un jour ou l’autre sur Mazamet même, c’est-à-dire sur le fief électoral d’où, dans toute la région, il manœuvre les forces réactionnaires ». Une bonne occasion de le vérifier se présente dès l’année suivante avec les élections législatives.

La première élection de Jaurès à Carmaux

1893 débute avec la partielle de Carmaux, en janvier, pour remplacer le marquis ; elle est suivie, en août, par les législatives générales qu’il faudra vivre, avec Jaurès, à Carmaux, à Castres et à Mazamet.

L’élection partielle constitue un nouvel acte de la pièce qui oppose les ouvriers syndiqués et socialistes à la compagnie des mines. Ayant démissionné, le marquis ne se représente pas, mais il l’aurait pu pour essayer de reconquérir sa légitimité. On ne sait pas comment le baron, son beau-père, chef de la famille, a réagi à cet abandon de poste. Qui choisir ? Les partisans du marquis sont perplexes et ne trouvent à présenter que Jean-Baptiste Héral, un ancien de la liste républicaine de 1885, devenu conservateur, mais dont le passé anticlérical ne séduit pas les populations rurales. En face aussi, on hésite. Une candidature locale, Calvignac ou Justin Soulié, maire socialiste de Rosières ? Ou un personnage d’envergure au niveau national ? Divers noms sont évoqués. Jean Jaurès est à la fois un Tarnais, un ancien député, un orateur reconnu. Il a soutenu de toutes ses forces la grève des mineurs et il est pour beaucoup dans la pression sur le gouvernement pour exiger l’arbitrage. Il est socialiste et il peut gagner le soutien de tous les démocrates, lecteurs de La Dépêche. Il accepte de prendre comme programme celui du parti ouvrier de Jules Guesde, et il est investi, le 4 décembre. Jaurès aurait pu être élu dès le premier tour si Soulié n’avait pas maintenu sa candidature et neutralisé un millier de voix.

Les articles de Jaurès dans La Dépêche, de la mi-novembre 1892 jusqu’aux premiers jours de janvier donnent aux lecteurs, et aux fidèles qui s’en font les intermédiaires, des précisions sur certains points de sa pensée. Il revient pour les condamner sur les « crimes de droit commun qui, par une sorte de fanfaronnade, se réclament de l’anarchie » et qui n’ont rien à voir avec les socialistes. Il rappelle comment les grévistes de Carmaux ont chassé un anarchiste provocateur « qui venait rôder parmi eux ». D’un autre côté, il rappelle son attitude constante réclamant de la clarté sur l’affaire de Panama ; il exhorte à lutter contre ces gigantesques escroqueries ; il condamne ceux qui entendent profiter du scandale pour attaquer la République. Il y a un double combat à mener contre la réaction et la puissance de l’argent, qui sont d’ailleurs intimement liées. « La vraie République est assez forte pour lutter à la fois contre le cléricalisme et contre la finance. Que les jésuites restent dehors, mais que les financiers véreux aillent dedans. » Enfin, il faut réfuter l’idée que les socialistes ne sont pas patriotes. Une France forte est nécessaire à l’humanité ; toute diminution de la France serait un affaiblissement de la pensée libre dans le monde. Si la France était attaquée, les socialistes se lèveraient pour la défendre.

Le 8 janvier, Jaurès obtient 4675 voix (46 % des suffrages exprimés) ; Héral, 4407 ; Soulié, 1060. Ce dernier se désiste en faveur de Jaurès et la victoire au second tour devient certaine. Avec 5317 voix, Jaurès ne fait cependant pas le plein de celles de Soulié, et de loin ; il aurait dû obtenir 5735 suffrages. Il est vraisemblable que des partisans du marquis aient voté Soulié au premier tour et se soient reportés sur Héral au second, seul moyen de s’opposer à Jaurès. Celui-ci est minoritaire à la campagne, mais il y a quand même obtenu le complément de voix à ajouter à celles de la ville pour l’emporter.

Immédiatement après, il tire les leçons de cette élection. Pour dissuader de voter pour lui, on a utilisé promesses (aux maires) et menaces (aux fonctionnaires). On a voulu faire croire aux paysans qu’il n’était que le candidat des mineurs. Il y a donc un énorme travail à faire dans les cantons ruraux, il faut comprendre les paysans, expliquer, lutter contre les préjugés. Un assez long passage de l’article du 30 janvier doit être cité ici : « Dans la démocratie des champs, si nous savons la comprendre et la servir, nous pouvons espérer un grand mouvement. Voilà l’œuvre virile à laquelle nous sommes dévoués ; nous n’attendons pas des élections « torrentielles » ; les événements, quelle que soit leur force, ne suffiront pas à nous débarrasser du passé ; il y faudra l’énergie persévérante des hommes ; qu’on ne nous prenne pas pour des enfants, qui se croient vainqueurs parce qu’ils soufflent triomphalement dans une trompette. De même, je me permets de décliner le très grand honneur que me fait M. Maurice Barrès, dans un article très fin, et beaucoup trop aimable pour moi, beaucoup trop dangereux aussi. Il parait que la jeunesse contemporaine attend quelqu’un qui la délivre de ses anxiétés, et qu’il y a « des sensibilités en éveil » qui comptent sur moi pour leur donner une formule. Je déclare tout de suite mon incompétence. Ce n’est pas que je me désintéresse des hautes questions religieuses et morales. […] Quand les travailleurs de la verrerie ou de la mine auront obtenu ce qu’ils désirent, quand la pleine justice sociale sera réalisée, quand l’instrument de travail appartiendra aux travailleurs, quand ils seront leurs maîtres et les maîtres de tout le produit de leur travail, quand ils auront la souveraineté économique comme la souveraineté politique, le bien-être et l’indépendance, quelle sera leur vie intérieure ? Quel sera l’aliment de leur conscience et de leur pensée ? Aujourd’hui, la foi socialiste met en eux une flamme et une joie ; ils ont un but supérieur à leur vie : ce but atteint quel sera leur idéal ? Et de même, quand je vis avec les travailleurs de la terre, avec ces paysans ardents et allègres qui me frayaient joyeusement des sentiers à travers la neige, je me demande : Quand la justice sociale aura fait leur vie moins rude, quand ils auront plus de loisirs pour les soucis désintéressés, que penseront-ils ? À quoi rêveront-ils ? Quelle étoile se lèvera sur leur travail adouci, sur leur âme moins fermée ? Oui, je me dis tout cela ; mais je me réponds tout de suite : Marchons ! Pas de subtilités ! Pas de vaines ténèbres ! Allons au but qui est la justice. Éclairons les esprits ; affranchissons le travail ; une fois émancipé, tout homme cherchera lui-même son chemin. […] Pour les esprits désemparés qui cherchent un abri comme pour les militants engagés dans les luttes extérieures, je ne sais qu’une formule : Travaillons. »

Le renouvellement de la Chambre

Aux élections générales d’août 1893, Jaurès est élu au premier tour face au seul Héral, avec 59 % des voix (346 voix de plus qu’en janvier). Le nombre de députés socialistes à la Chambre passe de 12 à 37 ou 41 ou 50, selon les auteurs, car les frontières ne sont pas encore bien nettes.

Ce que je ne trouve nulle part dans ces ouvrages, c’est le soutien apporté à Jean-Baptiste Calvignac, candidat socialiste à Mazamet, directement contre le baron Reille. Disons tout de suite que la tentative est sans espoir. Le baron règne sur son fief électoral. D’autre part, face au progrès des idées socialistes, cléricaux et républicains conservateurs se sont fortement rapprochés : à Barbey le siège de sénateur, au baron celui de député. Si bien que les républicains ne présentent pas de candidat aux législatives. Une candidature ouvrière socialiste pourrait-elle gagner les travailleurs du bassin mazamétain ? Jaurès avait en 1885-86 encouragé les ouvriers à former des syndicats ; ceux-ci avaient lancé un mouvement de revendications salariales appuyé par des grèves victorieuses. Mais, peu après, de grandes entreprises abandonnèrent la fabrication textile pour le délainage beaucoup plus rémunérateur et n’employant pas de main-d’œuvre qualifiée. Le chômage sévit, des centaines d’ouvriers furent obligés de quitter Mazamet. Et la presse conservatrice de faire porter la responsabilité de cette situation aux syndicats, donc aux « mauvais conseils » donnés par Jaurès. De plus, le candidat qu’il vient soutenir est un « étranger », un « Carmausin violent » qui a osé affronter les marquis et baron, des chefs naturels qu’il aurait dû respecter.

Échaudé par ce qui s’est passé à Carmaux, et malgré la connivence avec les amis de Barbey, le baron prend les choses au sérieux. Son journal, Le Conservateur, poursuit sa campagne contre les socialistes, Jaurès en particulier. Contre les projets de lois sociales, il fait dire à un pseudo-ouvrier : « Mais s’il me plait à moi de travailler dix, douze et même quatorze heures par jour… » Le 10 août, un grand appel du baron barre la une : « Aujourd’hui, les bases de la Société, l’idée même de Patrie sont menacées par des utopies subversives et des menées révolutionnaires. Pour résister à ces doctrines néfastes, pour assurer l’ordre et la liberté du travail, l’union s’impose entre tous ceux que préoccupe l’intérêt supérieur du pays. Pour ma part, docile aux Encycliques du Souverain Pontife, je suis résolu à lutter contre le socialisme en travaillant de toutes mes forces, comme par le passé, à l’amélioration du sort des ouvriers, et à combattre, tout en respectant la forme légale du Gouvernement, les lois attentatoires à la liberté des consciences et aux droits des pères de famille. » En deuxième page, est commentée la « visite-surprise » d’une délégation ouvrière au château de Soult-Berg pour faire allégeance, le baron se montrant très touché de cette « démarche spontanée ». Le 20 août, le journal publie cette proclamation du « comité ouvrier » : « Nous savons ce que nous a coûté une mésintelligence passagère avec nos patrons, semée par le citoyen Jaurès. Vous renverrez à sa mine le candidat Calvignac qui prétend retirer de son impardonnable conduite en tant qu’ouvrier un mandat lui permettant de vivre grassement pendant quatre années sans rien faire. »

Jaurès et Calvignac tiennent leur réunion le 11 août devant « 3000 personnes sans exagérer » (La Dépêche) parmi lesquelles des partisans du baron, mais qui écoutent dans le calme. Calvignac évoque la lutte des mineurs de Carmaux contre la compagnie, le marquis et le baron. Jaurès montre la perfidie des attaques personnelles contre Calvignac et lui-même. Il dit qu’on trompe les ouvriers en présentant les socialistes comme des fauteurs de désordre. La lutte des mineurs de Carmaux n’était que légitime défense. Il explique ce qu’on avait voulu faire de lui en 1886 à Mazamet : « On avait besoin, pour le candidat républicain [à des élections cantonales] des voix ouvrières. On savait que j’avais quelque crédit auprès des ouvriers, on m’appela. » Ensuite, on l’accusa d’être venu susciter des conflits. « Eh bien ! non. Nous ne venons pas susciter des conflits ; nous serions des criminels et des fous, si nous prétendions nous substituer à l’initiative ouvrière et conseiller aux travailleurs de s’imposer des privations et des souffrances que nous ne partagerions pas. Les défendre, oui ! Mais les exciter, non ! […] Il est temps qu’au nom de l’idée socialiste et par elle les travailleurs se servent enfin pour eux-mêmes, pour leur bien-être, pour leur émancipation, du suffrage universel. » C’est ce qu’ont compris les mineurs de Carmaux. Jaurès s’adresse aux ouvriers républicains de Mazamet : « La République telle que nous l’avons, est-elle bien celle que nous avons rêvée ? » Dure aux pauvres, clémente aux voleurs puissants, incapable de faire les réformes nécessaires, « est-ce bien la République que vous voulez ? » Cris : non ! non ! Il dit ensuite aux ouvriers partisans du baron qu’il comprend leur position. Ils auraient volontiers soutenu un ami du peuple, un travailleur. Eh bien ! le candidat ouvrier, le voici, c’est Calvignac. Jusqu’ici, il n’y avait que Reille et Barbey, et ils faisaient semblant de s’opposer. Entre eux, le rapprochement était fatal. Il provient de la peur qu’ils éprouvent devant le développement du mouvement ouvrier. Que vous soyez républicains ou réactionnaires, ouvriers de Mazamet, rapprochez-vous à votre tour dans la République sociale.

Le baron Reille l’emporte très largement avec 9323 voix contre 3202 à Calvignac. Le candidat socialiste n’obtient qu’un nombre dérisoire de suffrages dans les communes catholiques de la montagne. Par contre, il passe en tête dans les communes protestantes, qui ont voté contre le cléricalisme. Il se défend assez bien à Mazamet même (1082 contre 1833) et l’emporte nettement dans l’autre petite ville industrielle de la circonscription, Labastide-Rouairoux (427 à 166). Des constantes dans l’histoire des élections dans cette partie du sud-est du Tarn.

Au final, Jaurès et Reille se retrouvent collègues dans l’hémicycle du Palais Bourbon. Ajoutons qu’en mars 1894, à la suite du décès de Léon Abrial, le baron Reille présente la candidature de son fils André à Castres, et obtient son élection malgré les efforts de Jaurès en faveur du candidat socialiste Léon Caraguel, qu’il avait soutenu aussi, en vain, en 1893. Ainsi la famille Reille tient-elle les deux circonscriptions du sud du Tarn, mais elle a perdu Carmaux.

La recomposition de la droite

Depuis quelque temps déjà, Jaurès annonçait que les monarchistes et les plus conservateurs des républicains allaient se fondre dans un grand parti de défense des possédants. À l’occasion des législatives de 1893, il avait pu le constater localement, et, dans son article sur l’élection d’André Reille, il élargit son propos au plan national. Une partie des monarchistes ont fini par accepter la République, du bout des lèvres. On les appelle « les ralliés » ; les Reille en font partie. Certains républicains les ont soutenus : « C’était depuis longtemps leur vraie place. Ils étaient parmi nous des exilés ! Ils sont rentrés dans leur patrie, la réaction. » Jaurès ajoute : « Ah ! oui, il est bien vrai que le « ralliement » des conservateurs nous fera traverser, en bien des circonscriptions, des crises redoutables, des difficultés nouvelles. À ces néo-républicains d’aujourd’hui se joindront tous les pseudo-républicains d’hier ; et tous les privilégiés, tous les bénéficiaires de l’ordre social actuel qui étaient jusqu’ici divisés en apparence en deux partis politiques opposés ne formeront plus bientôt qu’un seul parti, le parti de la République conservatrice et de la réaction gouvernementale. L’Église, la haute finance, les grandes sociétés anonymes, la grande propriété terrienne, tout cela ne formera plus qu’une armée, armée formidable assurément et où une partie même du peuple sera enrôlée soit par le fanatisme religieux, soit par la puissance corruptrice de l’argent. Et cette armée-là, conduite au combat par des ministres à poigne et par des préfets de l’Empire, nous fera subir plus d’un échec. » Pourtant, les ralliés devraient admettre qu’ils sont des vaincus : « Ils étaient des réactionnaires monarchiques ; ils restent des réactionnaires, mais ils sont obligés de renoncer à la monarchie. »

Le département de Jaurès fournit un bon exemple de cette recomposition de la droite. Au conseil général, le baron et le marquis applaudissent le vieux républicain Barbey pour ses harangues antisocialistes. Celles-ci ne sont pas solides, mais à quoi bon discuter de questions sérieuses avec ce notable ? « Homme public et ayant à résoudre le problème social, il ne prend point la peine de l’étudier un instant : il cherche simplement, pour maintenir son influence, à épouvanter les petits possédants, les humbles qui ont su, à force de privations et de labeur, réaliser une modeste épargne. Et, quand il a fait le jeu de la réaction en excitant ainsi les préjugés contre le socialisme, quand il a mérité les applaudissements de ses nouveaux amis de la droite, cela lui suffit, et il nous suffit à nous de le constater. Mais, où la plaisanterie devient un peu forte, c’est lorsque M. le sénateur Barbey accuse les socialistes d’empêcher les réformes par l’agitation qu’ils provoquent. » Ancien républicain, ancien ministre de la Marine, Barbey n’est plus qu’une « épave » ou un « vieux navire démâté » dans le sillage du baron Reille.

Le grand ennemi de cette nouvelle droite, c’est le socialisme. Dès novembre 1893, le programme du ministère Dupuy est, d’après Jaurès, « une déclaration de guerre au parti socialiste ». Sa réponse est restée fameuse, par sa défense des « meneurs » menacés par le gouvernement : « Ces hommes que vous appelez les meneurs, s’ils se sont levés avant le peuple, s’ils se sont je dirai presque levés avant le jour, s’ils ont essayé d’organiser le prolétariat avant qu’il fût une force, s’ils ont annoncé une société nouvelle aux travailleurs encore résignés à la société présente, si pendant longtemps, sans espérer aucune récompense prochaine, ils ont lutté n’ayant avec eux qu’une poignée de militants, affrontant ainsi tout à la fois la colère des gouvernements et l’indifférence plus terrible encore des travailleurs, ils ne sont pas les ambitieux et les intrigants que vous dites. Ils ont été des hommes de croyance, des hommes de foi. Mais si au contraire vous prétendez qu’ils ont attendu, pour l’exploiter, que le mouvement se produisit, c’est donc qu’il s’était produit avant eux. C’est que ce ne sont pas eux les meneurs ; c’est que c’est le peuple lui-même qui les a menés. »

Il montre aussi l’évolution inexorable vers le socialisme: « Le socialisme proclame que la République politique doit aboutir à la République sociale […] il veut que la nation soit souveraine dans l’ordre économique pour briser les privilèges du capitalisme oisif, comme elle est souveraine dans l’ordre politique, c’est pour cela que le socialisme sort du mouvement républicain. C’est la République qui est le grand excitateur, c’est la République qui est le grand meneur : traduisez-la donc devant vos gendarmes. Le mouvement socialiste est sorti tout à la fois de l’institution républicaine, de l’éducation laïque que vous avez décrétée, et des lois syndicales que vous avez faites ; et en même temps il résulte de plus en plus des conditions économiques qui se développent dans ce pays-ci depuis cinquante ans. »

En renforçant l’enseignement laïque et rationnel, en arrachant le peuple à la tutelle du dogme, dit Jaurès aux députés, « vous avez interrompu la vieille chanson qui berçait la misère humaine, et la misère humaine s’est réveillée avec des cris, elle s’est dressée devant vous, et elle réclame aujourd’hui sa place, sa large place au soleil du monde naturel, le seul que vous n’ayez point pâli. »

Les « lois scélérates » de juillet 1894, votées en principe pour faire face aux attentats anarchistes, sont utilisées contre les socialistes. Jaurès s’élève contre ces lois : « Mais quoi, parce qu’un assassin a commis un crime [le président de la République, Sadi Carnot, a été assassiné le 25 juin 1894 par Santo Caserio], faut-il donc suspendre toutes les libertés du pays ? Et les ministres n’auraient-ils pas mieux fait d’avoir une police bien organisée, de garder un peu le président à Lyon ? » Il demande que soient « considérés comme ayant provoqué aux actes de propagande anarchiste tous les hommes publics qui auront trafiqué de leur mandat et participé à des affaires véreuses ». Le « Panama » reste au cœur des préoccupations ; certains politiciens cherchent à l’oublier ; Jaurès estime que la République doit chercher la vérité et ne doit pas utiliser la répression des attentats anarchistes comme une diversion. On se contente d’arrêter les auteurs d’attentats, mais on ne veut pas savoir d’où viennent leurs subsides et qui les manipule. « Le jour où le même navire emportera vers les terres fiévreuses de la relégation le politicien véreux et l’anarchiste meurtrier, ils pourront lier conversation : ils apparaitront l’un à l’autre comme les deux aspects complémentaires d’un même ordre. » Il est amusant de remarquer que, dans son discours du 30 avril 1894 sur la question, Jaurès est sans cesse interrompu par des députés nobles ou ecclésiastiques, l’abbé Lemire et Mgr d’Hulst, le comte Albert de Mun, le comte de Kergariou, et notamment par une salve groupée du comte de Bernis, de M. de La Rochefoucauld, duc de Doudeauville et de M. le comte de Douville-Maillefeu, un dernier, M. de Montfort n’étant que vicomte. Le Journal officiel de la République française reconnait les titres de noblesse de tous ces élus du suffrage universel.

 

La répression contre le mouvement ouvrier s’accompagne de ragots et d’attaques personnelles. Il en est une que Jaurès a relevée avec ironie et que nous pouvons retenir ici en guise de transition vers le prochain chapitre : « Il y a quelques mois, les journaux opportunistes et conservateurs de Toulouse apprirent au monde que je possédais à Toulouse une maison de rapport qui me donnait un gros revenu. Je me contentai de sourire de cette fantaisie. Enhardie, la légende se précisa et j’appris bientôt quelle était la rue où je possédais ladite maison : c’est, parait-il, la rue Perchepinte. Puis on découvrit et on révéla que je malmenais mes locataires. […] Or je n’ai et je n’ai jamais eu de maison ni dans la rue Perchepinte, ni dans aucune rue, ni à Toulouse ni dans une autre ville. Je n’ai jamais pu, par conséquent, persécuter des locataires que je n’ai pas. L’Express du Midi, qui insiste sur la légende, veut-il me permettre une proposition ? Je lui abandonne mon immeuble de la rue Perchepinte ; il ne m’en donnera pas un sou à moi, mais il versera aux pauvres de Toulouse la valeur de la maison la moins chère qui se trouve dans la rue. »

 

Pour en savoir plus sur le contenu du chapitre VIII :

– Rolande Trempé, Les mineurs de Carmaux, 1848-1914, Paris, Les éditions ouvrières, 1971, deux volumes.

– Sur les adversaires de Jaurès : Rémy Cazals, « « Reille, père et fils, société pour l’exploitation du mandat de député », Les barons Reille et le pouvoir (1861-1958) », dans Pouvoirs de la famille, familles de pouvoir, ouvrage collectif édité par Michel Bertrand, Toulouse, Framespa-Méridiennes, 2005, p. 297-306.

 

Prochain chapitre :

Député collectiviste et critique littéraire, 1893-1895

Pour une biographie de Jean Jaurès

merci de vos commentaires, vos compléments, vos questions qui amèneront un débat …

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un homme une histoire