Regards du pays toulousain sur la Grande Guerre (3)

Deuxième partie :

Collecte, publication, analyse des témoignages

 

L’image ci-dessous reproduit la couverture d’un des livres de Jean Norton Cru ; l’autre sera cité plus loin.

Des collectes sporadiques de témoignages ont été effectuées bien avant le Centenaire, ainsi que des dépôts spontanés en archives publiques. C’est de cette façon, par exemple, que le fonds photographique Berthelé est entré dans les collections des Archives municipales de Toulouse (voir plus loin l’exploitation de ce fonds). Le Centenaire a accéléré le mouvement avec la Grande Collecte que nous a présentée Anne Goulet, directrice des Archives départementales de la Haute-Garonne.

Après la collecte ou la découverte de nouveaux témoignages, la publication intervient parfois. On peut souligner ici le rôle pionnier de la Fédération audoise des œuvres laïques (FAOL) qui avait déjà, en 1977, publié des extraits des carnets de Barthas. L’image ci-dessous évoque deux combattants audois édités par la FAOL : à gauche Léopold Noé, à droite Xavier Chaïla.

La carte postale (à gauche sur l’image) a été envoyée par Léopold Noé à son fils. Elle représente deux poilus, un faux (regardez ses chaussures et le décor peint dans un studio photo parisien) et un vrai, Léopold lui-même, qui exprime son authentique souvenir en grattant le mot « Bon » pour le remplacer par « Mauvais ». Appartenant au même régiment que le caporal Barthas, le soldat Noé décrit des épisodes identiques, et cette confrontation est bienvenue pour confirmer la fiabilité des deux témoignages.
Le timbre (à droite sur l’image) a été imprimé à l’initiative du petit-fils de Xavier Chaïla dans le cadre de la formule « Mon timbre à moi » comme l’a fait de son côté, avec le portrait de Jean Jaurès, l’association de ses amis de Toulouse.
La publication des témoignages peut revêtir plusieurs formes, ce qui introduit un biais dans la connaissance de l’histoire de la guerre par les lecteurs. Un témoignage non publié restera inconnu ; un témoignage publié à tirage confidentiel par piété familiale ou à petit tirage par une association locale aura moins d’impact qu’un autre, produit par un véritable éditeur et largement diffusé. Si le grand public peut se contenter, à la rigueur, de quelques best-sellers, il n’en est pas de même pour les historiens professionnels qui doivent se tenir informés de la grande complexité des situations et des sentiments en guerre.
Ci-dessous, à gauche, un petit livre de l’association des Amis des Archives de la Haute Garonne ; à droite, le tirage par son fils à compte d’auteur des lettres d’un territorial du Gers qui a très peu combattu et a reçu de nombreux colis de nourriture de sa famille vivant dans un département fameux pour sa gastronomie. Maurice Faget était aussi un soldat de la Grande Guerre et ce cas doit être pris en compte.

Alexandre Lafon (docteur en histoire, conseiller pédagogique et historique à la Mission du Centenaire) a exposé alors le travail des éditions Privat à Toulouse avec la collection « Témoignages pour l’histoire ». Il a lui-même présenté dans cette collection les lettres d’Henri Despeyrières, combattant du Lot-et-Garonne. Fabrice Pappola, présent dans l’auditorium, docteur en histoire et animateur pédagogique pour les collèges et lycées de la Haute-Garonne, a fait de même pour les carnets du sergent Pomiro, un des rares récits des combats de Gallipoli en 1915. La collection comprend aussi le témoignage du médecin toulousain Prosper Viguier, que nous retrouverons plus loin.

Une autre collection de Privat « Destins de la Grande Guerre » dépasse le cadre régional en publiant, par exemple, les lettres d’un épicier normand, Charles Patard, grand admirateur de Jaurès, et le journal de guerre d’un soldat russe, Stéphane Ivanovitch Gavrilenko, envoyé combattre les Allemands sur le front français et qui resta en France après la guerre.
Un autre livre, tout juste publié par Privat, donne à lire plus de cent témoignages de militaires et de civils sur le thème du jour de l’armistice. Les textes sont rassemblés en chapitres selon la situation des témoins en novembre 1918. Le livre souligne l’importance de cette journée historique, et il montre aussi que certaines unités françaises ont combattu après cette date : c’est le cas des troupes envoyées en Russie contre les bolcheviks à Arkhangelsk, à Odessa et même en Sibérie.

Les témoignages collectés, publiés ou inédits, doivent être analysés par les historiens. Voici encore un éditeur du pays toulousain : les Éditions midi-pyrénéennes qui ont publié le gros livre collectif 500 témoins de la Grande Guerre. On en voit ci-dessous la couverture illustrée gracieusement, par amitié, par le célèbre dessinateur de BD, Tardi. Le livre collectif a rassemblé 33 auteurs dont 16 Toulousains. Quelques-uns d’entre eux ont participé à la journée du 20 octobre (Alexandre Lafon, Cédric Marty, Fabrice Pappola, Rémy Cazals), ainsi que l’éditeur (Bernard Seiden) qui a évoqué une vente de plus de 3 000 exemplaires de ce livre.

Cet ouvrage souhaite prendre la suite du fameux livre Témoins, Essai d’analyse et de critique des souvenirs de combattants édités en français de 1915 à 1928, publié en 1929. L’auteur, Jean Norton Cru, ne prenait en compte que les textes de combattants édités. Donc pas de témoignages féminins et pas d’analyse d’inédits. Pourtant Jean Norton Cru avait annoncé que ces inédits existaient en grande quantité et qu’ils sortiraient un jour des tiroirs et des greniers. C’est bien ce qui s’est produit. Certains disent que la publication des carnets de Barthas a été déterminante pour déclencher la recherche, et nous ne les démentirons point.
Publié pour le Centenaire, le livre 500 témoins constate un net rééquilibrage social. Sur les 250 combattants étudiés par Cru, 78% appartenaient aux classes dirigeantes et intellectuelles, et 22% étaient des étudiants destinés à devenir des intellectuels ou des cadres. Sur les 500 notices du livre récent, 50% concernent les catégories populaires (cultivateurs, ouvriers, artisans, petits commerçants, employés de bureaux, instituteurs de villages).
Autour de l’an 2000, certains historiens ont critiqué ce qu’ils ont appelé « la dictature du témoignage ». C’était une erreur. Si les témoignages sont analysés avec méthode, confrontés, placés dans leur contexte, ils deviennent des documents fiables. Ce qu’il faut craindre, plutôt, c’est la dictature d’un historien ou d’une historienne sur les témoignages : surinterprétation, élimination de témoignages qui gênent des théories excessives. Il faut continuer à en chercher car ils apportent toujours du nouveau : ainsi en est-il du texte de Marius Reverdy, un Audois, (rare témoignage d’un sous-marinier français) et de la correspondance d’une valeur historique considérable de Marie-Louise et Jules Puech, tarnais d’origine. Jules a décrit avec précision la vie des poilus à Verdun et dans la Somme. Marie-Louise, à Paris, recevait beaucoup d’informations de personnalités politiques et militaires et participait aux mouvements pacifistes. Mari et femme ont eu à affronter la censure (sur le courrier et sur la publication de la revue La Paix par le Droit) et leur correspondance révèle plusieurs méthodes pour la contourner.

Liste des livres cités dans la 2e partie :
– Cru (Jean Norton), Témoins, Essai d’analyse et de critique des souvenirs de combattants édités en français de 1915 à 1928, avec un supplément critique de Frédéric Rousseau, Presses universitaires de Nancy, 2006 [1ère édition, 1929].
– Cru (Jean Norton), Du témoignage, Paris, Gallimard, 1930. Certaines éditions récentes incomplètes ne sauraient être retenues.
– Noé (Léopold), Nous étions ennemis sans savoir pourquoi ni comment, Carcassonne, FAOL, 1980.
– Chaïla (Xavier), C’est à Craonne, sur le plateau… Journal de route 1914, 15, 16, 17, 18, 19,
Carcassonne, FAOL, 1997. À partir du mémoire de maîtrise de Sandrine Laspalles.
– Chansou (Joseph), Un prêtre frontonnais dans la Grande Guerre, Journal 1914-1918, Toulouse, Association des Amis des Archives de la Haute-Garonne, 2014.
– Faget (Henri), Lettres de mon père 1914-1918, à compte d’auteur, 2009.
– « C’est si triste de mourir à vingt ans », Lettres du soldat Henri Despeyrières, 1914-1915, présentées par Alexandre Lafon, préface d’André Bach, Toulouse, Privat, 2007.
– Lafon (Alexandre), « Autour de la pratique photographique au front, étude de la collection d’Henri Despeyrières », dans Annales du Midi, n° 275, juillet-septembre 2011, p. 391-408.
– Les Carnets de guerre d’Arnaud Pomiro, Des Dardanelles au Chemin des Dames, présentés par Fabrice Pappola, Toulouse, Privat, 2006.
– Jeger (Isabelle), « Si on avait écouté Jaurès », Lettres d’un pacifiste dans les tranchées, Charles Patard, Toulouse, Privat, 2014.
– Adam (Rémi), Le journal de Stéphane Ivanovitch Gavrilenko, Un soldat russe en France 1916-1917, Toulouse, Privat, 2014.
– Cazals (Rémy), La fin du cauchemar, 11 novembre 1918, Toulouse, Privat, 2018.
– Cazals (Rémy) (dir.), 500 témoins de la Grande Guerre, Portet-sur-Garonne, Éditions midi-pyrénéennes, 2013.
– Reverdy (Marius), Mon journal de guerre 1914-15-16-17-18, Carcassonne, Archives de l’Aude, 2016.
– Puech (Marie-Louise et Jules), Saleté de guerre ! Correspondance 1915-1916, Maisons-Laffitte, Ampelos, 2015.

(à suivre)

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