Regards du pays toulousain sur la Grande Guerre (4)

Des thèses marquantes en histoire ont été soutenues à Toulouse. On peut citer celles de Pierre Bouyoux sur l’opinion publique dans notre ville pendant la guerre, de Pierre Purseigle sur une histoire comparée Béziers/Northhampton, de Fabrice Pappola sur le bourrage de crâne et l’information des soldats. Voici deux thèses récentes publiées par de grands éditeurs.

La démarche de François Bouloc est originale. Il part des représentations de la catégorie des profiteurs (dans les témoignages des combattants, la presse, le théâtre…) puis il cherche la réalité en archives publiques. De nombreuses entreprises, petites et grandes, ayant fait des bénéfices extraordinaires en temps de guerre, ont fraudé le fisc. Tout en tenant un discours patriotique, leurs dirigeants privaient la patrie de ressources pour mener la guerre.
En utilisant de nombreux témoignages, Alexandre Lafon s’est penché sur le thème de la camaraderie au front. Ici, il est intéressant de remarquer le soutien du ministère de la Défense à un livre bien éloigné de « l’histoire-bataille » traditionnelle.

Les deux images ci-dessus sont des représentations fantasmées de la charge à la baïonnette que certains « penseurs » militaires français jugeaient irrésistible, sans se rendre compte que la guerre déclenchée en 1914 était une guerre industrielle. Le dessinateur (image à gauche) pouvait tout se permettre. Quant à la photo, considérée à tort par certains médias d’aujourd’hui comme authentique, c’est évidemment un faux joué quelque part à l’arrière (position aberrante du photographe si on était en plein combat, geste théâtral du chef tourné vers l’appareil photo, figurants jouant à être mort, sourire d’un assaillant qui regarde l’opérateur). Ces images ont intrigué Cédric Marty, auteur d’une thèse soutenue à Toulouse et dont il a tiré un livre qui vient de paraitre aux éditions Vendémiaire.

Après les thèses, les colloques universitaires. Les historiens toulousains ont participé à des colloques un peu partout en France et même à l’étranger. On peut citer celui de Dijon dont l’affiche rappelle la sympathique « galette républicaine » annuelle des Amis de Jean Jaurès à Toulouse. Il y a à Dijon un lycée hôtelier qui a suivi les recettes de l’époque pour fabriquer divers pains et gâteaux. Je le savais, mais j’en ai trouvé la confirmation concrète : le pain KK allemand est vraiment mauvais ! Et je me souviens du témoignage d’un poilu : lors d’une fraternisation, il a accepté du pain KK pour ne pas vexer l’Allemand qui le lui a donné.
Le colloque « Les batailles de 1916 » a été organisé directement par la Mission du Centenaire à Paris en 2016, sous la direction d’Antoine Prost. Le livre qui en rend compte vient juste d’être publié et présenté aux rendez-vous de l’histoire de Blois.

Organisatrice des colloques de Sorèze, Caroline Barrera a présenté celui d’octobre 2017, publié en octobre 2018, sur le thème « Enseigner la Grande Guerre ». Ces rencontres très originales sont prises en charge par Framespa (Université Jean-Jaurès) pour la partie scientifique, et, pour la partie logistique, par le syndicat mixte de l’abbaye-école de Sorèze qui fédère le département du Tarn, la région Occitanie et la ville de Sorèze. Depuis le colloque de 2009, publié en 2010, les Éditions midi-pyrénéennes assurent la fabrication richement illustrée. Le livre Enseigner la Grande Guerre est constitué de quatre parties. La première éclaire la question par des articles sur l’enseignement de 14-18 en Allemagne, dans l’Italie fasciste, dans les deux Irlande et en Alsace. La deuxième évoque les manuels français. La troisième décrit des expériences concrètes d’enseignement depuis l’école primaire jusqu’à l’université, en passant par le collège et le lycée. Enfin, la dernière partie fait un bilan du Centenaire en donnant la parole aux représentants de la Mission. Parmi les personnes présentes le 20 octobre, cinq ont participé au colloque et au livre : Caroline Barrera, Rémy Cazals, François Icher, Cédric Marty, Alexandre Lafon. On peut rappeler que le professeur Antoine Prost était venu à Sorèze en 2013 et avait rédigé la conclusion du colloque d’histoire de l’éducation publié sous le titre La Cour de récréation, dirigé par Caroline Barrera.

À l’université Jean Jaurès, le travail des germanistes touche également à l’histoire. Jacques Lajarrige a présenté le colloque international sur « Andreas Latzko (1876-1943), un classique de la littérature de guerre oublié ? », qui s’est tenu à Toulouse en avril 2017 et dont les Actes vont bientôt paraitre. De son côté, Hélène Leclerc a évoqué le camp d’internement de ressortissants des pays ennemis installé à Garaison, et le petit livre publié contenant les témoignages traduits en français de deux femmes qui y furent en captivité (Helene Schaarschmidt et Gertrud Köbner).

Les deux ouvrages de Laurent Ségalant méritent de figurer parmi les travaux universitaires. Le premier, en trois forts volumes en dit beaucoup sur les Gascons, soldats et civils, mais il dépasse le cadre régional par l’importance des explications concrètes, utiles à tous ceux qui travaillent sur la période. Je me souviens que Jean Le Pottier, lorsqu’il était directeur des Archives de la Haute-Garonne, avait ces trois volumes à portée de main comme des ouvrages de référence. Quant au livre sur la bataille de Bertrix (en Belgique, le 22 août 1914), il décrit à partir de sources nombreuses le véritable massacre des régiments du pays toulousain.

Livres cités dans la 3e partie :
– Bouloc (François), Les Profiteurs de guerre, 1914-1918, Bruxelles, Éditions Complexe, 2008.
– Lafon (Alexandre), La Camaraderie au front, 1914-1918, Paris, Armand Colin, 2014.
– Marty (Cédric), À l’assaut ! La baïonnette dans la Première Guerre mondiale, Paris, Vendémiaire, 2018.
– Poulain (Caroline) (dir.), Manger et boire entre 1914 et 1918, Dijon, Bibliothèque municipale, et Gand, Snoeck, 2016.
– Mission du Centenaire de la Première Guerre mondiale, Les Batailles de 1916, Paris, Sorbonne Université Presses, 2018.
– Cazals (Rémy) et Barrera (Caroline), Enseigner la Grande Guerre, Portet-sur-Garonne, Éditions midi-pyrénéennes, 2018.
– Köbner (Gertrud) et Schaarschmidt (Helene), Récits de captivité, Garaison, 1914, textes édités par Hilda Inderwildi et Hélène Leclerc, Toulouse, Le Pérégrinateur, 2016.
-Leclerc (Hélène) (dir.), Le Sud-Ouest de la France et les Pyrénées dans la mémoire des pays de langue allemande au XXe siècle, Toulouse, Le Pérégrinateur, 2018.
– Ségalant (Laurent), Des Gascons dans la Grande Guerre, Orthez, Éditions Gascogne, 2009, 3 volumes.
– Ségalant (Laurent), Mourir à Bertrix, Le sacrifice des régiments du Sud-Ouest, 22 août 1914, Toulouse, Privat, 2014.

(à suivre)

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