Regards du pays toulousain sur l’histoire de la Grande Guerre (2)

 

 

Le caporal Barthas a écrit des pages remarquables sur les fraternisations entre soldats français et allemands près de Neuville-Saint-Vaast en Artois, en décembre 1915, deux semaines avant Noël. Remarquables parce que nuancées : des deux côtés, on sort des tranchées inondées ; on se regarde d’abord avec méfiance, puis on voit que l’ennemi vit dans les mêmes conditions, le danger, la boue, et alors on échange poignées de mains, tabac et alcool. L’épisode raconté par Barthas est confirmé par de nombreux autres témoignages (voir le livre collectif 500 témoins de la Grande Guerre, qui sera présenté plus loin).
Les pages de Barthas sur cette fraternisation se terminent par cet appel :

 

En référence à l’appel de notre caporal, des tentatives d’édifier un monument aux fraternisations ont eu lieu en 1992 lorsque Marie-Christine Blandin du parti des Verts était présidente de la région Nord-Pas-de-Calais (mais elle s’est heurtée à une vigoureuse opposition des conservateurs), puis en 2005 à l’initiative de Christian Carion, réalisateur du film Joyeux Noël. C’est finalement le 17 décembre 2015, cent ans après l’épisode, que le monument a été inauguré par le président de la République François Hollande (ci-dessous photo communiquée par la Mission du Centenaire).

Le caporal Barthas s’est retrouvé au front dans la compagnie commandée par le capitaine Léon Hudelle, lui aussi natif de Peyriac-Minervois et son ami d’enfance. On a peut-être là le seul exemple d’un caporal tutoyant son capitaine. Hudelle n’était pas photographe, mais faisait collection de photographies prises dans son régiment. Le cliché ci-dessous et sa légende illustrent parfaitement un passage de Barthas décrivant des joueurs de football (rugby) au lieu-dit La Cuvette, en Artois, à une centaine de mètres des premières lignes. Toulousain dans la vie civile (rédacteur en chef du Midi socialiste), Hudelle avait la passion du rugby ; d’autres photos du même fonds montrent des scènes de jeu, et le journaliste évoque encore ce sport dans certains de ses articles envoyés depuis le front. Marie-Pierre Dubois, étudiante en maîtrise à l’université Jean Jaurès a retrouvé la collection de photos et a retranscrit tous les articles de Léon Hudelle de 1914 à 1918. Les photos ont été publiées par les Archives départementales de l’Aude.

Deux autres clichés du même fonds peuvent être reproduits ici. Sur l’un, on retrouve le soldat Maisonnave, déjà repéré plus haut. Il est le premier à partir de la gauche de ce groupe de cinq soldats chargés de la popote des officiers du bataillon (ravitailleurs, cuisinier, préposés à la vaisselle). On remarquera les « uniformes », mélanges divers d’effets militaires et civils. L’autre photo montre l’activité du coiffeur et rappelle cette définition : un poilu est un soldat solide et courageux ; un combattant imberbe dans les tranchées est un poilu ; un militaire barbu qui a fait toute la guerre dans un bureau à Toulouse n’est pas un poilu.

La maison d’édition strasbourgeoise La Nuée bleue a publié la traduction en français du témoignage de Dominique Richert, soldat alsacien dans l’armée allemande, et elle en fait la promotion en le qualifiant de « Louis Barthas allemand ». Le Toulousain Daniel Lautié, qui a épousé la petite-fille de Dominique Richert, a récupéré les cahiers originaux manuscrits et les a déposés dans un mémorial à Dannemarie en Alsace. Il a valorisé le fonds Richert en créant un site internet. Le 20 octobre, Daniel Lautié a présenté au nombreux public de l’auditorium Jean-Jacques Rouch l’histoire du manuscrit. Comme celui de Barthas, le livre de Richert est aussi traduit en anglais.

Livres cités dans la première partie :
– Les Carnets de guerre de Louis Barthas, tonnelier, 1914-1918, Paris, La Découverte, 2013 [1ère édition Maspero, 1978].
– De oorlogsdagboeken van Louis Barthas 1914-1918, Amsterdam, Uitgeverij Bas Lubberhuizen, 2014 [1ère édition 1998].
– Poilu. The World War I Notebooks of Corporal Louis Barthas, Barrelmaker, 1914-1918, New Haven & London, Yale University Press, 2015 [1ère édition 2014].
– Barthas (Louis), Cuadernos de Guerra 1914-1918, Madrid, Páginas de espuma, 2014.
– La Grande Guerre 1914-1918. Photographies du capitaine Hudelle, Carcassonne, Archives de l’Aude, s. d.
– Richert (Dominique), Cahiers d’un survivant. Un soldat dans l’Europe en guerre 1914-1918, Strasbourg, La Nuée Bleue, 2016 [1ère édition en allemand 1989, en français 1994].

Éclairages :
– Barral (Pierre), « Les cahiers de Louis Barthas », dans Traces de 14-18, Carcassonne, Les Audois, 1997, p. 21-30.
– Cazals (Rémy), « Deux fantassins de la Grande Guerre : Louis Barthas et Dominique Richert », dans La Grande Guerre 1914-1918, 80 ans d’historiographie et de représentations, Montpellier, Université Paul Valéry, 2002, p. 339-364.
– Ferro (Marc) et al., Frères de tranchées, Paris, Perrin, 2006 [1ère édition 2005 ; édition en anglais : Meetings in No Man’s Land, 2007]. Le livre développe la question des fraternisations sur tous les fronts.
– Lafon (Alexandre), « La camaraderie dans les carnets de Louis Barthas, tonnelier », dans Annales du Midi, n° 262, avril-juin 2008, p. 219-236. Ce numéro a pour thème général « Regards du Midi sur la Grande Guerre ». Le n° 232, octobre-décembre 2000, a également pour thème « 1914-1918 ».

(à suivre)

Laisser un commentaire